--Tu es bon juge en matière d'honneur, Salvato, et je te crois. A mon retour à Naples, je préviendrai le chef des conjurés. Son nom n'est point sorti de ma bouche, même vis-à-vis de toi. Il ne peut donc être compromis en rien; ou, s'il l'est, ce sera en dehors de ma volonté. Ne pensons plus qu'à nous, au bonheur d'être ensemble. Tout à l'heure, je maudissais les troubles politiques, les révolutions, les conspirateurs... j'étais folle. Sans les troubles politiques, tu n'eusses point été envoyé à Naples par ton général; sans les révolutions, je ne t'eusse pas connu; sans les conspirateurs, je ne serais pas à cette heure près de toi. Bénies soient les choses que Dieu fait: elles sont bien faites.
Et la jeune femme, toute joyeuse, toute consolée, toute souriante, se jeta dans les bras de son amant.
Qui donc a dit--auteur sacré ou profane, je ne sais plus qui et n'ai point le temps de chercher,--qui donc a dit: «L'amour est puissant comme la mort?»
Ceci, qui a l'air d'une pensée, n'est qu'un fait, et un fait inexact.
César dit, dans Shakspeare, ou plutôt Shakspeare fait dire à César: «Le danger et moi sommes deux lions nés le même jour, et je suis l'aîné.»
L'amour et la mort aussi sont nés le même jour, le jour de la création; seulement, l'amour est l'aîné.
On a aimé avant que de mourir.
Lorsque Ève, à la vue d'Abel tué par Caïn, tordit ses bras maternels et s'écria: «Malheur! malheur! malheur! la mort est entrée dans le monde!» la mort n'y était entrée qu'après l'amour, puisque ce fils que la mort venait d'enlever au monde était le fils de son amour.
Il est donc imparfait de dire: «L'amour est puissant comme la mort;» il faut dire: «L'amour est plus puissant que la mort,» puisque tous les jours l'amour combat et terrasse la mort.
Cinq minutes après que Luisa eut dit: «Bénies soient les choses que Dieu fait: elles sont bien faites!» Luisa avait tout oublié, jusqu'à la cause qui l'avait amenée près de Salvato; elle savait seulement qu'elle était près de Salvato, et que Salvato était près d'elle.
Il fut convenu entre les jeunes gens qu'ils ne se quitteraient que le soir; que, le soir même, Luisa verrait le chef de la conspiration, et que, le lendemain, quand il aurait eu le temps de donner contre-ordre et de se mettre en sûreté, lui et ses complices, Salvato dirait tout au général, qui s'entendrait avec le pouvoir civil pour prendre les mesures nécessaires à l'avortement du complot, en supposant que, malgré l'avis de la San-Felice, les insurgés s'obstinassent dans leur entreprise.
Puis, ce point arrêté, les deux beaux jeunes gens furent tout à leur amour.
Être tout à l'amour, quand on est bien réellement amoureux, c'est emprunter les ailes des colombes ou des anges, s'envoler bien loin de la terre, se reposer sur quelque nuage de pourpre, sur quelque rayon de soleil, se regarder, se sourire, parler bas, voir l'Éden sous ses pieds, le paradis sur sa tête, et, dans l'intervalle de ces deux mots magiques, mille fois répétés: «Je t'aime!» entendre les choeurs célestes.
La journée passa comme un rêve. Fatigués du bruit de la rue, à l'étroit entre les quatre murs d'une chambre, aspirant à l'air, à la liberté, à la solitude, ils se jetèrent dans la campagne, qui, dans les provinces napolitaines, commence à revivre à la fin de janvier. Mais, là, aux environs de la ville, on rencontrait un importun à chaque pas. L'un des deux dit en souriant: «Un désert!» L'autre répondit: «Poestum!»
Une calèche passait: Salvato appela le cocher, les deux amants y montèrent; le but du voyage fut indiqué, les chevaux partirent comme le vent.
Ni l'un ni l'autre ne connaissaient Poestum. Salvato avait quitté l'Italie méridionale avant, pour ainsi dire, que ses yeux fussent ouverts, et, quoique le chevalier eût vint fois parlé de Poestum à Luisa, il n'avait jamais voulu l'y conduire, de peur de la mal'aria.
Eux n'y avaient pas même songé. L'un d'eux, au lieu de Poestum, eût nommé les marais Pontins, que l'autre eût répété: «Les marais Pontins.» Est-ce que la fièvre pourrait, dans un pareil moment, avoir prise sur eux! Le bonheur n'est-il point le plus efficace des antidotes?
Luisa n'avait rien à apprendre sur les localités que l'on traverse en contournant ce golfe magnifique qui, avant que Salerne existât, s'appelait le golfe de Poestum. Et cependant, comme une curieuse et ignorante élève en archéologie, elle laissait parler Salvato parce qu'elle aimait à l'entendre. Elle savait d'avance tout ce qu'il allait dire, et cependant il semblait qu'elle entendit pour la première fois tout ce qu'il disait.
Mais ce qu'aucun écrit n'avait pu faire comprendre ni à l'un ni à l'autre, c'est la majesté du paysage, c'est la grandeur des lignes qui se déroulèrent à leurs yeux quand, à l'un des détours de la route, ils aperçurent tout à coup les trois temples se détachant, avec leur chaude couleur feuille morte, sur l'azur foncé de la mer. C'était bien là ce qui devait rester de la rigide architecture de ces tribus helléniques, nées au pied de l'Ossa et de l'Olympe, qui, au retour d'une expédition infructueuse dans le Péloponèse, où les avait conduites Hyllus, fils d'Hercule, trouvèrent leurs pays envahi par les Perrhèbes; et qui, ayant abandonné les riches plaines du Pénée aux Lapythes et aux Ioniens, s'établirent dans la Dryopide, laquelle, dès lors, prit le nom de Doride, et, cent ans après la guerre de Troie, enlevèrent aux Pelasges, qu'ils poursuivirent jusqu'en Attique, Messène et Tyrenthe, célèbres encore aujourd'hui par leurs ruines titaniques; L'Argolide, où ils trouvèrent le tombeau d'Agamemnon; la Laconie, dont ils réduisirent les habitants à l'état d'ilotes, et où ils firent de Sparte la vivante représentation de leur grave et sombre génie, dont Lycurgue fut l'interprète. Pendant six siècles, la civilisation fut arrêtée par ces conquérants, hostiles ou indifférents à l'industrie, aux lettres et aux arts, et qui, lorsque, dans leurs guerres de Messénie, ils eurent besoin d'un poëte, empruntèrent Tyrtée aux Athéniens.
