Naïf, ignorant et faible, quoique pas sot, Fernand n’était plus à ses propres yeux le Fernand d’autrefois ! Un singulier phénomène de mirage lui faisait apercevoir dans sa glace, quand il s’y contemplait, l’image d’un Fernand majestueux, solennel, héroïque et grandiose, sur qui, manifestement, tout l’univers avait les regards fixés. Petit à petit, ainsi que l’a rimé un poète qui avait vu jouer la Périchole, il « devenait Espagnol, et se sentait grandir ». Lui ! Victor Hugo ! Pasteur ! et Napoléon ! Le dix-neuvième siècle pouvait quitter la planche. Il avait eu des hommes !
Fernand eut un hôtel. — Raisonnablement, quelqu’un de son importance ne pouvait pas loger dans un vulgaire appartement. Un hôtel et un jardin, naturellement. Comme il y avait une écurie et une remise, il fallut bien la voiture et les chevaux. Fernand eut un duc, qu’il conduisait lui-même, ganté de peau sang de bœuf, les mains basses et les coudes hauts, au grand effroi de Blanche Mésange qui craignait, non sans raison, les accidents… et les engueulades des piétons !
Un billard avait été installé au rez-de-chaussée de l’habitation, et Fernand avait bien spécifié au fournisseur qu’il voulait que les billes en fussent d’ivoire de défenses d’éléphant, et non d’ivoire de corne de rhinocéros, comme on en fait pour les petites maisons ! Il fallait qu’on pût tâter tout… et qu’on vit que rien n’était de la camelote…
A ce train, d’ailleurs, les gros appointements filaient vite. Fernand gardait table ouverte au déjeuner, et comme à Paris les pique-assiette ne manquent pas, il pouvait fort aisément se payer l’illusion d’être un roi qui tient sa cour : « entretient » eût été plus exact.
Il venait là des journalistes, des auteurs, agents de publicité, des brasseurs d’affaires, des aigrefins et des inventeurs, des braves gens et des filous, mais surtout, des flatteurs et des tapeurs.
Des reporters de dixième ordre lui savaient gré des cent mille occasions, qu’il leur fournissait, de relater ses menus faits et gestes et profitaient avec abus des occasions qui leur faisaient fabriquer de la copie à deux sous la ligne. Le bon marché du paiement en nécessitait la quantité. Et comme il était un « homme, » son succès n’excitait pas la jalousie et la rancune des petites théâtreuses amies de ces « messieurs de la Presse », de sorte que rarement une note hypocritement bonne, ou réellement méchante, paraissait à son égard.
Ah ! s’il se fût agi d’une femme, cela se fût passé avec moins de courtoisie, et les petits reporters obscurs, obligatoirement reconnaissants, n’auraient pu échapper à l’influence amoureuse des petites âmes frisées, qui, trop sensibles pour jouer de l’épingle à chapeau vis-à-vis d’une gêneuse, manœuvrent simplement avec la plume de leurs amis.
— C’était bien le moins qu’ils pussent faire pour Elles !
Fernand ne refusait jamais le louis à qui ne contestait pas son génie. Un marchand de cirage avait obtenu de lui la forte commandite en lui proposant de mettre sur les boîtes, son portrait, à lui Fernand, et d’intituler le produit inclus : «Cirage à la plus charmante voix du monde.»
Les colonnes Morris, les affiches, les brochures de chansons avaient beau reproduire à l’infini ces traits si publics à présent, Fernand ne pouvait se rassasier de se voir en papier, en plâtre ou en bronze, sur les murailles ou dans les vitrines. Il n’avait, au tréfonds de lui-même, qu’une contrariété et qu’une envie. Jadis, un autre artiste, moins grand que lui, certes, mais qui avait eu son genre, Petrus, l’illustre Petrus, avait suscité une idole au pays et un mouvement énorme d’opinion, sous les espèces du général Boulanger et du Boulangisme ! Cela manquait à la gloire de Fernand, qui anxieusement cherchait autour de lui, sans en rien avouer à personne, le général à lancer, le courant politique à déchaîner. Déroulède, le duc d’Orléans, Jules Guérin ou Barillier ?
