Tout cela était dit avec un accent de vérité qui laissait le prince impassible, en apparence du moins, mais qui ne laissait pas de faire son effet sur M. van Herysen.
—Mais, dit le prince, il n'y a pas longtemps que vous connaissiez ce prisonnier.
Rosa ouvrit ses grands yeux et regarda l'inconnu, qui s'enfonça dans l'ombre, comme s'il eût voulu fuir ce regard.
—Pourquoi cela, monsieur? demanda-t-elle.
—Parce qu'il n'y a que quatre mois que le geôlier Gryphus et sa fille sont à Loewestein.
—C'est vrai, monsieur.
—Et à moins que vous n'ayez sollicité le changement de votre père pour suivre quelque prisonnier qui aurait été transporté de la Haye à Loewestein...
—Monsieur! fit Rosa en rougissant.
—Achevez, dit Guillaume.
—Je l'avoue, j'avais connu le prisonnier à la Haye.
—Heureux prisonnier! dit en souriant Guillaume.
En ce moment l'officier qui avait été envoyé près de Boxtel rentra et annonça au prince que celui qu'il était allé quérir le suivait avec sa tulipe.
LE TROISIÈME CAÏEU
L'annonce du retour de Boxtel était à peine faite, que Boxtel entra en personne dans le salon de M. van Herysen, suivi de deux hommes portant dans une caisse le précieux fardeau, qui fut déposé sur une table.
Le prince, prévenu, quitta le cabinet, passa dans le salon, admira et se tut, et revint silencieusement prendre sa place dans l'angle obscur où lui-même avait placé son fauteuil.
Rosa, palpitante, pâle, pleine de terreur, attendait qu'on l'invitât à aller voir à son tour.
Elle entendit la voix de Boxtel.
—C'est lui! s'écria-t-elle.
Le prince lui fit signe d'aller regarder dans le salon par la porte entr'ouverte.
—C'est ma tulipe, s'écria Rosa, c'est elle, je la reconnais. Ô mon pauvre Cornélius.
Et elle fondit en larmes. Le prince se leva, alla jusqu'à la porte, où il demeura un instant dans la lumière.
Les yeux de Rosa s'arrêtèrent sur lui. Plus que jamais elle était certaine que ce n'était pas la première fois qu'elle voyait cet étranger.
—M. Boxtel, dit le prince, entrez donc ici.
Boxtel accourut avec empressement et se trouva face à face avec Guillaume d'Orange.
—Son Altesse! s'écria-t-il en reculant.
—Son Altesse! répéta Rosa tout étourdie.
À cette exclamation partie à sa gauche, Boxtel se retourna et aperçut Rosa.
À cette vue, tout le corps de l'envieux frissonna comme au contact d'une pile de Volta.
—Ah! murmura le prince se parlant à lui-même, il est troublé.
Mais Boxtel, par un puissant effort sur lui-même, s'était déjà remis.
—M. Boxtel, dit Guillaume, il paraît que vous avez trouvé le secret de la tulipe noire?
—Oui, monseigneur, répondit Boxtel d'une voix où perçait un peu de trouble.
Il est vrai que ce trouble pouvait venir de l'émotion que le tulipier avait éprouvée en reconnaissant Guillaume.
—Mais, reprit le prince, voici une jeune fille qui prétend l'avoir trouvé aussi.
Boxtel sourit de dédain et haussa les épaules.
Guillaume suivait tous ses mouvements avec un intérêt de curiosité remarquable.
—Ainsi, vous ne connaissez pas cette jeune fille? dit le prince.
—Non, monseigneur.
—Et vous, jeune fille, connaissez-vous M. Boxtel?
—Non, je ne connais pas M. Boxtel, mais je connais M. Jacob.
—Que voulez-vous dire?
—Je veux dire qu'à Loewestein, celui qui se fait appeler Isaac Boxtel se faisait appeler M. Jacob.
—Que dites-vous à cela, M. Boxtel?
—Je dis que cette jeune fille ment, monseigneur.
—Vous niez avoir jamais été à Loewestein?
Boxtel hésita; l'œil fixe et impérieusement scrutateur, le prince l'empêchait de mentir.
—Je ne puis nier avoir été à Loewestein, monseigneur, mais je nie avoir volé la tulipe.
—Vous me l'avez volée et dans ma chambre! s'écria Rosa indignée.
—Je le nie.
—Écoutez, niez-vous m'avoir suivie dans le jardin, le jour où je préparai la plate-bande où je devais l'enfouir? Niez-vous m'avoir suivie dans le jardin où j'ai fait semblant de la planter? Niez-vous ce soir-là vous être précipité, après ma sortie, sur l'endroit où vous espériez trouver le caïeu? Niez-vous avoir fouillé la terre avec vos mains, mais inutilement, Dieu merci! car ce n'était qu'une ruse pour reconnaître vos intentions? Dites, niez-vous tout cela?
Boxtel ne jugea point à propos de répondre à ces diverses interrogations. Mais laissant la polémique entamée avec Rosa et se retournant vers le prince:
—Il y a vingt ans, monseigneur, dit-il que je cultive les tulipes à Dordrecht; j'ai même acquis dans cet art une certaine réputation: une de mes hybrides porte au catalogue un nom illustre. Je l'ai dédiée au roi de Portugal. Maintenant voici la vérité. Cette jeune fille savait que j'avais trouvé la tulipe noire, et de concert avec un certain amant qu'elle a dans la forteresse de Loewestein, cette jeune fille a formé le projet de me ruiner en s'appropriant le prix de cent mille florins que je gagnerai, j'espère, grâce à votre justice.
—Oh! s'écria Rosa outrée de colère.
—Silence, dit le prince.
Puis se tournant vers Boxtel:
—Et quel est, dit-il, ce prisonnier que vous dites être l'amant de cette jeune fille?
Rosa faillit s'évanouir, car le prisonnier était recommandé par le prince comme un grand coupable.
Rien ne pouvait être plus agréable à Boxtel que cette question.
—Quel est ce prisonnier? répéta-t-il.
—Ce prisonnier, monseigneur, est un homme dont le nom seul prouvera à Votre Altesse combien elle peut avoir foi en sa probité. Ce prisonnier est un criminel d'État, condamné une fois à mort.
—Et qui s'appelle...?
Rosa cacha sa tête dans ses deux mains avec un mouvement désespéré.
—Qui s'appelle Cornélius van Baërle, dit Boxtel et qui est le propre filleul de ce scélérat de Corneille de Witt.
Le prince tressaillit. Son œil calme jeta une flamme, et le froid de la mort s'étendit de nouveau sur son visage immobile.
Il alla à Rosa et lui fit du doigt signe d'écarter ses mains de son visage.
Rosa obéit, comme eût fait sans voir une femme soumise à un pouvoir magnétique.
—C'est donc pour suivre cet homme que vous êtes venue me demander à Leyde le changement de votre père?
Rosa baissa la tête et s'affaissa écrasée en murmurant:
—Oui, monseigneur.
—Poursuivez, dit le prince à Boxtel.
—Je n'ai rien à dire, continua celui-ci, Votre Altesse sait tout. Maintenant, voici ce que je ne voulais pas dire, pour ne pas faire rougir cette fille de son ingratitude. Je suis venu à Loewestein parce que mes affaires m'y appelaient; j'y ai fait connaissance avec le vieux Gryphus, je suis devenu amoureux de sa fille, je l'ai demandée en mariage, et comme je n'étais pas riche, imprudent que j'étais, je lui ai confié mon espérance de toucher cent mille florins; et pour justifier cette espérance, je lui ai montré la tulipe noire. Alors, comme son amant, à Dordrecht, pour faire prendre le change sur les complots qu'il tramait, affectait de cultiver des tulipes, tous deux ont comploté ma perte. La veille de la floraison de la fleur, la tulipe a été enlevée de chez moi par cette jeune fille, portée dans sa chambre, où j'ai eu le bonheur de la reprendre au moment où elle avait l'audace d'expédier un messager pour annoncer à MM. les membres de la société d'horticulture qu'elle venait de trouver la grande tulipe noire; mais elle ne s'est pas démontée pour cela. Sans doute pendant les quelques heures qu'elle l'a gardée dans sa chambre, l'aura-t-elle montrée à quelques personnes qu'elle appellera en témoignage? Mais heureusement, monseigneur, vous voilà prévenu contre cette intrigue et ses témoins.
