[p. 10]CHAPITRE IIHISTOIRE DE LA TAPISSERIEParmi les curiosités qui amènent chaque année tant de touristes à Bayeux, il faut mettre au premier rang, même avant son admirable cathédrale, cette ancienne tenture, universellement connue sous le nom de TAPISSERIE DE LA REINEMATHILDE.Cette tenture est longue de 70m,34, et large de 0m,50. Pour en faciliter l'exposition, on l'a montée sur une toile plus forte et plus large d'environ 0m,40. Quelle est l'époque de ce travail? M. Fowke7est disposé à le croire très ancien. Mais il semble qu'on puisse le fixer à 1730: M. Anquetil8a trouvé dans les archives une mention constatant que l'extrémité de la Tapisserie commençait alors à se gâter et que, pour éviter la perte d'un morceau aussi digne d'être conservé, le chapitre de l'église prit la résolution de le faire doubler, et de faire déposer dans ses archives une copie des inscriptions qu'il contient.La tenture est divisée en trois bandes superposées. Au milieu sont des scènes historiques, avec de brèves inscriptions latines, précisant le nom et les actes des[p. 11]personnages représentés. Lorsque le sujet réclame un plus large développement, la scène se continue dans les bordures, occupées d'ordinaire par des animaux, des scènes de la vie champêtre, des illustrations des fables d'Esope, qui, par-ci, par-là, semblent choisies pour compléter le sujet, ou lui donner sa vraie signification. Nous les avons soigneusement notées. Nous pensons que les autres fables et les animaux affrontés ne sont là que pour l'ornement de la bordure.La Tapisserie contient la représentation de:626 personnages,190 chevaux et mulets,35 chiens,506 animaux divers,37 vaisseaux,33 constructions et édifices,37 arbres ou groupes d'arbres.Quand on est en présence de la Tapisserie, on ne peut s'empêcher de se demander par quel heureux concours de circonstances, par quel miracle, un monument aussi fragile, a pu être conservé pendant huit siècles, et la surprise augmente quand on tient compte des vicissitudes de la ville et de l'église où il était conservé!C'est d'abord l'incendie de Bayeux, en 1105, par Henri Ier, roi d'Angleterre, si on admet avec nous, que la Tapisserie existait déjà à cette époque. Nouvel incendie en 1139, et alors le désastre fut tel qu'il nécessita la reconstruction de la cathédrale de 1077, et son remplacement par les parties anciennes du merveilleux édifice que nous admirons aujourd'hui.[p. 12]Puis vint la guerre de cent ans, au cours de laquelle Bayeux changea maintes fois de maître, et fut tantôt français, tantôt anglais.Quelle que fut l'importance de ces divers désastres, il est certain que d'autres objets aussi fragiles leur ont survécu, ainsi que nous l'atteste l'inventaire que le chapitre de la cathédrale fit faire, en 1476, et qui mentionne, en effet, que le trésor conservait alors les manteaux que portaient, le jour de leur mariage, le duc Guillaume et la princesse Mathilde.Cet inventaire est le plus ancien document qui nous parle de la Tapisserie. La mention est très courte: « Une tente très longue et étroite de telle à broderie de ymages et escripteaux faisans représentation du conquest d'Angleterre, laquelle est tendue environ la nef de l'église, le jour et par les octaves des Reliques. »Cette fête était alors célébrée le 1erjuillet. L'exposition commençait la veille de la Saint-Jean et durait jusqu'au 14 juillet, jour anniversaire de la dédicace ou de la consécration, en 1077, de la cathédrale construite par l'évêque Odon, frère du Conquérant.La Tapisserie devait encore avoir bien des vicissitudes. Au cours des guerres de religion qui, au XVIesiècle, désolèrent la Normandie, les Protestants pillèrent le trésor et s'emparèrent d'une autre tapisserie du chapitre, composée « de draps de diverses couleurs, attachés l'un à l'autre, et coulant sur une corde », et qui était destinée à l'ornement du chœur, les jours de fêtes solennelles.Jusqu'au XVIIIesiècle, la Tapisserie ne semble plus avoir d'histoire; on l'exposait périodiquement pour se conformer à l'usage, mais on y attachait si peu d'importance que c'est à peine si Béziers, un des historiens de Bayeux à cette époque, mentionne brièvement son existence.