INFLUENCE DES GRANDS COLLÈGES.
Une autre cause du déclin des Écoles, c'est, à n'en pas douter, l'influence croissante et enfin tyrannique des Grands Collèges,Colegios Mayores, qui s'étaient fondés sous leurs propres auspices.
Les prélats qui avaient créé ces riches établissements avaient eu les intentions les plus honorables et même les plus touchantes. Ils avaient voulu ouvrir une maison hospitalière à une élite de jeunes gens pauvres et studieux, les mettre à l'abri des dures épreuves et des tentations de la vie d'étudiant, leur assurer au milieu des cités bruyantes un asile confortable, silencieux, propice au travail, et leur rendre ainsi abordable la carrière des places et des honneurs.
Leurs sages Constitutions avaient prévu les abus possibles, fixé les principes qui devaient présider au choix des postulants, imposé une[p. 177]stricte discipline. Ces Constitutions n'étaient pas seulement prudentes, elles étaient libérales. Elles laissaient à l'établissement une autonomie très réelle, elles intéressaient les boursiers à ses destinées en leur confiant le soin de veiller à sa prospérité et les mûrissaient ainsi par une responsabilité précoce. Le Collège était comme une petite république, qui se gouvernait, s'administrait, se recrutait elle-même. Il était la demeure privilégiée où l'aristocratie du talent pouvait prendre conscience de sa valeur et s'opposer à l'aristocratie de naissance, fière de ses pompeux cortèges et de ses palais.
Quand, par exemple, le haut et puissant seigneur D. Diego de Anaya Maldonado, ancien évêque de Tuy, d'Orense, de Salamanque, et enfin archevêque de Séville, fonda en 1401, à l'ombre des Écoles Salmantines, le Collège de San Bartolomé, il prescrivit expressément194de n'attribuer labecade laine brune, signe distinctif des futurs boursiers, qu'à des jeunes gens de plus de dix-huit ans, ayant déjà fait preuve[p. 178]d'heureuses dispositions et de qualités sérieuses, pauvres (ils ne devaient pas posséder plus de cent ducats de rente) et enfinlimpios, c'est-à-dire fils de vieilles familles chrétiennes, ne pouvant pas être même soupçonnées d'avoir jamais mêlé leur sang à celui des Maures ou des Juifs. Un boursier n'était admis qu'après qu'une minutieuse enquête avait été faite sur ses origines, dans le lieu même de sa naissance195.
194 (retour)Ordinationes et Constitutiones Reverendissimi in Christo Patris ac Domini Didaci de Anaya, Archiepiscopi Hispalensis, constituentis nobile collegium in Parochia Sancti Sebastiani situm.
195 (retour)La même qualité delimpiezaétait d'ailleurs exigée de tous les serviteurs de la maison: majordomes, secrétaires, procureur, médecin, et même du cuisinier et du porteur d'eau.
Pour assurer une répartition plus égale, le fondateur recommandait qu'on ne choisît jamais plus d'un boursier dans la même famille et même dans la même ville.
La vie du Collège devait être modeste et la table frugale. On prenait les repas en commun; on se réunissait également le matin pour entendre la messe dans la chapelle et au coucher du soleil pour y chanter leSalve. Pendant la journée, on allait suivre les cours de l'Université ou l'on écoutait les maîtres particuliers du Collège. Tous les samedis, les quinze boursiers196s'exerçaient[p. 179]ensemble à la dispute. Chaque soir, avant de remonter dans leur chambre, ils se groupaient un moment dans le salon: les anciens s'asseyaient, les plus jeunes restaient debout et recevaient respectueusement les observations de leurs aînés sur les fautes qu'ils avaient pu commettre.
196 (retour)Dix canonistes et cinq théologiens, y compris le Recteur et les trois conseillers qu'on lui donnait comme auxiliaires.
On ne pouvait sortir dans la ville sans être accompagné d'un camarade ou d'un domestique. Dans la maison et hors de la maison, on ne devait parler que le latin, même dans les conversations familières.
Chaque année, les boursiers nommaient eux-mêmes leur Recteur dont les pouvoirs étaient fort étendus, puisqu'il réunissait dans ses mains l'administration financière et la direction morale et qu'il avait, en cas de faute grave, le droit d'exclusion197.
197 (retour)La hiérarchie des peines était, il faut en convenir, assez mal établie. Le premier et le second avertissements comportaient la privation de vin pendant une semaine; le troisième, l'exclusion définitive.
Tout d'ailleurs dans ce groupement démocratique était également soumis à l'élection: on[p. 180]élisait jusqu'au dépensier et jusqu'au cuisinier. Enfin, privilège infiniment honorable, les boursiers étaient chargés de pourvoir eux-mêmes aux vacances qui se produisaient parmi eux: après avoir assisté à la messe et discuté les titres des candidats, ils s'engageaient par serment à voter pour le plus digne et choisissaient leur nouveau collègue dans la liberté de leur conscience.
Quand expiraient les huit années, qui étaient la durée ordinaire de la bourse et le temps normal des études, le plus pauvre pouvait rechercher les grades coûteux de la licence et même du doctorat: la communauté payait encore pour lui toutes les dépenses198.
198 (retour)Est-il besoin de faire remarquer combien ces Constitutions se rapprochent de celles qui régissaient, au Moyen-Age, les Collèges parisiens et particulièrement la première maison de Robert Sorbon?
C'est à peu près sur ce modèle que se constituèrent dans la suite les cinq autres grands Collèges: à Salamanque, celui de Cuenca199, celui d'Oviedo200, celui de l'Archevêque201; à Valladolid,[p. 181]celui de Santa Cruz202; à Alcalá, celui de San Ildefonso.
199 (retour)Fondé, en 1500, par D. Diego Ramírez de Villaescusa, évêque de Cuenca.
200 (retour)Fondé, en 1517, par D. Diego Minguez de Bendaña Oanes, évêque d'Oviedo.
201 (retour)Fondé, en 1521, par D. Alonso de Fonseca, archevêque de Santiago, puis de Tolède.
202 (retour)Fondé, en 1484, par le cardinal D. Pedro González de Mendoza, archevêque de Tolède.
Régis par ces principes intelligents, soumis à ces austères disciplines, ils eurent tous les six d'heureuses destinées, fournirent aux Écoles d'excellents élèves et d'excellents maîtres, à l'Église des prélats insignes et aux rois de bons serviteurs.
Pour ne parler que de ceux de Salamanque, en un demi-siècle, le Collège de Cuenca donna à l'Espagne six cardinaux, vingt archevêques, huit vice-rois; le Collège d'Oviedo, trois gouverneurs de royaumes, quatre Grands Inquisiteurs, soixante-sept évêques, dix-neuf archevêques, quatre cardinaux et un saint.
