CHAPITRE VI.

ÉPISODES DE LA VIE UNIVERSITAIRE: FÊTES ET CONGÉS,oposicionesETgrados.

Pour le commun des étudiants, qui ne vont pas au delà des ordinaires espiègleries et qui se privent des fortes émotions de l'existence picaresque, la vie de Salamanque offre encore assez d'imprévu. Mille événements y rompent la monotonie des jours.

Tout d'abord, les fêtes religieuses sont une perpétuelle occasion de congés. Sans parler de Noël, de la semaine sainte, de la Pentecôte et de la Fête-Dieu, dix fois au moins dans l'année l'Université ferme ses portes en l'honneur de la Sainte Vierge: pour la Conception de Notre-Dame, l'Expectation de Notre-Dame, la Nativité de Notre-Dame, la Présentation, la Purification, l'Annonciation, la Visitation, l'Assomption de Notre-Dame, etc. Les grands saints et les saints locaux sont chômés aussi avec une singulière[p. 73]exactitude96: et ce sont alors des cérémonies magnifiques, d'interminables processions serpentant dans les rues étroites de la ville, tandis que sonnent les cent clochers, de longues files de pénitents, nus jusqu'à la ceinture, se déchirant la peau avec les boules de verre de leurs martinets et bombant le dos pour mieux faire jaillir le sang; des expositions d'images et de reliques, des pèlerinages vers des chapelles éloignées ou vers des lieux qu'ont illustrés des miracles, des foires, des repas sur l'herbe, des troupes chantantes, des bals dans les carrefours:danses de soulieroù l'on marque la mesure en frappant de la main sa semelle, danses decascabel menudooù l'on s'attache aux jarrets des colliers de grelots,danses des épéesoù s'escriment des quadrilles habillés en toile blanche; des tournois, des «jeux de cannes» où, sur leurs chevaux andalous caparaçonnés de drap d'or, des seigneurs en costume jaune et blanc simulent des combats contre des chevaliers vêtus de satin cramoisi; des concerts où le psaltérion, le hautbois97, la mandore et la[p. 74]cornemuse de Zamora associent leurs sons aux métalliques accords de la guitare.

96 (retour)Estatutos hechos por la Universidad de Salamanca.

97 (retour)Chirimia, hautbois à douze trous, instrument d'origine arabe.

La fête de San Marcos est l'occasion d'un divertissement étrange. Les étudiants achètent, aux frais de la cité, un taureau de belle apparence98, ils le conduisent à la cathédrale où il écoute la messe fort dévotement; après l'office, ils le promènent dans la ville en demandant l'aumône à chaque porte; ils lui attachent enfin entre les cornes des fusées auxquelles ils mettent le feu, et le lâchent affolé dans les rues où il renverse tout et met les passants en déroute.

98 (retour)La légende prétend que lorsque, la veille de la fête, les étudiants vont faire leur choix au pâturage, ils crient: «Marcos!» et qu'alors la bête qui plaît le mieux au saint sort d'elle-même du troupeau. (Padre Feijoo,Obr. Escog., éd. Rivadeneyra, p. 382.)

Le jour de la Saint-Martin, toute la ville est en joie: c'est à cette date qu'a lieu l'élection du nouveau Recteur. Au sortir du cloître de l'Université, où l'on vient de proclamer son nom, il fait au travers de Salamanque la traditionnelle promenade, lepaseo. Le cortège est d'une extraordinaire magnificence: le nouvel élu appartient presque toujours à l'une de ces illustres familles qui ont donné à l'Université tant de[p. 75]brillants élèves et tant de puissants protecteurs: les Mendoza, les Guzmán, les Pimentel, les Córdova, les Sandoval, les Pacheco, les Fonseca; il n'hésite pas à dépenser des sommes considérables pour effacer par l'éclat de son équipage les souvenirs laissés par ses prédécesseurs. Derrière lui défilent les docteurs, les maîtres, les officiers, les étudiants. Il est d'usage qu'à cette occasion chaque écolier renouvelle sa garde-robe et que les jeunes gens riches habillent de neuf leurs pages et leurs valets99. Tous les couvents, tous les Collèges ont orné leur façade; tous les habitants ont suspendu à leurs fenêtres des tapisseries, des couvertures, des étoffes de couleur. Ce jour-là, la cité entière témoigne son attachement à l'Université qui fait sa prospérité et sa gloire.

99 (retour)Instrucción que dió D. Enrique de Guzmán, conde de Olivares, á D. Laureano de Guzmán.

