LXIX

Le lendemain, au point du jour, c'est-à-dire le 15 au matin, les sanfédistes s'aperçurent que les avant-postes républicains étaient évacués et poussèrent devant eux des reconnaissances, timides d'abord, mais qui s'enhardirent peu à peu, car ils soupçonnaient quelque piége.

En effet, pendant la nuit, Salvato avait fait établir quatre batteries de canon:

L'une à l'angle du palais Chiatamone, qui battait toute la rue du même nom, dominée en même temps par le château de l'Oeuf;

L'autre, derrière un retranchement dressé à la hâte, entre la strada Nardonne et l'église Saint-Ferdinand;

La troisième, strada Medina;

Et la quatrième entre porto Piccolo, aujourd'hui la Douane, et l'Immacolatella.

Aussi, à peine les sanfédistes furent-ils arrivés à la hauteur de la strada Concezione, à peine apparurent-ils au bout de la rue Monte-Oliveto, et atteignirent-ils la strada Nuova, que la canonnade éclata à la fois sur ces trois points, et qu'il virent qu'ils s'étaient complétement trompés en croyant que les républicains leur avaient cédé la partie.

Ils se retirèrent donc hors de l'atteinte des projectiles, se réfugiant dans les rues transversales, où les boulets et la mitraille ne les pouvaient atteindre.

Mais les trois quarts de la ville ne leur appartenaient pas moins.

Donc, ils pouvaient tout à leur aise piller, incendier, brûler les maisons des patriotes, et tuer, égorger, rôtir et manger leurs propriétaires.

Mais, chose singulière et inattendue, celui contre lequel se porta tout d'abord la colère des lazzaroni fut saint Janvier.

Une espèce de conseil de guerre se réunit au Vieux-Marché, en face de la maison du beccaïo blessé, conseil auquel prenait part celui-ci, dans le but de juger saint Janvier.

D'abord, on commença par envahir son église, malgré la résistance des chanoines, qui furent renversés et foulés aux pieds.

Puis on brisa la porte de la sacristie, où est renfermé son buste avec celui des autres saints formant sa cour. Un homme le prit irrévérencieusement entre ses bras, l'emporta au milieu des cris «A bas saint Janvier!» poussés par la populace, et on le déposa sur une borne, au coin de la rue Sant'Eligio.

Là, on eut grand'peine à empêcher les lazzaroni de le lapider.

Mais, pendant qu'on était allé chercher le buste dans son église, un homme était arrivé qui, par son autorité sur le peuple et sa popularité dans les bas quartiers de Naples, avait pris un grand ascendant sur les lazzaroni.

Cet homme était fra Pacifico.

Fra Pacifico avait vu, du temps qu'il était marin, deux ou trois conseils de guerre à bord de son bâtiment. Il savait donc comment la chose se passait et donna une espèce de régularité au jugement.

On alla à la Vicaria, où l'on prit au vestiaire cinq habits de juge et deux robes d'avocat, et le procès commença.

De ces deux avocats, l'un était l'accusateur public, l'autre le défenseur d'office.

Saint Janvier fut interrogé légalement.

On lui demanda ses noms, ses prénoms, son âge, ses qualités, et on l'interrogea pour qu'il eût à dire à l'aide de quels mérites il était parvenu à la position élevée qu'il occupait.

Son avocat répondit pour lui, et, il faut le dire, avec plus de conscience que n'en mettent ordinairement les avocats. Il fit valoir sa mort héroïque, son amour paternel pour Naples, ses miracles, non pas seulement de la liquéfaction du sang, mais encore les paralytiques jetant leurs béquilles,--les gens tombant d'un cinquième étage et se relevant sains et saufs,--les bâtiments luttant contre la tempête et rentrant au port,--le Vésuve s'éteignant à sa seule présence,--enfin, les Autrichiens vaincus à Velletri, à la suite du voeu fait par Charles III, pendant qu'il était caché dans son four.

Par malheur pour saint Janvier, sa conduite, jusque-là exemplaire et limpide, devenait obscure et ambiguë du moment que les Français entraient dans la ville. Son miracle fait à l'heure annoncée d'avance par Championnet, et tous ceux qu'il avait faits en faveur de la République, étaient des accusations graves et dont il avait de la peine à se laver.

Il répondit que Championnet avait employé l'intimidation; qu'un aide de camp et vingt-cinq hussards étaient dans la sacristie; qu'il y avait eu enfin menace de mort si le miracle ne se faisait point.

A cela, il lui fut répondu qu'un saint qui avait déjà subi le martyre ne devait pas être si facile à intimider.

Mais saint Janvier répondit, avec une dignité suprême, que, s'il avait craint, ce n'était point pour lui, que sa position de bienheureux mettait à l'abri de toute atteinte, mais pour ses chers chanoines, moins disposés que lui à subir le martyre; que leur frayeur, à la vue du pistolet de l'envoyé du général français, avait été si grande et leur prière si fervente, qu'il n'avait pas pu y résister; que, s'il les avait vus dans la disposition de subir le martyre, rien n'eût pu le décider à faire son miracle; mais que ce martyre, il ne pouvait le leur imposer.

Il va sans dire que toutes ces raisons furent victorieusement rétorquées par l'accusateur, qui finit par réduire son adversaire au silence.

On alla aux voix, et, à la suite d'une chaude délibération, saint Janvier fut condamné, non-seulement à la dégradation, mais à la noyade.