Le Collège de San Bartolomé put s'enorgueillir d'avoir nourri dans ses murs San Juan de Sahagún, «Apôtre de Salamanque», «Ange de paix» et «Martyr de la Pénitence», et le fameux Tostado, «le premier Salomon d'Espagne et le deuxième du monde».
Au milieu du dix-septième siècle, sur cinq cents «collégiaux» qu'il avait alors formés, il[p. 182]comptait: six cardinaux, quatre-vingt-quatre archevêques et évêques, six Pères du Concile de Trente, huit gouverneurs, neuf vice-rois, dix présidents de Castille, vingt-quatre présidents de divers Conseils, sept Grands Inquisiteurs, douze capitaines généraux, dix-huit ambassadeurs, sans compter les conseillers et auditeurs de la Sainte Rote, chanoines, grands d'Espagne,títulosde Castille, commandeurs et chevaliers des Ordres militaires203. Un proverbe disait: «Bartolomé remplit le monde»,Todo el mundo está lleno de Bartolomicos204.
203 (retour)D. Francisco Ruiz de Vergara y Álava,Historia del Colegio Viejo de S. Bartolomé, Mayor de la célebre Universidad de Salamanca(1661).—Corregida y aumentada porD. Joseph de Roxas y Contreras. Madrid, 1766.
204 (retour)Tesorode Covarrubias, au motBartolomico.—Cf. Lope de Vega,El Bobo del Colegio, II, 4: «Fabio.Quatre Collèges, que l'on nomme lesMayores, portent au ciel cet édifice (L'Université de Salamanque).—Garcerán.Que de personnages fameux et insignes, qui se sont illustrés dans les Conseils du Roi ou dans les saints Ordres, sont sortis de ces maisons!»
Malheureusement, pendant ces longues années de prospérité, les Grands Collèges se modifièrent profondément. On peut suivre dans leurs Réglements les changements successifs qui finirent[p. 183]par en transformer complètement le caractère.
C'est d'abord l'esprit même de l'institution qui s'altère. On cesse peu à peu d'imposer aux postulants la condition de pauvreté. On commence par accorder qu'ils pourront avoir deux cents ducats, puis davantage. Des jeunes gens riches finissent par solliciter des bourses et, comme ils sont bien soutenus, ils les obtiennent.—C'est alors la discipline qui perd de sa rigueur: la vie devient plus luxueuse et plus libre. De nouvelles prescriptions insérées dans les Statuts, et qui ne devaient pas être inutiles, laissent deviner que le Collège n'est plus comme autrefois une maison d'humilité et de vertu: «Défense aux boursiers d'avoir des chevaux et des appartements dans la ville.—Défense aux boursiers de faire entrer dans le Collège aucune femme suspecte, seule ou accompagnée.—Défense aux boursiers de visiter les couvents de nonnes où ils n'ont pas une sœur ou pour le moins une parente du troisième degré205...» Naturellement, l'on travaille moins depuis que la règle est devenue plus indulgente; mais les[p. 184]boursiers s'arrangent bientôt de telle sorte qu'ils n'ont plus besoin de travailler pour réussir.
205 (retour)Constitutiones et Statuta Collegii Divi Bartholomaei in Salmantina Universitate Majoris antiquiorisque.
Ils ont pris l'habitude d'entretenir à la Cour des représentants attitrés ouhacedores, qui sont tous d'anciens élèves du Collège et restent en communication constante avec lui. Ceshacedoressont en général des personnages considérables. Par une sorte de contrat tacite, ils s'engagent à réserver tout leur crédit à leurs jeunes camarades, à les soutenir exclusivement quand une bonne charge se trouve vacante, et, par contre, les jeunes camarades se font un devoir de n'attribuer lesbecas206qui deviennent libres qu'aux fils, parents ou protégés deshacedores.
206 (retour)Labecaest, on s'en souvient, l'écharpe de drap de couleur, signe distinctif du boursier de Collège.
Le résultat de cette ingénieuse convention, c'est, d'une part, que les étudiants de famille modeste n'osent même plus solliciter les bourses des Grands Collèges, certains qu'ils sont de ne pas être choisis; c'est, d'autre part, que les étudiants libres les plus méritants se voient privés, par les intrigues des Collèges et de leurs représentants, de presque tous les emplois avantageux auxquels ils auraient pu prétendre. C'est[p. 185]ainsi que des fondations qui avaient été primitivement destinées à corriger l'inégalité des fortunes et à aider le mérite obscur finissent par favoriser la paresse, l'intrigue et le népotisme et par devenir pour les riches et pour les puissants un nouveau moyen de tout accaparer.
Ce n'est pas tout encore. Leshacedoresne peuvent, quel que soit leur zèle, assurer chaque année à tous les «Collégiaux» dont la bourse expire une situation suffisamment avantageuse. Or, les Collèges ne veulent pas admettre qu'un des leurs «dégrade, comme on dit, labeca» en acceptant un poste de second ordre, tel qu'une cure, une charge d'avocat ou quelque médiocre office de judicature. Ils aiment mieux le garder auprès d'eux et veiller à son entretien jusqu'à ce qu'on lui ait trouvé quelque position plus honorable. L'ancien boursier ne peut plus revenir au milieu de ses compagnons, puisque son temps est fini. Mais on l'installe dans une maison voisine, louée ou construite à cet effet, qu'on nommehospederíaet où il prend place parmi d'autres boursiers non pourvus qui sont leshuéspedes, les hôtes207.
207 (retour)D. Antonio Gil de Zárate,De la Instrucción pública en España, Madrid, 1855.
[p. 186]
Ceshuéspedes, qu'entretient ainsi chaque Collège, mènent, en somme, la vie la plus douce et la plus facile. Ils ont le vivre et le couvert, ne vont à l'Université que s'il leur plaît, ne travaillent qu'à leur fantaisie, sortent et rentrent à leur heure. Beaucoup trouvent «l'auberge» bonne et ne songent plus à en sortir. On en cite qui y sont restés jusqu'à l'âge de cinquante ans.
Or, ces éternels candidats, en raison même de leur âge, exercent une autorité considérable sur les jeunes boursiers, pour lesquels ils sont cependant une lourde charge, et cette influence est tout à fait fâcheuse. Sans parler des mauvais exemples que parfois ils leur donnent, ils découragent par leur scepticisme ceux qui arrivent avec des intentions louables, ils leur persuadent qu'on ne peut se pousser dans le monde que par la flatterie et les trafics d'influence, et ils leur répètent le proverbe:Ventura ayas, hijo, que poco saber te basta208, autrement dit: «Chance vaut mieux que savoir.» Plus encore,[p. 187]ils développent outre mesure chez leurs cadets cette vanité et cet esprit de corps qui leur assurent, à eux, une existence si privilégiée. Le plus vieux d'entre eux, qu'on appelle «l'Aîné», finit par devenir le vrai chef du Collège. C'est lui qui suscite et dirige les cabales. C'est lui qui mène la campagne électorale lorsqu'un boursier ou un ancien boursier se présente pour une chaire des Écoles.
