RIDEAU

Capréola.—Pas pour vous!

Trévilhac.—Ah! ma foi! tant pis! Je suis battu! Mais nous sommes vainqueurs! Vive la France!

La musique et les cris qui n'ont pas cessé redoublent sur la place, malgré les gestes de Trivulce, Capréola et autres qui se précipitent de nouveau sur le balcon pour les faire taire.

Rez-de-chaussée d'une villa. A gauche, premier plan, très en vue, porte d'intérieur à deux battants. Plus loin, dans l'angle formé par la rencontre des deux murs, installation d'atelier provisoire: chevalet, la plus grande partie du décor, au fond, est occupée par des arcades à jours, ainsi que toute la droite du théâtre. Ces arcades ont un soubassement, sauf au premier plan, à droite, où il y a passage, et, au fond, vers le milieu. Elles laissent voir un portique régnant tout autour du bâtiment et formé par des colonnes qui portent des traverses munies d'une treille. Au delà, on aperçoit le jardin, éclairé par la lune, des cyprès, une, fontaine Renaissance, etc. Une table à droite de la scène et une grande milieu du fond. Chaises, fauteuils, etc. Une colonne près de la porte.

MARIO, ANGELOTTI, CECCHO

Au lever du rideau, la scène est vide. Ceccho paraît le premier, au fond, à l'entrée, portant un flambeau qu'il va poser sur lu colonne. Mario suit Angelotti, et portant sur son bras ses vêtements de femme.

Mario.—Ici, respirons et réjouissons-nous. Vous êtes en sûreté!

Angelotti.—Grâce à vous!

Mario.—Et traverser Rome, sous ce déguisement, sans attirer l'attention, même la nuit, ce n'était pas petite affaire!... Ceccho, gardien du logis, le plus fidèle des serviteurs, est aussi le plus habile des cuisiniers. Il va nous improviser un excellent souper. Après quoi, dispos et lucides, nous examinerons tranquillement la marche à suivre.(A Ceccho.)Ton fils est là?

Ceccho.—Oui, Excellence.

Mario.—Dis-lui de fermer avec soin toutes les portes et d'avoir l'œil au guet.

Ceccho sort.

MARIO, ANGELOTTI

Mario.—Nous sommes ici, mon cher hôte, comme vous l'avez pu voir à la clarté de la lune, entre les Thermes de Caracalla et le mausolée des Scipions. Le séjour est bien un peu mélancolique. Ce n'est, autour de nous, que ruines et tombeaux, tous les débris de la Rome antique; un désert poudreux, avec quelques oasis de cultures maraîchères... Mais cette tristesse même n'est pas sans charmes. J'aime cette solitude peuplée de grands souvenirs, où je n'entends que les abois des chiens de garde, le roulement des charrettes lointaines, les cloches voisines de Saint-Sixte et Saint-Jean, et les rumeurs étouffées de la Rome vivante qui parlent moins à ma pensée que le silence de la morte.

Angelotti.—Ceci est votre demeure?

Mario.,—Pas précisément. J'habite au cœur même de la ville, sur la place d'Espagne, une vieille maison qui, porte encore Je nom prétentieux de «Palais Cavaradossi». Ceci est ma campagne, ma villa, mavigne, comme disent nos Romains. Toutefois, je n'y suis qu'à titre de locataire, et pourtant cette habitation fut construite par un de mes ancêtres, Luigi Cavaradossi, sur les ruines d'une villa antique. Mais elle n'était plus aux Cavaradossi depuis bien des; années, quand, surpris par un orage dans les Thermes de Caracalla, je vins ici chercher un abri. Ceccho m'ouvrit la porte: vieille connaissance, il avait été au service de mon père. Il m'apprit que la villa, dont il avait la garde, appartenait présentement à un Anglais, chassé de Rome par la guerre, et qu'elle était à vendre ou à louer. J'eus la curiosité de visiter ce logis de mes aïeux. Il était, comme vous le voyez, fort habitable. Ma première pensée fut de l'acheter; mais, je vous l'ai dit, je ne compte pas prolonger ici un séjour dangereux. L'acquisition eut été une folie. Il était sage, au contraire de louer, à l'écart, une habitation charmante qui m'offrait, avec un abri contre les chaleurs de l'été, un asile contre les tracasseries de la police. Je louai donc, séance tenante, à la condition expresse que le marché ne serait connu que de Ceccho, son fils et moi. Je viens ici fréquemment, mais par certains détours, et avec clos précautions que la solitude du lieu rend presque inutiles. Floria seule m'y accompagne. Qui donc s'aviserait de m'y chercher, et, surtout, d'y soupçonner votre présence?... D'ailleurs, quel rapport établir entre nous?... On ne nous a pas vus dans cette église. Nous ayons traversé la ville sans être reconnus, ni suives; vous n'avez rien à craindre. Enfin, mettons les choses au pis: On est sur vos traces... On vient... On cerne la maison... Je vous sauve encore...

Angelotti.—Comment?

Mario.—Dans cette ville, qui a conquis le monde, mais sur qui, le monde entier a pris la revanche de sa servitude... et que toutes les nations, à tour de rôle, ont assiégée et mise à sac; dans cette Rome des chrétiens et des barbares, des Nérons et des Borgias, de tous les persécuteurs et de toutes les victimes, il n'est pas, vous le savez, un vieux logis, qui n'ait son abri secret, contre le bourreau du dedans ou l'envahisseur du dehors...(Il se lève.)Et cette habitation a le sien, dont une tradition de famille m'a gardé le souvenir,(Il va à la porte-fenêtre de droite.)Voyez-vous, là-bas, en pleine clarté de lune, ces deux colonnes de marbre blanc?

Angelotti.—Reliées par une traverse munie d'une poulie? Un puits, si je ne me trompe?