Puis, séance tenante, on nomma à sa place, par acclamation, saint Antoine, qui, en découvrant laconjuration des cordes, avait enlevé à saint Janvier son reste de popularité,--on nomma saint Antoine patron de Naples.

La France, en 1793, avait détrôné Dieu; Naples pouvait bien, en 1799, détrôner saint Janvier.

Une corde fut passée autour du cou du buste de saint Janvier, et le buste fut traîné par toutes les rues du vieux Naples, puis conduit au camp du cardinal, qui confirma le jugement porté contre lui, le déclara déchu de son grade de capitaine général du royaume, et, mettant, au nom du roi, le séquestre sur son trésor et sur ses biens, reconnut non-seulement saint Antoine pour son successeur, mais encore--ce qui prouvait qu'il n'était point étranger à la révolution qui venait de s'opérer--remit aux lazzaroni une immense bannière sur laquelle était peint saint Janvier fuyant devant saint Antoine, qui le poursuivait armé de verges.

Quant à saint Janvier, le fuyard, il tenait d'une main un paquet de cordes et de l'autre une bannière tricolore napolitaine.

Lorsqu'on connaît les lazzaroni, on peut se faire une idée de la joie que leur causa un pareil présent, avec quels cris il fut reçu et combien il redoubla leur enthousiasme de meurtre et de pillage.

Fra Pacifico fut nommé, à l'unanimité, porte-enseigne, et prit, bannière à la main, la tête de la procession.

Derrière lui, venait la première bannière, où était représenté le cardinal à genoux devant saint Antoine, lui révélant la conjuration des cordes.

Celle-là était portée par le vieux Basso Tomeo, escorté de ses trois fils, comme de trois gardes du corps.

Puis venait maître Donato, tirant saint Janvier par sa corde, attendu que, du moment qu'il était condamné, il appartenait au bourreau, ni plus ni moins qu'un simple mortel.

Enfin des milliers d'hommes, armés de tout ce qu'ils avaient pu rencontrer d'armes, hurlant, vociférant, enfonçant les portes, jetant les meubles par les fenêtres, mettant le feu à ces bûchers et laissant derrière eux une traînée de sang.

Et puis, soit superstition, soit raillerie, le bruit s'était répandu que tous les patriotes s'étaient fait graver l'arbre de la liberté sur l'une ou l'autre partie du corps, et ce bruit servait de prétexte à des avanies étranges. Chaque patriote que les lazzaroni rencontraient, soit dans la rue, soit chez lui, était dépouillé de ses habits et chassé par les rues à coups de fouet, jusqu'à ce que, las de cette course, celui qui le poursuivait lui tirât quelque coup de fusil ou de pistolet dans les reins, pour en finir tout de suite avec lui, ou dans la cuisse, pour lui casser une jambe et faire durer le plaisir plus longtemps.

Les duchesses de Pepoli et de Cassano, qui avaient commis ce crime, impardonnable aux yeux des lazzaroni, de quêter pour les patriotes pauvres, furent arrachées de leur palais; on leur coupa avec des ciseaux leurs robes, leurs jupons, tous leurs vêtements enfin, à la hauteur de la ceinture, et on les promena nues--chastes matrones qu'aucun outrage ne pouvait avilir!--de rue en rue, de place en place, de carrefour en carrefour; après quoi, elles furent conduites au castel Capuana, et jetées dans les prisons de la Vicairie.

Une troisième femme avait mérité, comme elles, le titre de mère de la patrie: c'était la duchesse Fusco, l'amie de Luisa. Son nom fut tout à coup prononcé, on ne sait par qui,--la tradition veut que ce soit par un de ceux qu'elle avait secourus. Il fut aussitôt décidé qu'on irait la chercher chez elle, et qu'on la soumettrait au même supplice. Seulement, il fallait, pour arriver à Mergellina, traverser la ligne formée par les républicains de la place de la Vittoria au château Saint-Elme. Mais, en arrivant aux Giardini, qu'ils ne savaient pas gardés, ils furent accueillis par une telle fusillade, que force leur fut de rétrograder en laissant une douzaine de morts ou de blessés sur le champ de bataille.

Cet échec ne les fit point renoncer à leur dessein: ils se représentèrent à la salita di San-Nicolas-de-Tolentino. Mais ils rencontrèrent le même obstacle à la strada San-Carlo-delle-Tartelle, ou ils laissèrent encore un certain nombre de morts et de blessés.

Enfin, ils comprirent que, dans leur ignorance des positions prises par les républicains, ils donnaient dans quelque ligne stratégique. Ils résolurent, en conséquence, de tourner le sommet de Saint-Martin, sur lequel ils voyaient flotter le drapeau des patriotes, par la rue de l'Infrascata, de gagner celle de Saint-Janvier-Antiquano, et de descendre à Chiaïa par la salita del Vomero.

Là, ils étaient complétement maîtres du terrain. Quelques-uns s'arrêtèrent pour faire leurs dévotions à la madone de Pie-di-Grotta, et les autres--et ce fut la majeure partie--continuèrent leur route par Mergellina, jusqu'à la maison de la duchesse Fusco.

En arrivant à la fontaine du Lion, celui qui conduisait la bande proposa, pour plus grande certitude de s'emparer de la duchesse, de cerner la maison sans bruit. Mais un homme cria qu'il y avait une femme bien autrement coupable que la duchesse Fusco: c'était celle qui avait recueilli l'aide de camp du général Championnet blessé, celle qui avait dénoncé le père et le fils Backer, et qui, en les dénonçant, avait été cause de leur mort.

Or, cette femme, c'était la San-Felice.

