XVIII

—Mais...

—Mais ce pourrait être M. Jacob.

Rosa s'élança dans l'escalier, et l'on entendit en effet une porte qui se fermait rapidement avant que la jeune fille eût descendu les dix premières marches. Cornélius demeura fort inquiet, mais ce n'était pour lui qu'un prélude. Quand la fatalité commence d'accomplir une œuvre mauvaise, il est rare qu'elle ne prévienne pas charitablement sa victime comme un spadassin fait à son adversaire pour lui donner le loisir de se mettre en garde. Presque toujours, ces avis émanent de l'instinct de l'homme ou de la complicité des objets inanimés, souvent moins inanimés qu'on ne le croit généralement; presque toujours, disons-nous, ces avis sont négligés. Le coup a sifflé en l'air, et il retombe sur une tête que ce sifflement eût dû avertir, et qui, avertie, a dû se prémunir. Le lendemain se passa sans que rien de marquant eût lieu. Gryphus fit ses trois visites. Il ne découvrit rien. Quand il entendait venir son geôlier (et dans l'espérance de surprendre les secrets de son prisonnier, Gryphus ne venait jamais aux mêmes heures), quand il entendait venir son geôlier, van Baërle, à l'aide d'une mécanique qu'il avait inventée, et qui ressemblait à celles à l'aide desquelles on monte et descend les sacs de blé dans les fermes, van Baërle avait imaginé de descendre sa cruche au-dessous de l'entablement de tuiles d'abord, et ensuite de pierres, qui régnait au-dessous de sa fenêtre. Quant aux ficelles à l'aide desquelles le mouvement s'opérait, notre mécanicien avait trouvé un moyen de les cacher avec les mousses qui végètent sur les tuiles et dans le creux des pierres.

Gryphus n'y devinait rien.

Ce manège réussit durant huit jours.

Mais un matin que Cornélius, absorbé dans la contemplation de son caïeu, d'où s'élançait déjà un point de végétation, n'avait pas entendu monter le vieux Gryphus (il faisait grand vent ce jour-là, et tout craquait dans la tourelle), la porte s'ouvrit tout à coup, et Cornélius fut surpris sa cruche entre ses genoux.

Gryphus, voyant un objet inconnu, et par conséquent défendu, aux mains de son prisonnier, Gryphus fondit sur cet objet avec plus de rapidité que ne fait le faucon sur sa proie.

Le hasard, ou cette adresse fatale que le mauvais esprit accorde parfois aux êtres malfaisants, fit que sa grosse main calleuse se posa tout d'abord au beau milieu de la cruche, sur la portion de terreau dépositaire du précieux oignon, cette main brisée au-dessus du poignet et que Cornélius van Baërle lui avait si bien remise.

—Qu'avez-vous là? s'écria-t-il. Ah! je vous y prends!

Et il enfonça sa main dans la terre.

—Moi? Rien, rien! s'écria Cornélius tout tremblant.

—Ah! je vous y prends! Une cruche, de la terre! Il y a quelque secret coupable caché là-dessous!

—Cher M. Gryphus! supplia van Baërle, inquiet comme la perdrix à qui le moissonneur vient de prendre sa couvée.

En effet, Gryphus commençait à creuser la terre avec ses doigts crochus.

—Monsieur, monsieur! prenez garde! dit Cornélius pâlissant.

—À quoi? mordieu! à quoi? hurla le geôlier.

—Prenez garde! vous dis-je; vous allez le meurtrir!

Et d'un mouvement rapide, presque désespéré, il arracha des mains du geôlier la cruche, qu'il cacha comme un trésor sous le rempart de ses deux bras. Mais Gryphus, entêté comme un vieillard, et de plus en plus convaincu qu'il venait de découvrir une conspiration contre le prince d'Orange, Gryphus courut sur son prisonnier le bâton levé, et voyant l'impassible résolution du captif à protéger son pot de fleurs, il sentit que Cornélius tremblait bien moins pour sa tête que pour sa cruche. Il chercha donc à la lui arracher de vive force.

—Ah! disait le geôlier furieux, vous voyez bien que vous vous révoltez.

—Laissez-moi ma tulipe! criait van Baërle.

—Oui, oui, tulipe, répliquait le vieillard. On connaît les ruses de messieurs les prisonniers.

—Mais je vous jure...

—Lâchez, répétait Gryphus en frappant du pied; lâchez, ou j'appelle la garde.

—Appelez qui vous voudrez, mais vous n'aurez cette pauvre fleur qu'avec ma vie.

Gryphus, exaspéré, enfonça ses doigts pour la seconde fois dans la terre, et cette fois en tira le caïeu tout noir, et tandis que van Baërle était heureux d'avoir sauvé le contenant, ne s'imaginant pas que son adversaire possédât le contenu, Gryphus lança violemment le caïeu amolli qui s'écrasa sous la dalle et disparut presque aussitôt broyé, mis en bouillie, sous le large soulier du geôlier.

Van Baërle vit le meurtre, entrevit les débris humides, comprit cette joie féroce de Gryphus et poussa un cri de désespoir qui attendrit ce geôlier assassin, qui, quelques années plus tôt, avait tué l'araignée de Pellisson.

L'idée d'assommer ce méchant homme passa comme un éclair dans le cerveau du tulipier. Le feu et le sang tout ensemble lui montèrent au front, l'aveuglèrent, et il leva de ses deux mains la cruche lourde de toute l'inutile terre qui y restait. Un instant de plus, il la laissait retomber sur le crâne chauve du vieux Gryphus.

Un cri l'arrêta, un cri plein de larmes et d'angoisses, le cri que poussa derrière le grillage du guichet la pauvre Rosa, pâle, tremblante, les bras levés au ciel, et placée entre son père et son ami.

Cornélius abandonna la cruche qui se brisa en mille pièces avec un fracas épouvantable.

Et alors, Gryphus comprit le danger qu'il venait de courir et s'emporta à de terribles menaces.

—Oh! il faut, dit Cornélius, que vous soyez un homme bien lâche et bien méchant, pour arracher à un pauvre prisonnier sa seule consolation, un oignon de tulipe!

—Fi! mon père, ajouta Rosa, c'est un crime que vous venez de commettre.

—Ah! c'est vous, péronnelle! s'écria en se retournant vers sa fille le vieillard bouillant de colère, mêlez-vous de ce qui vous regarde, et surtout descendez au plus vite.

—Malheureux! malheureux! continuait Cornélius au désespoir.

—Après tout, ce n'est qu'une tulipe, ajouta Gryphus un peu honteux. On vous en donnera tant que vous voudrez des tulipes, j'en ai trois cents dans mon grenier.

—Au diable vos tulipes! s'écria Cornélius. Elles vous valent et vous les valez. Oh! cent milliards de millions! Si je les avais, je les donnerais pour celle que vous avez écrasée là.

—Ah! fit Gryphus triomphant. Vous voyez bien que ce n'est pas à la tulipe que vous teniez. Vous voyez bien qu'il y avait dans ce faux oignon quelques sorcelleries, un moyen de correspondance peut-être avec les ennemis de Son Altesse, qui vous a fait grâce. Je le disais bien, qu'on avait eu tort de ne pas vous couper le cou.

—Mon père! mon père! s'écria Rosa.

—Eh bien! tant mieux! tant mieux! répétait Gryphus en s'animant, je l'ai détruit, je l'ai détruit. Il en sera de même chaque fois que vous recommencerez! Ah! je vous avais prévenu, mon bel ami, que je vous rendrais la vie dure.

—Maudit! maudit! hurla Cornélius tout à son désespoir en retournant avec ses doigts tremblants les derniers vestiges de son caïeu, cadavre de tant de joies et de tant d'espérances.

—Nous planterons l'autre demain, cher M. Cornélius, dit à voix basse Rosa, qui comprenait l'immense douleur du tulipier et qui jeta, cœur saint, cette douce parole comme une goutte de baume sur la blessure saignante de Cornélius.

L'AMOUREUX DE ROSA

Rosa avait à peine jeté ces paroles de consolation à Cornélius que l'on entendait dans l'escalier une voix qui demandait à Gryphus des nouvelles de ce qui se passait.

—Mon père, dit Rosa, entendez-vous?

—Quoi?

—M. Jacob vous appelle. Il est inquiet.