En dehors de ces solennités, divers événements viennent encore jeter dans la vie scolaire une singulière animation. Ce sont d'abord lesoposiciones. Dès qu'une chaire devient vacante, un concours est aussitôt ouvert et dans tout le royaume le Recteur adresse un appel auxopositores[p. 76]ou candidats. Les épreuves de ce concours sont publiques; elles comprennent généralement une leçon d'une heure sur un sujet fixé d'avance, une critique de la leçon par les concurrents, une réponse du candidat à ces critiques, et enfin une série de discussions improvisées sur divers points du programme100. A Salamanque, où l'organisation de l'Estudioest essentiellement démocratique, ce ne sont pas les docteurs qui choisissent leur futur collègue, ce sont les étudiants de la Faculté qui désignent leur futur maître. Quoique ces jeunes gens fassent tous leurs efforts pour rester dignes d'un tel privilège et pour juger avec équité, on devine cependant qu'il y a bien des compétitions, bien des intrigues, et que tout ce monde remuant et passionné est violemment agité par l'approche d'uneoposición. On voit se former des partis, de véritables factions101. Chaque concurrent peut compter sur l'appui de ses compatriotes; il fait d'ordinaire, quelques jours avant les épreuves, un certain nombre de cours[p. 77]où il attire le plus d'auditeurs qu'il peut et où se comptent ses amis et ses adversaires102, il trouve toujours à la sortie un groupe d'admirateurs pour l'acclamer et lui faire escorte. Il arrive que desopositoresplus fortunés recourent à des manœuvres peu délicates pour assurer un succès qu'ils jugent douteux. Ils tiennent table ouverte pendant une ou deux semaines, et c'est là une bonne aubaine pour les pauvressopistas; leurs plus chauds partisans vont attendre aux portes de la ville les nouveaux étudiants qui arrivent de leur province; ils leur font mille civilités, les conduisent dans une hôtellerie et les régalent plusieurs jours de suite, pour obtenir leurs voix103.

100 (retour)Vida, ascendencia, nacimiento, crianza y aventuras de el Doctor D. Diego de Torres Villaroel, catedrático de prima de matemáticas en la Universidad de Salamanca, Salamanca, 1752, p. 79 et sq.

101 (retour)Mateo Aleman,Alfarache, Part. II, lib. III, cap.IV.

102 (retour)Instrucción que dió D. Enrique de Guzmán...

103 (retour)Mateo Luján de Sayavedra,Segunda parte de la Vida de Guzmán de Alfarache, lib. II, cap.V.—Figueroa,El Pasagero,AlivioIII, fo106.

Malgré tout, il ne paraît pas que l'Université de Salamanque ait jamais vu d'élection vraiment scandaleuse, au moins pendant les premiers siècles de son existence104. C'est que là, comme dans la plupart des grandes Écoles du Moyen-Age,[p. 78]les jeunes étudiants finissent presque toujours, malgré les brigues et les cabales, par subir l'influence de ceux de leurs camarades plus âgés et plus sérieux qui, ayant souvent passé la trentaine, déjà licenciés ou même docteurs et futurs candidats aux mêmes chaires, sont à la fois capables de bien juger les aspirants et intéressés à faire récompenser le vrai mérite.

104 (retour)Avant que se soit établie la tyrannie des Grands Collèges. (Voir plus loin,Deuxième Partie, II, p. 181-188.)

Dès que le résultat du vote est connu, les amis du nouvel élu se précipitent vers sa maison et remplissent sa rue de cris assourdissants; mais cette victoire que tant de voix lui annoncent n'est pas officielle encore, et il doit en savourer silencieusement le plaisir. La tradition veut qu'il ne se montre point avant que le Recteur lui ait fait tenir letestimonium delatæ cathedræ, c'est-à-dire l'acte de nomination. Quand on voit apparaître au bout de la rue le bedeau de l'Université avec le rouleau de parchemin, le tumulte augmente encore: la porte est enfoncée, on arrache au vainqueur son bonnet, on le couronne de laurier, on le soulève de terre, et un vrai torrent l'entraîne jusqu'aux Écoles, renversant sur sa route les tréteaux des marchands. Suant, essoufflé, la soutane au vent,[p. 79]le nouveau maître fait son entrée dans le cloître sur les épaules de ses admirateurs; on le porte jusqu'à la chaire qu'il vient de conquérir et il en prend possession au milieu d'acclamations enthousiastes. Pendant ce temps, les plus riches de ses amis ont loué des montures: après avoir fait des courses folles dans les rues en criant son nom à tous les échos, ils pénètrent dans la cour de l'Université, tournent autour des colonnes, comme pris de vertige, et font entrer leurs chevaux jusque dans les classes. Tout le jour, le vacarme continue.

Quand la nuit est tombée, un cortège se forme. Tenant à la main des torches et des lanternes, agitant au-dessus de leurs têtes des palmes et des branches de laurier, plusieurs centaines d'étudiants vont reprendre chez lui le héros de la journée et lui font faire le tour de Salamanque. D'immenses écriteaux, portés au bout d'une perche, font connaître au peuple son nom, le nom de son pays et son nouveau titre. A chaque instant partent des coups de pistolet, éclatent des pétards; des fusées montent dans le ciel. La ville est illuminée: les gens les plus pauvres ont mis sur le rebord de leur fenêtre une lampe ou une chandelle; les religieuses[p. 80]même ont allumé des flambeaux à la porte de leurs couvents105.

105 (retour)Apparatus latini sermonis, auctore Melchiore de la Cerda, S. J., eloquentiæ professore, Séville, 1598.—Torres Villaroel,loc. cit.