Sur cette proposition, il n'y eut qu'un cri: «Mort à la San-Felice!»

Et, sans prendre les précautions nécessaires pour s'emparer de la duchesse Fusco, les lazzaroni s'élancèrent vers la maison du Palmier, enfoncèrent les portes du jardin, et, par le perron, se ruèrent dans la maison.

La maison, on le sait, était complétement vide.

La première rage se passa sur les vitres, que l'on brisa, sur les meubles, que l'on jeta par les fenêtres; mais cette destruction d'objets néanmoins parut bientôt insuffisante.

Les cris «La duchesse Fusco! la duchesse Fusco! à mort la mère de la patrie!» se firent bientôt entendre. On enfonça la porte du corridor qui joignait les deux maisons, et l'on se rua, de celle de la San-Felice dans celle de la duchesse.

En examinant la maison de la San-Felice, il était facile de voir que cette maison avait été complétement abandonnée depuis quelques jours, tandis qu'on n'avait qu'à jeter les yeux sur celle de la duchesse Fusco pour s'assurer qu'elle avait été abandonnée à l'instant même.

Les restes d'un dîner se voyaient sur une table servie de très-belle argenterie; dans la chambre de la duchesse, gisaient à terre la robe et les jupons qu'elle venait de quitter, et dont la présence indiquait qu'elle s'était enfuie protégée par un déguisement. S'ils ne s'étaient pas amusés à piller et à saccager la maison de la San-Felice, ils prenaient la duchesse Fusco, qu'ils venaient chercher de si loin et pour laquelle ils avaient fait tuer inutilement une vingtaine d'entre eux.

Une rage féroce les prit. Ils commencèrent à tirer des coups de pistolet dans les glaces, à mettre le feu aux tentures, à hacher les meubles de coups de sabre,--lorsque, tout à coup, les faisant tressaillir au milieu de cette occupation, une voix venant du jardin cria insolemment à leur oreilles:

--Vive la République! Mort aux tyrans!

Un hurlement de cannibales répondit à ce cri; ils allaient donc avoir quelqu'un sur qui ils se vengeraient de leur déception.

Ils s'élancèrent dans le jardin par les fenêtres et par les portes.

Le jardin formait un grand carré long, planté de beaux arbres et fermé de murs; seulement, comme ce jardin ne présentait aucun abri, l'imprudent qui venait de révéler sa présence par le cri provocateur ne pouvait leur échapper.

La porte du jardin qui donnait sur le Pausilippe était encore ouverte: il était probable que cette porte avait donné passage à la duchesse Fusco.

Cette probabilité se changea en certitude, lorsque, sur le seuil de cette porte s'ouvrant sur la montagne, les lazzaroni trouvèrent un mouchoir aux initiales de la duchesse.

La duchesse ne pouvait être loin, et ils allaient faire une battue aux environs; mais, pour la seconde fois, sans qu'ils pussent deviner d'où il venait, retentit le cri, poussé avec plus d'impudence encore que la première fois, de «Vive la République! Mort aux tyrans!»

Les lazzaroni, furieux, se retournèrent: les arbres n'étaient ni assez gros, ni assez serrés pour cacher un homme; d'ailleurs, le cri semblait parti du premier étage de la maison.

Quelques-uns des pillards rentrèrent dans la maison et se jetèrent par les degrés, tandis que les autres restaient dans le jardin, en criant:

--Jetez-le-nous par les fenêtres!

C'était bien l'intention des dignes sanfédistes; mais ils eurent beau chercher, regarder par les cheminées, dans les armoires, sous les lits: ils ne trouvèrent pas le moindre patriote.

Tout à coup, au-dessus de la tête de ceux qui étaient restés dans le jardin, retentit, pour la troisième fois, le cri révolutionnaire.

Il était évident que celui qui poussait ce cri était caché dans les branches d'un magnifique chêne vert qui étendait son ombre sur un tiers du jardin.

Tous les yeux se portèrent vers l'arbre et fouillèrent son feuillage. Enfin, sur l'une des branches, on aperçut, juché comme sur un perchoir, le perroquet de la duchesse Fusco, l'élève de Nicolino et de Velasco, qui, dans le trouble répandu par l'invasion des lazzaroni, avait gagné le jardin, et qui, dans son effroi, ne trouvait rien de mieux à dire que le cri patriotique que lui avaient appris les deux républicains.

Mal prit au pauvre papagallo d'avoir révélé sa présence et son opinion dans une circonstance où son premier soin eût dû être de cacher l'une et l'autre. A peine fut-il découvert et reconnu pour le coupable, qu'il devint le point de mire des fusils sanfédistes, qu'une décharge retentit, et qu'il tomba au pied de l'arbre, percé de trois balles.

Ceci consola un peu les lazzaroni de leur mésaventure: ils n'avaient pas fait buisson creux tout à fait. Il est vrai qu'un oiseau n'est pas un homme; mais rien ne ressemble plus à certains hommes qu'un oiseau qui parle.

Cette exécution faite, on se rappela saint Janvier, que Donato traînait toujours au bout d'une corde, et, comme on n'était qu'à deux pas de la mer, on monta dans une barque, on gagna le large, et, après avoir plongé plusieurs fois le buste du saint dans l'eau, Donato, au milieu des cris et des huées, lâcha la corde, et saint Janvier, ne pensant point que ce fût le moment de faire un miracle, au lieu de remonter à la surface de la mer, soit impuissance, soit mépris des grandeurs célestes, disparut dans les profondeurs de l'abîme.

