XXX

Et ce fut, d’abord, l’exode en province, là-bas, à Rouen.

Ce phénomène s’était produit, Fernand chantait toujours d’une façon charmante, phrasant à la perfection et ne détonnant jamais, mais sa voix ne passait plus la rampe, elle était comme « fanée ». Et tout de suite, ce fut une grosse désillusion pour les habitués des Folies-Bergère et de l’Ile-Lacroix, que ce numéro parisien, qui devait être sensationnel et qui resta en grisaille.

Blanche, elle, semblait devoir passer inaperçue, comme toujours. Infortunée Mésange, c’était son destin. Au contraire, ce fut elle qui sauva la situation : si elle ne décrocha aucun bravo pour son talent, elle obtint un véritable triomphe de jolie femme. Elle atteignait alors sa trente-cinquième année — avouée — et la plénitude de son charme de blonde grasse. Le manager trouva donc, tout de suite, son profit dans la combinaison. Si la salle boudait aux roucoulements périmés de l’ex-irrésistible chanteur, la partie masculine de l’assistance s’enflammait fort passionnément devant le décolleté de la divette, savoureuse comme un fruit mûr à point.

Certains soirs, toute la jeunesse riche de Rouen traversait la Seine et venait applaudir Mésange. Pour tout factice que fût, cet enthousiasme de snobs, il ne laissa pas que d’être fort agréable à celle qui en était l’objet et qui avait rarement été à pareille fête. Ces applaudissements, au contraire, suppliciaient Fernand, qui n’en connaissait plus que de moins en moins la douceur pour lui-même.

Juste retour ! Ce qu’autrefois Mésange souffrait dans sa vanité cabotine froissée, l’ancien triomphateur le subissait à présent, endolori à en crier ; chacun son tour ! Mais, lui, fut plus injuste, étant au fond moins aimant, plus gâté aussi, car il sied d’excuser bien des choses. Il se considéra comme ridicule et se sentit offensé. Des scènes éclatèrent. Le soir, il se plaignait avec fiel et amertume.

Mésange, vexée et blessée, répliquait non sans hauteur.

— Tu me fais jouer un rôle au moins bizarre ! déclarait-il.

Elle ripostait :

— Je ne comprends pas bien.

— Tous ces olibrius qui tournent autour de toi, qui t’envoient des bouquets avec leurs cartes et des bonbons avec des billets doux, me donnent l’apparence d’un Sganarelle ou, ce qui est pire, d’un mari complaisant !

Mésange s’emportait :

— Ce que tu dis là est stupide ! Est-ce que je suis cause du succès qui me vient ?

— Sûrement, que tu n’en es pas cause ! Et puis il est propre, ton succès ! Si tu t’imagines, ma petite, que c’est ta voix qu’applaudissent ces imbéciles !

Les disputes allaient parfois très loin. Puis, la nuit, qui porte conseil, remettait la paix dans le ménage ; mais le lendemain, dès les chandelles allumées, aux premières acclamations saluant le corsage de Mésange, Fernand, de nouveau, entrait dans des rages folles. Quand son tour de chant arrivait, la face bilieuse et méprisante, il jetait à l’orchestre des chansons violentes et récriminatives, des chansons de lui, ses chansonspour l’Idée, socialistes et libertaires, qui n’étaient pas au programme et où il déchargeait son âme ! Les autres, l’ennemi, le public, les gens en habit se sentaient visés. Que diable ! ils avaient payé pour s’amuser et non pour supporter un cours de collectivisme hostile ! Et des scandales se déchaînaient :

— Hou ! hou ! autre chose !

Cependant les galeries supérieures rigolaient.

— Vive la Sociale ! A bas les aristos !

— A la porte, l’anarchiste ! ripostaient ceux des fauteuils.

Grabuge.

Le directeur dut bientôt redouter les conséquences des algarades de ce pensionnaire compromettant. Du commissariat central, il reçut des avertissements motivés ! Le dénouement de tout ceci, fut que la saison suivante, l’engagement de Fernand et de Mésange ne fut pas renouvelé à Rouen.

Alors, l’existence, pour le couple, se continua pareille, d’année en année, de ville en ville. Pleurs et grincements de dents, décadence, en somme, lente encore, mais sûre. Les fréquentes réconciliations sur l’oreiller après les querelles dans la coulisse amenèrent, un vilain matin, un double résultat, désastreux dans le précaire de la situation : Mésange accoucha de deux jumeaux. Ce fut le commencement de la fin de sa beauté. Elle y perdit sa taille et son teint.

Ces jumeaux, au reste, ne vécurent point. Ils ne furent que de la douleur qui passa. La chose s’était produite à Lyon. Les deux petits êtres — qu’est-ce qu’ils étaient venus faire au monde, ceux-là ? — furent enterrés au cimetière des Brotteaux, abandonnés là pour toujours.

Cependant, d’étape en étape, le caractère de Fernand s’aigrissait. Non que la province ne lui payât pas encore un bon prix ses vocalises. Mais tant de théories mal digérées lui restaient sur l’estomac. Il avait mal à son orgueil et la bile en mouvement. Une fois, à Lille, une grève des ouvriers du fer ayant éclaté, Fernand, sollicité d’aller « en pousser quelques-unes » dans les meetings, accepta avec frénésie, et au cours d’une manifestation, se fit arrêter, comme il portait le drapeau rouge, en tête d’une colonne de sans-travail.

Le petit Robert, sorti de chez des paysans où on l’avait gardé pendant quelque temps, suivait maintenant ses parents dans leurs pérégrinations, couché à la diable, nourri au hasard. Ce fut en l’amenant par la main — (pauvre mioche, marchant à peine) — au général commandant les troupes mobilisées pour la répression du mouvement émeutier, que Mésange obtint la mise en liberté de son mari, dont l’affaire pouvait se gâter tout à fait, car il y avait eu rébellion, injures aux agents, et toute la lyre !

Enfin, un jour, à Péronne, où ils étaient embauchés pour trois mois, un jour d’hiver, une lettre arriva tout à coup, à Fernand, une lettre dont l’adresse avait été tracée par une main défaillante et qui disait :

« Mon petit Fernand,» Si toi et Mésange voulez me voir encore vivant pendant quelques minutes, prenez vite le train. Il n’est que temps. Car je meurs. Je vous embrasse. Votre vieux camarade.»Lourbillon.»

« Mon petit Fernand,

» Si toi et Mésange voulez me voir encore vivant pendant quelques minutes, prenez vite le train. Il n’est que temps. Car je meurs. Je vous embrasse. Votre vieux camarade.

»Lourbillon.»

— Nous ne pouvons pas le laisser tout seul ! s’écria Fernand.

— Non, bien sûr. Pauvre Lourbillon ! s’éplora Blanche.

Le soir même, ils partirent pour Paris.


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