L’abat-jour rose de la lampe estompait de langueur le profil amaigri de Fernand, couché dans un grand lit aussi large que long, sous une courtepointe de satin et sur des oreillers fanfreluchés de dentelles.
Blanche Mésange entra sur la pointe des pieds, en peignoir, en pantoufles, et les cheveux défaits. Un petit cartel, sur la cheminée, sonna dix heures.
La soirée était silencieuse. A peine si, à travers les épais rideaux fermés des fenêtres, le bruit d’un roulement de voiture, de loin en loin, montait.
Mésange était là… hypnotisée par les mains de Fernand, qu’il avait telles qu’elle les aimait… longues, moelleuses et fines, les doigts ronds, effilés, les ongles durs, brillants et bombés, dont Mésange avait fait une toilette minutieuse pendant les sommeils profonds du blessé… Que ces mains lui plaisaient ! Comme elle en pressentait la joie sur sa chair d’amoureuse, le frisson sur sa nuque !… Comme elle en devinait les timidités impatientes, les indiscrétions, les caresses lentes, les souplesses chaudes et moites, les contacts affolants !… Car, il y a des mains d’amour comme il y a des chairs d’amour, des mains si voluptueuses ! et les doigts voluptueux sont les baisers du bout des bras… des mains froides aussi… des mains gaies, tristes, grotesques, comiques, tragiques ! poilues, velues comme des araignées et des pattes ! des mains spirituelles et des mains bêtes, bonnes et chipies, et sympathiques et antipathiques, des mains si tendres !… et des mains si dures ! des frôleuses et des chastes, des mains combattantes, des mains résignées de victimes, dolentes et ouvertes, comme celles de la statue d’Élisabeth d’Autriche, à Salzbourg ; des mains de croix, des pauvres mains de martyre qui pressentent le clou, des mains si faibles, si pitoyables qu’elles auraient dû désarmer les doigts féroces, formidables et fermés, les doigts bougeurs des assassins et des marlous…
Comme les bouches, les doigts ont leurs mystères… leurs attirances… et leurs secrets, et Mésange, immobile et comme fascinée, admirait aussi les lèvres de Fernand, en observait le sourire d’émail, la ligne arquée, ronde et lisse, la muqueuse humide et rouge, ombragée d’une petite moustache. Ah ! la belle bouche ! Jeune et fraîche, aux ivoires intacts, propres et sains !
— Des dents aussi belles que les miennes, pensait Mésange… et sa volupté, latente jusqu’ici, s’éveillait, irritée, aiguë, devant cette bouche tentatrice, qu’elle pressentait amoureuse et gourmande, éclairant le visage de Fernand d’un étroit soleil d’émail luisant et vivant !… Cette fois, vous êtes amoureuse, Mésange !…
— Quelle différence entre ces lèvres-là et certaines autres bouches… Celles en biais des ironistes méchants et des voyous, gicleuses de rosseries et de crachats ; bouches lippues et saignantes des fêtards et des impudiques ; bouches cracheuses, postillonneuses ; bouches à tout faire des hommes prostitués, bouches à baves épileptiques, bouches avachies et puantes des piliers de cafés, mangeurs de fumée et buveurs d’alcools, rappelant le port de Marseille en temps de peste ! Ameublements de gencives, cassés, pourris, noirs, jaunes, nauséabonds ! et qui, c’est inimaginablement vrai, trouvent quand même d’autres bouches de bonne volonté, pour les respirer et les aimer, sans autre charité humaine que le plaisir qu’elles y trouvent ! Amour de la charogne et de la pestilence ! Mais les femmes n’ont ni goût, ni dégoût, a dit Théophile Gautier ! Et les hommes, nés malins, sont parvenus à leur faire croire qu’ils ont le droit d’être salement laids ! et les bétasses ont gobé cela ! Ah ! les roublards !
Fernand fit un mouvement et ouvrit les yeux.
— Comment vous trouvez-vous ? Avez-vous bien dormi ? interrogea la jeune femme en se penchant tendrement sur lui.
— Ah ! soupira Fernand, avec un sourire de reconnaissance ; mon sommeil a été bon, mais mon réveil est meilleur encore puisque vous voici !
Il prit la main de Blanche et la baisa. Puis tous deux se turent. Et le tictac de la pendulette, seul bruit vivant dans la chambre, sembla, durant un instant, rythmer le battement de deux cœurs.
Il y avait huit jours que Fernand, recueilli, soigné, dorloté par la chanteuse, vivait là, dans l’appartement où on l’avait transporté après la « bataille-du-Point du Jour », comme disait Lourbillon, volontiers grandiloquent.
