— Deux heures ! on répète la revue. Entrons dans la salle !
Et poussant une porte rouge matelassée, qui du café menait à l’intérieur du concert, Fernand et Mésange pénétrèrent dans leColorado.
Sous le jour faux qui tombait du plafond et des cintres, les yeux avaient besoin de s’acclimater pour distinguer quelque chose. Partout, des coins d’ombre, des renfoncements pareils à des cavernes ; aux balcons des galeries, de grandes nippes pendaient, housses qui semblaient guenilles ; et le vaste désert de l’orchestre, sous la toile blanche couvrant les fauteuils, avait l’air d’un champ enseveli sous la neige, avec les bosses des dossiers produisant des renflements d’aspect sinistre ; l’aspect des steppes glacées, pendant la retraite de Russie, ou d’un décor au théâtre de Montmartre, représentant les vagues d’un océan fantaisiste.
Là-bas, sur la scène, éclairée louchement par une des herses abaissées au milieu du décor, plusieurs silhouettes gesticulaient, hommes et femmes, en chapeaux, et les collets relevés, car un pernicieux courant d’air se faisait sentir, venu des vasistas de ventilation grands ouverts.
Fernand et Blanche Mésange s’assirent, chacun sur le bras d’un fauteuil. Ils n’étaient pas de la pièce. Dans la pénombre, ça et là, clairsemés de rangée en rangée, des visages apparaissaient, fantômatiques. Et un chuchotement vague sortait de tous côtés, des ténèbres. Une porte de loge claqua avec bruit.
— Silence ! nom de Dieu ! on ne s’entend pas ! hurla tout à coup un gros petit homme, assis dans l’orchestre des musiciens, devant un piano et qui tapait à tour de bras sur le bois sonore de la boîte du souffleur.
— Mademoiselle Blanc ! allons, c’est à vous ! C’est-il pour aujourd’hui ? Où est-elle, cette grue-là ? Mademoiselle Blanc ! s’époumonna-t-il. C’était le père Beuriet, le chef d’orchestre, un musicien qui n’avait jamais écrit la moindre musique, et dont toute la réussite venait de ce qu’on croyait, et qu’il laissait croire, à sa parenté très proche avec un académicien.
— Mademoiselle Blanc ! mademoiselle Blanc !
A droite, à gauche, sur la scène, avec leurs ombres dégingandées derrière eux, des gens couraient. Le père Beuriet continuait à marteler du poing la boîte du souffleur. Enfin, une grande fille, blonde, l’air très calme, arriva sans se presser et dit :
— Eh ben, quoi ? me v’là ! Qu’est-ce qu’y a ?
— Votre couplet ! vite ! Vous le savez ! allez !
Et le plaquement d’un accord retentit sur le clavier.
La grande fille ouvrit une bouche innocente et entonna à plein gosier :
Moi ! je suis Émapinondas !…
Moi ! je suis Émapinondas !…
Elle allait poursuivre, mais le père Beuriet interrompit net son accompagnement :
— Pas : Émapinondas ! Épaminondas !
— Oui, monsieur, dit la grande fille avec soumission.
— Allez ! reprenez.
Elle reprit, sereine :
Moi ! je suis Émapinondas !
Moi ! je suis Émapinondas !
Le père Beuriet cria :
— Assez, répétez comme moi : É-pa !
— Épa-
— Mi-non !
— Mi-non !
— Das !
— Das !
— Épaminondas !
— É-pa-mi-non-das !
— C’est très bien. Allez, maintenant !
La grande fille reprit haleine, sourit et chanta :
Moi ! je suis Émapinondas !
Moi ! je suis Émapinondas !
— Est-ce que vous vous foutez du monde, à la fin ? vociféra le père Beuriet exaspéré, en élevant vers les cieux des mains frémissantes.
— Oh ! non, monsieur.
— Allons ! encore une fois ! reprenez ! É-pa-mi-non-das !
La grande fille repartit :
Moi, je suis Émapinondas !
Moi, je suis Émapinondas !
Et tout à coup, éclatant en sanglots, elle se cacha la figure de son bras replié, et tout en s’essuyant les yeux avec son coude, gémit :
— Je ne peux pas, là ! Je ne sais pas prononcer l’anglais !
Trépignante de désespoir, elle s’enfuit dans la coulisse. On riait. Soudain, du fond d’une loge d’avant-scène, complètement obscure, une voix coupante s’éleva :
— Vous rayerez mademoiselle Blanc de la distribution, n’est-pas, Prosper ? Nous avons assez des grues sans les dindes !
