CHAPITRE IV

L’hospitalité croate. — Croates et Serbes. — L’étiquette. — La religion. — Le clergé. — Mgr Strossmayer et la liturgie slave.

Je voyageais un jour sur la ligne du Semmering avec un Allemand qui venait de visiter le midi de l’Autriche et l’Italie du Nord. Il avait poussé une pointe jusqu’à Agram. Il en était revenu enchanté : « La ville est belle, disait-il, les femmes y sont charmantes, les fruits savoureux, les vins exquis. Je préfère Agram à Gratz, à Trieste, à Vérone et même à Venise. » Mon compagnon de route exagérait un peu. Il n’est pas donné à tout le monde de comprendre Venise, et je suppose qu’il ne l’avait pas comprise du tout. Je ne connais pas un Croate de bon sens qui ait la prétention de comparer sa modeste capitale à la ville des doges. Il n’en est pas moins vrai que Zagreb est un séjour fort agréable et l’une des villes où l’hospitalité s’exerce avec le plus de charme et le plus de bienveillance envers l’étranger.

Certains voyageurs ont accusé cette hospitalité d’être parfois un peu tyrannique, mais cette tyrannie s’exerce sous des formes si aimables qu’on aurait vraiment mauvaise grâce à vouloir y résister. « Les rois, dit quelque part Horace, ont coutume, à ce qu’on prétend, de presser de nombreuses coupes, de torturer de vin les gens dont ils veulent savoir s’ils sont dignes de leur amitié. »

Reges dicuntur multis urgere culullisEt torquere mero quem perspexisse laborantAn sit amicitia dignus.

Reges dicuntur multis urgere culullisEt torquere mero quem perspexisse laborantAn sit amicitia dignus.

Reges dicuntur multis urgere culullis

Et torquere mero quem perspexisse laborant

An sit amicitia dignus.

Il y a précisément en Croatie un roi du festin qui semble vouloir renouveler la tradition signalée par le poëte romain ; ce roi du festin existait, comme on sait, dans la Rome ancienne. A travers mes nombreux voyages, je ne l’ai retrouvé que chez les Croates.

Le maître de maison se contente d’offrir une bonne table et quelques-uns de ces vins généreux dont le pays est prodigue. Il se décharge ensuite de ses droits et de ses devoirs sur ledirecteur de la table(stola ravnatelj). Mais ce n’est pas sans avoir souhaité une bienvenue spéciale à celui de ses hôtes qui est invité chez lui pour la première fois.

Toute maison qui se respecte possède pour cet usage un verre de cristal, taillé ou doré, accompagné d’un plateau de même matière. On l’appellebilikom, ce qui est tout simplement une corruption de l’allemandwillkommen. On le remplit en l’honneur de l’étranger ; l’amphitryon, en le lui offrant, lui explique qu’il lui remet les clefs de sa maison. Désormais il aura le droit de s’y présenter tant qu’il lui conviendra et d’y être reçu en ami. Le convive doit vider le verre et, bien entendu, remercier. Ce rite accompli, commence le rôle du roi du festin ; il fixe les toasts, comme ferait un maître des cérémonies, et tout le monde doit se conformer à ses instructions.

La galanterie d’ailleurs en fait un devoir ; à toute santé portée par lestola ravnateljest associé le nom d’une dame : « Je porte la santé de M. N…, et afin qu’il ne boive pas seul, je lui donne pour compagne madame ou mademoiselle N… » Le convive ainsi interpellé doit remercier en son nom et au nom de sa compagne improvisée. Quand lestola ravnateljest homme d’esprit, ces toasts donnent naturellement lieu à une foule de combinaisons plaisantes. Ses pouvoirs sont d’ailleurs absolus, et il en use pour rappeler à l’ordre les récalcitrants qui négligeraient de vider leurs coupes rubis sur l’ongle.

Il ne suffit pas de boire en silence ; il faut répondre par un discours plus ou moins long. La gaieté des repas développe chez les Croates une éloquence joviale qui ne se retrouve pas chez leurs voisins les Serbes. Ici l’on se grise plus encore de paroles que de vin. La présence des dames retient d’ailleurs ces excès bachiques dans des limites décentes. L’étranger aurait plus de risques à courir dans une réunion privée de leur présence.

