— Et moi, je vous dis que les auteurs récitent leurs vers ou chantent leur musique comme des fourneaux !
Grandsec, parfaitement ivre d’ailleurs, et gesticulant de ses longs bras, affirmait ainsi ses convictions sur le coup de deux heures du matin, en pleinRat-Mort. Une aimable société de bohèmes faisait cercle autour de sa table où des piles de soucoupes babélisaient.
Quelqu’un dit :
— Il y a pourtant dans les cabarets de Montmartre des types qui débitent très bien leur camelote.
— Parce que, justement, c’est de la camelote, jeune homme ; vous l’avez déclaré vous-même ! professa Grandsec. Qu’est-ce que la chanson de Montmartre, je vous prie ? Des idées volées, sur des airs démarqués ! Des chroniques de journal mises en mauvais vers ! La clef du Caveau devenue rossignol de cambriolage ! Ça n’est pas plus des œuvres que les fabricants ne sont des auteurs. Ne parlez pas de cette chose devant moi !
— Mais enfin, insista l’obstiné contradicteur, abandonnons à votre mépris la chanson montmartroise, puisque vous ne l’admettez pas ; il n’en demeure pas moins qu’il existe des auteurs qui, devant des salles combles, interprètent fort congrûment leurs histoires. Tenez ! pour n’en citer qu’un : le nommé Fernand, duColorado, par exemple !
Grandsec vida son verre, haussa les épaules et éclata de rire.
— Fernand !
— Eh ! oui, Fernand ! Trouvez-moi beaucoup de cabots professionnels capables de détailler comme lui ce qu’il compose lui-même !
L’approbation fut unanime. En effet, Grandsec était cloué. Le préopinant, satisfait de son avantage, poursuivit :
— Celui-là ne s’en tire pas comme un fourneau ; et ce qu’il fait est original et joli !
Grandsec n’était pas content. Il n’aimait pas à avoir tort, et la contradiction l’exaspérait. A jeun, pourtant, sans doute eût-il mis un bœuf sur sa langue, car la combinaison, soigneusement tenue secrète, qui le liait à Fernand, lui rapportait maintenant de sérieux bénéfices. Malheureusement il avait bu plus que son compte, et il cria :
— Fernand, Fernand ! Vous me désolez par votre stupidité ! Alors, vous coupez dans ce godant-là ? Peuple ! on te trompe ! et on a raison, car tu le mérites !
Et tirant de la poche de sa redingote un papier plié en quatre :
— Mesdames et messieurs, voici le plus récent chef-d’œuvre du poète-musicien Fernand ! Cela s’appelle « les Yeux menteurs » et cela a été créé, il y a une quinzaine, auColorado, quand l’auteur a eu le loisir d’en prendre connaissance et de l’apprendre par cœur ! Je ne sais pas si je m’abuse, mais il me semble que la calligraphie de ce petit morceau, les mots et les notes sont d’un certain Grandsec, votre serviteur bien humble. Voici l’objet, on peut toucher !
Le manuscrit des « Yeux menteurs » passa de mains en mains. Il n’y avait pas à dire mon bel ami, l’écriture de Grandsec était assez caractéristique pour être reconnue, et de loin.
— Mais alors… Fernand ?
— Fernand est un cabot, rien qu’un cabot, un petit cabot ! Et s’il était auteur, il chanterait comme un fourneau ! Et j’ai raison, comme toujours !
Grandsec était lancé ; et il raconta tout, cédant à une poussée de vanité un peu basse : sa rencontre, voici quatre ans, avec Fernand, tout déconfit d’une première tape, son idée de monter le coup au public en fabriquant de toutes pièces un nouveau joujou parisien, l’auteur-chanteur, numéro sensationnel et inédit ! Stupide, il termina en recommandant aux quinze colporteurs de cancans qui l’avaient écouté religieusement :
— Maintenant, je vous en prie, que ceci reste entre nous ! N’allez répéter ça à personne.
— Comment donc ?
A une table voisine, soupait un jeune homme, qui n’avait pas perdu un mot de cette intéressante communication. Il avait même noté certains détails sur un calepin. Vers trois heures et demie, Grandsec se leva, serra des mains et s’en alla, titubant. Il avait vraiment gagné sa soirée !
