XII

LA CANNE EST EN DANGER

Rien n'est si dangereux qu'un premier succès. Tout bonheur est un piége que nous tend le destin. D'ailleurs, il résulte toujours de la grande application d'esprit qu'exige la réussite d'une entreprise audacieuse, il résulte toujours une fatigue de la pensée, une détente de toutes les facultés, une courbature de nos sens, une négligence, suite de l'enivrement même du triomphe, qui nous amène à compromettre le succès que la veille nous avons acheté par tant d'efforts. En bataille, en amour, en toute chose, le lendemain est un grand jour;le lendemain!

Et pourtant c'est ce jour-là qu'on dédaigne; et c'est ce jour-là qu'on s'endort. Ô danger! ô folie!... Lendemain, jour terrible, décisif et solennel, l'avenir dépend de toi, tu le fais, il t'appartient. En gloire, qu'est-ce qu'une bataille gagnée, sans le lendemain qui la consacre?—En amour, qu'est-ce qu'un jour de bonheur, sans le lendemain qui le purifie? Le lendemain, c'est la sagesse dans la gloire, c'est la conscience dans l'amour. C'est du lendemain que l'histoire attend ses jugements; c'est du lendemain que le cœur date ses souvenirs.

Et ce proverbe qui dit: «Il n'est pas de fête sans lendemain,» ne veut pas dire qu'il faille s'amuser deux jours de suite; il signifie que c'est le lendemain seulement que nous saurons si nous avons eu raison de nous réjouir de la veille.

Ô sagesse des nations!

Tancrède devait à sa canne un grand succès qui l'étourdit, cela était tout simple.

Lui, quelques jours auparavant, sans ressource, repoussé de toutes les maisons où d'abord on l'avait accueilli avec bienveillance, tourmenté de l'idée de ne pouvoir restituer à sa mère ces pauvres mille écus si chèrement obtenus, lui malheureux, découragé, sans argent, sans amis, se trouvait tout à coup en possession d'une somme fort considérable, et, ce qui était mieux encore, en relation d'affaires avec un des banquiers les plus considérés de Paris.

Son extrême beauté n'était plus un obstacle alors à ses rapports avec M. Nantua; il ne s'agissait plus de faire partie de sa maison et d'être commis dans ses bureaux: mademoiselle Nantua n'avait aucune chance de le voir. Tancrède pouvait donc rencontrer M. Nantua à la Bourse, à l'Opéra, et faire de grandes affaires avec lui, sans aucun danger pour l'imagination romanesque de sa jeune fille.

D'ailleurs, le père prudent avait moins de scrupules depuis que M. Dorimont servait si bien ses intérêts. Tancrède était donc dans une bonne veine, et il éprouvait cette grande joie d'une âme soulagée, cet allégement d'un esprit délivré, ce bonheur apprécié qui est fatal; car le sort est généreux en cela qu'il nous laisse le bonheur tant que nous ne le sentons pas, et puis si quelque imprudent ose dire: Que je suis heureux! alors le destin se révolte, le monde crie au scandale, et quelque bonne catastrophe vient aussitôt rétablir l'équilibre dans le cœur, c'est-à-dire les regrets, la crainte et l'ennui; et le front qui s'élevait s'abaisse, et la voix qui chantait s'éteint, et tout rentre dans l'ordre accoutumé.

Tancrède était fatalement heureux; il venait d'écrire à sa mère le changement de sa position, qu'il avait expliqué par un mensonge; il lui renvoyait aussi, avec une généreuse usure, la somme qu'elle lui avait donnée en partant. Cette longue lettre, écrite avec plaisir, avait renouvelé sa joie. Il ne pouvait tenir en place, il se promenait dans sa chambre, il se parlait, se racontait à lui-même ses projets; enfin, pour employer son agitation, il prit sa canne et son chapeau, et s'en alla faire des visites. Sa canne et son chapeau! remarquez bien cela, ces mots toujours insignifiants sont d'une grande importance dans cette occasion, et Tancrède n'y attacha point assez d'importance. Il prit sa canne et son chapeau, comme un autre aurait pris sa canne et son chapeau. Malheureux le trésor qui tombe aux mains d'un si jeune homme! les trésors ne sont pas faits pour la jeunesse: à vingt ans on ne sait ni être riche ni être aimé.

Tancrède s'en allait donc comme un étourdi, joyeux et léger, très-étonné qu'on ne lui fît pas compliment d'un bonheur dont il n'avait fait part à personne.

Les vives émotions ont un instinct qui nous servirait de thermomètre pour juger les gens qui nous aiment, si nous le consultions plus souvent. Il est des amis que nous allons voir tout de suite quand il nous arrive quelque chose d'heureux; notre bonheur n'est complet que lorsqu'ils le connaissent, nous courons chez eux bien vite pour leur en parler, et s'ils sont sortis nous disons notre bonheur à leur portier pour qu'il les en instruise à leur retour.

Ceux-là sont les vrais amis.—Il en est d'autres auxquels nous pensons avec crainte, nous disant: Comment vont-ils prendre cela? Ce sont les faux amis.—Il en est d'autres auxquels nous ne pensons pas du tout. Ce sont quelquefois les meilleurs, mais c'est que nous ne les aimons pas; et comme ce n'est pas de notre faute, il n'en faut point parler.

Le fait est que l'instinct du cœur le guide vers ceux qui doivent le comprendre, les jours où il a besoin d'être compris, comme la science du plaisir guide le Parisien vers le Théatre-Italien quand il désire entendre de la musique; vers le Vaudeville quand il veut se divertir, ou vers le Rocher de Cancale quand il prétend dîner.

Ainsi, une vague pensée disait à Tancrède que la personne qui se réjouirait le plus de sa joie, après sa mère, était la gentille madame Thélissier; il sentait bien qu'il ne lui était pas indifférent; il lisait déjà dans ses yeux un trouble dont elle était bien loin de deviner la cause.—Malvina ne s'était jamais rendu compte de ses impressions; son âme était encore dans l'âge d'or des sentiments; ceux qu'elle éprouvait n'étaient pas encore nommés. Son cœur avait toujours été si occupé, siaffairé, qu'il n'avait jamais eu le temps d'analyser, de baptiser ses impressions. Sa mère, toujours souffrante, avait accaparé toutes ses pensées jusqu'à l'âge de seize ans qu'on l'avait mariée; puis les enfants étaient venus si vite, si nombreux, qu'elle n'avait pas eu le temps de s'apercevoir qu'elle n'aimait pas du tout son mari. Elle l'aimait, sans doute, parce qu'il était bon et qu'il l'aidait à soigner sa mère, mais elle n'éprouvait point d'amour; et puis l'amour, elle n'y avait jamais songé. Elle ne pensait pas—elle vivait; son cœur était très-sensible, mais son imagination était endormie. Elle aimait ses enfants, parce qu'elle était leur mère; mais elle ne s'était jamais dit: «L'amour maternel est la passion de ma vie.» De même, lorsqu'elle donnait à sa mère des soins si éclairés, si touchants, elle ne se disait point: «La piété filiale occupe tous mes jours.» Elle ne faisait état de rien. Quand sa mère avait ses accès de goutte, elle passait la nuit auprès d'elle; quand sa mère se portait bien, elle passait la nuit au bal, à s'amuser comme une jeune fille. Trop naïve, trop naturelle pour n'être pas coquette, elle cherchait à plaire, mais malgré elle; elle aimait les chapeaux, les robes, les fleurs, les rubans, sans prétendre être une femme à la mode. Elle s'occupait de sa maison sans se croire une bonne ménagère; elle remplissait tous ses devoirs sans savoir que c'était cela qu'on appelait les devoirs; elle avait accepté tous les rôles que lui avait offerts la vie, sans savoir à quel emploi ils appartenaient, avec innocence et bonne foi; mais tout faisait craindre aussi qu'elle n'en acceptât de plus périlleux avec la même innocence et la même bonne foi. C'était enfin ce que les femmes froides et romanesques appellent, avec dédain, une bonne petite femme. Malheureusement ces bonnes petites femmes ont plus d'âme que les grandes femmes langoureuses, et Malvina était d'autant plus sensible, qu'elle n'était point romanesque. Elle ne croyait pas à tous les grands événements qu'on raconte dans les livres; elle pensait qu'ils avaient dû se passer dans les temps fabuleux de l'histoire, n'imaginant pas que, dans la rue Saint-Honoré ou dans la rue de Gaillon, il pût rien arriver d'extraordinaire à une femme qui habitait chez son mari avec ses enfants. D'ailleurs elle lisait fort peu, quelques pages le soir pour s'endormir, comme elle le disait elle-même; et ce qu'on lit dans ce but est rarement fait pour exalter les pensées et troubler l'imagination.