Mario.—Un vieux puits romain, entouré de cyprès; seul reste de la villa primitive. Il était bien abandonné et comblé aux trois quarts, quand Luigi Cavaradossi, l'ayant fait curer, retrouva au fond une eau très pure, infiltration de la Marrana; mais, la vraie trouvaille, ce fut, à vingt pieds sous la margelle, dans la paroi qui nous fait face, la découverte d'une sorte de niche voûtée, si étroite à son orifice, que l'on n'y entre qu'en rampant, puis s'élargissant assez pour qu'un homme s'y tienne à l'aise, debout ou couché... Là, divers objets sans valeur: poteries, bronzes... et quelques monnaies antiques... A quel esclave fugitif, à quel proscrit le Marius ou de Scylla, à quel chrétien voué aux bêtes, ce réduit a-t-il servi d'asile?... Cavaradossi n'eut garde de le supprimer, et fit bien. Car, ayant poignardé un Medicis qui l'avait traité de bâtard, et s'efforçant de gagner à cheval la porte de Saint-Sébastien, il se vit serré de près par les archers pontificaux,... et n'eut que le temps de se jeter dans sa vigne, de courir au puits, d'en, saisir les cordes, de se laisser glisser jusqu'au réduit et de s'y blottir... Les archers fouillèrent vainement la maison, les jardins, et vinrent même puiser de l'eau pour leurs chevaux. Le puits est si étroit, tellement assombri par les vieux cyprès qui l'entourent, l'ouverture de la niche se dérobe si naturellement sous la traîne de longues herbes gluantes, que Cavaradossi, de sa retraite humide, écoutait paisiblement les malédictions et les menaces pleuvoir sur sa tête avec l'eau débordant des seaux trop pleins... Les archers partis, il put s'évader et fut sauvé. Cette vieille histoire et la tradition du refuge étaient si bien oubliées que je dus révéler son existence a Ceccho. Il est toujours là, comme suprême ressource, et j'ai tout disposé pour qu'en cas d'alerte il puisse encore sauver un Cavaradossi, ou—c'est tout un—l'un de ses amis!...

Angelotti.—C'est-à-dire un homme que vous ne connaissiez pas ce matin et pour qui vous vous dévouez en frère!

Mario.—Bah! J'ai l'humeur aventureuse, et ces choses-là m'amusent...

Angelotti.—Brave cœur, croyez-vous m'abuser sur le mérite de votre action en la traitant si légèrement?... C'est votre vie, tout bonnement, que vous jouez ici pour moi.

Mario.—On ne fait que cela tous les jours.

Angelotti.—Et qui?...

Mario.—Le premier venu qui, pour sauver un noyé, se jette à l'eau.

Angelotti.—Il n'expose que sa vie. Vous risquez l'échafaud.

Mario.—Avec ces raisonnements-là, on ne ferait rien de bon. Laissons cela, mon cher hôte, et ne parlons plus de mes périls, mais des vôtres.

Angelotti.—Les mêmes, à présent.

Mario.—Scarpia a mis tous ses sbires; en campagne, et il ne faut plus songer à sortir de la ville par les portes, qui vont être surveillées rigoureusement.

Etes-vous bon nageur?

Angelotti.—Excellent!

Mario.—Luigi Cavaradossi s'est enfui par le Tibre, à la nage, sous un paquet d'herbes qui semblaient suivre le courant. Pourquoi ne feriez-vous pas comme lui?

Angelotti.—La chose est praticable...

Mario.—Nous en recauserons, en soupant. En attendant, venez voir le puits, et vous familiariser avec la manœuvre.(Ils vont pour sortir par la droite. Angelotti passe le premier.)Chut!...(Angelotti, sur le seuil, s'arrête. Mario traverse la scène et va écouter à la porte du fond.)On vient de fermer une porte, là-bas, dont Floria seule a la clef.

Angelotti.—Alors, c'est elle?

Mario.—Oui!

Angelotti.—Cela vous inquiète?

Mario.—Un peu... A cette heure... Allez seul de ce côté, et tenez-vous dans le jardin... Je saurai d'abord ce qui l'amène et vous appellerai, s'il y a lieu.

Angelotti disparaît à droite dans le jardin. Mario remonte fond milieu.

MARIO, FLORIA

Floria entre brusquement par le fond, jardin, embrassant toute la scène d'un coup d'œil.

Mario,allant à elle, et lui prenant la main, tendrement.—Toi?

Floria,le regardant bien dans les yeux.—Moi!... Cela te gêne?

Mario.—Cela m'inquiète... Qui t'amène?

Floria,de même.—La curiosité... Je veux la voir!

Mario.—Qui?

Floria.—Ta maîtresse.

Mario,riant.—Eh! bon Dieu, tu m'as fait une peur!... C'est une scène de jalousie... Mais qui, ma maîtresse?

Floria,éclatant.—Ta drôlesse, ta marquise!...

Mario.—Ah! toujours la marquise!...

Floria,saisissant la robe.—Et ça?... Ce n'est pas

à elle, ça?... C'est à toi?... C'est à toi?...

Mario,allant à elle.—Allons, écoute-moi, et je t'expliquerai...

Floria,sans l'écouter.—Oui, elle posait encore?... Oh! mon Dieu, voilà tout!... Elle posait, l'innocente... et pour une sainte!... toute nue!...

Mario,même jeu, prenant ses deux mains.—Si tu permets...

Floria,se dégageant violemment d'une main, sans l'écouter, pour courir à la porte de gauche.—Vous êtes là!... Montrez-vous donc!... Vous êtes donc bien mal faite!...

Mario.—Floria, voyons...

Floria,jetant l'éventail par terre.—Tiens, jette-lui son éventail, à ta coquine!... qu'elle se cache un peu!

Mario.—Mais, tu es folle! faite! folle!

Floria,dégageant ses deux mains.—Oui, je suis folle, oui, d'aimer un être abject, fourbe, lâche, égoïste, ingrat... Un ruffian, qui va de cette créature à moi, de ses bras aux miens, lui arrive tout chaud de, mes caresses, et me revient avec de sales baisers qui ont le goût d'une autre!

Mario.—Mais deux mots seulement!...

Floria,désolée et finissant par pleurer.—Ah! misérable! misérable!... Et je l'adore!... Je ne vis que pour lui!... Je ne suis plus moi, je suis lui!... Je l'ai dans l'âme, dans le cœur, dans la chair, dans les veines!... La première effrontée me le vole, et je suis si lâche que je l'aime encore; et je sens que j'aurai beau le détester... je' l'aimerai toujours... Serai-je assez malheureuse...

Mario,doucement.—Voyons, est-ce fini?...

Floria.—Ah! canaglia?

Mario.—Veux-tu me permettre de placer un mot!... Un seulement...

Il prend une de ses mains, qu'elle abandonne, essuyant ses yeux avec l'autre.

Floria,amoureusement, sans lever la tête.—Ah! canaglia!...

Mario.—Eh bien, oui, cette robe est à la marquise.

Floria,bondissant, en larmes.—Ah! tu Vois bien!...

Mario,tranquillement, la faisant rasseoir.—Mais ce n'est pas elle qui l'a déposée là. C'est un malheureux à qui elle a servi de déguisement, un fugitif!...

Floria.—Son frère?

Mario.—Qui est là!