Parfois le cortège s'arrête devant une église, un collège, une maison bâtie en pierres de taille; on dresse une échelle, un étudiant y monte et trace avec une encre rouge, faite d'huile et de sang de bœuf, une inscription admirative, comme on en voit encore des milliers sur les murs de Salamanque. Puis la troupe reprend sa marche, toujours plus nombreuse et plus bruyante. Aux chants, aux sons de la musique se mêlent les airs de triomphe qui glorifient à la fois le nouveau maître et sa province:Vítor Don Pedro, Vítor Castilla!ouVítor Don Luis Vítor Navarra! Vítor!Les clameurs emplissent la ville, elles s'étendent jusqu'aux plus misérables ruelles, et le petit peuple, à l'âme enfantine et obscure, est ébloui par cette apothéose du savoir106.

106 (retour)Dans d'autres Universités et particulièrement à Alcalá, ces réjouissances prennent un autre caractère et tournent un peu à la mascarade. Dans leDon Quichottede d'Avellaneda, le Chevalier et son fidèle Sancho arrivent à Alcalá au moment où l'Université célébrait la réception d'un nouveau maître de théologie. «Il faisait le tour de la ville dans un char de triomphe, et plus de deux mille Écoliers l'accompagnaient, les uns à pied, et les autres à cheval ou sur des mules. Don Quixotte et Sancho rencontrèrent bientôt les Écoliers qui marchaient deux à deux, la tête couronnée de fleurs, et chacun une branche de laurier à la main. Au milieu d'eux paraissait un char de triomphe d'une grandeur prodigieuse. Le devant était occupé par un nombre infini de chanteurs et de joueurs d'instruments. On voyait dedans plusieurs Ecoliers habillés en femmes, dont les uns représentaient les vertus et les autres les vices; et chaque personnage portait une inscription qui le désignait. Ceux qui représentaient les vices étaient chargés de chaînes et assis aux pieds des autres, et ils affectaient un air triste et convenable au malheur de l'esclavage. Dans le fond du char paraissait par dessus tout le nouveau Professeur sur un trône et vêtu d'une longue robe d'écarlate avec une couronne de laurier sur la tête.» (Nouvelles Aventures de Don Quixotte, traduction de Lesage, éd. de 1707, p. 256.)

[p. 81]

Dans la grande cité universitaire, la collation de certains grades excite un enthousiasme pareil. Le baccalauréat n'a qu'une assez mince importance: ce n'est guère qu'un certificat d'assiduité, que l'on peut quelquefois obtenir sur le simple témoignage du bedeau. La licence et même le diplôme de maître ès arts se confèrent sans grande pompe. Mais l'Université a tenu à entourer d'un éclat incomparable les cérémonies du doctorat, qui est l'acte le plus considérable[p. 82]de la vie scolaire et comme le terme normal des études: elle a vu là un moyen de maintenir son prestige, de rendre manifestes aux yeux de tous sa richesse, sa puissance et sa majesté.

La veille de l'examen, un étudiant à cheval, précédé de tambours et de trompettes, va distribuer à tous les docteurs la liste des conclusions qui seront soutenues. Aussitôt après, tout le corps universitaire se rassemble pour la procession solennelle. En tête, les musiciens, l'Alguazil du Chancelier, les Maîtres des cérémonies, les Rois d'armes, les deux Secrétaires de l'Estudio; derrière, les professeurs en grand costume: robe noire garnie de dentelles blanches, camail de couleur, toque noire ornée d'une houppe qui retombe en franges autour du bonnet; d'abord les maîtres ès arts en camail bleu de ciel, puis les théologiens en camail blanc, les médecins en jaune, les canonistes en vert, les légistes en rouge107. Après eux, le candidat; les[p. 83]bedeaux avec leurs masses, l'Écolâtre, ayant à sa gauche le Recteur, à sa droite le docteur qui servira de parrain au récipiendaire; enfin les juges et les officiers de l'Université, les pages, les valets et les domestiques. Le candidat va tête nue; il monte un cheval richement harnaché, couvert d'un caparaçon qui traîne jusqu'à terre, il est vêtu de velours ou de soie avec le collet à l'espagnole et des bottes de maroquin; il est armé de l'épée et de la dague. Les cloches sonnent: au bourdon sourd de la cathédrale se mêlent les notes claires du clocher de Saint-Martin, les tintements des églises lointaines. Derrière le cortège se presse en désordre la foule innombrable des étudiants, toute la jeunesse de Salamanque, les artisans qui ont interrompu leur travail, les marchands qui ont fermé leurs boutiques, et les paysans des alentours, accourus comme pour une fête, villageoises en robe brodée,charros108parés de leurs boutons d'argent, serrés dans leur large ceinture de cuir.

107 (retour)Lope de Vega,La Inocente Sangre, II, 1:

Como ya se ve mirandoEn los colores que veis,Rojo, verde, azul y blanco,Cánones, leyes, maestrosTeólogos y hombres sabios...

Como ya se ve mirandoEn los colores que veis,Rojo, verde, azul y blanco,Cánones, leyes, maestrosTeólogos y hombres sabios...

Como ya se ve mirando

En los colores que veis,

Rojo, verde, azul y blanco,

Cánones, leyes, maestros

Teólogos y hombres sabios...

108 (retour)Les paysans de la plaine de Salamanque.