[p. 13]C'est en 1724, qu'on commença à s'y intéresser comme à un sérieux document de notre histoire nationale. Un membre de l'Académie, Lancelot, ayant trouvé le dessin d'une faible partie de cette Tapisserie, dans la collection d'un de ses amis, Foucault, ancien gouverneur de la Normandie, le signala à ses collègues, mais aucune mention d'origine n'accompagnait le dessin. On ne savait quel était le modèle, sculpture? peinture? tapisserie? On se perdait en conjectures; les demandes de renseignements adressées à Caen restaient sans réponse, si bien que Lancelot finit par admettre, comme l'hypothèse la plus vraisemblable, que le dessin avait été pris à Saint-Etienne de Caen, sur le tombeau de Guillaume le Conquérant, détruit par les protestants en 1562!Mais l'attention des savants était définitivement éveillée. Le P. Dom Bernard de Montfaucon, qui avait publié le dessin de Foucault dans le premier volume de sesMonuments de la Monarchie Françoise(1729), finit par apprendre l'existence à Bayeux de la Tapisserie. Il la fit dessiner et la donna tout entière dans le tome II de son ouvrage (1730). Alors Lancelot, après avoir fait contrôler l'exactitude des inscriptions, présenta à l'académie une nouvelle communication, qui contient une étude très remarquable de ce document et en signale toute la valeur9.Dès lors, la Tapisserie est connue du monde savant.Un membre de la Société des antiquaires de Londres, Smart Le Thieullier en fait une intéressante étude, que publiera Ducarel. Ce savant, en 1767, au cours du[p. 14]voyage où il recueillit les éléments de son ouvrage sur les antiquités anglo-normandes, vit notre Tapisserie exposée dans la cathédrale, et il constata qu'elle occupait toute la nef.C'est à cette époque que commencèrent les discussions sur son ancienneté et sa valeur historique.Lyttleton10fut le premier à l'attribuer à cette autre Mathilde, fille d'Henri Ierd'Angleterre, épouse de l'empereur d'Allemagne Henri V, et qui mourut en 1167.Il semble que, devenue célèbre, la conservation de la Tapisserie était pour toujours assurée; néanmoins elle courut, en 1792, un des plus graves périls auxquels elle ait jamais été exposée. Les volontaires de Bayeux partaient défendre la France envahie, et pour protéger contre les intempéries leurs bagages entassés sur un chariot, on les avait couverts avec cette précieuse Tapisserie, trouvée dans la sacristie de la cathédrale. Le convoi allait partir quand un membre de l'administration du district, Leforestier, la fit enlever et remplacer par de vraies toiles à bâche. Puis pour la soustraire à tout nouveau péril il la conserva, pendant quelque temps, dans sa demeure. Alors plusieurs hommes éclairés, Moisson de Vaux, J.-B.-G. Delaunay, ancien député aux Etats Généraux, Bouisset, qui devint professeur de rhétorique au lycée de Caen, et Le Brisoys-Surmont, avocat, se firent les défenseurs de la Tapisserie. C'est leur énergique intervention qui empêcha de la lacérer pour orner le char de la fête de la déesse Raison. A cette époque, la majorité des Bayeusains n'y attachait aucune importance et ne la considérait que comme un vieux morceau de toile à employer à tout usage![p. 15]En 1803, Napoléon, alors premier consul, préparait à Boulogne une expédition contre l'Angleterre; il voulut alors connaître cette Tapisserie. Sur sa demande, elle fut transportée à Paris et exposée au Musée Napoléon. Le DrBruce et M. Fowke racontent que le Premier Consul vint la voir et sembla particulièrement frappé par la partie qui représente Harold sur son trône, effrayé de l'apparition de la comète, qui, dans l'opinion populaire, présageait sa défaite. Or, à cette époque, une autre comète se montrait dans le midi de la France, elle pouvait donner l'occasion de conclure que l'expédition de Boulogne était menacée d'un semblable désastre11. Sans nous arrêter à ce récit dont l'authenticité semble discutable,[p. 16]constatons que l'exposition de la Tapisserie à Paris consacra l'importance de ce document. Le directeur général des musées, Denon, fit rédiger un catalogue explicatif sous ce titre: « Note historique sur la Tapisserie brodée de la reine Mathilde, épouse de Guillaume le Conquérant ».De son côté le théâtre du Vaudeville joua un à-propos en un acte,La Tapisserie de la reine Mathilde. Les auteurs Barré, Radet et Desfontaines y montraient cette princesse partageant son temps, en l'absence de son mari, entre la prière et ce travail, qui célébrait ses exploits.A la fin de l'exposition, bien des personnes demandaient que ce trésor restât à Paris, mais il fut renvoyé à Bayeux avec cette lettre, adressée au sous-préfet de l'arrondissement:« Citoyen,Je vous renvoie la Tapisserie brodée par la reine Mathilde, épouse de Guillaume le Conquérant. Le Premier Consul a vu avec intérêt ce précieux monument de notre histoire; il a applaudi aux soins que les habitants de la ville de Bayeux ont apportés à sa conservation. Il m'a chargé de leur témoigner toute sa satisfaction, et de leur en confier encore le dépôt. Invitez-les donc, citoyen, à apporter de nouveaux soins à la conservation de ce fragile monument, qui retrace une des actions les plus mémorables de la nation française, et consacre pareillement le souvenir de la fierté et du courage de nos aïeux. J'ai l'honneur de vous saluer. »Denon.Dans une délibération qui suivit l'envoi de cette lettre, la municipalité déclara qu'en « recevant cet antique[p. 17]monument des mains du héros qui veillait aux destinées ce de la