Nous avons raconté comment Salvato avait été envoyé par le général Championnet à Salerne dans le but d'organiser et de diriger une colonne sur Potenza, où l'on craignait une réaction et les malheurs terribles qui l'accompagnent toujours dans un pays à demi sauvage où les guerres civiles ne sont que des prétextes aux vengeances particulières.
Quoique les événements de Potenza appartiennent plutôt à l'histoire générale de 99 qu'au récit particulier que nous avons entrepris, lequel ne met sous les yeux de nos lecteurs que les faits et gestes des personnages qui y jouent un rôle,--comme ces événements ont le caractère terrible, et de l'époque dans laquelle ils ont été accomplis et du peuple chez lequel ils se passent, nous leur consacrerons un chapitre, auquel ils ont un double droit, et par la grandeur de la catastrophe et par l'influence néfaste que le voyage qui amena la révélation par Michele du complot des Backer, eut sur la vie de l'héroïne de notre histoire.
En rentrant de cette soirée chez la duchesse Fusco, où les vers de Monti avaient été lus, oùle Moniteur parthénopéenavait été fondé et où le perroquet de la duchesse avait, grâce à ses deux professeurs, Velasco et Nicolino, appris à crier: «Vive la République! meurent les tyrans!» le général Championnet avait trouvé au palais d'Angri un riche propriétaire de la Basilicate nommé Niccola Addone.
Don Niccola Addone, comme on l'appelait dans le pays, par un reste d'habitude de moeurs espagnoles, habitait Potenza et avait pour ami intime l'évêque monseigneur Serrao.
Monseigneur Serrao, Calabrais d'origine, s'était fait dans l'épiscopat une double renommée de science et de vie exemplaire. Il avait acquis l'une par des publications estimées et l'autre par sa charité évangélique. Doué d'un sens juste, d'une âme généreuse, il avait salué la liberté comme l'ange du peuple promis par les Évangiles, et propagé le mouvement libéral et la doctrine régénératrice.
Mais l'azur de ce beau ciel républicain, à peine à son aurore, commençait déjà à s'obscurcir. De toutes parts des bandes de sanfédistes s'organisaient. Le dévouement aux Bourbons était le prétexte; le pillage et l'assassinat étaient le but. Monseigneur Serrao, qui avait compromis ses concitoyens par son exemple et par ses conseils, avait résolu de pourvoir au moins à leur sûreté.
Alors, il eut l'idée de faire venir de Calabre, c'est-à-dire de son pays, une garde de ces hommes d'armes connus sous le nom de campieri, restes de ces bandes du moyen âge, qui, aux jours de la féodalité, se mettaient à la solde des haines et des ambitions baroniales, descendants ou, qui sait? peut-être ancêtres de nos anciens condottieri.
Le pauvre évêque croyait avoir dans ces hommes, ses compatriotes, surtout en les payant bien, des défenseurs courageux et dévoués.
Par malheur, quelque temps auparavant, monseigneur Serrao avait censuré la conduite d'un de ces mauvais prêtres, dont il y a tant dans les provinces méridionales, qu'ils espèrent toujours échapper aux regards de leurs supérieurs en se confondant dans la foule. Ce prêtre s'appelait Angelo-Felice Vinciguerra.
Il était du même village que l'un des deux chefs de campieri, nommé Falsetta.
Le second chef se nommait Capriglione.
Le prêtre avait été lié dans son enfance avec Falsetta, et se lia de nouveau avec lui.
Il fit comprendre à Falsetta que la paye que lui donnait monseigneur Serrao, si forte qu'elle fût, ne pouvait se comparer à ce que lui rapporteraient les contributions qu'il pourrait lever et le pillage qu'il pourrait faire, si Capriglione et lui, au lieu de se consacrer au maintien du bon ordre, se faisaient, grâce aux hommes qu'ils avaient sous leurs ordres, chefs de bande et se rendaient maîtres de la ville.
Falsetta, entraîné par les conseils de Vinciguerra, fit part de la proposition à Capriglione, qui l'accepta.
