Fernand rentra vers cinq heures. Il était livide. Les yeux, gros de pleurs contenus, se gonflaient dans sa face tirée et crispée. Il venait d’avoir avec Lilith une scène atroce.
— Allez retrouver votre cabotine ! puisque vous n’aimez de l’amour que les sales plaisirs que ces créatures-là peuvent donner ! avait ordonné dédaigneusement l’éthérée péronnelle qui définitivement refusait de redescendre de son nuage.
Et Fernand, les nerfs à bout, la gorge étranglée de sanglots, était parti, sans chapeau, comme un fou.
Vraiment, à revoir la douce figure tendre de Blanche, il éprouva un soulagement reconnaissant ; un remords le saisit, et comme sa maîtresse lui offrait ses lèvres dans un baiser de bienvenue, il éclata soudain en larmes, se jeta sur les molles mains bienfaisantes qu’on lui abandonnait et s’en voilant le front où elles mirent, ces mains amies, une fraîcheur d’absolution, il cria :
— Pardon, ma chérie ! pardon ! si tu savais ! si tu savais !
— Mais je sais, mon pauvre petit, je sais, et tu es tout pardonné, sois tranquille ! dit Mésange simplement. Et, lui entourant la tête de ses bras, elle baisa les tristes yeux du criminel repentant.
Fernand murmura :
— Oh ! c’est fini. Tu ne m’aimes plus ; tu n’es même plus jalouse.
— Quand même je serais jalouse, à quoi bon t’ennuyer de ma jalousie, puisque te voilà revenu ? Tu es bête, mon chéri. C’est justement parce que je t’aime que je veux te rendre accueillant le seuil de la maison. Quand l’enfant prodigue est rentré chez son père, le père a tué le veau gras. Justement, tiens ! ce soir il y a de la blanquette ! Ris donc, puisque je te jure que tout est oublié !!
Elle ajouta, plus sérieuse :
— Tout ça n’est pas de ta faute ! Tu t’es laissé monter le coup ! Tu n’es pas le premier et tu ne seras pas le dernier. Embrasse-moi, tiens, et ne pensons plus à tout ce cauchemar !
Fernand considérait Mésange avec de la stupeur. L’infortuné patito de la poétique madame Jocelyn n’était plus acclimaté à ces indulgences. Il balbutia naïvement :
— Comme tu es gentille !
— N’est-ce pas !
— Oh ! oui !
— Tiens ! proposa Blanche, mets ton chapeau et descendons ! Tu m’offres l’apéritif !
Fernand sursauta. Son chapeau. Il l’avait laissé là-bas, chez l’autre. Il dut l’avouer, piteux.
Mais Blanche éclata d’un beau rire sonore, d’un beau rire de bonne santé amoureuse et de franche gaîté cordiale.
— Ah ! ah ! tu as laissé ton chapeau chez elle ! Tout va bien : nous voilà quittes ! Un chapeau pour un béguin ! Elle est payée !
Fernand finissait par s’égayer. Mésange poursuivit, triomphante :
— Et encore ! ton chapeau était tout neuf ! tandis que son béguin avait déjà servi. C’est encore elle qui te redoit, va !
Ils descendirent, bras dessus, bras dessous, et dans la rue Fernand confessa qu’il lui semblait qu’il venait d’être fou ; et le blond sincère des cheveux de sa compagne, comparé, dans le plein jour, au roux truqué de la tignasse de Lilith, acheva sa conversion totale.
Mais ce n’était pas tout que d’avoir reconquis l’homme, il urgeait de réveiller l’artiste et c’est à quoi Blanche se consacra dès le lendemain. Elle déclara :
— Tu n’es pas raisonnable, Fernand ! Voici plus de huit jours que Grandsec a apporté tes six chansons, les six chansons de toi, paroles et musique, et je suis sûre que tu n’en sais pas le premier mot !
Blanche articula cette phrase sans la moindre ironie et Fernand l’entendit avec sérénité. Ni l’un ni l’autre ne savouraient l’intense baroquerie de cette allégation : « Tu ne sais ni un mot ni une note d’une chanson dont tu as fait les vers et la musique ! » L’âme cabotine possède des grâces d’état.
— Ah oui ! c’est vrai ! diable ! mes chansons ! où sont-elles ? se contenta de s’écrier Fernand.
Il devait en effet dans une quinzaine faire un second début et présenter au public un numéro tout neuf. Il devenait un autre Fernand poète et compositeur, interprète de ses propres œuvres. Le providentiel Grandsec avait, est-il besoin de le dire ? fourni rythmes et rimes, à des conditions très sortables de bon marché.
C’était une idée d’Antonin Mariol, qui, pour motiver un nouveau début de Fernand, avait suggéré l’idée d’un nouveau répertoire dont on le dirait l’auteur, afin d’aguicher en des lignes nouvelles de publicité la curiosité d’un public si déçu une première fois. Donc on ferait savoir dans les gazettes que le premier four de Fernand ne se devait qu’à la pauvreté de son premier répertoire ; que depuis, il avait eu l’ingénieuse idée de se rimer une série de chansons appelées à faire sensation tant par la forme nouvelle que par l’imprévu des sujets. Un nouveau chansonnier se levait ! Dans quelques jours auraient lieu les auditions des œuvres du « Poète Chanteur » chantées par l’Auteur !