[p. 120]§ 2.— BORDURESLes tableaux de la vie de Harold et de Guillaume, que nous venons d'étudier, se déroulent entre deux bandes de broderies, qui les bordent en haut et en bas. A notre gauche une garniture analogue, formée de fleurons et d'entrelacs, complète un véritable encadrement. Aussitôt après, nous avons la scène désignée par l'inscriptionEdward rex(Pl. I, n° 1) où le roi d'Angleterre donne des instructions à deux de ses sujets. Cet encadrement nous montre que nous sommes au commencement de l'histoire qui va être représentée. Il devrait évidemment y en avoir un semblable à la fin. N'en trouvant pas, nous devons en conclure que nous n'avons pas la totalité des tableaux rêvés par l'artiste qui a fait le dessin: soit que le travail n'ait jamais été terminé, soit que la fin ait été détruite et c'est, nous semble-t-il, l'hypothèse la plus probable.Frappé des analogies qui existent entre cette Tapisserie, et celle que décrit l'abbé de Bourgueil, Baudri101, dans son poème adressé à Adèle, fille du Conquérant, l'abbé Laffetay imagine qu'elle devait avoir les mêmes scènes finales, et qu'ainsi nous avons perdu les tableaux représentant Guillaume remerciant ses troupes, et recevant la soumission de la ville voisine. Cette supposition est assurément séduisante; mais elle ne s'appuie sur aucun fait sérieux et reste une pure hypothèse.Dans leur ensemble, ces deux bordures sont un[p. 121]accessoire, un ornement de l'œuvre principale. On y voit des sujets très divers, et souvent des animaux affrontés qui rappellent certaines sculptures de chapiteaux de cette époque. Toutefois lorsque le dessinateur l'a jugé utile, le sujet principal se continue dans la bordure. Nous y trouvons ainsi les mâts des navires, le sommet de certains édifices, la comète, des inscriptions. La bordure contient alors un véritable prolongement de la scène représentée pendant la bataille; on y remarque en bas, la longue série des braves tombés au champ d'honneur, et aussi les archers qui, intervenant au moment opportun, ont décidé du sort de la journée et assuré la victoire (Pl. VIII, n° 63). Tous les boucliers anglais sont criblés de leurs flèches. Plus loin nous voyons encore les victimes du combat, et les rapines de ces hommes qui accourent sur les champs de bataille pour piller et s'enrichir des dépouilles des morts et des mourants. Avant de relater ces divers épisodes du combat, la bordure nous montre des animaux féroces, hyènes, renards emportant des volailles; un loup menaçant une chèvre, la lice réclamant en vain la loge qu'avait imprudemment prêtée sa compagne (Pl. VI et VII, n° 59); un chien forçant un lièvre; un faucon poursuivant une proie: scènes de violences encadrant les derniers préparatifs et les commencements de la bataille. Il y a donc un rapport entre les sujets de la Tapisserie et ceux de la bordure. Il apparaît encore lorsque Harold reçoit un homme du peuple qui apporte de graves nouvelles (Pl. IV, n° 36). Les petits bateaux du bas doivent rappeler le sujet de la conversation et annoncer qu'une flotte menace l'Angleterre. Peut-on pousser plus loin les rapprochements? Deux fois on rencontre dans la bordure des poissons, représentés comme ceux qui forment le signe du zodiaque (Pl. III, n° 21 et[p. 122]IV, n° 37), et on en a conclu que l'expédition du Mont Saint-Michel avait eu lieu en février ou mars; et qu'à la même époque, l'année suivante, Guillaume avait reçu l'avis du couronnement de Harold. Les scènes de labourage et de semailles semblent aussi nous dire que c'est au cours de l'automne que Guillaume négocia avec Guy de Ponthieu pour obtenir la liberté de Harold102; cela semble très admissible. Avec cette interprétation, la Tapisserie préciserait des détails que ne donnent pas les historiens. Mais on ne saurait aller plus loin et trouver d'autres rapports entre les sujets principaux et les bordures. Cette longue série d'animaux affrontés ne semble avoir été dessinée que pour l'ornement de la tenture, et le dessin, toujours un peu stylisé; les couleurs bizarres103rendent très difficile la détermination des caractères, et l'identification à peu près impossible. Certains animaux sont absolument imaginaires, comme les centaures, les dragons, les quadrupèdes ailés. Généralement les quadrupèdes alternent avec les oiseaux.Dans la première catégorie, on peut, semble-t-il, reconnaître des lions, des moutons, des chiens, des béliers, des chameaux, des cerfs, des sangliers, des renards, des loups, des lièvres, des ânes, des boucs. Dans la seconde, des canards, des oies, des aigles, des coqs, des cygnes, des dindons, des pélicans, des pigeons, des éperviers, des grues, des dragons ailés, des merlettes.