208 (retour)Mal-Lara,Filosofía vulgar, Centuria novena, 36. Mal-Lara commente ainsi ce dicton: «Mon fils, aie des relations utiles, envoie des présents aux seigneurs de la Cour, aie des lettres de recommandation, apprends à te faufiler: cela vaut mieux que d'être savant.»
A Salamanque, il arrive souvent qu'au moment desOposicionesles quatre Grands Collèges se coalisent. On en vient à ne plus considérer le mérite des candidats, mais seulement leur origine. Tous ceux de la maison qui sont déjà entrés dans la place aident les autres sans scrupule.
On retrouve à Alcalá le même sentiment de camaraderie mal comprise. Étant à l'article de la mort, un docteur de l'Université, qui avait été jadis «collégial», fait venir son confesseur: «Dans les affaires d'élections, lui dit le saint homme, Votre Seigneurie n'a-t-elle pas à se reprocher quelque injustice?»—«Mais non, mon Père, lui répond le mourant avec une admirable inconscience: en ces cas-là, j'ai toujours pris parti pour mon Collège!»
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Forts de leur solidarité, de leurs moyens d'action, de leurs relations et de leurs patronages, lesMayorescommencent à vouloir régenter la république universitaire.
A Alcalá, San Ildefonso, qui avait dès le début une situation prépondérante, prétend gérer à sa guise les biens de l'Université, régler les traitements des professeurs, créer ou supprimer des chaires: son jeune Recteur s'arroge presque tous les pouvoirs épiscopaux et reconnaît à peine la suprématie de l'archevêque de Tolède.—A Valladolid, Santa Cruz est en guerre avec les maîtres et docteurs et trouve un appui constant dans la Chancellerie royale, dont presque tous les membres sont d'anciens élèves de ce Collège.
A Salamanque, San Bartolomé, Cuenca, Oviedo et l'Arzobispos'associent pour tyranniser les Écoles. Ils sont continuellement en procès avec les petits Collèges qu'ils veulent mener à leur fantaisie, et surtout avec les Collèges militaires qui osent s'égaler à eux. Mais c'est surtout avec les hauts dignitaires de l'Université qu'ils se querellent sans cesse sur des questions d'étiquette et de préséance. Un jour, au cours d'un de ces conflits, on voit leurs boursiers envahir,[p. 189]l'épée à la main, l'église du couvent de Sainte-Ursule où se trouvait réuni le Cloître des docteurs, planter de force leurs bannières sur le grand autel, blesser des officiers et des religieux.
En 1633, leMaestrescuelaJerónimo Manrique, pour le punir de quelque méfait, consigne dans sa chambre un Collégial d'Oviedo. L'étudiant s'insurge ouvertement contre cet arrêt et s'en va se promener en plein jour dans les rues de Salamanque. LeMaestrescuelale rencontre et veut le faire appréhender au corps: mais il appelle à son secours quelques camarades qui le délivrent et rouent de coups l'Ecolâtre et ses officiers: le soir venu, ils vont même démolir sa porte et envahir sa maison, où par bonheur il ne se trouvait pas.
Ces fâcheux incidents sont souvent suivis de longues périodes d'hostilité où toute la ville se divise en deux camps: d'un côté, le gros des étudiants, les Collèges militaires, les petits Collèges et presque tous les couvents, de l'autre lesMayoreset, avec eux, l'aristocratie et les Jésuites.
Découragé de voir sans cesse se renouveler de tels combats, un vieux professeur de l'Université s'écria un jour: «Si maintenant[p. 190]je voyais un âne entrer dans la chapelle de Santa Bárbara209avec labecad'un grand Collège, je n'oserais plus le trouver mauvais!»
209 (retour)C'est une chapelle de la Vieille Cathédrale de Salamanque où avaient lieu les examens de licence.
Ces grandes communautés séculières, qui avaient été pour les Universités des auxiliaires précieux, devinrent ainsi pour elles une perpétuelle occasion de trouble et de discrédit: elles y introduisirent de fatales tendances, elles contribuèrent à en diminuer le prestige.
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LUTTES INTÉRIEURES DES UNIVERSITÉS ET DÉSORDRES DES ÉTUDIANTS.
Une dernière raison de la décadence des Universités ce sont les luttes et les désordres qui commencent dès la fin du seizième siècle à y désorganiser les études.
Ici, les maîtres et les docteurs ont de longs démêlés avec les Municipalités, les Évêques et les Chapitres. Là, les ordres religieux bataillent les uns contre les autres et se disputent des chaires. A Valence, à Valladolid, à Salamanque, les Thomistes et les Suaristes engagent des combats sans fin. A Saragosse, une chaire de philosophie, qualifiée d'«indifférente», et qui n'était réservée spécialement à aucune école, est convoitée également par toutes. Les Franciscains ou Scotistes, qui n'ont pas de cours à eux, la réclament assez justement. Mais les Jésuites210
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et les Dominicains, qui ont déjà un professeur, aimeraient bien en avoir deux. Tout le monde prend parti dans la querelle, les étudiants, les bourgeois, les autorités et même la Cour; elle ne se termine qu'au bout d'un siècle, par le triomphe des Franciscains211.
210 (retour)C'est seulement pendant la minorité de Charles II que la reine régente, Marie-Anne d'Autriche, laissa pénétrer dans les grandes Universités l'enseignement des Jésuites: elle fit créer pour eux des chaires où l'on devait expliquer la doctrine de Suárez.
211 (retour)Gil de Zárate.De la Instrucción Pública en España.
Depuis que les bons emplois s'obtiennent surtout par la faveur et deviennent en quelque façon le monopole d'un petit nombre de privilégiés, les étudiants ne travaillent plus guère: ils aiment mieux jouir agréablement d'une vie indépendante, s'en remettant au hasard ou à leurs protecteurs du soin de leur fortune. Ils arrivent d'ailleurs de plus en plus jeunes aux Écoles, quelques-uns dès l'âge de treize ans. Ces adolescents ne sont guère capables de résister aux tentations. Ils deviennent de bonne heure grands donneurs de sérénades et, comme dit Cervantes, «grands escaladeurs de toute fenêtre où se montre une coiffe212». A Alcalá, où le voisinage[p. 193]de la capitale exerce un attrait bien fort213, les étudiants sont toujours sur la route: les jours où il y a à Madrid courses de taureaux ou decañas, il n'y a plus un seul écolier dans les cloîtres214.