Les hommes, on le comprend, ne résistèrent point où avaient succombé leurs chefs.
Un matin, monseigneur Serrao, étant encore au lit, vit ouvrir sa porte, et Capriglione, son fusil à la main, apparaissant sur le seuil de sa chambre, lui dit sans autre préparation:
--Monseigneur, le peuple veut votre mort.
L'évêque leva la main droite, et, faisant le geste d'un homme qui donne sa bénédiction:
--Je bénis le peuple, dit-il.
Sans lui laisser le temps de rien ajouter à ces paroles évangéliques, le bandit le coucha en joue et fit feu.
Le prélat, qui s'était soulevé pour bénir son assassin, retomba mort, la poitrine percée d'une balle.
Au bruit du coup de fusil, le vicaire de monseigneur l'évêque Serrao accourut, et, comme il témoignait son indignation du meurtre qui venait d'être commis, Caprioglione le tua d'un coup de couteau.
Ce double assassinat fut presque immédiatement suivi de la mort de deux des propriétaires les plus riches et les plus distingués de la ville.
Ils se nommaient Gerardangelo et Giovan Liani.
Ils étaient frères.
Ce qui donna créance à ce bruit que l'assassinat de monseigneur Serrao avait été commis par Capriglione, mais à l'instigation du prêtre, c'est que, le lendemain du crime, le susdit Vinciguerra se réunit à la bande de Capriglione, et contribua avec elle à plonger Potenza dans le sang et le deuil.
Alors, libéraux, patriotes, républicains, tous ceux qui, par un point quelconque, appartenaient aux idées nouvelles, furent pris d'une profonde terreur, laquelle s'augmenta encore du bruit qui courut que, le jour où devait se célébrer la fête du Sang-du-Christ, c'est-à-dire le jeudi d'après Pâques, les brigands, devenus maîtres de la ville, devaient massacrer, au milieu de la procession, non-seulement tous les patriotes, mais encore tous les riches.
Le plus riche de ceux qui étaient menacés par ce bruit qui courait, et en même temps un des plus honnêtes citoyens de la ville, était ce même Niccola Addone, ami de monseigneur Serrao, qui attendait le général français chez lui, à sa sortie de la soirée de la duchesse Fusco. C'était un homme brave et résolu, et il décida, d'accord avec son frère Basilio Addone, de purger la ville de cette troupe de bandits.
Il fit donc appeler chez lui ceux de ses amis qu'il estimait les plus courageux. Au nombre de ceux-ci se trouvaient trois hommes dont la tradition orale a conservé les noms, qui ne se retrouvent dans aucune histoire.
Ces trois hommes se nommaient: Giuseppe Scafanelli, Jorio Mandiglia et Gaetano Maffi.
Sept ou huit autres entrèrent aussi dans la conspiration; mais j'ai inutilement interrogé les plus vieux habitants de Potenza pour savoir leurs noms.
Rassemblés chez Niccola Addone, fenêtres et portes closes, ces patriotes arrêtèrent que l'on anéantirait d'un seul coup Capriglione, Falsetta et toute leur bande, depuis le premier jusqu'au dernier.
Pour arriver au but que l'on se proposait, il s'agissait de se réunir en armes, moitié dans la maison d'Addone, moitié dans la maison voisine.
Les bandits eux-mêmes, comme s'ils eussent été d'accord avec ceux-ci, fournirent aux patriotes l'occasion qui leur manquait.
Ils levèrent une contribution de trois mille ducats sur la ville de Potenza, laissant aux citoyens le soin de régler la façon dont elle serait répartie et payée, pourvu qu'elle fût payée dans les trois jours.
La contribution fut levée et déposée publiquement dans la maison de Niccola Addone.
Un homme du peuple, nommé Gaetano Scoletta, cordonnier de son état, connu sous le sobriquet de Sarcetta, se chargea de porter à domicile, chez les bandits, une invitation de venir recevoir chez Addone chacun la part qui lui revenait.