Elle n'était donc gardée par rien, ni par des rêveries folles, ni par des idées fausses, et un amour véritable, un événement singulier, devaient la trouver sans défense. On crie beaucoup contre les imaginations romanesques; je les crois, au contraire, beaucoup moins faciles à entraîner que les autres. L'habitude de vivre dans un monde imaginaire leur inspire des préventions contre tout ce qui se passe dans le monde réel. Les événements de la vie ne leur semblent jamais dignes d'occuper leur âme, ce n'est jamais cela qu'elles attendent, pour éclater. Et j'ai toujours vu ces jeunes filles au front pâle, au regard mélancolique aux phrases nébuleuses et sentimentales—finir par épouser volontairement de vieux maris pour de l'argent—tandis que les femmes raisonnables et rieuses risquaient noblement leur avenir dans un mariage d'inclination. Oui, les chimères romanesques préservent de l'amour. Je connais une femme qui, à l'âge de seize ans, s'était dit qu'elle aimerait un jeune Anglais qu'elle rencontrerait dans une prairie. Voilà quarante ans de cela, et cette femme n'a jamais aimé parce qu'elle n'a jamais rencontré d'Anglais... dans une prairie!... Sans ce rêve, elle aurait peut-être aimé un ou plusieurs Français, rencontrés tout simplement sur les boulevards. Ceci prouve encore que les travers de l'esprit sauvent le cœur.

Tancrède trouva madame Thélissier entourée d'enfants, non-seulement des siens, mais de tous les enfants voisins et cousins. Cette troupe de démons tournait, sautait, galopait dans le salon, pendant que Malvina lui jouait des contredanses, des valses et des galops.

En voyant entrer M. Dorimont, Malvina quitta le piano, à la grande consternation des danseurs. Les uns s'arrêtèrent subitement n'entendant plus la musique, les autres continuèrent de tourner, et trouvant pour obstacle ceux qui étaient au repos, les heurtèrent brusquement, et plusieurs d'entre eux tombèrent sur le tapis.

La petite fille de Malvina fut de ce nombre, elle avait à peine trois ans. C'était une de ces petites boules toutes rondes et toutes roses, que le moindre choc fait rouler. Elle ne se fit aucun mal, mais elle pleura beaucoup. Tancrède, la voyant par terre à ses pieds, se hâta de la relever avant que Malvina ait eu le temps de venir à elle. Il prit la petite fille dans ses bras, la mena vers sa mère, et tout le monde s'occupa de la consoler.

Pendant ce temps, un vilain enfant roux, enfant du voisinage, s'était emparé de la canne que Tancrède avait laissée par terre en relevant la petite fille de madame Thélissier.

Il s'était emparé de la canne merveilleuse!

De cette canne qui...

De cette canne dont.

De cette canne par laquelle... avec laquelle... enfin, de la canne de M. de Balzac. L'affreux enfant se promenait dans la salle à manger, autour de la table ronde, à cheval sur cette canne; et comme il la tenait de la main gauche entre ses jambes, il était invisible, l'affreux enfant! et Tancrède, ne le voyant pas armé de sa canne, n'eut pas l'idée de la lui reprendre. Ô fatalité!

Malvina, heureuse de voir Tancrède consoler si gentiment sa fille, la laissa dans ses bras. C'était la seule coquetterie volontaire dont elle fût capable, elle y fut entraînée par le plaisir qu'elle trouvait à les regarder tous deux; c'était un spectacle qui charmait les yeux, que cette belle tête de jeune homme si près de ce joli visage d'enfant.

Et lui, de son côté, employait ces flatteries détournées, si connues des jeunes gens—voire même des conscrits pour séduire les bonnes d'enfants,—ces compliments qui s'adressent à la petite fille, et que la mère seule peut comprendre.

Tancrède minaudait beaucoup, il faisait l'aimable, c'était fort bien; mais quand on veut séduire, il faut tâcher de n'avoir pas autre chose à faire, et, quel que soit le bien que l'on envie, il ne faut pas négliger le trésor qu'on possède.

Tancrède, après avoir joué longtemps avec l'enfant, alla reprendre son chapeau; mais quel fut son effroi, il ne retrouva plus sa canne.

—C'est Amédée qui l'a prise, dit un autre petit garçon, jaloux de n'avoir pas eu le premier cette idée.

Et chacun se mit à appeler Amédée.

—Amédée, vous avez pris la canne du monsieur?

—Amédée, le monsieur demande sa canne.

—Amédée! Amédée!

—Eh bien, quoi? dit l'enfant invisible, me voilà; pourquoi donc criez-vous comme ça?

—Tiens, il est là... Où donc es-tu caché?

—Je ne me cache pas, je suis là.

On chercha sous la table.

—Allons, monsieur Amédée, dit une tante en fureur, c'est très-mal d'avoir pris une canne qui ne vous appartient pas, c'est très-indiscret; pourquoi avez-vous pris cette canne?

L'enfant, voyant qu'on le grondait d'avoir pris cette canne, la cacha bien vite dans un coin, et, se montrant tout à coup, arriva les mains vides dans le salon.

Tancrède, qui n'avait pas assisté à cette scène, cherchait sa canne sous tous les meubles.

—Eh bien, la canne, dit quelqu'un à l'enfant, qu'en avez-vous fait?

—Moi, je n'ai pas pris de canne.

—Oh! le menteur! dit l'autre petit garçon.

—Comment! vous n'avez pas pris la canne de monsieur?

—Non, madame.

—Que faisiez-vous dans la salle à manger? on vous a cherché, et l'on ne vous a pas trouvé.

—J'étais caché sous la table pour faire peur à Jules, dit-il avec audace—car cet affreux enfant mentait très-bien.

La tante, qui avait été très-maladroite dans sa sévérité, le fut encore plus dans son indulgence.

—En effet, dit-elle, je suis allée moi-même chercher Amédée dans la salle à manger, et je puis dire que je n'ai pas vu la canne de monsieur entre ses mains.

—N'importe, cherchons, s'écria Tancrède dans la plus vive inquiétude.

On se précipita dans la salle à manger, on chercha derrière les buffets, rien;—près du poêle, rien!—Enfin quelqu'un s'écria:

—La voilà, je l'ai trouvée derrière la porte.

Tancrède s'approcha tout joyeux:

—Tenez, lui dit la tante.

Et la tante lui présente une canne.

Ô douleur! ce n'est pas la sienne, ce n'est pas la canne de M. de Balzac.

C'est une grosse canne à parapluie. L'affreux enfant s'approche, il examine la canne, et, niais comme un voleur, il s'écrie:

—Tiens, c'est drôle, c'est pas celle-là avec quoi j'ai joué, je l'avais pourtant mise là; on l'a changée.

—Ah! malheureux! c'était donc toi qui l'avais prise! s'écria Tancrède hors de lui.

Puis, craignant de se trahir:

—On s'est trompé, dit-il; donnez-moi ce parapluie, tâchons seulement de savoir à qui il appartient.

SANS LE SAVOIR

Le cabinet de M. Thélissier avait une porte qui donnait sur la salle à manger; et comme M. Thélissier habitait le centre de Paris, le quartier des affaires, où les maisons sont serrées l'une contre l'autre pour empêcher le jour et l'air d'y pénétrer, la salle à manger de M. Thélissier était parfaitement obscure à midi; elle n'avait qu'une seule fenêtre posée de travers, et donnant sur un beau mur troué çà et là de petites lucarnes, jours de souffrance s'il en fut. Il arriva qu'un gros monsieur, après une longue conférence, sortit de chez M. Thélissier, et s'en vint, dans cette salle à manger ténébreuse, reprendre sa canne à parapluie dans le coin où il l'avait laissée. Comme il n'y voyait point, qu'il agissait à tâtons, il se trompa, et prit la canne de M. de Balzac pour la sienne; et comme il ne pleuvait pas, il fut quelque temps avant de s'apercevoir de sa méprise.