Du haut des tours du Château-Neuf, Luisa San-Felice et Salvato, la jeune femme appuyée au bras du jeune homme, avaient pu voir ce qui se passait dans la maison du Palmier et dans la maison de la duchesse Fusco.

Luisa ignorait d'où venait cette invasion, et dans quel but elle était faite. Seulement, on se rappelle que la duchesse avait refusé de suivre Luisa au Château-Neuf, disant qu'elle préférait rester chez elle et que, si elle était menacée d'un danger sérieux, elle avait des moyens de fuite.

Il était incontestable, à voir tout le mouvement qui se faisait à Mergellina, que le danger, était sérieux; mais Luisa espérait que la duchesse avait pu fuir.

Elle fut fort effrayée lorsqu'elle entendit cette fusillade éclatant tout à coup: elle était loin de se douter qu'elle fût dirigée contre un perroquet.

En ce moment, un homme vêtu en paysan des Abruzzes toucha du bout du doigt l'épaule de Salvato; celui-ci se retourna et poussa un cri de joie.

Il venait de reconnaître ce messager patriote qu'il avait envoyé à son père.

--Tu l'as vu? demanda vivement Salvato.

--Oui, Excellence, répondit le messager.

--Que lui as-tu dis?

--Rien. Je lui ai remis votre lettre.

--Que t'a-t-il dit, lui?

--Rien. Il m'a donné ces trois grains tirés de son chapelet.

--C'est bien. Que puis-je faire pour toi?

--Me donner le plus d'occasions possible de servir la République, et, quand tout sera désespéré, celle de me tuer pour elle.

--Ton nom?

--Mon nom est un nom obscur et qui ne vous apprendrait rien. Je ne suis pas même Napolitain, quoique j'aie dix ans habité les Abruzzes: je suis citoyen de cette ville encore inconnue qui sera un jour la capitale de l'humanité.

Salvato le regarda avec étonnement.

--Reste au moins avec nous, lui dit-il.

--C'est à la fois mon désir et mon devoir, répondit le messager.

Salvato lui tendit la main: il comprenait qu'à un tel homme on ne pouvait offrir d'autre récompense.

Le messager entra dans le fort; Salvato revint près de Luisa.

--Ton visage m'annonce une bonne nouvelle, bien-aimé Salvato! lui dit Luisa.

--Oui, cet homme vient de m'apporter une bonne nouvelle, en effet.

--Cet homme!

--Vois ces grains de chapelet.

--Eh bien?

--Ils nous indiquent qu'un coeur dévoué et une volonté persistante veillent, à partir de ce moment, sur nous, et que, dans quelque danger que nous nous trouvions, il ne faudra point désespérer.

--Et de qui vient ce talisman, qui a le privilége de t'inspirer une telle confiance?

--D'un homme qui m'a voué un amour égal à celui que j'ai pour toi,--de mon père.

Et alors, Salvato, qui avait déjà eu l'occasion, on se le rappelle peut-être, de parler à Luisa de sa mère, lui raconta pour la première fois la terrible légende de sa naissance, telle qu'il l'avait racontée aux six conspirateurs le soir de son apparition au palais de la reine Jeanne.

Salvato touchait à la fin de son récit, quand son attention fut attirée par le mouvement de la frégate anglaisé leSea-Horse, commandée, comme nous l'avons déjà dit, par le capitaine Ball. Cette frégate, qui était ancrée d'abord en face du port militaire, avait décrit, en passant devant le Château-Neuf et le château de l'Oeuf, un grand cercle qui aboutissait à Mergellina, c'est-à-dire à l'endroit même où les lazzaroni, descendus par le Vomero, accomplissaient, dans la maison du Palmier et dans celle de la duchesse Fusco, l'oeuvre de vengeance à laquelle nous avons assisté.

A l'aide d'une longue-vue, il crut reconnaître que les Anglais débarquaient quatre pièces de canon de gros calibre, et les mettaient en batterie dans la villa, à l'endroit désigné sous le nom des Tuileries.

Deux heures après, le bruit d'une vive canonnade se faisait entendre à l'extrémité de Chiaïa, et des boulets venaient s'enfoncer dans les murailles du château de l'Oeuf.

Le cardinal, ayant appris que, par le Vomero, les lazzaroni étaient descendus à Mergellina, leur avait, par le même chemin, envoyé un renfort de Russes et d'Albanais, tandis que le capitaine Ball leur apportait des canons que l'on pouvait faire monter par l'Infrascata et descendre par le Vomero.

C'étaient ces canons, qui venaient d'être mis en batterie, qui battaient le fort de l'Oeuf.

Grâce à ce nouveau poste conquis par les sanfédistes, les patriotes étaient investis de tous les côtés, et il était facile de comprendre que, garantie comme elle l'était, la batterie que l'on venait d'élever ferait le plus grand mal au château de l'Oeuf.

Aussi, à la cinquième ou sixième décharge d'artillerie, Salvato vit-il une barque se détacher des flancs du colosse, qui semblait attaché à la terre par un fil.

Cette barque était montée par un patriote qui, en voyant Salvato sur l'une des tours du Château-Neuf, et, en le reconnaissant à son uniforme pour un officier supérieur, lui montra une lettre.

Salvato donna l'ordre qu'on ouvrît la porte de la poterne.

Dix minutes après, le messager était près de lui et la lettre dans sa main.