La journée du lendemain est encore plus remplie. Après avoir été longuement interrogé dans[p. 84]le Paranymphe, qui est la salle d'honneur de l'Université, le candidat est livré à ses camarades qui lui font expier par des moqueries un peu fortes les satisfactions d'amour-propre qu'il a déjà goûtées et les honneurs qui l'attendent. Cette cérémonie bouffonne s'appelle levejamen, et l'on nommegallosles traits malicieux qui, ce jour-là, tombent un peu sur tout le monde.

Nous trouvons dans un recueil assez curieux et assez ignoré la description d'une de ces cérémonies caractéristiques109. Cette cérémonie eut un éclat particulier parce qu'on y voyait, au premier rang des spectateurs, le roi Philippe III et la reine Marguerite110. Le principal orateur était un maître de l'Université et la victime désignée était un religieux, de l'ordre des Carmélites.

109 (retour)Gaspar Lucas Hidalgo,Diálogos de apacible entretenimiento, Barcelona, 1609:Noche Primera, cap.II,Que contiene unos gallos que se dieron en Salamanca en presencia de los Reyes.

110 (retour)Le roi et la reine étaient arrivés à Salamanque dans les premiers jours de juillet 1600; ils y avaient été reçus magnifiquement, particulièrement par les marchands d'habits de la ville qui avaient été à leur rencontre déguisés ensoldados galanes. Leurs Majestés visitèrent longuement l'Université et aussi le Colegio Viejo, dont ils admirèrent la Bibliothèque. (Diálogos de apacible entretenimiento,NocheII, cap.I.)

[p. 85]

Dans sa harangue, fort travaillée et qui sentait un peu trop l'apprêt, lemaestrocommença par se moquer, d'ailleurs assez doucement, de quelques-uns de ses collègues, rapportant quelques anecdotes récentes ou faisant allusion à quelque innocente manie. A l'un, chanoine de la sainte Cathédrale, la langue avait fourché, le jour de Pâques, tandis qu'il officiait, et il avait dit à la fin de la messe: «Requiescant in pace! Alleluya! Alleluya!» Un autre, en apprenant la mort d'un ami, s'était écrié machinalement: «Ite, missa est!» Il reprochait à un troisième de porter toujours sur la tête une calotte de drap noir, pour dissimuler sa calvitie. Il désignait assez clairement un docteur qui affectait, quoique marié, de porter le costume ecclésiastique et un religieux, maître de théologie, qu'on aurait pu prendre pour un tailleur parce qu'il n'était jamais assis que sur ses talons et remuait sans cesse sa main, de bas en haut, comme s'il tirait l'aiguille.—Il en venait enfin au héros de la fête, qui attendait son tour avec inquiétude, et naturellement celui-là était moins ménagé: ses travers moraux et ses défauts physiques, son attitude et sa physionomie, la couronne touffue de ses cheveux bouffant autour de[p. 86]sa tonsure, sa prétention à un savoir universel, tout cela était relevé sans bienveillance, et ces traits réunis finissaient par former un portrait fort grotesque et sans doute peu ressemblant.

Ce mauvais moment passé, une tradition charitable voulait que le président de la cérémonie fît, en manière de contre-partie, le panégyrique du récipiendaire. Il n'était pas inutile en effet de le relever dans sa propre estime et dans celle de ses futurs collègues, surtout quand la verve satirique de ses persécuteurs s'était déchaînée sans contrainte; et, en temps ordinaire, quand la présence d'un monarque ne lui imposait pas quelque retenue, cette verve se portait, nous dit-on, à de telles libertés que les étudiants ecclésiastiques restaient, ce jour-là, au couvent111.

111 (retour)Cette coutume duVejamenétait si généralement admise que Cisneros lui fit sa place dans les Statuts même de l'Université d'Alcalá: «Tandem aliquis de Universitate praefata faciet vexamen jocosum.»

LeVejamenachevé, le cortège officiel vient reprendre le candidat et le conduit dans la nef de la cathédrale, où doit avoir lieu la réception solennelle. Une immense estrade y a été dressée, où prennent place les hauts dignitaires, les docteurs et les maîtres, tandis que jouent les haut-bois,[p. 87]les trompettes et les tambourins112. Le candidat prononce, en latin, un discours soigneusement travaillé. Le parrain lui répond par une autre harangue latine qu'il écoute, à genoux sur un coussin; puis, s'approchant de lui, il lui confère les insignes du grade. Il lui passe au doigt l'anneau d'or en disant: «Cet anneau est le gage de l'union indissoluble que contracte avec toi la Science: applique toi à te montrer digne époux d'une telle épouse.» Il lui met un livre entre les mains en prononçant ces mots: «Voici le livre. Je l'ouvre pour te faire entendre que tu pénétreras les mystères du savoir humain; je le ferme pour que tu apprennes à les tenir enfermés, quand il le faudra, au plus profond de ton âme113.» Il le coiffe ensuite du bonnet de[p. 88]docteur, il le fait monter dans une chaire, toujours en récitant les formes consacrées; il l'embrasse enfin en lui disant: «Viens donc dans mes bras, reçois ce baiser de paix et d'amour; que ce témoignage de tendresse te lie éternellement à moi et à l'Université, notre mère.»