Ce gros monsieur, par une de ces fatalités dont la vie est semée, s'était foulé le poignet droit quelques jours auparavant—vous devinez—et il avait le bras en écharpe. Le bras droit!—devinez-vous?—Il prit donc la canne merveilleuse de la main gauche, et s'en alla tranquillement sans que personne le vît, invisible sans le savoir.

Il se promena quelques moments sur les boulevards avec assez d'agrément. Tant qu'il marcha, tout alla bien; il évitait de lui-même les gens qui venaient à lui, et il cheminait sans obstacle. Mais la curiosité le fit s'arrêter devant les affiches de spectacles, il les parcourut avec attention, le Vaudeville, le Gymnase, la Porte-Saint-Martin; il voulait tout lire pour mieux choisir ses plaisirs de la soirée; il en était au Cirque-Olympique, et lisait cette affiche remarquable:

ascension, contre nature, de la jument nommée blanche.

lorsqu'un jeune homme, très-pressé, rasa le trottoir d'un pas rapide, et vint se briser avec violence contre le roc immobile et curieux qui lui barrait le chemin.

L'homme curieux reçut un coup terrible.—Prenez donc garde, Monsieur, cria-t-il, je ne suis pas un ciron imperceptible, vous pouviez bien me voir.—Le jeune homme n'avait qu'une idée, éviter toute querelle qui le retarderait; et comme il ne regardait rien, tant il était préoccupé, il ne s'aperçut pas qu'il n'avait rien vu.

Le merveilleux fut perdu pour celui-là; il lui passait devant les yeux tant de choses, il comptait si bien sur ses distractions, que rien, dans cette circonstance, ne lui sembla extraordinaire. On est toujours invisible pour les esprits absorbés.

Le gros monsieur se rangea de côté, de manière à ne plus fermer le passage; il reçut plusieurs coups de coude pendant un quart d'heure, il les attribua au peu d'étendue du trottoir, et continua sa route en faisant mille réflexions raisonnables sur cette manie d'imitation qui nous fait établir des trottoirs à Paris dans des rues très-étroites, parce qu'il y en a à Londres dans des rues très-larges.

À la bonne heure! pensa-t-il en rejoignant les boulevards, on peut marcher à l'aise ici. Au même instant, un commissionnaire qui portait sur ses épaules un grand cheval de bois—le roi des joujoux! invention sublime! première émotion de l'enfance—sortit non sans peine du fameux magasin de Tempier. Il hésita un moment avant de s'embarquer sur le boulevard, puis, voyant un espace vide, il s'avança hardiment. On eût dit que ce cheval de bois qu'il soutenait dans les airs était celui du siége de Troie. Le gros monsieur flânait délicieusement sans savoir que derrière lui la machine des Grecs le menaçait. En passant devant l'horloge desBains Chinois, le commissionnaire s'aperçut qu'il était en retard; il doubla le pas.—Alors un choc terrible vint ébranler toutes les pensées du badaud épouvanté.—C'est un grand malheur d'être invisible sans être insensible en même temps; et cela est bien commun dans ce monde. Il arrive souvent à des gens qui ne font nulle attention à nous de dire mille choses qui nous déchirent le cœur.

Le gros monsieur ayant reçu un coup violent dans la tête, se retourne furieux.

—Monsieur! dit-il avec indignation.

Et il se trouve nez à nez avec une grande tête de cheval en bois qui le regarde fixement.—Voyant qu'il ne pouvait y avoir eu dans cette attaque intention de l'offenser, il s'en prit au commissionnaire.

—Maladroit, s'écria-t-il, ne me voyais-tu pas? et comme je le disais tout à l'heure, suis-je donc un ciron imperceptible, que tu n'aies pu m'éviter?

Le commissionnaire, qui ne voyait personne, ne savait à qui ces paroles s'adressaient. Il continua sa route sans même se retourner, car le cheval ne le lui permettait pas.

Le gros monsieur se frotta la tête, ramassa son chapeau et traversa le boulevard.

L'autre côté est plus tranquille, se dit-il.

Et il s'avança vers le Café de Paris.

En effet, peu de personnes se promenaient sur ce boulevard; ce n'était pas encore la saison où il est impraticable. Quelques femmes çà et là allaient regarder les étoffes étalées auxChinoiset auSauvage, étudiaient les bijoux nouveaux chezBoulet. Deux ou trois députés, arrêtés par une rencontre, échangeaient quelques nouvelles. Du reste, ce boulevard était presque désert.

Le gros monsieur s'y pavanait; mais tout à coup sortit de la rue du Helder une petite blanchisseuse tortue et boiteuse, portant un énorme panier pendu à son bras, et traînant, d'un pas indécis, elle et sa charge péniblement. Le monsieur la vit venir à lui.

—C'est pitié, pensa-t-il, que de charger ainsi de ce fardeau cette chétive créature.

Et il se détourna pour lui laisser plus d'espace; mais la petite blanchisseuse, vacillant dans sa marche, fatiguée de son fardeau, le changea de bras, et entraînée par sa pesanteur, s'en alla tomber, par un détour, sur le prudent promeneur, en frôlant avec son panier, de toute la force de sa faiblesse, les jambes du monsieur, qui poussa un cri de surprise et de fureur.

—Prenez donc garde, mademoiselle! ne pouvez-vous m'éviter? En vérité, vous me feriez croire que je suis un ciron imperceptible...

—Ce panier est trop lourd, dit la petite blanchisseuse, sans voir le monsieur.

Et elle continua son chemin.

—Je ne suis pas chanceux aujourd'hui, pensa l'homme invisible. L'un me heurte au milieu du corps; l'autre me fend la tête; celle-ci me prend aux jambes; en vérité, j'ai du malheur. Aussi quand on n'a pas l'usage de ses deux bras, on est tout désorganisé.

Il prit la rue du Helder, qu'il continua jusqu'à la rue des Trois-Frères; arrivé là, il entendit une fenêtre s'ouvrir au-dessus de sa tête—une jeune femme s'avança sur la balustrade tenant à la main un vase de fleurs; c'étaient des fleurs d'automne, des roses du Bengale, des reines-marguerites, des chrysanthémum pourpres et blancs. Ces fleurs n'étaient plus fraîches, on allait les renouveler.

La jeune femme regarda de tous côtés.

—Personne, dit-elle, personne!

Et le monsieur invisible était sous la fenêtre.

—Personne!

Et puis elle jeta les fleurs dans la rue.—Le monsieur reçut toutes les fleurs et l'eau des fleurs—eau verdâtre et fétide, qui ne pardonne pas aux habits, et qui teignit avec une promptitude surprenante le gilet blanc du gros monsieur.

Sa colère!... elle est impossible à décrire.

Sa figure! elle était risible; heureusement, on ne la voyait pas. Des larmes vertes coulaient sur ses joues, des marguerites séparées du bouquet dans leur chute s'étaient arrêtées sur le bord de son chapeau et lui donnaient l'air d'un berger; des chrysanthémum étaient restés sur ses larges épaules, des roses s'étaient fixées par leurs épines sur ses bras, dans ses favoris, derrière le collet de son habit; c'était comme un buisson de fleurs, malheureusement de vieilles fleurs.

Honteux, furieux, il secoua tous ces bouquets, et, ne pouvant se montrer nulle part en cet état, il retourna chez lui,—où personne ne l'attendait!

C'était un dimanche: ce jour-là, il avait coutume d'aller dîner chez un de ses amis; on était joyeux au logis, le maître ne devait pas rentrer de toute la soirée.

La cuisinière, qui était fort jolie, la cuisinière d'un vieux garçon est toujours jolie, devait aller au spectacle; elle était belle et parée, et ne voyant pas revenir le domestique son confrère, qui devait lui donner le bras pour la conduire à laGaîté, elle était montée dansl'appartementpour savoir ce qui retardait son chevalier.

Celui-ci était occupé à choisir le gilet qu'il comptait emprunter tacitement à son maître pour ce jour-là.

Le choix fait, elle l'aidait à le rétrécir: et l'on s'amusait, on plaisantait, on cherchait à remplir l'espace qui existait entre le dos et l'étoffe, vu la différence qui existait entre la taille du maître et celle du valet.

Le Frontin avait pris deux coussins: l'un figurait le dos de monsieur, et l'autre sa poitrine; et puis Frontin singeait son maître, et, ce qui était plus mal, se plaisait à le contrefaire.