Le pauvre garçon avait été sérieusement meurtri. Le médecin, pour réduire la fracture d’une côte, dûment rompue, avait dû multiplier ses visites. Mais, plus que toutes les ordonnances de cet homme de science, la sollicitude passionnée de la garde-malade avait efficacement agi.
Blanche laissait complaisamment sa main sur les lèvres de son blessé, et nulle raison ne militait pour que cette caresse prît fin, quand un léger coup fut frappé à la porte.
— Entrez ! qui est là ?
La tête de la bonne, effarée et sournoisement égayée tout ensemble, se montra dans l’entrebâillement de l’huis.
— Eh bien ! Charlotte, quoi ? qu’est-ce que c’est que cette figure ? Le feu est à la maison ?
Charlotte répondit :
— Madame ! c’est Monsieur !
— Ah ! c’est Monsieur ? Et puis après ! Qu’il entre !
— Monsieur attend madame dans le salon. Il a dit comme ça qu’il ne voulait pas déranger madame !
Elle s’inclina sur Fernand qu’elle reborda avec un soin maternel :
— A tout à l’heure, ami. Soyez sage ! Ne remuez pas, le docteur l’a défendu !
Le sénateur, confortablement écroulé sur un fauteuil crapaud, lisait la dernière heure duTemps, la face bouleversée entre la correction poivre et sel de ses favoris sérieux.
Il se leva galamment à l’apparition de sa bonne amie ; celle-ci, gênée à l’idée qu’elle allait peut-être lui faire une grosse peine à cet homme attentif, correct et respectueux — sait-on bien jamais, après tout, quand un homme vous aime ou ne vous aime pas ? et si c’est quand il le montre ou quand il le cache, qu’il tient le plus à vous ? — Mésange, intimidée, attendait qu’il parlât le premier.
— Voici une semaine que j’ai reçu votre lettre, ma chère amie… Alors, vous croyez qu’il me suffit de savoir que vous avez généreusement ramené cheznousun jeune homme, blessé dans une rixe au Point-du-Jour, et que, depuis, vous vous révélez une véritable sœur de charité, dosant les juleps, sucrant les tisanes, couchant sur un lit pliant pour que votre hôte soit plus à son aise dans… notre lit ! Je le reconnais, c’est fort beau et je m’incline. Notez que je ne vous demande pas ce que vous étiez allée faire au Point-du-Jour, qui n’est pas, que je sache, un endroit fréquenté par la meilleure société… ou le monde élégant ? Tant que votre jeune homme a été malade, votre bon cœur a eu raison ; mais, à présent que ce malade est presque bien portant, il me semble que votre cœur exagère… Ce n’est plus de l’assistance publique, ma belle enfant, c’est de l’hospitalité de nuit ! Allez-vous le laisser partir ? Non ! Vous le gardez ? Tout comme le Guritan de Ruy Blas (vous devez connaître cela, chère, c’est du théâtre !) je ne suis plus d’âge ni d’humeur
A disputer le cœur d’aucune PénélopeContre un jeune gaillard si prompt à la syncope.
A disputer le cœur d’aucune Pénélope
Contre un jeune gaillard si prompt à la syncope.
Et je préfère m’effacer discrètement au lieu de m’obstiner sottement. Je garderai, chère mignonne, un souvenir exquis de votre grâce, et j’espère que vous voudrez bien vous rappeler quelquefois que je fus pour vous un ami fidèle, affectueux et dévoué, qui…
Blanche ne lui en laissa pas dire davantage ; éclatant en sanglots, elle lui prit les deux mains et gémit : « Pardon, pardon, oui, vous avez été très bon, très tendre… » et dans un grand haussement d’épaules, accablée, elle ajouta : « Mais c’est plus fort que moi, plus fort que tout, j’aime cet homme depuis le premier jour où je l’ai vu, je suis hantée par son visage, et puisque la fatalité l’a jeté sur ma route, je veux suivre ma destinée et l’aimer à mon aise. Je vous ai écrit l’aventure qui l’a amené chez moi, je ne me serais pas donnée à lui étant encore à vous… Je vous rends votre liberté, je reprends la mienne, toute secouée de voir la peine que révèlent vos traits, mon pauvre ami… Séparons-nous… mais loyalement du moins. »
Le vieillard avait la main sur le bouton de la porte. Il répondit doucement : — Un bon baiser, ma petite Blanche… Voulez-vous ? du bonheur je vous souhaite, mon enfant, car vous voilà partie pour une destination inconnue ! Bonne chance ! ménagez votre jeunesse, petite amie… ça part si vite !
