CIIILA PATROUILLE

Le douzième coup frappé sur le timbre avait à peine cessé de retentir, que le nouveau geôlier, que l'on eût pu prendre jusque-là pour la statue de l'attente, s'anima, et, comme mû d'une résolution subite, monta l'escalier sans hâte, mais sans lenteur. Et, en effet, si son pas était entendu, si son passage était remarqué, si une question lui avait été faite, il eût eu à répondre: «En l'absence de mon père, j'ai la surveillance de la prison; je surveille.»

Mais tout dormait dans la citadelle: personne ne le vit, personne ne l'entendit, personne ne le questionna.

Arrivé au second étage, il parcourut le corridor dans toute sa longueur, puis revint sur ses pas, mais avec plus de précautions, mais étouffant sa marche, l'oreille tendue, retenant son haleine.

Tout à coup, il s'arrêta devant la porte de la prison de la San-Felice.

Il tenait d'avance dans sa main la clef de cette porte.

Il l'introduisit dans la serrure avec tant de précaution et la fit tourner avec tant de lenteur, qu'à peine entendit-on le grincement du fer sur le fer: la porte s'ouvrit.

Cette fois, la nuit était sombre, le vent sifflait à travers les barreaux de la fenêtre, dont on ne distinguait pas même l'ouverture, tant l'obscurité était épaisse.

Le jeune homme fit un pas dans la chambre en retenant son souffle.

Puis, comme il cherchait en vain des yeux la prisonnière.

--Luisa! murmura-t-il.

Un souffle apporta à son oreille le nom de Salvato! puis, au moment même, deux bras s'élancèrent à son cou et une bouche s'appuya contre la sienne.

Un souffle de flamme, un murmure de joie se croisèrent. C'était la première fois depuis le jour de la condamnation au tribunal, et, par conséquent, de leur séparation, que les deux amants se retrouvaient dans les bras l'un de l'autre.

Sans doute, par des signes échangés entre eux dans la journée, Salvato avait prévenu Luisa de cette visite, de peur que la surprise ne lui arrachât quelque cri de terreur. Aussi, on l'a vu, pleine d'espérance, mais pleine de crainte, avait-elle attendu que Salvato prononçât son nom avant de lui répondre.

Il y eut dans le rapprochement de ces deux coeurs, si profondément dévoués l'un à l'autre, un moment d'extase muette et immobile.

Salvato en sortit le premier.

--Allons, chère Luisa, dit-il, maintenant, pas un instant à perdre: nous sommes arrivés au moment suprême où notre sort commun va se décider. Je t'ai dit: «Sois calme et patiente: nous mourrons tous deux ou nous vivrons ensemble.» Tu as compté sur moi, me voilà.

--Oh! oui, et Dieu est grand, Dieu est bon! Maintenant, que puis-je faire? comment puis-je t'aider?

--Écoute, répondit Salvato. J'ai à accomplir un travail qui durera plus d'une heure, j'ai à scier les barreaux de ta fenêtre. Il est minuit et quelques minutes: nous avons encore quatre heures de nuit devant nous. Ne précipitons rien, mais réussissons cette nuit: demain, tout sera découvert.

--Je te le demande une seconde fois, que ferai-je pendant cette heure?

--Je laisse la porte entr'ouverte, comme elle l'est: moitié dans ta prison, moitié dehors, tu écoutes si quelque bruit ne nous menace pas d'un danger. Au moindre soupçon, tu m'appelles, je sors, je referme la porte sur toi. La porte refermée, je suis en ronde de nuit, n'inspirant nulle défiance puisqu'on me trouve dans l'exercice de mon devoir. Je rentre un quart d'heure après et j'achève l'oeuvre commencée. Maintenant, du courage et du sang-froid!

--Sois tranquille, ami, je serai digne de toi, répondit Luisa en lui serrant la main avec une force presque virile.

Salvato tira alors de sa poche deux limes fines à l'acier mordant, l'une pouvant casser pendant l'opération, et, Luisa s'étant, selon sa recommandation, placée de manière à percevoir tout bruit qui se ferait dans les corridors et dans les escaliers, Salvato commença de limer les barreaux de cette main ferme et assurée qu'aucun péril ne pouvait faire trembler.

La lime était si fine, que l'on entendait à peine le cri de la morsure sur le fer. D'ailleurs, ce bruit, même plus perceptible, se fût perdu dans les sifflements du vent et les premiers grondements du tonnerre, annonçant un orage prochain.

--Beau temps! murmura Salvato remerciant tout bas le tonnerre de se mettre de la partie.

Et il continua son travail.

Rien ne vint l'en distraire.

Comme il l'avait prévu, au bout d'une heure, quatre barreaux furent sciés, et la fenêtre présenta une ouverture assez grande pour que deux personnes pussent passer par cette ouverture.

Alors, il releva de nouveau son surtout et détacha une corde roulée autour de sa ceinture. Cette corde, solide, quoique finement tressée, était d'une longueur plus que suffisante pour toucher la terre.

A l'une de ses extrémités était un anneau tout préparé, destiné à être passé dans la partie verticale du barreau scié par Salvato et restés adhérente et scellée à la muraille.

Salvato fit, de distancé en distance, des noeuds à la corde, noeuds destinés à servir de point d'appui à ses mains et à ses genoux.

Puis il sortit de la chambre et parcourut le corridor jusqu'à l'endroit où il aboutissait à l'escalier.

Là, penché sur la lourde rampe de fer, l'oeil interrogeant les ténèbres, l'oreille interrogeant le silence, il demeura un instant immobile et sans respiration.

--Rien!... murmura-t-il avec une expression de joie et de triomphe.

Et, revenant vivement sur ses pas, il rentra dans la chambre, retira la clef de la porte, la referma en dedans, paralysa le serrure en y glissant trois ou quatre clous, prit Luisa dans ses bras, la pressa contre son coeur en lui recommandant le courage, fixa l'anneau à la tige de fer, lia, de peur qu'elles ne se desserrassent par le poids, l'une à l'autre les deux mains de Luisa, et l'invita à lui passer les deux bras autour du cou.

Seulement alors, Luisa comprit le mode d'évasion que comptait employer Salvato, et le coeur lui faillit à l'idée qu'elle allait être suspendue dans le vide, et qu'il lui faudrait descendre de trente pieds de haut suspendue au cou de son amant, qui n'aurait lui-même d'autre appui que la corde.