—Mets donc l'habit de monsieur, dit la cuisinière; tiens, comme ça... on croirait que c'est lui. Oh! que t'es laid! marche donc! Oh! que c'est bien ça! le nez en l'air! Oh! c'est ça! t'as l'air bête comme lui.

Or, monsieur était là depuis un quart d'heure, immobile, stupéfait et invisible.

Enfin, il retrouva la voix.

—Joseph! s'écria-t-il.

La rieuse cuisinière, ne voyant personne, s'imagina que Joseph, pour compléter la ressemblance, imitait aussi la voix de son maître.

—C'est bien comme cela qu'il t'appelle, dit-elle. Ah! ah! ah!... c'est bien comme lui!

—Rosalie! cria de nouveau le maître, de plus en plus irrité.

Et Rosalie, ne voyant personne et poursuivant son idée, répondait:

—C'est cela... je crois l'entendre.... quoi!

Enfin le maître, hors de lui, jeta par terre la canne qui le rendait invisible, et s'en vint saisir au collet son insolent valet de chambre, avec la seule main qui fût capable d'exprimer sa colère.

—Monsieur! s'écrie la cuisinière anéantie.

—Monsieur! dit le Frontin désarmé.

—Je vous chasse tous deux.

—Mais monsieur...

—Je vous chasse, entendez-vous? silence! Donnez-moi ce qu'il me faut pour m'habiller: demain vous sortirez d'ici tous les deux.

Il s'habilla.

Le valet, voyant la verdure qui recouvrait les vêtements de son maître, ne put s'empêcher de dire:

—Où donc monsieur a-t-il été? qu'est-il arrivé à monsieur?

Le maître ne répondit point, il ne dit que ces mots en partant:

—Vous reporterez ce soir cette canne chez M. Thélissier, et vous demanderez mon parapluie que j'y ai laissé.

—Oui, monsieur.

Et la canne resta aux mains d'un domestique renvoyé!

NOUVEAUX PÉRILS

Aussi courut-elle plus d'un danger.

Rosalie, trop affligée pour aller au spectacle, rendit à Joseph sa liberté.

Joseph se prépara tristement à reporter la canne chez M. Thélissier.

Mais, chemin faisant, il rencontre un ami.

On cause; Joseph confesse que son maître l'a renvoyé; l'ami s'étonne, il connaît une place vacante, on lui a demandé quelqu'un; il propose d'entrer chez un marchand de vin pour causer de l'affaire plus à l'aise. Joseph accepte, on boit beaucoup.

D'autres personnes viennent chez le même marchand de vin.

Un plaisant désire la place de ces messieurs; la plaisanterie est mal prise. Joseph est querelleur; il menace, il fait valoir la canne. On méprise la canne; la canne s'indigne, elle agit.

Injures, coups de pied, coups de poings, coups de canne; les combattants se poursuivent dans la rue. La querelle s'échauffe à tel point qu'on sent le besoin d'un commissaire de police. On court chercher le commissaire.

Pendant ce temps, les deux champions se disputent la canne, l'un pour la garder, l'autre pour la reprendre, elle donne trop d'avantage à son ennemi.

Bref, dans la lutte, tous deux la tiennent de la main gauche.

Le commissaire arrive.

—Où sont-ils?

Plus de combattants.

—Vous m'aviez dit que deux hommes se battaient! je ne les vois pas, dit M. le commissaire.

—Ah! je les entends, reprend la servante; ils sont sans doute dans l'autre rue.

Ô mystère! on entend des injures épouvantables, on ne voit personne; personne que des témoins hébétés qui regardent sans rien comprendre.

Enfin les deux ennemis, épuisés de fureur, lâchent la canne tous deux en même temps—- et viennent tomber aux pieds de M. le commissaire, que leur chute fait reculer d'un pas. La canne est tombée avec eux.

M. le commissaire d'un air très-majestueux la ramasse. Comme il a besoin de toute son éloquence et qu'il parle plus facilement de la main droite, il prend la canne de la main gauche.

Plus de commissaire!

Éclipse totale d'un commissaire de police!

—Ah! dit le marchand de vin aux deux querelleurs, M. le commissaire est là qui va vous mettre à la raison.

—Eh bien, où est-il donc, M. le commissaire? il était là il n'y a qu'un instant.

—Je l'entends qui parle, dit quelqu'un.

En effet, M. le commissaire, quoique invisible, n'en était pas moins conciliant; son discours pacifiant allait toujours son petit train. Son attitude était très-noble, son air très-calme, malheureusement ce beau maintien était perdu.

Enfin Joseph, revenu à lui-même, demande sa canne; il crie qu'on lui a volé sa canne, et M. le commissaire, pour la lui rendre avec plus de dignité, la fait passer dans sa main droite.

M. le commissaire reparaît.

Comme il y avait de chaque côté du cabaret deux portes qui donnaient sur deux rues différentes, ces disparitions merveilleuses furent expliquées, et, la querelle terminée, on ne s'en inquiéta plus. M. le commissaire fit une allocution pleine de sagesse aux deux ennemis, qui s'humilièrent.

Joseph se hâta de reporter la canne chez madame Thélissier, qui s'empressa elle-même de la renvoyer à M. Dorimont, sans se douter, la pauvre femme, des tourments qu'elle lui préparait.

Que ceux qui ont retrouvé un amour qu'ils croyaient perdu, qui ont sauvé un ami en danger, qui ont obtenu la grâce d'un condamné, qui ont vu guérir un malade, qui ont refait leur fortune, se figurent ce qu'éprouva Tancrède en retrouvant son trésor égaré. Pour nous, nous reconnaissons l'impossibilité de le décrire.

SÉDUCTIONS

Une fois rentré en possession de son trésor, Tancrède ne songea plus qu'à ses amours, et la canne lui fut très-utile pour continuer ses assiduités.

Tancrède allait presque tous les jours chez madame Thélissier; mais il se rendait chez elle si adroitement, qu'il ne pouvait la compromettre.

Sitôt qu'il arrivait dans la rue de Gaillon, il passait la canne dans sa main gauche et devenait invisible. Il entrait ainsi dans la maison à l'insu du portier; il montait l'escalier, il sonnait, on faisait attendre un instant, puis le domestique venait ensuite ouvrir la porte: ne voyant personne, il s'avançait vers l'escalier pour savoir qui avait sonné, et s'écriait:

—On est parti!

Pendant ce temps, M. Dorimont entrait chez Malvina.

—J'ai trouvé la porte ouverte, disait-il.

—Ce sont mes enfants qui l'ont laissée ouverte sans doute; Pauline ne sait pas encore la fermer.

Et le merveilleux s'expliquait toujours.

Tancrède restait avec Malvina tant qu'elle était seule; s'il entendait venir quelqu'un, il se levait et s'en allait bien vite, en repassant la canne dans sa main gauche.

—De sorte que jamais on ne le voyait chez madame Thélissier, ou du moins rarement, et pourtant il y venait tous les jours.

Malvina ne se doutait de rien, et comme elle évitait de prononcer le nom de M. Dorimont, parce que ce nom la faisait rougir, elle ne s'apercevait pas qu'on ne parlait jamais de lui; elle croyait que ce silence venait d'elle, et elle ne songeait pas à s'en étonner.

Tancrède était heureux; il était aimé, on ne le lui cachait pas; mais il y avait encore loin de l'aveu chaste qu'il avait obtenu, au bonheur cruel qu'il ambitionnait.

—Cette petite femme-là qui paraît si naïve, pensait-il, sera très-difficile à entraîner.

Il avait raison. De nos jours, il n'y a plus que la candeur qui soit farouche.

Cette situation est insupportable, se dit-il un jour; je ne puis pas vivre plus longtemps dans cette incertitude, et d'ailleurs ma canne! il faut bien l'employer.

Il réfléchit beaucoup, et il alla voir une seconde foisRobert le Diablepour s'inspirer.

Madame Damoreau était encore à l'Opéra, à cette époque; elle chanta d'une manière si admirable l'air du quatrième acte:Grâce! grâce pour toi-même! et grâce pour moi!... et elle était si jolie à genoux, que Tancrède fut électrisé.

Il ne comprit rien à la générosité de Robert; la musique est si belle, qu'elle produit précisément l'effet contraire à celui qu'elle doit produire dans l'ouvrage. C'est là le mérite. Tancrède sortit de l'Opéra passionnément impitoyable, et il se dirigea vers la demeure de Malvina, armé de sa canne diabolique.