Je me souviens d’une soirée passée en 1867 à l’Hôtel de l’Empereur d’Autriche; j’étais en train de souper seul et sobrement dans la salle à manger, quand elle fut brusquement envahie par une bande joyeuse de gens fort graves d’ailleurs, magistrats, médecins, hommes de lettres : « Vous allez bien nous tenir compagnie, monsieur le professeur. » Une première santé me fut portée, et naturellement il me fallut bien y répondre et prouver par un discours bien rythmé que je n’ignorais ni les lois de l’étiquette locale ni celles de l’éloquence croate. Il était dix heures du soir quand les flacons de vin blanc commencèrent à circuler. Dieu sait combien chacun de nous reçut tour à tour de compagnes et dut adresser de remercîments. A cinq heures du matin, les toasts s’échangeaient encore. Mes souvenirs, un peu troubles il est vrai, m’affirment qu’en cette circonstance j’ai fait tout mon possible pour soutenir l’honneur de mon pays.

Parmi les diverses villes sud-slaves que j’ai visitées récemment, Agram est assurément celle qui m’a laissé, au point de vue de l’hospitalité, les meilleures impressions. A peine arrivé à l’hôtel, j’ai dû en échanger le séjour contre le cordial accueil d’une famille affectueuse et prévenante ; cette circonstance contribue certainement encore à embellir mes souvenirs de voyage. Il y a toujours un peu d’égoïsme dans les impressions du touriste. Que mes aimables hôtes, M. et madame Markovich, me permettent de leur envoyer ici l’expression émue de ma reconnaissance.

Bien que les Croates et les Serbes soient de même race et parlent la même langue, il existe entre eux des différences bien tranchées. Le Serbe, essentiellement démocrate et égalitaire, ne reconnaît aucune aristocratie, aucune distinction de catégories sociales. Les Croates, au contraire, ont une hiérarchie complexe. Les nobles sont chez eux presque aussi nombreux, toute proportion gardée, que chez les Polonais ; les titres sont aussi variés que lestchineschez les Russes. Je ne sais si c’est à une influence hongroise qu’il faut attribuer cette particularité ; je penserais plutôt à une tradition romaine ou byzantine. Dans ces contrées, la langue latine a été jusqu’au début du dix-neuvième siècle celle des affaires publiques ; elle a disparu, mais certaines épithètes emphatiques sont encore employées pour désigner les distinctions sociales.

Ainsi les joupans ou préfets portent l’épithète d’illustrissimi(presvetli) ; d’autres fonctionnaires sontclarissimi. A tel personnage on donne l’épithète develmojni(potentissime), à tel autre celle develeuczeni(doctissime) ou depreuzviseni(excellentissime). « Comment vous permettez-vous de m’appelerclarissimus? disait un fonctionnaire de ma connaissance à un de ses subordonnés. Vous savez bien que je suisillustrissimus. » Le personnage en question est un écrivain fort distingué, et ses ouvrages lui ont acquis une illustration plus durable que celle des fonctions dont il a pu être revêtu.

Cette pompe du langage se retrouve dans la plupart des manifestations extérieures de la vie sociale. Il m’a été donné un jour d’assister à l’enterrement d’un bon bourgeois. Quatre chevaux traînaient le corbillard sur lequel s’étalait un cercueil tout doré. Un grand heiduque, vêtu en hussard de la mort, kolpak noir à plumet, brandebourgs d’argent sur une redingote noire, ouvrait le cortége ; d’autres heiduques revêtus du même costume tenaient des cierges gigantesques. Une vingtaine de musiciens également en uniforme faisaient retentir des airs lugubres. On se fût cru pour le moins à l’enterrement d’un général.