Comment purent-ils vivre dans ces molles plaines de Poestum, ces rudes fils de l'Olympe et de l'Ossa, au milieu de la civilisation de la Grande Grèce, où les brises du sud leur apportaient les parfums de Sybaris, et le vent du nord, les émanations de Baïa? Aussi, au milieu de leurs champs de rosiers, qui fleurissaient deux fois l'an, élevèrent-ils, comme une protestation contre ce doux climat, contre cette civilisation élégante, tout imprégnée du souffle ionien, ces trois terribles temples de granit, qui, sous Auguste, déjà en ruine, sont aujourd'hui encore ce qu'ils étaient du temps d'Auguste, et voulurent-ils laisser à l'avenir ce lourd spécimen de leur art, puissant comme tout ce qui est primitif.
Aujourd'hui, rien ne reste des conquérants de Sparte que ces trois squelettes de granit; où, entourée de miasmes mortels, règne la fièvre, et cette enceinte de murailles tracée par un inflexible cordeau et dont on peut suivre en une heure, par les bossellements du terrain, le quadrilatère exigu. Ces quelques fantômes errants, dévorés par la mal'aria, qui regardent le voyageur d'un oeil cave et curieux ne sont, certes, pas plus leurs descendants que ces herbes insalubres ou vénéneuses qui poussent dans des marais fétides ne sont les rejetons de ces rosiers dont les voyageurs qui venaient de Syracuse à Naples voyaient de loin la terre couverte et sentaient en passant les parfums.
A cette époque où l'archéologie était inculte et où la couleuvre frileuse rampait seule dans les ruines solitaires, il n'y avait pas, comme aujourd'hui, un chemin pour conduire à ces temples; il fallait traverser ces herbes gigantesques sans savoir sur quel reptile on risquait de mettre le pied. Luisa, au moment d'entrer dans ces jungles putrides, sembla hésiter; mais Salvato la prit dans ses bras comme il eût fait d'un enfant, la souleva au-dessus de la fauve et aride moisson, et ne la déposa que sur les degrés du plus grand des temples.
Laissons-les à cette solitude qu'ils étaient venus chercher si loin, à cet amour profond et mystérieux qu'ils essayaient de cacher à tous les regards et qu'une plume jalouse avait dénoncé à un rival, et voyons quelle avait été la cause de ce bruit que les deux amants avaient entendu dans la chambre contiguë, qui les avait un instant d'autant plus inquiétés qu'ils en avaient vainement cherché la cause.
Michele, on se le rappelle, avait suivi Luisa et ne s'était arrêté que sur le seuil de l'appartement de Salvato, au moment où le jeune officier s'était élancé au-devant de Luisa et l'avait pressée contre son coeur. Alors, il s'était discrètement retiré en arrière, quoiqu'il n'eût rien de nouveau à apprendre sur le sentiment que se portaient l'un à l'autre les deux amants, et s'était assis, sentinelle attentive, près de la porte, attendant les ordres ou de sa soeur de lait ou de son chef de brigade.
Luisa avait oublié que Michele fut là. Salvato, qui savait pouvoir compter sur sa discrétion, ne s'en inquiétait point, et la jeune femme, on s'en souvient, après avoir commencé par des instances pour faire fuir sans explication son amant, avait fini par lui tout avouer, hors le nom du chef de la conspiration.
Mais le nom du chef de la conspiration, Michele le savait.
Le chef de la conspiration, Luisa l'avouait elle-même à Salvato, c'était le jeune homme qui l'avait attendue jusqu'à deux heures du matin, qui n'était sorti de chez elle qu'à trois, et Giovannina avait dit à Michele, répondant à cette question du jeune lazzarone: «Qu'a donc Luisa, ce matin? Est-ce que, depuis que je suis devenu raisonnable, elle deviendrait folle, par hasard?» Giovannina avait dit, ne comprenant pas la terrible importance de sa réponse: «Je ne sais; mais elle est ainsi depuis la visite que lui a faite, cette nuit, M. André Backer.»
Donc, c'était M. André Backer, le banquier du roi, ce beau jeune homme si follement épris de Luisa, qui était le chef de la conspiration.
Maintenant, quel était le but de cette conspiration?
D'égorger dans une nuit les six ou huit mille Français qui occupaient Naples et, avec eux, tous leurs partisans.
Michele, à ce projet de nouvelles Vêpres siciliennes, s'était senti frémir dans son beau costume.
Il était un partisan des Français, lui, et un des plus chauds: il serait donc égorgé un des premiers, ou plutôt pendu, puisqu'il était déjà colonel.
Si la prédiction de Nanno devait se réaliser, Michele tenait au moins à ce que ce fût le plus tard possible.
Le délai qui lui était donné du jeudi matin à la nuit du vendredi ne lui paraissait point assez long.
Il lui sembla donc qu'en vertu de ce proverbe: «Il vaut mieux tuer le diable que le diable ne nous tue», il n'avait pas de temps à perdre pour se mettre en défense contre le diable.
Cela lui était d'autant plus facile, que sa conscience, à lui, n'était nullement agitée par les doutes qui bouleversaient celle de sa soeur de lait. On ne lui avait fait aucune confidence, il n'avait fait aucun serment.
La conspiration, il l'avait surprise en écoutant à la porte, comme le rémouleur, celle de Catilina; et encore, il n'avait pas écouté, il avait entendu, voilà tout.
Le nom du chef du complot, il le devinait parce que Giovannina le lui avait dit sans lui recommander le moins du monde le secret.
Il lui parut que c'était en laissant s'accomplir les projets réactionnaires de MM. Simon et André Backer qu'il mériterait véritablement le nom de fou, qu'on lui avait, à son avis, donné un peu légèrement, et qu'au contraire, devant les contemporains et la postérité, il mériterait, ni plus ni moins que Thalès et Solon, le nom de sage si, empêchant la contre-révolution d'avoir lieu, au prix de la vie de deux hommes, il sauvait celle de vingt-cinq ou trente mille.
Il était donc, sans perdre de temps, sorti de la chambre contiguë à celle où se tenaient les deux amants, et, en sortant, avait refermé la porte derrière lui, de manière que personne ne pût entrer sans être entendu.
C'était le bruit de cette porte qui avait inquiété Luisa et Salvato, lesquels eussent été bien plus inquiets encore si, sachant que c'était Michele le Fou qui l'ouvrait, ils eussent su dans quel but la fermait Michele le Sage.