Et la pauvre Malvina, à ce pouvoir magique, à ce prestige, n'avait rien à opposer, ni talisman, ni chaperon, pas même ce redoutable défenseur des jeunes femmes, cette égide qui les préserve souvent dans de bien grands périls: la présence de ses enfants; car le protecteur naturel des femmes est moins un vieux père, un grand frère, qu'un tout petit enfant.—et Malvina, par un hasard fatal, n'avait près d'elle ni ses fils ni sa fille ce soir-là, depuis deux jours elle les avait confiés à leur grand'mère, par crainte de la rougeole qui était dans sa maison. C'était un soin prudent; mais, hélas! cela porte toujours malheur à une jeune mère, de quitter ses enfants.

Il était minuit!

GRÂCE! GRÂCE POUR TOI-MÊME!... ET GRÂCE POUR MOI!

—Quoi, Monsieur, vous ici?... à cette heure?... Mais c'est affreux!...

—Malvina!

—C'est infâme!

—Est-ce à moi que vous devez parler ainsi, Malvina? Je croyais que vous m'aimiez?...

—Oui, je croyais... mais... mais comment êtes-vous ici? Qui vous a fait entrer?... Si Joséphine était capable...

—Ne l'accusez pas; ce n'est pas elle.

—Je la chasserai!

—De grâce, calmez-vous; personne ne m'a vu venir.

—Une heure du matin!... Venir chez une femme qui ne vous a jamais donné le droit d'agir ainsi! chez une femme qui vous aimait... qui aurait sacrifié sa vie pour vous, qui avait confiance en vous. Ah! c'est horrible!

—Rassurez-vous, madame; je vous aime, vous êtes libre auprès de moi. Je ne voulais que votre amour; mon seul tort est d'y avoir cru.

—Qui vous a fait entrer ici? Expliquez-moi ce mystère. François vous est-il vendu?

—Je n'ai séduit aucun de vos domestiques, madame, et si ma présence vous irrite à ce point, je puis m'éloigner sans qu'aux yeux de personne vous soyez compromise.

—Je ne vous comprends pas, c'est à devenir folle! Dites, par où êtes-vous venu?

—Par la fenêtre, répondit Tancrède audacieusement.

—Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle, il pouvait se tuer...

Et Tancrède improvisa ce mensonge:

—J'étais chez un jeune peintre de mes amis, qui demeure près de vous. Les fenêtres de son atelier donnent sur votre cour. Je l'ai quitté ce soir, à l'heure ordinaire; mais au lieu de sortir par la porte, je suis monté sur la terrasse, de là sur les toits... et j'ai pu pénétrer dans cette maison par la fenêtre du grenier qu'on a laissée ouverte.

Ce récit était absurde, et par cela même il fit bon effet. L'extravagant est le probable, en amour.

Malvina fut si épouvantée du danger que Tancrède avait couru pour elle, qu'elle lui pardonna sa témérité.

—Mon Dieu, dit-elle, quelle folie! cette maison est si haute!...

Tancrède, voyant le cœur de la femme reparaître, éprouva quelque honte d'avoir par un mensonge usurpé cette pitié; il perdit de son audace.

—Puisque mon imprudence vous offense, dit-il, je vais vous quitter; mais avant de me renvoyer si cruellement... Malvina, pardonnez-moi.

—Vous ne pouvez partir; redescendre de cette terrasse serait plus difficile que d'y monter. Il faut attendre.

—Attendre qu'il fasse jour, pour qu'on me voie?

—Non, il faut vous cacher.

—Où me cacher?...

Elle réfléchit un moment, puis elle reprit:

—Dans la lingerie... oui, personne n'y viendra. Vous y resterez jusqu'au matin, et puis quand tout le monde sera levé dans la maison, à l'heure enfin où vous pourriez vous montrer convenablement, vous partirez...

—Non, j'aime mieux vous quitter; je me repens déjà d'être venu, dit-il avec tristesse.

—Que vous êtes méchant!

Il voulut s'éloigner.

Elle frémit.

—Attendez un moment encore, dit-elle, peut-être y a-t-il un autre moyen...

—Si c'est pour m'épargner un danger que vous me retenez, madame, rassurez-vous, je n'ai rien à craindre.

—Vous ne pouvez repartir par cette terrasse, je ne le veux pas.

—Ah! c'est juste, reprit-il avec amertume, si l'on trouvait un homme tombé d'une fenêtre de votre maison, cela pourrait vous compromettre.

Elle fut si blessée de cette idée, qu'elle n'y répondit point.

Elle était agitée, elle tremblait; enfin, elle prit un parti.

—Restez, monsieur, dit-elle froidement.

Puis elle s'approcha de la cheminée, ranima le feu, alluma d'autres bougies, ferma les rideaux de son lit, et, s'étant enveloppée d'un grand châle, vint s'asseoir dans un fauteuil, en faisant signe à son hôte importun de prendre une chaise en face d'elle.

Tancrède s'établit alors comme une visite, elle comme une voyageuse résignée à passer la nuit dans le salon d'une auberge dont toutes les chambres sont occupées.

Tancrède la regardait en silence; tant de calme et de fermeté le révoltait.

—Elle ne m'aimait point, pensait-il, je m'étais trompé.

Cette pensée le faisait souffrir; il voulut s'en venger. Il affecta une grande indifférence, et joua le rôle d'un homme subitement guéri de son amour; il sentait sa situation ridicule. Malvina avait sur lui trop d'avantages par sa froideur et sa dignité; il voulut la déconcerter en détruisant ce prestige, en ôtant à cette scène toute la solennité que le maintien grave de madame Thélissier lui donnait.

Alors il prit la parole, comme s'il causait dans un salon, et dit d'un air parfaitement sérieux:

—Vous savez, madame, que M. Guizot a offert sa démission?

Malvina, qui ne s'attendait nullement à M. Guizot, à cette heure, ne put s'empêcher de sourire.

—Il est un peu tard pour parler politique, dit-elle.

—Oh! je n'y tiens pas...

Il se tut encore quelques instants; puis il reprit avec le même aplomb:

—Scribe se met, dit-on, sur les rangs, pour être de l'Académie; on croit qu'il sera nommé.

Elle sourit encore malgré elle.

—Quelle manie de conversation avez-vous donc? dit-elle.

—Quoi! vous voulez que je reste sans mot dire, sans dormir, sans aimer, depuis deux heures du matin jusqu'à deux heures de la journée? car il ne sera pas convenable que je m'en aille avant l'heure où j'aurais pu venir.

—Et bien! causez, dites ce qu'il vous plaira.

Il resta quelques moments à chercher, après quoi il continua:

—Vous avez là de jolis flambeaux, madame, mais je remarque sur ces étagères plusieurs choses du même genre, ces vases, ces flacons; vous aimez donc beaucoup les Chinois, madame?

Ce mot de Chinois est en possession de faire rire depuis des siècles, on ne sait pourquoi; mais prononcé d'une manière si pédante, à cette heure et dans la situation romanesque où se trouvait Malvina, ce mot était irrésistible, elle ne put l'entendre sans rire. Tancrède, la voyant moins sévère, ajouta:

—Vous n'avez jamais réfléchi, madame, à cette préférence qui vous entraîne, à votre insu, vers le Chinois?

—Non, monsieur, répondit-elle, il fallait qu'un homme vînt à cette heure, chez moi, malgré moi...

Elle ne put achever, et se mit à rire franchement.

—Ah! vous vous moquez de moi, dit-il avec grâce, et vous avez raison.

Mais en disant cela, il se rapprocha d'elle et voulut lui prendre la main; elle la retira vivement.

—Non, laissez-moi, dit-elle, je vous en veux; je ris, parce que cette situation est ridicule, et que vous me dites des folies; mais sérieusement votre conduite me fâche, et je regrette la confiance que j'avais en vous.

Pauvre femme! ces paroles étaient une grande faute, car elles ramenaient la conversation et toutes les pensées vers l'amour. Quand on est fâché contre un homme qu'on aime, c'est une très-grande faiblesse que de lui parler de ses torts; c'est risquer qu'il se justifie; et c'était une grande imprudence pour une si jeune femme que de s'exposer à écouter les excuses d'un si beau jeune homme, à deux heures et demie du matin. Un pardon accordé à cette heure est bien vite un crime pour tous deux.