—Oh! mon Dieu! mon Dieu! l'infâme! gémit Rosa en larmes, en se jetant aux pieds du stathouder, qui, tout en la croyant coupable, prenait en pitié son horrible angoisse.
—Vous avez mal agi, jeune fille, dit-il, et votre amant sera puni pour vous avoir ainsi conseillée; car vous êtes si jeune et vous avez l'air si honnête, que je veux croire que le mal vient de lui et non de vous.
—Monseigneur! monseigneur! s'écria Rosa, Cornélius n'est pas coupable.
Guillaume fit un mouvement.
—Pas coupable de vous avoir conseillée. C'est cela que vous voulez dire, n'est-ce pas?
—Je veux dire, monseigneur, que Cornélius n'est pas plus coupable du second crime qu'on lui impute qu'il ne l'est du premier.
—Du premier? Et savez-vous quel a été ce premier crime? Savez-vous de quoi il a été accusé et convaincu? D'avoir, comme complice de Corneille de Witt, caché la correspondance du grand pensionnaire et du marquis de Louvois.
—Eh bien! monseigneur, il ignorait qu'il fût détenteur de cette correspondance; il l'ignorait entièrement. Eh! mon Dieu! il me l'eût dit. Est-ce que ce cœur de diamant aurait pu avoir un secret qu'il m'eût caché? Non, non, monseigneur, je le répète, dussé-je encourir votre colère, Cornélius n'est pas plus coupable du premier crime que du second, et du second que du premier. Oh! si vous connaissiez mon Cornélius, monseigneur!
—Un de Witt! s'écria Boxtel. Eh! monseigneur ne le connaît que trop, puisqu'il lui a déjà fait une fois grâce de la vie.
—Silence, dit le prince. Toutes ces choses d'État, je l'ai déjà dit, ne sont point du ressort de la société horticole de Harlem.
Puis, fronçant le sourcil:
—Quant à la tulipe, soyez tranquille, M. Boxtel, ajouta-t-il, justice sera faite.
Boxtel salua, le cœur plein de joie, et reçut les félicitations du président.
—Vous, jeune fille, continua Guillaume d'Orange, vous avez failli commettre un crime, je ne vous en punirai pas; mais le vrai coupable paiera pour vous deux. Un homme de son nom peut conspirer, trahir même... mais il ne doit pas voler.
—Voler! s'écria Rosa, voler! lui, Cornélius, oh! monseigneur, prenez garde; mais il mourrait s'il entendait vos paroles! mais vos paroles le tueraient plus sûrement que n'eût fait l'épée du bourreau sur le Buitenhof. S'il y a eu un vol, monseigneur, je le jure, c'est cet homme qui l'a commis.
—Prouvez-le, dit froidement Boxtel.
—Eh bien, oui. Avec l'aide de Dieu je le prouverai, dit la Frisonne avec énergie.
Puis se retournant vers Boxtel:
—La tulipe était à vous?
—Oui.
—Combien avait-elle de caïeux?
Boxtel hésita un instant; mais il comprit que la jeune fille ne ferait pas cette question si les deux caïeux connus existaient seuls.
—Trois, dit-il.
—Que sont devenus ces caïeux? demanda Rosa.
—Ce qu'ils sont devenus?... l'un a avorté, l'autre a donné la tulipe noire...
—Et le troisième?
—Le troisième?
—Le troisième, où est-il?
—Le troisième est chez moi, dit Boxtel tout troublé.
—Chez vous? Où cela? À Loewestein ou à Dordrecht?
—À Dordrecht, dit Boxtel.
—Vous mentez! s'écria Rosa. Monseigneur, ajouta-t-elle en se tournant vers le prince, la véritable histoire de ces trois caïeux, je vais vous la dire, moi. Le premier a été écrasé par mon père dans la chambre du prisonnier, et cet homme le sait bien, car il espérait s'en emparer, et quand il vit cet espoir déçu, il faillit se brouiller avec mon père qui le lui enlevait. Le second, soigné par moi, a donné la tulipe noire, et le troisième, le dernier, (la jeune fille le tira de sa poitrine), le troisième le voici dans le même papier qui l'enveloppait avec les deux autres quand, au moment de monter sur l'échafaud, Cornélius van Baërle me les donna tous trois. Tenez, monseigneur, tenez.
Et Rosa, démaillotant le caïeu du papier qui l'enveloppait, le tendit au prince, qui le prit de ses mains et l'examina.
—Mais, monseigneur, cette jeune fille ne peut-elle pas l'avoir volé comme la tulipe? balbutia Boxtel effrayé de l'attention avec laquelle le prince examinait le caïeu et surtout de celle avec laquelle Rosa lisait quelques lignes tracées sur le papier resté entre ses mains.
Tout à coup les yeux de la jeune fille s'enflammèrent, elle relut haletante ce papier mystérieux, et poussant un cri en tendant le papier au prince:
—Oh! lisez, monseigneur, dit-elle, au nom du Ciel, lisez! Guillaume passa le troisième caïeu au président, prit le papier et lut. À peine Guillaume eut-il jeté les yeux sur cette feuille qu'il chancela; sa main trembla comme si elle était prête à laisser échapper le papier; ses yeux prirent une effrayante expression de douleur et de pitié. Cette feuille, que venait de lui remettre Rosa, était la page de la Bible que Corneille de Witt avait envoyée à Dordrecht, par Craeke, le messager de son frère Jean, pour prier Cornélius de brûler la correspondance du grand pensionnaire avec Louvois. Cette prière, on se le rappelle, était conçue en ces termes:
«Cher filleul,«Brûle le dépôt que je t'ai confié, brûle-le sans le regarder, sans l'ouvrir, afin qu'il te demeure inconnu à toi-même. Les secrets du genre de celui qu'il contient tuent les dépositaires. Brûle, et tu auras sauvé Jean et Corneille.«Adieu et aime-moi.«Corneillede Witt.»«20 août 1672.
«Cher filleul,
«Brûle le dépôt que je t'ai confié, brûle-le sans le regarder, sans l'ouvrir, afin qu'il te demeure inconnu à toi-même. Les secrets du genre de celui qu'il contient tuent les dépositaires. Brûle, et tu auras sauvé Jean et Corneille.
«Adieu et aime-moi.
«Corneillede Witt.»
«20 août 1672.
Cette feuille était à la fois la preuve de l'innocence de van Baërle et son titre de propriété aux caïeux de la tulipe.
Rosa et le stathouder échangèrent un seul regard.
Celui de Rosa voulait dire: «Vous voyez bien!»
Celui du stathouder signifiait: «Silence et attends!»
Le prince essuya une goutte de sueur froide qui venait de couler de son front sur sa joue. Il plia lentement le papier, laissant son regard plonger avec sa pensée dans cet abîme sans fond et sans ressource qu'on appelle le repentir et la honte du passé.
Bientôt relevant la tête avec effort:
—Allez, M. Boxtel, dit-il, justice sera faite, je l'ai promis.
Puis au président:
—Vous, mon cher M. van Herysen, ajouta-t-il, gardez ici cette jeune fille et la tulipe. Adieu.
Tout le monde s'inclina, et le prince sortit courbé sous l'immense bruit des acclamations populaires.
Boxtel s'en retourna au Cygne blanc, assez tourmenté. Ce papier, que Guillaume avait reçu des mains de Rosa, qu'il avait lu, plié et mis dans sa poche avec tant de soin, ce papier l'inquiétait.
Rosa s'approcha de la tulipe, en baisant religieusement la feuille, et se confia tout entière à Dieu en murmurant:
—Mon Dieu! saviez-vous vous-même dans quel but mon bon Cornélius m'apprenait à lire?