—On a fait tant de bruit, fit Gryphus. N'eût-on pas dit qu'il m'assassinait, ce savant! Ah! que de mal on a toujours avec les savants!

Puis, indiquant du doigt l'escalier à Rosa:

—Marchez devant, mademoiselle! dit-il.

Et, fermant la porte:

—Je vous rejoins, ami Jacob, acheva-t-il.

Et Gryphus sortit, emmenant Rosa et laissant dans sa solitude et dans sa douleur amère le pauvre Cornélius qui murmurait:

—Oh! c'est toi qui m'as assassiné, vieux bourreau. Je n'y survivrai pas!

Et en effet le pauvre prisonnier fût tombé malade sans ce contrepoids que la Providence avait mis à sa vie et que l'on appelait Rosa.

Le soir, la jeune fille revint.

Son premier mot fut pour annoncer à Cornélius que désormais son père ne s'opposait plus à ce qu'il cultivât des fleurs.

—Et comment savez-vous cela? dit d'un air dolent le prisonnier à la jeune fille.

—Je le sais parce qu'il l'a dit.

—Pour me tromper peut-être?

—Non, il se repent.

—Oh! oui, mais trop tard.

—Ce repentir ne lui est pas venu de lui-même.

—Et comment lui est-il donc venu?

—Si vous saviez combien son ami le gronde!

—Ah! M. Jacob, il ne vous quitte donc pas, M. Jacob?

—En tout cas il nous quitte le moins qu'il peut.

Et elle sourit de telle façon que ce petit nuage de jalousie qui avait obscurci le front de Cornélius se dissipa.

—Comment cela s'est-il fait? demanda le prisonnier.

—Eh bien! interrogé par son ami, mon père à souper a raconté l'histoire de la tulipe ou plutôt du caïeu, et le bel exploit qu'il avait fait en l'écrasant.

Cornélius poussa un soupir qui pouvait passer pour un gémissement.

—Si vous eussiez vu en ce moment maître Jacob! continua Rosa. En vérité, j'ai cru qu'il allait mettre le feu à la forteresse, ses yeux étaient deux torches ardentes, ses cheveux se hérissaient, il crispait ses poings, un instant j'ai cru qu'il voulait étrangler mon père.

«—Vous avez fait cela, s'écria-t-il, vous avez écrasé le caïeu?

«—Sans doute, fit mon père.

«—C'est infâme! continua-t-il, c'est odieux! c'est un crime que vous avez commis là! hurla Jacob.

«Mon père resta stupéfait.

«—Est-ce que vous aussi vous êtes fou? demanda-t-il à son ami.

—Oh! digne homme que ce Jacob, murmura Cornélius; c'est un honnête cœur, une âme d'élite.

—Le fait est qu'il est impossible de traiter un homme plus durement qu'il n'a traité mon père, ajouta Rosa; c'était de sa part un véritable désespoir; il répétait sans cesse:

«—Écrasé, le caïeu écrasé; oh! mon Dieu, mon Dieu, écrasé!

«Puis, se tournant vers moi:

«—Mais ce n'était pas le seul qu'il eût? demanda-t-il.

—Il a demandé cela? fit Cornélius, dressant l'oreille.

—«Vous croyez que ce n'était pas le seul? dit mon père. Bon, l'on cherchera les autres.

«—Vous chercherez les autres, s'écria Jacob en prenant mon père au collet.

«Mais aussitôt il le lâcha.

«Puis, se tournant vers moi:

«—Et qu'a dit le pauvre jeune homme? demanda-t-il.

«Je ne savais que répondre, vous m'aviez bien recommandé de ne jamais laisser soupçonner l'intérêt que vous portiez à ce caïeu. Heureusement mon père me tira d'embarras.

«—Ce qu'il a dit? Il s'est mis à écumer.

«Je l'interrompis.

«—Comment n'aurait-il pas été furieux, lui dis-je, vous avez été si injuste et si brutal.

«—Ah çà! mais êtes-vous fous? s'écria mon père à son tour; le beau malheur d'écraser un oignon de tulipe! On en a des centaines pour un florin au marché de Gorcum.

«—Mais peut-être moins précieux que celui-ci, eus-je le malheur de répondre.

—Et à ces mots, lui, Jacob? demanda Cornélius.

—À ces mots, je dois le dire, il me sembla que son œil lançait un éclair.

—Oui, fit Cornélius, mais ce ne fut pas tout; il dit quelque chose?

—«Ainsi, belle Rosa, dit-il d'une voix mielleuse, vous croyez cet oignon précieux?

«Je vis que j'avais fait une faute.

«—Que sais-je, moi? répondis-je négligemment, est-ce que je me connais en tulipes? Je sais seulement, hélas! puisque nous sommes condamnés à vivre avec les prisonniers, je sais que pour ce prisonnier tout passe-temps a son prix. Ce pauvre M. van Baërle s'amusait de cet oignon. Eh bien! je dis qu'il y a de la cruauté à lui enlever cet amusement.

«—Mais d'abord, fit mon père, comment s'était-il procuré cet oignon? Voilà ce qu'il serait bon de savoir, ce me semble.

«Je détournai les yeux pour éviter le regard de mon père. Mais je rencontrai les yeux de Jacob.

«On eût dit qu'il voulait poursuivre ma pensée jusqu'au fond de mon cœur.

«Un mouvement d'humeur dispense souvent d'une réponse. Je haussai les épaules, tournai le dos et m'avançai vers la porte.

«Mais je fus arrêtée par un mot que j'entendis, si bas qu'il fût prononcé.

«Jacob disait à mon père:

«—Ce n'est pas chose difficile que de s'en assurer, parbleu!

«—Comment cela?

«—C'est de le fouiller; et s'il a les autres caïeux, nous les trouverons, car ordinairement, il y en a trois.

—Il y en a trois! s'écria Cornélius. Il a dit que j'avais trois caïeux!

—Vous comprenez, le mot m'a frappée comme vous. Je me retournai.

«Ils étaient si occupés tous deux qu'ils ne virent pas mon mouvement.

«—Mais, dit mon père, il ne les a peut-être pas sur lui, ses oignons.

«—Alors, faites-le descendre sous un prétexte quelconque; pendant ce temps je fouillerai sa chambre.

—Oh! oh! fit Cornélius. Mais c'est un scélérat que votre M. Jacob.

—J'en ai peur.

—Dites-moi, Rosa, continua Cornélius tout pensif.

—Quoi?

—Ne m'avez-vous pas raconté que le jour où vous aviez préparé votre plate-bande, cet homme vous avait suivie?

—Oui.

—Qu'il s'était glissé comme une ombre derrière les sureaux?

—Sans doute.

—Qu'il n'avait pas perdu un de vos coups de râteau?

—Pas un.

—Rosa, fit Cornélius pâlissant.

—Eh bien!

—Ce n'était pas vous qu'il suivait.

—Qui suivait-il donc?

—Ce n'est pas de vous qu'il est amoureux.

—De qui donc, alors?

—C'était mon caïeu qu'il suivait; c'était de ma tulipe qu'il était amoureux.

—Ah! par exemple! cela pourrait bien être, s'écria Rosa.

—Voulez-vous vous en assurer?

—Et de quelle façon?

—Oh! c'est chose bien facile.

—Dites!

—Allez demain au jardin; tâchez, comme la première fois, que Jacob sache que vous y allez! tâchez, comme la première fois, qu'il vous suive; faites semblant d'enterrer le caïeu, sortez du jardin, mais regardez à travers la porte, et vous verrez ce qu'il fera.

—Bien! mais après?

—Après? comme il agira, nous agirons.

—Ah! dit Rosa en poussant un soupir, vous aimez bien vos oignons, M. Cornélius.

—Le fait est, dit le prisonnier avec un soupir, que depuis que votre père a écrasé ce malheureux caïeu, il me semble qu'une portion de ma vie s'est paralysée.

—Voyons! dit Rosa, voulez-vous essayer autre chose encore?

—Quoi?

—Voulez-vous accepter la proposition de mon père?

—Quelle proposition?

—Il vous a offert des oignons de tulipe par centaines.

—C'est vrai.

—Acceptez-en deux ou trois, et au milieu de ces deux ou trois oignons, vous pourrez élever le troisième caïeu.

—Oui, ce serait bien, dit Cornélius le sourcil froncé, si votre père était seul; mais cet autre, ce Jacob, qui nous épie...