France, il acquérait un nouveau lustre à ses yeux; qu'elle mettait le plus haut prix au témoignage flatteur du Premier Consul envers les habitants de Bayeux et à l'honorable confiance qu'il leur accordait »12.On ordonna alors que la Tapisserie serait exposée à la bibliothèque du collège, en recommandant au directeur de veiller avec le plus grand soin à sa conservation, sous la direction du maire.On décida en outre, en souvenir de l'ancien usage, de l'exposer chaque année, pendant une quinzaine de jours, dans l'église paroissiale, à l'époque de la belle saison; mais aucun document ne permet d'affirmer que cette dernière décision ait été exécutée. Elle a dû rester lettre morte.L'exposition à Paris avait de nouveau attiré l'attention sur la Tapisserie, et la discussion sur son âge recommença. En 1812, un professeur de l'université de Caen, l'abbé de la Rue13, reprit la thèse de Lyttleton, en soutenant que la Tapisserie n'était pas l'œuvre de Mathilde, femme du Conquérant, mais de l'autre Mathilde, sa petite-fille. Son mémoire fut traduit en anglais et annoté par Francis Douce14.A cette époque, la Tapisserie, transportée du collège à l'hôtel de ville, était placée sur un cylindre; pour la montrer aux visiteurs, on la déroulait en l'enroulant sur un autre, que Hudson Gurney compare à ceux qu'on[p. 18]voit à la margelle des puits, pour monter et descendre les seaux15.Aussi, en 1814, était-elle dans un piteux état, sur le point d'être détruite par les frottements successifs. Les extrémités avaient particulièrement souffert: bien des figures avaient disparu, et ce régime barbare devait se perpétuer jusqu'en 1842!En 1816, le chapitre de la cathédrale demanda la restitution de la Tapisserie, qui avait toujours été sa propriété incontestée avant la Révolution. La municipalité refusa de la rendre, alléguant qu'elle appartenait désormais à la ville, dont les représentants avaient assuré sa conservation.A la même époque, la Société des Antiquaires de Londres envoyait à Bayeux Charles Stothard, artiste distingué, avec mission de prendre le dessin de la Tapisserie; son travail, qui nécessita deux ans d'efforts, a été publié dans lesVetusta Monumenta. A son voyage se rattache un incident diversement raconté. Un ou deux petits morceaux de la Tapisserie furent enlevés, soit, comme le dit M. Fowke16, pour satisfaire un désir de la Société des Antiquaires de Londres, soit par la fantaisie de Mme Stothard17.Le morceau, qui était arrivé au British Museum, a été restitué en 1873, par ses administrateurs qui voulaient remercier la municipalité de la bienveillance avec laquelle avaient été accueillis les artistes chargés de photographier la Tapisserie. On ne put remettre à sa place le précieux fragment, car un habile restaurateur avait réparé le dégât. Mais on l'a exposé au-dessus des vitrines[p. 19]à l'endroit où il avait été enlevé, pour attester la gratitude de la ville de Bayeux.De retour à Londres, Stothard donnait son sentiment sur ce monument, qu'il avait eu tout le temps d'étudier à loisir, dans ses moindres détails; il se montrait aussi convaincu que possible de l'ancienneté de la Tapisserie.De son côté, Amyot appuyait ces conclusions et réfutait les arguments, par lesquels l'abbé de la Rue avait tenté de l'attribuer au règne de Henri Ierd'Angleterre.Quand, en 1827, la duchesse d'Angoulême passa par Bayeux, au cours de son voyage en Normandie, on exposa momentanément la Tapisserie au Tribunal, où la princesse vint la visiter.Cependant on ne cessait de discuter sur son origine. En 1836, Bolton Gorney18reprenait la thèse de Lyttleton et de l'abbé de la Rue. Il invoquait le motFranciqu'on trouve dans les inscriptions, et en concluait, à tort, que la Tapisserie ne pouvait être antérieure à 1206, date de la réunion de la Normandie à la couronne de France; mais il est certain que, dès le XIesiècle, ce nom s'appliquait à tous les habitants de la Gaule par opposition aux peuples d'origine étrangère19. Du reste, dans l'armée de Guillaume, il y avait beaucoup de combattants non originaires de la Normandie; toutes les provinces de France, surtout celles du Nord-Ouest, en avaient fourni. On peut[p. 20]notamment citer, parmi les chevaliers les plus en vue, Eustache de Boulogne, à qui fut confié l'étendard envoyé par le Pape et qui est représenté sur la Tapisserie (Pl. VIII, no64). Le motFrancipouvait, seul dans sa généralité, comprendre tous les combattants de cette armée.De temps à autre les autorités et les savants se préoccupaient de la Tapisserie. Il résulte du registre des délibérations qu'en 1825, le Conseil municipal de Bayeux chercha un local convenable pour son exposition permanente. Mais les assemblées sont lentes à prendre les résolutions, même les plus urgentes!L'année suivante, Spencer Smith appelait l'attention de la Société française pour la