Oui, Dieu le savait, puisque c'est lui qui punit et qui récompense les hommes selon leurs mérites.
LA CHANSON DES FLEURS
Pendant que s'accomplissaient les événements que nous venons de raconter, le malheureux van Baërle, oublié dans la chambre de la forteresse de Loewestein, souffrait de la part de Gryphus tout ce qu'un prisonnier peut souffrir quand son geôlier a pris le parti bien arrêté de se transformer en bourreau.
Gryphus ne recevant aucune nouvelle de Rosa, aucune nouvelle de Jacob, Gryphus se persuada que tout ce qui lui arrivait était l'œuvre du démon, et que le docteur Cornélius van Baërle était l'envoyé de ce démon sur la terre.
Il en résulta qu'un beau matin—c'était le troisième jour depuis la disparition de Jacob et de Rosa—, il en résulta qu'un beau matin, il monta à la chambre de Cornélius plus furieux encore que de coutume.
Celui-ci, les deux coudes appuyés sur la fenêtre, la tête appuyée sur ses deux mains, les regards perdus dans l'horizon brumeux que les moulins de Dordrecht battaient de leurs ailes, aspirait l'air pour refouler ses larmes et empêcher sa philosophie de s'évaporer.
Les pigeons y étaient toujours, mais l'espoir n'y était plus; mais l'avenir manquait.
Hélas! Rosa surveillée ne pourrait plus venir. Pourrait-elle seulement écrire, et si elle écrivait, pourrait-elle lui faire parvenir ses lettres?
Non. Il avait vu la veille et la surveille trop de fureur et de malignité dans les yeux du vieux Gryphus pour que sa vigilance se ralentît un moment, et puis, outre la réclusion, outre l'absence, n'avait-elle pas à souffrir des tourments pires encore. Ce brutal, ce sacripant, cet ivrogne, ne se vengeait-il pas à la façon des pères du théâtre grec? Quand le genièvre lui montait au cerveau, ne donnait-il pas à son bras, trop bien raccommodé par Cornélius, la vigueur de deux bras et d'un bâton?
Cette idée, que Rosa était peut-être maltraitée, exaspérait Cornélius.
Il sentait alors son inutilité, son impuissance, son néant. Il se demandait si Dieu était bien juste d'envoyer tant de maux à deux créatures innocentes. Et certainement dans ces moments-là il doutait. Le malheur ne rend pas crédule.
Van Baërle avait bien formé le projet d'écrire à Rosa. Mais où était Rosa?
Il avait bien eu l'idée d'écrire à la Haye pour prévenir de ce que Gryphus voulait sans doute amasser, par une dénonciation, de nouveaux orages sur sa tête.
Mais avec quoi écrire? Gryphus lui avait enlevé crayon et papier. D'ailleurs, eût-il l'un et l'autre, ce ne serait certainement pas Gryphus qui se chargerait de sa lettre.
Alors Cornélius passait et repassait dans sa tête toutes ces pauvres ruses employées par les prisonniers.
Il avait bien songé à une évasion, chose à laquelle il ne songeait pas quand il pouvait voir Rosa tous les jours. Mais plus il y pensait, plus une évasion lui paraissait impossible. Il était de ces natures choisies qui ont horreur du commun, et qui manquent souvent toutes les bonnes occasions de la vie, faute d'avoir pris la route du vulgaire, ce grand chemin des gens médiocres, et qui les mène à tout.
—Comment serait-il possible, se disait Cornélius, que je pusse m'enfuir de Loewestein, d'où s'enfuit jadis M. de Grotius? Depuis cette évasion, n'a-t-on pas tout prévu? Les fenêtres ne sont-elles pas gardées? Les portes ne sont-elles pas doubles ou triples? Les postes ne sont-ils pas dix fois plus vigilants?
«Puis outre les fenêtres gardées, les portes doubles, les postes plus vigilants que jamais, n'ai-je pas un Argus infaillible, un Argus d'autant plus dangereux qu'il a les yeux de la haine, Gryphus?
«Enfin n'est-il pas une circonstance qui me paralyse? L'absence de Rosa. Quand j'userais dix ans de ma vie à fabriquer une lime pour scier mes barreaux, à tresser des cordes pour descendre par la fenêtre, ou me coller des ailes aux épaules pour m'envoler comme Dédale... Mais je suis dans une période de mauvaise chance! La lime s'émoussera, la corde se rompra, mes ailes fondront au soleil. Je me tuerai mal. On me ramassera boiteux, manchot, cul-de-jatte. On me classera dans le musée de la Haye, entre le pourpoint taché de sang de Guillaume le Taciturne et la femme marine recueillie à Stavoren, et mon entreprise n'aura eu pour résultat que de me procurer l'honneur de faire partie des curiosités de la Hollande.
«Mais non, et cela vaut mieux, un beau jour Gryphus me fera quelque noirceur. Je perds la patience depuis que j'ai perdu la joie et la société de Rosa, et surtout depuis que j'ai perdu mes tulipes. Il n'y a pas à en douter, un jour ou l'autre Gryphus m'attaquera d'une façon sensible à mon amour-propre, à mon amour ou à ma sûreté personnelle. Je me sens, depuis ma réclusion, une vigueur étrange, hargneuse, insupportable. J'ai des prurits de lutte, des appétits de bataille, des soifs incompréhensibles de horions. Je sauterai à la gorge de mon vieux scélérat, et je l'étranglerai!»
Cornélius, à ces derniers mots, s'arrêta un instant, la bouche contractée, l'œil fixe.
Il retournait avidement dans son esprit une pensée qui lui souriait.
—Eh mais! continua Cornélius, une fois Gryphus étranglé, pourquoi ne pas lui prendre les clefs? Pourquoi ne pas descendre l'escalier comme si je venais de commettre l'action la plus vertueuse? Pourquoi ne pas lui expliquer le fait, et sauter avec elle de sa fenêtre dans le Wahal? Je sais certes assez bien nager pour deux. Rosa! mais mon Dieu, ce Gryphus est son père; elle ne m'approuvera jamais, quelque affection qu'elle ait pour moi, de lui avoir étranglé ce père, si brutal qu'il fût, si méchant qu'il ait été. Besoin alors sera d'une discussion, d'un discours pendant la péroraison duquel arrivera quelque sous-chef ou quelque porte-clefs qui aura trouvé Gryphus râlant encore ou étranglé tout à fait, et qui me remettra la main sur l'épaule. Je reverrai alors le Buitenhof et l'éclair de cette vilaine épée, qui cette fois ne s'arrêtera pas en route et fera connaissance avec ma nuque. Point de cela, Cornélius, mon ami; c'est un mauvais moyen! Mais alors que devenir? et comment retrouver Rosa?
Telles étaient les réflexions de Cornélius trois jours après la scène funeste de séparation entre Rosa et son père, juste au moment où nous avons montré au lecteur Cornélius accoudé sur sa fenêtre.
C'est dans ce moment même que Gryphus entra.
Il tenait à la main un énorme bâton, ses yeux étincelaient de mauvaises pensées; un mauvais sourire crispait ses lèvres; un mauvais balancement agitait son corps, et dans sa taciturne personne tout respirait les mauvaises dispositions.
Cornélius, rompu comme nous venons de le voir, par la nécessité de la patience, nécessité que le raisonnement avait menée jusqu'à la conviction, Cornélius l'entendit entrer, devina que c'était lui, mais ne se détourna même pas.
Il savait que cette fois Rosa ne viendrait pas derrière lui.
Rien n'est plus désagréable aux gens qui sont en veine de colère que l'indifférence de ceux à qui cette colère doit s'adresser.
On a fait des frais, on ne veut pas les perdre.
On s'est monté la tête, on a mis son sang en ébullition. Ce n'est pas la peine si cette ébullition ne donne pas la satisfaction d'un petit éclat.
Tout honnête coquin qui a aiguisé son mauvais génie désire au moins en faire une bonne blessure à quelqu'un.