Hélas! il se justifia—par la seule excuse qui explique de semblables imprudences, par trop d'amour; et c'est une bien bonne excuse près d'une femme! Il demanda pardon si humblement, qu'on n'osa plus lui en vouloir. Il était si malheureux d'avoir déplu, qu'il fallut bien le consoler.

Que vous dirai-je? à peine quelques minutes s'écoulèrent—et un changement notable s'était opéré dans le dialogue de ces gens naguère si irrités l'un contre l'autre. La conversation était devenue plus en harmonie avec l'heure, le lieu et la situation des personnages; on n'avait plus besoin, pour la soutenir, de parler ministère, académie, et il ne fut plus question une seule fois de l'élection de M. Scribe et de la démission de M. Guizot.

JOIE INCONNUE

Il est pour les femmes un moment de délire, que l'être le plus aimé ignore, et qui serait le plus beau secret de sa vie, s'il pouvait le deviner.

C'est l'heure de solitude qui suit une présence adorée; c'est l'instant où, rendue à elle-même par la suspension d'une félicité trop grande, l'âme s'épanouit et savoure avec enchantement une joie naguère trop puissante, presque pénible par son excès; c'est l'instant où la pensée timide s'élance, s'abandonne, se livre, où la passion s'exprime, où l'extase retrouve la voix.

Alors la vie s'illumine, notre cœur s'enflamme de mille clartés, comme un temple pour un triomphe, il se pare de toutes ses gloires, il brille comme pour une fête: c'est un triomphe que d'être aimé, et dans les transports de sa reconnaissance, il élève vers l'objet de son culte unTe Deumd'actions de grâces, un hymne de bonheur et d'amour.

Rester seule avec cette enivrante pensée: Il m'aime!... Ce moment est peut-être le plus doux moment pour une femme, chez qui la passion la plus vive est toujours voilée d'un nuage de timidité. C'est alors qu'elle aime, alors qu'elle ose aimer! Elle est seule, sans témoin, car celui qu'on chérit le plus est encore un témoin.

En sa présence, l'âme est longtemps gênée; son aspect nous jette dans un si grand trouble, sa voix nous fait tressaillir, son regard nous éblouit, sa pensée nous absorbe; une émotion si violente est presque un tourment. Nous sommes alors la proie de notre bonheur, nous ne songeons pas à le savourer.

Mais sitôt qu'un adieu passager nous délivre, notre âme magnétisée respire, elle s'exhale, elle retrouve sa volonté, elle se comprend, elle sait qu'elle aime; elle ne subit plus son amour, elle l'accepte, pour ainsi dire. Alors elle ose rappeler le maître qui vient de la quitter, elle ose l'évoquer, elle le ramène par la pensée, elle le retient, elle lui parle, elle lui confie toute sa folie, elle lui raconte son bonheur; comme il n'est plus là que par un rêve, elle n'a plus peur de lui, elle peut être franche, elle lui dit tout. Seule, elle a plus d'amour qu'en sa présence; seule, elle est plus à lui que sur son cœur.

Et Malvina se croyait seule.

Quand il avait fallu se quitter, tremblante et d'un pas discret, elle avait conduit Tancrède dans une espèce d'antichambre où il devait passer le reste de la nuit.

Tancrède y était resté quelques instants. Mais—il y a toujours des hasards comiques dans les plus romanesques aventures.—Il arriva qu'un chien, un malheureux chien, qui habitait une chambre voisine, sentit notre héros et s'alarma; il se prit à aboyer sous prétexte qu'il était de bonne garde; il aboya si fort, si obstinément, si fidèlement, que Tancrède comprit qu'il ne pouvait séjourner plus longtemps dans cet endroit, sans attirer l'attention de toute la maison; car le don d'invisibilité ne protége pas contre la divination nasale du chien.

Tancrède revint sur ses pas. Madame Thélissier n'avait pas encore refermé les portes de l'appartement; la bougie qu'elle portait s'était éteinte, et cela l'avait retardée. Tancrède voulut d'abord lui parler, lui expliquer son danger, mais il changea d'idée. Pourquoi l'inquiéter? pensa-t-il; et il rentra invisible dans la chambre de Malvina.

Et Malvina se croyait seule et il était là!

Comme elle était émue!—à peine pouvait-elle se soutenir.

Elle s'appuya sur une table, puis elle passa sa main sur son front pour recueillir ses idées; elle croyait rêver;—mais quand elle eut jeté les yeux autour d'elle, qu'elle eut regardé la place où il était, encore parée de sa présence, elle comprit la vérité, elle comprit qu'elle aimait, qu'elle venait de donner sa via par amour.

Alors elle pensa à lui, rien qu'à lui—elle ne pense pas à ses enfants qu'elle adore, à son mari qu'elle respecte et qu'elle a trahi, à sa mère qui fut toujours irréprochable et qui la maudirait... elle ne sait plus rien de sa vie passée; elle a oublié sa naissance, son nom, sa jeunesse—son existence ne date que d'une heure; elle ne pourrait pas dire qui elle est, elle a tout oublié, vous dis-je, et c'est son excuse.

Elle aime!... ce mot puissant remplit tout son cœur. Demain, elle se ressouviendra, demain elle retrouvera des remords et des larmes; ce soir elle est aimée, et toute sa pensée est amour!

Hélas! rien ne l'avait préparée à l'amour; il l'a frappée comme la foudre, sans qu'elle pût songer à l'éviter. Une si violente passion dans un cœur si jeune est terrible; Malvina est trop faible pour avoir l'idée de combattre, trop franche pour n'être pas heureuse; mais cette joie est mortelle, elle l'enivre, elle l'égare; pauvre femme! dans sa joie elle fait pitié.

Oui, mais à lui elle doit plaire; pour lui elle est séduisante, ainsi!

Quel délire! quelle fièvre! elle parle, il l'écoute.

—Que je l'aime! dit-elle d'une voix étouffée, qu'il est charmant! qu'il est beau! oh! mon Dieu! comme je l'aime!

Elle est folle... mais il la trouve sublime dans sa démence, lui!—Il la contemple, il l'adore.

Tout à coup il la voit sourire; puis, gracieuse comme une enfant, rassembler dans ses mains ses longs et noirs cheveux; elle les regarde, elle se rappelle comme il les a baisés; et folle, elle les baise et les admire. Elle admire ses bras, ses belles et blanches mains; elle se souvient de ce qu'il a dit en les caressant; elle se répète ces paroles si tendres, ces voluptueuses flatteries qui l'enivraient; elle se réjouit d'être belle, elle s'enorgueillit d'elle-même, elle s'aime comme un souvenir.

Une pensée la fait rougir, une autre l'attendrit, elle pleure; puis la joie plus vive revient. Elle l'appelle, lui qu'elle aime, elle dit son nom avec ivresse, elle lui révèle toute sa passion; et pâle, tremblante, vaincue par une émotion si nouvelle, elle tombe à genoux, épuisée, fondant en larmes et souriant d'amour.

Et lui est là... immobile... enivré; il est là qui la regarde aimer!

Longtemps il a respecté son délire, pour mieux surprendre tant d'amour: mais bientôt cet amour l'entraîne; Malvina est si belle à genoux!—Son courage l'abandonne; il va s'élancer auprès d'elle, la soutenir dans ses bras, la serrer sur son cœur...—Adieu ses serments! adieu le mystère de la canne merveilleuse!—Monsieur de Balzac, vous serez trahi; Malvina va savoir par quel prodige Tancrède l'a suivie, votre secret sera dévoilé... Monsieur de Balzac, tremblez donc!...—mais non, vous êtes l'auteur de laPhysiologie du Mariage, et vous conserverez tous vos droits.

Comme Tancrède, emporté par sa tendresse, allait révéler sa présence, des pas traînants se firent entendre dans le corridor.

Malvina se lève... elle écoute; la clef tourne dans la serrure; la porte de sa chambre s'ouvre... M. Thélissier, vêtu d'une robe de chambre à ramages, coiffé d'un bonnet de soie noire et tenant une veilleuse à la main, entre dans l'appartement de sa femme.

