CHAPITRE X

[p. 194]CHAPITRE XQUI A FAIT FAIRE LA TAPISSERIE?C'est son exécution, immédiatement après les événements qu'elle représente, qui donne à la Tapisserie sa véritable valeur, et la classe parmi les documents historiques les plus précieux. Aussi avons-nous employé tous nos soins à préciser cette date. Il nous reste maintenant à rechercher quel est son auteur, c'est-à-dire, quel est le personnage qui en a conçu le projet, développé le plan, et surveillé l'exécution.Sans avoir, à beaucoup près, la même importance que la première, cette nouvelle question est encore intéressante, et elle a passionné plusieurs des savants qui s'en sont occupés.Dans le silence des textes, et avant de formuler aucune hypothèse, ou de s'abandonner aux conjectures sur un fait historique, sur l'origine d'un monument, on doit d'abord interroger la tradition, qui est assurément une des sources de l'histoire. Pour l'écarter, il faut la convaincre d'erreur, c'est-à-dire, démontrer qu'elle est en contradiction avec des faits absolument certains. Or, à Bayeux, on attribue la Tapisserie à la reine Mathilde, femme du Conquérant. Le Père Montfaucon constatait en 1730 l'existence de cette tradition, qui semblait alors[p. 195]immémoriale, et elle persiste encore aujourd'hui en dépit des critiques de certains érudits. Un peintre l'a consacrée par un tableau, représentant la reine brodant la Tapisserie, avec le concours des dames de son palais, et elle vient d'être proclamée à nouveau par les éditeurs des cartes postales.Nul ne soutient aujourd'hui que la reine Mathilde ait exécuté tout le travail de ses propres mains; mais il suffît, pour justifier la tradition176, qu'elle ait eu l'idée du travail, et ait dirigé les brodeuses auxquelles il était confié.Pour refuser d'admettre, même dans cette mesure, l'heureuse initiative de Mathilde, on se fonde sur le silence du plus ancien document qui fasse mention de la Tapisserie, l'Inventaire du mobilier de l'église Notre-Dame de Bayeux177, dressé en 1476, sous l'épiscopat de l'évêque Louis de Harcourt, où, après avoir longuement mentionné les deux manteaux que le duc Guillaume et la duchesse Mathilde portaient, d'après la tradition, lors de leur mariage, on ajoute dans un autre chapitre: «Itemune tente très longue et étroite de telle à broderie de ymages et escripteaulx, faisans représentation du conquest d'Angleterre, laquelle est tendue environ la nef de l'église, le jour et par les octaves des Reliques. »Il est vraisemblable que si, au XVesiècle, la tradition[p. 196]avait attribué cette Tapisserie à la reine Mathilde, l'inventaire l'aurait mentionné comme pour les manteaux. Aussi les critiques qui estiment que la Tapisserie n'a été commencée qu'après la mort de Guillaume ne manquent-ils pas de s'écrier: « Comment la Reine aurait-elle pu la faire faire, puisqu'alors elle était morte depuis longtemps. »Contre nous, qui pensons que la Tapisserie a été[p. 197]commencée aussitôt après la Conquête, on invoque le silence de l'inventaire, mais il faut reconnaître qu'il ne contredit pas formellement la tradition, qu'il ne fournit qu'un argument négatif; et peut-être est-il permis de remarquer que les commissaires du chapitre, qui ont décrit avec tant de soin les ornements d'or, les pierreries, les émaux, les orfrois qui ornaient les manteaux du duc et de la duchesse, se sont montrés beaucoup plus sobres de renseignements en ce qui concernait la Tapisserie, comme si les richesses des uns les avaient fascinés au point de leur faire oublier l'intérêt de l'autre. Cettetelle à escripteaulx, cette simple toile brodée de laine, dépourvue de tout ornement précieux, de joyaux, de pierreries, d'orfrois; cette pure vieillerie qu'on ne conserve et qu'on n'expose que par habitude, leur a-t-elle paru digne d'être attribuée à la femme du conquérant de l'Angleterre? Et cette observation doit être d'autant plus accueillie, que nous sommes au XVesiècle, à cette époque des riches étoffes, des broderies étincelantes, et qu'alors on ne semble pas s'être rendu compte de l'intérêt historique de la Tapisserie.M. Steenstrup, dans sa précieuse notice destinée aux visiteurs du musée de Frederiksborg178, admet l'ancienneté de la Tapisserie, mais pour fortifier l'argument tiré du silence de l'inventaire, il remarque qu'on n'y trouve aucune trace d'influence féminine; selon lui, si Mathilde l'avait commandée, elle s'y serait assuré une place plus ou moins importante; or elle n'en a aucune; elle n'assiste ni à la réception de Harold, ni au serment: elle ne prend part à aucune délibération. Les seules femmes représentées sont trois Anglo-Saxonnes.