Aussi Gryphus, voyant que Cornélius ne bougeait point, se mit à l'interpeller par un vigoureux:
—Hum! hum!
Cornélius chantonna entre ses dents la chanson des fleurs, triste mais charmante chanson.
Nous sommes les filles du feu secret,Du feu qui circule dans les veines de la terre;Nous sommes les filles de l'aurore et de la rosée,Nous sommes les filles de l'air,Nous sommes les filles de l'eau;Mais nous sommes avant tout les filles du ciel.
Cette chanson, dont l'air calme et doux augmentait la placide mélancolie, exaspéra Gryphus. Il frappa la dalle de son bâton en criant:
—Eh! monsieur le chanteur, ne m'entendez-vous pas?
Cornélius se retourna.
—Bonjour, dit-il.
Et il reprit sa chanson.
Les hommes nous souillent et nous tuent en nous aimant.Nous tenons à la terre par un fil.Ce fil c'est notre racine, c'est-à-dire notre vie.Mais nous levons le plus haut que nous pouvons nos bras vers le ciel.
—Ah! sorcier maudit, tu te moques de moi, je pense! cria Gryphus.
Cornélius continua:
C'est que le ciel est notre patrie,Notre véritable patrie, puisque de lui vient notre âme,Puisqu'à lui retourne notre âme,Notre âme, c'est-à-dire notre parfum.
Gryphus s'approcha du prisonnier:
—Mais tu ne vois donc pas que j'ai pris le bon moyen pour te réduire et pour te forcer à m'avouer tes crimes?
—Est-ce que vous êtes fou, mon cher M. Gryphus? demanda Cornélius en se retournant.
Et, comme en disant cela, il vit le visage altéré, les yeux brillants, la bouche écumante du vieux geôlier:
—Diable! dit-il, nous sommes plus que fou, à ce qu'il paraît; nous sommes furieux!
Gryphus fit le moulinet avec son bâton.
Mais, sans s'émouvoir:
—Ça, maître Gryphus, dit van Baërle en se croisant les bras, vous paraissez me menacer?
—Oh! oui, je te menace! cria le geôlier.
—Et de quoi?
—D'abord, regarde ce que je tiens à la main.
—Je crois que c'est un bâton, dit Cornélius avec calme, et même un gros bâton; mais je ne suppose point que ce soit là ce dont vous me menacez.
—Ah! tu ne supposes pas cela! Et pourquoi?
—Parce que tout geôlier qui frappe un prisonnier s'expose à deux punitions; la première, art. 9 du règlement de Loewestein:
«Sera chassé tout geôlier, inspecteur ou porte-clefs qui portera la main sur un prisonnier d'État.»
—La main, fit Gryphus ivre de colère; mais le bâton; ah! le bâton, le règlement n'en parle pas.
—La deuxième, continua Cornélius, la deuxième, qui n'est pas inscrite au règlement mais que l'on trouve dans l'Évangile, la deuxième, la voici:
«Quiconque frappe de l'épée périra par l'épée. «Quiconque touche avec le bâton sera rossé par le bâton.»
Gryphus de plus en plus exaspéré par le ton calme et sentencieux de Cornélius, brandit son gourdin; mais au moment où il le levait, Cornélius s'élança sur lui, le lui arracha des mains et le mit sous son propre bras. Gryphus hurlait de colère.
—Là, là, bonhomme, dit Cornélius, ne vous exposez point à perdre votre place.
—Ah! sorcier, je te pincerai autrement, va! rugit Gryphus.
—À la bonne heure.
—Tu vois que ma main est vide?
—Oui, je le vois, et même avec satisfaction.
—Tu sais qu'elle ne l'est pas habituellement lorsque le matin je monte l'escalier.
—Ah! c'est vrai, vous m'apportez d'habitude la plus mauvaise soupe ou le plus piteux ordinaire que l'on puisse imaginer. Mais ce n'est point un châtiment pour moi; je ne me nourris que de pain, et le pain, plus il est mauvais à ton goût, Gryphus, meilleur il est au mien.
—Meilleur il est au tien?
—Oui.
—Et la raison?
—Oh! elle est bien simple.
—Dites-la donc, alors.
—Volontiers, je sais qu'en me donnant du mauvais pain, tu crois me faire souffrir.
—Le fait est que je ne te le donne pas pour t'être agréable, brigand.
—Eh bien! moi qui suis sorcier, comme tu le sais, je change ton mauvais pain en un pain excellent, qui me réjouit plus que des gâteaux, et alors j'ai un double plaisir, celui de manger à mon goût d'abord, et ensuite de te faire infiniment enrager.
Gryphus hurla de colère.
—Ah! tu avoues donc que tu es sorcier! dit-il.
—Parbleu! si je le suis. Je ne le dis pas devant le monde, parce que cela pourrait me conduire au bûcher comme Gaufredy ou Urbain Grandier; mais quand nous ne sommes que nous deux, je n'y vois pas d'inconvénient.
—Bon, bon, bon, répondit Gryphus, mais si un sorcier fait du pain blanc avec du pain noir, le sorcier ne meurt-il pas de faim s'il n'a pas de pain du tout?
—Hein! fit Cornélius.
—Donc, je ne t'apporterai plus de pain du tout et nous verrons au bout de huit jours.
Cornélius pâlit.
—Et cela, continua Gryphus, à partir d'aujourd'hui. Puisque tu es si bon sorcier, voyons, change en pain les meubles de ta chambre; quant à moi, je gagnerai tous les jours les dix-huit sous que l'on me donne pour ta nourriture.
—Mais c'est un assassinat! s'écria Cornélius, emporté par un premier mouvement de terreur bien compréhensible, et qui lui était inspiré par cet horrible genre de mort.
—Bon, continua Gryphus le raillant, bon puisque tu es sorcier, tu vivras malgré tout.
Cornélius reprit son air riant, et haussa les épaules:
—Est-ce que tu ne m'as pas vu faire venir ici les pigeons de Dordrecht?
—Eh bien?... dit Gryphus.
—Eh bien! c'est un joli rôti que le pigeon; un homme qui mangerait un pigeon tous les jours ne mourrait pas de faim, ce me semble?
—Et du feu? dit Gryphus.
—Du feu! mais tu sais bien que j'ai fait un pacte avec le diable. Penses-tu que le diable me laissera manquer de feu quand le feu est son élément?
—Un homme, si robuste qu'il soit, ne saurait manger un pigeon tous les jours. Il y a eu des paris de faits, et les parieurs ont renoncé.
—Eh bien! mais, dit Cornélius quand je serai fatigué des pigeons, je ferai monter les poissons du Wahal et de la Meuse.
Gryphus ouvrit de larges yeux effarés.
—J'aime assez le poisson, continua Cornélius; tu ne m'en sers jamais. Eh bien! je profiterai de ce que tu veux me faire mourir de faim pour me régaler de poisson.
Gryphus faillit s'évanouir de colère et même de peur. Mais se ravisant:
—Eh bien! dit-il en mettant la main dans sa poche, puisque tu m'y forces.
Et il en tira un couteau qu'il ouvrit.
—Ah! un couteau! fit Cornélius se mettant en défense avec son bâton.
où van Baërle, avant de quitter Loewestein, règle ses comptes avec Gryphus
Tous deux demeurèrent un instant, Gryphus sur l'offensive, van Baërle sur la défensive.
Puis, comme la situation pouvait se prolonger indéfiniment, Cornélius s'enquérant des causes de cette recrudescence de colère chez son antagoniste:
—Eh bien, lui demanda-t-il, que voulez-vous encore?
—Ce que je veux, je vais te le dire, répondis Gryphus. Je veux que tu me rendes ma fille Rosa.
—Votre fille! s'écria Cornélius.
—Oui, Rosa! Rosa que tu m'as enlevée par ton art du démon. Voyons, veux-tu me dire où elle est?
Et l'attitude de Gryphus devint de plus en plus menaçante.
—Rosa n'est point à Loewestein? s'écria Cornélius.
—Tu le sais bien. Veux-tu me rendre Rosa, encore une fois?