Floria.—Ah! ce n'est pas elle!... C'est Angelotti!... Son frère!... Son frère!...(Le prenant à bras le corps.)Ah! que je t'aime!

Mario.—A la bonne heure!

Floria,le couvrant de baisers.—Ah! mon amour, mon trésor, ma vie!...(S'arrêtant court.)Si tu mentais?

Mario.—Oh!

Floria,vivement, lui fermant la bouche.—Non, je te crois!...

Mario.—Tu peux le voir!...

Floria.—Non, non, non, je ne veux pas!

Mario,toujours assis.—Il est là-bas... Tiens, regarde.

Floria.—Mais puisque je te dis que je ne veux pas le voir!... Je veux te croire comme cela, sur parole!... sans preuves!... Pour que tu oublies mes folles idées, et sache bien qu'il n'en reste rien, rien, rien, que plus d'amour pour toi...(En tournant autour de lui, et sans en avoir l'air, elle regarde dans le jardin, tout en l'embrassant.)Oui, c'est vrai! Je le vois!

Mario,riant.—Ah! que c'est bien femme!... Et tu me pardonnes aussi, n'est-ce pas?...

Floria,avec conviction.—Oh! oui!

Mario,de même.—Toutes tes injures!... Merci!

Floria,tendrement, debout, l'entourant de ses bras, par derrière.—Non! non! C'est moi, qui te demande pardon!... Risquer ta vie pour le salut d'un autre, cela est si généreux à toi, et si bon... Ah! tu vaux-mieux que moi. C'est pour cela qu'il faut être indulgent... D'ailleurs, tu ne peux pas m'en vouloir d'être jalouse de mon bien et de t'aimer?... Car je t'aime trop... Ah! si tu m'aimais autant...

Mario.—Ah! bon!... Querelle-moi encore!

Floria,de même.—Oh! non!... Je suis trop heureuse!...(Silence.)Est-ce qu'il va rester ici, cet homme-là?...

Mario.—Angelotti?... Mais, toute la nuit, pour le moins. Nous tenterons la sortie de la ville au petit jour.

Floria.—Alors, je reste aussi, moi.

Mario,debout.—Ah! mais non!... Nous n'avons que faire de toi, dans cette aventure.

Floria.—Pourtant!...

Mario.—Non, non, tu vas retourner à cette fête.

Floria.—Ah! la fête!... Il est bien question de chanter!... Bonaparte est vainqueur...

Mario,ravi.—Vainqueur?...

Floria.—A Marengo!

Mario.—Ah! bravo!... Alors?...

Floria.—Alors, la marmite est renversée, tu penses!...

Mario.—Tu vas donc rentrer chez toi...

Floria.—Comme cela... tristement?

Mario.—Oui, oui, je le veux!... Ta voiture est là?

Floria.—Un peu plus loin. Je voulais te surprendre!

Mario.—Quelle imprudence!... La nuit, sur cette route déserte...

Floria.—Ambroise est armé!...

Mario.—Le fils de Ceccho t'accompagnera.

Floria.—Et quand te reverrai-je?

Mario.—Demain, après le départ d'Angelotti.

Floria.—Mon Dieu, si tu allais te faire prendre avec lui?

Mario,l'aidant à se rajuster.—Mais non, sois donc tranquille... Je ne tenterai rien que de sûr... Attends-moi dans la matinée, à la première heure.

Floria.—Oh! oui, je serai si inquiète!...

Mario,prenant l'éventail.—C'est donc cet éventail qui t'a mis cette folie en tête?...

Floria.—Il n'y avait pas de quoi, n'est-ce pas?

Mario.—Il était pour son frère, comme la robe.

Floria.—Comment le deviner?... Ne puis-je lui parler?

Mario.—A Angelotti?... Si tu veux...(Il se dirige vers le jardin, tout en parlant.)Il est là qui examine le puits en cas de surprise...

Floria.—Ah! oui.

Mario.—Tu es clone retournée à l'église, après mon, départ?

Floria.—Non.

Mario,s'arrêtant.—Non?... Eh bien, alors, comment l'éventail est-il dans tes mains?

Floria.—Ah! c'est...(Elle s'arrête, saisie par une pensée subite.)Ah!...

Mario.—Qu'as-tu?

Floria.—Ah! mon Dieu!... On le cherche?... La police?...

Mario.—Naturellement!

Floria.—Scarpia!

Mario.—Oui!

Floria.—Ah! je comprends: c'est un piège!

Mario.—Un piège?

Floria.—Ces soupçons sur toi... C'est lui!

Mario.—Scarpia?

Floria.—Il me lançait sur la piste, l'infâme!

Mario,effrayé.—Il t'a vu partir?...

Floria.—Il a dû me suivre!

Mario.—Ah! malheureuse!... Qu'as-tu fait!...

Floria.—Tais-toi! Ecoute...

Mario.—Des sons de voix...

Floria,épouvantée.—Les Voici!

Les mêmes, CECCHO, ANGELOTTI

Ceccho,accourant.—Excellence!... Des hommes!... On frappe en bas!

Mario.—Parlemente et gagne du temps!(Il court à la fenêtre.)Angelotti!(Angelotti paraît sur le seuil du jardin tandis que la Tosca écoute au fond.)Découverts!... Ils sont là!...

Angelotti.—Je gagne les champs et me jette dans les ruines.

Mario.—Trop tard, la maison est cernée!... Au refuge, vite! vite!

Angelotti.—Ah! je vous jure Dieu qu'ils ne m'auront pas vivant!

Il disparaît.

Mario,à Floria.—Ils viennent... Et du sang-froid!... si tu ne veux pas me perdre avec lui!

Floria.—Ah! Dieu, et c'est moi qui ai fait cela!...

On entend et l'on voit au fond les agents paraître de tous côtés dans, le jardin, gardant toutes les issues.

FLORIA, MARIO, CECCHO, SCARPIA, LE MARQUIS ATTAVANTI, SCHIARRONE,Greffier, SPOLETTA, ALBERTI,Agents.

Scarpia entre par le fond, ainsi que le marquis, Schiarrone, Alberti et ses aides, et descend lentement.

Mario,allant à lui.—M'est-il permis de demander à monsieur le baron quel motif me vaut, à pareille heure, l'honneur de sa visite?

Scarpia,froidement.—Madame a dû vous en instruire.

Mario.—Madame—puisqu'il lui a plu de vous initier à ces détails intimes—avait conçu des soupçons dont elle vient de reconnaître la fausseté. Mais, ce sont là choses domestiques qui ne menacent pas la sécurité de l'Etat et où je ne pense pas que votre vigilance ait à s'exercer.