Les heures du rendez-vous étaient différentes pour chaque bandit, afin que la compagnie ne vînt point en masse, ce qui eût rendu l'exécution du projet difficile.
Scoletta, tout en bavardant avec les bandits, était chargé de leur faire la topographie intérieure de la maison et de leur dire, entre autres choses, que la caisse, de crainte des voleurs, était placée à l'extrémité la plus retirée de l'habitation.
Le jour arrivé, Niccola Addone fit cacher dans une espèce de cabinet précédant la chambre où Scoletta avait dit que se tenait le caissier, deux vigoureux muletiers attachés à son service, et se nommant, l'un Loreto et l'autre Sarraceno.
Ces deux hommes se tenaient, une hache à la main, chacun d'un côté d'une porte basse sous laquelle on ne pouvait passer sans courber la tête.
Les deux haches, solidement emmanchées, avaient été achetées la veille et affilées pour cette occasion.
Tout fut prêt et chacun au poste qui lui avait été assigné un quart d'heure avant l'heure convenue.
Les premiers bandits arrivèrent un à un et furent introduits aussitôt leur arrivée. Après avoir traversé un long corridor, ils arrivèrent à la chambre où se tenaient Loreto et Sarraceno.
Ceux-ci frappaient et, d'un seul coup, abattaient leur homme avec autant de justesse et de promptitude que le boucher abat un boeuf dans sa boucherie.
Au moment même où le bandit tombait, deux autres domestiques d'Addone, nommés Piscione et Musano, faisaient passer le cadavre à travers une trappe.
Le cadavre tombait dans une écurie.
Aussitôt le cadavre disparu, une vieille femme, impassible comme une Parque, sortait d'une chambre voisine, un seau d'eau d'une main, une éponge de l'autre, lavait le plancher, et rentrait dans sa chambre avec le mutisme et la roideur d'un automate.
Le chef Capriglione vint à son tour. Basilio Addone, frère de Niccola, le suivit par derrière comme pour lui indiquer les détours de la maison; mais, au milieu du corridor, le bandit, inquiet et soupçonneux, eut sans doute un pressentiment. Il voulut retourner. Alors, sans insistance pour le faire aller plus avant, sans discussion aucune avec lui, au moment où il se retournait, Basilio Addone lui plongea jusqu'au manche son poignard dans la poitrine.
Capriglione tomba sans pousser un cri. Basilio le tira dans la première chambre venue, et, s'étant assuré qu'il était bien mort, l'y enferma et mit tranquillement la clef dans sa poche.
Quant à Falsetta, il avait eu un des premiers la tête fendue.
Seize des brigands, leurs deux chefs compris, étaient déjà tués et jetés dans le charnier, lorsque les autres, voyant leurs camarades entrer et ne les voyant pas sortir, formèrent une petite troupe, et, guidés par Gennarino, le fils de Falsetta, vinrent pour frapper à la porte d'Addone.
Mais ils n'eurent pas même le temps de frapper à cette porte. Au moment où ils n'étaient plus qu'à une quinzaine de pas de la maison, Basilio Addone, qui se tenait en vedette à une fenêtre, avec cette même main ferme et ce même coup d'oeil sûr dont il avait frappé Capriglione, envoya une balle au milieu du front de Gennarino.
Ce coup de fusil fut le signal d'une horrible mêlée. Les conjurés, comprenant que le moment était venu de payer chacun de sa personne, se lancèrent dans la rue, et, à visage découvert cette fois, attaquèrent les brigands avec une telle fureur, que tous y restèrent depuis le premier jusqu'au dernier.
On compta trente-deux cadavres. Pendant la nuit, ces trente-deux cadavres furent portés et couchés les uns à côté des autres sur la place du Marché, de manière qu'au lever du jour, toute la ville pût avoir sous les yeux ce sanglant spectacle.
Mais, dès la veille, Niccola Addone était parti, était venu raconter l'événement à Championnet et lui demander d'envoyer une colonne française à Potenza pour y maintenir l'ordre et s'opposer à la réaction.