—Bon, dit Cornélius, c'est un piège que tu me tends.
—Une dernière fois, veux-tu me dire où est ma fille?
—Eh! devine-le, coquin, si tu ne le sais pas.
—Attends, attends, gronda Gryphus pâle et les lèvres agitées par la folie qui commençait à envahir son cerveau. Ah! tu ne veux rien dire? Eh bien! je vais te desserrer les dents.
Il fit un pas vers Cornélius, et lui montrant l'arme qui brillait dans sa main:
—Vois-tu ce couteau? dit-il; eh bien, j'ai tué avec lui plus de cinquante coqs noirs. Je tuerai bien leur maître, le diable, comme je les ai tués eux: attends, attends!
—Mais, gredin, dit Cornélius, tu veux donc décidément m'assassiner!
—Je veux t'ouvrir le cœur, pour voir dedans l'endroit où tu caches ma fille.
Et en disant ces mots avec l'égarement de la fièvre, Gryphus se précipita sur Cornélius, qui n'eut que le temps de se jeter derrière sa table pour éviter le premier coup.
Gryphus brandissait son grand couteau en proférant d'horribles menaces.
Cornélius prévit que, s'il était hors de la portée de la main, il n'était pas hors de la portée de l'arme; l'arme lancée à distance pouvait traverser l'espace, et venir s'enfoncer dans sa poitrine. Il ne perdit donc pas de temps, et du bâton qu'il avait précieusement conservé, il assena un vigoureux coup sur le poignet qui tenait le couteau.
Le couteau tomba par terre, et Cornélius appuya son pied dessus. Puis, comme Gryphus paraissait vouloir s'acharner à une lutte que la douleur du coup de bâton et la honte d'avoir été désarmé deux fois auraient rendue impitoyable, Cornélius prit un grand parti.
Il roua de coups son geôlier avec un sang-froid des plus héroïques, choisissant l'endroit où tombait chaque fois le terrible gourdin.
Gryphus ne tarda point à demander grâce.
Mais avant de demander grâce, il avait crié, et beaucoup; ses cris avaient été entendus et avaient mis en émoi tous les employés de la maison. Deux porte-clefs, un inspecteur et trois ou quatre gardes parurent donc tout à coup et surprirent Cornélius opérant le bâton à la main, le couteau sous le pied.
À l'aspect de tous ces témoins du méfait qu'il venait de commettre, et dont les circonstances atténuantes, comme on dit aujourd'hui, étaient inconnues, Cornélius se sentit perdu sans ressources.
En effet, toutes les apparences étaient contre lui.
En un tour de main, Cornélius fut désarmé; et Gryphus entouré, relevé, soutenu, put compter, en rugissant de colère, les meurtrissures qui enflaient ses épaules et son échine, comme autant de collines diaprant le piton d'une montagne.
Procès-verbal fut dressé, séance tenante, des violences exercées par le prisonnier sur son gardien, et le procès-verbal soufflé par Gryphus ne pouvait pas être accusé de tiédeur; il ne s'agissait de rien moins que d'une tentative d'assassinat, préparée depuis longtemps et accomplie sur le geôlier, avec préméditation par conséquent, et rébellion ouverte.
Tandis qu'on instrumentait contre Cornélius, les renseignements donnés par Gryphus rendant sa présence inutile, les deux porte-clefs l'avaient descendu dans sa geôle, moulu de coups et gémissant.
Pendant ce temps, les gardes qui s'étaient emparés de Cornélius s'occupaient à l'instruire charitablement des us et coutumes de Loewestein, qu'il connaissait du reste, aussi bien qu'eux, lecture lui ayant été faite du règlement au moment de son entrée en prison, et certains articles du règlement lui étaient parfaitement entrés dans la mémoire.
Ils lui racontaient en outre comment l'application de ce règlement avait été faite à l'endroit d'un prisonnier nommé Mathias, qui, en 1668, c'est-à-dire cinq ans auparavant, avait commis un acte de rébellion bien autrement anodin que celui que venait de se permettre Cornélius.
Il avait trouvé sa soupe trop chaude et l'avait jetée à la tête du chef des gardiens, qui, à la suite de cette ablution, avait eu le désagrément en s'essuyant le visage de s'enlever une partie de la peau.
Mathias dans les douze heures, avait été extrait de sa chambre; puis conduit à la geôle, où il avait été inscrit comme sortant de Loewestein; puis mené à l'esplanade, dont la vue est fort belle et embrasse onze lieues d'étendue. Là on lui avait lié les mains; puis bandé les yeux, récité trois prières.
Puis on l'avait invité à faire une génuflexion; et les gardes de Loewestein, au nombre de douze, lui avaient, sur un signe fait par un sergent, logé fort habilement chacun une balle de mousquet dans le corps.
Ce dont Mathias était mort incontinent.
Cornélius écouta avec la plus grande attention ce récit désagréable.
Puis, l'ayant écouté:
—Ah! ah! dit-il dans les douze heures, dites-vous?
—Oui, la douzième heure n'était pas même encore sonnée, à ce que je crois, dit le narrateur.
—Merci, dit Cornélius. Le garde n'avait pas terminé le sourire gracieux qui servait de ponctuation à son récit qu'un pas sonore retentit dans l'escalier. Des éperons sonnaient aux arêtes usées des marches. Les gardes s'écartèrent pour laisser passer un officier. Celui-ci entra dans la chambre de Cornélius au moment où le scribe de Loewestein verbalisait encore.
—C'est ici le nº 11? demanda-t-il.
—Oui, colonel, répondit un sous-officier.
—Alors, c'est ici la chambre du prisonnier Cornélius van Baërle?
—Précisément, colonel.
—Où est le prisonnier?
—Me voici, monsieur, répondit Cornélius en pâlissant un peu malgré tout son courage.
—Vous êtes M. Cornélius van Baërle? demanda-t-il, s'adressant cette fois au prisonnier lui-même.
—Oui, monsieur.
—Alors suivez-moi.
—Oh! oh! dit Cornélius, dont le cœur se soulevait, pressé par les premières angoisses de la mort, comme on va vite en besogne à la forteresse de Loewestein, et le drôle qui m'avait parlé de douze heures!
—Hein! qu'est-ce que je vous ai dit? fit le garde historien à l'oreille du patient.
—Un mensonge.
—Comment cela?
—Vous m'aviez promis douze heures.
—Ah! oui. Mais l'on vous envoie un aide de camp de Son Altesse, un de ses plus intimes même, M. van Deken. Peste! on n'a pas fait un pareil honneur au pauvre Mathias.
—Allons, allons, fit Cornélius, en renflant sa poitrine avec la plus grande quantité d'air possible; allons, montrons à ces gens-là qu'un bourgeois, filleul de Corneille de Witt, peut, sans faire la grimace, contenir autant de balles de mousquet qu'un nommé Mathias.
Et il passa fièrement devant le greffier qui, interrompu dans ses fonctions, se hasarda à dire à l'officier:
—Mais, colonel van Deken, le procès-verbal n'est pas encore terminé.
—Ce n'est point la peine de le finir, répondit l'officier.
—Bon! répliqua le scribe en serrant philosophiquement ses papiers et sa plume dans un portefeuille usé et crasseux.
—Il était écrit, pensa le pauvre Cornélius, que je ne donnerai mon nom en ce monde ni à un enfant, ni à une fleur, ni à un livre, ces trois nécessités dont Dieu impose une au moins, à ce que l'on assure, à tout homme un peu organisé qu'il daigne laisser jouir sur terre de la propriété d'une âme et de l'usufruit d'un corps.
Et il suivit l'officier le cœur résolu et la tête haute. Cornélius compta les degrés qui conduisaient à l'esplanade, regrettant de ne pas avoir demandé au gardien combien il y en avait; ce que, dans son officieuse complaisance, celui-ci n'eût certes pas manqué de lui dire.