— Oui, monsieur Mariol ! répondit le régisseur en s’inclinant.
— A une autre ! et activons, monsieur Beuriet ! commanda Mariol avec impatience.
— Mademoiselle Chérie Chéron, c’est à vous, pour le rondeau de la Réclame !
— Je viens !
Et une très jolie femme, admirablement mise, bracelets aux poignets, brillants aux oreilles, bagues aux doigts, se leva dans la salle et gagna la scène. Chérie Chéron était une des étoiles du lieu. Les journaux retentissaient de sa gloire et on ne lui confiait que des rôles importants. Ses meilleures amies prétendaient bien qu’elle payait ses directeurs pour ses rôles et quelques journalistes pour sa gloire, mais le monde est si méchant ! Et puis comme si c’était facile ! Et la preuve qu’elle ne payait pas les journalistes pour dire du bien d’elle, c’est qu’ils en disaient souvent du mal.
Chérie Chéron terminait son rondeau au milieu d’un murmure flatteur, — car elle avait la main large avec ses camarades et n’est-ce pas, un service est toujours bon à demander — quand un monsieur coiffé d’un haut de forme incliné sur l’oreille, qui se promenait de long en large sur le plateau derrière les artistes, s’arrêta brusquement et demanda :
— Pardon, Chéron ; mais j’ai écrit :
Je vends, je vante et j’invente,Menteuse savante !
Je vends, je vante et j’invente,
Menteuse savante !
Or, vous prononcez, et depuis hier seulement, je l’ai remarqué :
Je vends, je chante et j’invente !
Je vends, je chante et j’invente !
Pourquoi changer le texte ?
Chérie Chéron regarda l’auteur, puis baissant les yeux d’un air de petite fille qui va lâcher une énormité, elle dit :
— « Je vante ! » je ne peux pas chanter ça.
— Comment ! vous ne pouvez pas chanter ça ! A cause ?
— Pour sûr que non ! qu’est-ce que diraient mes amis des cercles ? Je vante !
— Eh bien, quoi ? vous vantez ! ça veut dire : vous louangez ! vous célébrez ! vous…
Chérie Chéron murmura, comme un souffle :
— Oh ! ce n’est pas cela que mes amis comprendraient. Ils comprendraient : « Je vente ! » v-e-n-t-e, vous sentez !
Cette fois le rire fut général. Cette pauvre Chéron ! Ah ! Ah ! Elle vente ! Et l’auteur dut accepter la modification.
— Je le replacerai ! Il vaut le jus ! fit-il simplement.
Fernand, dans l’ombre de la salle, perché sur son bras de fauteuil, glissa à Blanche Mésange :
— A la bonne heure ! elle en a une couche, celle-là ! C’est ça, le café-concert !… C’est ça, leur étoile !
Blanche regarda autour d’elle avec précaution et répondit :
— Tais-toi… c’est la maîtresse de Mariol.
A ce moment, Fernand sentit une main se poser sur son épaule, et une voix murmura à son oreille :
— Viens ! j’ai à te parler.
C’était Lourbillon.
Car Lourbillon, généreusement, avait consenti à renouer avec la Capitale. Il était engagé dans un beuglant du faubourg Saint-Martin et avait renoncé aux tournées en province, la nourriture des hôtels le dégoûtant, prétendait-il, et il voulait bien donner la préférence à la cuisine de ses amis Fernand.
Car Blanche Mésange et Fernand, pour lui, c’était désormais le ménage Fernand. Fernand tout seul ! dans un fauteuil ! Blanche, quoi ? une petite cabotine, un lever de rideau ! tandis que Fernand ! peste ! matin ! maugrebleu ! une future vedette ! à la bonne heure !
Ainsi tout doucement la nébuleuse Blanche Mésange disparaissait dans le rayonnement d’astre du flamboyant Fernand. Et cela n’était pas sans lui faire un peu mal au cœur. Enfin !
— Tu permets, Mésange, que je te l’enlève une minute. Tu viendras nous retrouver chez Zimmer ! acheva très vite Lourbillon en emmenant « son » Fernand, comme une proie.
Et Blanche, restée seule devant les grossières banalités de la répétition qui continuait, seule dans le noir, l’odeur de poussière, dans l’ânonnement des scies du jour, le tapotage du piano et les éclats brefs des observations brutales de Mariol, éclatant d’instants en instants comme des coups de revolver, Blanche eut une crise d’angoisse et songea :
— Il n’est encore rien. Il n’a pas encore vraiment débuté, et je n’existe déjà plus près de lui. Est-ce juste ?