Scarpia.—Vous vous trompez. Je suis ici dans l'exercice de mes fonctions, Son Excellence(Il désigne le marquis.)m'ayant prié de constater l'outrage fait à son honneur par la présence, chez vous, à cette heure, de la marquise Attavanti, sa femme.

Mario.—Ah! c'est la raison?... Monsieur fait erreur... Madame la marquise n'est pas chez moi et n'a aucune raison d'y être... Et madame vient elle-même de constater cette absence.

Floria,vivement.—Oui!...

Attavanti,avec satisfaction.—Oh! si madame reconnaît?...

Floria.—Je l'atteste!

Attavanti.—Quand je vous le disais, baron?... Monsieur est incapable... Nous n'avons plus qu'à lui offrir nos excuses...

Scarpia.—Pardon, monsieur le marquis... Mais vous me permettrez de ne pas accorder tant de crédit aux affirmations intéressées de monsieur et complaisantes de madame.

Mario.—Mais, je vous répète, monsieur...

Scarpia,prenant l'éventail sur la table.Enfin monsieur, cet éventail entre vos mains?... Expliquez cela, je vous prie.

Mario.—Rien de plus simple. La marquise Attavanti daigne me faire l'honneur de poser pour l'un des personnages du tableau que je peins à Saint-Andréa: elle a oublié son éventail au départ, voilà tout.

Attavanti.—Eh! sans doute!... Cela s'explique...

Scarpia.—Et la preuve de ce que vous dites?

Mario.—Son portrait que tout le monde peut voir à Saint-Andréa, et l'absence même de la marquise, qui n'a pu s'enfuir, vos hommes gardant toutes les issues... Visitez cette maison, qui n'est pas grande... Si vous y trouvez la personne que vous cherchez, je ne propose pas à monsieur le marquis de lui faire raison, je l'invite à me passer son épée au travers du corps, sans autre forme de procès! Ouvre toutes les portes. Ceccho, éclaire ces messieurs!

Attavanti.—S'il n'y a jamais que moi pour vous tuer, jeune homme!...(Au baron.)Inutile, baron, parfaitement inutile, cet examen!

Scarpia.—En effet, monsieur n'ouvrirait pas ses portes à deux battants si la personne que nous cherchons était cachet derrière.

Attavanti.—Parbleu!... Je n'ai donc plus rien à faire ici, n'est-ce pas?

Scarpia,tranquillement.—Rien. Votre Excellence peut rentrer chez elle. Elle y trouvera sans doute la marquise qui n'a pas commis l'imprudence d'accompagner ici monsieur son frère.

Mouvement de tous.

Attavanti.—Son frère! Ici?

Scarpia.—Regardez monsieur, vous n'en douterez pas!

Mario,se remettant.—Moi, monsieur!... Je ne sais ce que vous voulez dire...

Scarpia.—Pardonnez-moi... Nous nous comprenons très bien... Mais ceci doit être l'objet d'un entretien particulier qui prolongerait péniblement la veille de monsieur. Son rôle est fini, le mien commence.

Attavanti.—Oui, je l'avoue... Mon beau-frère... J'aime mieux me dispenser...

Scarpia.—Si monsieur le marquis, en rentrant chez lui, va prendre des nouvelles de Sa Majesté...

Le Marquis.—Assurément.

Scarpia.—Votre Excellence peut lui annoncer que le fugitif est découvert et qu'il est pris...(Mouvement. Il regarde sa montre. Froidement.)Ce n'est plus qu'une question de minutes.

Attavanti.—Ma foi, baron, c'est une commission que vous ferez vous-même. C'est trop, déjà, de m'avoir imposé une démarche qui, de la part d'un mari, est du plus mauvais goût.(A Mario.)Chevalier, toutes mes excuses.(A Tosca.)Diva, je reste à vos pieds.

Scarpia,à Schiarrone, bas.—Par politesse, accompagnez jusqu'à sa voiture ce maître sot!...

Schiarrone sort avec le marquis.

Les mêmes, moins LE MARQUIS

Mario,vivement et bas à Tosca, tandis que Scarpia salue la sortie du marquis.—Pèse tous tes mots!

Floria,de même.—S'il ne sait rien que par moi!...

Scarpia,à Schiarrone qui a visité la maison pendant ce qui précède.—Vous avez visité toute la maison?

Schiarrone.—Oui, Excellence Personne.

Scarpia.—Et dans le jardin?

Schiarrone.—Personne.

Scarpia.—Il n'a pu s'évader. Tout est cerné. Il est donc ici, caché quelque part.

Schiarrone.—On peut visiter plus à fond... et sonder les murailles.

Scarpia.—Ridicule et trop long... Il est tard. Nous saurons plus vite ce que nous voulons savoir en priant monsieur de nous le dire.

Mario.—Moi!

Scarpia.—A l'instant.

Mario.—Je ne vous dirai jamais qu'une seule chose: c'est qu'Angelotti n'est pas chez moi.

Scarpia.—Vous verrez pourtant qu'il y sera. Mais il est inutile de prolonger la discussion. Entrez dans cette chambre où vous répondrez aux questions que vous posera M. le procureur fiscal.

Mario.—Et pourquoi pas ici?

Scarpia.—Parce que telle est ma volonté serait une raison suffisante. Mais je veux bien, vous en donner une autre: c'est que madame né doit pas assister à votre interrogatoire, ayant elle-même à subir le sien.

Mario,vivement.—Madame ne sait rien de plus que moi.

Scarpia.—Nous verrons bien... Allons, finissons... Conduisez monsieur dans cette chambre.

Mouvement des agents.

Mario,—Il est inutile d'user de violence. Que ces messieurs me suivent.

Il entre dans la chambre, à gauche, avec les agents.

Les mêmes, moins MARIO

Le Procureur fiscal.—Votre Excellence désire que j'interroge?...

Scarpia.—Dans les formes ordinaires. Vous suspendrez l'interrogatoire, ou le reprendrez, suivant les ordres que je vous donnerai de cette place, et qui vont dépendre des réponses de madame. Allez!

Le procureur sort avec le greffier.

FLORIA, SCARPIA, SCHIARRONE,Soldats.

au fond,Deux agentsà la porte de gauche avec SCHIARRONE.

Floria,assise près de la table à droite.—De mes réponses, à moi?...

Scarpia,venant à elle.—Mon Dieu, oui!...

Floria.—Et que puis-je répondre, sur des faits que j'ignore?...