Michele, en sortant de l'hôtel de laVille, se jeta dans un calessino, au cocher duquel il promit un ducat si dans trois quarts d'heure il était à Castellamare.
Le cocher partit au galop.
J'ai raconté, il y a longtemps, l'histoire de ces malheureux chevaux-spectres qui n'ont que le souffle et qui vont comme le vent.
En quarante minutes, celui qui conduisait Michele eut franchi l'espace qui sépare Salerne de Castellamare.
Michele avait d'abord eu l'idée, en arrivant sur le pont et en voyant Giambardella orienter sa voile pour profiter d'une saute de vent qui avait eu lieu, de remonter à bord de la barque et de revenir à Naples avec lui. Mais le vent, qui était tombé une fois, pouvait tomber encore, ou, ayant sauté une première fois du sud-est au nord-est, sauter une seconde sur quelque autre point du compas, où il deviendrait tout à fait contraire, et où il faudrait recourir à la rame. Tout cela était excellent pour un fou, mais véritablement trop chanceux pour un sage.
Il résolut dont de s'arrêter à la locomotion terrestre, et, pour aller plus vite, de diviser sa route en deux relais: un premier, de Castellamare à Portici; un second, de Portici à Naples.
De cette façon, et moyennant un ducat par chaque relais, il pouvait être en moins de deux heures au palais d'Angri.
Nous disons au palais d'Angri, parce que c'était d'abord avec le général Championnet que Michele désirait conférer.
Car Michele, tout en allant au galop de son cheval, et tout en se grattant désespérément la tête, comme on herse une terre, pour y faire germer des idées, Michele sentait s'éveiller dans son esprit toute sorte de scrupules.
C'était un honnête garçon et un coeur loyal que Michele, et, au bout du compte, il se faisait dénonciateur.
Oui; mais, en se faisant dénonciateur, il sauvait la République.
Il était donc à peu près, et même tout à fait, décidé à dénoncer le complot; il n'hésitait plus que sur la façon de le dénoncer.
Or, en allant trouver le général Championnet, et en le consultant comme il ferait d'un confesseur sur un cas de conscience, il s'éclairerait de l'avis d'un homme qui, aux yeux de ses ennemis mêmes, passait pour un modèle de loyauté.
Voilà pourquoi nous avons dit qu'en moins de deux heures, il pouvait être au palais d'Angri, au lieu de dire qu'en moins de deux heures, il pouvait être au ministère de la police.
Et, en effet, grâce au relais Portici, grâce au ducat français donné à chaque relais, une heure cinquante minutes après être parti de Castellamare, Michele mettait le pied sur la première marche de l'escalier du palais d'Angri.
Le lazzarone s'était informé si le général Championnet était chez lui, et avait reçu du factionnaire une réponse affirmative.
Mais, dans l'antichambre, le planton lui dit que le général ne pouvait recevoir, étant fort occupé avec les architectes qui avait fait les projets du tombeau de Virgile.
Il répondit qu'il arrivait pour une chose bien autrement importante que le tombeau de Virgile, et qu'il fallait, sous peine des plus grands malheurs, qu'il parlât à l'instant même au général.
Tout le monde connaissait Michele le Fou; tout le monde savait comment, grâce à Salvato, il avait échappé à la mort; comment le général l'avait fait colonel, et quel service il avait rendu en conduisant saine et sauve une garde d'honneur à saint Janvier; on savait le général très accessible; on lui transmit donc la demande du colonel improvisé.
Il entrait dans les habitudes du général en chef de l'armée de Naples de ne négliger aucun avis.
Il s'excusa donc près des architectes, qu'il laissa au salon, en leur promettant de revenir aussitôt qu'il serait débarrassé de Michele; ce qui probablement ne serait pas long.
Puis il passa dans son cabinet et ordonna qu'on y introduisît Michele.
Michele se présenta et salua militairement; mais, malgré cet aplomb apparent et ce salut militaire, le pauvre garçon, qui n'avait jamais eu de prétention comme orateur, paraissait fort embarrassé.
Championnet devina cet embarras, et, avec sa bonté ordinaire, résolut de venir à son aide.
--Ah! c'est toi,ragazzo, dit-il en patois napolitain. Tu sais que je suis content de toi; tu te conduis à merveille et tu prêches comme don Michelangelo Ciccone.
Michele fut tout réconforté en entendant si bien parler son patois et en écoutant un homme comme Championnet faire un si bel éloge de lui.
--Mon général, répondit-il, je suis fier et heureux que vous soyez content de moi; mais ce n'est point assez.
--Comment, ce n'est point assez?
--Non; il faut encore que j'en sois content moi-même.
--Oh! diable, mon pauvre ami, tu es bien exigeant. Être content de soi-même, c'est la béatitude morale sur la terre. Quel est l'homme qui, interrogeant sévèrement sa conscience, sera content de lui-même?
--Moi, mon général, si vous voulez vous donner la peine d'éclairer et de diriger ma conscience.
--Mon cher ami, dit Championnet en riant, je crois que tu te trompes de porte; tu as cru entrer chez monseigneur Capece Zurlo, archevêque de Naples, et tu es entré chez Jean-Etienne Championnet, général en chef de l'armée française.
--Oh! non pas, mon général, répondit Michele; je sais bien chez qui je suis entré: chez le plus honnête, le plus brave et le plus loyal soldat de l'armée qu'il commande.
--Oh! oh! de la flatterie: tu as donc une grâce à me demander?
--Non pas; au contraire, j'ai un service à vous rendre.
--A me rendre?
--Oui, et un solide!
--A moi?
--A vous, à l'armée française, au pays... Seulement, il faut que je sache si je puis vous rendre ce service et rester honnête homme, et si, le service rendu, vous me donnerez encore la main comme vous venez de me la donner tout à l'heure.
--Il me semble que tu as sur ce point un meilleur guide que moi, ta conscience.
--Justement, c'est ma conscience qui ne sait pas parfaitement à quoi s'en tenir.
--Tu connais le proverbe, dit le général, qui oubliait ses architectes et s'amusait de la conversation du lazzarone: «Dans le doute, abstiens-toi.»
--Et, si je m'abstiens, et que, m'étant abstenu, il arrive de grands malheurs?
--Ainsi, comme tu le disais tout à l'heure, tu doutes?