[p. 198]L'observation est-elle péremptoire? suffit-elle à démontrer que Mathilde, la femme dévouée, la grande admiratrice du génie de son mari, n'ait pas tenu à ce qu'il fût seul en évidence, lui, le seigneur, le duc, le roi, le héros? Ne doit-on pas aussi se délier desa priori, pour juger les époques reculées, surtout quand il s'agit d'apprécier la situation de la femme au XIesiècle, dans la famille en général et plus spécialement dans la famille de ce despote, toujours jaloux de son autorité, qu'était le Conquérant?Aucun texte ne permet de supposer que la Reine Mathilde ait joué un rôle, ou même ait assisté à l'un des événements que représente la Tapisserie. Dès lors pourquoi l'y faire figurer? D'autre part, la composition des scènes est toujours des plus sobres; on n'y trouve que les personnages strictement nécessaires; le dessinateur ne semble pas avoir jamais songé à une addition pour satisfaire l'amour-propre et la vanité d'un donateur.Ajoutons qu'au XIesiècle, la femme était loin d'avoir conquis la place qu'elle devait occuper à l'époque brillante du moyen âge. Ce n'est qu'au milieu du XIIesiècle qu'un mouvement dans ce sens commença à se manifester dans la littérature. Les progrès furent lents, et Luchaire, qui a étudié avec tant de succès cette époque, conclut que sous Philippe Auguste, plus d'un siècle après la confection de la Tapisserie, la femme était encore considérée comme un être inférieur, tant par son père que par son mari. Dès lors que peut valoir l'observation de M. Steenstrup?Et si nous prenons les œuvres d'imagination, les anciennes chansons de Geste, nous voyons la femme n'y[p. 199]occuper qu'une place aussi restreinte que possible. Elle n'y apparaît un instant que dans la mesure où sa présence est nécessaire au récit, comme la belle Aude dans la chanson de Roland. Aucun motif ne devait dès lors amener le dessinateur de la Tapisserie à y faire figurer la Reine Mathilde.On ne peut songer à faire honneur de l'exécution de la Tapisserie, et de cette attention pour la mémoire de Guillaume aux fils de ce prince. Leur vie a été trop absorbée par des événements trop souvent fâcheux, par des guerres presque continuelles, soit entre eux, soit avec leurs voisins, par des retraites, des voyages d'outre-mer, pour qu'ils aient eu la volonté et le temps d'imaginer et d'exécuter une entreprise qui a du coûter des années de travail assidu179. D'autre part, à cette époque, les Croisades occupaient toutes les imaginations, et faisaient oublier les prouesses passées. Si, alors, on avait songé à un travail analogue à la tenture de Bayeux, on aurait pris comme sujet ces luttes pour la délivrance du tombeau du Christ, qui passionnaient les esprits.Déjà en démontrant que la Tapisserie était contemporaine de la conquête, nous avons implicitement réfuté cette opinion, ainsi que celle qui l'attribue à cette autre Mathilde, fille d'Henri Ierd'Angleterre, qui épousa l'empereur Henri V, et mourut en 1167. Comment, d'ailleurs, cette princesse aurait-elle pu songer à faire don de cette Tapisserie à la cathédrale de Bayeux? La grande affaire de sa vie a été, comme on sait, sa lutte contre son cousin Etienne de Blois, qui avait obtenu le trône d'Angleterre, qu'elle ne cessa de revendiquer; et cette lutte, avec des fortunes diverses, se perpétua jusqu'à sa mort. Or, à cette époque,[p. 200]l'évêque de Bayeux était Philippe de Harcourt, un des amis les plus dévoués, un des plus puissants soutiens du roi d'Angleterre, qui l'avait choisi pour son chancelier! Comment admettre que cette princesse ait songé à faire un cadeau semblable à une cathédrale, dont le siège épiscopal était occupé par un tel adversaire180?Ces personnages écartés, qui donc a pu faire faire cette Tapisserie? Assurément un Normand, de l'entourage immédiat de Guillaume, un de ses amis, de ses compagnons les plus intimes, très au courant de tous les incidents de la Conquête et on a pensé à son frère utérin, Odon de Conteville, évêque de Bayeux. On ne pouvait mieux choisir. Intelligent, instruit, ami des arts, il devait apprécier une tenture qui l'associait à la gloire de son frère.Et si on cherche quelques détails qui légitiment cette désignation d'Odon comme instigateur de la Tapisserie, on ne manquera pas de remarquer que si le dessinateur de la Tapisserie ne signale pas toujours sa présence dans les inscriptions, il lui assigne d'ordinaire dans son dessin un rôle de première importance. C'est lui qui semble avoir les heureuses initiatives, notamment au grand conseil de Rouen (Pl. IV, n° 18), qui bénit le repas de l'armée (Pl. V, n° 49). Enfin c'est son énergique intervention qui empêcha la bataille de Hastings de devenir un désastre (Pl. VII, n° 62).D'autre part, par son côté moral, le sujet de la Tapisserie rentrait bien dans le cycle des enseignements qu'un évêque doit à son peuple. En effet, au lieu de représenter la conquête de l'Angleterre, incident