XII

Un peu gauchement, Fernand demandait à la concierge :

— Madame Jocelyn ?

— Au cintième, la porte en face. Au fait, il n’y en à qu’une de porte !

Fernand, muni des renseignements, était déjà arrivé à la hauteur du deuxième palier quand une voix le héla de la loge :

— Mossieur ! eh ! Mossieur !

Il s’arrêta, se pencha sur la rampe et tout en bas, distingua la concierge qui brandissait un carré de papier.

— Qu’y a-t-il ?

— C’est-il pas vous qui vous appelez Fernand ?

— Oui.

— Alors, redescendez ! J’ai une lettre pour vous !

Fernand redescendit.

— C’est une lettre — expliqua la portière avec flegme, que madame Lilith m’a bien recommandé de vous donner, avant que vous ne montiez.

— Merci !

Et Fernand, en réascendant les degrés, prit connaissance du poulet.

Il était conçu en ces termes, et dénué de simplicité, sinon de promesse :

« O mon si beau !» Car tu es beau ! Je ne suis pas de celles qui prouvent les proverbes ; à la sagesse des nations, j’en préfère la folie. Il est dit : « Frappez et l’on vous ouvrira ! » Moi, je te dis : « Ne frappe pas. Entre sans frapper ! Tourne la bobinette, la chevillette cherra ! »» Ta déjà Lilith. »

« O mon si beau !

» Car tu es beau ! Je ne suis pas de celles qui prouvent les proverbes ; à la sagesse des nations, j’en préfère la folie. Il est dit : « Frappez et l’on vous ouvrira ! » Moi, je te dis : « Ne frappe pas. Entre sans frapper ! Tourne la bobinette, la chevillette cherra ! »

» Ta déjà Lilith. »

Tudieu ? Fernand sentit son sang lui péter aux joues. Et ses vingt ans escaladèrent les degrés, au pas de charge.

« Tourne la bobinette, la chevillette cherra ! »

En effet, la clef était sur la serrure. Fernand tourna la bobinette et la chevillette chut.

Il se trouvait dans une sorte d’atelier, très drapé de tentures et envahi de clarté de par une large baie, en façon de vitrail. Au fond, sur un divan oriental, Lilith Jocelyn, absolument nue, rousse et blanche, bellement allongée et couchée sur le ventre, avait l’air d’une nymphe de Henner, éclatante et nacrée, attendant son cadre !

Elle dit, en se redressant sur un coude :

— Retire la clef maintenant, mon chéri !

Et sautant sur ses pieds, les bras ouverts, levés légèrement, si bien que ses deux seins, exquisement pâles et ronds, venaient en parade au devant de l’arrivant, les cuisses longues, grasses, souples, le sourire offert et les yeux flambants, elle marcha vers Fernand totalement hypnotisé, et demeuré, cloué le dos à la porte, comme une chouette à un volet.

— Eh bien ? c’est tout l’effet que je te produis ? murmura-t-elle, venue à se coller contre lui et lui entourant le cou, mettant à ses oreilles la fraîcheur moite de ses poignets.

Et brusquement :

— Ote ces habits, arrache ces voiles, ô ma statue, qui mettent entre mon désir et ta beauté, une barrière de gêne et de convention !

Elle lui appuya aux lèvres un baiser violent et enlaça ses jambes aux siennes.

Fernand vacillait. Ces manières faunesques alliées à cette phraséologie académique le stupéfiaient au point de l’annihiler, et un instant, il put craindre une solution humiliante à sa bonne fortune.

Mais Lilith Jocelyn n’était pas femme à laisser, sans le battre, refroidir le fer quand il est chaud. Elle se rendit compte, sans doute, que l’effet de son éloquence nuisait à celui de ses charmes, et elle se tut, subitement.

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Acta non verba !!!(Petit Larousse, page 805.)

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A cette heure même, Blanche Mésange, dans sa salle à manger, accoudée en face de Lourbillon, s’inquiétait.

— Où est-il allé ? dis, Lourbillon ? qu’il avait l’air si pressé ! Tu as vu, c’est à peine si il m’a embrassée ! Et puis d’ailleurs c’est de ta faute.

— De ma faute ! ça, par exemple ! rugit Lourbillon, froissé.

— Sans doute ! Tu es tout le temps à l’entraîner, à l’emmener traîner, plutôt !

— Moi !

— Oui ! toi ! au café, dans les brasseries, chez des tas de gens ! Hier, il est rentré à quatre heures du matin !

— Ça ma petite, tu te gourres ! s’il ne fréquentait jamais que moi !…

Blanche avait dressé l’oreille. Elle reprit, très vivement :

— Alors, il en fréquente d’autres : il a fait de mauvaises connaissances ? Une femme, je parie ! dis-le moi ; je ne le lui répéterai pas !

Mais Lourbillon s’était remis un bœuf sur la langue. Satané bavard qu’il était ! Il s’en était fallu d’un fifrelin qu’il mangeât le morceau.

Il répondit, et mentalement, pour sa peine, il se collait des gifles plein la figure :

— Mais non, mais non ! qu’est-ce que tu vas imaginer ! une femme ? Fernand ? Ah ! la la ! il t’aime bien trop pour ça, ma fille !

Mésange se rassurait un peu. Et, à part soi, Lourbillon songea :

— Eh bien ! j’allais en allonger une, de gaffe ! Il ne m’aurait jamais pardonné, le frère ! Pourvu, au moins, qu’il ne revienne pas toqué de chez cette…

Et il se versa un petit verre de chartreuse pour renforcer le mot qui rimait avec « étain ».

Hélas ! ce n’est pas toqué, c’est complètement fou que revint Fernand.

— Ah ! mon vieux ! c’est une fée ! Splendide et magnifique… confia-t-il à Lourbillon, le soir.