Deux jours plus tard, tous les journaux, dans leur revue de la presse, reproduisaient le filet que voici :
«Du Cri de Paris:
» Sait-on qui est le véritable Fernand, duColorado, le poète-compositeur à la mode ? Le seul, l’authentique auteur, justement applaudi, desFeuilles Sèches, duDernier Baiser, de laMort Jolieet de tant d’autres bijoux de grâce légère, s’appelle de son nom Grandsec, et n’a jamais quitté Montmartre.
» Mais alors, qui est donc ce garçon brun, à moustache agressive, qui chaque soir, nous sert, comme étant de lui, depuis quelques années, ce répertoire à succès ?
» Mystère. »
C’est Mésange qui, levée de meilleure heure que Fernand, lut, la première, ce petit morceau de littérature acide. Consternée, elle courut éveiller son amant et lui poussant le journal sous les yeux :
« Tiens ! regarde un peu, les sales mufles ! »
Elle constatait successivement dans les autres feuilles la présence de la note. Fernand était devenu rouge de colère. Il murmura, entre ses dents serrées :
— Qui donc a pu ?…
Et soudain :
— Parbleu, ça ne peut être que Grandsec, lui-même. Ah ! le gredin, qu’il ne me tombe pas sous la main !
A ce moment, la sonnette de l’appartement tinta. Des portes battirent. Grandsec parut au seuil de la chambre.
— Mon cher Fernand… commença-t-il. Mais Fernand, subitement dressé dans son lit et écrasant d’un poing rageur ses oreillers, lui cria :
— Ah ! vous voilà, vous ! vous arrivez bien ! M’expliquerez-vous ce que signifie l’article que voici ?
Et il brandissait le journal avec fureur.
Grandsec n’avait pas l’air précisément à la noce. Ses interminables cheveux s’agitèrent d’une façon triste. Un instant, il sembla un saule pleureur secoué par la brise. Il balbutia :
— Mon bon ami, je vais vous expliquer… Je…
— Ainsi, c’est bien vous qui avez été raconter nos affaires à des journalistes ! Me voilà propre !
Blanche regardait le calamiteux musicien avec des yeux farouches. Grandsec protesta :
— Je n’ai rien raconté à des journalistes ! Je ne sais comment cela s’est fait.
— Enfin ! vous avez parlé ! Vous avez dénoncé notre pacte ! pourquoi ? comment ? et comme c’est bête ! Ça vous ennuyait donc bien de gagner beaucoup d’argent ?
— Je ne puis arriver à y rien comprendre ! se défendit Grandsec. C’est vrai ! j’ai eu tort ; j’ai commis l’indiscrétion. Mais il n’y avait là que des amis. C’était auRat-Mort.
— Quand vous êtes saoul, tout le monde, c’est des amis ! Vous étiez saoul ! articula Blanche, durement.
Grandsec eut un réveil de fierté sous l’injure. Il répondit :
— Ce serait en tous cas une circonstance atténuante. Je vous félicite, madame, si vous n’avez jamais eu que des vertus. Moi, j’ai des vices, je le reconnais humblement.
Il reprit, s’adressant à Fernand :
— Écoutez, je vous fais toutes mes excuses, et je vous apporte le moyen de tout réparer. Je vais vous écrire une lettre que je vous autorise à communiquer aux journaux, et où je m’inscrirai moi-même en faux contre mon stupide bavardage de l’autre nuit ! Je ne peux pas mieux faire, voyons, et la pénitence rachètera le péché.
Mais Fernand n’était pas en état de rien entendre.
Il cria :
— Hé ! je me fiche de vos lettres ! Vous pouvez les garder pour vous ! La seule chose que je constate, c’est que vous m’avez odieusement trahi, moi qui ai tant fait pour vous, et que vous avez une singulière façon de me remercier de vous avoir tiré de la dèche et de la crotte !
Grandsec, à cette phrase, changea brusquement d’attitude. Ce cabot dépassait vraiment les bornes ! La riposte fut nette :
— Pardon, mon petit ! Je ne sais pas si vous m’avez tiré de la dèche et de la crotte, mais je sais que je vous ai tiré du néant. J’ai fait de vous, la nullité même, une manière de personnalité ! Vous n’êtes qu’une baudruche que j’ai gonflée de mon souffle ! Service pour service, vous m’avez, en effet, fait gagner un peu d’argent ; mais c’est grâce à moi que vous en avez gagné beaucoup ! Et maintenant, serviteur ! J’ai assez soufflé comme cela. Je vous laisse à vos moyens propres. Je vous souhaite bien du talent et beaucoup de succès !