Il la lut, et, comme cette lettre paraissait d'un intérêt général, il ramena Luisa à sa chambre, descendit dans la cour, et, faisant appeler le commandant Massa et les officiers enfermés dans le château, il leur lut la lettre suivante:

«Mon cher Salvato,

»J'ai remarqué que vous suiviez, avec le même intérêt que moi, mais sans jouir d'une aussi bonne place, les scènes qui viennent de se passer à Mergellina.

» Je ne sais pas si Pizzofalcone, qui vous masque tant soit peu la rivière de Chiaïa, ne vous empêche pas de voir aussi distinctement ce qui se passe aux Tuileries: en tout cas, je vais vous le dire.

» Les Anglais viennent d'y débarquer quatre pièces de canon, qu'un détachement d'artilleurs russes a mis en batterie sous la garde d'un bataillon d'Albanais.

» Vous entendez son ramage!

» Si elle chante ainsi pendant vingt-quatre heures seulement, il suffira qu'un autre Josué vienne avec une demi-douzaine de trompettes pour faire tomber les murailles du château de l'Oeuf.

» Cette alternative, qui m'est assez indifférente, n'est pas prise avec la même philosophie par les femmes et les enfants qui sont réfugiés au château de l'Oeuf et qui, à chaque boulet qui ébranle ses murailles, éclatent en plaintes et en gémissements.

» Voilà l'exposé de la situation assez inquiétante dans laquelle nous nous trouvons.

» Voici maintenant la proposition que je prends sur moi de vous faire pour en sortir.

» Les lazzaroni disent que, quand Dieu s'ennuie là-haut, il ouvre les fenêtres du ciel et regarde Naples.

» Or, je ne sais pourquoi j'ai l'idée que Dieu s'ennuie, et que, pour se récréer ce soir, il ouvrira une de ses fenêtres pour nous regarder.

» Essayons ce soir de contribuer à sa distraction en lui donnant, s'il est tel que je me le figure, le spectacle qui doit être le plus agréable à ses yeux: celui d'une troupe d'honnêtes gens houspillant une bande de canailles.

» Qu'en pensez-vous?

» J'ai avec moi deux cents de mes hussards, qui se plaignent d'engourdissement dans les jambes, et qui, ayant conservé leurs carabines, et chacun d'eux une douzaine de cartouches, ne demandent pas mieux que de les utiliser.

» Voulez-vous transmettre ma proposition à Manthonnet et aux patriotes de Saint-Martin? Si elle leur agrée, une fusée tirée par eux indiquera qu'à minuit nous nous joindrons pour chanter la messe sur la place de Vittoria.

» Faisons en sorte que cette messe soit digne d'un cardinal!

»Votre ami sincère et dévoué,

»NICOLINO.»

Les dernières lignes de la lettre furent couvertes d'applaudissements.

Le gouverneur du Château-Neuf voulait prendre le commandement du détachement que fournirait pour cette exécution nocturne le Château-Neuf.

Mais Salvato lui fît observer que son devoir et l'intérêt de tous étaient qu'il restât au château dont il avait le gouvernement, pour en tenir les portes ouvertes aux blessés et aux patriotes, s'ils étaient repoussés.

Massa se rendit aux instances de Salvato, à qui échut alors, sans conteste, le commandement.

--Maintenant, demanda le jeune brigadier, un homme de résolution pour porter un double de cette lettre à Manthonnet!

--Me voici, dit une voix.

Et, perçant la foule, Salvato vit venir à lui ce patriote génois qui lui avait servi de messager auprès de son père.

--Impossible! dit Salvato.

--Et pourquoi impossible?

--Vous êtes arrivé depuis deux heures à peine: vous devez être écrasé de fatigue.

--Sur ces deux heures, j'ai dormi une heure et je me suis reposé.

Salvato, qui connaissait le courage et l'intelligence de son messager, n'insista point davantage dans son refus; il fit une double copie de la lettre de Nicolino et la lui donna, avec injonction de ne la remettre qu'à Manthonnet lui-même.

Le messager prit la lettre et partit.

Par le vico della Strada-Nuova, par la strada de Monte-di-Dio, par la strada Ponte-di-Chiaïa et enfin par la rampe del Petrigo, le messager atteignit le couvent de San-Martino.

Il trouva les patriotes très-inquiets. Cette canonnade qu'ils entendaient du côté de la rivière de Chiaïa les préoccupait désagréablement. Aussi, lorsqu'ils surent qu'ils s'agissait d'enlever les pièces qui la faisaient, furent-ils tous, et Manthonnet le premier, d'accord qu'une troupe de deux cents hommes se joindrait aux deux cents Calabrais de Salvato et aux deux cents hussards de Nicolino.

On venait d'achever la lecture de la lettre, lorsqu'une fusillade se fit entendre aux Giardini. Manthonnet ordonna aussitôt une sortie pour porter secours à ceux que l'on attaquait. Mais, avant que ces hommes fussent à la salita San-Nicolas-de-Tolentino, des fuyards remontaient vers le quartier général, annonçant que, attaqués par un bataillon d'Albanais venant à l'improviste du vico del Vasto, le petit poste des Giardini n'avait pu résister et avait été emporté de vive force.

Les Albanais n'avaient fait grâce à personne, et une prompte fuite avait pu seule sauver ceux qui apportaient cette nouvelle.

On remonta vers San-Martino.

L'événement était désastreux, surtout avec le plan que l'on venait d'arrêter pour la nuit suivante. Les communications étaient coupées entre San-Martino et le château de l'Oeuf. Si l'on essayait de passer de vive force, ce qui était possible, on passait, mais en éveillant par le bruit du combat ceux qu'on voulait surprendre.