conservation des monuments historiques, sur la façon dont la Tapisserie de la reine Mathilde était montrée aux visiteurs; et, en 1840, laRevue anglo-françaiseproposait la nomination d'une commission, composée de savants de France et d'Angleterre, pour rechercher les moyens de l'exposer sans la détériorer.Probablement après s'être entendu avec l'auteur de l'article, le maire de Bayeux, de Fontenelle, nomma une commission d'archéologues, composée par moitié de savants anglais et de savants français pour prononcer en dernier ressort sur l'âge de la Tapisserie20; mais il ne semble pas qu'elle se soit jamais réunie. En cette même année, le Président Pezet faisant au Conseil municipal un rapport sur les moyens de la conserver, annonçait que le travail de maçonnerie était terminé, et que la menuiserie était commencée.Le grand archéologue normand, de Caumont, ne pouvait[p. 21]assister en témoin indifférent aux discussions relatives à la date de la Tapisserie, ce joyau de sa ville natale. En 1841, dans une communication à l'Institut des Provinces, il réfutait les observations de Bolton Corney et de l'abbé de la Rue, et proclamait l'antiquité de la Tapisserie21.Enfin, en 1842, la Tapisserie fut installée au rez-de-chaussée de la bibliothèque, place du Château, et confiée aux soins du bibliothécaire de la ville. C'était alors Édouard Lambert. Sous sa direction, fut entreprise une importante restauration des parties, qui avaient le plus souffert du temps et du frottement sur les cylindres d'exposition. On tint compte de tous les éléments pouvant donner des renseignements, des trous laissés par les aiguilles, des parcelles de laine qui y restaient attachées, ainsi que des dessins antérieurement publiés notamment par Montfaucon et Stothard. Depuis, la Tapisserie fut exposée au public sauf pendant quelques mois de 1870-1871, au moment où l'armée prussienne menaçait la Normandie. On crut devoir alors prendre des précautions pour mettre ce trésor en sûreté. On l'enferma soigneusement dans une caisse cylindrique en zinc, et on la dissimula dans une cachette. Après cette alerte, la Tapisserie reprit sa place au rez-de-chaussée de la bibliothèque de la ville. Des traces d'humidité s'étant manifestées dans l'immeuble, on décida de la transférer au premier étage de l'ancien Palais épiscopal désaffecté. Elle y est depuis le 1eravril 191322, et si cette installation n'est pas encore parfaite, si la moitié de la Tapisserie ne reçoit qu'une lumière insuffisante, il y a, pourtant, un progrès incontestable,[p. 22]et cette nouvelle salle est très supérieure à l'ancienne. Jamais la Tapisserie n'a reçu autant de visiteurs. Si tous savaient les vicissitudes par lesquelles elle a passé, ils ne manqueraient pas de s'écrier avec Théophile Gautier:« Quelle chose singulière, lorsque tant d'édifices si solides se sont écroulés, que cette frêle bande de toile soit parvenue jusqu'à nous intacte à travers les siècles, les révolutions, les vicissitudes de toutes sortes. Un bout de canevas a vécu huit cents ans! »On ne peut s'empêcher de reconnaître que depuis un demi-siècle, chaque année a vu grandir l'intérêt qu'on accorde universellement à la Tapisserie et s'accroître son succès. On ne conteste pas qu'il est impossible d'étudier son époque sans la consulter et sans lui demander de précieux renseignements. Toutes les bibliothèques, toutes les grandes collections d'instruction publique ont tenu à en avoir la reproduction. On en vend chaque année des milliers d'exemplaires. En même temps elle ne cesse d'être l'objet de sérieuses études. En France, MM. Jules Comte23, Émile Travers24, Marignan25, Lanore26, Lefebvre des Nouettes27, Campion28, Anquetil29, lui ont consacré de très intéressants travaux. A l'étranger,[p. 23]M. Fooke30a écrit la notice la plus complète et la plus ingénieuse et M. Steenstrup31en a donné un excellent guide aux visiteurs du musée de Frederiksborg, où une photographie est exposée. Freeman d'accord avec Augustin Thierry a rendu le plus complet hommage à sa valeur historique dans sa remarquable histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands. Enfin, en 1914, M. Hilaire Belloc publiait à Londres une nouvelle étude de la Tapisserie32.Mais on n'a pu se mettre d'accord sur les questions qu'elle soulève. Les polémiques continuent sur la date de la Tapisserie et sur son auteur; le plus grand nombre l'attribue à Odon, sans tenir compte de la tradition constatée par Montfaucon en 1729, et qui, en dépit des attaques, continue à l'attribuer à la reine Mathilde.On discute toujours sa date; Émile Travers pense que Odon ne l'a commandée qu'après la mort de Guillaume le Conquérant, 1087. M. Marignan, qui a renouvelé la thèse, veut qu'elle n'ait été conçue et exécutée que dans la seconde moitié du XIIesiècle.Nous aurons à étudier ces divers systèmes.