Championnet, après avoir écouté le récit de Niccola Addone, avait, en effet, reconnu l'urgence de sa demande, avait chargé Salvato d'organiser la colonne à Salerne et avait donné le commandement de cette colonne à son aide de camp Villeneuve.
En revenant de Salerne et en rentrant dans le cabinet du général Championnet, auquel il apportait la nouvelle du débarquement du cardinal Ruffo en Calabre, Salvato y trouva deux personnages qui lui étaient complétement inconnus et au milieu desquels il crut reconnaître, à son sourcil froncé et à sa lèvre dédaigneusement abaissée, que le général en chef se trouvait assez mal à l'aise.
L'un portait le costume des grands fonctionnaires civils, c'est-à-dire l'habit bleu sans épaulettes et sans broderies, la ceinture tricolore, la culotte blanche, les bottes à retroussis et le sabre; l'autre, le costume d'adjudant-major.
Le premier était le citoyen Faypoult, chef d'une commission civile envoyée à Naples pour toucher les contributions et s'emparer de ce que les Romains appelaient les dépouilles opimes.
Le second était le citoyen Victor Mejean, que le Directoire venait de nommer à la place de Thiébaut, fait adjudant général par Championnet devant la porte Capuana, au mépris de la présentation que le général avait faite pour occuper ce poste de son aide de camp Villeneuve, occupé à cette heure à protéger les patriotes de Potenza et particulièrement Niccola et Basilio Addone, les deux principaux auteurs de la dernière catastrophe.
Le citoyen Faypoult était un homme de quarante-cinq ans, grand, mince, courbé en avant, comme sont d'habitude les hommes de bureau et de chiffres; il avait le nez d'un oiseau de proie, les lèvres minces, la tête étroite au front, renflée à la partie postérieure, le menton saillant, les cheveux courts, les doigts plats à leur extrémité.
Le citoyen Mejean était un homme de trente-deux ans, au front plissé par des rides verticales qui, partant de la naissance du nez, indiquent l'homme soucieux et facile à se laisser aller aux mauvaises pensées; son oeil, qui dans certains moments, s'éclairait d'une lueur d'envie, de haine ou de colère, s'éteignait habituellement par un effort de sa volonté. Il avait une certaine gaucherie sous son uniforme, et cela s'expliquait quand on savait qu'il avait trouvé, un beau matin, ses épaulettes d'adjudant-major sous l'oreiller d'une des nombreuses maîtresses de Barras, forcé lui-même de le renvoyer de ses bureaux pour certaine irrégularité dans ses comptes et de le faire passer dans l'armée, non point comme un brave et loyal serviteur auquel on donne un noble avancement, mais comme un employé infidèle que l'on punit par l'exil.
En entendant ouvrir la porte de son cabinet par une main connue, pour ainsi dire, Championnet se retourna, et, en apercevant la figure à la fois franche et sévère de Salvato, sa physionomie passa de l'expression du dédain à celle de la raillerie.
--Mon cher Salvato, lui dit-il, j'ai l'honneur de vous présenter M. le colonel Mejean, qui remplace notre brave Thiébaut, passé adjudant général, comme vous le savez, sur le champ de bataille. J'avais demandé ce poste pour notre cher Villeneuve, qui n'en a pas été jugé digne par MM. les directeurs. Ils avaient des services particuliers à récompenser dans monsieur, et l'ont préféré. Nous trouverons pour Villeneuve autre chose de mieux. Voici votre brevet, citoyen Mejean. Je ne puis ni ne veux m'opposer aux décisions du Directoire lorsqu'elles ne compromettent point l'intérêt de l'armée que je commande et celui de la France. Remarquez bien que je ne dis pas:et celui du gouvernement; je dis:et celui de la France, que je sers. Car je sers la France avant tout. Les gouvernements passent,--et, Dieu merci, depuis dix ans, j'en ai vu passer pas mal, sans compter ceux que probablement je verrai passer encore,--mais la France reste. Allez, monsieur, allez prendre votre poste.