112 (retour)Lope de Vega a encore célébré dans une autre de ses pièces,El Bobo del Colegio(II, 4), la pompe de ces cérémonies:

«Fabio.—No pienso yo que el Imperio,Cuando á su elección se hallanLos príncipes electores,Ya con mitras, ya con armas,Resplandece en mayor vistaQue cuando ocupan sus gradasTantas borlas de coloresVerdes, azules y blancas,Carmesíes y amarillas...»

«Fabio.—No pienso yo que el Imperio,Cuando á su elección se hallanLos príncipes electores,Ya con mitras, ya con armas,Resplandece en mayor vistaQue cuando ocupan sus gradasTantas borlas de coloresVerdes, azules y blancas,Carmesíes y amarillas...»

«Fabio.—No pienso yo que el Imperio,

Cuando á su elección se hallan

Los príncipes electores,

Ya con mitras, ya con armas,

Resplandece en mayor vista

Que cuando ocupan sus gradas

Tantas borlas de colores

Verdes, azules y blancas,

Carmesíes y amarillas...»

113 (retour)A l'Université d'Alcalá, les docteurs en droit civil ou canon reçoivent en outre le ceinturon avec la dague, les éperons et l'épée. (La Fuente,Historia de las Universidades, II, p. 621;Appendice.)

Le nouveau docteur s'avance alors au milieu de l'estrade, récite à voix haute son acte de foi et prête serment. La cérémonie est terminée. Dans toute l'église les acclamations éclatent, tandis que sur des plateaux d'argent les huissiers vont offrir les cadeaux d'usage: à chacun des docteurs et maîtres, des gants, une barrette et deux doublons; au parrain et au chancelier, cinquante florins; cent réaux au bedeau et au notaire des écoles.

La cathédrale se vide, et toute l'assistance se rend sur la vaste place de Saint-Martin—qui est devenue aujourd'hui laPlaza Mayor.—Le maître des cérémonies l'a fait disposer pour la course de taureaux, qui est déjà à cette époque l'accompagnement obligé de toutes les fêtes,[p. 89]même des fêtes de canonisation114. Les arcades ont été fermées par une haute barrière derrière laquelle le peuple s'entasse. Les magistrats de la ville, les corps constitués se sont installés aux fenêtres des maisons que doivent leur céder en ces occasions-là leurs légitimes propriétaires. Un large balcon est réservé à l'Université: dès que le cortège s'y est assis, les trompettes sonnent, le Corregidor fait en voiture le tour de laplaza, et la course commence.

114 (retour)Il y eut, par exemple, des courses à Salamanque pour la canonisation de sainte Thérèse, en 1622, et pour celle de san Juan de Sahagún. (Villar,Historia de Salamanca.)

Cinq taureaux, pour le moins, doivent paraître dans l'arène; une commission nommée par le Cloître des Docteurs115a été les choisir quelques jours auparavant dans uneganaderíavoisine. Les toreros de profession sont fort rares en ce temps-là: chacun peut aller, à son gré, montrer son courage et son adresse.

115 (retour)L'assemblée des professeurs titulaires.

Le premier jeu consiste à attirer le taureau, à le détourner à droite ou à gauche par un brusque mouvement de la cape rouge et à éviter les cornes redoutables, sans remuer les pieds, par une légère inclinaison du corps. Quand[p. 90]l'animal commence à se lasser, un signal est donné par le président de la course: «Pour lors, raconte un voyageur, tous ceux qui sont dans le clos accourent, l'épée à la main, et tâchent de lui couper les jarrets pour le mettre bas et le faire mourir. Il y a alors, ajoute-t-il, bien du désordre et du danger116.» Ce premier jeu est plutôt l'affaire «des gens de peu et de nulle considération».

116 (retour)Voyage d'Espagne de M. de Monconys(1628).

Le second jeu est, au contraire, réservé à la noblesse: quelques seigneurs montés sur des chevaux bien harnachés, suivis de trente ou quarante laquais vêtus d'une même livrée, tournent en saluant autour de laplazaet vont se ranger en face de la porte du toril. Quand l'animal fond sur eux, ils le frappent d'un coup de pique entre les deux cornes et se dérobent aussitôt en faisant faire une volte à leur cheval. Si leur main a tremblé, si leur arme a dévié, ils sont obligés de mettre l'épée à la main, de suivre à pied le taureau et de le tuer sans aucun secours.

Le troisième jeu s'appelle la lançade. «Celui qui la veut donner fait bander les yeux à son[p. 91]cheval: il attend l'attaque et, lorsque le taureau court à lui avec furie, il lui passe la lance au travers du corps. Quand il manque le taureau, le taureau ne le manque pas.»

Ces courses étaient, on le voit, beaucoup plus dangereuses que les courses d'aujourd'hui117, elles laissaient plus de place à l'initiative personnelle et offraient infiniment plus d'imprévu. Rien ne pouvait être plus passionnant qu'un tel spectacle dont les péripéties étaient si brusques et si précipitées, où le plus souvent l'extrême hardiesse suppléait à l'expérience et où tant de braves gens exposaient tour à tour leur vie, sans profit et pour le plaisir. Ce spectacle enfiévrait la jeunesse des Écoles; sur le balcon d'honneur, les vénérables juristes, les austères théologiens en savouraient sans scrupule les poignantes émotions, et le peuple de Salamanque bénissait l'antique tradition qui consacrait[p. 92]par de telles fêtes l'investiture d'une dignité si grave et si pacifique.