Les lauriers de Petrus l’empêchaient positivement de dormir. Lui, Fernand, peut-être ? qui sait ? serait un jour le sauveur attendu ? Et il ne disait pas non à cette idée. N’était-il pas déjà, après tout, l’homme le plus populaire de France ?
Quand il remuait ces pensées, secrètement, il plissait le front, pinçait la bouche, jetait ses deux bras derrière son dos et se mettait à arpenter le parquet d’un pas saccadé.
Mésange, alors, souriant doucement, lui lançait, légèrement moqueuse :
— Bon ! voilà que tu fais ton Bonaparte !
Elle ne croyait pas si bien dire.
A part cette innocente toquade, Fernand ne se plaignait point de la vie, la petite humiliation de n’avoir pas encore renversé le gouvernement ne troublant que peu son sommeil et nullement son appétit.
On citait ses mots que Lourbillon, logé à l’hôtel et commensal assidu du maître, allait colporter dans les journaux où on les insérait avec gaîté.
Un jour qu’un attaché d’une ambassade étrangère venait de louer une avant-scène pour un prince de la puissance qu’il représentait, de passage à Paris, Fernand, qui sortait de la répétition, fut salué par le diplomate, qui le prit à part dans un coin, le priant d’intercéder auprès de sa direction afin que le prince ne fût pas le point de mire du public, grâce à la marche nationale qu’on lui servait généralement en pareil cas. On désirait l’incognito le plus absolu.
— Mais certainement, répliqua Fernand… à une condition pourtant.
— Laquelle ?
— C’est que, lorsque j’irai chez vous, on ne me jouera pas laMarseillaise!
Une autre fois, présenté à un chroniqueur notoire, membre de l’Académie-française, chargé d’ans et d’honneurs, il avait, désireux d’être aimable et de trouver la phrase et le terme de comparaison les plus propres à chatouiller au bon endroit son interlocuteur, émis ce compliment :
— Je sais, monsieur, vos mérites et quelle place vous occupez. Vous êtes, si j’ose m’exprimer ainsi, « le Fernand du journalisme ».
Et il avait ajouté, dans l’oreille de Lourbillon :
— S’il n’est pas satisfait avec ça ! Je crois que je lui en passe, de la pommade !
Mais il surgit un événement qui mit le comble à son orgueil, car il allait lui permettre, cet événement inattendu quoique cependant bien à prévoir, d’emplir une fois de plus, de sa personnalité, les échos parisiens.
Un matin, Blanche Mésange, très pensionnaire et toute confuse, lui confia, non sans inquiétude, — car enfin, elle ne l’avait pas fait exprès et on ne sait jamais comment les hommes prendront cela ! — que selon tant de probabilités qu’elles en devenaient une certitude, elle était enceinte ! Voilà !
Blanche avait bien tort de craindre. Fernand fut ravi. Il embrassa la future maman en clamant :
— Il aurait été dommage, en effet, que je m’éteignisse sans postérité !
Car il soignait son langage, depuis qu’il fréquentait les journalistes, et même, usait de l’imparfait du subjonctif plus souvent qu’il n’était nécessaire.
Il ajouta avec élan :
— Et aussi bien, puisqu’il en est ainsi, je veux que la fête soit complète ! Pas de baptême sans noce. Fais venir tes papiers, ma chère ; je t’épouse !
Mésange en resta sans voix, la bouche bée, les yeux écarquillés, avec seulement un « oh ! » de stupeur, qui s’acheva dans une crise de larmes délicieuses et dans une telle défaillance nerveuse que Fernand dut la prendre dans ses bras, poupée inerte et sanglotante, pour l’empêcher de choir sur le tapis.
Le mariage ! le mariage légitime ! avec le maire et le curé ! l’alliance en or, pour de vrai ! Le « oui » éternel avec l’homme qu’on aime ! Le mariage bourgeois, ce rêve de toutes les cabotines, petites ou grandes ! ce hâvre de grâce vers lequel cinglent en vain tant de voiles lasses des libres vents du large ! Elle y entrait, elle, Blanche Mésange, ancienne « corbeille » auxAmbassadeurs, ex-petite femme de beuglant ! Ce n’était pas un rêve, c’était la réalité, c’était la vie ! sa vie à elle !