Le colonel Mejean fronça le sourcil, selon son habitude, pâlit légèrement, et, sans répondre une seule parole, salua et sortit.
Le général attendit que la porte se refermât derrière celui qui sortait, fit à Salvato un signe perceptible pour lui seul, et, se retournant vers l'autre envoyé du Directoire:
--Maintenant, mon cher Salvato, continua-t-il, je vous présente M. Jean-Baptiste Faypoult, chef de commission civile. Il a eu le dévouement d'accepter une lourde et incommode mission, surtout dans ce pays-ci: il est chargé de lever les contributions, et, en outre, de veiller à ce que je ne me fasse ni César ni Cromwell. Je ne crois point, d'après les aperçus donnés par monsieur, que nous restions longtemps d'accord. Si nous nous brouillons tout à fait,--et nous avons déjà commencé de nous brouiller un peu,--il faudra que l'un de nous deux quitte Naples. (Salvato fit un mouvement.) Et tranquillisez-vous, mon cher Salvato, celui qui quittera Naples, à moins, bien entendu, d'ordres supérieurs, ce ne sera pas moi. En attendant, ajouta Championnet en s'adressant à Faypoult, ayez la bonté de me laisser les instructions de MM. les directeurs. Je les étudierai à tête reposée. Je vous aiderai dans l'exécution de celles que je croirai justes; mais, je vous en préviens, je m'opposerai de tout mon pouvoir à l'exécution de celles que je croirai injustes. Et, maintenant, citoyen, ajouta Championnet allongeant la main pour recevoir les instructions du chef de la commission civile, croyez-vous que ce soit trop de vous demander quarante-huit heures pour étudier vos instructions?
--Ce n'est pas à moi, répondit le citoyen Jean-Baptiste Faypoult, à limiter au général Championnet le temps qu'il doit mettre à cette étude; mais je me permettrai de lui dire que le Directoire est pressé, et que le plus tôt qu'il me permettra de remplir les intentions de mon gouvernement sera le mieux.
--C'est convenu. Il n'y a pas péril en la demeure, et quarante-huit heures de retard ne compromettront pas le salut de l'État; je l'espère, du moins.
--Ainsi donc, général?...
--Ainsi donc, après-demain, à la même heure, citoyen commissaire. Je vous attendrai, si vous le voulez bien.
Faypoult salua et sortit, non pas humble et muet comme Mejean, mais bruyant et gros de menaces, comme Tartufe signifiant à Orgon que sa maison lui appartient.
Championnet se contenta de hausser les épaules.
Puis, à son jeune ami:
--Ma foi, Salvato, lui dit-il, vous ne m'avez quitté qu'un moment, et, à votre retour, vous me retrouvez entre deux méchants animaux, entre un vautour et un chacal. Pouah!
--Vous savez, mon cher général, dit en riant Salvato, que vous n'avez qu'un mot à dire pour que je mette la main sur l'un et le pied sur l'autre.
--Vous allez rester avec moi, n'est-ce pas, mon cher Salvato, afin que nous visitions ensemble les écuries d'Augias? Je crois bien que nous ne les nettoierons pas; mais enfin nous empêcherons peut-être qu'elles ne débordent chez nous.
--Volontiers, répondit Salvato, et vous savez que je suis tout à vos ordres. Mais j'ai deux nouvelles de la plus haute importance à vous annoncer.
--Ce serait qu'il vous arrive un grand bonheur, mon cher Salvato, que cela me réjouirait, mais ne m'étonnerait pas. Vous avez le visage rayonnant.
Salvato tendit en souriant la main à Championnet.
--Oui, en effet, dit-il, je suis un homme heureux; mais les nouvelles que j'ai à vous annoncer sont des nouvelles politiques, dans lesquelles mon bonheur ou mon malheur n'est pour rien. Son Éminence le cardinal Ruffo a traversé le détroit et est débarqué à Catona. Il paraît, en outre, que le duc de Calabre, de son côté, a contourné la botte, et, tandis que Son Éminence débarquait au coup-de-pied, il débarquait, lui, au talon, c'est-à-dire à Brindisi.