Manthonnet était d'avis, coûte que coûte, de reprendre à l'instant même les Giardini; mais le patriote génois qui avait apporté la lettre de Salvato et que celui-ci avait présenté comme un homme d'une rare intelligence et d'un vrai courage, annonça qu'il se ferait fort, entre dix et onze heures du soir, de débarrasser toute la rue de Tolède de ses lazzaroni et de livrer ainsi le passage aux républicains. Manthonnet lui demanda la communication de son projet; le Génois y consentit, mais ne voulut le dire qu'à lui seul. La confidence faite, Manthonnet parut partager la confiance que le messager avait en lui-même.

On attendit donc la nuit.

Au dernier tintement de l'Ave Maria, une fusée, partie de San-Martino, s'éleva dans les airs et annonça à Nicolino et à Salvato de se tenir prêts pour minuit.

A dix heures du soir, le messager, sur lequel tout le monde avait les yeux fixés, attendu que, de la réussite de sa ruse, dépendait le succès de l'expédition nocturne qui, au dire de Nicolino, devait distraire et réjouir Dieu,--à dix heures, le messager demanda une plume et du papier, et écrivit une lettre.

Puis, la lettre écrite, il mit bas son habit, endossa une veste déchirée et sale, changea sa cocarde tricolore pour une cocarde rouge, plaça la lettre qu'il venait d'écrire entre la baguette et le canon de son fusil, gagna, en faisant un grand tour par des chemins détournés, la strada Foria, et, se présentant dans la rue de Tolède par le musée Borbonico, comme s'il venait du pont de la Madeleine, il s'ouvrit, après des efforts inouïs, une route dans la foule, et finit par arriver au quartier général des deux chefs.

Ces deux chefs étaient, on se le rappelle, Fra-Diavolo et Mammone.

Tous deux occupaient le rez-de-chaussée du palais Stigliano.

Mammone était à table, et, selon son habitude, avait près de lui un crâne nouvellement scié à la tête d'un mort, peut-être même à la tête d'un mourant, et auquel adhéraient encore des débris de cervelle.

Il était seul et sombre à table: personne ne se souciait de partager ses repas de tigre.

Fra-Diavolo, lui aussi, soupait dans une chambre voisine. Près de lui était assise, vêtue en homme, cette belle Francesca dont il avait tué le fiancé et qui, huit jours après, était venue le rejoindre dans la montagne.

Le messager fut conduit à Fra-Diavolo.

Il lui présenta les armes, et l'invita à prendre la dépêche dont il était porteur.

Et effet, la dépêche était adressée à Fra-Diavolo, et venait, ou plutôt était censée venir du cardinal Ruffo.

Elle donnait l'ordre au célèbre chef de bande de le rejoindre immédiatement au pont de la Madeleine avec tous les hommes dont il pouvait disposer. Il s'agissait, disait Son Éminence, d'une expédition de nuit qui ne pouvait être confiée qu'à un homme d'exécution tel qu'était Fra-Diavolo.

Quant à Mammone, comme ses troupes se trouvaient diminuées de plus de moitié, il se retirerait pour cette nuit, quitte à reprendre son poste le lendemain matin, derrière le musée Borbonico et s'y fortifierait.

L'ordre était signé du cardinal Ruffo, et un post-scriptum portait qu'il n'y avait pas un instant à perdre pour obéir. Fra-Diavolo se leva pour aller se consulter avec Mammone. Le messager le suivit.

Nous l'avons dit, Mammone soupait.

Soit qu'il se défiât du messager, soit qu'il voulût tout simplement faire honneur au cardinal, Mammone emplit de vin le crâne qui lui servait de coupe et le présenta tout sanglant et garni de ses longs cheveux au messager, en l'invitant à boire à la santé du cardinal Ruffo.

Le messager prit le crâne des mains du meunier de Sora, cria: «Vive le cardinal Ruffo!» et, sans la moindre apparence de dégoût, après ce cri, le vida d'un seul trait.

--C'est bien, dit Mammone: retourne auprès de Son Éminence, et dis-lui que nous allons lui obéir.

Le messager s'essuya la bouche avec sa manche, jeta son fusil sur son épaule et sortit.

Mammone secoua la tête.

--Je n'ai pas foi dans ce messager-là, dit il.

--Le fait est, dit Fra-Diavolo, qu'il a un singulier accent.

--Si nous le rappelions, dit Mammone.

Tous deux coururent à la porte: le messager allait tourner le coin du vico San-Tommaso, mais on pouvait encore l'apercevoir.

--Hé! l'ami! lui dit Mammone.

Il se retourna.

--Viens donc un peu, continua le meunier: nous avons quelque chose à te dire.

Le messager revint avec un air d'indifférence parfaitement joué.

--Qu'y a-t-il pour le service de Votre Excellence? demanda-t-il en posant le pied sur la première marche du palais.

--Il y a que je voulais te demander de quelle province tu es.

--Je suis de la Basilicate.

--Tu mens! répondit un matelot qui se trouvait là par hasard; tu es Génois comme moi: je te reconnais à ton accent.

Le matelot n'avait pas encore achevé le dernier mot, que Mammone tirait un pistolet de sa ceinture et faisait feu sur le malheureux patriote, qui tombait mort.

La balle lui avait traversé le coeur.

--Que l'on enlève le crâne à ce traître, dit Mammone à ses gens, et qu'on me le rapporte plein de son sang.