— Une sorcière ! grogna Lourbillon, maussade.

Et de fait, Fernand était ensorcelé. Ce rossignol n’était pas un aigle. C’était un garçon qui avait plus de notes dans le gosier que d’idées dans le crâne, et qui chantait plus juste qu’il ne pensait. Et puis quoi, c’était un simple homme ni fort, ni infaillible, convaincu qu’il faut prendre l’amour chaque fois qu’on le trouve.

La belle Lilith l’avait « épaté » considérablement ! Jamais, en ses plus audacieux rêves d’ancien ouvrier tailleur, pourvu du certificat d’études primaires et devenu artiste par la grâce d’un don de nature, il n’aurait osé supposer l’existence d’une femme pareille, qui savait tout, qui parlait de tout, et qui vous enchantait par son esprit, après vous avoir ébloui par sa beauté et grisé par ses caresses. Une muse, un marbre, une bacchante ! Toutes les lyres !

— Les Quat’z’Arts ! quoi ! gouailla Lourbillon dans le sein osseux de qui il s’épanchait.

Cela finit par prendre des proportions désastreuses. La belle madame Jocelyn n’était point riche, et sous ses dehors d’excentricité amoureux et artistiques, elle voilait un dedans extrêmement pratique et avisé.

Fernand, dont la franchise était naïve et de qui les confidences sortaient comme l’eau des parois poreuses d’un alcarazas, ne lui avait point, après quelques après-midi de baisers, caché sa situation, l’engagement qui liait à lui la direction duColorado, non plus que son union libre avec Blanche Mésange.

Et Lilith forma le projet de s’attacher ce joli garçon, capable de devenir d’un rapport utile, après avoir été d’un commerce agréable. Il s’agissait de mettre en œuvre le grand jeu !

Elle n’y manqua point.

Huit jours, — jour pour jour, — après celui de la première étreinte, comme Fernand, de plus en plus épris, passait le seuil affolant de son nouveau paradis, il trouva, au lieu de la déesse nue, étalée, provocante et lascive, sur le large divan, une dame correctement vêtue, de la cheville au menton, d’une robe-tailleur infiniment chaste, et qui lui dit, en lui tendant les bouts de deux doigts :

— Bonjour, cher ! Asseyez-vous. Ne me troublez pas. Je travaille.

Madame Lilith Jocelyn, en effet, debout devant une selle de sculpteur, modelait d’un ébauchoir inspiré le corps d’une nymphe, sortie évidemment de ses rêves plus que de la réalité, attendu que certains détails de structure indiquaient plus d’ambition voluptueuse que de science anatomique… Nymphe de garçonnière.

Fernand ne venait pas précisément pour regarder sa maîtresse pétrir de la glaise. Il s’assit, pourtant, soumis mais non résigné, dans l’espérance que tout cela n’était qu’un prologue acide aux bonheurs accoutumés. Mais il dut bien vite déchanter.

— Cher ! soupira tout à coup Lilith, qui le regardait sournoisement dans une glace placée devant elle, et où se reflétait la figure déconfite de l’amant déçu : — Cher ! il faut que je vous parle sérieusement !

Elle posa l’ébauchoir sur la selle, lava ses mains dans le bassin d’une fontaine de porcelaine, accrochée en un angle de l’atelier ; puis, revenant vers Fernand, elle se laissa tomber près de lui, assise sur le divan, lui prit le front dans ses dix doigts, lui caressa les cheveux, lui baisa les yeux, et dit :

— Cher chéri que j’adore, adieu.

— Comment, adieu ? sursauta Fernand, éperdu.

— Oui, soupira-t-elle ; je t’aime trop pour t’aimer si peu ! Je te voudrais trop, tout entier, pour ne t’avoir qu’à demi ! Adieu, mon ange ! que je t’embrasse une fois encore ; et va-t-en.

— Mais…

— Non ! rien ! je t’en prie…

Elle lui posa la paume tiède de sa main sur la bouche. Ses yeux délicieux agonisaient de langueur triste… Elle murmura :

— Reviens, si tu veux ; tous les jours ; à toute heure ! je serai sans me lasser heureuse de te voir. Mais qu’il n’y ait plus rien de charnel entre nous ! Sens bien comme j’en souffrirai…

Elle avait saisi la main du jeune homme et l’appliquait sur son sein, rond, ferme et palpitant.

— Le partage me répugne. Je n’y puis plus consentir. Adieu. Cette personne me pardonnera, si elle apprend jamais le sacrifice que je fais en ce moment !

Elle semblait toute prête à rendre l’âme. Fernand tenta ses plus tendres moyens. Mais rien. Un geste las, un geste infiniment désespéré le repoussait. Il sortit, en proie à une désolation intense.

Le lendemain, le surlendemain, le jour qui suivit, il revint. Les choses allèrent de même. Toujours avec ce pareil sourire navré, on l’accueillait, on le congédiait. « On l’aimait trop pour l’aimer si peu. »

Et le pauvre Fernand, insoucieux désormais de ses futurs débuts, derechef tambourinés par la presse et célébrés par les affiches « dans un répertoire original et inédit ! » désemparé, désorbité, exaspéré, en perdit peu à peu le manger et le boire, devint quinteux avec Lourbillon, méchant avec Blanche, et insolent avec les journalistes !

C’était, cela, la fin dernière, l’écroulement fatal de tout le château, en France et non en Espagne, rêvé !

Lourbillon le comprit ; et un soir, comme, à peine la dernière bouchée avalée, Fernand s’était esquivé, l’œil hagard, la bouche de travers, l’air fou, le vieux comique paternel et soucieux, confia tout à trac à Mésange :

— Écoute, ma fille ! Il faut que je te dise la vérité ! Voici ce qu’il en est !…


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