--Diable! fit Championnet, voilà, comme vous le dites, de graves nouvelles, mon cher Salvato. Les croyez-vous fondées?
--Je suis sûr de la première, la tenant de l'amiral Caracciolo, qui, ce matin, a débarqué à Salerne, venant de Catona, où il a vu le cardinal Ruffo, au milieu de trois ou quatre cents hommes, la bannière royale déployée au balcon de la maison qu'il habitait et prêt à partir pour Palmi et pour Mileto, où il a donné rendez-vous à ses recrues. Quant à la seconde, je la tiens de lui aussi; seulement, il ne me l'a pas affirmée, il en doute lui-même, ne croyant pas le duc de Calabre capable d'un tel acte de vigueur. Dans tous les cas, ce qu'il y a de certain, c'est que, quelle que soit la bouche qui souffle l'incendie, la Calabre ultérieure et toute la Terre d'Otrante sont en feu.
En ce moment, le planton entra et annonça le ministre de la guerre.
--Faites entrer, dit vivement Championnet.
A l'instant même, Gabriel Manthonnet fut introduit.
L'illustre patriote avait eu, quelques jours auparavant, avec le général en chef, à propos des dix millions stipulés dans la trêve de Sparanisi, et qui n'étaient point encore payés, un démêlé assez grave; mais, en face des nouvelles importantes que le ministre de la guerre venait de recevoir, de son côté, tout ressentiment avait disparu, et il accourait à Championnet comme à un supérieur militaire, comme à un maître en politique, venant lui demander des avis, au besoin même des ordres.
--Venez vite, lui dit Championnet en lui tendant la main avec sa loyauté et sa franchise ordinaires: vous êtes la bienvenu, j'allais vous envoyer chercher.
--Vous savez ce qui se passe?
--Oui; car je pense que vous voulez parler du double débarquement, en Calabre et dans la Terre d'Otrante, du cardinal Ruffo et du duc de Calabre?
--C'est justement cette nouvelle qui m'amène chez vous, mon cher général. L'amiral Caracciolo, de qui je la tiens, arrive de Salerne et m'a raconté y avoir trouvé le citoyen Salvato et lui avoir tout dit.
Salvato s'inclina.
--Et le citoyen Salvato, dit Championnet, m'a déjà tout répété. Maintenant, voyons, il s'agit d'expédier vivement des hommes, et des hommes sûrs, à la rencontre de l'insurrection, afin de l'enfermer dans la Calabre ultérieure et la Terre d'Otrante. Si nous pouvons la laisser bouillir dans sa propre marmite, peu nous importe le bouillon qu'elle y fera. Mais il faut tâcher que, d'un côté, elle ne dépasse point Catanzaro, et, de l'autre, Altamura. Je vais donner l'ordre à Duhesme et à six mille Français de partir pour la Pouille. Voulez-vous lui adjoindre un de vos généraux et un corps napolitain?
--Ettore Caraffa, si vous le voulez, général, avec mille hommes. Seulement, je vous préviens qu'Ettore Caraffa voudra marcher à l'avant-garde.
--Tant mieux! il aimera mieux avoir à soutenir nos Napolitains, répondit Championnet avec un sourire, que d'être soutenu par eux. Voilà pour la Pouille.
--N'avez-vous pas une colonne dans la Basilicate?
--Oui; Villeneuve est avec six cents hommes à Potenza. Mais je vous avoue franchement que je me soucie peu de faire battre mes Français contre un cardinal. En supposant une victoire, elle sera sans gloire; en supposant une défaite, elle sera honteuse. Envoyez là des Napolitains, des Calabrais, si vous pouvez; outre le courage, ils ont la haine.
--J'ai votre homme, général, ou plutôt notre homme: c'est Schipani.
