IV

Personne, pour ainsi dire, ne s’y attendait, le père Panainnin pas plus que les autres. Ce matin-là de Décembre, il se leva la tête vide, et pourtant si lourde, qu’elle l’entraîna, qu’il chancela, qu’il serait tombé, s’il ne s’était rattrapé au bois de lit. La mère Panainnin dormait encore. Mais lui, bien qu’il n’allât plus au bois à cause du mauvais temps, du froid et de la neige que l’on attendait d’un moment à l’autre, il ne pouvait, après cinq heures du matin, rester couché. Il alluma le feu, comme d’habitude ; seulement, au lieu d’ouvrir la porte et d’aller dans la cour ou dans la cave où il y a toujours à bricoler, il s’assit près de la cheminée, et se soutint la tête avec les mains. Il y sentait des tourbillons, comme si tout le vent d’hiver y était entré ; il avait froid, comme si ses veines eussent été pleines, au lieu de sang, de grésil, de neige fondue. Il se disait :

— C’est drôle, tout le même ! Jamais, depuis que le monde est monde, je ne me suis senti comme ça ! Qu’est-ce qui va m’arriver ?

Ensuite, il réfléchissait :

— Oh ! ça ne sera rien ! Au petit jour, ça sera passé.

Il grelottait. La maison, comme tous les autres matins d’hiver, était glaciale, mais d’habitude il n’y faisait pas attention. Il eût voulu, pour se réchauffer aujourd’hui, s’asseoir au milieu du feu. Quand la mère Panainnin se réveilla, ce fut pour être toute surprise de le voir là, immobile. Elle lui dit :

— Quoi que t’as donc, que tu restes comme ça au coin du feu ?

Il murmura, d’une voix un peu changée déjà :

— Je me sens tout drôle. Ça ne va pas. C’est comme si j’avais du vent dans la tête. Mais ça passera.

— Si tu te recouchais ?

Il ne répondit même pas : jamais la lumière du jour ne l’avait trouvé au lit. Ce n’est pas aujourd’hui que cela commencera.

— Je vais toujours te faire du tilleul, dit-elle.

Le tilleul est le thé des pauvres. Il y a, dans toutes les petites villes, de ces braves arbres, trapus, solides, noueux comme des paysans, et qui ne demandent pas mieux que de donner pour rien leurs petites fleurs qui sentent bon, et qui peuvent guérir des maladies.

L’infusion le réchauffa, le ranima un peu. Le petit jour vint. On vit, à travers les carreaux, sa figure grise, blafarde. On avait plus froid rien qu’à le regarder, rien qu’à voir, devant soi, les champs couverts de gelée, et les branches des arbres, depuis longtemps dépouillées de leurs feuilles, couvertes de glace. Mais Panainnin ne pouvait déjà plus rester immobile. Il dit :

— Maintenant, ça va tout-à-fait bien. Je vais aller scier du bois chez M. Morin.

Et il partit.

C’était dans une cave humide, sombre, où l’on ne pouvait travailler qu’avec une bougie allumée dans une lanterne. Il scia, de huit heures à midi. Il scia, sans penser à rien, la tête de plus en plus lourde. Machinalement, ses deux bras poussaient et ramenaient la scie parce que, depuis des années, ils en avaient l’habitude. La sciure, de chaque côté du chevalet, s’accumulait en deux tas inégaux. M. Morin était un petit rentier qui avait toujours fait travailler le père Panainnin. Vers dix heures, en pantoufles, il vint le voir.

— Eh bien, vieux, comment ça va-t-il ce matin ?

— Ma foi, Monsieur Morin, comme ci comme ça ! Je me sens tout drôle depuis que je suis levé.

M. Morin n’attacha point d’importance à ce que disait le père Panainnin. Ces vieux-là ne peuvent pas être malades. Ils sont solides comme des rochers, et il faut un fameux coup de mine pour les ébranler, pour les faire sauter. Il répliqua :

— Dame, ce temps-là n’est sain pour personne. Moi, je ne vais pas fort non plus.

M. Morin se portait mieux que vous et moi, mais il ne cessait pas de se plaindre. Chez lui, le moindre malaise était élevé à la dignité de maladie à peu près incurable.

— Ah ? C’est pas possible ? dit le vieux. C’est pas possible que monsieur Morin soit malade ?

En vieux misérable, il s’oubliait lui-même pour ne plus songer qu’à ce richard qui avait autrement d’importance, pensait-il, que lui.

A midi, il grignota deux bouchées de pain et de fromage. Puis, il fallut qu’il se sentît bien mal pour défaire le lit, pour se coucher à cette heure. C’était justement pendant une période où la Bancale travaillait dehors. Il essaya bien de fermer les yeux pour s’endormir, mais, le sommeil ne venant pas, il regardait la maison qui, vue du lit, semblait toute changée. Pour la première fois de sa vie, il était couché bien avant qu’il ne fît nuit.

La mère Panainnin, qui lavait, vint voir, vers une heure, comment ça allait. Elle fut bouleversée quand elle aperçut, avant même que d’entrer, le lit défait. Elle se précipita :

— Mais enfin, quoi qu’t’as donc ?

Il bougonna :

— C’est toujours la même chose que ce matin. J’ai froid aux pieds. Mets-moi quelque chose de lourd dessus.