profane, peu[p. 201]à sa place dans une église, elle montrait, comme nous l'avons vu, de quel terrible châtiment la justice divine avait puni le parjure de Harold. Il était donc naturel, que l'évêque de Bayeux fît faire ce travail pour l'ornement de sa cathédrale. La présence de Turold, de Wadard, de Vital qui semblent avoir été de samaisnie, confirme bien cette donnée181.Ajoutons que par sa dimension de 70m,34, la Tapisserie ne pouvait être employée qu'à la décoration d'une grande église, aucun palais ne présentant alors de salle assez vaste. D'autre part, son exposition au jour de la fête des Reliques, célébrée alors le 1erjuillet, jusqu'au jour anniversaire de la consécration de la cathédrale, a permis à d'éminents historiens182de supposer qu'Odon l'avait offerte à l'occasion de cette grande cérémonie, qui eut lieu le 14 juillet 1077. Les richesses qu'il avait reçues, en récompense de sa participation à la conquête, lui permettaient de faire cette dépense, tandis que le chapitre de la cathédrale, grevé par les frais de la construction, manquait certainement des ressources nécessaires.Voilà les raisons qui ont amené des historiens à attribuer à Odon l'honneur d'avoir conçu l'idée de la Tapisserie et de l'avoir fait exécuter; mais il faut reconnaître que cette opinion si ingénieuse, si séduisante qu'elle soit,[p. 202]ne repose sur aucune base certaine, ni sur l'Inventaire de 1476, ni sur aucun autre texte, ni sur une tradition.Un des historiens qui attribuent la Tapisserie à Odon, M. Émile Travers, pense qu'il ne la commandée qu'après la mort du Conquérant183. Cette date nous semble inadmissible. Qu'au lendemain de la conquête, alors qu'il était dans la joie du triomphe commun, comblé d'honneurs et de biens, créé comte de Kent, Odon ait commandé cette broderie qui célébrait la gloire de son illustre frère et aussi la sienne, rien de plus naturel. Mais l'accord des deux frères dura peu. L'histoire nous dit les difficultés de Guillaume avec ce vassal indiscipliné, qu'il fut obligé d'arrêter lui-même, en 1084, et de faire mettre en prison, en confisquant ses biens. Comment admettre que cet Odon, mis en liberté, trois ans après, à la mort de son frère, en septembre 1087, ait oublié subitement toute rancune, et célébré les exploits de celui qui avait si énergiquement réprimé son insubordination. Ce serait assurément bien invraisemblable avec un homme de son caractère. D'ailleurs nous savons que loin d'être corrigé par sa longue détention, Odon, impatient de toute autorité, ne tarda pas à se révolter contre son neveu Guillaume le Roux, qui dut le chasser de nouveau de l'Angleterre (1088).Nous avons résumé les principales objections élevées contre la tradition qui attribue la Tapisserie à Mathilde de Flandre, femme du Conquérant: aucune n'est péremptoire, aucune ne démontre que cette tradition soit erronée. Le silence de l'Inventaire du 1476 n'est qu'une[p. 203]preuve négative, il ne peut prévaloir contre une tradition constante, et nous estimons, en conséquence, qu'il faut continuer à donner à la tenture de Bayeux le nom deTapisserie de la Reine Mathilde.Ceci posé, nous ne sommes pas éloignés de croire que Mathilde, voulant faire exécuter ce travail et l'offrir à la cathédrale de Bayeux, ait communiqué son projet à l'évêque Odon, son beau-frère, qui était encore à cette époque l'ami et le conseiller de Guillaume, et que, d'un commun accord, ils en aient déterminé le plan et choisi les épisodes à retracer184.Quel qu'ait été l'inspirateur de la Tapisserie, comment en terminant, ne pas rendre un très spécial hommage à l'impartialité de ses tableaux? Certainement c'est un Normand, un de ceux qui ont été mêlés aux événements, soit directement comme Odon, qui, par ses conseils et son rôle dans la bataille, a sérieusement contribué au succès; soit, comme Mathilde, qui, partageant la vie de Guillaume et des autres chefs, a été initiée à leurs projets, a connu toutes les difficultés de l'expédition, nourri les mêmes espérances et partagé l'enivrement du triomphe. Néanmoins, il s'élève au-dessus de toutes les contingences et son exposé est fait avec toute la sérénité de l'histoire185.C'est un Normand, un vainqueur, mais assez généreux pour respecter les vaincus, pour ne pas avoir pour eux un mot de mépris, ou même de blâme, et pour rendre pleine justice au courage de Gyrth, de Lewine et de[p. 204]Harold, tombés glorieusement en défendant leur patrie. Et cet hommage est d'autant plus mérité que nous sommes au XIesiècle, à cette époque de violences, de luttes sans merci, et que le plan de la Tapisserie a été donné au lendemain même de la bataille, alors que la conquête était loin d'être complète, que la révolte était fréquente et que la lutte se continuait dans les provinces.