--Oui, mon général, je doute, reprit Michele, et je crains de m'abstenir. C'est un singulier pays que le nôtre, voyez-vous, mon général, dans lequel par malheur, grâce à l'influence de nos souverains, il n'y a plus de sens moral ni de conscience publique. Vous n'entendrez jamais dire: «Monsieur tel est un honnête homme,» ou: «Monsieur tel est un coquin;» vous entendrez dire: «Monsieur tel est riche,» ou: «Monsieur tel est pauvre.» S'il est riche, cela suffit: c'est un honnête homme; s'il est pauvre, il est jugé: c'est une canaille. Vous avez envie de tuer quelqu'un, vous allez trouver un prêtre et vous lui dites: «Mon père, est-ce un crime d'ôter la vie à son prochain?» Le prêtre vous répond.: «C'est selon, mon fils. Si ton prochain est un jacobin, tue en toute sûreté de conscience; mais, si c'est un royaliste, garde-t'en bien!» Autant tuer un jacobin est une oeuvre méritoire aux yeux de la religion, autant tuer un royaliste est un crime abominable aux yeux du Seigneur. «Espionnez, dénoncez, nous disait la reine; je donnerai de si grandes faveurs aux espions, je récompenserai si bien les délateurs, que les premiers du royaume se feront dénonciateurs et espions.» Eh bien, mon général, que voulez-vous que nous devenions, nous, quand nous entendons dire par la voix générale: «Tout riche est un honnête homme, tout pauvre est un coquin;» quand nous entendons dire par la religion: «Il est bon de tuer les jacobins; mais il est mauvais de tuer les royalistes;» enfin, quand nous entendons dire par la royauté: «L'espionnage est un mérite, la délation est une vertu?» Nous n'avons qu'une chose à faire: c'est de venir à un étranger et de lui dire: Vous avez été élevé dans d'autres principes que les nôtres; que pensez-vous qu'un honnête homme doive faire dans telle circonstance?
--Voyons la circonstance, demanda le général étonné.
--Elle est grave, mon général. Ainsi, supposer que, sans vouloir l'entendre, j'aie entendu dans tous ses détails le récit d'un complot, que ce complot menace d'assassinat trente mille personnes à Naples, quelles que soient les personnes menacées, patriotes ou royalistes, que dois-je faire?
--Empêcher le complot d'avoir lieu, c'est incontestable, et, en le faisant avorter, sauver la vie à trente mille personnes.
--Même quand ce complot menacerait nos ennemis?
--Surtout si ce complot menaçait nos ennemis!
--Si vous pensez ainsi, mon général, comment faites-vous la guerre?
--Je fais la guerre pour combattre au grand jour et non pour assassiner la nuit. Combattre est glorieux; assassiner est lâche.
--Mais je ne puis faire avorter le complot qu'en le dénonçant.
--Dénonce-le.
--Mais, alors, je suis...
--Quoi?
--Un délateur.
--Un délateur est celui qui révèle le secret qui lui a été confié et qui, dans l'espoir d'une récompense, trahit ses complices. Les hommes qui conspiraient étaient-ils tes complices?
--Non, mon général.
--Les dénonces-tu dans l'espoir d'une récompense?
--Non, mon général.
--Alors, tu n'es point un délateur: tu es un honnête homme qui, ne voulant point que le mal ait lieu, coupe le mal dans sa racine.
--Mais, si, au lieu de menacer les royalistes, ce complot vous menaçait, vous, mon général, menaçait les soldats français, menaçait les patriotes, que devrais-je faire?
--Je t'ai indiqué ton devoir à l'égard de nos ennemis: ma morale sera la même à l'endroit de nos amis. En sauvant les ennemis, tu eusses bien mérité de l'humanité; en sauvant les amis, tu auras bien mérité de la patrie.
--Et vous continuerez de me donner la main?
--Je te la donne.
--Eh bien, attendez, mon général, je vais vous dire une partie de la chose, et je laisserai une autre personne vous dire le reste.
--Je t'écoute.
--Pendant la nuit de vendredi à samedi, une conspiration doit éclater. Les dix mille déserteurs de Mack et de Naselli, réunis à vingt mille lazzaroni, doivent égorger tous les Français et tous les patriotes; des croix seront faites dans la soirée, sur les portes des maisons condamnées, et, à minuit, la boucherie commencera.
--Tu es sûr de cela?
--Comme de mon existence, mon général.
--Mais, enfin, les meurtriers risquent d'assassiner les royalistes en même temps que les Jacobins?
--Non; car les royalistes n'auront qu'à montrer une carte de sûreté et à faire un signe, ils seront épargnés.
--Sais-tu ce signe? connais-tu cette carte de sûreté?
--La carte de sûreté représente une fleur de lis; le signe consiste à se mordre la première phalange du pouce.
--Et comment peux-tu empêcher le complot d'avoir lieu?
--En faisant arrêter les chefs.
--Connais-tu les chefs?
--Oui.
--Quels sont leurs noms?
--Ah! voilà...
--Que veux-tu dire par ce motVoilà?
--Je veux dire que voilà où le doute non-seulement commence, mais redouble.
--Ah! ah!
--Que fera-t-on aux chefs du complot?
--Leur procès.
--Et, s'ils sont coupables?...
--Ils seront condamnés.
--A quoi?
--A mort.
--Eh bien, à tort ou à raison, ma conscience crie. On m'appelle Michele le Fou; mais jamais je n'ai fait de mal ni à un homme, ni à un chien, ni à un chat, pas même à un oiseau. Je voudrais ne pas être cause de la mort d'un homme. Je voudrais que l'on continuât de m'appeler Michele le Fou; mais je voudrais bien qu'on ne m'appelât jamais niMichele le dénonciateur, niMichele le traître, niMichele l'homicide.
Championnet regarda le lazzarone avec une espèce de respect.
--Et, si je te baptise Michele l'honnête homme, te contenteras-tu de ce titre?
--C'est-à-dire que je n'en demanderai jamais d'autre, et que j'oublierai mon premier parrain pour ne me souvenir que du second.
--Et bien, au nom de la république française et de la république napolitaine, je te baptise du nom de Michele l'honnête homme.
Michele saisit la main du général pour la lui baiser.
--Oublies-tu, lui dit Championnet, que j'ai aboli le baisemain entre hommes?
--Que faire, alors? dit Michele en se grattant l'oreille. Je voudrais cependant bien vous dire combien je vous suis reconnaissant.
--Embrasse-moi! dit Championnet en lui ouvrant ses bras.