[p. 123]On rencontre de-ci, de-là, troisobscenaqu'on a invoqués comme preuve que la Tapisserie ne pouvait émaner d'Odon, ou de Mathilde. comme si toutes les époques avaient, à cet égard, la même délicatesse! Les sculptures du haut moyen âge, les enluminures des manuscrits, n'en fournissent-elles pas bien d'autres exemples analogues, dont personne alors ne se scandalisait?En différents endroits, le dessinateur des bordures nous donne des illustrations des fables d'Esope. C'est d'abord, le renard et le corbeau (Pl. I, n° 4, III, n° 27) et puis le loup et l'agneau (Pl. I, n° 5 et III, n° 4); la lice et sa compagne (Pl. I, n° 4, IV, n° 59); le loup et la grue; le renard, le singe et les animaux (Pl. I, n° 5); le lièvre et le passereau (Pl. I, n° 6)104; puis on reconnaît un loup, un chevreau, une chèvre illustrant, sans conteste, la fable d'Esope, quoique le chevreau ne soit pas dans un enclos (Pl. I, n° 6). Vient ensuite une scène de chasse: deux rabatteurs avec des chiens poursuivant un loup, ou un renard (Pl. I, n° 8). Après, voici une autre fable, la brebis, la chèvre, la génisse en société avec le lion; ensemble, ils poursuivent le cerf (Pl. I, n° 8) que le lion va s'approprier au tableau suivant. Que trouvons-nous ensuite? Les travaux des champs, le labourage, les semailles, le hersage, la chasse à la fronde et un groupe d'oiseaux, qui nous portent à penser que ces tableaux représentent la fable de l'hirondelle et des petits oiseaux (Pl. II, n° 10)105.Voici maintenant un bateleur avec son ours (Pl. II,[p. 124]n° 11), et une autre scène de chasse à courre (Pl. II, n° 12).Après, recommencent des séries d'animaux, interrompues, çà et là, par une fable. Ainsi, quand Harold rentre dans sa patrie, après son long séjour en Normandie, nous retrouvons le loup et la grue, le renard et le corbeau (Pl. III, n° 27) qui semblent des allusions à sa situation. Sans doute, il est parvenu à se soustraire à la puissance du redoutable duc de Normandie, mais c'est au prix d'un serment, qui l'oblige à renoncer à ses espérances au trône d'Angleterre.Au moment de la bataille, nous retrouvons une nouvelle fable, l'âne et le loup, répétée en haut et en bas (Pl. VI, n° 56). Et ces deux chevaux liés (Pl. VII, n° 59)? Ne sont-ils pas l'illustration d'une autre fable analogue que nous n'avons pu identifier?L'abbé de la Rue supposant que les fables d'Esope n'avaient été connues en Occident qu'au XIIesiècle, en conclut que la Tapisserie n'est pas antérieure à cette époque. C'est une erreur. Pour la démontrer on invoque, en général, la traduction que le roi d'Angleterre, Alfred, en aurait faite au Xesiècle; puis les manuscrits, qui nous sont parvenus de cette époque, notamment celui de Leyde, qui remonte au premier tiers du XIesiècle106.Freeman, l'éminent historien, sans s'y arrêter autrement, retourne l'objection, et répond, que la Tapisserie est un document si authentique, qu'il prouve, à lui seul, que les fables étaient connues au XIesiècle107. Ne doit-on pas donner à l'observation un autre caractère? Si les fables d'Esope étaient au XIesiècle un sujet d'érudition,[p. 125]si elles n'étaient connues que des savants, jamais le dessinateur de la Tapisserie n'eût songé à les représenter. Tout démontre, en effet, qu'il ne cherche qu'à donner une exposition claire de son sujet. Il n'est pas, comme les artistes de la Renaissance, tenté de faire étalage d'érudition. Des fables, connues seulement des savants, ne pouvaient trouver place dans son travail, tandis qu'il accueillait avec empressement des apologues populaires qui, souvent, pouvaient se rattacher au sujet principal.La tradition avait rendu ces récits populaires. Les Romains les avaient reçus des Grecs, puis les avaient transmis aux Gaulois. Ces derniers, à leur tour, les avaient redits aux Francs et aux Normands. Peu à peu, ils étaient entrés dans lefolkloredu temps. N'avons-nous pas tous appris des contes, des récits merveilleux, et des fables avant de les lire dans les livres?