117 (retour)Un grand seigneur bohémien qui passa à Salamanque, en 1467, vit des courses données dans des conditions à peu près pareilles: «Le troisième taureau, dit-il, tua deux hommes et en blessa huit autres, plus un cheval.»Viaje del noble Boemio León de Rosmital de Blatna por España y Portugal.(Viajes por España: Libros de Antaño.Madrid, 1879, p. 81.)

Malheureusement, ces fêtes coûtaient fort cher. Après la course, dont les frais étaient naturellement considérables, il fallait encore offrir une collation qui ne devait pas comprendre moins de cinq services, et ajouter aux présents déjà distribués dans la cathédrale une quantité d'autres cadeaux: des caisses de fruits secs et des sucreries, des dragées, des confitures, des cierges et même des paires de poulets118. On ne pouvait, sans être riche, suffire à tant d'obligations. Plus d'un licencié plein de savoir, nourri de Baldus ou desDécrétales, se trouvait ainsi arrêté au terme de ses études. Assez souvent des étudiants de fortune modeste s'arrangeaient pour se faire graduer le même jour, et la dépense s'en trouvait diminuée; mais il fallait, dans ce cas, faire paraître sur la place un plus grand nombre de taureaux: dix pour trois docteurs, davantage encore si les docteurs étaient plus nombreux. On en courut jusqu'à vingt-trois dans une même journée. D'autres candidats,[p. 93]plus pauvres ou plus avisés, attendaient pour solliciter le diplôme qu'un deuil de Cour vînt proscrire toute fête et simplifier la cérémonie.

118 (retour)Estatutos hechos por la Universidad de Salamanca.—Villar,Historia de Salamanca.

Tels étaient les principaux événements de cette vie de Salamanque, si indépendante, si variée, si joyeuse, où se coudoyaient de jeunes hommes de tous pays et de toutes conditions, où chacun avait la liberté de régler son existence suivant son tempérament et suivant ses goûts, où la vertu était indulgente aux amusements et même aux folies, où les paresseux et les ignorants respectaient en retour le travail et le savoir, où la communauté des privilèges et l'égalité des droits créaient des liens solides et rendaient supportable l'inégalité des fortunes. Sans doute, à mesure que venaient les années, cette inégalité ne faisait que s'accentuer davantage. D'anciens camarades de cours pouvaient se trouver portés aux deux extrémités de la hiérarchie sociale, et la récompense n'était pas toujours proportionnée au mérite et à l'effort. Les jeunes gentilshommes s'élevaient naturellement aux hautes charges de l'Etat; bien soutenus[p. 94]et bien dirigés, des étudiants de plus humble origine s'assuraient d'honorables destinées, devenaient conseillers, juges, chanoines, maîtres dans une Université ou recteurs dans un Collège. Pendant ce temps de pauvres diables, à qui tout secours avait manqué, épuisés par une lutte trop dure, finissaient garçons d'apothicaire, clercs de procureur, barbiers, sacristains ou marchands119. Mais ces injustices du sort sont de tous les temps, et ceux mêmes que la chance avait trahis gardaient encore à l'antiqueEstudioun attachement fidèle; ils emportaient, comme un bien inestimable et comme une consolation, le souvenir des années qu'ils avaient passées à l'ombre de ses murs, des joies qu'ils y avaient goûtées et des misères qu'ils y avaient gaiement supportées: Salamanque restait pour eux la Ville Insigne, «Mère des vertus, des sciences et des arts», et ils l'aimaient tous du même amour.

119 (retour)Romance nuevo del modo de vivir de los pobres estudiantes.Valencia.

[p. 95]

I.

Origines et Progrès des Universités Espagnoles.

[p. 96]

[p. 97]

ANCIENNES UNIVERSITÉS ET FONDATIONS NOUVELLES; MULTIPLICATION DES CENTRES D'ENSEIGNEMENT.

La gloire de Salamanque, avec le besoin croissant d'instruction, avait contribué à faire naître d'autres Universités sur divers points de la Péninsule.

Pendant près d'un siècle, l'Université Salmantine avait été l'unique centre des études, le seul asile du savoir: car les premières Écoles d'Espagne, celles qu'avait fondées à Palencia Alphonse VIII de Castille, n'avaient eu qu'une destinée éphémère120. Pendant toute la durée du[p. 98]treizième siècle, seule elle s'était développée et enrichie.

120 (retour)Les faibles ressources de cetEstudio, l'hostilité des habitants et des autorités ecclésiastiques, la rivalité de deux puissants collèges, l'un de Dominicains, l'autre de Franciscains, l'avaient obligé de fermer ses portes dès le milieu du treizième siècle. L'Université de Salamanque prétendait être sa légitime héritière. Lope de Vega fait allusion à cette prétention dansLa Inocente Sangre, II,I.