Michele embrassa le général en sanglotant de joie.
--Maintenant, lui dit le général, parlons raison,ragazzo.
--Je ne demande pas mieux, mon général.
--Tu connais les chefs du complot?
--Oui, mon général.
--Eh bien, suppose un instant ici que la révélation vienne d'un autre.
--Bien.
--Que cet autre m'ait dit: «Faites arrêter Michele: il sait le nom des chefs du complot.»
--Bien.
--Que je t'aie fait arrêter.
--Très-bien.
--Et que je dise: «Michele, tu sais le nom des chefs du complot, tu vas me les nommer, ou je vais te faire fusiller.» Que ferais-tu?
--Je vous dirais: «Faites-moi fusiller, mon général; j'aime mieux mourir que de causer la mort d'un homme.»
--Parce que tu aurais l'espoir que je ne te ferais pas fusiller?
--Parce que j'aurais l'espoir que la Providence, qui m'a déjà sauvé une fois, me sauverait une seconde.
--Diable! voilà qui devient embarrassant, fit Championnet en riant. Je ne puis cependant pas te faire fusiller pour voir si tu dis la vérité.
Michele réfléchit un instant.
--Il est donc bien nécessaire que vous connaissiez le chef ou les chefs du complot?
--Absolument nécessaire. Ne sais tu pas qu'on ne guérit du ver solitaire qu'en lui arrachant la tête?
--Pouvez-vous me promettre qu'ils ne seront pas fusillés?
--Tant que je serai à Naples, oui.
--Mais, si vous quittez Naples?...
--Je ne réponds plus de rien.
--Madonna! que faire?
--Cherche!... Ne vois-tu aucun moyen pour nous tirer tous deux d'embarras.
--Si, mon général, j'en vois un!
--Dis-le.
--Et tant que vous serez à Naples, personne ne sera mis à mort à cause du complot que je vous aurai découvert?
--Personne.
--Eh bien, il y a une autre personne que moi qui connaît le nom des chefs du complot; seulement, cette personne-là ne sait point qu'il y ait un complot.
--Quelle est-elle?
--C'est la femme de chambre de ma soeur de lait, la chevalière San-Felice.
--Et comment appelles-tu cette femme de chambre?
--Giovannina.
--Où demeure-t-elle?
--A Mergellina, maison du Palmier.
--Et comment saurons-nous quelque chose par elle, si elle ne connaît pas le complot?
--Vous la ferez comparaître devant le chef de la police, le citoyen Nicolas Fasulo, et le citoyen Fasulo la menacera de la prison si elle ne dit point quelle est la personne qui a attendu sa maîtresse, la nuit passée, chez elle jusqu'à deux heures du matin, et qui n'est sortie de chez elle qu'à trois.
--Et la personne qu'elle nommera sera le chef du complot?
--Surtout si son prénom commence par la lettre A, et son nom par la lettre B. Et maintenant, mon général, foi de Michele l'honnête homme, je vous ai dit, non pas tout ce que j'ai à vous dire, mais tout ce que je vous dirai.
--Et tu ne me demandes rien pour les services que tu rends à Naples?
--Je demande que vous n'oubliiez jamais que vous êtes mon parrain.
Et, baisant de force cette fois la main que le général lui tendait, Michele s'élança hors de l'appartement, laissant, d'après les renseignements donnés par lui, le général libre de faire tout ce qui lui conviendrait.
Il était deux heures de l'après-midi au moment où Michele sortit de chez le général Championnet.
Il sauta dans le premier corricolo venu, et, par le même procédé qu'il était arrivé, en changeant de véhicule à Portici et à Castellamare, il se trouva à Salerne un peu avant cinq heures.
A cent pas de l'auberge, il descendit, régla ses comptes avec son dernier cocher et rentra à pied à l'hôtel, sans faire plus de bruit que, s'il venait de faire une promenade à Eboli ou à Montalta.
Luisa n'était pas encore de retour.
A six heures, on entendit le bruit d'une voiture; Michele courut à la porte: c'étaient sa soeur de lait et Salvato qui revenaient de Poestum.
Michele ne connaissait pas Poestum; mais, en admirant le visage rayonnant des deux jeunes gens, il dut penser qu'il y avait de bien belles choses à voir à Poestum.
Et, en effet, il semblait que Luisa eût la tête ceinte d'une auréole de bonheur et Salvato d'un rayon d'orgueil.
Luisa était plus belle, Salvato était plus grand.
Quelque chose d'inconnu, et de visible cependant, s'était complété dans la beauté de Luisa. Il y avait en elle cette différence qu'il dut y avoir entre Galathée statue, et Galathée femme.
Supposez la Vénus pudique entrant dans l'Eden et, sous le souffle de l'ange de l'amour, devenant l'Ève de la Genèse.
C'était sur ses joues la blancheur du lis avec la teinte et le velouté de la pêche; c'était dans ses yeux la dernière lueur de la virginité se mêlant aux premières flammes de l'amour.
Sa tête, renversée en arrière, semblait n'avoir point la force de porter le poids de son bonheur; ses narines, dilatées, cherchaient à aspirer dans l'air des parfums nouveaux et jusque-là ignorés; sa bouche, entr'ouverte, laissait passer un souffle haletant et voluptueux.
Michele, en la voyant, ne put s'empêcher de lui dire:
--Qu'as-tu donc, petite soeur? Oh! comme tu es belle!
Luisa sourit, regarda Salvato et tendit la main à Michele.
Elle semblait lui dire:
--Je dois ma beauté à celui à qui je dois mon bonheur.
Puis, d'une voix douce et caressante comme un chant d'oiseau:
--Oh! comme c'est beau, Poestum! dit-elle. Quel malheur de ne point pouvoir y retourner demain, après-demain, tous les jours!
Salvato la serra contre son coeur. Il est évident qu'il trouvait, comme Luisa, que Poestum était le paradis du monde.
Les deux jeunes gens, d'un pas si léger qu'il semblait effleurer les marches de l'escalier, rentrèrent dans leur chambre. Mais, avant d'y rentrer, Luisa se retourna et laissa tomber ces mots:
--Michele, dans un quart d'heure, nous partons.
Au bout d'un quart d'heure, la voiture était prête; mais ce ne fut qu'au bout d'une heure que Luisa descendit.
Cette fois, sa physionomie était bien différente. Son visage s'était couvert d'une légère teinte de tristesse, et la flamme de son regard s'était tempérée dans les larmes.