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QUI A FAIT FAIRE LA TAPISSERIE?

C'est son exécution, immédiatement après les événements qu'elle représente, qui donne à la Tapisserie sa véritable valeur, et la classe parmi les documents historiques les plus précieux. Aussi avons-nous employé tous nos soins à préciser cette date. Il nous reste maintenant à rechercher quel est son auteur, c'est-à-dire, quel est le personnage qui en a conçu le projet, développé le plan, et surveillé l'exécution.

Sans avoir, à beaucoup près, la même importance que la première, cette nouvelle question est encore intéressante, et elle a passionné plusieurs des savants qui s'en sont occupés.

Dans le silence des textes, et avant de formuler aucune hypothèse, ou de s'abandonner aux conjectures sur un fait historique, sur l'origine d'un monument, on doit d'abord interroger la tradition, qui est assurément une des sources de l'histoire. Pour l'écarter, il faut la convaincre d'erreur, c'est-à-dire, démontrer qu'elle est en contradiction avec des faits absolument certains. Or, à Bayeux, on attribue la Tapisserie à la reine Mathilde, femme du Conquérant. Le Père Montfaucon constatait en 1730 l'existence de cette tradition, qui semblait alors[p. 195]immémoriale, et elle persiste encore aujourd'hui en dépit des critiques de certains érudits. Un peintre l'a consacrée par un tableau, représentant la reine brodant la Tapisserie, avec le concours des dames de son palais, et elle vient d'être proclamée à nouveau par les éditeurs des cartes postales.

Nul ne soutient aujourd'hui que la reine Mathilde ait exécuté tout le travail de ses propres mains; mais il suffît, pour justifier la tradition176, qu'elle ait eu l'idée du travail, et ait dirigé les brodeuses auxquelles il était confié.