HISTOIRE DE LA TAPISSERIE
Parmi les curiosités qui amènent chaque année tant de touristes à Bayeux, il faut mettre au premier rang, même avant son admirable cathédrale, cette ancienne tenture, universellement connue sous le nom de TAPISSERIE DE LA REINEMATHILDE.
Cette tenture est longue de 70m,34, et large de 0m,50. Pour en faciliter l'exposition, on l'a montée sur une toile plus forte et plus large d'environ 0m,40. Quelle est l'époque de ce travail? M. Fowke7est disposé à le croire très ancien. Mais il semble qu'on puisse le fixer à 1730: M. Anquetil8a trouvé dans les archives une mention constatant que l'extrémité de la Tapisserie commençait alors à se gâter et que, pour éviter la perte d'un morceau aussi digne d'être conservé, le chapitre de l'église prit la résolution de le faire doubler, et de faire déposer dans ses archives une copie des inscriptions qu'il contient.
La tenture est divisée en trois bandes superposées. Au milieu sont des scènes historiques, avec de brèves inscriptions latines, précisant le nom et les actes des[p. 11]personnages représentés. Lorsque le sujet réclame un plus large développement, la scène se continue dans les bordures, occupées d'ordinaire par des animaux, des scènes de la vie champêtre, des illustrations des fables d'Esope, qui, par-ci, par-là, semblent choisies pour compléter le sujet, ou lui donner sa vraie signification. Nous les avons soigneusement notées. Nous pensons que les autres fables et les animaux affrontés ne sont là que pour l'ornement de la bordure.
La Tapisserie contient la représentation de:626 personnages,190 chevaux et mulets,35 chiens,506 animaux divers,37 vaisseaux,33 constructions et édifices,37 arbres ou groupes d'arbres.
Quand on est en présence de la Tapisserie, on ne peut s'empêcher de se demander par quel heureux concours de circonstances, par quel miracle, un monument aussi fragile, a pu être conservé pendant huit siècles, et la surprise augmente quand on tient compte des vicissitudes de la ville et de l'église où il était conservé!
C'est d'abord l'incendie de Bayeux, en 1105, par Henri Ier, roi d'Angleterre, si on admet avec nous, que la Tapisserie existait déjà à cette époque. Nouvel incendie en 1139, et alors le désastre fut tel qu'il nécessita la reconstruction de la cathédrale de 1077, et son remplacement par les parties anciennes du merveilleux édifice que nous admirons aujourd'hui.
[p. 12]Puis vint la guerre de cent ans, au cours de laquelle Bayeux changea maintes fois de maître, et fut tantôt français, tantôt anglais.
Quelle que fut l'importance de ces divers désastres, il est certain que d'autres objets aussi fragiles leur ont survécu, ainsi que nous l'atteste l'inventaire que le chapitre de la cathédrale fit faire, en 1476, et qui mentionne, en effet, que le trésor conservait alors les manteaux que portaient, le jour de leur mariage, le duc Guillaume et la princesse Mathilde.
Cet inventaire est le plus ancien document qui nous parle de la Tapisserie. La mention est très courte: « Une tente très longue et étroite de telle à broderie de ymages et escripteaux faisans représentation du conquest d'Angleterre, laquelle est tendue environ la nef de l'église, le jour et par les octaves des Reliques. »
Cette fête était alors célébrée le 1erjuillet. L'exposition commençait la veille de la Saint-Jean et durait jusqu'au 14 juillet, jour anniversaire de la dédicace ou de la consécration, en 1077, de la cathédrale construite par l'évêque Odon, frère du Conquérant.
La Tapisserie devait encore avoir bien des vicissitudes. Au cours des guerres de religion qui, au XVIesiècle, désolèrent la Normandie, les Protestants pillèrent le trésor et s'emparèrent d'une autre tapisserie du chapitre, composée « de draps de diverses couleurs, attachés l'un à l'autre, et coulant sur une corde », et qui était destinée à l'ornement du chœur, les jours de fêtes solennelles.
Jusqu'au XVIIIesiècle, la Tapisserie ne semble plus avoir d'histoire; on l'exposait périodiquement pour se conformer à l'usage, mais on y attachait si peu d'importance que c'est à peine si Béziers, un des historiens de Bayeux à cette époque, mentionne brièvement son existence.
[p. 13]C'est en 1724, qu'on commença à s'y intéresser comme à un sérieux document de notre histoire nationale. Un membre de l'Académie, Lancelot, ayant trouvé le dessin d'une faible partie de cette Tapisserie, dans la collection d'un de ses amis, Foucault, ancien gouverneur de la Normandie, le signala à ses collègues, mais aucune mention d'origine n'accompagnait le dessin. On ne savait quel était le modèle, sculpture? peinture? tapisserie? On se perdait en conjectures; les demandes de renseignements adressées à Caen restaient sans réponse, si bien que Lancelot finit par admettre, comme l'hypothèse la plus vraisemblable, que le dessin avait été pris à Saint-Etienne de Caen, sur le tombeau de Guillaume le Conquérant, détruit par les protestants en 1562!