Cependant, sa terreur fut muette. Elle tomba à genoux, leva au ciel ses mains liées par le mouchoir, fit à voix basse une courte prière à Dieu, et se releva en disant:

--Je suis prête.

En ce moment, un éclair sillonna les nuées, épaisses et basses, et, à la lueur de cet éclair, Salvato put voir de grosses gouttes de sueur sillonner le visage pâle de Luisa.

--Si c'est cette descente qui t'effraye, dit Salvato, qui comptait avec raison sur ses muscles de fer, je te réponds d'arriver à terre sans accident.

--Mon ami, répondit Luisa, je te répète que je suis prête. J'ai confiance en toi, et je crois en Dieu.

--Alors, dit Salvato, ne perdons pas une minute.

Salvato passa la corde en dehors de la fenêtre, s'assura de sa solidité, tendit sa tête à Luisa pour qu'elle passât la chaîne de ses bras autour de son cou, monta sur un tabouret qu'il avait préparé, passa avec Luisa à travers l'ouverture, et, sans s'inquiéter du frissonnement nerveux qui agitait tout le corps de la pauvre femme, il saisit de ses genoux la corde qu'il tenait déjà de ses mains, et se lança dans le vide.

Luisa retint un cri lorsqu'elle se sentit suspendue et balancée au-dessus de ces dalles, dont elle avait si souvent avec effroi mesuré la hauteur, et ferma les yeux en cherchant de ses lèvres celles de Salvato.

--Ne crains rien, murmura tout bas Salvato; j'ai des forces pour trois fois la longueur de cette corde.

Et, en effet, elle se sentait descendre d'un mouvement lent et mesuré indiquant à la fois la force et le sang-froid du puissant gymnaste qui essayait de la rassurer. Mais, à la moitié de la longueur de la corde, Salvato s'arrêta tout à coup.

Luisa ouvrit les yeux.

--Qu'y a-t-il? demanda-t-elle.

--Silence! fit Salvato.

Et il parut écouter avec une attention profonde.

Au bout d'un instant:

--N'entends-tu rien? demanda-t-il à Luisa d'une voix perceptible pour elle seule.

--Les pas de plusieurs hommes, il me semble, répondit celle-ci d'une voix faible comme le dernier soupir de la brise expirante.

--C'est quelque patrouille, fit Salvato. Nous n'aurions pas le temps de descendre avant qu'elle fût passée... Laissons-la passer, nous descendrons après.

--Mon Dieu! mon Dieu! je n'ai plus de force! murmura Luisa.

--Qu'importe, si j'en ai, moi! répondit Salvato.

Pendant ce court dialogue, les pas s'étaient rapprochés, et Salvato, dont les yeux seuls étaient restés ouverts, voyait, à la lueur d'une lanterne portée par un soldat, poindre une patrouille de neuf hommes, contournant le pied de la muraille. Mais peu importait à Salvato; l'obscurité était si grande, qu'à moins d'un éclair, il était invisible à la hauteur à laquelle il était suspendu, et, comme il l'avait dit, il se sentait assez de forces pour attendre que la patrouille fût passée et eût disparu.

La patrouille, en effet, passa sous les pieds des deux fugitifs; mais, au grand étonnement de Salvato, qui la suivait avidement des yeux, elle s'arrêta au pied de la tour, échangea quelques mots avec un soldat en sentinelle et qu'il n'avait pas encore aperçu, laissa un autre soldat à la place de celui-là, et s'enfonça sous la voûte, où un reflet de sa lanterne resta visible, preuve qu'elle ne l'avait pas franchie.

Si rudement trempée que fût l'âme de Salvato, un frisson passa dans ses veines. Il avait tout deviné. La demande du prince de Calabre et de la princesse Marie-Clémentine avait ravivé la haine contre la San-Felice; de nouveaux ordres de surveillance avaient été donnés, et une sentinelle placée au pied de la tour était le résultat de ces ordres.

Luisa, appuyée au coeur de Salvato, sentit, en quelque sorte, son coeur frémir.

--Qu'y a-t-il? demanda-t-elle en ouvrant d'effroi ses grands yeux.

--Rien, répondit Salvato; Dieu nous protégera!

Et, en effet, les fugitifs avaient grand besoin de la protection de Dieu: une sentinelle se promenait au pied de la tour, et les forces de Salvato, suffisantes pour descendre, étaient insuffisantes pour remonter.

D'ailleurs, descendre, c'était la mort possible; remonter, c'était la mort assurée.

Salvato n'hésita point. Il profita du moment où, dans sa promenade régulière et bornée, la sentinelle s'éloignait tournant le dos pour achever de descendre. Mais, au moment même où il touchait la terre, le soldat se retournait. Il vit à dix pas de lui un groupe informe s'agiter dans l'ombre.

--Qui vive? cria-t-il.

Salvato, sans répondre, tenant Luisa à moitié évanouie de terreur entre ses bras, prit sa course vers la mer, où certainement l'attendait la barque.

--Qui vive? répéta la sentinelle en s'apprêtant à mettre en joue.

Salvato, toujours muet, pressa sa course. Il distinguait la barque, il voyait ses amis, il entendait la voix de son père, qui criait, à lui: «Courage!» et, à ses matelots; «Accostez!»

--Qui vive? cria une troisième fois le soldat, le fusil à l'épaule.

Et, comme la demande restait sans réponse, guidé par un éclair qui illumina le ciel en ce moment, le coup partit.

Luisa sentit faiblir Salvato, qui tomba sur un genou, poussant un cri où l'on pouvait distinguer encore plus de rage que de douleur.

Puis, d'une voix étouffée, tandis que le soldat qui venait de faire feu criait: «Aux armes!» lui essayait de crier une dernière fois: «Sauvez-la!»

Luisa, à moitié évanouie, folle de douleur, incapable de faire un mouvement, les poignets liés l'un à l'autre, les bras passés autour du cou de Salvato, vit alors, comme dans un songe, se ruer l'une contre l'autre deux troupes d'hommes ou plutôt de démons furieux, luttant, se frappant, hurlant, la foulant aux pieds avec des cris de mort.

Puis, au bout de cinq minutes, le combat, pour ainsi dire, se déchirait en deux: elle restait mourante aux mains des soldats, qui l'entraînaient vers la citadelle, tandis que les matelots emportaient dans leur barque Salvato mort, la balle du factionnaire lui ayant traversé le coeur et le père de Salvato, évanoui, d'un coup de crosse de fusil qu'il avait reçu sur la tête.