Pour refuser d'admettre, même dans cette mesure, l'heureuse initiative de Mathilde, on se fonde sur le silence du plus ancien document qui fasse mention de la Tapisserie, l'Inventaire du mobilier de l'église Notre-Dame de Bayeux177, dressé en 1476, sous l'épiscopat de l'évêque Louis de Harcourt, où, après avoir longuement mentionné les deux manteaux que le duc Guillaume et la duchesse Mathilde portaient, d'après la tradition, lors de leur mariage, on ajoute dans un autre chapitre: «Itemune tente très longue et étroite de telle à broderie de ymages et escripteaulx, faisans représentation du conquest d'Angleterre, laquelle est tendue environ la nef de l'église, le jour et par les octaves des Reliques. »

Il est vraisemblable que si, au XVesiècle, la tradition[p. 196]avait attribué cette Tapisserie à la reine Mathilde, l'inventaire l'aurait mentionné comme pour les manteaux. Aussi les critiques qui estiment que la Tapisserie n'a été commencée qu'après la mort de Guillaume ne manquent-ils pas de s'écrier: « Comment la Reine aurait-elle pu la faire faire, puisqu'alors elle était morte depuis longtemps. »

Contre nous, qui pensons que la Tapisserie a été[p. 197]commencée aussitôt après la Conquête, on invoque le silence de l'inventaire, mais il faut reconnaître qu'il ne contredit pas formellement la tradition, qu'il ne fournit qu'un argument négatif; et peut-être est-il permis de remarquer que les commissaires du chapitre, qui ont décrit avec tant de soin les ornements d'or, les pierreries, les émaux, les orfrois qui ornaient les manteaux du duc et de la duchesse, se sont montrés beaucoup plus sobres de renseignements en ce qui concernait la Tapisserie, comme si les richesses des uns les avaient fascinés au point de leur faire oublier l'intérêt de l'autre. Cettetelle à escripteaulx, cette simple toile brodée de laine, dépourvue de tout ornement précieux, de joyaux, de pierreries, d'orfrois; cette pure vieillerie qu'on ne conserve et qu'on n'expose que par habitude, leur a-t-elle paru digne d'être attribuée à la femme du conquérant de l'Angleterre? Et cette observation doit être d'autant plus accueillie, que nous sommes au XVesiècle, à cette époque des riches étoffes, des broderies étincelantes, et qu'alors on ne semble pas s'être rendu compte de l'intérêt historique de la Tapisserie.

M. Steenstrup, dans sa précieuse notice destinée aux visiteurs du musée de Frederiksborg178, admet l'ancienneté de la Tapisserie, mais pour fortifier l'argument tiré du silence de l'inventaire, il remarque qu'on n'y trouve aucune trace d'influence féminine; selon lui, si Mathilde l'avait commandée, elle s'y serait assuré une place plus ou moins importante; or elle n'en a aucune; elle n'assiste ni à la réception de Harold, ni au serment: elle ne prend part à aucune délibération. Les seules femmes représentées sont trois Anglo-Saxonnes.

[p. 198]L'observation est-elle péremptoire? suffit-elle à démontrer que Mathilde, la femme dévouée, la grande admiratrice du génie de son mari, n'ait pas tenu à ce qu'il fût seul en évidence, lui, le seigneur, le duc, le roi, le héros? Ne doit-on pas aussi se délier desa priori, pour juger les époques reculées, surtout quand il s'agit d'apprécier la situation de la femme au XIesiècle, dans la famille en général et plus spécialement dans la famille de ce despote, toujours jaloux de son autorité, qu'était le Conquérant?

Aucun texte ne permet de supposer que la Reine Mathilde ait joué un rôle, ou même ait assisté à l'un des événements que représente la Tapisserie. Dès lors pourquoi l'y faire figurer? D'autre part, la composition des scènes est toujours des plus sobres; on n'y trouve que les personnages strictement nécessaires; le dessinateur ne semble pas avoir jamais songé à une addition pour satisfaire l'amour-propre et la vanité d'un donateur.

Ajoutons qu'au XIesiècle, la femme était loin d'avoir conquis la place qu'elle devait occuper à l'époque brillante du moyen âge. Ce n'est qu'au milieu du XIIesiècle qu'un mouvement dans ce sens commença à se manifester dans la littérature. Les progrès furent lents, et Luchaire, qui a étudié avec tant de succès cette époque, conclut que sous Philippe Auguste, plus d'un siècle après la confection de la Tapisserie, la femme était encore considérée comme un être inférieur, tant par son père que par son mari. Dès lors que peut valoir l'observation de M. Steenstrup?