—Ah! c'est vrai; cependant réfléchissez! vous vous privez là, je le vois, d'une grande distraction. Et elle prononça ces paroles avec un sourire qui n'était pas entièrement exempt d'ironie.

En effet, Cornélius réfléchit un instant, il était facile de voir qu'il luttait contre un grand désir.

—Eh bien! non! s'écria-t-il avec un stoïcisme tout antique, non ce serait une faiblesse, ce serait une folie, ce serait une lâcheté! Si je livrais ainsi à toutes les mauvaises chances de la colère et de l'envie la dernière ressource qui nous reste, je serais un homme indigne de pardon. Non, Rosa, non! Demain nous prendrons une résolution à l'endroit de votre tulipe; vous la cultiverez selon mes instructions; et quant au troisième caïeu—Cornélius soupira profondément—quant au troisième, gardez-le dans votre armoire! gardez-le comme l'avare garde sa première ou sa dernière pièce d'or, comme la mère garde son fils, comme le blessé garde la suprême goutte de sang de ses veines; gardez-le, Rosa! Quelque chose me dit que là est notre salut, que là est notre richesse! Gardez-le! et si le feu du ciel tombait sur Loewestein, jurez-moi, Rosa, qu'au lieu de vos bagues, qu'au lieu de vos bijoux, qu'au lieu de ce beau casque d'or qui encadre si bien votre visage, jurez-moi, Rosa que vous emporteriez ce dernier caïeu, qui renferme ma tulipe noire.

—Soyez tranquille, M. Cornélius, dit Rosa avec un doux mélange de tristesse et de solennité; soyez tranquille, vos désirs sont des ordres pour moi.

—Et même, continua le jeune homme s'enfiévrant de plus en plus, si vous vous aperceviez que vous êtes suivie, que vos démarches sont épiées, que vos conversations éveillent les soupçons de votre père ou de cet affreux Jacob que je déteste; eh bien! Rosa, sacrifiez-moi tout de suite, moi qui ne vis plus que par vous, qui n'ai plus que vous au monde, sacrifiez-moi, ne me voyez plus.

Rosa sentit son cœur se serrer dans sa poitrine; des larmes jaillirent jusqu'à ses yeux.

—Hélas! dit-elle.

—Quoi? demanda Cornélius.

—Je vois, une chose.

—Que voyez-vous?

—Je vois, dit la jeune fille éclatant en sanglots, je vois que vous aimez tant les tulipes, qu'il n'y a plus place dans votre cœur pour une autre affection.

Et elle s'enfuit. Cornélius passa ce soir-là et après le départ de la jeune fille une des plus mauvaises nuits qu'il eût jamais passées. Rosa était courroucée contre lui, et elle avait raison. Elle ne reviendrait plus voir le prisonnier peut-être, et il n'aurait plus de nouvelles, ni de Rosa, ni de ses tulipes. Maintenant, comment allons-nous expliquer ce bizarre caractère aux tulipiers parfaits tels qu'il en existe encore en ce monde? Nous l'avouons, à la honte de notre héros et de l'horticulture, de ses deux amours, celui que Cornélius se sentit le plus enclin à regretter, ce fut l'amour de Rosa, et lorsque vers trois heures du matin il s'endormit harassé de fatigue, harcelé de craintes, bourrelé de remords, la grande tulipe noire céda le premier rang, dans les rêves, aux yeux bleus si doux de la Frisonne blonde.

FEMME ET FLEUR

Mais la pauvre Rosa, enfermée dans sa chambre, ne pouvait savoir à qui ou à quoi rêvait Cornélius.

Il en résultait que, d'après ce qu'il lui avait dit, Rosa était bien encline à croire qu'il rêvait plus à sa tulipe qu'à elle, et cependant Rosa se trompait.

Mais comme personne n'était là pour dire à Rosa qu'elle se trompait, comme les paroles imprudentes de Cornélius étaient tombées sur son âme comme des gouttes de poison, Rosa ne rêvait pas, elle pleurait.

En effet, comme Rosa était une créature d'esprit élevé, d'un sens droit et profond, Rosa se rendait justice, non point quant à ses qualités morales et physiques, mais quant à sa position sociale.

Cornélius était savant, Cornélius était riche, ou du moins l'avait été avant la confiscation de ses biens; Cornélius était de cette bourgeoisie de commerce, plus fière de ses enseignes de boutiques tracées, formées en blason, que l'a jamais été la noblesse de race de ses armoiries héréditaires. Cornélius pouvait donc trouver Rosa bonne pour une distraction, mais à coup sûr quand il s'agirait d'engager son cœur, ce serait plutôt à une tulipe, c'est-à-dire à la plus noble et à la plus fière des fleurs qu'il l'engagerait, qu'à Rosa, humble fille d'un geôlier.

Rosa comprenait donc cette préférence que Cornélius donnait à la tulipe noire sur elle, mais elle n'en était que plus désespérée parce qu'elle comprenait.

Aussi Rosa avait-elle pris une résolution pendant cette nuit terrible, pendant cette nuit d'insomnie qu'elle avait passée.

Cette résolution, c'était de ne plus revenir au guichet.

Mais comme elle savait l'ardent désir qu'avait Cornélius d'avoir des nouvelles de sa tulipe, comme elle voulait bien ne pas s'exposer, elle, à revoir un homme pour lequel elle sentait sa pitié s'accroître à ce point qu'après avoir passé par la sympathie, cette pitié s'acheminait tout droit et à grands pas vers l'amour; mais comme elle ne voulait pas désespérer cet homme, elle résolut de poursuivre seule les leçons de lecture et d'écriture commencées, et heureusement elle était arrivée à ce point de son apprentissage qu'un maître ne lui eût plus été nécessaire si ce maître ne se fût appelé Cornélius.

Rosa se mit donc à lire avec acharnement dans la Bible du pauvre Corneille de Witt, sur la seconde feuille de laquelle, devenue la première depuis que l'autre était déchirée, sur la seconde feuille de laquelle était écrit le testament de Cornélius van Baërle.

—Ah! murmurait-elle en relisant ce testament qu'elle n'achevait jamais sans qu'une larme, perle d'amour, ne roulât dans ses yeux limpides sur ses joues pâlies, ah! dans ce temps, j'ai pourtant cru un instant qu'il m'aimait.

Pauvre Rosa! elle se trompait. Jamais l'amour du prisonnier n'avait été plus réel qu'arrivé au moment où nous sommes parvenus, puisque, nous l'avons dit avec embarras, dans la lutte entre la grande tulipe noire et Rosa, c'était la grande tulipe noire qui avait succombé.

Mais Rosa, nous le répétons, ignorait la défaite de la grande tulipe noire.

Aussi, sa lecture finie, opération dans laquelle Rosa avait fait de grands progrès, Rosa prenait-elle la plume et se mettait-elle avec un acharnement non moins louable à l'œuvre bien autrement difficile de l'écriture.

Mais enfin, comme Rosa écrivait déjà presque lisiblement le jour où Cornélius avait si imprudemment laissé parler son cœur, Rosa ne désespéra point de faire des progrès assez rapides pour donner dans huit jours au plus tard des nouvelles de sa tulipe au prisonnier.

Elle n'avait pas oublié un mot des recommandations que lui avait faites Cornélius. Du reste, jamais Rosa n'oubliait un mot de ce que lui disait Cornélius, même lorsque ce qu'il lui disait n'empruntait pas la forme de la recommandation.

Lui, de son côté, se réveilla plus amoureux que jamais. La tulipe était encore lumineuse et vivante dans sa pensée; mais enfin, il ne la voyait plus comme un trésor auquel il dût tout sacrifier, même Rosa, mais comme une fleur précieuse, une merveilleuse combinaison de la nature et de l'art que Dieu lui accordait pour le corsage de sa maîtresse.

Cependant toute la journée une inquiétude vague le poursuivait. Il était pareil à ces hommes dont l'esprit est assez fort pour oublier momentanément qu'un grand danger les menace le soir ou le lendemain. La préoccupation une fois vaincue, ils vivent de la vie ordinaire. Seulement, de temps en temps, ce danger oublié leur mord le cœur tout à coup de sa dent aiguë. Ils tressaillent, se demandent pourquoi ils ont tressailli, puis, se rappelant ce qu'ils avaient oublié:

—Oh! oui, disent-ils avec un soupir, c'est cela!