Après Alphonse IX de Léon, son véritable fondateur, saint Ferdinand, le conquérant de Séville, avait augmenté le nombre de ses chaires; Alphonse le Savant avait payé ses maîtres sur sa propre cassette121. Dans le même temps, le pape Alexandre IV avait confirmé et étendu ses privilèges122. Boniface VIII lui avait accordé des rentes123. Sur elle seule s'étaient ainsi concentrées les faveurs des papes et les libéralités des rois.

121 (retour)Cédule de Badajoz (nov. 1252).

122 (retour)Bref daté de Naples (avril 1255).

123 (retour)Il lui avait en même temps adressé le recueil nouveau de ses Décrétales (livre VI), en lui demandant de créer une chaire spéciale pour l'explication de ce livre. Après lui, Jean XXII, Benoît XIII, Martin V (auteur d'un plan complet d'études en trente-cinq chapitres), Eugène IV furent tour à tour les bienfaiteurs de l'Université de Salamanque.

124 (retour)On ne peut guère tenir compte de l'Université de Murcie, fondée en 1310 dans un couvent de Dominicains, et qui dura peu.

Puis, en l'année 1300, paraît l'Université de Lérida, où le roi Jaime II ouvre dès l'abord quinze chaires pour que laCoronad'Aragon cesse d'être tributaire, en matière de science, de Castille et de Léon.

Un demi-siècle encore se passe124et Alphonse XI[p. 99]de Castille fait consacrer par une bulle pontificale125une institution nouvelle: l'Université de Valladolid, qui commence avec dix chaires et qui, cent cinquante ans après, en aura trente-quatre, dont les rentes finirent par s'élever jusqu'à 36,000 maravédis d'or et qui sera une des troisUniversidades mayoresd'Espagne.

125 (retour)Bulle de Clément XI, datée d'Avignon (1346).

Quelques années après, Pierre IV d'Aragon, pour ne pas demeurer en reste, crée l'Université d'Huesca (1354).

Puis, pendant plus d'un siècle, les fondations s'interrompent ou sont sans importance126. Et tout d'un coup, aux approches du seizième siècle, le mouvement s'accélère, prend une ampleur vraiment surprenante. Il semble que l'Espagne soit alors possédée d'une fièvre de savoir: comme si elle avait le pressentiment de sa future grandeur, elle s'efforce par avance de s'en rendre digne.

126 (retour)Luchente (1423), Barcelone (1430), Gérone (1446).

Les princes, tout les premiers, se laissent emporter par ce grand élan et les papes n'y mettent pas obstacle.—Car l'Université est une[p. 100]institution pontificale aussi bien que royale; elle est même surtout, à son origine, un instrument de la puissance romaine. Comme les grades qu'elle confère ne se limitent pas aux bornes du royaume et conservent leur valeur dans toute la chrétienté, la papauté s'est naturellement arrogé le droit de discuter ses statuts, de fixer ses privilèges, de contrôler son enseignement127. Or, jusqu'à ce moment, le Saint-Siège a semblé peu désireux de multiplier ces centres d'instruction, par peur sans doute de ne pouvoir plus les dominer aussi absolument s'ils devenaient plus nombreux, de les voir se soustraire insensiblement à sa surveillance. Jusqu'ici les rois n'ont pu lui arracher qu'après de longues et laborieuses négociations les autorisations et confirmations nécessaires. Et tout d'un coup il cède au courant. A mesure que les princes d'Espagne deviennent plus forts, à mesure que, dans l'agitation du reste de l'Europe, leur fidélité lui devient plus précieuse, il sent le besoin de se montrer plus libéral et plus conciliant. Non seulement il sanctionne sans difficulté les[p. 101]fondations nouvelles, mais encore il en assure généralement la durée en leur attribuant une part des rentes ecclésiastiques, sans craindre de diminuer ainsi les ressources des évêchés et des paroisses. Les rois complètent ces donations en se dépouillant au profit des jeunes Universités de certains de leurs revenus, particulièrement destercias, c'est-à-dire des deux neuvièmes qu'ils prélèvent sur les dîmes. En même temps, de grands seigneurs, particulièrement de grands seigneurs d'Eglise, archevêques et cardinaux, mettent leur honneur à élever dans leur diocèse ou dans leur ville natale des bâtiments souvent magnifiques, à y ouvrir des Écoles ou des Collèges qu'ils dotent richement, auxquels ils laissent, en mourant, tous leurs biens en héritage. Ailleurs, particulièrement dans les pays d'Aragon, où la vie municipale a gardé toute sa puissance, ce sont les corps communaux qui réclament des Universités, qui les créent, qui les font vivre: c'est ainsi que les «jurés» de Saragosse et ceux de Valence veulent avoir leurs Ecoles, comme les «paheres» de Lérida et les conseillers de Barcelone avaient eu les leurs. Et alors, sur tous les points du royaume, l'on voit, comme en une floraison superbe, s'aligner les[p. 102]colonnades, se dresser les portiques, monter dans les airs les coupoles et les clochers. Les tailleurs de pierres sculptent encore sur les imposantes façades les attributs mythologiques, les emblèmes et les blasons, que déjà les salles de cours s'ouvrent et se remplissent: déjà se construisent autour de l'Université naissante les pensions, les Collèges, les maisons d'étudiants; déjà la ville prend une physionomie particulière, ranimée par l'afflux de toute cette jeunesse, vivifiée par cet élément de prospérité, et le corps nouveau grandit, conscient de sa force, société indépendante au sein de la société civile, formant comme une cité libre avec son organisation spéciale, ses privilèges, ses exemptions, ses immunités.