Les Croates offrent le type, assez rare aujourd’hui en Europe, d’une nation absolument religieuse et où la libre pensée est complétement inconnue. Qui dit Croate dit catholique. Sans doute d’autres cultes sont professés dans le royaume. Mais ils représentent des nationalités distinctes. Les protestants sont Allemands, les orthodoxes (du culte grec) sont Serbes, les Israélites constituent, comme dans tout l’Orient européen, un véritable groupe ethnique, lesconfessionlosesont des Tsiganes[14]. Les divers cultes vivent d’ailleurs en excellents termes, et la Croatie est par excellence un pays de tolérance religieuse. Le mouvement antisémitique qui agite en ce moment l’Allemagne et la Hongrie ne s’est point fait sentir chez les Slaves méridionaux. Les Juifs sont généralement considérés comme de bons patriotes ; dans les pays mixtes, comme la Bohême, ils ont le plus souvent une tendance à se ranger du côté des Allemands. En Croatie, l’influence allemande est nulle, et les Israélites ne forment point un clan spécial au point de vue politique. Ils sont d’autant mieux traités que la masse du pays ne voit en eux ni des étrangers ni des adversaires. Dernièrement, à l’inauguration de la synagogue d’Agram, le clergé catholique était officiellement représenté. Il est rare de voir le Nouveau Testament rendre un aussi fraternel hommage à l’Ancien.

[14]Huit mille catholiques croates appartiennent au rite grec ; ce sont desuniatesqui reconnaissent la suprématie du Pape.

[14]Huit mille catholiques croates appartiennent au rite grec ; ce sont desuniatesqui reconnaissent la suprématie du Pape.

Les clergés des cultes catholique et orthodoxe entretiennent des relations beaucoup plus cordiales que ne sont chez nous celles des curés et des pasteurs. Un pope en voyage ira fort bien demander l’hospitalité à un couvent de Franciscains. Un malade, à son lit de mort, fera appeler le prêtre orthodoxe, à défaut du curé.

Ce qu’on ne comprendrait pas en Croatie, c’est l’absence d’une religion positive. Nul homme éclairé n’oserait s’avouer athée ; aucun journal ne s’aviserait de publier un article mettant en doute le dogme chrétien, inspiré par une philosophie spiritualiste ou positiviste. Je ne sache pas que jamais un volume ait été écrit pour exposer les théories qui circulent couramment en France, en Angleterre ou en Allemagne. Ce ne pourrait être que pour les réfuter. La Croatie, à ce point de vue, semble en être encore à la période théocratique ; elle est certainement beaucoup plus orthodoxe que l’Espagne ou le Portugal. La presse d’Agram est aussi correcte vis-à-vis du dogme que pouvait l’être la presse romaine du temps de l’autocratie pontificale.

Ce phénomène est d’autant plus frappant que la dévotion populaire, considérée dans ses formes extérieures, paraît très-modérée. On ne voit point dans les églises ces prosternements, ces signes de croix, ces élans mystiques, qui étonnent le voyageur non-seulement dans les pays du Midi, mais même en Pologne. Je me rappelle avoir rencontré dans la cathédrale de Vilna une bonne femme qui faisait sur ses genoux le tour du sanctuaire. Le paysan croate ne me paraît point capable de ces ascétiques exploits.

Il n’y a ici ni censure laïque ni censure ecclésiastique. Ce sont les mœurs qui font la police de la presse. Les doctrines hétérodoxes s’étalent librement dans les journaux de Vienne, qui encombrent les tables des cafés. L’opinion publique ne les ignore pas. Mais ces doctrines étrangères n’ont aucune prise sur elle. Autant que je puis être informé, on n’entend parler, chez les Croates, ni de grèves ni de socialisme. Leur pays ne connaît point les maux qui résultent d’un excès de civilisation, d’une science absorbée trop tôt par les masses populaires et mal dirigée ; il ne souffre point de la plaie du nihilisme. En revanche, il souffre des misères qu’engendrent l’ignorance et la barbarie. Le brigandage est encore fréquent ; il n’est guère de saison où l’on n’apprenne que telle voiture de poste a été dévalisée par des bandits.