Lecelade Cornélius, c'était la crainte que Rosa ne vînt pas ce soir-là comme d'habitude. Et au fur et à mesure que la nuit s'avançait, la préoccupation devenait plus vive et plus présente, jusqu'à ce qu'enfin cette préoccupation s'emparât de tout le corps de Cornélius, et qu'il n'y eût plus qu'elle qui vécût en lui. Aussi fut-ce avec un long battement de cœur qu'il salua l'obscurité; à mesure que l'obscurité croissait, les paroles qu'il avait dites la veille à Rosa, et qui avaient tant affligé la pauvre fille, revenaient plus présentes à son esprit; et il se demandait comment il avait pu dire à sa consolatrice de le sacrifier à sa tulipe, c'est-à-dire de renoncer à le voir si besoin était, quand chez lui la vue de Rosa était devenue une nécessité de sa vie. Dans la chambre de Cornélius, on entendait sonner les heures à l'horloge de la forteresse. Sept heures, huit heures, puis neuf heures sonnèrent. Jamais timbre de bronze ne vibra plus profondément au fond d'un cœur que ne le fit le marteau frappant le neuvième coup marquant cette neuvième heure. Puis tout rentra dans le silence. Cornélius appuya la main sur son cœur pour en étouffer les battements, et écouta. Le bruit du pas de Rosa, le froissement de sa robe aux marches de l'escalier, lui étaient si familiers que, dès le premier degré monté par elle, il disait:

—Ah! voilà Rosa qui vient.

Ce soir-là aucun bruit ne troubla le silence du corridor; l'horloge marqua neuf heures un quart; puis sur deux sons différents neuf heures et demie; puis neuf heures trois quarts; puis enfin de sa voix grave annonça non seulement aux hôtes de la forteresse, mais encore aux habitants de Loewestein, qu'il était dix heures.

C'était l'heure à laquelle Rosa quittait d'habitude Cornélius. L'heure était sonnée, et Rosa n'était pas encore venue.

Ainsi donc, ses pressentiments ne l'avaient pas trompé: Rosa, irritée, se tenait dans sa chambre, et l'abandonnait.

—Oh! j'ai bien mérité ce qui m'arrive, disait Cornélius. Oh! elle ne viendra pas, et elle fera bien de ne pas venir; à sa place, j'en ferais autant.

Et malgré cela, Cornélius écoutait, attendait, et espérait toujours.

Il écouta et attendit ainsi jusqu'à minuit; mais à minuit il cessa d'espérer, et, tout habillé, alla se jeter sur son lit.

La nuit fut longue et triste, puis le jour vint; mais le jour n'apportait aucune espérance au prisonnier.

À huit heures du matin, sa porte s'ouvrit; mais Cornélius ne détourna même pas la tête; il avait entendu le pas pesant de Gryphus dans le corridor, mais il avait parfaitement senti que ce pas s'approchait seul.

Il ne regarda même pas du côté du geôlier. Et cependant il eût bien voulu l'interroger pour lui demander des nouvelles de Rosa. Il fut sur le point, si étrange qu'eût dû paraître cette demande à son père, de lui faire cette demande. Il espérait, l'égoïste, que Gryphus lui répondrait que sa fille était malade.

À moins d'événement extraordinaire, Rosa ne venait jamais dans la journée. Cornélius, tant que dura le jour, n'attendit donc point en réalité. Cependant, à ses tressaillements subits, à son oreille tendue du côté de la porte, à son regard rapide interrogeant le guichet, on voyait que le prisonnier avait la sourde espérance que Rosa ferait une infraction à ses habitudes.

À la seconde visite de Gryphus, Cornélius, contre tous ses antécédents, avait demandé au vieux geôlier et cela de sa voix la plus douce, des nouvelles de sa santé; mais Gryphus, laconique comme un Spartiate, s'était borné à répondre:

—Ça va bien.

À la troisième visite, Cornélius varia la forme de l'interrogation.

—Personne n'est malade à Loewestein? demanda-t-il.

—Personne! répondit plus laconiquement encore que la première fois Gryphus, en fermant la porte au nez de son prisonnier.

Gryphus, mal habitué à de pareilles gracieusetés de la part de Cornélius, y avait vu de la part de son prisonnier un commencement de tentative de corruption.

Cornélius se retrouva seul; il était sept heures du soir; alors se renouvelèrent à un degré plus intense que la veille les angoisses que nous avons essayé de décrire.

Mais, comme la veille, les heures s'écoulèrent sans amener la douce vision qui éclairait, à travers le guichet, le cachot du pauvre Cornélius, et qui, en se retirant, y laissait de la lumière pour tout le temps de son absence.

Van Baërle passa la nuit dans un véritable désespoir. Le lendemain, Gryphus lui parut plus laid, plus brutal, plus désespérant encore que d'habitude: il lui était passé par l'esprit ou plutôt par le cœur, cette espérance que c'était lui qui empêchait Rosa de venir.

Il lui prit des envies féroces d'étrangler Gryphus; mais Gryphus étranglé par Cornélius, toutes les lois divines et humaines défendaient à Rosa de jamais revoir Cornélius.

Le geôlier échappa donc, sans s'en douter, à un des plus grands dangers qu'il eût jamais courus de sa vie.

Le soir vint, et le désespoir tourna en mélancolie; cette mélancolie était d'autant plus sombre que, malgré van Baërle, les souvenirs de sa pauvre tulipe se mêlaient à la douleur qu'il éprouvait. On en était arrivé juste à cette époque du mois d'avril que les jardiniers les plus experts indiquent comme le point précis de la plantation des tulipes. Il avait dit à Rosa:

—Je vous indiquerai le jour où vous devez mettre le caïeu en terre.

Ce jour, il devait, le lendemain, le fixer à la soirée suivante. Le temps était bon, l'atmosphère, quoique encore un peu humide, commençait à être tempérée par ces pâles rayons du soleil d'avril qui, venant les premiers, semblent si doux, malgré leur pâleur. Si Rosa allait laisser passer le temps de la plantation! Si à la douleur de ne pas voir la jeune fille se joignait celle de voir avorter le caïeu, pour avoir été planté trop tard, ou même pour n'avoir pas été planté du tout!

De ces deux douleurs réunies, il y avait certes de quoi perdre le boire et le manger.

Ce fut ce qui arriva le quatrième jour.

C'était pitié que de voir Cornélius, muet de douleur et pâle d'inanition, se pencher en dehors de la fenêtre grillée, au risque de ne pouvoir retirer sa tête d'entre les barreaux, pour tâcher d'apercevoir à gauche le petit jardin dont lui avait parlé Rosa, et dont le parapet confinait, lui avait-elle dit, à la rivière, et cela dans l'espérance de découvrir, à ces premiers rayons du soleil d'avril, la jeune fille ou la tulipe, ses deux amours brisées.

Le soir, Gryphus emporta le déjeuner et le dîner de Cornélius; à peine celui-ci y avait-il touché.

Le lendemain, il n'y toucha pas du tout, et Gryphus descendit les comestibles destinés à ces deux repas parfaitement intacts.

Cornélius ne s'était pas levé de la journée.

—Bon, dit Gryphus en descendant après la dernière visite; bon, je crois que nous allons être débarrassés du savant.

Rosa tressaillit.

—Bah! fit Jacob, et comment cela?

—Il ne boit plus, il ne mange plus, il ne se lève plus, dit Gryphus. Comme M. Grotius, il sortira d'ici dans un coffre, seulement, ce coffre sera une bière.

Rosa devint pâle comme la mort.

—Oh! murmura-t-elle, je comprends: il est inquiet de sa tulipe.

Et se levant tout oppressée, elle rentra dans sa chambre, où elle prit une plume et du papier, et pendant toute la nuit s'exerça à tracer des lettres.

Le lendemain, en se levant pour se traîner jusqu'à la fenêtre, Cornélius aperçut un papier qu'on avait glissé sous la porte.

Il s'élança sur ce papier, l'ouvrit, et lut, d'une écriture qu'il eut peine à reconnaître pour celle de Rosa, tant elle s'était améliorée pendant cette absence de sept jours:

«Soyez tranquille, votre tulipe se porte bien.»

Quoique ce petit mot de Rosa calmât une partie des douleurs de Cornélius, il n'en fut pas moins sensible à l'ironie. Ainsi, c'était bien cela, Rosa n'était point malade, Rosa était blessée; ce n'était point par force que Rosa ne venait plus, c'était volontairement qu'elle restait éloignée de Cornélius.