En entrant dans sa prison, Luisa, quoique enceinte de sept mois seulement, Luisa, brisée par les émotions terribles qu'elle venait d'éprouver, fut prise des douleurs de l'enfantement, et, vers cinq heures du matin, accoucha d'un enfant mort.

Une faveur ou plutôt un repentir de la Providence lui épargnait cette dernière douleur d'avoir à se séparer de son enfant!

Huit jours après les événements que nous venons de raconter, le vice-roi de Naples, prince de Cassero-Statella, étant au théâtre dei Fiorentini, avec notre vieille connaissance le marquis Malaspina, vit s'ouvrir la porte de sa loge, et, à travers cette porte, aperçut, debout dans le corridor, un huissier du palais, suivi d'un officier de marine.

L'officier de marine tenait un pli scellé d'un large cachet rouge.

--Monsieur le prince vice-roi! dit l'huissier.

L'officier de marine s'inclina et tendit la dépêche au prince.

--De quelle part? demanda le prince.

--De la part de Sa Majesté le roi des Deux-Siciles, répondit l'officier, et, la dépêche étant d'importance, j'oserai en demander un reçu à Votre Excellence.

--Alors, vous venez de Palerme? demanda le prince.

--J'en suis parti avant-hier, surla Sirène, monseigneur.

--La santé de Leurs Majestés était bonne?

--Excellente, prince.

--Donnez un reçu en mon nom, Malaspina.

Le marquis tira un portefeuille de sa poche et commença d'écrire le reçu.

--Que Votre Excellence, dit l'officier, ait la bonté d'indiquer le lieu et l'heure auxquels la dépêche a été remise au prince.

--Ah ça! dit Malaspina, cette dépêche est donc bien importante?

--De la plus haute importance, Excellence.

Le marquis donna le reçu dans les conditions où le demandait l'officier et rentra dans la loge, dont la porte se referma sur lui.

Le prince achevait de lire la dépêche.

--Tenez, Malaspina, lui dit-il, cela vous, regarde.

Et il lui passa le papier.

Le marquis Malaspina le prit, et lut cet ordre, à la fois concis et terrible:

«Je vous expédie la San-Felice. Que, dans les douze heures de son arrivée à Naples, elle soit exécutée.

»Elle est confessée, et, par conséquent, en état de grâce.

»FERDINAND B.»

Malaspina regarda d'un oeil étonné le prince de Cassero-Statella.

--Eh bien? demanda-t-il.

--Eh bien, mon cher, avisez, cela vous regarde.

Et le prince se remit à écouter leMatrimonio segreto, chef-d'oeuvre du pauvre Cimarosa, qui venait de mourir à Venise de la peur d'être pendu à Naples.

Malaspina resta muet. Il n'avait jamais cru qu'au nombre de ses devoirs comme secrétaire du vice-roi, fût celui de préparer les exécutions capitales.

Mais, nous l'avons dit, le marquis était un courtisan tout à la fois railleur obéissant; aussi le prince de Cassero n'eut qu'à se retourner vers lui une seconde fois, et lui dire: «Vous avez entendu!» pour qu'il s'inclinât et sortit, muet mais prêt à obéir.

Il descendit, prit une voiture qui stationnait à la porte du théâtre, et se fit conduire à la Vicaria.

La San-Felice venait d'y arriver, il y avait une heure à peine, brisée, mourante, anéantie. Elle avait été conduite à la chambre attenante à la chapelle, où nous avons vu Cirillo, Caraffa, Pimentel, Manthonnet et Michele suer leur agonie.

La dépêche n'était accompagnée d'aucune autre instruction que celle-ci:

«Son Excellence le prince de Cassero-Statella est chargé de l'exécution de cette femme, exécution dont il répond sur sa propre tête.»

Le marquis Malaspina comprit, comme le lui avait dit le vice-roi, que c'était à lui d'aviser.

Il pouvait hésiter avant de prendre un parti; mais, une fois son parti pris, il le mettait bravement à exécution.

Il remonta en voiture, et dit au cocher:

--Rue des Soupirs-de-l'Abîme!

On se rappelle qui demeurait rue des Soupirs-de-l'Abîme: c'était maître Donato, le bourreau de Naples.

Arrivé à la porte, le marquis Malaspina ressentit quelque répugnance à entrer dans cette demeure maudite.

--Appelle maître Donato, dit-il au cocher, et fais qu'il vienne me parler.

Le cocher descendit, ouvrit la porte, et cria:

--Maître Donato! venez ici.

On entendit alors une voix de femme qui répondait:

--Mon père n'est point à Naples.

--Comment, son père n'est point à Naples? Il est donc en congé, son père?

--Non, Votre Excellence, répondit la même voix qui s'était rapprochée; il est à Salerne pour affaire de son état.

--Comment, de son état? répondit Malaspina. Expliquez-moi cela, la belle enfant.

Et, en effet, il venait de voir apparaître sur la porte une jeune femme, suivie pas à pas d'un homme qui semblait être son amant ou son époux.

--Oh! Excellence, l'explication sera bien facile, répondit la jeune femme, qui n'était autre que Marina. Son confrère de Salerne est mort hier, et il y avait quatre exécutions à faire, deux demain, deux après-demain. Il est parti aujourd'hui à midi, et reviendra après-demain au soir.

--Et il n'a laissé personne pour le remplacer? demanda le marquis.

--Dame, non: aucun ordre n'a été donné, et les prisons, à ce qu'il paraît, sont à peu près vides. Il a pris ses aides avec lui, ne se fiant point à des gens avec qui il n'a point travaillé.

--Et ce garçon-là ne saurait, au besoin, le remplacer? dit le marquis en montrant Giovanni.

Giovanni,--on a deviné que c'était lui, dont les voeux avaient été comblés en devenant l'époux de Marina,--Giovanni secoua la tête:

--Je ne suis pas le bourreau, dit-il, je suis pêcheur.

--Et comment faire? demanda Malaspina. Donnez-moi un conseil, au moins, si vous ne voulez pas me donner un coup de main.

--Dame, voyez! Vous êtes dans le quartier des bouchers,--les bouchers, en général, sont royalistes:--peut-être, lorsqu'il saura que ce n'est qu'un jacobin à pendre, peut-être y en aura-t-il quelqu'un qui consente à faire la chose.