Et il disparut, laissant la chanteuse debout, bouleversée, au milieu de son salon, si troublée, si émue, que vaguement inquiète et très certainement peinée, elle murmura : Mon Dieu, ne me punissez pas !
Vivement elle courut vers sa chambre. Mais une stupeur la cloua sur le seuil.
Fernand, déjà chaussé, s’habillait péniblement.
Blanche clama :
— Ah ! ça, qu’est-ce qu’il y a ! Vous êtes fou, vous !
— Non, mademoiselle. Et je vous demande pardon de ne pas avoir compris plus tôt l’embarras où je vous mettais ! Les paroles de votre bonne m’ont fixé, et je m’en vais.
— Ah ! non, alors ! pas de bêtises ! sursauta Blanche. Elle se tourna vers la porte, poussa le verrou, puis s’élançant vers Fernand, elle l’assit d’autorité dans un fauteuil et commença à le redéshabiller ; et elle dit, très rouge et les yeux tendres :
— Il n’y a plus d’embarras : les embarras, c’était tout ce qui n’était pas vous ! et tout ce qui n’était pas vous est balancé. Vite, au dodo, monsieur ! appuyez-vous sur votre garde !
Et, comme Fernand, ahuri, sans volonté, dans un ravissement anémique, reposait sa tête sur l’oreiller, tout à coup, brusque et presque brutale, dans un élan de toutes les forces jeunes de son cœur et de sa chair, la jeune femme se précipita sur cette tête, sur ces lèvres pâlies et dans un long, un profond baiser :
— Essaye un peu, pour voir, de t’en aller d’ici à présent que je puis t’aimer de toute mon âme ! prononça-t-elle… Et, son peignoir glissé en rond à ses pieds, ses mules et ses bas jetés par la chambre, d’un bond, comme une grande chatte blonde, elle se mit au lit…
O logique des femmes ! cinq minutes avant elle lui recommandait de ne point bouger !!!
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Lourbillon arriva un matin pour déjeuner avec une figure extraordinairement rayonnante sous son tube à bords plats. Depuis les changements survenus dans la vie sentimentale de la chanteuse, il avait contracté la douce habitude de venir, au moins quatre fois par semaine, « picorer chez ses tourtereaux ».
C’étaient bien, en effet, ses tourtereaux. Leur bonheur était son ouvrage et il leur infusait généreusement, à l’un comme à l’autre, son âme de vieux cabot flemmard et sans scrupules exagérés.
La convalescence de Fernand s’allongeait avec délices, dans la paresse des grasses matinées après les nuits amoureuses, la griserie des petits verres de chartreuse et des cigarettes innombrables, après le café, sur la table non desservie, où, parmi les serviettes jamais pliées, les soucoupes servaient de cendriers. Peu à peu, dans cet acagnardement de volupté et de gourmandise, les quelques principes de morale courante que son éducation première avait laissés à Fernand se dissolvaient mollement au fond de lui-même. Après tout, quoi ? Mésange et lui ne faisaient de mal à personne en s’aimant. Et quand les derniers billets bleus du baron se seraient évaporés, eux aussi, comme la fumée des nazirs, eh bien ! est-ce qu’il n’avait pas assez de talent, lui, Fernand, pour conquérir les gros cachets et rendre au centuple à Mésange l’argent qui filait en ce moment ?
Et puis, Fernand, comme fils du peuple, c’est-à-dire comme homme droit et sans détours, ne vivait pas à la lettre « Le Code des considérations puériles et malhonnêtes », à l’usage de ceux qui font pour les moralités, un manuel « Passe-partout », et notre ami pensait que Mésange partageait avec lui ! — et combien généreusement — des choses autrement rares, fines et précieuses, que ce vulgaire argent ! Seulement, voilà : on peut, paraît-il, prendre d’une femme sa chair, sa jeunesse, sa beauté, sa santé, sa vie même (sait-on jamais où mène l’amour ?…) fondre avec le sien son cœur et son corps ; mais accepter qu’elle partage ses ronds de cuivre, d’argent et d’or semble être du dernier muflisme ; c’est, du moins, le paragraphe le plus essentiel du catalogue des immoralités sociales édité par une société sévère, qui souvent, du côté des femmes, joue de l’adultère comme de l’éventail, et qui, du côté des hommes, l’accepte comme l’arrangement de tous les arrangements. La vérité, c’est que si les hommes ont décrétémald’accepter l’argent d’une femme qu’on aime, c’est parce que c’est la seule chose qu’ils pourraient lui rendre…
Mais l’ancien ouvrier tailleur ne doutait plus des hautes destinées qui l’attendaient. Et ce fut sans le moindre étonnement qu’il entendit, ce jour-là, Lourbillon lui crier dès le vestibule :
— Fils ! je t’apporte la fortune dans les plis de mon veston ! La mère Langlet veut te voir et t’entendre. Je lui ai parlé de toi, je t’ai chauffé à blanc, elle t’attend demain pour une audition !