Tout ce que redoutait le patient dans ce trajet, qu'il regardait comme celui qui devait définitivement le conduire au but du grand voyage, c'était de voir Gryphus et de ne pas voir Rosa. Quelle satisfaction, en effet, devait briller sur le visage du père! Quelle douleur sur le visage de la fille!
Comme Gryphus allait applaudir à ce supplice, à ce supplice, vengeance féroce d'un acte éminemment juste, que Cornélius avait la conscience d'avoir accompli comme un devoir!
Mais Rosa, la pauvre fille, s'il ne la voyait pas, s'il allait mourir sans lui avoir donné le dernier baiser ou tout au moins le dernier adieu; s'il allait mourir enfin, sans avoir aucune nouvelle de la grande tulipe noire, et se réveiller là-haut, sans savoir de quel côté il fallait tourner les yeux pour la retrouver!
En vérité, pour ne pas fondre en larmes dans un pareil moment, le pauvre tulipier avait plus d'œs triplexautour du cœur qu'Horace n'en attribue au navigateur qui le premier visita les infâmes écueils acrocérauniens.
Cornélius eut beau regarder à droite, Cornélius eut beau regarder à gauche, il arriva sur l'esplanade sans avoir aperçu Rosa, sans avoir aperçu Gryphus.
Il y avait presque compensation.
Cornélius, arrivé sur l'esplanade, chercha bravement des yeux les gardes ses exécuteurs, et vit en effet une douzaine de soldats rassemblés et causant; mais rassemblés et causant sans mousquets, rassemblés et causant sans être alignés; chuchotant même entre eux plutôt qu'ils ne causaient, conduite qui parut à Cornélius indigne de la gravité qui préside d'ordinaire à de pareils événements.
Tout à coup Gryphus clopinant, chancelant, s'appuyant sur une béquille, apparut hors de sa geôle. Il avait allumé pour un dernier regard de haine tout le feu de ses vieux yeux gris de chat. Alors il se mit à vomir contre Cornélius un tel torrent d'abominables imprécations que Cornélius, s'adressant à l'officier:
—Monsieur, dit-il, je ne crois pas qu'il soit bien séant de me laisser ainsi insulter par cet homme, et cela surtout dans un pareil moment.
—Écoutez donc, dit l'officier en riant, il est bien naturel que ce brave homme vous en veuille: il paraît que vous l'avez roué de coups.
—Mais, monsieur, c'était à mon corps défendant.
—Bah! dit le colonel en imprimant à ses épaules un geste éminemment philosophique; bah! laissez-le dire. Que vous importe à présent?
Une sueur froide passa sur le front de Cornélius à cette réponse, qu'il regardait comme une ironie un peu brutale, de la part surtout d'un officier qu'on lui avait dit être attaché à la personne du prince.
Le malheureux comprit qu'il n'avait plus de ressource, qu'il n'avait plus d'amis, et se résigna.
—Soit, murmura-t-il en baissant la tête; on en a fait bien d'autres au Christ, et si innocent que je sois, je ne puis me comparer à lui. Le Christ se fût laissé battre par son geôlier et ne l'eût point battu.
Puis, se retournant vers l'officier, qui paraissait complaisamment attendre qu'il eût fini ses réflexions:
—Allons, monsieur, demanda-t-il, où vais-je?
L'officier lui montra un carrosse attelé de quatre chevaux, qui lui rappela fort le carrosse qui dans une circonstance pareille avait déjà frappé ses regards au Buitenhof.
—Montez là-dedans, dit-il.
—Ah! murmura Cornélius, il paraît qu'on ne me fera pas les honneurs de l'esplanade, à moi!
Il prononça ces mots assez haut pour que l'historien qui semblait attaché à sa personne l'entendît.
Sans doute crut-il que c'était un devoir pour lui de donner de nouveaux renseignements à Cornélius, car il s'approcha de la portière, et tandis que l'officier, le pied sur le marchepied, donnait quelque ordres, il lui dit tout bas:
—On a vu des condamnés conduits dans leur propre ville, et, pour que l'exemple fût plus grand, y subir leur supplice devant la porte de leur propre maison. Cela dépend.
Cornélius fit un signe de remerciement.
Puis à lui-même:
—Eh bien, dit-il, à la bonne heure! voici un garçon qui ne manque jamais de placer une consolation quand l'occasion s'en présente. Ma foi, mon ami, je vous suis bien obligé. Adieu!
La voiture roula.
—Ah! scélérat! ah! brigand! hurla Gryphus en montrant le poing à sa victime qui lui échappait. Et dire qu'il s'en va sans me rendre ma fille!
—Si l'on me conduit à Dordrecht, dit Cornélius, je verrai, en passant devant ma maison, si mes pauvres plates-bandes ont été bien ravagées.
où l'on commence de se douter à quel supplice était réservé Cornélius van Baërle
La voiture roula tout le jour. Elle laissa Dordrecht à gauche, traversa Rotterdam, atteignit Delft. À cinq heures du soir, on avait fait au moins vingt lieues.
Cornélius adressa quelques questions à l'officier qui lui servait à la fois de garde et de compagnon; mais, si circonspectes que fussent ses demandes, il eut le chagrin de les voir rester sans réponse.
Cornélius regretta de n'avoir plus à côté de lui ce garde si complaisant qui parlait, lui, sans se faire prier.
Il lui eût sans doute offert sur cette étrangeté, qui survenait dans sa troisième aventure, des détails aussi gracieux et des explications aussi précises que sur les deux premières.
On passa la nuit en voiture. Le lendemain, au point du jour, Cornélius se trouva au-delà de Leyde, ayant la mer du Nord à sa gauche et la mer de Harlem à sa droite.
Trois heures après, il entrait à Harlem.
Cornélius ne savait point ce qui s'était passé à Harlem, et nous le laisserons dans cette ignorance jusqu'à ce qu'il en soit tiré par les événements.
Mais il ne peut pas en être de même du lecteur, qui a le droit d'être mis au courant des choses, même avant notre héros.
Nous avons vu que Rosa et la tulipe, comme deux sœurs et comme deux orphelines, avaient été laissées, par le prince d'Orange, chez le président van Herysen.
Rosa ne reçut aucune nouvelle du stathouder avant le soir du jour où elle l'avait vu en face.
Vers le soir, un officier entra chez van Herysen; il venait de la part de Son Altesse inviter Rosa à se rendre à la maison de ville.
Là, dans le grand cabinet des délibérations où elle fut introduite, elle trouva le prince qui écrivait.
Il était seul et avait à ses pieds un grand lévrier de Frise qui le regardait fixement, comme si le fidèle animal eût voulu essayer de faire ce que nul homme ne pouvait faire, lire dans la pensée de son maître.
Guillaume continua d'écrire un instant encore; puis, levant les yeux et voyant Rosa debout près de la porte:
—Venez, mademoiselle, dit-il sans quitter ce qu'il écrivait.
Rosa fit quelques pas vers la table.
—Monseigneur, dit-elle en s'arrêtant.
—C'est bien, fit le prince. Asseyez-vous.
Rosa obéit, car le prince la regardait. Mais à peine le prince eut-il reporté les yeux sur son papier qu'elle se retira toute honteuse.
Le prince achevait sa lettre.
Pendant ce temps, le lévrier était allé au-devant de Rosa et l'avait examinée et caressée.
—Ah! ah! fit Guillaume à son chien, on voit bien que c'est une compatriote; tu la reconnais.
Puis, se retournant vers Rosa et fixant sur elle son regard scrutateur et voilé en même temps:
—Voyons, ma fille, dit-il.
Le prince avait vingt-trois ans à peine, Rosa en avait dix-huit ou vingt; il eût mieux dit en disant «ma sœur».
—Ma fille, dit-il avec cet accent étrangement imposant qui glaçait tous ceux qui l'approchaient, nous ne sommes que nous deux, causons.
Rosa commença de trembler de tous ses membres, et cependant il n'y avait rien que de bienveillant dans la physionomie du prince.
—Monseigneur, balbutia-t-elle.
—Vous avez un père à Loewestein?
—Oui, monseigneur.
—Vous ne l'aimez pas?