Et si nous prenons les œuvres d'imagination, les anciennes chansons de Geste, nous voyons la femme n'y[p. 199]occuper qu'une place aussi restreinte que possible. Elle n'y apparaît un instant que dans la mesure où sa présence est nécessaire au récit, comme la belle Aude dans la chanson de Roland. Aucun motif ne devait dès lors amener le dessinateur de la Tapisserie à y faire figurer la Reine Mathilde.

On ne peut songer à faire honneur de l'exécution de la Tapisserie, et de cette attention pour la mémoire de Guillaume aux fils de ce prince. Leur vie a été trop absorbée par des événements trop souvent fâcheux, par des guerres presque continuelles, soit entre eux, soit avec leurs voisins, par des retraites, des voyages d'outre-mer, pour qu'ils aient eu la volonté et le temps d'imaginer et d'exécuter une entreprise qui a du coûter des années de travail assidu179. D'autre part, à cette époque, les Croisades occupaient toutes les imaginations, et faisaient oublier les prouesses passées. Si, alors, on avait songé à un travail analogue à la tenture de Bayeux, on aurait pris comme sujet ces luttes pour la délivrance du tombeau du Christ, qui passionnaient les esprits.

Déjà en démontrant que la Tapisserie était contemporaine de la conquête, nous avons implicitement réfuté cette opinion, ainsi que celle qui l'attribue à cette autre Mathilde, fille d'Henri Ierd'Angleterre, qui épousa l'empereur Henri V, et mourut en 1167. Comment, d'ailleurs, cette princesse aurait-elle pu songer à faire don de cette Tapisserie à la cathédrale de Bayeux? La grande affaire de sa vie a été, comme on sait, sa lutte contre son cousin Etienne de Blois, qui avait obtenu le trône d'Angleterre, qu'elle ne cessa de revendiquer; et cette lutte, avec des fortunes diverses, se perpétua jusqu'à sa mort. Or, à cette époque,[p. 200]l'évêque de Bayeux était Philippe de Harcourt, un des amis les plus dévoués, un des plus puissants soutiens du roi d'Angleterre, qui l'avait choisi pour son chancelier! Comment admettre que cette princesse ait songé à faire un cadeau semblable à une cathédrale, dont le siège épiscopal était occupé par un tel adversaire180?

Ces personnages écartés, qui donc a pu faire faire cette Tapisserie? Assurément un Normand, de l'entourage immédiat de Guillaume, un de ses amis, de ses compagnons les plus intimes, très au courant de tous les incidents de la Conquête et on a pensé à son frère utérin, Odon de Conteville, évêque de Bayeux. On ne pouvait mieux choisir. Intelligent, instruit, ami des arts, il devait apprécier une tenture qui l'associait à la gloire de son frère.

Et si on cherche quelques détails qui légitiment cette désignation d'Odon comme instigateur de la Tapisserie, on ne manquera pas de remarquer que si le dessinateur de la Tapisserie ne signale pas toujours sa présence dans les inscriptions, il lui assigne d'ordinaire dans son dessin un rôle de première importance. C'est lui qui semble avoir les heureuses initiatives, notamment au grand conseil de Rouen (Pl. IV, n° 18), qui bénit le repas de l'armée (Pl. V, n° 49). Enfin c'est son énergique intervention qui empêcha la bataille de Hastings de devenir un désastre (Pl. VII, n° 62).

D'autre part, par son côté moral, le sujet de la Tapisserie rentrait bien dans le cycle des enseignements qu'un évêque doit à son peuple. En effet, au lieu de représenter la conquête de l'Angleterre, incident profane, peu[p. 201]à sa place dans une église, elle montrait, comme nous l'avons vu, de quel terrible châtiment la justice divine avait puni le parjure de Harold. Il était donc naturel, que l'évêque de Bayeux fît faire ce travail pour l'ornement de sa cathédrale. La présence de Turold, de Wadard, de Vital qui semblent avoir été de samaisnie, confirme bien cette donnée181.