Quoiqu'ils dussent se revoir le lendemain, les adieux des jeunes gens n'en avaient pas moins été tristes. En effet, lorsqu'on s'aime et qu'on se quitte, ne fût-ce que pour un jour, on remet pendant un jour son bonheur aux mains du hasard.
Quelle est la sagesse si profonde qu'elle puisse prévoir ce qui se passera entre deux soleils!
Lorsque Luisa descendit, la nuit commençait à tomber et la voiture était prête depuis trois quarts d'heure.
Elle était attelée de trois chevaux; sept heures sonnaient; le cocher promettait d'être de retour à Naples vers dix heures.
Luisa se ferait conduire droit chez les Backer, et suivrait vis-à-vis d'André le conseil que lui avait donné Salvato.
Salvato reviendrait le lendemain dans l'après-midi, se mettre aux ordres de son général.
Dix minutes s'écoulèrent en adieux. Les deux jeunes gens semblaient ne point pouvoir se séparer. Tantôt c'était Salvato qui retenait Luisa; tantôt c'était Luisa qui retenait Salvato.
Enfin, la voiture partit, les grelots sonnèrent, et le mouchoir de Luisa, trempé de larmes, jeta à son amant un dernier adieu, que celui-ci lui rendit en agitant son chapeau.
Puis la voiture, qui avait commencé à disparaître dans l'obscurité, disparut tout à fait dans la courbe de la rue.
Au fur et à mesure que Luisa s'éloignait de Salvato, cette puissance magnétique que le jeune homme avait exercée sur elle se calmait, et Luisa, se rappelant le sujet qui l'avait amenée, redevenait sérieuse, et, du sérieux, passait à la tristesse.
Pendant toute la route, Michele ne dit pas un mot qui pût faire allusion au secret qu'il avait surpris et au voyage qu'il avait fait.
On traversa successivement Torre-del-Greco, Portici, Resina, le pont de la Madeleine, la Marinella.
Les Backer demeuraient strada Medina, entre la strada dei Fiorentini et la via Schizzitella.
Dès Marinella, Luisa avait donné l'ordre au cocher de la déposer à la fontaine Medina, c'est-à-dire à l'extrémité de la strada del Molo.
Mais, à l'extrémité de la rue del Piliere, Luisa commença de s'apercevoir, à l'affluence du monde qui se précipitait vers la strada del Molo, que quelque chose d'extraordinaire se passait dans le quartier.
A la hauteur de la strada del Porto, le cocher déclara qu'il lui était impossible d'aller plus loin avec sa voiture: son cheval risquait d'être éventré par ceux que lui-même menaçait d'écraser.
Michele fit ce qu'il put pour obtenir de sa soeur de lait qu'elle revînt sur ses pas, suivît un autre chemin ou prît une barque au Môle.
Cette barque, en une demi-heure, l'eut conduite à Mergellina.
Mais Luisa avait un but qu'elle considérait comme sacré, et elle refusa de s'éloigner. D'ailleurs, cette foule se précipitait vers la rue Medina, le bruit qu'on entendait venait de la rue Medina, et, aux quelques paroles que surprenait la jeune femme, se mêlaient des mots qui éveillaient l'inquiétude dans son coeur.
Il lui semblait que tout ce peuple qui s'engouffrait dans la rue Medina, parlait de complots, de trahisons, de massacres, et nommait les Backer.
Elle sauta à bas de la voiture, et, toute frissonnante, prit le bras de Michele, avec lequel elle se laissa entraîner par le flot.
On voyait au fond de la rue briller des torches et étinceler des baïonnettes; puis, au milieu d'une rumeur confuse, on entendait des cris de menace.
--Michele, dit Luisa, monte donc sur la margelle de la fontaine, et dis-moi ce que tu vois.
--Michele obéit, et ainsi, dépassant toutes les têtes, put plonger au fond de la rue.
--Eh bien? demanda Luisa.
Michele hésitait à répondre.
--Mais parle donc! s'écria Luisa de plus en plus inquiète, parle donc! Que vois-tu?
--Je vois, dit Michele, des hommes de la police qui portent des torches, et des soldats qui gardent la maison de MM. Backer.
--Ah! dit Luisa, ils ont été dénoncés, les malheureux! Il faut que je pénètre jusqu'à eux, il faut que je les voie.
--Non, non, petite soeur, dit Michele. Tu n'es pour rien là dedans, n'est-ce pas?
--Dieu merci, non.
--Alors, viens; éloignons-nous.
--Au contraire, au contraire, dit Luisa, avançons.
Et, tirant à elle Michele, elle le força de descendre de la margelle et de rentrer dans la foule.
En ce moment, les cris redoublèrent, et il se fit un grand mouvement parmi cette foule. On entendit les crosses des fusils retentir sur le pavé, des voix impératives crièrent: «Place!» une espèce de tranchée s'ouvrit, et Michele et Luisa se trouvèrent en face des deux prisonniers, dont l'un--c'était le plus jeune--tenait, entre ses bras liés autour du corps, le drapeau blanc des Bourbons.
Ils étaient au milieu d'hommes portant d'une main des torches et de l'autre des sabres, et, malgré les injures, les huées et les insultes de la canaille, toujours prête à insulter, à huer, à injurier le plus faible, ils marchaient tête levée, comme des gens qui confessent hautement leur foi.
Stupéfaite à cette vue, Luisa, au lieu de se ranger comme les autres, resta immobile et se trouva en face du plus jeune des deux prisonniers, c'est-à-dire d'André Backer.
Tous deux, en se reconnaissant, firent un pas en arrière.
--Ah! madame, dit amèrement le jeune homme, je savais bien que c'était vous qui m'aviez trahi; mais je ne savais pas que vous eussiez le courage d'assister à mon arrestation!
La San-Felice voulut répondre, nier, protester, jurer Dieu; mais le prisonnier l'écarta doucement, et passa en disant:
--Je vous pardonne, au nom de mon père et au mien, madame; puissent Dieu et le roi vous pardonner comme moi!
Luisa voulut répondre, la voix lui manqua; et, au milieu des cris: «C'est elle! c'est cette femme, c'est la San-Felice qui les a dénoncés!» elle tomba dans les bras de Michele.
Les prisonniers continuèrent leur route vers le Castel-Nuovo, où ils furent enfermés sous la garde de son commandant, le colonel Massa.