— Ah ! mon chéri, mon chéri ! hoqueta-t-elle dans un spasme. Fernand, digne et indulgent, souriait avec l’affabilité d’un roi qui élève jusqu’à lui une bergère, touché sincèrement, pourtant, dans la partie profonde de son être que n’avait pas encore cuirassée l’induration professionnelle.
— Et tu verras si ce sera chic ! nous aurons nos portraits dans les illustrés ! reprit-il, ressaisi déjà par le métier.
Mésange, qui n’était pas du bâtiment pour rien, se redressa :
— Le mien aussi, dis ?
— Parbleu !
Et ce fut en effet « très chic ! »
La chose fut pompeuse et fort bien ordonnée. Le mariage civil, à la mairie du dixième, fut célébré dans une stricte intimité, devant les quatre témoins, le grand Petrus et l’inimitable Charlin pour l’épousée, et Mariol avec Lourbillon pour Fernand ; les deux conjoints n’ayant plus ni pères ni mères, la présence des familles, parfois compromettantes, ne gâta point l’admirable correction de la cérémonie. Le maire prononça une courte allocution sur les devoirs conjugaux, les vertus des artistes et les privilèges du talent. Après quoi l’on alla luncher.
Mésange, nerveuse, luttait pour paraître calme : mais, depuis la minute du OUI solennel, à la mairie, une émotion intense la tenaillait… elle aurait voulu en finir vite de ce déjeuner et se trouver seule avec Fernand… Un besoin qu’elle ne s’expliquait pas la poussait à exprimer à Fernand des sentiments subits et neufs qui la préoccupaient depuis le matin. Enfin les invités partirent et les mariés se trouvèrent seuls, après avoir bien recommandé à leurs témoins de ne pas les faire poser le lendemain, à l’église Saint-Laurent.
Une fois rentrés, Blanche dit tout à coup :
— C’est drôle comme cette petite cérémonie de ce matin m’a bouleversée. Je me sens tout à coup des responsabilités, vois-tu, mon chéri. Des devoirs, jamais avant je n’y avais pensé, est-ce drôle ! Demain, après l’église, nous serons tout à fait mariés… tu seras « mon mari ». Non, mais, est-ce que ça ne te fait pas quelque chose, cette histoire de mariage ? Moi, j’en suis bouleversée, mon chéri, j’ai en moi une espèce d’impression « sérieuse, » « grave ; » dame, c’est pour toujours, mon chéri… pour toujours… Quel bonheur ! Comme on va être heureux, dis ? Nous aurons un beau petit gosse… tu verras, après la visite à l’église, j’enlève mon corset pour qu’il pousse mieux ! Et en avant la bosse !
Et le soir, à l’heure du dîner, la façon dont Mésange s’assit à table et servit Fernand, prouva que c’était « madame Fernand » qui donnait ses ordres au valet de chambre, et non plus « Mésange, desAmbassadeurs» ; non pas, grands dieux, qu’il y eût de la pose dans sa tenue, oh ! non ! mais une sorte de façon réservée, une dignité correcte dans son maintien de femme très aimante, qui veut faire honneur à « son mari, » et mériter son titre de femme mariée ; épousée au grand jour, choisie devant tous par l’homme qu’elle aime. Ah ! oui ! c’est bon ! Le rêve des rêves !
La paix du cœur jusqu’à la fin de la vie ! Une vie d’amour certain, une communauté des joies et des peines, un partage de tout !