Ainsi Rosa libre, Rosa trouvait dans sa volonté la force de ne pas venir voir celui qui mourait du chagrin de ne pas l'avoir vue.

Cornélius avait du papier et un crayon que lui avait apportés Rosa. Il comprit que la jeune fille attendait une réponse, mais que cette réponse elle ne la viendrait chercher que la nuit. En conséquence il écrivit sur un papier pareil à celui qu'il avait reçu:

«Ce n'est point l'inquiétude que me cause ma tulipe qui me rend malade; c'est le chagrin que j'éprouve de ne pas vous voir.»

Puis, Gryphus sorti, puis le soir venu, il glissa le papier sous la porte et écouta.

Mais, avec quelque soin qu'il prêta l'oreille, il n'entendit ni le pas ni le froissement de sa robe.

Il n'entendit qu'une voix faible comme un souffle, et douce comme une caresse, qui lui jetait par le guichet ces deux mots:

—À demain.

Demain, c'était le huitième jour. Pendant huit jours Cornélius et Rosa ne s'étaient point vus.

CE QUI S'ÉTAIT PASSÉ PENDANT CES HUIT JOURS

Le lendemain en effet, à l'heure habituelle, van Baërle entendit gratter à son guichet comme avait l'habitude de le faire Rosa dans les bons jours de leur amitié.

On devine que Cornélius n'était pas loin de cette porte, à travers le grillage de laquelle il allait revoir enfin la charmante figure disparue depuis trop longtemps.

Rosa, qui l'attendait sa lampe à la main, ne put retenir un mouvement quand elle vit le prisonnier si triste et si pâle.

—Vous êtes souffrant, M. Cornélius? demanda-t-elle.

—Oui, mademoiselle, répondit Cornélius, souffrant d'esprit et de corps.

—J'ai vu, monsieur, que vous ne mangiez plus, dit Rosa; mon père m'a dit que vous ne vous leviez plus; alors je vous ai écrit pour vous tranquilliser sur le sort du précieux objet de vos inquiétudes.

—Et moi, dit Cornélius, je vous ai répondu. Je croyais, vous voyant revenir, chère Rosa, que vous aviez reçu ma lettre.

—C'est vrai, je l'ai reçue.

—Vous ne donnerez pas pour excuse, cette fois, que vous ne savez pas lire. Non seulement vous lisez couramment, mais encore vous avez énormément profité sous le rapport de l'écriture.

—En effet, j'ai non seulement reçu, mais lu votre billet. C'est pour cela que je suis venue pour voir s'il n'y aurait pas quelque moyen de vous rendre à la santé.

—Me rendre à la santé! s'écria Cornélius, mais vous avez donc quelque bonne nouvelle à m'apprendre?

Et en parlant ainsi, le jeune homme attachait sur Rosa des yeux brillants d'espoir.

Soit qu'elle ne comprit pas ce regard, soit qu'elle ne voulût pas le comprendre, la jeune fille répondit gravement:

—J'ai seulement à vous parler de votre tulipe, qui est, je le sais, la plus grave préoccupation que vous ayez.

Rosa prononça ce peu de mots avec un accent glacé qui fit tressaillir Cornélius.

Le zélé tulipier ne comprenait pas tout ce que cachait, sous le voile de l'indifférence, la pauvre enfant toujours aux prises avec sa rivale, la tulipe noire.

—Ah! murmura Cornélius, encore, encore! Rosa, ne vous ai-je pas dit, mon Dieu! que je ne songeais qu'à vous, que c'était vous seule que je regrettais, vous seule qui me manquiez, vous seule qui, par votre absence, me retiriez l'air, le jour, la chaleur, la lumière, la vie.

Rosa sourit mélancoliquement.

—Ah! dit-elle, c'est que votre tulipe a couru un si grand danger.

Cornélius tressaillit malgré lui, et se laissa prendre au piège si c'en était un.

—Un si grand danger! s'écria-t-il tout tremblant, mon Dieu, et lequel?

Rosa le regarda avec une douce compassion, elle sentait que ce qu'elle voulait était au-dessus des forces de cet homme, et qu'il fallait accepter celui-là avec sa faiblesse.

—Oui, dit-elle, vous aviez deviné juste, le prétendant amoureux, le Jacob, ne venait pas pour moi.

—Et pour qui venait-il donc? demanda Cornélius avec anxiété.

—Il venait pour la tulipe.

—Oh! fit Cornélius pâlissant à cette nouvelle plus qu'il n'avait pâli lorsque Rosa, se trompant, lui avait annoncé quinze jours auparavant que Jacob venait pour elle.

Rosa vit cette terreur, et Cornélius s'aperçut à l'expression de son visage qu'elle pensait ce que nous venons de dire.

—Oh! pardonnez-moi, Rosa, dit-il, je vous connais, je sais la bonté et l'honnêteté de votre cœur. Vous, Dieu vous a donné la pensée, le jugement, la force et le mouvement pour vous défendre, mais à ma pauvre tulipe menacée, Dieu n'a rien donné de tout cela.

Rosa ne répondit point à cette excuse du prisonnier et continua:

—Du moment où cet homme, qui m'avait suivie au jardin et que j'avais reconnu pour Jacob, vous inquiétait, il m'inquiétait bien plus encore. Je fis donc ce que vous m'aviez dit, le lendemain du jour où je vous ai vu pour la dernière fois et où vous m'aviez dit...

Cornélius l'interrompit.

—Pardon, encore une fois, Rosa, s'écria-t-il. Ce que je vous ai dit, j'ai eu tort de vous le dire. J'en ai déjà demandé mon pardon, de cette fatale parole. Je le demande encore. Sera-ce donc toujours vainement?

—Le lendemain de ce jour-là, reprit Rosa, me rappelant ce que vous m'aviez dit... de la ruse à employer pour m'assurer si c'était moi ou la tulipe que cet odieux homme suivait...

—Oui, odieux... N'est-ce pas, dit-il, vous le haïssez bien cet homme.

—Oui, je le hais, dit Rosa, car il est cause que j'ai bien souffert depuis huit jours!

—Ah! vous aussi, vous avez donc souffert? Merci de cette bonne parole, Rosa.

—Le lendemain de ce malheureux jour, continua Rosa, je descendis donc au jardin, et m'avançai vers la plate-bande où je devais planter la tulipe, tout en regardant derrière moi si, cette fois comme l'autre, j'étais suivie.

—Eh bien? demanda Cornélius.

—Eh bien! la même ombre se glissa entre la porte et la muraille, et disparut encore derrière les sureaux.

—Vous fîtes semblant de ne pas la voir, n'est-ce pas? demanda Cornélius, se rappelant dans tous les détails le conseil qu'il avait donné à Rosa.

—Oui, et je m'inclinai sur la plate-bande que je creusai avec une bêche comme si je plantais le caïeu.

—Et lui... lui... pendant ce temps?

—Je voyais briller ses yeux ardents comme ceux d'un tigre à travers les branches des arbres.

—Voyez-vous? voyez-vous? dit Cornélius.

—Puis, ce semblant d'opération achevé, je me retirai.

—Mais derrière la porte du jardin seulement, n'est-ce pas? De sorte qu'à travers les fentes ou la serrure de cette porte vous pûtes voir ce qu'il fit, vous une fois partie.

—Il attendit un instant sans doute pour s'assurer que je ne reviendrais pas, puis il sortit à pas de loup de sa cachette, s'approcha de la plate-bande par un long détour, puis arrivé enfin à son but, c'est-à-dire en face de l'endroit où la terre était fraîchement remuée, il s'arrêta d'un air indifférent, regarda de tous côtés, interrogea chaque angle du jardin, interrogea chaque fenêtre des maisons voisines, interrogea la terre, le ciel, l'air, et croyant qu'il était bien seul, bien isolé, bien hors de la vue de tout le monde, il se précipita sur la plate-bande, enfonça ses deux mains dans la terre molle, en enleva une portion qu'il brisa doucement entre ses mains pour voir si le caïeu s'y trouvait, recommença trois fois le même manège, et chaque fois avec une action plus ardente, jusqu'à ce qu'enfin, commençant à comprendre qu'il pouvait être dupe de quelque supercherie, il calma l'agitation qui le dévorait, prit le râteau, égalisa le terrain pour le laisser à son départ dans le même état où il se trouvait avant qu'il ne l'eût fouillé, et, tout honteux, tout penaud, il reprit le chemin de la porte affectant l'air innocent d'un promeneur ordinaire.