Malaspina comprit que c'était le seul parti qu'il eût à prendre, et, ne pouvant s'engager avec sa voiture dans le dédale de rues qui s'étendent entre le quai et le Vieux-Marché, il se mit en quête d'un bourreau amateur.

Le marquis s'adressa à trois braves gens, qui refusèrent, quoiqu'il offrît jusqu'à soixante et dix piastres et qu'il montrât, signé de la main du roi, l'ordre d'exécuter dans les douze heures.

Il sortait désespéré de chez le dernier, en murmurant: «Je ne peux pourtant pas la tuer moi-même!» lorsque celui-ci, frappé d'une idée lumineuse, le rappela.

--Excellence, dit le boucher, je crois que j'ai votre affaire.

--Ah! murmura Malaspina, c'est bien heureux!

--J'ai un voisin... Il n'est pas boucher, il est tueur de boucs: vous ne tenez point absolument à un boucher, n'est-ce pas?

--Je tiens à trouver un homme qui, comme vous le disiez tout à l'heure, fasse mon affaire.

--Eh bien, adressez-vous au beccaïo. Il a été fort persécuté par les républicains, le pauvre homme! et il ne demandera pas mieux que de se venger.

--Et où demeure-t-il, le beccaïo? demanda le marquis.

--Viens ici, Peppìno, dit le boucher s'adressant à un jeune garçon couché dans un coin de la boutique sur un amas de peaux à moitié sèches; viens ici, et conduis Son Excellence chez le beccaïo.

Le jeune garçon se leva, s'étira et, tout grognant d'être réveillé dans son premier sommeil, se prépara à obéir.

--Allons, mon garçon, dit Malaspina pour l'encourager, si nous réussissons, il y a une piastre pour toi.

--Mais, si vous ne réussissez pas, dit l'enfant avec la logique de l'égoïsme, j'aurai été dérangé tout de même, moi.

--C'est juste, dit Malaspina: voilà la piastre, pour le cas où nous ne réussirions pas, et, si nous réussissons, il y en aura une seconde.

--A la bonne heure! voilà qui est parler. Donnez vous la peine de me suivre, Excellence.

--Est-ce loin? demanda Malaspina.

--C'est là, Excellence; la rue à traverser, voilà tout.

L'enfant marcha devant, le marquis suivit.

Le guide avait dit vrai, il n'y avait que la rue à traverser. Seulement, la boutique du beccaïo était fermée; mais, à travers les contrevents mal joints, on voyait transparaître de la lumière.

--Ohé! le beccaïo! cria l'enfant en frappant du poing contre la porte.

--Qu'y a-t-il? demanda une voix rude.

--Un monsieur habillé de drap qui veut vous parler2.

Note 2:(retour)Le «vêtu de drap» (vestito di panno) est le signe d'aristocratie devant lequel s'inclinaient les Napolitains du dernier siècle.

Et, comme cette indication, si précise qu'elle fût, ne paraissait point hâter la détermination du beccaïo:

--Ouvre mon ami, dit Malaspina; je viens de la part du vice-roi, et je suis son secrétaire.

Ces mots opérèrent comme la baguette d'une fée: la porte s'ouvrit par magie, et, à la lueur d'une lampe fumeuse et près de s'éteindre, éclairant des amas d'ossements et de peaux sanglantes, il aperçut un être informe, mutilé, hideux.

C'était le beccaïo avec son oeil crevé, sa main mutilée, sa jambe de bois.

Debout à la porte de son charnier, il semblait le génie de la destruction.

Malaspina, quoiqu'il eût le coeur fort solide à certains endroits, ne put réprimer un mouvement de dégoût.

Le beccaïo s'en aperçut.

--Ah! c'est vrai, dit-il en grinçant des dents, ce qui était sa manière de rire, je ne suis pas beau, Excellence. Mais je ne présume pas que vous veniez chercher ici une statue du musée Borbonico.

--Non, je viens chercher un fidèle serviteur du roi, un homme qui n'aime pas les jacobins et qui ait juré de se venger d'eux. On m'a adressé à vous, et l'on m'a dit que vous étiez cet homme-là.

--Et l'on ne vous a pas trompé. Donnez-vous donc la peine d'entrer, Excellence.

Malgré la répugnance qu'il éprouvait à mettre le pied dans ce charnier, le marquis entra.

Le gamin qui l'avait conduit, intéressé à connaître le résultat de la négociation, voulait se glisser derrière lui; mais le beccaïo leva sur l'enfant son bras mutilé.

--Arrière, garçon! dit-il; tu n'as pas affaire avec nous.

Et il referma la porte, au nez du gamin, qui resta dehors.

Le beccaïo et le marquis Malaspina restèrent dix minutes, à peu près, enfermés ensemble; puis le marquis sortit.

Le beccaïo l'accompagna jusqu'à la porte avec force révérences.

A dix pas dans la rue, Malaspina rencontra son guide.

--Ah! ah! dit-il, te voilà, garçon?

--Certainement, me voilà, dit le gamin; j'attendais.

--Et qu'attendais-tu?

--J'attendais pour savoir si vous aviez réussi.

--Oui. Et, dans ce cas-là...?

--Votre Excellence se le rappelle, elle me devait une seconde piastre.

Le marquis fouilla à sa poche.

--Tiens, dit-il, la voilà.

Et il lui donna une pièce d'argent.

--Merci, Excellence, dit le gamin en la mettant dans la même main que la première, et en les faisant sauter toutes deux comme des castagnettes. Dieu vous donne une longue vie!

Le marquis remonta dans sa voiture, en donnant l'ordre au cocher de toucher aux Florentins.

Pendant ce temps, Peppino montait sur une borne, et, à la lueur de la lampe d'une madone, examinait la pièce qu'il venait de recevoir.

--Oh! dit-il, il m'a donné un ducat au lieu d'une piastre! c'est deux carlins qu'il me vole. Ces grands seigneurs, sont-ils canailles!

Pendant que Peppino faisait son apologie, le marquis Malaspina roulait vers les Florentins.

A la porte du théâtre, ou plutôt sur la petite place qui la précède, il vit la voiture du vice-roi; ce qui indiquait que le prince était encore au spectacle.

Il sauta à bas de son carrocello, paya son cocher, monta vivement et se fit ouvrir la porte de la loge du prince.

Au bruit que fit cette porte en s'ouvrant, le prince se retourna.

--Ah! ah! Malaspina, dit-il, c'est vous?