127 (retour)Il en est de même à Paris, où l'autorité pontificale crée ou supprime à son gré les chaires de l'Université et y interdit même l'enseignement du droit civil.

En 1472, se fonde l'Université de Sigüenza; deux ans après, celle de Saragosse; en 1482, celle d'Ávila; en 1500, celle de Valence128; en 1504, celle de Santiago129; en 1508, celle d'Alcalá; en 1516, celle de Séville; en 1520, celle de Tolède; en 1533, celle de Lucena; en 1534, celle[p. 103]de Sahagún, bientôt transférée à Irache; en 1537, celle de Grenade130; en 1542, celle d'Oñate; en 1547, celle de Gandía131; en 1548, celle d'Osuna132; en 1551, celle d'Osma133; en 1553, celle d'Almagro, et, à peu près à la même époque, celle d'Oropesa134; en 1565, celle de Baeza; en 1568, celle d'Orihuela135; en 1572, celle de Tarragone136.

128 (retour)Favorisée, dès son origine, par le pape Alexandre VI (Rodrigo Borgia), né aux environs de Valence et ancien évêque de cette ville.

129 (retour)Bulle de Jules II (1504).

130 (retour)En 1526, Charles-Quint avait déjà fondé à Grenade leColegio de Santa Cruz de la Feet leImperial de San Miguel.

131 (retour)Fondée par saint François de Borgia, duc de Gandía.

132 (retour)Fondée par D. Juan Téllez Girón, quatrième comte d'Ureña.

133 (retour)Fondée par D. Pedro Álvarez de Acosta, évêque de Osma.

134 (retour)Fondée par D. Francisco Álvarez de Toledo, natif de cette ville et vice-roi du Pérou.

135 (retour)Fondée par D. Fernando de Loaces, archevêque de Valence et patriarche d'Antioche.

136 (retour)Fondée par le cardinal D. Melchor Cervantes de Gaeta, archevêque de Tarragone.

Vingt Universités en cent ans, alors qu'autrefois il en était né quatre en deux siècles! Dans la suite, l'Espagne n'en verra plus que cinq ou six nouvelles137: il semble qu'elle ait fait à ce moment tout son effort.

137 (retour)Vich (1599), Oviedo (1604), Pampelune (1619), Tortosa (1645), Mayorque (1691): nous ne comptons ni Madrid, héritière de l'Université d'Alcalá (1836), ni Cervera, formée en 1714 par la réunion des Universités de Catalogne.

[p. 104]

Et ce qui est encore plus surprenant que le nombre de ces établissements, c'est leur extrême variété. Chacun a son individualité propre et comme sa personnalité. L'on n'en trouverait pas deux qui aient eu la même origine, les mêmes constitutions, qui aient donné le même enseignement, qui aient vécu des mêmes ressources.

Les uns, nous l'avons dit, doivent leur existences et les moyens de la soutenir à des papes, d'autres à des rois, d'autres à de grands seigneurs, d'autres à des évêques, d'autres à des assemblées municipales.

Les uns, comme avaient fait Salamanque et Lérida, empruntent aux Universités italiennes, et particulièrement à Bologne, leur organisation démocratique et semblent s'être inspirés dans leurs statuts desHabitade Frédéric Ieret des diplômes de Frédéric II. D'autres, comme Saragosse et Alcalá, se modèlent sur Paris; d'autres, comme Barcelone, sur Toulouse; d'autres, comme Huesca, sur Montpellier.

Les uns sont indépendants et laïques, quoique souvent entretenus par les rentes de l'Eglise. D'autres sont des sortes de séminaires qui appartiennent à des ordres monastiques, sont installés dans leurs couvents, relèvent directement[p. 105]de leurs supérieurs: telles, par exemple, l'Université de Luchente, fondée dans un couvent de Franciscains, ou celle de Gandía, qui est aux Jésuites, ou celles d'Almagro et d'Orihuela, qui sont aux Dominicains.

Les uns sont de grands centres d'instruction supérieure, où les chaires sont nombreuses, où sont représentées toutes les matières du savoir, où les libres recherches ont leur place à côté de l'enseignement professionnel. Les autres, comme Sigüenza, comme Séville, comme Oñate, comme Osuna, comme Osma, sont des Collèges-Universités, sortes d'institutions hybrides, dont les ressources sont généralement médiocres, l'enseignement limité, dont l'existence est intimement liée à celle d'un Collège qui leur fournit à la fois ses étudiants et ses maîtres.

Parmi les grandes Universités nées dans cette brillante époque des Rois Catholiques et de Charles-Quint, la plus intéressante est Alcalá: elle a exercé sur la culture espagnole une influence certaine et l'histoire de sa naissance est aussi significative que celle de ses progrès.

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