212 (retour)La Tía Fingida.
213 (retour)«L'Université d'Alcalá, dira plus tard Torres, ne pourra jamais vivre pure ni saine, parce que les vapeurs de la Cour lui feront toujours le teint blême et l'humeur cacochyme». (Obras, t. II:Sueños morales, p. 124.)
214 (retour)Luján de Sayavedra,Segunda parte de la Vida del pícaro Guzmán de Alfarache, cap.VI.
La race entreprenante despícaroscroît en nombre et en audace. Le centre de leurs opérations est à Alcalá la porte de Madrid, à Salamanque le quartier des abattoirs; c'est là qu'ils méditent les bons coups et organisent les rapines. Leur conduite devient si intolérable qu'en 1645, on nomme une Commission chargée de suspendre pour eux les privilèges universitaires et de les soumettre au droit commun215. Mais[p. 194]les mesures auxquelles elle s'arrête reçoivent à peine un commencement d'exécution et les chevaliers de laTunacontinuent à poursuivre leurs prouesses et à faire des prosélytes.
215 (retour)«Attendu, dit la Commission dans son Rapport, attendu qu'on voit s'inscrire sur les registres des Universités beaucoup de jeunes gens de plus de vingt ans qui n'ont aucune intention d'étudier et qui, en effet, n'étudient jamais; attendu que ces jeunes gens ne se soucient que de faire les bravaches et de mener une vie de désordre et d'aventure, qu'ils peuvent ainsi corrompre les étudiants d'un âge plus tendre.....»
Par ces motifs, la Commission émet l'avis qu'on ne puisse se faire immatriculer sans présenter un certificat de grammaire, que les écoliers de plus de vingt ans soient tenus de passer un examen, de montrer leurs cahiers de cours et de prouver qu'ils savent le latin,—sous peine d'être livrés au Corregidor pour qu'il les arrête comme vagabonds et les envoie servir aux armées.
Cité par La Fuente,Historia de las Universidades, III, p. 95. Ces faits sont maintes fois confirmés par les lettres qu'écrivait alors de Salamanque le Père Jésuite Andrés Mendo au P. Pereira, de Séville.
D'autres étudiants, plus authentiques, provoquent de temps en temps de terribles scandales. En un pays où les passions sont si vives et l'amour-propre si irritable, tant de jeunes gens d'origines si différentes ne pouvaient toujours vivre en parfait accord. Dès que l'Université cesse d'être assez forte pour modérer leur ardeur turbulente, on voit se multiplier «les guerres de nations216».
216 (retour)Chaque «nation» avait son cri de ralliement. Les étudiants de Castille criaient:¡Viva la espiga!(Vive l'épi!), ceux d'Andalousie:¡Viva la aceituna!(Vive l'olive!), ceux de l'Estremadure:¡Viva el chorizo!(Vive le saucisson!).
Les Andalous, querelleurs et vantards, ne peuvent jamais s'entendre avec les gens du[p. 195]Nord: leurs ennemis naturels sont les Biscayens, froids, lourds et rancuneux. Une plaisanterie, un méchant propos suffisent à mettre aux prises les écoliers des deux provinces: ils se battent pendant des journées entières; le lendemain, chaque parti recueille ses blessés, ensevelit ses morts, et souvent, au retour des funérailles, les deux troupes rivales en viennent encore aux mains.
Quelquefois aussi ce sont des révoltes générales qui éclatent. Il y en eut une à Salamanque, à la fin du seizième siècle, parce que le bruit avait couru qu'on allait transporter à Rome les dossiers des archives universitaires. Mais les faits les plus graves, ceux qui font le plus de tort aux Écoles, ce sont les luttes sanglantes des étudiants et des bourgeois.
Depuis des siècles, les étudiants vivaient en assez mauvais termes avec la population civile. On raconte que le vieilEstudiode Palencia avait jadis clos ses portes à la suite d'une bagarre entre les écoliers et les habitants. A Valence, à Saragosse, à Valladolid, cités riches et fortes, qui n'avaient pas besoin des Écoles pour prospérer, les étudiants n'auraient pas osé troubler trop ouvertement la tranquillité publique.
[p. 196]
Mais à Salamanque et à Alcalá, où une bonne partie de la ville vivait de l'Université et bénéficiait de ses privilèges217, ils se considéraient comme des maîtres absolus et leur insolence ne connaissait pas de limites. Au milieu du dix-septième siècle, quand rien ne les retint plus, ils allèrent si loin que l'on songea sérieusement, et à deux reprises, à fermer l'Université d'Alcalá. A Salamanque, les bourgeois, dont la patience n'était pas moins lassée, se résolurent à se défendre eux-mêmes. Ils répondirent assez brutalement aux ordinaires provocations. Les écoliers essayèrent de se venger et il arriva que, plusieurs jours de suite, on se battit dans les rues.
217 (retour)Ce n'étaient pas seulement les serviteurs des étudiants qui profitaient dufaerouniversitaire, mais aussi leurs logeurs, leurs fournisseurs de toute sorte, les muletiers et les voituriers qui leur apportaient des vivres. Du temps où il y avait à Salamanque sept mille étudiants, dix-huit mille noms étaient inscrits sur le registre-matricule des Écoles. (Gil de Zárate,op. cit., II, p. 264.)
En 1644, les deux «nations» de Biscaye et de Guipúzcoa, traversant laPlaza Mayor, se prennent de querelle avec les gens de la ville. Le Corregidor intervient: il reçoit une balle dans une jambe. Les étudiants sont poursuivis[p. 197]par la foule jusqu'à la place de laYerbaet, de là, jusqu'au couvent de laMadre de Dios. Là ils s'arrêtent, font face à leurs adversaires et tuent deux bourgeois; mais un des leurs est saisi, entraîné en prison et soumis aussitôt à la torture.
Le lendemain, les habitants fort excités font sonner le tocsin: ils marchent sur les Écoles, pénètrent violemment dans le cloître, poursuivent sous le portique et jusque dans les salles de cours les étudiants surpris. Pour les calmer, l'Écolâtre se montre à une fenêtre: on tire sur lui plusieurs coups de pistolet. D'autres bandes, pendant ce temps, vont casser les vitres des Grands Collèges et font la chasse à tous les écoliers qui se risquent dans les rues.
L'étudiant pris dans la première échauffourée est livré en hâte à la justice civile, contrairement au privilège universitaire, et condamné à mort, malgré l'intervention de l'évêque. Le malheureux subit le supplice du garrot, sur le balcon du Corregidor, en présence d'une foule immense et sans qu'on lui ait voulu donner le viatique.