Scarpia,souriant et très poli.—Causons amicalement, voulez-vous?...(Il avance un siège.)Et reprenons l'entretien où nous l'avons laissé au Palais Farnèse... Donc, cet éventail nous a trompés, et ces soupçons jaloux n'avaient aucune raison d'être?...

Floria,sèchement.—Vous le saviez bien!...

Scarpia.—J'ai fait erreur sur la personne, voilà tout... Le chevalier n'était pas ici avec la marquise, mais avec son frère.

Floria.—Ni l'un, ni l'autre. Il était seul.

Scarpia,railleur.—Tout de bon?

Floria.—Oui.

Scarpia,de même.—Vous affirmez?...

Floria,nerveusement.—Mais oui, j'affirme!... Oui, j'affirme! Oui!

Scarpia,froidement.—Oh! du calme, signera, je me le tiens pour dit!...(Se retournant sur sa chaise et, pans se lever, tranquillement.)Schiarrone?...

Schiarrone.—Excellence?

Scarpia.—Que dit le chevalier?

Schiarrone,sur le seuil de la porte de gauche qu'il tient entre-bâillée.—Rien, Excellence.

Scarpia.—Il persiste à nier la présence du sieur Angelotti?

Schiarrone.—Absolument.

Scarpia,haussant la voix pour être entendu de l'intérieur.—Alors, insistez, Roberti, insistez!...

Floria,vivement.—Votre insistance ne lui fera pas dire ce qui n'est pas!

Scarpia,de même.—Mon Dieu, il ne faut qu'un coup d'œil pour juger un homme: j'avais prévu l'obstination du chevalier. Mais j'espérais vous trouver plus raisonnable.

Floria.—Ne faut-il pas que je mente pour vous faire plaisir?

Scarpia,souriant.—Non!... Mais, en disant la vérité, vous épargneriez au chevalier un mauvais quart d'heure.

Floria.saisie.—Comment?... Que voulez-vous dire?...(Debout.)Que se passe-t-il donc dans cette chambre?...

Scarpia,de même.—Oh! rien que de très simple: on y interroge votre ami dans les formalités requises.

Floria,inquiète.—Je veux voir ce qui se passe là!...

Scarpia,l'arrêtant par le bras.—Je puis vous le dire: le chevalier est étendu dans un fauteuil, les bras et les mains liés, coiffé d'une griffe d'acier à trois pointes: une pour la nuque, deux pour les tempes.

Floria,terrifiée.—Oh!...

Scarpia,debout.—Et, à chaque refus de parler, la vis tourne... et la griffe mord!

Floria,tordant son bras pour se dégager.—Ah! maudits!... Arrêtez cela!... Arrêtez!...

Scarpia,la retenant.—Et VOUS parlerez?

Floria.—Oh! que l'on cesse donc!... Mais criez-leur donc de cesser, vous!... Criez-le donc!...

Scarpia.—Arrêtez! Roberti, et desserrez...

Floria.—Oh! encore! encore! encore!

Scarpia.—Encore, Roberti... Entièrement.

Schiarrone,sur le seuil.—C'est fait, Excellence.

Scarpia.—C'est fait!...

Floria.—Oh! lâches! lâches!... Je veux le voir!...(Schiarrone lui barrant le chemin.)Ouvrez-moi!...

Scarpia.—Fermez!...

Schiarrone ferme.

Floria,à Schiarrone qui lui barre le chemin, ainsi qu'un autre agent.—Laissez-moi, vous!... Laissez-moi!(Elle va se heurter à la porte fermée où elle frappe. Appelant.)Mario!... Réponds-moi!... M'entends-tu?... Mario!... Mais, parle-moi donc, réponds-moi donc!... Un mot! Un seul... que je ta sache vivant!(Silence.)Démons!... Ils l'ont tué!...

Scarpia,assis à droite, tranquillement.—Non... Laissez-lui le temps de se remettre...

Floria.—Mario!... Mon Mario!...

Mario,avec effort.—Floria!...

Floria.—Ah!...

Mario.—Ne crains rien!... J'ai bon courage!

Floria.—On ne te fait plus aucun mal, dis?... Je veux le savoir!... Dis-le-moi!...

Mario.—Non, pas en ce moment... Courage, ma chérie... courage!...

Floria.—Ah! cette voix!... Comme il souffre!...(Elle s'éloigne de la porte.)Ah! mon Dieu! mon Dieu!... Est-ce possible?... Le torturer ainsi, cet être doux et bon comme un enfant!... Ils sont là dix contre ce malheureux sans défense à chercher ce qui lui fera le plus de mal... Et ils ont trouvé cela!... cette atrocité... ces griffes d'acier dans les tempes... Quelle horreur!... Et celui-là sourit, tenez... et se pourléche de sang humain!... Il est content de Lui, ce tigre!...

Scarpia,souriant.—Point, ma chère!... C'est de vous que je suis ravi!... Par ma foi, vous êtes aussi tragique dans l'intimité que sur la scène... Mes compliments!... Mais revenons aux choses sérieuses... Vous l'avez entendu?... «J'ai bon courage.» C'est-à-dire: on ne m'arrachera pas un mot.

Floria.—Ah! vous lui arracherez plutôt l'âme!

Scarpia.—J'en suis sûr!

Floria.—Eh bien, alors, délivrez-le!... Rendez-le-moi!... Puisqu'il ne dira rien, c'est fini, n'est-ce pas?...

Scarpia.—Fini?... Nous commençons à peine.

Floria,suffoquée.—A...?

Scarpia.—A le questionner.

Floria.—Le torturer encore?... Et pour ne rien savoir?

Scarpia.—Erreur!... Je saurai tout: c'est lui que l'on interrogera, c'est vous qui répondrez!

Floria.—Moi?

Scarpia.—Vous!... Et prenez garde que tout refus de parler est un tour de vis que vous donnez à son étau...

Floria.—Oh! bourreau!

Scarpia.—Ce n'est plus moi, le bourreau, c'est vous, si vous refusez de me répondre...(Très haut.)Allons, Roberti, tenez-vous prêt!... Nous recommençons!...

Schiarrone entre-bâille la porte et se tient prêt a transmettre les ordres.

Floria.—Assassin!...(Mouvement de Scarpia. Elle se reprend.)Non!... Pardon, grâce, pitié, Excellence, pas cela!... C'est horrible... pas cela!

Scarpia.—Alors, où est Angelotti?...