Mais l'attention des savants était définitivement éveillée. Le P. Dom Bernard de Montfaucon, qui avait publié le dessin de Foucault dans le premier volume de sesMonuments de la Monarchie Françoise(1729), finit par apprendre l'existence à Bayeux de la Tapisserie. Il la fit dessiner et la donna tout entière dans le tome II de son ouvrage (1730). Alors Lancelot, après avoir fait contrôler l'exactitude des inscriptions, présenta à l'académie une nouvelle communication, qui contient une étude très remarquable de ce document et en signale toute la valeur9.
Dès lors, la Tapisserie est connue du monde savant.
Un membre de la Société des antiquaires de Londres, Smart Le Thieullier en fait une intéressante étude, que publiera Ducarel. Ce savant, en 1767, au cours du[p. 14]voyage où il recueillit les éléments de son ouvrage sur les antiquités anglo-normandes, vit notre Tapisserie exposée dans la cathédrale, et il constata qu'elle occupait toute la nef.
C'est à cette époque que commencèrent les discussions sur son ancienneté et sa valeur historique.
Lyttleton10fut le premier à l'attribuer à cette autre Mathilde, fille d'Henri Ierd'Angleterre, épouse de l'empereur d'Allemagne Henri V, et qui mourut en 1167.
Il semble que, devenue célèbre, la conservation de la Tapisserie était pour toujours assurée; néanmoins elle courut, en 1792, un des plus graves périls auxquels elle ait jamais été exposée. Les volontaires de Bayeux partaient défendre la France envahie, et pour protéger contre les intempéries leurs bagages entassés sur un chariot, on les avait couverts avec cette précieuse Tapisserie, trouvée dans la sacristie de la cathédrale. Le convoi allait partir quand un membre de l'administration du district, Leforestier, la fit enlever et remplacer par de vraies toiles à bâche. Puis pour la soustraire à tout nouveau péril il la conserva, pendant quelque temps, dans sa demeure. Alors plusieurs hommes éclairés, Moisson de Vaux, J.-B.-G. Delaunay, ancien député aux Etats Généraux, Bouisset, qui devint professeur de rhétorique au lycée de Caen, et Le Brisoys-Surmont, avocat, se firent les défenseurs de la Tapisserie. C'est leur énergique intervention qui empêcha de la lacérer pour orner le char de la fête de la déesse Raison. A cette époque, la majorité des Bayeusains n'y attachait aucune importance et ne la considérait que comme un vieux morceau de toile à employer à tout usage!
[p. 15]En 1803, Napoléon, alors premier consul, préparait à Boulogne une expédition contre l'Angleterre; il voulut alors connaître cette Tapisserie. Sur sa demande, elle fut transportée à Paris et exposée au Musée Napoléon. Le DrBruce et M. Fowke racontent que le Premier Consul vint la voir et sembla particulièrement frappé par la partie qui représente Harold sur son trône, effrayé de l'apparition de la comète, qui, dans l'opinion populaire, présageait sa défaite. Or, à cette époque, une autre comète se montrait dans le midi de la France, elle pouvait donner l'occasion de conclure que l'expédition de Boulogne était menacée d'un semblable désastre11. Sans nous arrêter à ce récit dont l'authenticité semble discutable,[p. 16]constatons que l'exposition de la Tapisserie à Paris consacra l'importance de ce document. Le directeur général des musées, Denon, fit rédiger un catalogue explicatif sous ce titre: « Note historique sur la Tapisserie brodée de la reine Mathilde, épouse de Guillaume le Conquérant ».
De son côté le théâtre du Vaudeville joua un à-propos en un acte,La Tapisserie de la reine Mathilde. Les auteurs Barré, Radet et Desfontaines y montraient cette princesse partageant son temps, en l'absence de son mari, entre la prière et ce travail, qui célébrait ses exploits.
A la fin de l'exposition, bien des personnes demandaient que ce trésor restât à Paris, mais il fut renvoyé à Bayeux avec cette lettre, adressée au sous-préfet de l'arrondissement:« Citoyen,
Je vous renvoie la Tapisserie brodée par la reine Mathilde, épouse de Guillaume le Conquérant. Le Premier Consul a vu avec intérêt ce précieux monument de notre histoire; il a applaudi aux soins que les habitants de la ville de Bayeux ont apportés à sa conservation. Il m'a chargé de leur témoigner toute sa satisfaction, et de leur en confier encore le dépôt. Invitez-les donc, citoyen, à apporter de nouveaux soins à la conservation de ce fragile monument, qui retrace une des actions les plus mémorables de la nation française, et consacre pareillement le souvenir de la fierté et du courage de nos aïeux. J'ai l'honneur de vous saluer. »Denon.
Dans une délibération qui suivit l'envoi de cette lettre, la municipalité déclara qu'en « recevant cet antique[p. 17]monument des mains du héros qui veillait aux destinées ce de la France, il acquérait un nouveau lustre à ses yeux; qu'elle mettait le plus haut prix au témoignage flatteur du Premier Consul envers les habitants de Bayeux et à l'honorable confiance qu'il leur accordait »12.