Un grand nombre de ses camarades s'arment pour le venger, tandis que les plus craintifs s'enfuient de Salamanque. Pendant toute une[p. 198]semaine, les deux partis continuent à échanger des coups de pistolet et des coups de couteau jusqu'à ce qu'arrive de Madrid un alcade de la Cour qui fait pendre ou fouetter de verges les batailleurs les plus acharnés et rétablit ainsi la paix.
On devine quel discrédit pouvaient jeter sur les Universités d'aussi graves désordres, bientôt connus dans tout le royaume. Les familles s'effrayaient de toutes ces scènes de violence et les Jésuites opposaient à de pareils tableaux la paix sereine de leurs maisons.
[p. 199]
DÉCLIN RAPIDE DES UNIVERSITÉS.—L'ENSEIGNEMENT UNIVERSITAIRE AU DIX-SEPTIÈME ET AU DIX-HUITIÈME SIÈCLES.
La surveillance de plus en plus étroite et méfiante de l'Église, l'absolutisme des rois qui abaisse le niveau intellectuel de la nation, l'hostilité de la Compagnie de Jésus, la tyrannie des Grands Collèges, les querelles intérieures et le relâchement de la discipline, voilà bien, semble-t-il, les principales raisons qui ont précipité la décadence des Universités espagnoles.
Dès la fin du dix-septième siècle, cette décadence est complète.
Le nombre des étudiants a prodigieusement diminué. Salamanque en comptait, en 1566, sept mille huit cents; en 1620, elle en avait encore quatre mille. En 1700, elle n'en a plus que deux mille, et vers le milieu du dix-huitième siècle, il n'en restera guère plus de quinze cents. On peut[p. 200]juger par là de la déchéance des autres Écoles qui, elles, ne sont pas soutenues par les souvenirs d'un long passé de gloire.
L'enseignement, déjà fort espacé, est coupé par des congés de plus en plus nombreux. Dans certaines Universités, les cours vaquent une fois de plus par semaine, «pour que les étudiants puissent se raser» (día de barba).
D'ailleurs, quand les Écoles sont ouvertes, on n'y va que de temps à autre; c'est à peine si l'on est plus régulier pendant les mois qui précèdent les examens: pour obtenir les certificats d'assiduité qui sont alors nécessaires, il suffit de faire attester par trois camarades complaisants qu'on a suivi les cours en leur compagnie.
Aussi l'ignorance est-elle extrême. Déjà, au dix-septième siècle, l'on connaissait des étudiants qui, «après quinze ans d'inscriptions, ne savaient ni lire ni écrire218». Un siècle plus tard, il y en a bien davantage.
218 (retour)Luján de Sayavedra,Alfarache, II, cap.VI.
On pourrait cependant citer quelques rares Collèges où l'on travaille un peu; mais le seul exercice auquel on s'y livre est l'argumentation[p. 201]ou dispute, exercice scolastique fait pour fausser le jugement plus que pour aiguiser l'esprit et que les humanistes avaient jadis violemment condamné. On le pratique exactement comme au Moyen-Age219et on s'y intéresse encore parce qu'il stimule fortement l'amour-propre et tourne même au jeu violent220.
219 (retour)«On met son honneur à trouver des questions sur les propositions les plus simples. Sur ces seuls mots:scribe mihi, on posera une question de grammaire, de dialectique, de physique, de métaphysique. On ne laisse pas l'adversaire s'expliquer. S'il entre dans quelques développements, on lui crie: «Au fait! au fait! Réponds catégoriquement!» On ne s'inquiète pas de la vérité; on ne cherche qu'à défendre ce qu'on a une fois avancé. Est-on pressé trop vivement? on échappe à l'objection à force d'opiniâtreté; on nie insolemment; on abat aveuglément tous les obstacles en dépit de l'évidence. Aux objections les plus pressantes, qui poussent aux conséquences les plus absurdes, on se contente de répondre: «Je l'admets, car c'est la conséquence de ma thèse.» Pourvu qu'on se défende conséquemment, on passe pour un homme habile.
«La dispute ne gâte pas moins le caractère que l'esprit. On crie à s'enrouer, on se prodigue les grossièretés, les injures, les menaces... Quelquefois la dispute dégénère en rixe et la rixe en combat...» (Luis Vives,De causis Corr. Art.(éd. Basil., I, p. 345), résumé par Ch. Thurot,De l'Organisation de l'enseignement dans l'Université de Paris au Moyen-Age; Paris, 1850, p. 89.)
220 (retour)On peut trouver un exemple d'un tel jeu dansEl Bobo del Colegio, de Lope de Vega, où deux étudiants, Gerardo et Riselo, argumentent l'un contre l'autre sur la question de savoir «si les corps célestes sont animés ou non».
[p. 202]
Les professeurs ne sont guère plus instruits que leurs élèves.
Pour le grec, il y a longtemps qu'on en a abandonné presque complètement l'étude. A l'époque de Lope de Vega, les ignorants se vantaient volontiers de pouvoir le lire, «parce que, personne ne l'entendant, on ne pouvait les prendre en flagrant délit de mensonge221». Le même Lope nous raconte qu'un professeur de grec d'Alcalá, originaire du Guipúzcoa, vit un jour entrer dans sa classe une compagnie de gens de la Cour. Fort gêné par cette visite, il se risqua à parler devant eux, non le grec, puisqu'il l'ignorait, mais le basque que ces cavaliers ne devaient pas connaître davantage. Il fut, en effet, si peu compris, qu'on allait lui faire un renom d'helléniste, quand le secrétaire d'un des seigneurs, qui était, par malheur, des Provinces, révéla la supercherie222. Au dix-huitième siècle, les professeurs de grec n'auraient peut-être pas eu[p. 203]autant de présence d'esprit, mais ils ne savaient pas mieux leur langue.
221 (retour)Lope de Vega,Pobreza no es vileza(Comed.IV, 248.)
222 (retour)El Verdadero Amante, dédicace.
L'on enseigne encore le latin parce que les étudiants ecclésiastiques ne peuvent pas s'en passer: mais c'est un latin barbare qui convient tout au plus aux disputes et controverses. Il n'y a presque plus de cours de philosophie. Il n'y a plus de cours de droit civil ni de droit canon223, du moins de cours régulier et sérieux.
223 (retour)Pérez Bayer,Memorial por la libertad de la literatura española.—Diario histórico. (Ms. de laBiblioteca Nacionalde Madrid.)
Les dominicains, bénédictins, jésuites et franciscains, qui occupent régulièrement les chaires attribuées aux diverses écoles théologiques, sont presque seuls à représenter l'enseignement littéraire224.
224 (retour)Ibid.