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Les tableaux de la vie de Harold et de Guillaume, que nous venons d'étudier, se déroulent entre deux bandes de broderies, qui les bordent en haut et en bas. A notre gauche une garniture analogue, formée de fleurons et d'entrelacs, complète un véritable encadrement. Aussitôt après, nous avons la scène désignée par l'inscriptionEdward rex(Pl. I, n° 1) où le roi d'Angleterre donne des instructions à deux de ses sujets. Cet encadrement nous montre que nous sommes au commencement de l'histoire qui va être représentée. Il devrait évidemment y en avoir un semblable à la fin. N'en trouvant pas, nous devons en conclure que nous n'avons pas la totalité des tableaux rêvés par l'artiste qui a fait le dessin: soit que le travail n'ait jamais été terminé, soit que la fin ait été détruite et c'est, nous semble-t-il, l'hypothèse la plus probable.
Frappé des analogies qui existent entre cette Tapisserie, et celle que décrit l'abbé de Bourgueil, Baudri101, dans son poème adressé à Adèle, fille du Conquérant, l'abbé Laffetay imagine qu'elle devait avoir les mêmes scènes finales, et qu'ainsi nous avons perdu les tableaux représentant Guillaume remerciant ses troupes, et recevant la soumission de la ville voisine. Cette supposition est assurément séduisante; mais elle ne s'appuie sur aucun fait sérieux et reste une pure hypothèse.
Dans leur ensemble, ces deux bordures sont un[p. 121]accessoire, un ornement de l'œuvre principale. On y voit des sujets très divers, et souvent des animaux affrontés qui rappellent certaines sculptures de chapiteaux de cette époque. Toutefois lorsque le dessinateur l'a jugé utile, le sujet principal se continue dans la bordure. Nous y trouvons ainsi les mâts des navires, le sommet de certains édifices, la comète, des inscriptions. La bordure contient alors un véritable prolongement de la scène représentée pendant la bataille; on y remarque en bas, la longue série des braves tombés au champ d'honneur, et aussi les archers qui, intervenant au moment opportun, ont décidé du sort de la journée et assuré la victoire (Pl. VIII, n° 63). Tous les boucliers anglais sont criblés de leurs flèches. Plus loin nous voyons encore les victimes du combat, et les rapines de ces hommes qui accourent sur les champs de bataille pour piller et s'enrichir des dépouilles des morts et des mourants. Avant de relater ces divers épisodes du combat, la bordure nous montre des animaux féroces, hyènes, renards emportant des volailles; un loup menaçant une chèvre, la lice réclamant en vain la loge qu'avait imprudemment prêtée sa compagne (Pl. VI et VII, n° 59); un chien forçant un lièvre; un faucon poursuivant une proie: scènes de violences encadrant les derniers préparatifs et les commencements de la bataille. Il y a donc un rapport entre les sujets de la Tapisserie et ceux de la bordure. Il apparaît encore lorsque Harold reçoit un homme du peuple qui apporte de graves nouvelles (Pl. IV, n° 36). Les petits bateaux du bas doivent rappeler le sujet de la conversation et annoncer qu'une flotte menace l'Angleterre. Peut-on pousser plus loin les rapprochements? Deux fois on rencontre dans la bordure des poissons, représentés comme ceux qui forment le signe du zodiaque (Pl. III, n° 21 et[p. 122]IV, n° 37), et on en a conclu que l'expédition du Mont Saint-Michel avait eu lieu en février ou mars; et qu'à la même époque, l'année suivante, Guillaume avait reçu l'avis du couronnement de Harold. Les scènes de labourage et de semailles semblent aussi nous dire que c'est au cours de l'automne que Guillaume négocia avec Guy de Ponthieu pour obtenir la liberté de Harold102; cela semble très admissible. Avec cette interprétation, la Tapisserie préciserait des détails que ne donnent pas les historiens. Mais on ne saurait aller plus loin et trouver d'autres rapports entre les sujets principaux et les bordures. Cette longue série d'animaux affrontés ne semble avoir été dessinée que pour l'ornement de la tenture, et le dessin, toujours un peu stylisé; les couleurs bizarres103rendent très difficile la détermination des caractères, et l'identification à peu près impossible. Certains animaux sont absolument imaginaires, comme les centaures, les dragons, les quadrupèdes ailés. Généralement les quadrupèdes alternent avec les oiseaux.