--Oui, mon prince, répondit le marquis avec sa brutalité ordinaire.

--Eh bien?

--Tout est arrangé, et, demain, à dix heures du matin, les ordres de Sa Majesté seront exécutés.

--Merci, répondit le prince. Mettez-vous donc là. Vous avez perdu le duo du second acte; mais, par bonheur, vous arrivez à temps pour lePira che spunti l'aurora!

Nous voudrions supprimer les derniers détails qui nous restent à raconter, et, arrivé au bout de la voie douloureuse, écrire simplement sur la pierre d'une tombe: CI-GÎT LUISA MOLINA SAN-FELICE, MARTYRE; mais l'implacable histoire qui nous a guidé pendant tout ce long récit veut que nous allions jusqu'au bout, les forces dussent-elles nous manquer, et dussions-nous, comme le divin maître, trois fois sur la route, succomber sous le poids de notre fardeau.

Du moins, nous le jurons ici, nous ne faisons pas de l'horreur à plaisir. Nous n'inventons rien; nous racontons l'événement comme un simple spectateur de la tragédie le raconterait. Hélas! cette fois encore, la réalité dépassera tout ce que l'imagination pourrait inventer.

Dieu du jugement dernier! Dieu vengeur! Dieu de Michel-Ange! donnez-nous la force d'aller jusqu'au bout!

Comme nous l'avons indiqué dans le chapitre précédent, la prisonnière du fort de Castellamare avait été transportée, sortie à peine des douleurs de l'enfantement, de Palerme à Naples, sur la corvettela Sirène, avait été conduite, en arrivant, à la prison de la Vicaria et déposée dans la chambre attenante à la chapelle.

Là, ne pouvant se tenir ni debout ni assise, elle était littéralement tombée sur un matelas, si faible, si mourante, si morte déjà, peut-on dire, que l'on avait jugé inutile de l'enchaîner. Les geôliers n'avaient pas plus craint de la voir fuir que le chasseur ne craint de voir s'envoler la colombe à laquelle son coup de fusil a brisé les deux ailes.

En effet, les deux liens qui eussent pu l'attacher à la vie étaient rompus. Elle avait senti Salvato plier, tomber, expirer pour elle, et, comme un avertissement qu'elle n'avait pas le droit de survivre à celui qui l'avait tant aimée, elle avait vu l'enfant qui la protégeait, avant le terme fixé par la nature, se hâter de sortir de ses entrailles.

Tirer à son tour l'âme de ce pauvre corps brisé était chose bien facile.

Soit pitié, soit pour suivre ce terrible cérémonial de la mort, ses geôliers lui demandèrent si elle avait besoin de quelque chose.

Elle n'eut point la force de répondre et se contenta de secouer la tête négativement.

L'avis donné par Ferdinand qu'elle était en état de grâce, et pouvait mourir sans confession, avait été transmis au gouverneur de la Vicaria, et le prêtre, en conséquence, n'avait été convoqué que pour l'heure à laquelle elle devait quitter la prison, c'est-à-dire pour huit heures du matin.

L'exécution ne devait avoir lieu qu'à dix heures; mais la pauvre femme, mourant sous l'accusation d'avoir causé le supplice des deux Backer, devait faire amende honorable à la porte de leur maison et à la place où ils avaient été fusillés.

Puis il y avait un avantage très-grand à cette décision. On se rappelle cette lettre de Ferdinand où il dit au cardinal Ruffo qu'il ne s'étonne point qu'il y ait du bruit au Vieux-Marché, attendu que, depuis huit jours, on n'a pendu personne à Naples. Or, depuis plus d'un mois, il n'y avait pas eu d'exécution. On savait les prisons presque vidées par les bourreaux. On ne pouvait plus guère compter sur ce genre de spectacle pour maintenir le peuple dans la soumission. Le supplice de la San-Felice était donc le bienvenu, et il fallait le rendre le plus éclatant et le plus douloureux possible pour qu'il fît prendre patience à ces bêtes féroces du Vieux-Marché que, depuis six mois, Ferdinand nourrissait de chair humaine et désaltérait avec du sang.

Il est vrai que le hasard, en éloignant maître Donato, c'est-à-dire le bourreau patenté, et en lui substituant le beccaïo, c'est-à-dire un bourreau amateur, ménageait, sous ce rapport, de douces surprises au peuple bien-aimé de Sa Majesté Sicilienne.

Nous n'essayerons pas de peindre ce que fut pour la pauvre femme cette nuit d'angoisses. Seule, son amant mort, son enfant mort; jetée, le corps meurtri au dehors, mutilé au dedans, sur ce matelas funèbre, dans cette antichambre de l'échafaud qui avait vu passer tant de martyrs, elle resta dans l'atonie terrible de la prostration morale et physique; ne sortant de cette prostration que pour compter les heures, dont chaque vibration, comme un coup de poignard, pénétrait dans son coeur; puis, le dernier frisson du bronze éteint, le calcul fait du temps qui lui restait à vivre, laissant retomber sa tête sur sa poitrine, et rentrant dans sa somnolente agonie.

Enfin, quatre heures, cinq heures, six heures sonnèrent, et le jour parut: le dernier!

Il était sombre et pluvieux, en harmonie, du moins, avec la lugubre cérémonie qu'il allait éclairer: un sinistre jour de novembre, un de ces jours qui annoncent la mort de l'année.

Le vent sifflait dans les corridors; la pluie, qui tombait à torrents, fouettait les fenêtres.

Luisa, sentant que l'heure approchait, se souleva avec effort sur ses genoux, appuya sa tête à la muraille, et, grâce à cet appui, pouvant demeurer à demi debout, se mit à prier.

Mais elle n'avait plus mémoire d'aucune prière, ou plutôt, n'ayant jamais prévu la situation où elle se trouvait, elle n'avait pas de prière pour cette situation, et, simple écho d'un coeur défaillant, ses lèvres répétaient: «Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!»

A sept heures, on ouvrit la porte extérieure desbianchi. Elle frissonna sans savoir quelle était la signification du bruit qu'elle entendait; mais tout bruit était pour elle un coup frappé par la mort sur la porte de la vie!

A sept heures et demie, elle entendit un pas lourd et intermittent retentir dans la chapelle; puis la porte de sa prison s'ouvrit, et, sur le seuil, elle vit apparaître quelque chose de fantastique et de hideux, un être comme en enfantent les étreintes du cauchemar.