On ordonna alors que la Tapisserie serait exposée à la bibliothèque du collège, en recommandant au directeur de veiller avec le plus grand soin à sa conservation, sous la direction du maire.
On décida en outre, en souvenir de l'ancien usage, de l'exposer chaque année, pendant une quinzaine de jours, dans l'église paroissiale, à l'époque de la belle saison; mais aucun document ne permet d'affirmer que cette dernière décision ait été exécutée. Elle a dû rester lettre morte.
L'exposition à Paris avait de nouveau attiré l'attention sur la Tapisserie, et la discussion sur son âge recommença. En 1812, un professeur de l'université de Caen, l'abbé de la Rue13, reprit la thèse de Lyttleton, en soutenant que la Tapisserie n'était pas l'œuvre de Mathilde, femme du Conquérant, mais de l'autre Mathilde, sa petite-fille. Son mémoire fut traduit en anglais et annoté par Francis Douce14.
A cette époque, la Tapisserie, transportée du collège à l'hôtel de ville, était placée sur un cylindre; pour la montrer aux visiteurs, on la déroulait en l'enroulant sur un autre, que Hudson Gurney compare à ceux qu'on[p. 18]voit à la margelle des puits, pour monter et descendre les seaux15.
Aussi, en 1814, était-elle dans un piteux état, sur le point d'être détruite par les frottements successifs. Les extrémités avaient particulièrement souffert: bien des figures avaient disparu, et ce régime barbare devait se perpétuer jusqu'en 1842!
En 1816, le chapitre de la cathédrale demanda la restitution de la Tapisserie, qui avait toujours été sa propriété incontestée avant la Révolution. La municipalité refusa de la rendre, alléguant qu'elle appartenait désormais à la ville, dont les représentants avaient assuré sa conservation.
A la même époque, la Société des Antiquaires de Londres envoyait à Bayeux Charles Stothard, artiste distingué, avec mission de prendre le dessin de la Tapisserie; son travail, qui nécessita deux ans d'efforts, a été publié dans lesVetusta Monumenta. A son voyage se rattache un incident diversement raconté. Un ou deux petits morceaux de la Tapisserie furent enlevés, soit, comme le dit M. Fowke16, pour satisfaire un désir de la Société des Antiquaires de Londres, soit par la fantaisie de Mme Stothard17.
Le morceau, qui était arrivé au British Museum, a été restitué en 1873, par ses administrateurs qui voulaient remercier la municipalité de la bienveillance avec laquelle avaient été accueillis les artistes chargés de photographier la Tapisserie. On ne put remettre à sa place le précieux fragment, car un habile restaurateur avait réparé le dégât. Mais on l'a exposé au-dessus des vitrines[p. 19]à l'endroit où il avait été enlevé, pour attester la gratitude de la ville de Bayeux.
De retour à Londres, Stothard donnait son sentiment sur ce monument, qu'il avait eu tout le temps d'étudier à loisir, dans ses moindres détails; il se montrait aussi convaincu que possible de l'ancienneté de la Tapisserie.
De son côté, Amyot appuyait ces conclusions et réfutait les arguments, par lesquels l'abbé de la Rue avait tenté de l'attribuer au règne de Henri Ierd'Angleterre.
Quand, en 1827, la duchesse d'Angoulême passa par Bayeux, au cours de son voyage en Normandie, on exposa momentanément la Tapisserie au Tribunal, où la princesse vint la visiter.
Cependant on ne cessait de discuter sur son origine. En 1836, Bolton Gorney18reprenait la thèse de Lyttleton et de l'abbé de la Rue. Il invoquait le motFranciqu'on trouve dans les inscriptions, et en concluait, à tort, que la Tapisserie ne pouvait être antérieure à 1206, date de la réunion de la Normandie à la couronne de France; mais il est certain que, dès le XIesiècle, ce nom s'appliquait à tous les habitants de la Gaule par opposition aux peuples d'origine étrangère19. Du reste, dans l'armée de Guillaume, il y avait beaucoup de combattants non originaires de la Normandie; toutes les provinces de France, surtout celles du Nord-Ouest, en avaient fourni. On peut[p. 20]notamment citer, parmi les chevaliers les plus en vue, Eustache de Boulogne, à qui fut confié l'étendard envoyé par le Pape et qui est représenté sur la Tapisserie (Pl. VIII, no64). Le motFrancipouvait, seul dans sa généralité, comprendre tous les combattants de cette armée.
De temps à autre les autorités et les savants se préoccupaient de la Tapisserie. Il résulte du registre des délibérations qu'en 1825, le Conseil municipal de Bayeux chercha un local convenable pour son exposition permanente. Mais les assemblées sont lentes à prendre les résolutions, même les plus urgentes!