— La mère Langlet !
— Oui, fils ! rien que cela ! la patronne de laCellaet duColorado, les deux plus grands concerts de Paris, des boîtes tout en or ! Je te l’avais bien dit, que tu les dégoterais tous !
Fernand sourit sans répondre.
— Tu ferais bien, d’ici à demain, mon chéri, de répéter un peu trois ou quatre chansons. On n’a pas beaucoup travaillé, nous deux, tous ces temps-ci ! hasarda Blanche.
— Peuh ! répondit Lourbillon, est-ce qu’une voix comme la sienne s’abîme ? Pas plus qu’un diamant ne s’éraille, qu’une eau courante ne se ternit.
— Ce bon Lourbillon !
— Ah ! et puis, il y a quelque chose d’excellent. Je ne sais pas qui a raconté à la vieille ton histoire avec Mésange, en ajoutant que tu étais joli, joli garçon ! Alors, tu conçois, elle t’attend comme le Messie, sur un gril, et l’eau à la bouche !…
— Ah… demanda Fernand en frisottant sa moustache… est-ce que ?…
— Probable ! Oh ! la chair fraîche ne lui déplaît pas. Au contraire.
— Enfin, quelle bonne femme est-ce, au juste ?
— La mère Langlet ? c’est tout ce qu’on veut. C’est une chose énorme, la baleine de Jonas, une tour qui marche. Avec ça, une veinarde à qui tout réussit ! Et qui connaît son affaire ! Mon petit, ça n’est pas bien sûr qu’elle sache lire, mais elle mettrait tous les auteurs dans sa poche pour son flair de la chose à succès, du machin qui portera, enfin tu la verras ! Tu l’épateras probablement ; mais elle t’épatera aussi. Seulement, ne te laisse pas avaler par la baleine !
— J’irais lui arracher sa perruque ! déclara Blanche.
— Toi ? — Et Lourbillon haussa les épaules avec philosophie ; elle te boufferait par-dessus le marché !
Le lendemain, à trois heures, Fernand, conduit par Lourbillon qui ne le quittait plus, était introduit dans la régie duColorado, en présence de Madame Langlet.
Celle-ci, tassée derrière une table couverte de papiers, de morceaux de musique et de brochures, accueillit le jeune homme par un :
— Ah oui ! c’est vous, le merle blanc ! qui ne laissa pas que d’interloquer légèrement le débutant. Puis, étendant une main aux doigts énormes chargés d’un fonds de bijouterie tout entier, vers un piano qui disparaissait à moitié dans l’ombre de la pièce, mal éclairée par une seule poire électrique :
— Mettez-vous là près de la commode. Vous avez votre musique ? Bon. On va vous accompagner. Allez-y.
Et tandis que Fernand commençait, elle se mit, à gros traits de crayon bleu, à balafrer des manuscrits qu’elle avait devant elle… C’est une manie, connue, des directeurs de théâtre, que de ne pas prêter attention à l’artiste qu’ils brûlent d’engager ; ils comptent l’intimider, et l’avoir à meilleur compte, cela fait partie du stock de leurs trois mille petits trucs d’habileté malhonnête…
Fernand se tut. La directrice releva vers lui sa tête bestiale, large, aux cheveux teints au henné, et qu’empanachait un énorme chapeau de paille rouge à plumes noires, jetant ombre sur sa figure couleur aubergine.
— Nous signerons le traité quand vous voudrez ! Ça va, prononça-t-elle. Puis le regardant, le détaillant plutôt comme un étalon au Tattersall, elle marmotta :
— C’est vrai que vous êtes beau garçon ! Dites donc ! Elle ne doit pas s’embêter, la petite Mésange. Est-ce qu’elle en laisse un peu pour les autres, hein ?
Fernand rougit. Mais déjà, la grosse femme le congédiait :
— A jeudi, deux heures, pour les clauses à débattre ! Entendu, hein ! Bonsoir.
Deux jours après, Fernand rapportait en poche un double traité engageant Mésange avec lui. Il avait exigé — les prétentions poussant vite aux « vedettes, » — que sa maîtresse fît, à ses côtés, partie de la troupe.
— Bon ! bon ! je cède ! — avait grogné la mère Langlet — mais vous verrez, mon garçon ! Vous avez tort de vous embarrasser d’une femme ! Toutes les femmes, ça n’est quelquefois pas assez, mais une femme, c’est toujours trop !…