--J'ai causé avec lui deux fois. Il m'a paru plein de courage et de patriotisme, mais bien inexpérimenté.
--C'est vrai, mais, en temps de révolution, les généraux s'improvisent. Vos Hoche, vos Marceau, vos Kléber sont des généraux improvisés et n'en sont point de plus mauvais généraux pour cela. Nous mettrons sous les ordres de Schipani douze cents Napolitains et nous le chargerons de recueillir et d'organiser tous les patriotes qui fuient ou qui doivent fuir devant le cardinal et ses bandits... Le premier corps, ajouta Manthonnet, c'est-à-dire Duhesme avec ses Français, Caraffa avec ses Napolitains, après avoir soumis la Pouille, pénétrera dans la Calabre, tandis que Schipani, avec ses Calabrais, se bornera à maintenir Ruffo et ses sanfédistes. Le but de Caraffa sera de vaincre; le but de Schipani, de résister. Seulement, général, vous recommanderez à Duhesme de vaincre bien vite, et nous nous en rapportons à lui pour cela, attendu qu'il nous faut le plus vite possible reconquérir notre mère nourrice, la Pouille, que les bourboniens par terre et les Anglais par mer empêchent de nous envoyer ses blés et sa farine. Quand pourrez-vous nous donner Duhesme et ses six mille hommes, général?
--Demain, ce soir, aujourd'hui!... Comme vous le dites, le plus tôt sera le mieux. Quant aux Abruzzes, ne vous en inquiétez point; elles sont contenues par les postes français de la ligne d'opérations entre la Romagne et Naples et par les forts de Civitella et de Pescara.
--Alors, tout va bien. Quant au général Duhesme?
--Salvato, dit Championnet, vous préviendrez Duhesme, de ma part, qu'il ait à s'entendre immédiatement avec le comte de Ruvo et qu'il se tienne prêt à partir ce soir. Vous ajouterez que j'espère qu'il ne partira point sans me faire voir son plan et prendre non pas mes ordres, mais mes avis.
--Eh bien, de mon côté, dit Manthonnet, je vais lui envoyer Hector.
--A propos, reprit Championnet, un mot!
--Dites, général.
--Êtes-vous d'avis que l'on tienne ces nouvelles secrètes, ou que l'on dise tout au peuple?
--Je suis d'avis que l'on dise tout au peuple. Le gouvernement que nous venons de renverser était celui de la ruse et du mensonge, il faut que le nôtre soit celui de la droiture et de la vérité.
--Faites, mon ami, dit Championnet. Peut-être ce que vous faites est-il d'un mauvais politique, mais c'est d'un bon, brave et honnête citoyen.
Et, tendant une main à Salvato, l'autre à Manthonnet, il les suivit des yeux jusqu'à ce que la porte fût fermée derrière eux, et, laissant sa figure prendre l'expression du dégoût, il s'allongea dans un fauteuil, ouvrit les instructions de Faypoult et, en haussant les épaules, il commença de les lire avec une attention remarquable.
FIN DU TOME SIXIÈME
C.--Un grainCI.--La tempêteCII--Où le roi recouvre enfin l'appétitCIII.--Quelle était la grâce qu'avait à demander le piloteCIV.--La royauté à PalermeCV.--Les nouvellesCVI.--Comment le prince héréditaire pouvait être à la fois en Sicile et en CalabreCVII.--Diplôme du cardinal RuffoCVIII.--Le premier pas vers NaplesCIX.--Eleonora Fonseca PimentelCX.--André BackerCXI.--Le secret de LuisaCXII.--Michele le SageCXIII.--Les scrupules de MicheleCXIV.--L'arrestationCXV.--L'apothéoseCXVI.--Les sanfédistesCXVII.--Où le faux duc de Calabre fait ce qu'aurait dû faire le vrai ducCXVIII.--Niccola AddoneCXIX.--Le vautour et le chacal.
FIN DE LA TABLE DU TOME SIXIÈME
_____________________________________POISSY.--TYP. ET STÉR. DE AUG. BOURET.