CHAPITRE VII

[p. 174]CHAPITRE VIICHATEAUX FORTSUn chanoine d'Ypres, archidiacre de Thérouanne, Jean de Colmieu, a laissé un texte précieux, qui nous fait connaître ce qu'étaient les châteaux féodaux à la fin du XIeet au commencement du XIIesiècle. « Les seigneurs, dit-il, élèvent aussi haut que possible unmonticule de terre rapportée; ils l'entourent d'un fossé d'une largeur considérable et d'une effrayante profondeur. Sur le bord intérieur du fossé, ils plantent une palissade de pièces de bois équarries et fortement liées entre elles qui équivaut à un mur; s'il leur est possible, ils soutiennent cette palissade par des tours élevées de place en place. Au sommet de ce monticule, ils bâtissent une demeure ou plutôt une citadelle, d'où la vue se porte de tous côtés également. On ne peut arriver à la porte que par un pont qui, jeté sur le fossé et porté par des piliers accouplés, part du point le plus bas au delà du fossé, et s'élève graduellement jusqu'à ce qu'il atteigne le sommet du monticule et la porte de la demeure d'où le Maître voit le domaine tout entier153. »Si après avoir lu ce texte, qui est loin d'être isolé, nous regardons les forteresses de la Tapisserie, Dol, Rennes, Bayeux et surtout Dinan, représenté avec plus de détails,[p. 175]nous retrouvons la motte herbée où picorent les volailles, où broutent les moutons, les larges fossés, les fortes palissades de bois, à l'abri desquels les défenseurs combattaient presque sans danger, si l'ennemi ne parvenait à y mettre le feu. La tentative d'incendie faite par les soldats de Guillaume semble bien avoir déterminé la reddition de Dinan.Les remparts de cette ville répondent pleinement aux récits de Jean de Colmieu. Ils sont fortifiés par des tours plus élevées, et au milieu de la baille, ou cour, qu'ils enserrent, s'élève le donjon. Un pont de bois jeté sur ce fossé profond donne accès dans la place.Ces forteresses de bois, toujours menacées d'incendie, ne donnaient pas aux combattants une sécurité suffisante. Elles n'ont été d'un emploi général qu'au XIesiècle; mais vers la seconde moitié de ce siècle, on voit apparaître les premières enceintes de pierre qui ne tardèrent pas à se généraliser. La présence dans notre Tapisserie de fortifications de bois est donc un nouvel élément de date.Par une exception unique ici, mais qui deviendra la règle vers la fin du XIIesiècle, nous avons une forteresse avec une enceinte, ou au moins une porte de pierre (Pl. II, n° 13). Du coût de cette construction, des difficultés de son exécution, de sa rareté même, on peut conclure qu'il ne s'agit pas d'une enceinte aussi étendue que celle d'une ville, mais de la résidence d'un seigneur, qui n'a reculé devant aucune dépense, pour aménager son domaine favori, et assurer sa sécurité en y accumulant les plus récents progrès de l'art militaire. Nous avons tenté de l'identifier en étudiant les tableaux de la Tapisserie154.

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CHATEAUX FORTS

Un chanoine d'Ypres, archidiacre de Thérouanne, Jean de Colmieu, a laissé un texte précieux, qui nous fait connaître ce qu'étaient les châteaux féodaux à la fin du XIeet au commencement du XIIesiècle. « Les seigneurs, dit-il, élèvent aussi haut que possible unmonticule de terre rapportée; ils l'entourent d'un fossé d'une largeur considérable et d'une effrayante profondeur. Sur le bord intérieur du fossé, ils plantent une palissade de pièces de bois équarries et fortement liées entre elles qui équivaut à un mur; s'il leur est possible, ils soutiennent cette palissade par des tours élevées de place en place. Au sommet de ce monticule, ils bâtissent une demeure ou plutôt une citadelle, d'où la vue se porte de tous côtés également. On ne peut arriver à la porte que par un pont qui, jeté sur le fossé et porté par des piliers accouplés, part du point le plus bas au delà du fossé, et s'élève graduellement jusqu'à ce qu'il atteigne le sommet du monticule et la porte de la demeure d'où le Maître voit le domaine tout entier153. »

Si après avoir lu ce texte, qui est loin d'être isolé, nous regardons les forteresses de la Tapisserie, Dol, Rennes, Bayeux et surtout Dinan, représenté avec plus de détails,[p. 175]nous retrouvons la motte herbée où picorent les volailles, où broutent les moutons, les larges fossés, les fortes palissades de bois, à l'abri desquels les défenseurs combattaient presque sans danger, si l'ennemi ne parvenait à y mettre le feu. La tentative d'incendie faite par les soldats de Guillaume semble bien avoir déterminé la reddition de Dinan.

Les remparts de cette ville répondent pleinement aux récits de Jean de Colmieu. Ils sont fortifiés par des tours plus élevées, et au milieu de la baille, ou cour, qu'ils enserrent, s'élève le donjon. Un pont de bois jeté sur ce fossé profond donne accès dans la place.

Ces forteresses de bois, toujours menacées d'incendie, ne donnaient pas aux combattants une sécurité suffisante. Elles n'ont été d'un emploi général qu'au XIesiècle; mais vers la seconde moitié de ce siècle, on voit apparaître les premières enceintes de pierre qui ne tardèrent pas à se généraliser. La présence dans notre Tapisserie de fortifications de bois est donc un nouvel élément de date.

Par une exception unique ici, mais qui deviendra la règle vers la fin du XIIesiècle, nous avons une forteresse avec une enceinte, ou au moins une porte de pierre (Pl. II, n° 13). Du coût de cette construction, des difficultés de son exécution, de sa rareté même, on peut conclure qu'il ne s'agit pas d'une enceinte aussi étendue que celle d'une ville, mais de la résidence d'un seigneur, qui n'a reculé devant aucune dépense, pour aménager son domaine favori, et assurer sa sécurité en y accumulant les plus récents progrès de l'art militaire. Nous avons tenté de l'identifier en étudiant les tableaux de la Tapisserie154.


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