—Je ne l'aime pas, du moins, monseigneur, comme une fille devrait aimer.
—C'est mal de ne pas aimer son père, mon enfant, mais c'est bien de ne pas mentir à son prince.
Rosa baissa les yeux.
—Et pour quelle raison n'aimez-vous point votre père?
—Mon père est méchant.
—De quelle façon se manifeste sa méchanceté?
—Mon père maltraite les prisonniers.
—Tous?
—Tous.
—Mais ne lui reprochez-vous pas de maltraiter particulièrement quelqu'un?
—Mon père maltraite particulièrement M. van Baërle, qui...
—Qui est votre amant.
Rosa fit un pas en arrière.
—Que j'aime, monseigneur, répondit-elle avec fierté.
—Depuis longtemps? demanda le prince.
—Depuis le jour où je l'ai vu.
—Et vous l'avez vu...?
—Le lendemain du jour où furent si terriblement mis à mort le grand pensionnaire Jean et son frère Corneille.
Les lèvres du prince se serrèrent, son front se plissa, ses paupières se baissèrent de manière à cacher un instant ses yeux. Au bout d'un instant de silence, il reprit:
—Mais que vous sert-il d'aimer un homme destiné à vivre et à mourir en prison?
—Cela me servira, monseigneur, s'il vit et meurt en prison, à l'aider à vivre et à mourir.
—Et vous accepteriez cette position d'être la femme d'un prisonnier?
—Je serai la plus fière et la plus heureuse des créatures humaines étant la femme de M. van Baërle; mais...
—Mais quoi?
—Je n'ose dire, monseigneur.
—Il y a un sentiment d'espérance dans votre accent; qu'espérez-vous?
Elle leva ses beaux yeux sur Guillaume, ses yeux limpides et d'une intelligence si pénétrante qu'ils allèrent chercher la clémence endormie au fond de ce cœur sombre, d'un sommeil qui ressemblait à la mort.
—Ah! je comprends.
Rosa sourit en joignant les mains.
—Vous espérez en moi, dit le prince.
—Oui, monseigneur.
—Hum!
Le prince cacheta la lettre qu'il venait d'écrire et appela un de ses officiers.
—M. van Deken, dit-il, portez à Loewestein le message que voici; vous prendrez lecture des ordres que je donne au gouverneur, et en ce qui vous regarde, vous les exécuterez.
L'officier salua, et l'on entendit retentir sous la voûte sonore de la maison le galop d'un cheval.
—Ma fille, poursuivit le prince, c'est dimanche la fête de la tulipe, et dimanche c'est après-demain. Faites-vous belle avec les cinq cents florins que voici; car je veux que ce jour-là soit une grande fête pour vous.
—Comment Votre Altesse veut-elle que je sois vêtue? murmura Rosa.
—Prenez le costume des épousées frisonnes, dit Guillaume, il vous siéra fort bien.
HARLEM
Harlem, où nous sommes entrés il y a trois jours avec Rosa et où nous venons d'entrer à la suite du prisonnier, est une jolie ville, qui s'enorgueillit à bon droit d'être une des plus ombragées de la Hollande.
Tandis que d'autres mettaient leur amour-propre à briller par les arsenaux et par les chantiers, par les magasins et par les bazars, Harlem mettait toute sa gloire à primer toutes les villes des États par ses beaux ormes touffus, par ses peupliers élancés, et surtout par ses promenades ombreuses, au-dessus desquelles s'arrondissaient en voûte, le chêne, le tilleul, et le marronnier.
Harlem, voyant que Leyde sa voisine, et Amsterdam sa reine, prenaient, l'une, le chemin de devenir une ville de science, et l'autre celui de devenir une ville de commerce, Harlem avait voulu être une ville agricole ou plutôt horticole.
En effet, bien close, bien aérée, bien chauffée au soleil, elle donnait aux jardiniers des garanties que toute autre ville, avec ses vents de mer ou ses soleils de plaine, n'eût point su leur offrir.
Aussi avait-on vu s'établir à Harlem tous ces esprits tranquilles qui possédaient l'amour de la terre et de ses biens, comme on avait vu s'établir à Rotterdam et à Amsterdam tous les esprits inquiets et remuants, que possède l'amour des voyages et du commerce, comme on avait vu s'établir à la Haye tous les politiques et les mondains.
Nous avons dit que Leyde avait été la conquête des savants.
Harlem prit donc le goût des choses douces, de la musique, de la peinture, des vergers, des promenades, des bois et des parterres.
Harlem devint folle des fleurs, et, entre autres fleurs, des tulipes.
Harlem proposa des prix en l'honneur des tulipes, et nous arrivons ainsi, fort naturellement comme on voit, à parler de celui que la ville proposait, le 15 mai 1673, en l'honneur de la grande tulipe noire sans tache et sans défaut, qui devait rapporter cent mille florins à son inventeur.
Harlem ayant mis en lumière sa spécialité, Harlem ayant affiché son goût pour les fleurs en général et les tulipes en particulier, dans un temps où tout était à la guerre ou aux séditions, Harlem ayant eu l'insigne joie de voir fleurir l'idéal de ses prétentions et l'insigne honneur de voir fleurir l'idéal des tulipes, Harlem, la jolie ville pleine de bois et de soleil, d'ombre et de lumière, Harlem avait voulu faire de cette cérémonie de l'inauguration du prix une fête qui durât éternellement dans le souvenir des hommes.
Et elle en avait d'autant plus le droit que la Hollande est le pays des fêtes; jamais nature plus paresseuse ne déploya plus d'ardeur criante, chantante et dansante que celle des bons républicains des Sept-Provinces à l'occasion des divertissements.
Voyez plutôt les tableaux des deux Teniers.
Il est certain que les paresseux sont de tous les hommes les plus ardents à se fatiguer, non pas lorsqu'ils se mettent au travail, mais lorsqu'ils se mettent au plaisir.
Harlem s'était donc mise triplement en joie, car elle avait à fêter une triple solennité: la tulipe noire avait été découverte; puis le prince Guillaume d'Orange assistait à la cérémonie, en vrai Hollandais qu'il était; enfin, il était de l'honneur des États de montrer aux Français, à la suite d'une guerre aussi désastreuse que l'avait été celle de 1672, que le plancher de la république batave était solide à ce point qu'on y pût danser avec accompagnement du canon des flottes.
La société horticole de Harlem s'était montrée digne d'elle en donnant cent mille florins d'un oignon de tulipe. La ville n'avait pas voulu rester en arrière, et elle avait voté une somme pareille, qui avait été remise aux mains de ses notables pour fêter ce prix national.
Aussi était-ce, au dimanche fixé pour cette cérémonie, un tel empressement de la foule, un tel enthousiasme des citadins, que l'on n'eût pu s'empêcher, même avec ce sourire narquois des Français, qui rient de tout et partout, d'admirer le caractère de ces bons Hollandais, prêts à dépenser leur argent aussi bien pour construire un vaisseau destiné à combattre l'ennemi, c'est-à-dire à soutenir l'honneur de la nation, que pour récompenser l'invention d'une fleur nouvelle destinée à briller un jour et destinée à distraire pendant ce jour les femmes, les savants et les curieux.
En tête des notables et du comité horticole, brillait M. van Herysen, paré de ses plus riches habits.
Le digne homme avait fait tous ses efforts pour ressembler à sa fleur favorite par l'élégance sobre et sévère de ses vêtements, et hâtons-nous de dire à sa gloire qu'il y avait parfaitement réussi.
Noir de jais, velours scabieuse, soie pensée, telle était, avec du linge d'une blancheur éblouissante, la tenue cérémoniale du président, lequel marchait en tête de son comité, avec un énorme bouquet pareil à celui que portait, cent vingt et un ans plus tard, M. de Robespierre, à la fête de l'Être-Suprême.
Seulement, le brave président, à la place de ce cœur gonflé de haine et de ressentiments envieux du tribun français, avait dans la poitrine une fleur non moins innocente que la plus innocente de celles qu'il tenait à la main.