Floria.—Mais je ne sais pas!... Je n'en sais rien!... Comment le saurais-je?...(Scarpia lève la main. Mouvement de Schiarrone. Elle bondit et rabat la main.)Non!... Attendez!... Ah! mon Dieu!... Attendez donc!... Perdre l'un pour sauver l'autre, c'est effroyable aussi!... Donnez-moi le temps... On ne lui fait rien, n'est-ce pas?... Vous en êtes sûr?

Scarpia.—Non!... J'attends... mais dépêchons!... Répondez.

Floria.—Mais quoi?... Que faut-il que je réponde?... Je ne sais pas moi!... Dites-moi ce qu'il faut dire... Ah! seigneur, pourvu, qu'on lie lui fasse rien, je dirai bien tout ce qu'on voudra!...

Scarpia.—Soit!... Il y avait un homme ici à votre armée?

Floria.—Non!...(Mouvement de Scarpia)Si! Si!... Attendez!... Laissez-moi chercher, au moins!... Un homme?... Je ne sais plus...(Même jeu)Oui, oui! je crois! Je crois!...(A Schiarrone)Mais, puisque je réponds pour lui, ferme donc ta porte, toi, damné!

Scarpia.—Et cet homme est Angelotti?

Floria.—Oh! pour cela, non! par exemple!...

Scarpia,railleur.—C'est-à-dire:si.

Floria.—Non! Je vous dis:non!

Scarpia,de même.—Si énergiquement que c'est oui!

Floria.—Ah! quand tu régleras tes comptes avec Dieu, toi, sois tranquille, va, je serai là... Et puis, d'ailleurs, est-ce que je sais, moi... Est-ce que je le connais, votre Angelotti?...

Scarpia.—Enfin, cet homme, quel qu'il soit, où est-il?

Floria.—Ah! vous pouvez bien courir après lui... Il est loin!

Scarpia.—Non!... Tout est cerné...

Floria.—Alors, si vous démentez tout ce que je dis...(Epouvantée)Un cri!... On recommence!...

Scarpia.—Non!

Floria.—Si! Si!... J'ai entendu!...

Elle écoute

Scarpia.—Rien, vous dis-je!... Eh bien, Schiarrone?...

Schiarrone.—Evanoui.

Scarpia.—Vous voyez bien?... Continuons... Cet homme est donc caché, quelque part, ici-même, peut-être?...

Floria,préoccupée de la porte.—Plût au ciel qu'il fût là!... Il ne vous laisserait pas broyer vif son sauveur!

Scarpia.—Il est donc son sauveur?

Floria,saisie—Non!

Scarpia.—Vous venez de le dire!

Floria.—Ah! ce que je dis!... Vous me forcez à parler, il faut bien que je dise n'importe quoi... ce qui me passe par la tête!...

Même jeu d'attention vers la chambre.

Scarpia.—Bref, il est caché!...(Mouvement de Floria pour protester. Menaçant.)Où, caché?... Allons, finissons!...

Floria.—Je ne sais pas!...

Scarpia,vers la porte.—Allez, Roberti!...

Floria,épouvantée.—Non!... Je sais!... Il est.

Scarpia.—Il est...?

Floria,qui, dans son premier mouvement, suivi de tous, a presque désigné le jardin, s'arrête court, désolée.—Mais c'est trop affreux!... Je ne peux pourtant pas livrer ce malheureux pour qu'on le tue!...

Scarpia.—Il est...?

Floria,fondant en larmes.—Mais je ne peux pas le dire!... Je ne peux pas!... Vous voyez bien que je ne peux pas...

Elle tombe assise. Silence.

Scarpia,à son oreille, doucement.—Allons, courage... et votre amant est libre!

Floria,sanglotant.—Ah! Dieu!... Il ne me pardonnera jamais cela... jamais!

Scarpia.—Tout bas... et il n'en saura rien?... Allons?...

Floria,sans voix.—Je veux lui parler d'abord...

Scarpia.—A quoi bon?

Floria.—Tout ce qu'on voudra après, mais, que je le voie, que je lui parle!... Je vous en prie!

Scarpia.—Suspendez un instant, Roberti.(A Schiarrone.)Ouvrez la porte!... Le chevalier, encore évanoui?

Schiarrone.—Non!

On ouvre la porte toute grande. Schiarrone et les agents devant pour la garder. Scarpia au milieu de la scène. Floria à sa droite. Silence d'une seconde. Floria essuie son front et veut s'avancer.

Scarpia,l'arrêtant.—Oh! Pardon!... De cette place seulement.

Floria.—Mario, mon Mario! Tu m'entends, n'est-ce pas?...

Mario,péniblement.—Oui!

Floria.—Tu vois, mon Mario adoré!... Tu es a bout de forces... Moi aussi, je t'assure!... N'est-ce pas, que tu veux bien?... Dis que tu veux bien que je parle?...

Mario.—Et, que dirais-tu, malheureuse?... Tu ne sais rien!...

Floria,suppliant.—Mon Mario!...

Mario,avec force.—Tu ne sais rien!

Floria,vivement, les mains tendues vers lui.—Je ne peux pourtant pas te laisser déchirer ainsi!... Ma chair crie avec la tienne!... Mon amour, je t'en prie, à genoux!... Mon Mario bien-aimé, dis... dis que tu veux bien!...

Mario,énergiquement.—Non! Non!... Tu n'as rien à dire!... Et je te défends, entends-tu!... Je te défends!...

Floria,désespérée.—Mais, ils te tueront!...

Mario.—Je te défends!...

Scarpia,terrible.—Allez! Et n'arrêtez plus!

Floria,bondissant à ses pieds.—Non! Je parlerai!

Mario.—Tais-toi... ou je te maudis!...

Floria.—Ah! Dieu!...

Scarpia.—Allez toujours!...

Floria,se cramponnant à lui, à genoux.—Non!... Arrêtez!...

Scarpia,à Floria.—Où est cet homme?...

Mario,poussant un cri de douleur.—Ah!...

Floria,répétant le cri.—Ah!... Tant pis pour l'autre!... Je dis tout!...

Scarpia,à Schiarrone.—Suspens!

Floria,désignant le jardin.—Là!...

Scarpia.—Le jardin?

Floria.—Le puits!...

Scarpia.—Le puits!...

Les agents s'élancent dans le jardin, par la droite. Les soldats, au fond, font le même mouvement dans les arbres.

Floria,debout.—Mon Mario, à présent!... Bandits, rendez-le-moi!

Elle court vers la chambre dont on lui barre le passage.

Scarpia.—C'est fait! déliez l'autre.

Il se tourne vers le jardin, regardant.