Tancrède, quoique invisible, recule épouvanté.—Malvina frémit: mais ce n'est pas le remords qui l'agite; le remords, c'est déjà la raison, c'est de la force; un remords, c'est déjà une distraction dans l'amour, et l'amour dans son cœur est encore tout-puissant; l'heure des remords n'est pas encore venue; l'aspect de son époux ne lui en donne même pas. Ce n'est point de la honte qu'elle éprouve à sa vue, c'est de la haine. Elle n'a pas peur de sa colère, elle a horreur de sa tendresse, elle ne songe qu'à l'éviter. Elle s'indigne, toute son âme se révolte contre lui; elle ne lui appartient plus, elle est libre, elle s'est affranchie par la trahison.—Ô misère! ses devoirs ont changé de maître; sa fidélité est à celui qu'elle aime; l'homme qu'elle n'aime pas est son ennemi.

M. Thélissier était loin de deviner ce qui se passait dans l'âme de sa femme; il la croyait incapable d'éprouver la moindre passion. Il avait épousé Malvina si jeune qu'il la traitait toujours comme une enfant. Les gens qui nous ont vus naître ne nous connaissent jamais; ils ne veulent pas comprendre que l'on grandisse, ils nous regardent toujours avec leurs préventions; et, dans leur étonnement stupide, ils appellent «étrange changement de caractère» les développements naturels que l'âge amène dans nos idées, dans nos défauts et dans nos sentiments.—On ne peut pas imaginer qu'une femme qu'on a vue jouer à la poupée à l'âge de six ans, puisse mourir d'un chagrin d'amour à vingt-cinq ans, et pourtant cela s'est vu.

M. Thélissier, d'ailleurs ne comprenait rien aux délicatesses, disons mieux, aux corruptions du cœur; c'était ce qu'on appelle un bon mari, facile à vivre, généreux; mais professant sur les femmes les idées les moins romanesques, regardant uneépouseenfin comme une servante légitime, faite pour élever les enfants et tenir le ménage, mais indigne d'occuper sérieusement les pensées d'un galant homme; ce qui ne l'empêchait pas toutefois de trouver Malvina fort jolie.

—Te voilà levée aussi, Mina? dit-il en voyant sa femme près de la cheminée; ce maudit chien t'a réveillée comme moi?

—Je suis malade, reprit-elle d'une voix tremblante.

—Malade, mon enfant! qu'as tu donc? veux-tu que j'aille chercher Villermay?

—J'ai une fièvre horrible, laissez-moi.

—Tu fais la méchante, ce soir.

En disant ces mots, M. Thélissier posait sa veilleuse sur une table et se préparait à aller fermer la porte qu'il avait laissée ouverte.

—Ne fermez pas cette porte, dit-elle, j'ai besoin d'air, j'étouffe.

Tancrède était au supplice, il voulut s'en aller; mais une curiosité cruelle le retint.

—Je suis très-souffrante, dit Malvina avec impatience, voyant que son mari s'établissait dans sa chambre avec l'intention d'y rester.

—J'ai besoin de me soigner, allez, laissez-moi?

—Personne ne te soignera mieux que moi, Minette; mais tu n'as pas l'air malade du tout, tu es rose, et si...

—J'ai la tête en feu, je souffre horriblement.

—Il faut te recoucher; relève tes cheveux et remets-loi au lit.

—Je ne veux pas, vous dis-je; je me levais quand vous êtes venu.

—Mais, qu'as-tu donc? je ne te reconnais plus: tu me dis «vous,» comme à un monsieur! allons, ne fais pas la capricieuse, viens m'embrasser.

Malvina tressaillit; un froid mortel courut dans ses veines.

—Tu me boudes, reprit M. Thélissier, eh bien, je ne suis pas fier, j'irai moi-même.

M. Thélissier, à ces mots, s'avança vers sa femme; elle voulut s'éloigner, il la retint.

—Voyons, dit-il en passant sa main sur le front de Malvina, voyons si cette petite tête est bien brûlante?

Et puis il lui donna, sur le front, un affreux baiser...

Ce baiser retentit au cœur de Tancrède comme un coup de fusil; il s'élança vers la porte et s'enfuit.

ô désenchantement!

Ce baiser avait réveillé Malvina de sa stupeur; un si grand danger la rendit perfide, elle se radoucit tout à coup, et d'un ton presque gracieux: Je t'en prie, dit-elle, laisse-moi, va, je t'appellerai si je suis plus souffrante; mais va, si je peux dormir, demain je serai mieux.

Le bon M. Thélissier céda aux instances de sa femme; il avait un peu froid, et il ne fut pas fâché d'aller se recoucher.

Malvina, seule, pleura tout le reste de la nuit, la pauvre femme! elle pleure encore... car l'ingrat Tancrède n'est jamais revenu.

Le coup qu'il avait reçu était si fort, qu'il avait tué son amour. Malvina lui apparaissait toujours dans les bras de son mari; il ne pouvait se délivrer de cette image; de tous ses souvenirs, celui-là seul était resté. Quelquefois il se disait:

—D'où vient donc ce dégoût?... Je le savais bien, pourtant... oui, mais je ne l'avais pas vu. Ô maudite canne! s'écriait-il dans sa fureur, est-ce là le bonheur que je devais attendre de toi? c'était bien la peine de me faire invisible pour... Malheureux! je l'aimais tant! je l'aimerais encore sans ce don fatal. Quelle leçon!

Pourquoi s'étonnait-il? c'est la vie.—Entrevoir ce qui charmait notre âme et nos yeux sous un jour défavorable, n'est-ce pas ce qu'on appelle

connaître?

Découvrir qu'on avait tort d'aimer, de croire et d'espérer, n'est-ce pas ce qu'on appelle

savoir?

Et il y a des gens qui se donnent beaucoup de peine pour en arriver là! Si l'on faisait une nouvelle mythologie, nous exigerions que l'Amour fût, non pas fils de la beauté, mais de l'ignorance... Et que dis-je? c'est la morale des malheurs de Psyché, tant punie pour avoir voulu savoir qui elle aimait.

Tancrède prit dès ce jour une résolution terrible.

—Je n'aimerai plus que des veuves ou des jeunes filles, se dit-il, c'est lafemme librequ'il me faut.

Et comme un apôtre de M. de Saint-Simon, il se mit à la recherche de lafemme libre.

UNE SOIRÉE POÉTIQUE

Un soir qu'il ne pleuvait pas, Tancrède errait dans les rues de Paris, ne sachant à quel théâtre se vouer.

Au Vaudeville, on donnait:

la croix d'or.

Aux Variétés, on jouait:

la croix d'or.

Au théâtre du Palais-Royal, on représentait:

la croix d'or.

Toujoursla croix d'or! Laquelle choisir? L'embarras était grand.

Si chacun de ces théâtres avait donné une pièce différente, Tancrède aurait pu se décider; mais le même sujet partout! il aurait fallu être un vieux coureur de spectacles pour savoir au juste celui qu'on devait préférer.

Tancrède cheminant sur le boulevard, aperçut, au coin de la rue Taitbout, une espèce de file de voitures.

Est-ce qu'il y a un théâtre par là? se dit-il, et machinalement il dirigea ses pas du côté que suivait la file.

Les voitures avaient toutes des armes peintes sur leurs panneaux; les chevaux étaient mélancoliques, les cochers misérables; mais, en revanche, les valets de pied étaient bien tenus et sentaient la bonne maison.

De temps en temps des femmes vieilles ou jeunes montraient un turban, un bonnet, et c'était plaisir que de voir leur mauvaise humeur.

Tout à coup la glace d'une des voitures s'abaisse, un jeune homme passe sa tête blonde:

—Qu'est-ce donc? dit-il, pourquoi n'avançons-nous pas?

—Monsieur, c'est la file.

—Comment, nous sommes à la file? ah! c'est charmant, s'écria-t-il; madame de D*** qui m'écrit: «Venez, nous serons entre nous; je n'ai invité personne, c'est une petite soirée sans façon.» Et puis, voilà qu'elle a rassemblé tout Paris!

—Elle ne pouvait faire autrement, dit une autre voix qui sortait du fond de la même voiture: tout le monde voulait entendre les vers de Lamartine, et madame de D*** se serait brouillée avec tous ses amis.

—Ah! pensa Tancrède, il paraît que ces messieurs vont à une soirée littéraire. Eh! mais, moi aussi, je serais curieux d'entendre des vers de Lamartine. Pourquoi ne me donnerais-je pas aussi ce plaisir-là? La canne me doit une réparation—et Tancrède fit passer la canne dans sa main gauche.