Quant à l'enseignement scientifique, il est plus pitoyable encore. Les cours de médecine, que l'on suit toujours, puisqu'il faut bien qu'il y ait des médecins, ne sont qu'une suite de définitions, de divisions, d'aphorismes empruntés aux anciens, de recettes et de superstitions ridicules,[p. 204]d'incertitudes et d'erreurs225. On ose à peine croire à la circulation du sang et on est encore persuadé que «la nature a horreur du vide». Salamanque reste pendant cent cinquante ans sans pouvoir trouver un professeur capable d'enseigner les mathématiques226.
225 (retour)Vida, Ascendencia, Crianza..... de el doctor Don Diego de Torres; Salamanca, 1752, p. 141.
226 (retour)Ibid., p. 58.
Celui qu'elle rencontre à la fin est l'être le plus singulier du monde. Comme, avant notre Rousseau, il a pris soin de livrer au public sesConfessions, nous sommes très bien renseignés sur son éducation, sur la nature de ses travaux, sur tous les incidents de sa carrière. Comme d'ailleurs il passa dans toute l'Espagne pour un homme supérieur, on peut voir par cet exemple comment on se préparait dans ce temps-là aux hautes études et à quel prix l'on pouvait se faire une réputation de savoir.
Né, à Salamanque même, d'une famille plus que modeste, nommé, par charité, boursier d'un petit Collège, D. Diego de Torres se montre dès l'abord l'écolier le plus paresseux et le plus rebelle. On lui inculque péniblement, à grands coups de verges, les rudiments de la grammaire.
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Il passe ensuite aux mains du maître de rhétorique. Ce vénérable docteur n'avait que trois élèves: il employait l'année à leur dicter mot pour mot un manuel rédigé en langue espagnole. Par malheur il perd son livre, un beau matin, en se rendant aux Écoles. Voilà le cours suspendu: les heures de classe ne se passent plus qu'en conversations et en plaisanteries. Torres profite de l'occasion pour interrompre tout travail et fréquenter les joyeuses compagnies. En quelques mois, il devient aussi habile que le premierpícarovenu à escalader les murs, à forcer les serrures, à dévaliser les étalages et à piller, les jours d'examens de licence, les tables préparées pour les docteurs dans la chapelle de Santa Bárbara. Il se lie d'amitié avec les toreros des faubourgs, apprend la danse et la mandoline et oublie le peu qu'il savait.
Un jour, son caprice le pousse à quitter la maison paternelle et à courir un peu le monde. Il s'en va jusque sur les frontières du Portugal, couchant dans les granges ou à la belle étoile, recevant de ci de là quelque aumône et soupant, d'autres fois, comme le brave Don Sanche, «d'un air de guitare tout sec». Il sert pendant trois mois un ermite, uniquement[p. 206]occupé à panser son âne et à entretenir la lampe de la chapelle. De là il se rend à Coïmbre où il vit quelque temps en donnant des leçons de danse et des consultations de médecine. Les suites d'une affaire d'honneur l'obligent à quitter la ville: il s'engage dans une compagnie de soldats portugais, reste treize mois au service, puis déserte pour suivre une troupe de hardis compagnons qui vont courir le taureau à Lisbonne.
Revenu enfin à Salamanque, le hasard fait tomber sous ses yeux quelques traités relatifs à la magie et à la transmutation des métaux. Il les lit avec passion et, trouvant enfin sa voie, il se promet de se consacrer aux sciences. Pendant six mois, sans guide et sans instruments, il étudie les mathématiques, l'astronomie et l'astrologie. Après un si bel effort, sûr d'en savoir sur ces matières plus qu'aucun de ses contemporains, il sollicite et il obtient de l'Université l'autorisation de faire un cours public.
Il allait peut-être apprendre son métier quand la malice du sort l'arrache à ses premiers travaux pour le jeter dans de nouvelles aventures. On le voit tour à tour prisonnier à Salamanque à la suite d'une bagarre, gueux à
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Madrid, associé d'un moine contrebandier, exilé en France pour avoir voulu faire assassiner un prêtre, rendu à son pays, puis exilé encore en Portugal. Une comtesse l'héberge quelque temps pour lui faire guetter les apparitions qui troublent une maison hantée.
Après bien d'autres incidents qui ne seraient pas déplacés dans la vie d'un Lazarille ou d'un Guzman d'Alfarache, il regagne enfin les bords du Tormès, confus de tant d'extravagances et résolu à se contenter désormais des paisibles occupations de la vie universitaire. Toute chaire lui semblant également bonne, à condition qu'elle ait son traitement complet, il se tourne d'abord vers un enseignement auquel sa vie précédente semblait l'avoir mal préparé: celui de la théologie morale. Mais un peu plus tard, faisant réflexion que cet enseignement est le plus encombré, et peu disposé à attendre dix ans une vacance, il revient brusquement aux mathématiques, non pas par goût, ni en souvenir de ses premiers essais, mais uniquement parce que depuis un temps infini la chaire est inoccupée et qu'il n'aura pas de compétiteur227.
227 (retour)Vida... de el Doctor D. Diego de Torres, p. 78.
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On organise pour lui un simulacre d'Oposición, on lui suscite un concurrent ridicule qu'il écrase sans effort devant un jury d'ailleurs incompétent; on lui décerne solennellement le titre convoité et, respectueuse des traditions, la bonne ville de Salamanque célèbre joyeusement cette facile victoire comme elle le faisait jadis pour des succès plus glorieux.
On devine ce que put être l'enseignement d'un maître ainsi préparé.
Il occupa pourtant de son mieux les années qui lui restaient à vivre. Quoique son travail fût un peu trop souvent interrompu par des voyages à Madrid et des pèlerinages un peu longs, il rédigea fort soigneusement ses Mémoires, aussi remarquables par l'abondance des détails que par la variété des réflexions morales; il publia chaque année un almanach où il marquait avec une grande exactitude les phases de la lune et prédisait si heureusement les éclipses, les morts des princes et les autres catastrophes publiques, qu'il fit connaître son nom de toute l'Espagne et gagna, avec ces petits papiers, 40,000 ducats228; il composa un nombre respectable[p. 209]d'ouvrages instructifs et divertissants:Anatomie du Monde visible et du Monde invisible;Voyage fantastique dans l'une et l'autre sphères;Visions et Songes moraux, écrits dans la manière de Quevedo;Médecine physique et morale;Traité des tremblements de terre et recettes domestiques;Traité de la Pierre philosophale; deux recueils dePoésies variées: sonnets, épîtres, couplets, épigrammes,sainetes, intermèdes et divertissements; trois recueils de biographies édifiantes; une quantité de satires ou de pamphlets où se dépensa son humeur batailleuse.
228 (retour)Pronósticos de el Gran Piscator de Salamanca.