C'était le beccaïo, avec sa jambe de bois, sa main gauche mutilée, son visage fendu, son oeil crevé.

Un large couperet était passé dans sa ceinture, près de son couteau à égorger les moutons.

Il riait.

--Ah! ah! dit-il, te voilà, la belle! Je ne connaissais pas toute ma chance. Je savais bien que tu étais la dénonciatrice des pauvres Backer; mais je ne savais pas que tu fusses la maîtresse de cet infâme Salvato!... Il est donc mort! ajouta-t-il en grinçant des dents, et je n'aurai pas la joie de vous tuer tous les deux ensemble!... Au fait, reprit-il, j'aurais été trop embarrassé de savoir par lequel des deux commencer!

Puis, descendant les trois ou quatre marches qui conduisaient de la chapelle dans la prison, et voyant la splendide chevelure de Luisa éparse sur ses épaules:

--Ah! dit-il, voilà des cheveux qu'il faudra couper: c'est dommage.

Il s'avança vers la prisonnière.

--Allons, dit-il, levons-nous, il est temps.

Et, d'un geste brutal, il étendit la main pour la saisir sous le bras.

Mais, avant que sa jambe de bois lui eût permis de traverser la salle, la porte desbianchis'était ouverte, et un pénitent vêtu de la longue robe blanche, dont les yeux seuls brillaient à travers les ouvertures de sa cagoule, s'était placé entre le bourreau et la victime, et, étendant la main pour empêcher le beccaïo de faire un pas de plus:

--Vous ne toucherez cette femme que sur l'échafaud, dit-il.

Au son de cette voix, la San-Felice jeta un cri, et, retrouvant des forces qu'elle-même croyait perdues, elle se dressa tout debout sur ses pieds, s'appuyant à la muraille, comme si cette voix, si douce qu'elle fût, lui eût causé plus de terreur que la voix menaçante ou railleuse du beccaïo.

--Il faut qu'elle soit en chemise et pieds nus pour faire amende honorable, répondit le beccaïo; il faut que ses cheveux soient coupés pour que je lui coupe la tête: qui lui coupera les cheveux? qui lui ôtera sa robe?

--Moi, dit le pénitent de sa même voix, tout à la fois douce et ferme.

--Oh! oui, vous, dit Luisa avec un inexprimable accent, et en joignant les mains.

--Tu entends, dit le pénitent, sors et attends-nous dans la chapelle: tu n'as rien à faire ici.

--J'ai tout droit sur cette femme! s'écria le beccaïo.

--Tu as droit sur sa vie, non pas sur elle; tu as reçu des hommes l'ordre de la tuer; j'ai reçu de Dieu celui de l'aider à mourir; exécutons chacun l'ordre que nous avons reçu.

--Ses effets m'appartiennent, son argent m'appartient, tout ce qui est à elle m'appartient. Rien que ses cheveux valent quatre ducats!

--Voici cent piastres, dit le pénitent, jetant une bourse pleine d'or dans la chapelle pour forcer le beccaïo de l'y aller chercher. Tais-toi, et sors.

Il y eut dans l'âme immonde de cet homme un instant de lutte entre l'avarice et la haine: l'avarice l'emporta. Il passa dans la chambre à côté, jurant et maudissant.

Le pénitent le suivit, tira la porte sans la fermer, mais suffisamment pour dérober la prisonnière aux regards curieux.

Nous avons dit quelle était la puissance desbianchiet comment leur protection s'étendait sur les derniers moments des condamnés, qui n'appartenaient au bourreau que lorsqu'ils avaient levé la main de dessus l'épaule du patient et qu'ils avaient dit à l'exécuteur:Cet homme (ou cette femme) est à toi.

Le pénitent descendit lentement les marches de l'escalier, et, tirant des ciseaux de dessous sa robe, s'approcha de Luisa en les lui montrant.

--Vous ou moi? demanda-t-il.

--Vous! oh! vous! s'écria Luisa.

Et elle se tourna vers lui, de manière qu'il pût accomplir cette suprême et funèbre tâche qu'on appelle la toilette du condamné.

Le pénitent étouffa un soupir, leva les yeux au ciel, et l'on put voir, à travers l'ouverture de son masque de toile, de grosses larmes rouler de ses yeux.

Puis il réunit le plus doucement qu'il put, de sa main gauche, la luxuriante chevelure de la prisonnière en une seule poignée, et, glissant, de la main droite, les ciseaux entre sa main gauche et le cou, en prenant toute précaution pour que le fer ne le touchât point, il coupa lentement cet ornement de la vie, qui devenait un obstacle à l'heure de la mort.

--A qui voulez-vous que ces cheveux soient remis? demanda le pénitent lorsque les cheveux furent coupés.

--Gardez-les pour l'amour de moi, je vous en supplie! dit Luisa.

Le pénitent les approcha de sa bouche, pendant que Luisa ne pouvait le voir, et les baisa.

--Et maintenant, dit Luisa en passant avec un frisson sa main derrière son cou dénudé, que me reste-il à faire?

--Le jugement vous condamne à l'amende honorable, en chemise et pieds nus.

--Oh! les tigres! murmura Luisa, chez qui la pudeur se révoltait.

Le pénitent, sans dire un mot, rentra dans le vestiaire desbianchi, à la porte duquel se promenait une sentinelle, détacha une robe de pénitent, en coupa le capuchon avec ses ciseaux, et, la présentant à Luisa:

--Hélas! dit-il, voilà tout ce que je puis faire pour vous.

La condamnée poussa un cri de joie: elle avait compris que cette robe montant jusqu'à la naissance du cou et s'étendant sur ses pieds, n'était pas une chemise, mais un linceul qui voilait sa nudité à tous les regards et qui étendait à l'avance sur elle le suaire sacré de la mort.

--Je sors, dit le pénitent: vous m'appellerez quand vous serez prête.

Dix minutes après, on entendit la voix de Luisa qui disait:

--Mon père!

Le pénitent rentra.

Luisa avait déposé ses habits sur un escabeau. Elle était vêtue de sa chemise, ou plutôt de sa robe; elle avait les pieds nus.

L'extrémité de l'un d'eux sortait du bas de la toile: l'oeil du pénitent se porta sur la pointe de ce pied si délicat avec lequel elle devait, sur le pavé de Naples, marcher jusqu'à l'échafaud.