—Oh! le misérable, murmura Cornélius, essuyant les gouttes de sueur qui ruisselaient sur son front. Oh! le misérable, je l'avais deviné. Mais le caïeu, Rosa, qu'en avez-vous fait? Hélas! il est déjà un peu tard pour le planter.

—Le caïeu, il est depuis six jours en terre.

—Où cela? comment cela? s'écria Cornélius. Oh! mon Dieu, quelle imprudence! Où est-il? Dans quelle terre est-il? Est-il bien ou mal exposé? Ne risque-t-il pas de nous être volé par cet affreux Jacob?

—Il ne risque pas de nous être volé, à moins que Jacob ne force la porte de ma chambre.

—Ah! il est chez vous, il est dans votre chambre, dit Cornélius un peu tranquillisé. Mais dans quelle terre, dans quel récipient? Vous ne le faites pas germer dans l'eau comme les bonnes femmes de Harlem et de Dordrecht qui s'entêtent à croire que l'eau peut remplacer la terre, comme si l'eau, qui est composée de trente-trois parties d'oxygène et de soixante-six parties d'hydrogène, pouvait remplacer... Mais qu'est-ce que je vous dis là, moi, Rosa!

—Oui, c'est un peu savant pour moi, répondit, en souriant, la jeune fille, je me contenterai donc de vous répondre, pour vous tranquilliser, que votre caïeu n'est pas dans l'eau.

—Ah! je respire.

—Il est dans un bon pot de grès, juste de la largeur de la cruche où vous aviez enterré le vôtre. Il est dans un terrain composé de trois quarts de terre ordinaire prise au meilleur endroit du jardin, et d'un quart de terre de rue. Oh! j'ai entendu dire si souvent à vous et à cet infâme Jacob, comme vous l'appelez, dans quelle terre doit pousser la tulipe, que je sais cela comme le premier jardinier de Harlem!

—Ah! maintenant, reste l'exposition. À quelle exposition est-il, Rosa?

—Maintenant il a le soleil toute la journée, les jours où il y a du soleil. Mais quand il sera sorti de terre, quand le soleil sera plus chaud, je ferai comme vous faisiez ici, chez M. Cornélius. Je l'exposerai sur ma fenêtre au levant de huit heures du matin à onze heures, et sur ma fenêtre du couchant depuis trois heures de l'après-midi jusqu'à cinq.

—Oh! c'est cela, c'est cela! s'écria Cornélius, et vous êtes un jardinier parfait, ma belle Rosa. Mais j'y pense, la culture de ma tulipe va vous prendre tout votre temps.

—Oui, c'est vrai, dit Rosa, mais qu'importe; votre tulipe, c'est ma fille. Je lui donne le temps que je donnerais à mon enfant, si j'étais mère. Il n'y a qu'en devenant sa mère, ajouta Rosa en souriant, que je puisse cesser de devenir sa rivale.

—Bonne et chère Rosa! murmura Cornélius en jetant sur la jeune fille un regard où il y avait plus de l'amant que de l'horticulteur, et qui consola un peu Rosa.

Puis, au bout d'un instant de silence, pendant le temps que Cornélius avait cherché par les ouvertures du grillage la main fugitive de Rosa:

—Ainsi, reprit Cornélius, il y a déjà six jours que le caïeu est en terre?

—Six jours, oui, M. Cornélius, reprit la jeune fille.

—Et il ne paraît pas encore?

—Non, mais je crois que demain il paraîtra.

—Demain soir, vous me donnerez de ses nouvelles en me donnant des vôtres, n'est-ce pas? Je m'inquiète bien de la fille, comme vous disiez tout à l'heure; mais je m'intéresse bien autrement à la mère.

—Demain, dit Rosa en regardant Cornélius de côté, demain, je ne sais pas si je pourrai.

—Eh! mon Dieu! dit Cornélius, pourquoi donc ne pourriez-vous pas demain?

—M. Cornélius, j'ai mille choses à faire.

—Tandis que moi je n'en ai qu'une, murmura Cornélius.

—Oui, répondit Rosa, à aimer votre tulipe.

—À vous aimer, Rosa.

Rosa secoua la tête.

Il se fit un nouveau silence.

—Enfin, continua van Baërle, interrompant ce silence, tout change dans la nature: aux fleurs du printemps succèdent d'autres fleurs, et l'on voit les abeilles, qui caressaient tendrement les violettes et les giroflées, se poser avec le même amour sur les chèvrefeuilles, les roses, les jasmins, les chrysanthèmes et les géraniums.

—Que veut dire cela? demanda Rosa.

—Cela veut dire, mademoiselle, que vous avez d'abord aimé à entendre le récit de mes joies et de mes chagrins; vous avez caressé la fleur de notre mutuelle jeunesse; mais la mienne s'est fanée à l'ombre. Le jardin des espérances et des plaisirs d'un prisonnier n'a qu'une saison. Ce n'est pas comme ces beaux jardins à l'air libre et au soleil. Une fois la moisson de mai faite, une fois le butin récolté, les abeilles comme vous, Rosa, les abeilles au fin corsage, aux antennes d'or, aux diaphanes ailes, passent entre les barreaux, désertent le froid, la solitude, la tristesse, pour aller trouver ailleurs les parfums et les tièdes exhalaisons... le bonheur, enfin!

Rosa regardait Cornélius avec un sourire que celui-ci ne voyait pas; il avait les yeux au ciel.

Il continua avec un soupir:

—Vous m'avez abandonné, mademoiselle Rosa, pour avoir vos quatre saisons de plaisirs. Vous avez bien fait; je ne me plains pas; quel droit avais-je d'exiger votre fidélité?

—Ma fidélité! s'écria Rosa tout en larmes, et sans prendre la peine de cacher plus longtemps à Cornélius cette rosée de perles qui roulait sur ses joues; ma fidélité! je ne vous ai pas été fidèle, moi?

—Hélas! est-ce m'être fidèle, s'écria Cornélius, que de me quitter, que de me laisser mourir ici?

—Mais, M. Cornélius, dit Rosa, ne fais-je pas pour vous tout ce qui pouvait vous faire plaisir? ne m'occupé-je pas de votre tulipe?

—De l'amertume, Rosa! vous me reprochez la seule joie sans mélange que j'ai eue en ce monde.

—Je ne vous reproche rien, M. Cornélius, sinon le seul chagrin profond que j'aie ressenti depuis le jour où l'on vint me dire au Buitenhof que vous alliez être mis à mort.

—Cela vous déplaît, Rosa, ma douce Rosa, cela vous déplaît que j'aime les fleurs.

—Cela ne me déplaît pas que vous les aimiez, M. Cornélius; seulement cela m'attriste que vous les aimiez plus que vous ne m'aimez moi-même.

—Ah! chère, chère bien-aimée, s'écria Cornélius, regardez mes mains comme elles tremblent, regardez mon front comme il est pâle, écoutez, écoutez mon cœur comme il bat; eh bien! ce n'est point parce que ma tulipe noire me sourit et m'appelle; non, c'est parce que vous me souriez, vous, c'est parce que vous penchez votre front vers moi; c'est parce que—je ne sais si cela est vrai—, c'est parce qu'il me semble que, tout en les fuyant, vos mains aspirent aux miennes, et je sens la chaleur de vos belles joues derrière le froid grillage. Rosa, mon amour, rompez le caïeu de la tulipe noire, détruisez l'espoir de cette fleur, éteignez la douce lumière de ce rêve chaste et charmant que je m'étais habitué à faire chaque jour; soit! plus de fleurs aux riches habits, aux grâces élégantes, aux caprices divins, ôtez-moi tout cela, fleur jalouse des autres fleurs, ôtez-moi tout cela, mais ne m'ôtez point votre voix, votre geste, le bruit de vos pas dans l'escalier lourd, ne m'ôtez pas le feu de vos yeux dans le corridor sombre, la certitude de votre amour qui caressait perpétuellement mon cœur; aimez-moi, Rosa, car je sens bien que je n'aime que vous.

—Après la tulipe noire, soupira la jeune fille, dont les mains tièdes et caressantes consentaient enfin à se livrer à travers le grillage de fer aux lèvres de Cornélius.