Lorsque Luisa revint à elle, elle se trouva dans une espèce de café faisant l'angle de la strada del Molo et de la calata San-Marco. Michele l'y avait transportée à travers la foule, qui s'était amassée à la porte, et la regardait par les fenêtres fermées et pas les portes ouvertes.
Cette foule répétait les paroles du prisonnier et disait en la montrant du doigt:
--C'est elle qui les a dénoncés.
En rouvrant les yeux, elle avait d'abord tout oublié; mais peu à peu, en regardant autour d'elle, en reconnaissant où elle se trouvait, en voyant cette multitude amassée autour de la maison, elle se souvint de tout ce qui s'était passé, jeta un cri et cacha sa tête dans ses mains.
--Une voiture! au nom du ciel, mon cher Michele! une voiture, et rentrons chez moi!
La chose n'était point difficile; il y avait alors et il y a encore aujourd'hui, entre le théâtre Saint-Charles et le théâtre du Fondo, une station de voitures pour la commodité des dilettanti qui venaient, à cette époque, assister à la représentation des chefs-d'oeuvre de Cimarosa et de Paesiello, et qui viennent aujourd'hui assister à celle des oeuvres de Bellini, de Rossini et de Verdi. Michele sortit, appela une voiture fermée, la fit approcher de la porte qui donne sur la strada del Molo, y conduisit Luisa au milieu des vivats ou des murmures des assistants, selon que ceux-ci, étaient patriotes ou bourboniens, lui savaient gré ou lui voulaient mal pour sa prétendue délation, y monta avec elle et referma la portière en disant:
--A Mergellina!
La foule s'ouvrit, la voiture passa, traversa le largo Castello, prit la rue Chiaïa, et, au bout d'un quart d'heure, s'arrêta à la maison du Palmier.
Michele sonna vigoureusement; Giovannina vint ouvrir.
La jeune fille avait sur les lèvres cette joyeuse expression des mauvais serviteurs qui ont une fâcheuse nouvelle à annoncer.
--Ah! dit-elle entamant la conversation la première, pendant que madame n'y était point, il s'est passé de belles choses ici!
--Ici? demanda Luisa.
--Oui, ici, madame.
--Ici, dans la maison ou à Naples?
--Ici, dans la maison.
--Que s'est-il donc passé?
--Madame aurait dû me dire, dans le cas où l'on m'interrogerait sur M. André Backer, ce qu'il faudrait répondre.
--On vous a donc interrogée sur M. André Backer?
--Comment, madame! j'ai été arrêtée, conduite à la police, menacée de la prison si je ne disais pas qui était venu la nuit passée chez madame. On savait que quelqu'un était venu; seulement, on ne savait pas qui.
--Et vous avez nommé M. Backer?
--Il l'a bien fallu. Dame, je n'ai pas été tentée d'aller en prison, moi. Ce n'était point pour moi que M. Backer était venu.
--Malheureuse! qu'avez-vous fait! dit Luisa tombant assise et inclinant sa tête dans ses mains.
--Que voulez-vous! j'ai eu peur, en niant, d'être convaincue, malgré ma dénégation, et que les mauvaises langues, voyant que j'avais voulu dissimuler la présence de M. André Backer chez madame, ne dissent que M. André Backer était l'amant de madame, comme on commence à le dire de M. Salvato.
--Oh! Giovannina! s'écria Michele.
Luisa se leva, lança un regard d'étonnement et de reproche à la jeune fille, et, d'une voix douce mais ferme:
--Giovannina, dit-elle, je ne sais quelle raison vous avez de reconnaître mes bontés par une si grande ingratitude. Demain, vous sortirez de chez moi.
--Comme il fera plaisir à madame, répondit insolemment la jeune fille.
Et elle sortit sans même se retourner.
Luisa sentit les larmes lui venir aux yeux. Elle tendit la main à Michele, qui s'agenouilla devant elle.
--Oh! Michele! mon cher Michele! murmura-t-elle en éclatant en sanglots.
Michele lui prit la main et la lui baisa, d'autant plus émotionné qu'il sentait au fond du coeur que tout ce trouble venait de lui.
--Voilà une soirée mauvaise, en effet, après une belle journée, dit-il. Pauvre petite soeur! tu étais si heureuse en revenant de Poestum!
--Bien heureuse! bien heureuse! murmura-t-elle. Mais je ne sais quelle voix me dit à l'oreille que le plus beau et surtout le plus pur de mon bonheur est passé. Oh! Michele! Michele! quelle chose horrible a dite cette folle!
--Oui; mais, pour qu'elle ne dise point aux autres ce qu'elle vient de te dire, à toi, il ne faut pas la chasser. Songe qu'elle sait tout: l'assassinat de Salvato, l'asile que nous lui avons donné, son séjour dans la maison, tes intimités avec lui. Eh! mon Dieu, je sais bien, moi, qu'il n'y a pas de mal à tout cela; mais le monde y verra du mal, et, si, au lieu d'avoir intérêt à se taire en restant chez toi, elle a intérêt à parler, ne fût-ce que par vengeance, ta réputation en souffrira.
--Ne fût-ce que par vengeance, dis-tu? Et pourquoi Giovannina se vengerait-elle de moi? Je ne lui ai jamais fait que du bien.
--La belle raison! Il y a des esprits mauvais, petite soeur, qui d'autant plus vous en veulent, qu'on leur a fait plus de bien; et, depuis quelque temps, j'ai cru m'apercevoir que Giovannina était de ces esprits-là; Tu ne t'en es point aperçue, toi?
Luisa regarda Michele. Depuis quelque temps aussi, les rébellions de la jeune fille l'étonnaient en effet. Elle s'était demandé plusieurs fois la cause de ce changement de caractère et n'avait pu s'en rendre compte. Elle avait pu s'être trompée; mais, du moment que Michele reconnaissait comme elle cette mauvaise disposition de la jeune femme de chambre, c'est que, réellement, cette mauvaise disposition existait.
Tout à coup une lueur lui passa par l'esprit. Elle jeta les yeux avec inquiétude autour d'elle:
--Regarde, dit-elle, si l'on ne nous écoute point.
Michele s'avança vers la porte, mais sans avoir le soin d'amortir le bruit de ses pas, de sorte qu'au moment où la porte de la chambre de Luisa s'ouvrait, celle de la chambre de Nina se refermait. Nina écoutait-elle, ou cette porte ouverte d'une part et fermée de l'autre était-elle un pur effet du hasard?
Michele referma la porte, poussa le verrou, et, reprenant sa place aux pieds de sa soeur:
--Tu peux parler, lui dit-il. Je ne dirai point: «Personne ne nous écoutait,» mais je dirai: «Personne ne nous écoute plus.»