Fernand serait fier d’elle ; sûr qu’elle serait une femme modèlement fidèle, dévouée à lui et à son enfant ! Et pendant qu’en dînant elle pensait à tout cela, Fernand, lui, pensait à faire le soir même reporter des notes dans les journaux afin que nul n’ignorât que c’était bien demain la cérémonie religieuse à Saint-Laurent !…
— Quand on pense, dit tout à coup Mésange, qu’il y a de si mauvais ménages et que nous allons être si heureux ! Nous penserons ensemble, nous travaillerons ensemble, nous voyagerons ensemble, notre métier à tous les deux nous aidera à ne jamais nous quitter, puisque tu exiges toujours mon engagement quand tu signes un contrat ? Et, vois-tu, c’est la base solide du bonheur d’amour cette perpétuelle vie à deux, sans aucune raison de séparation ; quand on s’aime bien, comme nous, les séparations, fussent-elles très courtes, sont autant de petites morts. Il faut, pour éviter de s’habituer à l’absence de l’un, ne pas se quitter… et se donner un tel besoin l’un de l’autre, qu’il semble douloureux de ne pas être ensemble. Cela n’a l’air de rien, n’est-ce pas ? Eh bien ! c’est d’une extrême importance. C’est une sorte de garantie contre l’indifférence tueuse de l’amour.
— Il y a des gens — répondit Fernand — qui trouvent justement la fatigue de l’amour dans le perpétuel tête-à-tête…
— Allons donc ! sursauta Mésange, ce sont des êtres inférieurs, qui aiment mal. Crois-tu que tous les hommes soient capables d’amour ? Alors, pourquoi y a-t-il tant de mauvais amants et tant de mauvais maris ? C’est undon, unart, aussi difficile sinon plus qu’un autre, et si tout le monde « en fait, » très peu y sont artistes. C’est une science bigrement subtile ! La moitié du monde soigne mieux son commerce que son bonheur ; est-ce qu’on ne voit pas des familles prendre moins de renseignements sur leurs futurs gendres que sur leurs caissiers ?
— Je ne crois pas, dit Fernand, que les individus soient créés assez noblement pour vivre ensemble… les égoïsmes séparent tout, on est si piteusement faibles !
— C’est pour cela, dit Mésange, que, lorsqu’on s’aime, bien entendu, il faut vouloir vivre l’un pour l’autre, il faut vouloir ne songer qu’à cela, et la joie de rendre heureux vous donne des trésors d’indulgence et de force. Je le sais bien, moi… depuis que je t’aime, dit-elle rieuse. Vois-tu, Fernand, la conquête du bonheur, c’est comme celle de la fortune, il faut la désirer, il faut en être l’artisan : est heureux qui veut !
— Tu vas loin, chérie ; j’ai dans ma famille de braves femmes bien dignes, bien dévouées qui ont été des martyres en ménage, malgré toute leur tendresse et leurs devoirs remplis…
— Possible, répliqua Mésange, mais c’est qu’elles avaient mal fait leur choix. Avaient-elles choisi seulement, les pauvres ! Elles avaient « accepté, » très probablement. Du mauvais choix vient tout le mal !
— N’empêche, ma chérie, que tout cela est bien difficile, va… Quant à nous… nous verrons !
— Tu verras, tu verras, dit la jeune femme, tu verras qu’on s’aimera de mieux en mieux, mon bien-aimé, parce que tu es un brave garçon et que je suis une brave femme… pas vrai, dis ?
— Oui, bonne Mésange, lui souffla-t-il dans le cou, interrompant sa cigarette pour l’embrasser follement, les larmes aux cils… oui… tu es vraiment une brave petite femme ! et on s’aimera dur !
On quitta la table, après avoir bavardé encore un peu. Fernand proposa d’aller dormir afin d’être frais et dispos pour la grande journée du lendemain ; et puis c’était si rare une soirée sans concert, une soirée de liberté, chez soi, dans l’intimité… que vite ils se mirent au lit. Fernand s’endormit vite. Mésange, elle, ne ferma les yeux que tard dans la nuit… émue délicieusement et pourtant inquiète. « Ma fille, se disait-elle, c’est entre tes mains qu’est remis le bonheur d’un homme, il va falloir être à la hauteur de la tâche… »
A leur réveil on remit à Mésange et à Fernand un paquet énorme de correspondance. Tout à coup Fernand, qui depuis cinq minutes relisait pour la dixième fois un petit bleu, laissa tomber un juron énergique :
— Salaud ! hocha-t-il de la tête. Tiens, lis, Mésange.