Les mêmes, MARIO, puis COLOMETTI

Mario paraît sur le seuil, livide, égaré, effaré, se tenant à montant de la porte. Il a deux taches rouges aux tempes. Floria court a lui, le soutient et l'entraîne jusqu'au siège où il tombe muet et hagard.

Floria,essuyant son front et le couvrant de baisers.—Ah! mon amour, ma vie!... Mon ange, mort héros!...

Mario,rouvrant les yeux, après un temps, et péniblement, comme un homme ivre.—Ah! que cela fait mal!... Tu n'a rien dit, n'est-ce pas?... Ni moi?...

Floria.—Non! non!... tu n'as rien dit!... Rien!

Il retombe épuisé. Silence. Elle pleure en baisant ses mains. Colometti reparaît sur le seuil.

Scarpia.—Eh bien?

Colometti.—Mous l'avons.

Scarpia.—Enfin!

Colometti.—Mort.

Scarpia.—Mort?... Le poison?...

Colometti.—Sans doute.

Les agents déposent le corps d'Angelotti dans le jardin, près du seuil, en vue, éclairé par la lune. Mario rouvre les yeux. Floria se place; de façon à lui cacher Angelotti.

Mario.—Mort?...(A Floria.)Qui est mort?... Je veux voir!...(Même jeu de Floria. Il se redresse.)Laisse-moi!...(Il l'écarte et aperçoit le corps.)Lui?...(Debout.)Ah! malheureuse!

Floria.—Mario!...

Mario.—Ne me touche pas! Va-t'en!... Je te hais!... C'est toi! toi qui l'as tue!...

Floria,à genou.—Pour te sauver!...

Mario.—Oh!...

Scarpia,aux agents.—Allons, Schiarrone, finissons!... Enlevez tout!... Le mort, pour le fumier, et le vivant, son complice.

Floria,terrifiée.—Lui?...

On entoure Mario et on l'entraîne.

Scarpia.—Pour la potence!...

Floria veut parler, elle le regarde, effarées sans trouver un mot, ni un cri et tombe comme foudroyée.

Schiarrone.—Et la femme?...

Scarpia.—La femme aussi!...

Une chambre au château Saint-Ange. A gauche, pan coupé. Alcôve richement décorée. Le lit au fond. Pan coupé, droite, large fenêtre avec bacon praticable. Au fond, milieu, porte d'entrée, premier plan droite, secrétaire ouvert. Premier plan gauche, console surmontée d'une glace. Au pied du lit, dans l'alcôve, un prie-Dieu, avec crucifix d'ivoire.; Au milieu, vers la gauche, une table couverte de sa nappe, et sur laquelle est servi un souper. Un canapé à droite de la table au milieu de la, scène. Il faut encore nuit, et la pièce n'est éclairée que par deux candélabres allumés placés sur console, et une lampe avec abat-jour sur la table. Au lever du rideau, la fenêtre est fermée. Un maître d'hôtel et un laquais font le service. Scarpia soupe, assis entre la table et la console, à laquelle il tourne le dos.

SCARPIA, SCHIARRONE,Un maître d'hôtel, un laquais, COLOMETTI

Scarpia.—Ouvrez la fenêtre, Colometti. L'air de cette chambre est étouffant.(Colometti ouvre la fenêtre à droite toute grande.)Quelle heure est-il?... Schiarrone.

Schiarrone.—Excellence, on a chanté les matines.

Scarpia.—La ville me paraît fort calme.

Schiarrone.—Très calme, Excellence... M. le gouverneur a fait doubler les postes; et toute la garnison est sous les armes.

Scarpia.—Précautions inutiles. Cette victoire des Français a moins échauffé les têtes romaines que je ne l'aurais cru.

Schiarrone.—Plus d'étonnement que de joie, Excellence. Voilà, je crois le sentiment général.

Scarpia.—Le prisonnier est en chapelle?

Schiarrone.—Oui, Excellence, avec les moines blancs de la mort. Mais, à leurs saintes exhortations, pour qu'il se recommande à la miséricorde divine, il se borne à répondre qu'il n'a aucun pardon à demander à Dieu, n'ayant fait que son devoir d'honnête homme qui est de venir en aide à toute victime de la tyrannie.

Scarpia,découpant et se servant.—Voilà bien de mon jacobin!

Schiarrone.—...Et que si quelqu'un est coupable en cette affaire, ce n'est pas lui envers le ciel, mais le ciel envers lui.

Scarpia.—Affreux blasphème!... Et alors?

Schiarrone.—Alors les blancs se sont lassés de tant d'impiété, et l'ont laissé en repos... Il en a profité pour s'endormir.

Scarpia.—Belle préparation à la mort, et digne d'un chrétien!

Les mêmes, SPOLETTA

Scarpia.—Eh bien, capitaine, M. le gouverneur?...

Spoletta.—Excellence, monseigneur rentrait à l'instant ayant passé la nuit au Palais Farnèse, où l'avait retenu l'indisposition de Sa Majesté. Il a paru fort satisfait de l'arrestation d'Angelotti, et m'a remis cet ordre écrit de sa main.

Scarpia,lisant.—Le chevalier Mario Cavaradossi devra être exécuté avant le lever du soleil.(il dépose l'acte sur la table.)J'ai réfléchi. Angelotti étant condamné à la potence a décidément droit à sa potence. Il est inutile de faire savoir qu'il nous a échappé par le poison, et que nous ne pendons qu'un cadavre. Ces morts volontaires sont d'un détestable exemple. Le criminel ne doit pas se dérober au châtiment. Donc, pour tous, Angelotti sera mort de la main du bourreau. La potence est prête?

Schiarrone.—On la dresse en ce moment, sous cette fenêtre, à la tête du pont.

Scarpia.—Vous laisserez le corps en vue jusqu'à l'heure de la grand'messe. Après quoi, vous le jetterez dans une fosse quelconque; et pas en terre sainte. Un suicidé n'a pas droit à la sépulture chrétienne, pas même à une croix sur sa tombe.Il boit.

Spoletta.—Il sera fait ainsi Excellence. Et l'autre?

Scarpia.—Pour le Cavaradossi, nous verrons. Où est la femme?

Spoletta.—Dans la chambre où Votre Excellence a donné ordre qu'on l'enfermât.

Scarpia,le verre à la main.—Et furieuse, toujours?...

Schiarrone.—Plus calme. Elle s'est fort inquiétée du chevalier d'abord; puis du lieu où elle se voyait transportée. Nous n'avons pas cru devoir le lui dire, n'ayant pas d'instructions à cet égard.