--Eh bien, dit Luisa en éteignant sa voix et en se penchant sur Michele, voilà deux choses qui m'arrivent et qui me confirment dans mes soupçons. Lorsque, la nuit dernière, le pauvre André Backer est venu me voir, il savait de point en point ce qui s'était passé entre Salvato et moi. Ce matin, tandis qu'à Salerne je causais avec Salvato, une lettre anonyme est arrivée, racontant à Salvato qu'un jeune homme m'avait attendu chez moi la nuit précédente, jusqu'à deux heures du matin, et ne s'était retiré qu'à trois, après avoir causé une heure avec moi. De qui viennent ces dénonciations, sinon de Giovannina, je te le demande?
--Managgia la Madonna!murmura Michele, voilà qui était grave. Mais je ne t'en dirai pas moins: Dans ce moment-ci, et à moins d'une certitude, ne fais pas d'éclat. Je te donnerais bien un autre conseil, mais tu ne le suivrais pas.
--Lequel?
--Je te dirais bien: Va rejoindre le chevalier à Palerme; voilà ce qui coupera court à tous les mauvais propos.
Un vive rougeur envahit les joues de Luisa; elle laissa tomber sa tête dans ses mains, et, d'une voix étouffée:
--Hélas! répondit-elle, le conseil est bon et vient d'un ami...
--Eh bien?
--Je pouvais le suivre hier; je ne puis plus le suivre aujourd'hui.
Et un gémissement profond s'échappa du coeur de Luisa.
Michele regarda Luisa et comprit tout: la tristesse de Naples confirmait les soupçons qu'avait fait naître en lui la joie de Salerne.
En ce moment, Luisa entendit des pas dans le corridor de communication. Mais ces pas ne cherchaient point à se dissimuler. Elle releva la tête et écouta avec inquiétude. Dans la situation où elle se trouvait, tout était, en effet, inquiétant.
Bientôt on frappa à sa porte, et la voix de la duchesse Fusco demanda:
--Chère Luisa, êtes-vous chez vous?
--Oh! oui, oui; entrez, entrez! cria Luisa.
La duchesse entra, Michele voulut se lever; mais La main de Luisa le maintint où il était.
--Que faites-vous donc ici, ma belle Luisa, s'écria la duchesse, seule et presque dans l'obscurité, avec votre frère de lait, tandis que l'on vous fait chez moi un triomphe?
--Un triomphe, chez vous, chère Amélie? demanda Luisa tout étonnée. Et à quel propos?
--Mais à propos de ce qui s'est passé. N'est-il pas vrai que vous avez découvert une conspiration qui nous menaçait tous, et qu'en la dénonçant, non-seulement vous nous avez sauvés tous, mais encore vous avez sauvé la patrie!
--Oh! vous aussi, Amélie, s'écria Luisa en laissant échapper un sanglot, vous aussi, vous avez pu me croire capable d'une pareille infamie!
--Infamie! s'écria à son tour la duchesse, à laquelle son ardent patriotisme et sa haine des Bourbons faisaient apparaître les choses sous un tout autre point de vue qu'elles apparaissaient à Luisa; tu appelles infamie une action qui eût illustré une Romaine du temps de la République! Ah! pourquoi n'étais-tu pas ce soir chez nous quand cette nouvelle est arrivée: tu eusses vu l'enthousiasme qu'elle a excité. Monti a improvisé des vers en ton honneur; Cirillo et Pagano ont proposé de te décerner la couronne civique; Cuoco, qui écrit l'histoire de notre révolution, t'y garde une de ses plus belles pages. Pimentel annoncera demain, dans son Moniteur, la dette immense que Naples a contractée envers toi; les femmes, la duchesse de Pepoli t'appelaient pour t'embrasser; les hommes t'attendaient à genoux pour te baiser la main; quant à moi, j'étais fière et joyeuse d'être ta meilleure amie. Demain, Naples ne s'occupera que de toi; demain, Naples t'élèvera des autels, comme Athènes en élevait à Minerve, déesse protectrice de la patrie.
--Oh! malheur! s'écria Luisa. Un seul jour a suffi pour imprimer une double tache sur moi! 7 février! 7 février! date terrible!
Et elle tomba renversée, presque mourante, dans les bras de la duchesse Fusco, tandis que Michele, plein de doute maintenant sur l'action qu'il avait commise, plein de remords en voyant dans cet état celle qu'il aimait plus que sa vie, déchirait avec ses ongles sa poitrine ensanglantée.
Le lendemain, 8 février 1799, on lisait dansle Moniteur parthénopéen, en premier article et en grosses lettres, les lignes suivantes:
«Une admirable citoyenne, Luisa Molina San-Felice, a découvert hier soir, vendredi, la conspiration ourdie par quelques scélérats insensés, qui, se fiant à la présence de plusieurs vaisseaux de l'escadre anglaise dans nos ports, de concert avec elle, devaient, dans la nuit de samedi à dimanche, c'est-à-dire ce soir, renverser le gouvernement, massacrer les bons patriotes et tenter une contre-révolution.
»Les chefs de ce projet impie étaient les banquiers Backer père et fils, Allemands tous deux d'origine et demeurant rue Médina. Ils ont été arrêtés hier au soir et conduits en prison, André Backer portant, comme symbole de sa honte, le drapeau royal trouvé chez lui. On y a trouvé aussi un certain nombre de cartes de sûreté, qui devaient être distribuées à ceux que l'on voulait épargner. Tous ceux qui n'auraient point été porteurs de ces cartes étaient désignés pour la mort.
»Diverses arrestations secondaires ont eu lieu à la suite de cette arrestation principale, et le monastère de San-Francesco-delle-Monache, attendu l'opportunité du local (chacun sait qu'il forme une espèce d'île), a été désigné pour servir de prison aux prévenus. Les religieuses l'ont, par conséquent, abandonné, et sont passées à celui de Donna-Albina.
»Au nombre des individus arrêtés, outre Backer père et fils; on compte le curé des Carmes, le prince de Canassa, les deux frères Jorio, l'un magistrat, l'autre évêque, et un juge nommé Jean-Baptiste Vecchione.
»Un dépôt de cent cinquante fusils et d'autres armes, telles que sabres et baïonnettes, a été, en outre, trouvé à la douane.
»Gloire à Luisa Molina San-Felice! Elle a sauvé la patrie!»