Non content d'avoir ainsi rempli quatorze gros volumes imprimés sur deux colonnes229, il se livra à d'autres occupations moins intelligentes, sans doute, mais également absorbantes: il broda de ses mains un tapis de trente pieds de long et de quinze pieds de large; un panneau de dimensions à peu près pareilles; un frontal et une chasuble destinés aux Pères Capucins; dix vestes; une couverture et quelques autres morceaux230.
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Étant d'humeur allègre et sociable, il ne manqua jamais ni une fête, ni une comédie, ni une course de taureaux231; il accepta toutes les invitations et en rendit quelques-unes. Le reste de son temps, il le consacra aux mathématiques.
229 (retour)Obras de el Doctor D. Diego de Torres Villaroel, de el Gremio y Claustro de la Universidad de Salamanca, y su Catedrático de Prima de Matemáticas; Salamanca, 1752, 14 vol. in-8o.
230 (retour)Vida... de el Doctor D. Diego de Torres, p. 163.
231 (retour)Ibid., p. 124.
Si Torres n'était pas le mieux équilibré des professeurs de son temps, il était encore un des plus intelligents. Il eut quelques élèves. L'Université de Coïmbre voulut le disputer à celle de Salamanque. On peut juger par le sérieux et la précision de ses études de la valeur des autres enseignements.
Il s'est d'ailleurs chargé lui-même de nous représenter, avec sa franchise un peu brutale, la vie intellectuelle d'une Université de cette époque. Dans un de sesSonges moraux232, il nous montre des maîtres paresseux et ignorants, uniquement occupés à s'épier, à se jalouser, à médire les uns des autres, à se disputer les chaires et les prébendes233; des salles de[p. 211]cours vides ou occupées par des bandes de mauvais garçons qui viennent y attendre le professeur pour le huer, le siffler et l'empêcher de dicter la leçon234; des cloîtres déserts où l'on ne voit passer que quelques robes de moines. Et à ce tableau d'une Université qu'il ne nomme pas, mais qui ne peut être que l'Université de Salamanque, il oppose une flatteuse peinture du Collège Impérial des Jésuites, maison admirable «qui a rendu la Cour plus chrétienne et moins inculte la nation», «séminaire glorieux des sciences et des vertus».
232 (retour)Obras, t. II:Sueños Morales (Visión y Visita undécima), p. 116 et sq.
233 (retour)Ibid., p. 120.
234 (retour)Obras, t. II:Sueños Morales, p. 121.
Les Universités étaient condamnées même par ceux qui vivaient d'elles.
Au milieu du dix-huitième siècle, la situation de ces Universités est à ce point déplorable qu'elle choque la vue des visiteurs les moins prévenus.
L'un d'eux nous montre Alcalá devenu «un foyer de désordre et de confusion»: «Tout le monde crie et personne ne s'entend235.» Un autre y a vu tondre des moutons dans une salle[p. 212]de cours236. A la fin du dix-septième siècle, il y avait encore plus de seize cents étudiants: en 1750, il n'y en a plus que mille; en 1880, il y en aura à peine sept cents237.
235 (retour)D. Antonio Ponz,Viaje de España, t. I (3eédit., Madrid, 1787), p. 297. Ponz avait vu Alcalá en 1769.
236 (retour)Pérez-Bayer, Ms. de laBiblioteca Nacional(1747).
237 (retour)Ce sont les chiffres donnés par Vicente de la Fuente,Historia de las Universidades, III, p. 199.
On ne trouve plus un seul Collège où le nombre des boursiers soit au complet.
On s'aperçoit, en 1733, que le Collège de Léon ne renferme plus qu'un étudiant, qui est à la fois Recteur et Collégial et constitue à lui seul tout le Collège. Il n'y a plus également qu'un seul boursier dans le Collège de Santa Justa y Santa Rufina. On se décide à les abriter tous les deux sous le même toit.
Les petites Universités sont presque complètement désertées. Il a déjà fallu réunir en une seule les six Universités de Catalogne. Le Collège-Université d'Osma finit par ne plus compter que trois boursiers, qui ne font rien: on leur promet que, s'ils veulent bien s'en aller, on leur accordera à chacun un bénéfice; ils quittent alors la maison, et on la ferme238.
238 (retour)La Fuente,Hist. de las Univ., III, p. 299.
A Oñate, il n'y a plus, depuis longtemps, que[p. 213]quatre professeurs. L'Université, qui peut rarement les payer, les nourrit, nous l'avons vu, dans son Collège, avec l'argent qui aurait dû faire vivre des étudiants. Mais la détresse est devenue si grande que, pour ménager les rentes de l'établissement, on les renvoie, chaque année, passer quatre mois dans leur famille.
Plus que jamais ces malheureuses Écoles trafiquent des diplômes et vendent à des prix de plus en plus modestes les certificats de scolarité. Malgré les dénonciations, malgré les protestations indignées d'Alcalá et de Salamanque239, elles continuent par nécessité ce triste commerce, qui d'ailleurs ne les enrichit pas.
239 (retour)C'est surtout Sigüenza qui est désignée dans ces protestations. Mais les autres UniversitésSilvestreset même Almagro et Ávila ne soutiennent pas autrement leur existence.
Grandes et petites, presque toutes les Universités d'Espagne donnent à ce moment une impression de misère. Depuis bien des années déjà, en même temps que la jeunesse se détournait de leursAulas, leurs rentes diminuaient, subissant fatalement le contre-coup de l'appauvrissement général du royaume. Pour subvenir aux frais de la Guerre de Succession, Philippe V
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avait dû imposer aux moins nécessiteuses d'assez lourdes contributions240et ce dernier coup avait achevé de compromettre leur situation financière. Une administration singulièrement négligente avait encore augmenté leurs embarras. Au moment où nous sommes arrivés, elles souffrent de plus en plus de cet état de gêne qui décourage les maîtres et paralyse les dernières bonnes volontés.
240 (retour)L'Université de Salamanque versa en une fois mille doublons et préleva, en plus, une retenue sur le traitement de tous les maîtres.
La vie intellectuelle des Écoles n'est ni moins réduite, ni moins misérable.
L'expulsion des Jésuites, qui aura lieu en 1767, les délivrera d'une concurrence redoutable sans réveiller leur activité. Les réformes générales du 14 février 1769, du 6 septembre 1770, du 22 février 1771 tenteront inutilement de modifier l'organisation matérielle de ces vieux corps, esclaves de la tradition, obstinément hostiles à toute nouveauté, incapables de s'accommoder eux-mêmes aux nécessités du temps présent: le remède arrivera trop tard241.
241 (retour)Ferrer del Río,Hist. del reinado de Carlos III, t. III. p. 186 et sq.—G. Desdevises du Dézert,Les Colegios Mayores et leur réforme en 1771.Revue hispanique, t. VII, p. 223 et sq.—L'Enseignement public en Espagne au dix-huitième siècle.Revue d'Auvergne, août 1901.