Et Grandsec sortit sans attendre de réponse.
Mésange et Fernand échangèrent un regard stupéfait. Le dur choc de la vérité leur avait martelé le crâne. Et la première parole prononcée fut celle-ci, dite avec désolation par la jeune femme :
— Maintenant, il va répandre cela partout !
Le soir de ce même jour, le Tsar de toutes les Russies, en personne, n’aurait pu, après neuf heures, trouver une place dans la salle duColorado.
— Je n’ai même plus un strapontin ! déclarait d’un visage épanoui la buraliste aux survenants dont se renfrognaient aussitôt les figures.
Dans sa loge, Fernand, nerveux, causait avec Antonin Mariol.
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
— C’est cet ivrogne de Grandsec qui a vendu la mèche !
— Vous auriez bien dû savoir si cet homme était sûr, avant de m’engager avec lui, grinça Mariol, cela peut nous faire un tort considérable…
— Mais c’est surtout moi que cela atteint ! sursauta Fernand outré.
— Pardon, rectifia Mariol. Moi, j’ai démoli deux excellentes vedettes de la maison… Petrus et Chérie Chéron… pour que rien ne vous gêne… et vous devez, cher ami, comprendre dans quel embarras vous me mettez si vous vous démolissez vous-même… Petrus était encore excellent !!! et pouvait encore aller des années !
— Enfin nous verrons comment cela va tourner, dit Mariol sortant sec, cassant et raide.
Il conclut :
— Ça va bientôt être à vous. Tenez vous bien.
Se bien tenir ! Fernand ne songeait qu’à cela. Déjà, il lui avait fallu composer son attitude pour ses camarades, qui l’un après l’autre, étaient venus lui serrer la main avec des grimaces condoléantes sous lesquelles se percevait parfaitement l’envie de rire. Une grande vedette qui se ramasse, c’est toujours drôle.
L’avertisseur l’appelait en scène. Il entra, salua et commença à chanter. Comme il finissait sa première romance, les applaudissements crépitèrent.
— Allons ! il avait eu tort de craindre. Tout irait bien. Mais comme il s’inclinait pour remercier, tout à coup, du fond de la salle, une voix demanda :
— L’auteur ?
Et ce fut comme une traînée de poudre. De fauteuil en fauteuil, de loge en loge, en haut, en bas, à droite et à gauche, le même cri fit explosion :
— L’auteur ? l’auteur ? l’auteur ?
Fernand sentit le plancher du plateau tourner sous ses pieds. Pourtant, il espéra que son prestige — le prestige de l’homme le plus populaire de France ! — viendrait peut-être à bout de la cabale et d’un doigt dirigé vers sa poitrine, il se désigna.
Mais alors, une clameur unanime :
— C’est pas vrai ! lui jaillit à la face de tous les points de la salle, et une bordée de sifflets le mitrailla. Effaré, il recula d’un pas. Il ne voyait plus rien. Ses tempes bourdonnaient. Il allait tomber.
— Rideau ! cria le régisseur et le rideau, s’abaissant entre lui et l’affreux tumulte déchaîné, mit fin miséricordieusement à son supplice.
Dès lors, irrémédiablement, le bruit courut que Grandsec s’était vanté en disant être le seul fournisseur mystérieux de Fernand… ils étaient, paraît-il, dix ou douze ! — Oui, ma chère… puisque Machin et Chose déclaraient eux aussi dans les cafés d’artistes, et cela avec des petits airs entendus, qu’il n’y avait pas que Grandsec qui eût contribué au succès de Fernand.
Hum !… Et les toussottements de marcher… C’était un truc imaginé par Machin et Chose pour attraper les gogos cabots, lesquels immédiatement acceptèrent toutes les inepties rimaillées par les deux faiseurs, qui, depuis toujours, voyaient leurs couplets refusés par tout le monde !
Et du moment que Machin et Chose « travaillaient » pour Fernand, c’était réglé : ils devaient « faire bien ». On s’arracha leurs chansons ! Et voilà comment s’équilibrent certaines fortunes et se déforment les légendes… et les vérités.