Je comparais tout à l’heure la Croatie à un État théocratique. Il ne faudrait pas cependant s’imaginer que le pays donne tout au clergé et ne lui demande rien. Je reçus un jour pendant mon séjour à Agram la visite d’un député, professeur à l’Université, homme fort distingué, très-catholique, ou si l’on veut prendre le mot au sens français, très-clérical. Il me parla avec émotion de la crise antireligieuse que la France traversait en ce moment, des ordres dispersés, du clergé persécuté. Je me permis de lui demander sous quelles conditions les congrégations religieuses existaient dans son pays.

— La première, me dit-il, c’est l’autorisation de la diète, qui se fait soumettre les statuts, les modifie au besoin et les rejette s’ils lui semblent contraires aux intérêts de l’État. Ainsi nous avons là-bas — il me montrait une colline voisine de la ville — des Sœurs de Sainte-Madeleine. Ce sont des Allemandes ; chassées de la Prusse, elles sont venues nous demander asile. Nous ne les avons autorisées qu’après avoir pris connaissance de leurs statuts.

— Et si elles avaient refusé de les communiquer ?

— Dans ce cas, nous ne les aurions pas autorisées à résider dans le royaume.

Mon interlocuteur parut fort surpris quand je lui démontrai que le gouvernement de la République française n’avait pas émis d’autres prétentions que celles de la Croatie conservatrice et cléricale.

Cet esprit religieux des Croates s’explique en partie par le prestige d’une longue tradition, par le voisinage de l’Italie, surtout par l’influence qu’exerce sur le pays un clergé patriote et éclairé. Sauf quelques rares exceptions, les ecclésiastiques sont à la tête du mouvement politique ou littéraire de la nation. Ils défendent ses droits au Parlement ou dans la presse ; ils dirigent ses institutions scientifiques. J’ai rappelé plus haut que le président et les deux secrétaires de l’Académie étaient des ecclésiastiques. L’Académie et l’Université ont été fondées par l’initiative d’un prélat éminent, Mgr Strossmayer, évêque de Diakovo en Slavonie.

Le nom de Mgr Strossmayer a été surtout connu en Europe par le rôle libéral qu’il a joué au dernier concile du Vatican. J’ai tracé de lui à cette époque[15]un portrait qui est encore exact aujourd’hui. Je n’ai que quelques traits à y ajouter. La vie de l’éminent prélat peut se caractériser par le mot bien connu : « Il a passé en faisant le bien. »

[15]Voir leMonde slave, p. 113-134. Voir aussi le récent volume deM. de Caix de Saint-Aymour:les Pays sud-slaves de l’Austro-Hongrie. Paris, Plon, 1883.

[15]Voir leMonde slave, p. 113-134. Voir aussi le récent volume deM. de Caix de Saint-Aymour:les Pays sud-slaves de l’Austro-Hongrie. Paris, Plon, 1883.

Il a fondé l’académie d’Agram ; il a fourni les premiers fonds pour l’établissement de l’université ; il vient de bâtir à ses frais une cathédrale dans sa résidence de Diakovo ; il a donné à la capitale de la Croatie la galerie de peinture qui ornait son palais épiscopal et qui constituait déjà tout un musée. Il entretient de ses subsides de jeunes artistes, des étudiants. Les Croates l’ont surnommé le premier fils de la patrie. Nul ne mérite plus que lui ce nom glorieux. Il serait depuis longtemps archevêque d’Agram et cardinal, si son patriotisme ne faisait peur aux Magyars. On lui a préféré un ancien aumônier de l’insurrection hongroise, un ecclésiastique obscur, Mgr Michalovich, qui consomme les immenses revenus de son archevêché sans rien faire pour le pays.