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Désormais, tout ce qu'il y a en Espagne de pensée libre et de curiosité intelligente se réfugie dans ces Académies qui, à l'imitation des quatre Académies royales242, se constituent, par l'initiative privée, sur tous les points de la Péninsule243.
242 (retour)Académie de la Langue (1714), Académie de Médecine (1734), Académie de l'Histoire (1738), Académie des Nobles Arts de San Fernando (1752).
243 (retour)Sans parler de toutes les Académies qui se fondent à Madrid (Académie de droit espagnol, Académie de jurisprudence théorique et pratique et de droit royal pragmatique, Académie de droit civil, canonique et national; Académie latine, etc...), l'on peut citer, parmi les Compagnies savantes qui se créent dans les provinces: l'Academia de los desconfiados, de Barcelone (1731), Académie géographique et historique de Valladolid (1746), Académie des Belles-Lettres et Société médicale de Séville, Académie de Jurisprudence et Société de Médecine pratique de Barcelone, Académie de Mathématiques et des Beaux-Arts, de Valladolid (1779); Académie de l'Histoire Nationale, de Jeréz, etc... (G. Desdevises du Dezert,L'Enseignement public en Espagne au dix-huitième siècle, p. 43).
Les antiquesEstudiossont encore debout: mais lentement la pensée y meurt, l'âme se retire.
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Un voyageur italien, qui parcourt l'Espagne un peu après 1750, le Père Norberto Caimo244, trouve «qu'il n'y a rien au monde de plus pitoyable que l'Université de Sigüenza et que ses trois Collèges». Personne n'y a entendu parler de Newton ni de Descartes. «J'ai assisté, dit-il, à une thèse publique de médecine et d'anatomie. La principale question qui y fut agitée fut de savoir «de quelle utilité ou de quel préjudice serait à l'homme d'avoir un doigt de plus ou un doigt de moins.»
244 (retour)Lettere d'un Vago italiano ad un suo amico; Pittburgo (Milano), 1759-1767, 4 vol. in-8o. Je cite la traduction abrégée du P. de Livoy, barnabite, publiée à Paris, 1772, 2 vol. in-12, sous ce titre:Voyage d'Espagne, fait en l'année 1755.
Passe encore pour Sigüenza qui était depuis longtemps ridicule! Mais, quand il arrive à Salamanque, le Père Caimo se désole de voir tombées presque aussi bas ces Écoles vénérables.
Tandis qu'à ce moment, dans tout le reste de l'Europe, les sciences progressent, que partout la raison fait effort pour s'affranchir, ici l'enseignement recule, et dans ce mouvement de réaction, il remonte bien en arrière du quinzième[p. 217]siècle. Il se limite plus que jamais aux subtilités et aux arguties de la philosophie scolastique, vide de sens, purement formelle.
Comme dans les Universités du Moyen-Age, l'activité intellectuelle ne s'emploie plus que dans la dialectique; la logique est redevenue l'artpar excellence. On voit encore dans les couvents quelques étudiants laborieux; mais ils ne savent qu'une chose: «définir, diviser, distinguer et faire des syllogismes sur la substance et sur les accidents, sur ce qui est univoque, équivoque ou analogue, sur la transmutabilité, la composibilité, la résolubilité245.»
245 (retour)Voyage d'Espagne, fait en l'année 1755, t. II, p. 105 et sq.
C'est surtout sur des questions de dévotion ou sur des points d'histoire sacrée que s'exerce cette puérile sophistique.
Le P. Caimo assiste à une thèse publique de théologie. «Pour vous donner une idée de la manière d'argumenter et de la force avec laquelle on le fait, je vous dirai seulement qu'on sent l'air s'agiter, les murailles trembler et tous les meubles frémir au bruit des tonnerres redoublés d'une multitude intarissable d'Ergo,[p. 218]dont les décharges se suivent sans interruption.» Et quelle est la proposition hardie qui se discute avec tant de violence? Il s'agit de Nuestra Señora de Raíces, Notre-Dame-des-Racines, une des nombreuses Vierges que les Espagnols ont honorées d'une dévotion particulière, et il faut démontrer «si, oui ou non, cette Dame-des-Racines estenracinéedans le cœur de tous les hommes246».
246 (retour)Pour donner une idée de la naïveté d'un tel exercice, qui ne reposait en somme que sur un jeu de mots, le P. Caimo a pris soin de reproduire le programme de la soutenance qu'on distribuait à tous les arrivants. En voici le début:
Q. P. D.Utrum B. M. de RaícesDicta sit in corde omnium radicata.
Radicavit B. Maria Virgo de Raíces et de Mercede in oppidulo Rayces dicto, sed radicavit postea in populo honorificato, in suo conventu de Mercede magnifice radicavit in primis, et radices misit inter suos mercenarios milites et filios in arena et littore maris..... (Voyage d'Espagne, fait en l'année 1755, t. II, p. 117 et sq.)
Un autre jour, le voyageur est invité à une cérémonie où l'on doit donner le bonnet de docteur à un moine de l'ordre de Cîteaux: «Cette cérémonie commença par une longue[p. 219]procession de religieux qui vinrent à l'Université d'un air magistral, au son assez déplaisant d'un petit tambour de la forme d'une marmite. Lorsqu'ils furent entrés dans la salle..., le candidat débuta par un compliment en vers, dans lequel il donna de l'encens à profusion à toute l'assemblée; après quoi il récita une dissertation sur Nabuchodonosor, où il était question de savoir s'il avait été véritablement changé en bête. Tout fut débité dans le latin usité à Salamanque; à la vérité, je ne suis pas resté à l'entendre jusqu'à la fin247...»
247 (retour)Voyage d'Espagne fait en l'année 1755, t. II, p. 105 et sq.
L'assistance, paraît-il, était assez nombreuse. Tous les maîtres avaient pris place sur l'estrade, vêtus de leur costume de cérémonie, avec leur bonnet frangé de soie, avec le camail rouge, vert, blanc ou bleu. A la fin, le cortège se reforma derrière le même petit tambourin. De tels débats devaient paraître encore plus misérables dans ce cadre d'une solennité un peu enfantine où la tradition essayait de faire revivre quelques apparences de grandeur.
L'Université ne pouvait plus sauver que des apparences.
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Peu à peu s'éteignait l'ancien foyer de vie et de pensée. En attendant l'heure d'un réveil alors bien lointain, comme ses rivales et ses sœurs cadettes, la première École d'Espagne s'endormait doucement, dans le silence de son cloître déserté, entre ces murs dorés qui semblaient encore illuminés des reflets de l'ancienne gloire, à l'ombre du vieux laurier qui avait été longtemps son emblème.