--Mais, répondit un de ses hommes, à qui sans doute la besogne déplaisait, Votre Excellence en a déjà un sur la table.

--Tu jetteras l'ancien et me rapporteras le nouveau. A partir de cette heure, je fais serment de ne plus boire deux fois dans le même.

Ainsi mourut un des plus ardents patriotes de 1799. Il mourut sans laisser autre chose que son souvenir. Quant à son nom, il est resté ignoré, et, quelques recherches que celui qui écrit ces lignes ait faites pour le connaître, il lui a été impossible de le découvrir.

En ne voyant pas revenir celui dont il connaissait et avait approuvé le projet, Manthonnet comprit ce qui était arrivé: c'est que son messager était prisonnier ou mort.

Il avait prévu le cas, et, à la ruse qui venait d'échouer, il était prêt à substituer une autre ruse.

Il ordonna à six tambours d'aller battre la charge au haut de la rue de l'Infrascata, et cela, avec autant d'élan et d'ardeur que s'ils étaient suivis d'un corps d'armée de vingt mille hommes.

L'ordre portait, en outre, de battre non pas la charge napolitaine, mais la charge française.

Il était évident que Fra-Diavolo et Mammone croiraient que le commandant du fort Saint-Elme se décidait enfin à les attaquer et se précipiteraient au-devant des Français.

Ce que Manthonnet avait prévu arriva: aux premiers roulements du tambour, Fra-Diavolo et Mammone sautèrent sur leurs armes.

Ce battement de caisse, ce retentissement sombre, venaient à l'appui de l'ordre donné par le cardinal.

C'était sans doute dans la prévision de cette sortie qu'il avait rappelé Fra-Diavolo près de lui, et ordonné à Mammone de se retrancher derrière le musée Borbonico, qui est justement en face de la descente de l'Infrascata.

--Oh! oh! fit Diavolo en secouant la tête, je crois que tu t'es un peu pressé, Mammone, et le cardinal pourrait bien te dire: «Caïn, qu'as-tu fait de ton frère?»

--D'abord, dit Mammone, un Génois n'est pas et ne sera jamais mon frère.

--Bon! si ce n'était pas ce messager qui eût menti, si c'était le matelot génois?

--Eh bien, alors, cela me ferait un crâne de plus.

--Lequel?

--Celui du Génois.

Et, tout en parlant ainsi, les deux chefs appelaient leurs hommes aux armes, et, dégarnissant Tolède, couraient avec eux vers le musée Borbonico.

Manthonnet entendit tout ce tumulte; il vit des torches qui semblaient des feux follets voltigeant au-dessus d'une mer de têtes, et qui, de la place du couvent de Monte-Oliveto, s'élançait vers la salita dei Studi.

Il comprit que le moment était venu de se laisser rouler dans la rue de Tolède, par la strada Taverna-Penta et par le vico Cariati. Il occupa, avec deux cents hommes, dans la rue de Tolède, la place que les avant-postes de Fra-Diavolo et de Mammone y occupaient dix minutes auparavant.

Ils prirent aussitôt leur course vers le largo del Palazzo, le rendez-vous commun étant à l'extrémité de Santa-Lucia, au pied de Pizzo-Falcone, en face du château de l'Oeuf.

Le château de l'Oeuf était, en effet, le point central, en supposant que les patriotes de Manthonnet descendissent par les Giardini et la rue Ponte-di-Chiaïa.

Mais, comme on l'a vu, la prise des Giardini avait tout changé.

Il en résulta que, comme la troupe de Manthonnet n'était point attendue par la rue de Tolède, on la prit, dans l'obscurité, pour une troupe de sanfédistes, et le poste de Saint-Ferdinand fit feu sur elle.

Quelques hommes de la troupe de Manthonnet ripostèrent, et les patriotes allaient se fusiller entre eux, lorsque Manthonnet s'élança seul en avant en criant:

--Vive la République!

A ce cri, répété avec enthousiasme des deux côtés, patriotes des barricades et patriotes de San-Martino se jetèrent dans les bras les uns des autres.

Par bonheur, quoiqu'on eût tiré une cinquantaine de coups de fusil, il n'y avait qu'un homme tué et deux légèrement blessés.

Une quarantaine d'hommes des barricades demandèrent à faire partie de l'expédition et furent accueillis par acclamation.

On descendit en silence la rue du Géant, on longea Santa-Lucia; à cinq cents pas du château de l'Oeuf, quatre hommes des barricades, qui avaient le mot d'ordre, formèrent l'avant-garde, et, pour que même accident ne se renouvelât point, on fit reconnaître la petite troupe à Saint-Ferdinand.

La précaution n'était point inutile. Salvato avait rejoint avec ses deux cents Calabrais, et Michele avec une centaine de lazzaroni. On n'attendait plus personne du côté du Château-Neuf, et une troupe aussi considérable arrivant par Santa-Lucia eût causé quelque inquiétude.

En deux mots, tout fut expliqué.

Minuit sonna. Tout le monde avait été exact au rendez-vous. On se compta: on était près de sept cents, chacun armé jusqu'aux dents, et disposé à vendre chèrement sa vie. On jura donc de faire payer cher aux sanfédistes la mort du patriote tué par erreur. Les républicains savaient que les sanfédistes n'avaient point de mot d'ordre et se reconnaissaient aux cris de «Vive le roi!»

Le premier poste de sanfédistes était à Santa-Maria-in-Portico.

Ils n'ignoraient pas que l'attaque des Albanais sur les Giardini avait réussi.