Scarpia,à Schiarrone.—Introduisez ici la Tosca...(Schiarrone sort. A Spoletta.)Vous, Spoletta, veillez à la pendaison du mort. La chose faite, je vous appellerai de cette fenêtre. Allez...(Aux laquais, se levant a la vue de la Tosca introduite par Schiarrone.)Et qu'on me laisse...

Le maître d'hôtel salue; le laquais emporte le plateau posé sur la console.

SCARPIA, FLORIA

Elle entre silencieusement, pâle, et regarde autour d'elle, appuyée sur le dossier du canapé.

Scarpia,après un temps.—Vous voulez savoir où vous êtes, Tosca. Vous êtes, ainsi que le chevalier Cavaradossi, au château Saint-Ange, chez moi... Maintenant, j'estime qu'après une telle nuit vous êtes à bout de forces. Laissez-moi vous faire les honneurs de ce triste logis, et prenez votre part d'un souper qui serait meilleur, si j'avais prévu que je vous aurais cette nuit pour convive.(Floria, sans le regarder, fait un geste de refus méprisant. Il reprend, souriant.)Bon... N'allez pas rêver poison... Ce sont là mœurs d'un autre âge. Nous n'usons plus du poison.

Floria,sourdement.—Mais vous égorgez toujours!

Scarpia,froidement—Rarement, et les meurtrières seuls... Pour les rebelles et leurs complices, je les fais plus volontiers fusiller, ou pendre, à mon choix.(Mouvement de Floria.)Ce mot vous étonne... Vous êtes-vous figurée que le chevalier serait mis en jugement?

Floria,anxieuse.—Il ne sera plus jugé?...

Scarpia,souriant toujours.—Quelle folie... Un interrogatoire, des témoins et des plaidoiries!... Nous avons bien le temps de nous amuser à ces bagatelles!... Sa Majesté Catholique a simplifié la procédure... Venez ici, et voyez à la lueur des falots ces gens s'agiter là-bas à la tête du pont. Ils dressent un gibet à deux branches. A l'une ils accrocheront un mort: Angelotti... A l'autre, un vivant!...

Floria,épouvantée.—Mario?

Scarpia.—Vous l'avez dit!... Et il ne tiendrait qu'à moi d'embellir ce groupe en vous y associant. Mais à Dieu ne plaise que je prive les Romains de leur idole,—qui est aussi la mienne. Votre voiture est en bas qui vous attend. Toutes les portes du château vous sont ouvertes. Vous pouvez sortir, vous êtes libre!

Floria,avec un cri de joie.—Ah!

Elle s'élance vers la porte.

Scarpia.—Attendez!...(Elle s'arrête.)Le vrai sens de ce cri, je le devine. Ce n'est pas la joie de votre salut!... Mais cette pensée: «Je cours au Palais Farnèse, je force la porte de la reine, et je lui arrache la grâce de mon amant!» N'est-ce pas cela?

Floria.—Oui, c'est cela!

Scarpia,prenant l'ordre sur la table.—Malheureusement, l'order est formel. Le chevalier doit être exécuté avant le lever du soleil. Quand sa grâce m'arrivera, il sera pendu depuis une heure.

Floria.—Tu ferais cela?

Scarpia.—Ah! de bonne foi, ma chère... Je vous tiens quitte de votre peine; mais, de la sienne, non pas!

Floria.—Mais alors... alors... misérable!... Tu n'es même plus le bourreau... Tu es l'assassin!...

Scarpia.—Peut-être!... Cela dépend... Mais voyons... prenez place, je vous en prie, et acceptez au moins ce verre de vin d'Espagne.(Il le verse.)Nous causerons ainsi plus à l'aise du chevalier Cavaradossi, et de la meilleure façon de le tirer de ce mauvais pas.

Floria.—Je n'ai soif et faim que de sa liberté! Allons, au fait!...(Elle s'assied résolument en face de lui à la table, écartant le verre.)Combien?

Scarpia,se versant à boire.—Combien?

Floria.—Oui!... Question d'argent, je suppose?

Scarpia.—Fi donc, Tosca, vous me connaissez bien mal... Vous m'avez vu, féroce, implacable, dans l'exercice de mes devoirs; c'est qu'il y allait de mon honneur et de mon propre salut, la fuite d'Angelotti entraînant forcément ma disgrâce... Mais, le devoir accompli, je suis comme le soldat qui dépose sa colère avec ses armes; et vous n'ayez plus ici devant vous que le baron Scarpia, votre applaudisseur ordinaire, dont l'admiration va pour vous jusqu'au fanatisme... et même a pris cette nuit un caractère nouveau... Oui, jusqu'ici, je n'avais su voir en vous que l'interprète exquise de Cimarosa ou de Paisiello... Cette lutte m'a révélé la femme... La femme plus tragique, plus passionnée que l'artiste elle même, et cent fois plus admirable dans la réalité de l'amour et de ses douleurs que dans leur fiction! Ah! Tosca, vous avez trouvé là des accents, des cris, des gestes, des attitudes... Non, c'était prodigieux, et j'en étais ébloui au point d'oublier mon propre rôle, dans cette tragédie, pour vous acclamer en simple spectateur, et me déclarer vaincu!...

Floria,toujours inquiète, à mi-voix.—Plût à Dieu!

Scarpia.—Mais savez-vous ce qui m'a retenu de le faire... C'est qu'avec cet enthousiasme pour la femme affolante, grisante, que vous êtes, et si différente de toutes celles qui ont été miennes... une jalousie... une jalousie subite me mordait le cœur... Eh! quoi, ces colères et ces larmes au profit de ce chevalier qui, entre nous, ne justifie guère tant de passion? Ah! fi donc! Plus vous me conjuriez pour lui, plus je me fortifiais dans la volonté tenace de le garder en mon pouvoir, pour lui faire expier tant d'amour et l'en punir, oui, ma foi, l'en punir! Je lui veux tant de mal de son bonheur immérité. Je lui envie à ce point la possession d'une créature telle que vous,—que je ne saurais la lui pardonner qu'a une condition... C'est d'en avoir ma part.

Floria,debout, bondissant.—Toi!...

Scarpia,assis, la retenant par le bras.—Et je l'aurai!...

Floria,elle se dégage violemment, en éclatant de rire.—Imbécile!... J'aimerais mieux sauter par cette fenêtre!...

Scarpia,froidement, sans bouger.—Fais... Ton amant te suit!... Dis: «Oui, je le sauve... Non: je le tue!»

Floria,le regardant, épouvantée.—Ah! cynique scélérat! Cet horrible marché!... Et par l'épouvante et la force!...


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