L'année suivante, Spencer Smith appelait l'attention de la Société française pour la conservation des monuments historiques, sur la façon dont la Tapisserie de la reine Mathilde était montrée aux visiteurs; et, en 1840, laRevue anglo-françaiseproposait la nomination d'une commission, composée de savants de France et d'Angleterre, pour rechercher les moyens de l'exposer sans la détériorer.
Probablement après s'être entendu avec l'auteur de l'article, le maire de Bayeux, de Fontenelle, nomma une commission d'archéologues, composée par moitié de savants anglais et de savants français pour prononcer en dernier ressort sur l'âge de la Tapisserie20; mais il ne semble pas qu'elle se soit jamais réunie. En cette même année, le Président Pezet faisant au Conseil municipal un rapport sur les moyens de la conserver, annonçait que le travail de maçonnerie était terminé, et que la menuiserie était commencée.
Le grand archéologue normand, de Caumont, ne pouvait[p. 21]assister en témoin indifférent aux discussions relatives à la date de la Tapisserie, ce joyau de sa ville natale. En 1841, dans une communication à l'Institut des Provinces, il réfutait les observations de Bolton Corney et de l'abbé de la Rue, et proclamait l'antiquité de la Tapisserie21.
Enfin, en 1842, la Tapisserie fut installée au rez-de-chaussée de la bibliothèque, place du Château, et confiée aux soins du bibliothécaire de la ville. C'était alors Édouard Lambert. Sous sa direction, fut entreprise une importante restauration des parties, qui avaient le plus souffert du temps et du frottement sur les cylindres d'exposition. On tint compte de tous les éléments pouvant donner des renseignements, des trous laissés par les aiguilles, des parcelles de laine qui y restaient attachées, ainsi que des dessins antérieurement publiés notamment par Montfaucon et Stothard. Depuis, la Tapisserie fut exposée au public sauf pendant quelques mois de 1870-1871, au moment où l'armée prussienne menaçait la Normandie. On crut devoir alors prendre des précautions pour mettre ce trésor en sûreté. On l'enferma soigneusement dans une caisse cylindrique en zinc, et on la dissimula dans une cachette. Après cette alerte, la Tapisserie reprit sa place au rez-de-chaussée de la bibliothèque de la ville. Des traces d'humidité s'étant manifestées dans l'immeuble, on décida de la transférer au premier étage de l'ancien Palais épiscopal désaffecté. Elle y est depuis le 1eravril 191322, et si cette installation n'est pas encore parfaite, si la moitié de la Tapisserie ne reçoit qu'une lumière insuffisante, il y a, pourtant, un progrès incontestable,[p. 22]et cette nouvelle salle est très supérieure à l'ancienne. Jamais la Tapisserie n'a reçu autant de visiteurs. Si tous savaient les vicissitudes par lesquelles elle a passé, ils ne manqueraient pas de s'écrier avec Théophile Gautier:
« Quelle chose singulière, lorsque tant d'édifices si solides se sont écroulés, que cette frêle bande de toile soit parvenue jusqu'à nous intacte à travers les siècles, les révolutions, les vicissitudes de toutes sortes. Un bout de canevas a vécu huit cents ans! »
On ne peut s'empêcher de reconnaître que depuis un demi-siècle, chaque année a vu grandir l'intérêt qu'on accorde universellement à la Tapisserie et s'accroître son succès. On ne conteste pas qu'il est impossible d'étudier son époque sans la consulter et sans lui demander de précieux renseignements. Toutes les bibliothèques, toutes les grandes collections d'instruction publique ont tenu à en avoir la reproduction. On en vend chaque année des milliers d'exemplaires. En même temps elle ne cesse d'être l'objet de sérieuses études. En France, MM. Jules Comte23, Émile Travers24, Marignan25, Lanore26, Lefebvre des Nouettes27, Campion28, Anquetil29, lui ont consacré de très intéressants travaux. A l'étranger,[p. 23]M. Fooke30a écrit la notice la plus complète et la plus ingénieuse et M. Steenstrup31en a donné un excellent guide aux visiteurs du musée de Frederiksborg, où une photographie est exposée. Freeman d'accord avec Augustin Thierry a rendu le plus complet hommage à sa valeur historique dans sa remarquable histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands. Enfin, en 1914, M. Hilaire Belloc publiait à Londres une nouvelle étude de la Tapisserie32.
Mais on n'a pu se mettre d'accord sur les questions qu'elle soulève. Les polémiques continuent sur la date de la Tapisserie et sur son auteur; le plus grand nombre l'attribue à Odon, sans tenir compte de la tradition constatée par Montfaucon en 1729, et qui, en dépit des attaques, continue à l'attribuer à la reine Mathilde.
On discute toujours sa date; Émile Travers pense que Odon ne l'a commandée qu'après la mort de Guillaume le Conquérant, 1087. M. Marignan, qui a renouvelé la thèse, veut qu'elle n'ait été conçue et exécutée que dans la seconde moitié du XIIesiècle.
Nous aurons à étudier ces divers systèmes.