--Dieu ne veut pas, dit-il, qu'il manque quelque chose à votre passion... Courage, martyre! vous êtes sur le chemin du ciel.

Et, lui présentant son épaule, sur laquelle la prisonnière s'appuya, il monta avec elle les marches du petit escalier; et, poussant la porte de la chapelle:

--Nous voilà, dit-il.

--Vous y avez mis le temps! dit le beccaïo. Il est vrai que, quand la condamnée est belle...

--Silence, misérable! dit le pénitent: tu as le droit de mort, pas celui d'insulte.

On descendit l'escalier, on passa à travers les trois grilles, on arriva dans la cour.

Douze prêtres attendaient avec les enfants de choeur portant les bannières et les croix.

Vingt-quatrebianchise tenaient prêts à accompagner la patiente, et des moines de plusieurs ordres à couvert sous les arcades devaient compléter le cortége.

La pluie tombait à torrents.

Luisa regarda autour d'elle; elle semblait chercher quelque chose.

--Que désirez-vous? demanda le pénitent.

--Je voudrais bien un crucifix, demanda Luisa.

Le pénitent tira de sa robe un petit crucifix d'argent suspendu par un ruban de velours noir, on lui passa le ruban au cou.

--O mon Sauveur! dit-elle, jamais je ne souffrirai ce que vous avez souffert; mais je suis une femme: donnez-moi la force!

Elle baisa le crucifix, et, comme fortifiée par ce baiser:

--Allons, dit-elle!

Le cortége s'ébranla. Les prêtres marchaient les premiers, chantant les prières des morts.

Puis, hideux dans sa joie, riant d'un rire féroce, agitant de la main droite son couperet avec le signe d'un homme qui coupe une tête, s'appuyant de la main gauche sur un bâton pour aider sa marche disloquée, derrière les prêtres, marchait le beccaïo.

Ensuite venait Luisa, le bras droit appuyé sur l'épaule du pénitent et pressant de la main gauche le crucifix sur ses lèvres.

Derrière eux marchaient les vingt-quatrebianchi.

Enfin, après lesbianchi, venaient des moines de tous les ordres et de toutes les couleurs.

Le cortége déboucha sur la place de la Vicaria: la foule était immense.

Des cris de joie accueillirent le cortége, mêlés d'injures et de malédictions. Mais la victime était si jeune, si résignée, si belle; tant de rapports divers, dont quelques-uns n'étaient pas dénués d'intérêt et de sympathie, avaient couru sur son compte, qu'au bout de quelques instants, les injures et les menaces s'éteignirent peu à peu et firent place au silence.

D'avance la voie douloureuse était tracée. Par la strada dei Tribunali, on gagna la rue de Tolède; puis on suivit la rue encombrée de monde. Les maisons semblaient bâties de têtes.

A l'extrémité de la rue de Tolède, les prêtres tournèrent à gauche, passèrent devant Saint-Charles, tournèrent le largo Castello, et prirent la via Medina, où était située, on se le rappelle, la maison Backer.

La grande porte avait été changée en reposoir, dont une espèce d'autel, chargé de fleurs de papier et de cierges que le vent avait éteints, formait la base.

Le cortége s'y arrêta et fit autour de Luisa un grand demi-cercle dont elle devint le centre.

La pluie avait trempé sa robe et l'avait collée à ses membres: elle s'agenouilla toute grelottante.

--Priez! lui dit durement un prêtre.

--Bienheureux martyrs, mes frères, dit Luisa, priez pour une martyre comme vous!

On fit une station de dix minutes, à peu près; puis on se remit en marche.

Cette fois, la funèbre procession revint sur ses pas, prit la strada del Molo, la strada Nuova, rentra dans le vieux Naples par la place du Marché, et s'arrêta en face du grand mur où les Backer avaient été fusillés.

Le mauvais pavé des quais avait mis en sang les pieds de la martyre, la bise de la mer l'avait glacée. Elle gémissait sourdement à chaque pas qu'elle faisait; mais ses gémissements étaient couverts par les chants des hommes d'Église. Les forces lui manquaient; mais le pénitent lui avait passé le bras autour du corps et la soutenait.

La même scène qu'à la porte de la maison se renouvela devant le mur.

La San-Felice s'agenouilla ou plutôt tomba sur ses genoux, fit, mais d'une voix presque éteinte, la même prière. Il était évident qu'à demi épuisée par ses couches récentes, par son voyage sur une mer houleuse, ces dernières fatigues, ces dernières douleurs achevaient de l'épuiser, et que, si elle eût eu à faire encore la moitié du chemin qu'elle avait déjà fait, elle serait morte avant d'arriver à l'échafaud.

Mais elle était arrivée!

Du pied de ce mur, sa dernière station, elle entendait gronder comme un orage les vingt ou trente mille lazzaroni, hommes et femmes, qui encombraient déjà la place du Marché, sans compter ceux qui, pareils à des torrents se jetant dans un lac, y affluaient par ces mille petites rues, par cet inextricable réseau de ruelles qui aboutissent à cette place, forum de la populace napolitaine. Jamais elle n'eût pu passer au milieu de cette foule compacte, si la curiosité n'eût produit ce miracle de lui faire ouvrir ses rangs.

Elle marchait les yeux fermés, appuyée à son consolateur, soutenue par lui, lorsque, tout à coup, elle sentit frissonner le bras qui lui enveloppait le corps. Ses yeux s'ouvrirent malgré elle... Elle aperçut l'échafaud!

Il était dressé en face de la petite église de la Sainte-Croix, juste à l'endroit où fut décapité Conradin.

Il se composait simplement d'une plate-forme élevée de trois mètres au-dessus du niveau de la place, avec un billot dessus.

Il était découvert et sans balustrade, afin qu'aucun détail du drame qui allait s'y passer n'échappât aux spectateurs.

On y montait par un escalier.

L'escalier, chose de luxe, était là non point pour la commodité de la patiente, mais pour celle du beccaïo, qui, avec sa jambe de bois, n'eût pu gravir à une échelle.

Dix heures sonnaient à l'église de la Sainte-Croix, lorsque, les prêtres, les pénitents et les moines s'étant rangés autour de l'échafaud, la condamnée parvint au pied de l'escalier.

--Du courage! lui dit le pénitent: dans dix minutes, au lieu de mon bras débile, ce sera le bras puissant de Dieu qui vous soutiendra. Il y a moins loin de cet échafaud au ciel qu'il n'y a du pavé de cette place à l'échafaud.