—Avant tout, Rosa...

—Faut-il que je vous croie?

—Comme vous croyez en Dieu.

—Soit, cela ne vous engage pas beaucoup de m'aimer?

—Trop peu malheureusement, chère Rosa, mais cela vous engage, vous.

—Moi, demanda Rosa, et à quoi cela m'engage-t-il?

—À ne pas vous marier d'abord.

Elle sourit.

—Ah! voilà comme vous êtes, dit-elle, vous autres tyrans. Vous adorez une belle: vous ne pensez qu'à elle, vous ne rêvez que d'elle; vous êtes condamné à mort, et en marchant à l'échafaud vous lui consacrez votre dernier soupir, et vous exigez de moi, pauvre fille, vous exigez le sacrifice de mes rêves, de mon ambition.

—Mais de quelle belle me parlez-vous donc, Rosa? dit Cornélius cherchant, mais inutilement dans ses souvenirs, une femme à laquelle Rosa pût faire allusion.

—Mais de la belle noire, monsieur, de la belle noire à la taille souple, aux pieds fins, à la tête pleine de noblesse. Je parle de votre fleur, enfin.

Cornélius sourit.

—Belle imaginaire, ma bonne Rosa, tandis que vous, sans compter votre amoureux, ou plutôt mon amoureux Jacob, vous êtes entourée de galants qui vous font la cour. Vous rappelez-vous, Rosa, ce que vous m'avez dit des étudiants, des officiers, des commis de la Haye? Eh bien, à Loewestein, n'y a-t-il point de commis, point d'officiers, point d'étudiants?

—Oh! si fait qu'il y en a, et beaucoup même, dit Rosa.

—Qui écrivent?

—Qui écrivent.

—Et maintenant que vous savez lire...

Et Cornélius poussa un soupir en songeant que c'était à lui, pauvre prisonnier, que Rosa devait le privilège de lire les billets doux qu'elle recevait.

—Eh bien! mais, dit Rosa, il me semble, M. Cornélius, qu'en lisant les billets qu'on m'écrit, qu'en examinant les galants qui se présentent, je ne fais que suivre vos instructions.

—Comment! mes instructions?

—Oui, vos instructions; oubliez-vous, continua Rosa en soupirant à son tour, oubliez-vous le testament écrit par vous, sur la Bible de M. Corneille de Witt. Je ne l'oublie pas, moi; car, maintenant que je sais lire, je le relis tous les jours, et plutôt deux fois qu'une. Eh bien! dans ce testament, vous m'ordonnez d'aimer et d'épouser un beau jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans. Je le cherche, ce jeune homme, et comme toute ma journée est consacrée à votre tulipe, il faut bien que vous me laissiez le soir pour le trouver.

—Ah! Rosa, le testament est fait dans la prévision de ma mort, et, grâce au ciel, je suis vivant.

—Eh bien! donc, je ne chercherai pas ce beau jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans, et je viendrai vous voir.

—Ah! oui, Rosa, venez! venez!

—Mais à une condition.

—Elle est acceptée d'avance!

—C'est que de trois jours il ne sera pas question de la tulipe noire.

—Il n'en sera plus question jamais si vous l'exigez, Rosa.

—Oh! dit la jeune fille, il ne faut pas demander l'impossible. Et, comme par mégarde, elle approcha sa joue fraîche, si proche du grillage que Cornélius put la toucher de ses lèvres. Rosa poussa un petit cri plein d'amour et disparut.

LE SECOND CAÏEU

La nuit fut bonne et la journée du lendemain meilleure encore.

Les jours précédents, la prison s'était alourdie, assombrie, abaissée; elle pesait de tout son poids sur le pauvre prisonnier. Ses murs étaient noirs, son air était froid, les barreaux étaient serrés à laisser passer à peine le jour.

Mais lorsque Cornélius se réveilla, un rayon de soleil matinal jouait dans les barreaux; des pigeons fendaient l'air de leurs ailes étendues, tandis que d'autres roucoulaient amoureusement sur le toit voisin de la fenêtre encore fermée.

Cornélius courut à cette fenêtre et l'ouvrit; il lui sembla que la vie, la joie, presque la liberté, entraient avec ce rayon de soleil dans la sombre chambre.

C'est que l'amour y fleurissait et faisait fleurir chaque chose autour de lui: l'amour, fleur du ciel bien autrement radieuse, bien autrement parfumée que toutes les fleurs de la terre.

Quand Gryphus entra dans la chambre du prisonnier, au lieu de le trouver morose et couché comme les autres jours, il le trouva debout et chantant un petit air d'opéra.

—Hein! fit celui-ci.

—Comment allons-nous, ce matin? dit Cornélius.

Gryphus le regarda de travers.

—Le chien, et M. Jacob, et notre belle Rosa, comment tout cela va-t-il?

Gryphus grinça des dents.

—Voilà votre déjeuner, dit-il.

—Merci, ami Cerberus, fit le prisonnier; il arrive à temps, car j'ai grand faim.

—Ah! vous avez faim? dit Gryphus.

—Tiens, pourquoi pas? demanda van Baërle.

—Il paraît que la conspiration marche, dit Gryphus.

—Quelle conspiration? demanda van Baërle.

—Bon! on sait ce qu'on dit, mais on veillera, M. le savant; soyez tranquille, on veillera.

—Veillez, ami Gryphus! dit van Baërle, veillez! ma conspiration, comme ma personne, est toute à votre service.

—On verra cela à midi, dit Gryphus.

Et il sortit.

—À midi, répéta Cornélius, que veut-il dire? Soit, attendons midi; à midi nous verrons. C'était facile à Cornélius d'attendre midi: Cornélius attendait neuf heures.

Midi sonna et l'on entendit dans l'escalier, non seulement le pas de Gryphus, mais des pas de trois ou quatre soldats montant avec lui.

La porte s'ouvrit, Gryphus entra, introduisit les hommes, et referma la porte derrière eux.

—Là! Maintenant, cherchons.

On chercha dans les poches de Cornélius, entre sa veste et son gilet, entre son gilet et sa chemise, entre sa chemise et sa chair; on ne trouva rien.

On chercha dans les draps, dans les matelas, dans la paillasse du lit; on ne trouva rien.

Ce fut alors que Cornélius se félicita de ne point avoir accepté le troisième caïeu. Gryphus, dans cette perquisition, l'eût bien certainement trouvé, si bien caché qu'il fût, et il l'eût traité comme le premier.

Au reste, jamais prisonnier n'assista d'un visage plus serein à une perquisition faite dans son domicile.

Gryphus se retira avec le crayon et les trois ou quatre feuilles de papier blanc que Rosa avait donnés à Cornélius; ce fut le seul trophée de l'expédition.

À six heures, Gryphus revint, mais seul; Cornélius voulut l'adoucir; mais Gryphus grogna, montra un croc qu'il avait dans le coin de la bouche, et sortit à reculons, comme un homme qui a peur qu'on ne le force.

Cornélius éclata de rire.

Ce qui fit que Gryphus, qui connaissait les auteurs, lui cria à travers la grille:

—C'est bon, c'est bon; rira bien qui rira le dernier.

Celui qui devait rire le dernier, ce soir-là du moins, c'était Cornélius, car Cornélius attendait Rosa. Rosa vint à neuf heures; mais Rosa vint sans lanterne. Rosa n'avait plus besoin de lumière, elle savait lire.

Puis la lumière pouvait dénoncer Rosa, espionnée plus que jamais par Jacob.

Puis enfin, à la lumière on voyait trop la rougeur de Rosa lorsque Rosa rougissait.

De quoi parlèrent les deux jeunes gens ce soir-là? Des choses dont parlent les amoureux au seuil d'une porte en France, de l'un et de l'autre côté d'un balcon en Espagne, du haut en bas d'une terrasse en Orient.

Ils parlèrent de ces choses qui mettent des ailes au pied des heures, qui ajoutent des plumes aux ailes du temps.

Ils parlèrent de tout, excepté de la tulipe noire.

Puis à dix heures, comme d'habitude, ils se quittèrent.

Cornélius était heureux, aussi complètement heureux que peut l'être un tulipier à qui on n'a point parlé de sa tulipe.

Il trouvait Rosa jolie comme tous les Amours de la terre; il la trouvait bonne, gracieuse, charmante.