Dans la première catégorie, on peut, semble-t-il, reconnaître des lions, des moutons, des chiens, des béliers, des chameaux, des cerfs, des sangliers, des renards, des loups, des lièvres, des ânes, des boucs. Dans la seconde, des canards, des oies, des aigles, des coqs, des cygnes, des dindons, des pélicans, des pigeons, des éperviers, des grues, des dragons ailés, des merlettes.[p. 123]On rencontre de-ci, de-là, troisobscenaqu'on a invoqués comme preuve que la Tapisserie ne pouvait émaner d'Odon, ou de Mathilde. comme si toutes les époques avaient, à cet égard, la même délicatesse! Les sculptures du haut moyen âge, les enluminures des manuscrits, n'en fournissent-elles pas bien d'autres exemples analogues, dont personne alors ne se scandalisait?
En différents endroits, le dessinateur des bordures nous donne des illustrations des fables d'Esope. C'est d'abord, le renard et le corbeau (Pl. I, n° 4, III, n° 27) et puis le loup et l'agneau (Pl. I, n° 5 et III, n° 4); la lice et sa compagne (Pl. I, n° 4, IV, n° 59); le loup et la grue; le renard, le singe et les animaux (Pl. I, n° 5); le lièvre et le passereau (Pl. I, n° 6)104; puis on reconnaît un loup, un chevreau, une chèvre illustrant, sans conteste, la fable d'Esope, quoique le chevreau ne soit pas dans un enclos (Pl. I, n° 6). Vient ensuite une scène de chasse: deux rabatteurs avec des chiens poursuivant un loup, ou un renard (Pl. I, n° 8). Après, voici une autre fable, la brebis, la chèvre, la génisse en société avec le lion; ensemble, ils poursuivent le cerf (Pl. I, n° 8) que le lion va s'approprier au tableau suivant. Que trouvons-nous ensuite? Les travaux des champs, le labourage, les semailles, le hersage, la chasse à la fronde et un groupe d'oiseaux, qui nous portent à penser que ces tableaux représentent la fable de l'hirondelle et des petits oiseaux (Pl. II, n° 10)105.
Voici maintenant un bateleur avec son ours (Pl. II,[p. 124]n° 11), et une autre scène de chasse à courre (Pl. II, n° 12).
Après, recommencent des séries d'animaux, interrompues, çà et là, par une fable. Ainsi, quand Harold rentre dans sa patrie, après son long séjour en Normandie, nous retrouvons le loup et la grue, le renard et le corbeau (Pl. III, n° 27) qui semblent des allusions à sa situation. Sans doute, il est parvenu à se soustraire à la puissance du redoutable duc de Normandie, mais c'est au prix d'un serment, qui l'oblige à renoncer à ses espérances au trône d'Angleterre.
Au moment de la bataille, nous retrouvons une nouvelle fable, l'âne et le loup, répétée en haut et en bas (Pl. VI, n° 56). Et ces deux chevaux liés (Pl. VII, n° 59)? Ne sont-ils pas l'illustration d'une autre fable analogue que nous n'avons pu identifier?
L'abbé de la Rue supposant que les fables d'Esope n'avaient été connues en Occident qu'au XIIesiècle, en conclut que la Tapisserie n'est pas antérieure à cette époque. C'est une erreur. Pour la démontrer on invoque, en général, la traduction que le roi d'Angleterre, Alfred, en aurait faite au Xesiècle; puis les manuscrits, qui nous sont parvenus de cette époque, notamment celui de Leyde, qui remonte au premier tiers du XIesiècle106.
Freeman, l'éminent historien, sans s'y arrêter autrement, retourne l'objection, et répond, que la Tapisserie est un document si authentique, qu'il prouve, à lui seul, que les fables étaient connues au XIesiècle107. Ne doit-on pas donner à l'observation un autre caractère? Si les fables d'Esope étaient au XIesiècle un sujet d'érudition,[p. 125]si elles n'étaient connues que des savants, jamais le dessinateur de la Tapisserie n'eût songé à les représenter. Tout démontre, en effet, qu'il ne cherche qu'à donner une exposition claire de son sujet. Il n'est pas, comme les artistes de la Renaissance, tenté de faire étalage d'érudition. Des fables, connues seulement des savants, ne pouvaient trouver place dans son travail, tandis qu'il accueillait avec empressement des apologues populaires qui, souvent, pouvaient se rattacher au sujet principal.
La tradition avait rendu ces récits populaires. Les Romains les avaient reçus des Grecs, puis les avaient transmis aux Gaulois. Ces derniers, à leur tour, les avaient redits aux Francs et aux Normands. Peu à peu, ils étaient entrés dans lefolkloredu temps. N'avons-nous pas tous appris des contes, des récits merveilleux, et des fables avant de les lire dans les livres?