Luisa rassembla toutes ses forces et monta l'escalier. Le beccaïo l'avait précédée sur la plate-forme, où son apparition, hideuse et grotesque tout à la fois, avait excité une clameur universelle.

Aussi loin que le regard pouvait s'étendre, on ne voyait que des têtes mouvantes, que des bouches ouvertes, que des yeux avides et flamboyants.

Par une seule ouverture, on voyait le quai chargé de monde, et, au delà du quai, la mer.

--Allons, dit le beccaïo en titubant sur sa jambe de bois et en agitant son couperet, sommes-nous prêts, enfin?

--Quand le moment sera venu, c'est moi qui vous le dirai, répondit le pénitent.

Puis, à la patiente, avec une douceur infinie:

--Ne désirez-vous rien? demanda-t-il.

--Votre pardon! votre pardon! s'écria Luisa en tombant à genoux devant lui.

Le pénitent étendit la main sur sa tête inclinée.

--Soyez tous témoins, dit-il d'une voix haute, qu'en mon nom, au nom des hommes et de Dieu, je pardonne à cette femme.

La même voix rude, qui, devant la maison des Backer avait ordonné à la San-Felice de prier, cria, du pied de l'échafaud:

--Êtes-vous un prêtre, pour donner l'absolution?

--Non, répondit le pénitent; mais, pour n'être point prêtre, mon droit n'en est pas moins sacré: je suis son mari!

Et, relevant la condamnée, rejetant en arrière sa cagoule, il lui ouvrit les deux bras, et chacun put reconnaître, malgré l'expression de douleur imprimée sur elle, la douce figure du chevalier San-Felice.

Luisa se laissa tomber en sanglotant sur la poitrine de son mari.

Si endurcis que fussent les spectateurs, bien peu d'yeux restèrent secs à ce spectacle.

Quelques voix, rares il est vrai, crièrent:

--Grâce!

C'était la protestation de l'humanité.

Luisa comprit elle-même que l'heure était venue.

Elle s'arracha des bras de son mari, et, chancelante, elle fit un pas du côté du bourreau en disant:

--Mon Dieu! je me remets entre vos mains.

Puis elle tomba à genoux, et, posant d'elle-même sa tête sur le billot:

--Suis-je bien ainsi, monsieur? dit-elle.

--Oui, répondit rudement le beccaïo.

--Ne me faites pas souffrir, je vous prie.

Le beccaïo, au milieu d'un silence de mort, leva le couperet...

Mais, alors, il se passa une chose horrible.

Soit que sa main fût mal assurée, soit que l'arme n'eût pas le poids nécessaire, le premier coup, en tombant, fit une large entaille au cou de la patiente, mais ne trancha point les vertèbres.

Luisa poussa un cri, se releva sanglante et battant l'air de ses bras.

Le bourreau la prit par ce qu'il lui restait de cheveux, la courba sur le billot, et frappa une seconde, une troisième fois, au milieu des imprécations de la multitude, sans parvenir à séparer la tête du tronc.

Au troisième coup, folle de douleur, appelant Dieu et les hommes à son secours, Luisa, toute ruisselante de sang, s'échappa de ses mains, et, s'élançant, allait se jeter au milieu de la foule, lorsque le beccaïo, laissant tomber son couperet et saisissant son couteau d'égorgeur, arme qui lui était plus familière, arrêta la pauvre martyre, en lui faisant une ceinture de son bras, et lui plongea son couteau au-dessus de la clavicule.

Le sang jaillit à flots: l'artère était coupée. Cette fois, la blessure était mortelle.

Luisa poussa un soupir, leva les mains et les yeux au ciel, puis s'affaissa sur elle-même.

Elle était morte.

Dès le premier coup de couperet, le chevalier San-Felice s'était évanoui.

C'était plus que n'en pouvait supporter, sans se mettre de la partie le peuple du Vieux-Marché, si habitué qu'il fût à de pareils spectacles. Il se rua sur l'échafaud, qu'il démolit en un instant; sur le beccaïo, qu'il mit en pièces en un clin d'oeil.

Puis, de l'échafaud, il fit un bûcher, où il brûla le bourreau, tandis que quelques âmes pieuses priaient autour du corps de la victime, déposée au pied du grand autel de l'église del Carmine.

Le chevalier, toujours évanoui, avait été transporté à l'office desbianchi.

L'exécution de la malheureuse San-Felice fut la dernière qui eut lieu à Naples. Bonaparte, que le capitaine Skinner avait vu passer surle Muiron, selon les prévisions du roi Ferdinand, trompant la vigilance de l'amiral Keith, débarquait, le 8 octobre, à Fréjus; le 9 novembre suivant, il faisait le coup d'État connu sous le nom de18 brumaire; le 14 juin, gagnait la bataille de Marengo, et, en signant la paix avec l'Autriche et les Deux-Siciles, exigeait de Ferdinand la fin des supplices, l'ouverture des prisons, le retour des proscrits.

Pendant près d'un an, le sang avait coulé sur toutes les places publiques du royaume, et l'on évalue à plus de quatre mille les victimes de la réaction bourbonienne.

Seulement, la junte d'État, qui croyait ses sentences sans appel, se trompait. A défaut de la justice humaine, les victimes ont fait appel à la justice divine, et Dieu a cassé ses jugements.

La maison des Bourbons de Naples a cessé de régner, et, selon la parole du Seigneur, les crimes des pères sont retombés sur les enfants jusqu'à la troisième et la quatrième génération.

Dieu seul est grand.

Le capitaine Skinner, ou plutôt frère Joseph--les derniers devoirs rendus à Salvato--rentra au couvent du Mont-Cassin, et les pauvres malades des environs qui l'avaient demandé inutilement pendant trois ou quatre mois, virent briller de nouveau, du crépuscule à l'aurore, une lueur à la fenêtre la plus haute du couvent.

C'était la lampe du moine sceptique, ou plutôt du père désolé, qui continuait de chercher Dieu et qui ne le trouvait pas.

Aujourd'hui 25 février 1865, à dix heures du soir, j'ai achevé ce récit, commencé le 24 juillet 1863, jour anniversaire de ma naissance.

Pendant près de dix-huit mois, j'ai laborieusement et consciencieusement élevé ce monument à la gloire du patriotisme napolitain et à la honte de la tyrannie bourbonienne.

Impartial comme la justice, qu'il soit durable comme l'airain!


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