La voiture des deux jeunes gens s'arrêta devant la porte d'un joli petit hôtel de la rue Saint-Georges, et les deux superbes dandys entrèrent dans l'antichambre, sans se douter qu'ils étaient trois.

Ils quittèrent leurs manteaux; Tancrède, étourdiment, allait faire comme eux; mais heureusement il se rappela que ce soin était inutile; il garda sa grosse redingote de voyage, et remit sur sa tête son chapeau, que, par une routine de politesse, il avait ôté en entrant.

Les deux battants de la porte du salon s'ouvrirent, et Tancrède passa bien vite le premier pendant qu'on annonçait les nouveaux venus, occupés à rétablir un aimable désordre dans les boucles de leurs cheveux.

Tancrède commençait à s'accoutumer à être invisible: cependant ce jour-là, pour lui-même, il se sentait gêné de se trouver ainsi mal vêtu, avec des bottes crottées, une redingote du matin, dans un salon fleuri, doré, parfumé et paré des femmes les plus élégantes de Paris. Une grande crainte s'empara de lui:

—Si par mégarde, pensa-t-il, j'allais prendre ma canne de la main droite, si l'on allait me voir, que deviendrais-je?

Il en frémit; il éprouva tant de honte qu'il se hâta de passer dans un autre salon, moins riche, moins éclairé que le précédent, et qui était plus en harmonie avec son costume et ses pensées. Tancrède était timide et embarrassé de lui, comme si on l'avait pu voir.

Il ne fut pas encore à son aise dans ce second salon; il y avait trop de monde, il se réfugia dans un troisième beaucoup plus petit, où il n'y avait personne, et alla s'établir devant une table couverte de livres, de journaux, d'albums, pour se donner une contenance.—Comment trouvez-vous cela? un homme invisible qui sent le besoin de se donner une contenance? Cela prouve que le monde agit toujours sur nous, alors même que nous sommes le plus indépendants de lui.—Cela nous prouve aussi que chacun de nos avantages est une science, et qu'il faut encore de l'étude pour en tirer parti. Unsourd-muetguéri ne sait point parler, il faut qu'il apprenne à prononcer les mots pendant des années. Un homme enrichi ne sait pas dépenser; de même, un homme invisible a besoin d'expérience et d'étude pour comprendre qu'on ne le voit pas, et tourner à son profit cet incalculable avantage, sinon, ce ne sera pour lui qu'un embarras de plus.

Tancrède s'amusa donc à regarder les albums, sans songer que ce n'était pas pour cela qu'il était venu en fraude dans ce salon. Tous les grands noms de la peinture légère rayonnaient parmi ces dessins. Il y avait des fleurs deRedouté, des chevaux deCarle Vernet, des Bédouins d'Horace, de charmantes aquarelles deCicéri, ces petits paysages qui ont tant d'espace, qui font voir si loin et rêver si longtemps... de ravissantes Espagnoles deGéniole, des caricatures deGrandvilleet d'Henri Monnier, de beaux brigands deSchnetz, tous chefs-d'œuvre au petit-pied.

En jouant avec les divers papiers qui étaient sur la table, Tancrède aperçut une lettre entr'ouverte dont la signature le fit tressaillir:

Chateaubriand!

Cette lettre, par laquelle M. de Chateaubriand s'excusait de ne pouvoir venir à cette soirée, avait été certainement oubliée là exprès, et laissée sur la table avec intention. La maîtresse de la maison comptait évidemment sur les indiscrets.

Tancrède réalisa ses vues et lut avec curiosité la lettre suivante:

«Je n'ai jamais été si tenté de ma vie.Conjurerd'une manière si aimable une vieille bête comme moi! j'ai besoin de mes quarante ans de vertu pour résister à cette double attaque de votre beauté et de votre esprit; encore Dieu sait comme je m'en tire! Hélas! je ne sors point, je ne sors plus, je ne vis plus. Si je dure jusqu'à l'hiver prochain, je compte déposer mes trois cheveux gris sur l'autel des Parques, afin qu'elles ne se donnent pas la peine de les couper, et je prendrai mon rang parmi les plus anciennesperruquesde votre connaissance. Que votre jeunesse ait pitié de mes catarrhes, rhumes, rhumatismes, gouttes et autres. En me privant du bonheur de vous voir et de vous entendre, je suis plus malheureux que coupable.

»chateaubriand.»

Cette gaieté, cette coquetterie, cette prétention à la vieillesse dans un homme encore si jeune, cette plaisanterie encore poétique dite par un génie si imposant, avaient quelque chose d'original qui charma Tancrède. Quoi de plus séduisant que la grâce unie à la force? Connaissez-vous rien de plus joli qu'un soldat jouant avec un enfant?

Tancrède trouva ce billet si gracieux qu'il s'amusa à le copier au crayon.

C'était une infidélité, c'était un crime; mais à quoi bon être invisible si ce n'est pour être indiscret.

Comme M. Dorimont était occupé à l'exécution de son crime, plusieurs personnes entrèrent dans le salon.

—À qui ce chapeau? dit une jeune fille rieuse.

Tancrède retourna la tête vivement, et il aperçut alors son chapeau sur une chaise à côté de lui. Il voulut le reprendre, mais l'attention était fixée sur ce malheureux chapeau. Il n'osa le faire disparaître en le remettant sur sa tête, car le chapeau était invisible lorsque Tancrède le portait; mais, loin de lui, le chapeau cessait de participer au merveilleux; chacun alors pouvait l'admirer.

—À qui le chapeau! cria un jeune étranger.

—À personne, il n'y a personne ici.

—C'est l'accordeur de piano qui l'aura laissé ici ce matin, dit quelqu'un en riant.

—C'est le chapeau du coiffeur de madame de D***; cachez-le donc, monsieur de Bonnard.

Et soudain un élégant coup de pied fit tomber le chapeau sous la table.

—Il est sauvé! pensa Tancrède.

Une rumeur se fit entendre dans le salon.

—Voilà M. de Lamartine! s'écria quelqu'un.

—Non, reprit une autre personne; Lamartine est allé ce soir chez son président. M. de *** l'a vu chez Dupin; il viendra tout à l'heure.

—Qu'est-ce qui arrive?

—C'est la duchesse de ***.

—La belle duchesse de ***? je ne la connais pas. Allons la voir.

Chacun retourna dans le grand salon.

—Puisque Lamartine n'est pas arrivé, pensa Tancrède, je puis encore rester ici.

Et il se remit au pillage.

Un second billet se trouvait sur la table: il était signé...—Béranger—lequel? Il y a plusieurs Béranger.

Le motprison, qui se trouvait dans les premières lignes de la lettre, ne laissait plus de doute. On voyait clairement que ce n'était pas le pair de France ni le conseiller à la cour de cassation qui l'avaient écrite.

Ce billet était aussi un billet d'excuses.

«Hélas! non, madame, ce n'est pas de la coquetterie que vous faites avec moi, c'est de la bonté; vous m'avez fait autrefois passer de douces consolations à travers les barreaux de ma prison ou de mon cachot, comme nous disons, nous autres poëtes. Aujourd'hui, vous prenez pitié d'un pauvre reclus volontaire, et vous voulez le rattacher à ce monde qui doit vous paraître si plein de bonheur, car il vous est reconnaissant. Malheureusement, madame, le reclus est souffrant, et son médecin lui défend le monde et ses émotions.

»Daignez agréer mes excuses, et me plaindre un peu de la privation qui m'est imposée.»

Il y avait dans ce billet un ton de mélancolie qui fit rêver Tancrède. Il sourit d'un rapprochement dont il eut l'idée.

—C'est un singulier hasard, pensa-t-il, qui me fait trouver une lettre si gaie du poëte d'Atala, et un billet si gracieusement triste du chantre deLisette.

Et puis il réfléchit, et, se rappelant la fameuse brochure de M. de Chateaubriand, publiée en 1831, et la belle chanson de Béranger:Dis-moi, soldat, dis-moi t'en souviens-tu?il se répondit que les génies bien organisés savent réunir les deux genres: la profondeur dans le sentiment et la légèreté dans l'esprit.

Tout en réfléchissant ainsi, il copiait la lettre de Béranger. Il terminait à peine cette copie, une grande agitation se manifesta dans les salons de madame de D***.


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