Mais, du fond de son diocèse reculé, Mgr Strossmayer est le véritable chef spirituel de la nation croate : il est son véritable représentant auprès du Saint-Siége : Léon XIII a pour lui une haute estime et une sympathie profonde. Mgr Strossmayer poursuit un rêve généreux, difficile sans doute à réaliser, mais qui ne peut que sourire à un pontife intelligent et politique : il voudrait amener un rapprochement entre les catholiques et les orthodoxes, préparer la fusion de deux Églises longtemps séparées, et dont le conflit a amené la plupart des malheurs du monde slave. L’un des meilleurs moyens de préparer ce rapprochement, ce serait de ramener l’Église catholique croate à la liturgie nationale qu’elle a professée naguère avec l’autorisation du Saint-Siége, mais à laquelle elle a dû renoncer par suite du schisme byzantin. La Croatie possède, il est vrai, encore aujourd’hui quelques milliers d’uniates, qui célèbrent l’office en slavon. Il y a en Dalmatie un certain nombre de paroisses catholiques où la liturgie diteglagolitiqueest autorisée ; mais ce ne sont là que des exceptions. L’Église croate est romaine et n’est point nationale.

L’évêque patriote estime qu’en la ramenant à la liturgie primitive le Saint-Siége la rapprocherait de l’Église orthodoxe. Parlant la même langue, on s’entendrait vite sur le dogme. On renouerait la tradition de ces deux grands apôtres slaves, Cyrille et Méthode, qui surent tenir la balance égale entre Rome et Byzance, et dont la mémoire est encore aujourd’hui honorée et disputée par les orthodoxes et les catholiques. Grâce aux instances de Mgr Strossmayer, le Pape a même publié une encyclique, malheureusement peu exacte au point de vue de la critique historique, pour remettre en honneur dans le monde catholique le nom et le culte un peu oublié des deux apôtres. Le prélat a organisé, à cette occasion, un grand pèlerinage slave à Rome. Pour la première fois, en 1881, on a vu paraître ensemble au Vatican les délégués de la Croatie, de la Bohême, de la Pologne, les représentants de ce qu’on pourrait appeler le panslavisme catholique. A vrai dire, les démarches de Mgr Strossmayer n’ont pas été accueillies jusqu’ici des orthodoxes comme il aurait pu l’espérer. Des fanatiques ont publié, en Russie et à Belgrade, des volumes ou des brochures dans lesquels ils accusent la curie romaine de leur avoir escamoté les deux saints, et l’évêque d’être le complice d’une mystification[16].

[16]On peut consulter, sur le rôle réel des deux saints, mon ouvrage :Cyrille et Méthode, étude sur la conversion des Slaves au christianisme. Paris, 1868. Voir également l’opuscule :Die heiligen Cyrill und Method,von BischofJ. G. Strossmayer(traduit du croate). Vienne, 1881.

[16]On peut consulter, sur le rôle réel des deux saints, mon ouvrage :Cyrille et Méthode, étude sur la conversion des Slaves au christianisme. Paris, 1868. Voir également l’opuscule :Die heiligen Cyrill und Method,von BischofJ. G. Strossmayer(traduit du croate). Vienne, 1881.

A l’occasion de cette fête nouvelle, Mgr Strossmayer avait sollicité du Pape la faveur de faire célébrer — une seule fois, à titre exceptionnel — la liturgie dans cette langue slavonne que Cyrille et Méthode ont mise en honneur, et qui fut autrefois autorisée par plusieurs papes. Léon XIII, si je suis bien informé, n’eût pas mieux demandé que de déférer à ce vœu. Déjà le bruit courait que l’autorisation était accordée ; les éditeurs d’Agram préparaient de petits missels en langue slavonne. Les fidèles se réjouissaient d’un retour aux anciennes coutumes, qui flattait à la fois leur dévotion et leur patriotisme. Mais le gouvernement hongrois, toujours affolé par le spectre du panslavisme, a eu peur même de l’ombre des saints Cyrille et Méthode. La célébration de la messe et des vêpres en langue slavonne, même pour une seule fois, est devenue une affaire d’État. Des dépêches ont été échangées entre Pesth, Vienne et Rome. La curie, désireuse de ménager les Magyars, déjà fort enclins au protestantisme, a dû céder et se refuser aux vœux du prélat patriote. Mgr Strossmayer n’en reste pas moins en termes excellents avec Léon XIII ; le jour où les circonstances politiques le permettront, il entrera certainement au Sacré Collége. Il en ferait l’ornement par ses vertus et son éloquence.


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