Les sentinelles ne furent donc pas étonnées, surtout après avoir entendu une fusillade du côté de la rue de Tolède, de voir s'avancer une troupe qui, de temps en temps, poussait le cri de «Vive le roi!»

Elles la laissèrent approcher sans défiance, et prête à fraterniser avec elles; mais, victime de leur confiance, les unes après les autres, elles tombèrent poignardées.

La dernière, seule, eut le temps de lâcher son coup de fusil en criant: «Alarme!»

Le commandant de la batterie, qui était un vieux soldat, se gardait mieux que les sanfédistes, soldats improvisés. Aussi, au coup de fusil et au cri d'alarme, fut-il sous les armes, lui et ses hommes, et le cri «Halte!» se fit-il entendre.

A ce cri, les patriotes comprirent qu'ils étaient découverts, et, ne gardant plus aucune réserve, fondirent sur la batterie au cri de «Vive la République!»

Ce poste était composé de Calabrais et des meilleurs soldats de ligne du cardinal: aussi le combat fut-il acharné. D'un autre côté, Nicolino, Manthonnet et Salvato faisaient des prodiges, que Michele imitait de son mieux. Le terrain se couvrait de morts. Il fut repris, abreuvé de sang pendant deux heures. Enfin, les républicains, vainqueurs, restèrent maîtres de la batterie. Les artilleurs furent tués sur leurs pièces et les pièces enclouées.

Après cette expédition, qui était le but principal de la triple sortie, comme il restait encore une heure de nuit, Salvato proposa de l'employer en surprenant le bataillon d'Albanais qui s'était emparé des Giardini, et qui avait coupé les communications du château de l'Oeuf avec le couvent de San-Martino.

La proposition fut accueillie avec enthousiasme.

Alors, les républicains se séparèrent en deux troupes.

L'une, sous les ordres de Salvato et de Michele, prit par la via Pasquale, la strada Santa-Teresa à Chiaïa, et fit halte sans avoir été découverte, strada Rocella, derrière le palais del Vasto.

L'autre, sous les ordres de Nicolino et de Manthonnet, remonta par la strada Santa-Catarina, et, découverte à la strada de Chiaïa, commença le feu.

A peine Salvato et Michele entendirent-ils les premiers coups de fusil, qu'ils s'élancèrent par toutes les portes du palais et des jardins del Vasto, escaladèrent les murailles des Giardini et tombèrent sur les derrières des Albanais.

Ceux-ci firent une héroïque résistance, une résistance de montagnards; mais ils avaient affaire à des hommes désespérés, jouant leur vie dans un dernier combat.

Tous, depuis le premier jusqu'au dernier, furent égorgés: nul n'échappa.

Alors, on laissa pêle-mêle, dans une boue sanglante, Albanais et républicains, et, tout enivrés de leur victoire, les vainqueurs tournèrent les yeux vers la rue de Tolède.

Revenus de leur erreur, Mammone et Fra-Diavolo, après avoir reconnu que les tambours de l'Infrascata, en simulant une fausse attaque, ne servaient qu'à voiler la véritable, étaient revenus prendre leur poste dans la rue de Tolède. Ils écoutaient avec une certaine inquiétude le bruit du combat des Giardini, et, le bruit du combat ayant cessé depuis une demi-heure, ils s'étaient un peu relâchés de leurs surveillance, lorsque, tout à coup, par un réseau de petites rues qui descend du vico d'Afflito au vico della Carita, une avalanche d'hommes se précipita, repoussant les sentinelles et les avant-postes sur les masses, fusillant ou poignardant tout ce qui s'opposait à son passage, et, désastreuse, mortelle, dévastatrice, passa à travers l'immense artère, laissant, sur une largeur de trois cents mètres, les dalles couvertes de cadavres, et s'écoula par les rues faisant face à celles par lesquelles elle avait débouché.

Toute la troupe patriote se rallia au largo Castello et à la strada Medina. Les trois chefs s'embrassèrent, car, dans ces situations extrêmes, on ignore, lorsqu'on se quitte, si l'on se reverra jamais.

--Par ma foi! dit Nicolino en regagnant le château de l'Oeuf avec ses deux cents hommes, réduits d'un cinquième, je ne sais si Dieu a ouvert sa fenêtre; mais, s'il ne l'a pas fait, il a eu tort: il eût vu un beau spectacle! celui d'hommes qui aiment mieux mourir libres que de vivre sous la tyrannie.

Salvato était en face du Château-Neuf. Le commandant Massa s'était tenu éveillé, écoutant avec anxiété la fusillade, qui avait commencé par s'éloigner et s'était rapprochée peu à peu. Voyant, aux premiers rayons du jour, les républicains déboucher par le largo del Castello et la strada Medina, il ouvrit les portes, prêt à les recevoir tous s'ils étaient vaincus.

Ils étaient vainqueurs, et chacun, même Manthonnet, maintenant que les communications étaient rétablies, pouvait regagner le point d'où il était parti.

La porte du château, qui avait ouvert ses larges mâchoires, les referma donc sur Salvato et ses Calabrais, sur Michele et ses lazzaroni diminués d'un quart.

Nicolino avait déjà repris le chemin du château de l'Oeuf; Manthonnet le suivit, pour regagner la montagne et rentrer à San-Martino.

Les républicains avaient perdu deux cents hommes à peu près; mais ils en avaient tué plus de sept cents aux sanfédistes, tout étonnés, au moment où ils se croyaient vainqueurs et n'ayant plus rien à craindre, de subir un si effroyable échec.


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