— Si j’allais chercher le médecin ? dit-elle.

A cela encore, il ne répondit pas. Il se tourna du côté du mur. Aller chercher le médecin, pour payer une visite trois francs ? Il faut toute une journée d’été pour gagner trois francs. Et on irait les donner à un médecin qui n’a que la peine d’entrer chez vous, de vous regarder cinq minutes, et d’écrire sur un bout de papier des mots qu’on ne peut même pas lire ? Puis, c’est le pharmacien qui vous vend très cher des denrées qui ne valent pas une livre de bon pain blanc. Elle ne tenait pas non plus à aller chercher le médecin, mais elle ne retourna point laver. Elle avait peur. Il s’agitait dans le lit.

Vers trois heures, on frappa à la porte : M. Morin entra. C’était une de ses vieilles habitudes de faire, chaque après-midi, « un tour ». Il n’avait pas vu revenir le père Panainnin, et il entrait, histoire de se distraire.

— Eh bien, qu’est-ce qu’il y a donc ? Couché à cette heure ? Je vois que vous avez voulu vous reposer. Mais vous êtes encore plus gaillard que moi !

Le vieux fut bien obligé d’essayer de rire. On vit trembler sur le drap gris sa barbe blanche.

— C’est pas pour dire, allez, monsieur Morin ! Mais je ne me sens pas bien. Non ! Pas bien du tout ! Seulement, ça passera. Et je finirai bien de scier votre bois.

Jamais il ne finit de scier le bois de M. Morin. Une fièvre intense se déclara qui eut raison, en une nuit, de ce pauvre vieux corps usé par soixante années de travail. Le médecin, — qu’il fallut bien se décider à appeler, — n’y fit rien, pas plus que l’Extrême-Onction. Déjà la mort voilait les yeux, agrandissait la bouche qui hoquetait, appuyait son genou sur la poitrine d’où sortait un râle.

Terrifiée, la Bancale se tenait dans un coin. Jamais elle n’avait vu la mort. Jamais elle n’avait pensé qu’un jour elle pût perdre son père. Il faisait partie de la maison. Il n’était pas méchant. Jamais il ne l’avait battue. Seulement, comme il paraissait toujours grave, sévère, jamais elle ne l’avait appelé « papa ». Elle disait toujours, quand elle parlait de lui : mon père. Aujourd’hui, elle sanglotait. Elle avait seize ans. Elle était une jeune fille. Et elle se répétait :

— Mon papa va mourir ! Mon papa va mourir !

On télégraphia à l’ancienne adresse d’Augustine, à l’adresse qu’elle avait laissée deux ans auparavant, lorsqu’elle était venue.

Ce fut l’enterrement d’un vieux misérable, d’un vieux manigant, comme il s’appelait lui-même. Il y avait derrière son cercueil sa femme et seulement une de ses filles, la Bancale. Jusqu’au dernier moment, on avait attendu Augustine. C’était ainsi que quatre de ses filles, parties de la maison, vivaient maintenant à Paris, et ne savaient même pas qu’il était mort. C’était ainsi que l’on montait son corps vers le cimetière, dans un cercueil couvert d’un pauvre drap noir, tandis qu’elles, quelque part, éclataient peut-être de rire, ou regardaient de jeunes hommes.

Il faisait froid. Ce fut sinistre. Et dans la cave de M. Morin, il y avait, sur le chevalet, une bûche à moitié sciée, par terre une très vieille scie presque usée tellement on en avait limé les dents, une cognée, et trois ou quatre coins éparpillés…

La mère Panainnin répétait :

— Jamais j’aurais cru qu’il parte si vite que ça, non, jamais ! J’ai pas même eu le temps de retourner l’oreiller !… C’est pas possible qu’il soit mort ! A chaque instant, je me dis : Je vais le voir !

Et l’on écoutait, aux approches du crépuscule, si, dans la ruelle, de vieux sabots ne résonnaient pas sur le sol glacé.

Des gens venaient exprès, ou entraient en passant.

— Qu’est-ce que vous voulez ! Il faut se faire une raison ! Je sais bien que c’est plus dur quand on ne s’y attendait pas. Ainsi, moi, quand ma femme est morte…

C’étaient presque tous des vieux, de plus vieux encore que le père Panainnin, qui venaient ainsi ressusciter leurs souvenirs à eux, en parlant de leurs morts. C’était comme si toute la maison eût été envahie par les fantômes, par les spectres… Ah ! Ils ne se contentaient plus, comme aux soirs de l’enfance, de coller leurs visages aux vitres ! Ils entraient. Ils étaient ici chez eux, dans la maison d’un mort. La Bancale, épouvantée, fermait les yeux. L’ombre du soir était plus noire que la nuit du tombeau !

La mère Panainnin, hochant la tête, tirait son mouchoir, et s’essuyait les yeux. Du bout des lourdes pincettes, machinalement, elle remuait les tisons. Elle ne parlait pas d’Augustine. Elle ne voulait pas en parler. Mais elle embrassait souvent Marie-Louise.

On disait encore :

— Au moins, il n’a pas souffert longtemps. Qu’est-ce que vous auriez fait, s’il était resté couché des mois et des mois ?

C’est vrai, que les visites du médecin et les médicaments coûtent cher, mais on l’aurait soigné quand même.


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