Le petit bleu « anonyme » disait :
« Mon cher Fernand,» En ce jour de fête, je viens, au nom d’un groupe d’admirateurs de votre grand talent, féliciter surtout votre femme de l’habileté qu’elle a déployée pour se faire épouser par un homme qui gagne cent mille francs par an… alors qu’elle ne l’a pas pris pour mari quand il était inconnu et pauvre… Nous la croyions simplement jolie, elle est mieux que cela ! Sa roublardise, ses calculs de femme l’ont amenée à faire une excellente affaire. Elle, petite grue sans le sou, va maintenant avoir son avenir assuré. Mais c’est égal, quand on s’appelle Fernand, on épouse une femme riche, comme cela on est certain qu’on n’est pas pris seulement que pour sa galette. Enfin il sera dit que sur la scène, comme dans la vie, vous serez une poire, une vraie poire ! »
« Mon cher Fernand,
» En ce jour de fête, je viens, au nom d’un groupe d’admirateurs de votre grand talent, féliciter surtout votre femme de l’habileté qu’elle a déployée pour se faire épouser par un homme qui gagne cent mille francs par an… alors qu’elle ne l’a pas pris pour mari quand il était inconnu et pauvre… Nous la croyions simplement jolie, elle est mieux que cela ! Sa roublardise, ses calculs de femme l’ont amenée à faire une excellente affaire. Elle, petite grue sans le sou, va maintenant avoir son avenir assuré. Mais c’est égal, quand on s’appelle Fernand, on épouse une femme riche, comme cela on est certain qu’on n’est pas pris seulement que pour sa galette. Enfin il sera dit que sur la scène, comme dans la vie, vous serez une poire, une vraie poire ! »
Suivait une signature gribouillée, illisiblement barbouillée.
Pendant la lecture du petit bleu, Mésange ouvrait des yeux stupéfiés. Qui, qui pouvait être assez sot, assez vil pour prendre la peine vulgaire d’écrire une pareille chose !
— Nous allons en avoir, des jaloux ! Ça va pleuvoir, dit-elle tranquillement. Ça va être gai ! Si tu veux, on va collectionner toutes les lettres rosses, pour voir à la fin de l’année combien il en sera venu. J’ai là une petite malle qui fera notre affaire. Tout de même, dit Mésange en se levant, c’est révoltant, hein, de penser qu’un être pauvre, homme ou femme, ne puisse unir sa vie à celle d’un autre, fortuné et heureux, sans quetout le mondele soupçonne de calculs ! Ça devient du courage héroïque pour un homme pauvre, qui aime une femme riche, de l’épouser ! Misère !
— Les deux tiers des gens pensent, respirent et agissent comme des mufles, dit Fernand ; tu ne peux pas demander à l’autre tiers d’être le plus fort, s’il est le plus distingué. Mais quand un être est sain, dévoué, bon, aimant et intelligent comme toi, ma Mésange, il peut se permettre, même sans le sou, d’espérer la richesse en échange d’un amour unique et admirable. — On lui redoit encore, et fameusement ! L’amour, vois-tu, quand il est vraiment honorable, digne et profond, ne s’arrête pas plus devant un porte-monnaie plein qu’il ne passe dédaigneux devant un porte-monnaie vide. Il est avec ou sans argent. Si on est pauvre, tant pis ! Si on est riche, tant mieux ! Et que la bourse soit à homme ou à la femme, quand ils s’aiment, leur bourse n’a pas de nom. Leur lit est bien commun. La sécurité du bonheur demande-t-elle moins de précaution que celle de la caisse ? Fi donc ! Fi donc ! Haut les âmes !
Mésange, radieuse de le voir si joliment aimant, radieuse aussi de lui sentir l’âme au-dessus du vulgaire, lui prit la main qu’elle embrassa dévotement.
— Nous serons de braves gens… articula-t-elle très lentement, et nous laisserons les mufles essayer de cracher sur notre bonheur. Ils ne l’atteindront pas. — Pas vrai, mon grand ?
Elle s’aperçut qu’avec tout ça il était dix heures. Vite, vite, il fallait se dépêcher, la messe était à midi.