Mais pourquoi Rosa défendait-elle qu'on parlât tulipe?

C'était un grand défaut qu'avait là Rosa.

Cornélius se dit, en soupirant, que la femme n'était point parfaite.

Une partie de la nuit, il médita sur cette imperfection. Ce qui veut dire que tant qu'il veilla il pensa à Rosa.

Une fois endormi, il rêva d'elle.

Mais la Rosa des rêves était bien autrement parfaite que la Rosa de la réalité. Non seulement celle-là parlait tulipe, mais encore celle-là apportait à Cornélius une magnifique tulipe noire éclose dans un vase de Chine.

Cornélius se réveilla tout frissonnant de joie et en murmurant:

—Rosa, Rosa, je t'aime.

Et comme il faisait jour, Cornélius ne jugea point à propos de se rendormir.

Il resta donc toute la journée sur l'idée qu'il avait eue à son réveil.

Ah! si Rosa eût parlé tulipe, Cornélius eût préféré Rosa à la reine Sémiramis, à la reine Cléopâtre, à la reine Élisabeth, à la reine Anne d'Autriche, c'est-à-dire aux plus grandes ou aux plus belles reines du monde.

Mais Rosa avait défendu sous peine de ne plus revenir, Rosa avait défendu qu'avant trois jours on causât tulipe.

C'était soixante-douze heures données à l'amant, c'est vrai; mais c'était soixante-douze heures retranchées à l'horticulteur.

Il est vrai que sur ces soixante-douze heures, trente-six étaient déjà passées.

Les trente-six autres passeraient bien vite, dix-huit à attendre, dix-huit au souvenir.

Rosa revint à la même heure; Cornélius supporta héroïquement sa pénitence. C'eût été un pythagoricien très distingué que Cornélius, et pourvu qu'on lui eût permis de demander une fois par jour des nouvelles de sa tulipe, il fût bien resté cinq ans, selon les statuts de l'ordre, sans parler d'autre chose.

Au reste, la belle visiteuse comprenait bien que lorsqu'on commande d'un côté, il faut céder de l'autre. Rosa laissait Cornélius tirer ses doigts par le guichet; Rosa laissait Cornélius baiser ses cheveux à travers le grillage.

Pauvre enfant! toutes ces mignardises de l'amour étaient bien autrement dangereuses pour elle que de parler tulipe.

Elle comprit cela en rentrant chez elle, le cœur bondissant, les joues ardentes, les lèvres sèches et les yeux humides.

Aussi, le lendemain soir, après les premières paroles échangées, après les premières caresses faites, elle regarda Cornélius à travers le grillage, et dans la nuit, avec ce regard qu'on sent quand on ne le voit pas:

—Eh bien! dit-elle, elle a levé!

—Elle a levé! quoi? qui? demanda Cornélius, n'osant croire que Rosa abrégeât d'elle-même la durée de son épreuve.

—La tulipe, dit Rosa.

—Comment, s'écria Cornélius, vous permettez donc...?

—Eh oui, dit Rosa d'un ton d'une mère tendre qui permet une joie à son enfant.

—Ah! Rosa! dit Cornélius en allongeant ses lèvres à travers le grillage, dans l'espérance de toucher une joue, une main, un front, quelque chose enfin.

Il toucha mieux que tout cela, il toucha deux lèvres entr'ouvertes.

Rosa poussa un petit cri.

Cornélius comprit qu'il fallait se hâter de continuer la conversation; il sentait que ce contact inattendu avait fort effarouché Rosa.

—Levé bien droit? demanda-t-il.

—Droit comme un fuseau de Frise, dit Rosa.

—Et elle est bien haute?

—Haute de deux pouces au moins.

—Oh! Rosa ayez-en bien soin et vous verrez comme elle va grandir vite.

—Puis-je en avoir plus de soin? dit Rosa. Je ne songe qu'à elle.

—Qu'à elle, Rosa? Prenez garde, c'est moi qui vais être jaloux à mon tour.

—Eh! vous savez bien que penser à elle c'est penser à vous. Je ne la perds pas de vue. De mon lit je la vois; en m'éveillant, c'est le premier objet que je regarde; en m'endormant, le dernier objet que je perds de vue. Le jour je m'assieds et je travaille près d'elle, car depuis qu'elle est dans ma chambre, je ne quitte plus ma chambre.

—Vous avez raison, Rosa c'est votre dot, vous savez.

—Oui, et grâce à elle je pourrai épouser un jeune homme de vingt-six ou vingt-huit ans que j'aimerai.

—Taisez-vous, méchante.

Et Cornélius parvint à saisir les doigts de la jeune fille, ce qui fit, sinon changer de conversation, du moins succéder le silence au dialogue. Ce soir-là, Cornélius fut le plus heureux des hommes. Rosa lui laissa sa main tant qu'il lui plut de la garder, et il parla tulipe tout à son aise. À partir de ce moment, chaque jour amena un progrès dans la tulipe et dans l'amour des deux jeunes gens. Une fois c'étaient les feuilles qui s'étaient ouvertes, l'autre fois c'était la fleur elle-même qui s'était nouée. À cette nouvelle, la joie de Cornélius fut grande, et ses questions se succédèrent avec une rapidité qui témoignait de leur importance.

—Nouée! s'écria Cornélius, elle est nouée?

—Elle est nouée, répéta Rosa.

Cornélius chancela de joie et fut forcé de se retenir au guichet.

—Ah! mon Dieu! s'exclama-t-il.

Puis revenant à Rosa:

—L'ovale est-il régulier? le cylindre est-il plein? les pointes sont-elles bien vertes?

—L'ovale a près d'un pouce et s'effile comme une aiguille, le cylindre gonfle ses flancs, les pointes sont prêtes à s'entr'ouvrir.

Cette nuit-là, Cornélius dormit peu: c'était un moment suprême que celui où les pointes s'entr'ouvriraient. Deux jours après, Rosa annonçait qu'elles étaient entr'ouvertes.

—Entr'ouvertes, Rosa! s'écria Cornélius, l'involucrum est entr'ouvert! Mais alors on voit donc, on peut distinguer déjà...?

Et le prisonnier s'arrêta haletant.

—Oui, répondit Rosa, oui, l'on peut distinguer un filet de couleur différente, mince comme un cheveu.

—Et la couleur? fit Cornélius en tremblant.

—Ah! répondit Rosa, c'est bien foncé.

—Brun!

—Oh! plus foncé.

—Plus foncé, bonne Rosa, plus foncé! merci. Foncé comme l'ébène, foncé comme...

—Foncé comme l'encre avec laquelle je vous ai écrit.

Cornélius poussa un cri de joie folle.

Puis s'arrêtant tout à coup:

—Oh! dit-il en joignant les mains, oh! il n'y a pas d'ange qui puisse vous être comparé, Rosa.

—Vraiment! dit Rosa, souriant à cette exaltation.

—Rosa, vous avez tant travaillé, Rosa, vous avez tant fait pour moi; Rosa, ma tulipe va fleurir, et ma tulipe fleurira noire! Rosa, Rosa, vous êtes ce que Dieu a créé de plus parfait sur la terre!

—Après la tulipe cependant?

—Ah! taisez-vous, mauvaise; taisez-vous! Par pitié, ne me gâtez pas ma joie! Mais, dites-moi, Rosa, si la tulipe en est à ce point, dans deux ou trois jours au plus tard elle va fleurir?

—Demain ou après-demain, oui.

—Oh! et je ne la verrai pas, s'écria Cornélius, en se renversant en arrière, et je ne la baiserai pas comme une merveille de Dieu qu'on doit adorer, comme je baise vos mains, Rosa, comme je baise vos cheveux, comme je baise vos joues, quand par hasard elles se trouvent à portée du guichet.

Rosa approcha sa joue, non point par hasard, mais avec volonté; les lèvres du jeune homme s'y collèrent avidement.

—Dame! je la cueillerai si vous voulez, dit Rosa.

—Ah! non! non! Sitôt qu'elle sera ouverte, mettez-la bien à l'ombre, Rosa, et à l'instant même, à l'instant, envoyez à Harlem prévenir le président de la société d'horticulture que la grande tulipe noire est fleurie. C'est loin, je le sais bien, Harlem, mais avec de l'argent vous trouverez un messager. Avez-vous de l'argent, Rosa?

Rosa sourit.

—Oh oui! dit-elle.


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