On voyait derrière ce comité, diapré comme une pelouse, parfumé comme un printemps, les corps savants de la ville, les magistrats, les militaires, les nobles et les rustres.
Le peuple, même chez MM. les républicains des Sept-Provinces, n'avait point son rang dans cet ordre de marche; il faisait la haie.
C'est, au reste, la meilleure de toutes les places pour voir... et pour avoir.
C'est la place des multitudes, qui attendent, philosophie des États, que les triomphes aient défilé, pour savoir ce qu'il en faut dire, et quelquefois ce qu'il en faut faire.
Mais cette fois, il n'était question ni du triomphe de Pompée, ni du triomphe de César. Cette fois, on ne célébrait ni la défaite de Mithridate ni la conquête des Gaules. La procession était douce comme le passage d'un troupeau de moutons sur terre, inoffensive comme le vol d'une troupe d'oiseaux dans l'air.
Harlem n'avait d'autres triomphateurs que ses jardiniers. Adorant les fleurs, Harlem divinisait le fleuriste.
On voyait au centre du cortège pacifique et parfumé, la tulipe noire, portée sur une civière couverte de velours blanc frangé d'or. Quatre hommes portaient les brancards et se voyaient relayés par d'autres, ainsi qu'à Rome étaient relayés ceux qui portaient la mère Cybèle, lorsqu'elle entra dans la ville éternelle, apportée d'Étrurie au son des fanfares et aux adorations de tout un peuple.
Cette exhibition de la tulipe, c'était un hommage rendu par tout un peuple sans culture et sans goût, au goût et à la culture des chefs célèbres et pieux dont il savait jeter le sang aux pavés fangeux du Buitenhof, sauf plus tard à inscrire les noms de ses victimes sur la plus belle pierre du panthéon hollandais.
Il était convenu que le prince stathouder distribuerait certainement lui-même le prix de cent mille florins, ce qui intéressait tout le monde en général, et qu'il prononcerait peut-être un discours, ce qui intéressait en particulier ses amis et ses ennemis.
En effet, dans les discours les plus indifférents des hommes politiques, les amis ou les ennemis de ces hommes veulent toujours y voir reluire et croient toujours pouvoir interpréter par conséquent un rayon de leur pensée.
Comme si le chapeau de l'homme politique n'était pas un boisseau destiné à intercepter toute lumière.
Enfin, ce grand jour tant attendu du 15 mai 1673 était donc arrivé, et Harlem tout entière, renforcée de ses environs, s'était rangée le long des beaux arbres du bois, avec la résolution bien arrêtée de n'applaudir cette fois ni les conquérants de la guerre, ni ceux de la science, mais tout simplement ceux de la nature, qui venaient de forcer cette inépuisable mère à l'enfantement, jusqu'alors cru impossible, de la tulipe noire.
Mais rien ne tient moins chez les peuples que cette résolution prise de n'applaudir que telle ou telle chose. Quand une ville est en train d'applaudir, c'est comme lorsqu'elle est en train de siffler, elle ne sait jamais où elle s'arrêtera.
Elle applaudit donc d'abord van Herysen et son bouquet, elle applaudit ses corporations, elle s'applaudit elle-même; et enfin, avec toute justice cette fois, avouons-le, elle applaudit l'excellente musique que les musiciens de la ville prodiguaient généreusement à chaque halte.
Tous les yeux cherchaient, après l'héroïne de la fête, qui était la tulipe noire, le héros de la fête, qui, tout naturellement, était l'auteur de cette tulipe.
Ce héros paraissant à la suite du discours que nous avons vu le bon van Herysen élaborer avec tant de conscience, ce héros eût produit certes plus d'effets que le stathouder lui-même.
Mais, pour nous, l'intérêt de la journée n'est ni dans ce vénérable discours de notre ami van Herysen, si éloquent qu'il fût, ni dans les jeunes aristocrates endimanchés croquant leurs lourds gâteaux, ni dans les pauvres petits plébéiens, à demi nus, grignotant des anguilles fumées, pareilles à des bâtons de vanille. L'intérêt n'est même pas dans ces belles Hollandaises, au teint rose et au sein blanc, ni dans les mynheer gras et trapus qui n'avaient jamais quitté leurs maisons, ni dans les maigres et jaunes voyageurs arrivant de Ceylan ou de Java, ni dans la populace altérée qui avale, en guise de rafraîchissement, le concombre confit dans la saumure. Non, pour nous, l'intérêt de la situation, l'intérêt puissant, l'intérêt dramatique n'est pas là.
L'intérêt est dans une figure rayonnante et animée qui marche au milieu des membres du comité d'horticulture, l'intérêt est dans ce personnage fleuri à la ceinture, peigné, lissé, tout d'écarlate vêtu, couleur qui fait ressortir son poil noir et son teint jaune.
Ce triomphateur rayonnant, enivré, ce héros du jour destiné à l'insigne honneur de faire oublier le discours de van Herysen et la présence du stathouder, c'est Isaac Boxtel, qui voit marcher en avant de lui, à sa droite, sur un coussin de velours, la tulipe noire, sa prétendue fille; à sa gauche, dans une vaste bourse, les cent mille florins en belle monnaie d'or reluisante, étincelante, et qui a pris le parti de loucher en dehors pour ne pas les perdre un instant de vue.
De temps en temps, Boxtel hâte le pas pour aller frotter son coude à celui de van Herysen. Boxtel prend à chacun un peu de sa valeur, pour en composer une valeur à lui, comme il a volé à Rosa sa tulipe, pour en faire sa gloire et sa fortune.
Encore un quart d'heure, au reste, et le prince arrivera, le cortège fera halte au dernier reposoir, la tulipe étant placée sous son trône, le prince, qui cède le pas à sa rivale dans l'adoration publique, prendra un vélin magnifiquement enluminé sur lequel est écrit le nom de l'auteur, et il proclamera à haute et intelligible voix qu'il a été découvert une merveille; que la Hollande, par l'intermédiaire de lui, Boxtel, a forcé la nature à produire une fleur noire, et que cette fleur s'appellera désormaistulipa nigra Boxtellea.
De temps en temps cependant Boxtel quitte pour un moment des yeux la tulipe et la bourse et regarde timidement dans la foule, car dans cette foule il redoute par-dessus tout d'apercevoir la pâle figure de la belle Frisonne.
Ce serait un spectre, on le comprend, qui troublerait sa fête, ni plus ni moins que le spectre de Banco troubla le festin de Macbeth.
Et, hâtons-nous de le dire, ce misérable, qui a franchi un mur qui n'était pas son mur, qui a escaladé une fenêtre pour entrer dans la maison de son voisin, qui, avec une fausse clef, a violé la chambre de Rosa, cet homme, qui a volé enfin la gloire d'un homme et la dot d'une femme, cet homme ne se regarde pas comme un voleur.
Il a tellement veillé sur cette tulipe, il l'a suivie si ardemment du tiroir du séchoir de Cornélius jusqu'à l'échafaud du Buitenhof, de l'échafaud du Buitenhof à la prison de la forteresse de Loewestein, il l'a si bien vue naître et grandir sur la fenêtre de Rosa, il a tant de fois réchauffé l'air autour d'elle avec son souffle, que nul n'en est plus l'auteur que lui-même; quiconque à cette heure lui prendrait la tulipe noire la lui volerait.
Mais il n'aperçut point Rosa.
Il en résulta que la joie de Boxtel ne fut pas troublée.
Le cortège s'arrêta au centre d'un rond-point dont les arbres magnifiques étaient décorés de guirlandes et d'inscriptions; le cortège s'arrêta au son d'une musique bruyante, et les jeunes filles de Harlem parurent pour escorter la tulipe jusqu'au siège élevé qu'elle devait occuper sur l'estrade, à côté du fauteuil d'or de Son Altesse le stathouder.
Et la tulipe orgueilleuse, hissée sur son piédestal, domina bientôt l'assemblée, qui battit des mains et fit retentir les échos de Harlem d'un immense applaudissement.