Ajoutons que par sa dimension de 70m,34, la Tapisserie ne pouvait être employée qu'à la décoration d'une grande église, aucun palais ne présentant alors de salle assez vaste. D'autre part, son exposition au jour de la fête des Reliques, célébrée alors le 1erjuillet, jusqu'au jour anniversaire de la consécration de la cathédrale, a permis à d'éminents historiens182de supposer qu'Odon l'avait offerte à l'occasion de cette grande cérémonie, qui eut lieu le 14 juillet 1077. Les richesses qu'il avait reçues, en récompense de sa participation à la conquête, lui permettaient de faire cette dépense, tandis que le chapitre de la cathédrale, grevé par les frais de la construction, manquait certainement des ressources nécessaires.

Voilà les raisons qui ont amené des historiens à attribuer à Odon l'honneur d'avoir conçu l'idée de la Tapisserie et de l'avoir fait exécuter; mais il faut reconnaître que cette opinion si ingénieuse, si séduisante qu'elle soit,[p. 202]ne repose sur aucune base certaine, ni sur l'Inventaire de 1476, ni sur aucun autre texte, ni sur une tradition.

Un des historiens qui attribuent la Tapisserie à Odon, M. Émile Travers, pense qu'il ne la commandée qu'après la mort du Conquérant183. Cette date nous semble inadmissible. Qu'au lendemain de la conquête, alors qu'il était dans la joie du triomphe commun, comblé d'honneurs et de biens, créé comte de Kent, Odon ait commandé cette broderie qui célébrait la gloire de son illustre frère et aussi la sienne, rien de plus naturel. Mais l'accord des deux frères dura peu. L'histoire nous dit les difficultés de Guillaume avec ce vassal indiscipliné, qu'il fut obligé d'arrêter lui-même, en 1084, et de faire mettre en prison, en confisquant ses biens. Comment admettre que cet Odon, mis en liberté, trois ans après, à la mort de son frère, en septembre 1087, ait oublié subitement toute rancune, et célébré les exploits de celui qui avait si énergiquement réprimé son insubordination. Ce serait assurément bien invraisemblable avec un homme de son caractère. D'ailleurs nous savons que loin d'être corrigé par sa longue détention, Odon, impatient de toute autorité, ne tarda pas à se révolter contre son neveu Guillaume le Roux, qui dut le chasser de nouveau de l'Angleterre (1088).

Nous avons résumé les principales objections élevées contre la tradition qui attribue la Tapisserie à Mathilde de Flandre, femme du Conquérant: aucune n'est péremptoire, aucune ne démontre que cette tradition soit erronée. Le silence de l'Inventaire du 1476 n'est qu'une[p. 203]preuve négative, il ne peut prévaloir contre une tradition constante, et nous estimons, en conséquence, qu'il faut continuer à donner à la tenture de Bayeux le nom deTapisserie de la Reine Mathilde.

Ceci posé, nous ne sommes pas éloignés de croire que Mathilde, voulant faire exécuter ce travail et l'offrir à la cathédrale de Bayeux, ait communiqué son projet à l'évêque Odon, son beau-frère, qui était encore à cette époque l'ami et le conseiller de Guillaume, et que, d'un commun accord, ils en aient déterminé le plan et choisi les épisodes à retracer184.

Quel qu'ait été l'inspirateur de la Tapisserie, comment en terminant, ne pas rendre un très spécial hommage à l'impartialité de ses tableaux? Certainement c'est un Normand, un de ceux qui ont été mêlés aux événements, soit directement comme Odon, qui, par ses conseils et son rôle dans la bataille, a sérieusement contribué au succès; soit, comme Mathilde, qui, partageant la vie de Guillaume et des autres chefs, a été initiée à leurs projets, a connu toutes les difficultés de l'expédition, nourri les mêmes espérances et partagé l'enivrement du triomphe. Néanmoins, il s'élève au-dessus de toutes les contingences et son exposé est fait avec toute la sérénité de l'histoire185.

C'est un Normand, un vainqueur, mais assez généreux pour respecter les vaincus, pour ne pas avoir pour eux un mot de mépris, ou même de blâme, et pour rendre pleine justice au courage de Gyrth, de Lewine et de[p. 204]Harold, tombés glorieusement en défendant leur patrie. Et cet hommage est d'autant plus mérité que nous sommes au XIesiècle, à cette époque de violences, de luttes sans merci, et que le plan de la Tapisserie a été donné au lendemain même de la bataille, alors que la conquête était loin d'être complète, que la révolte était fréquente et que la lutte se continuait dans les provinces.


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