—AuWish-on-Wish!
A quelques jours de là, cette fièvre ardente qui dévorait Bertrand du Sault diminua; le délire auquel il était en proie, depuis plusieurs semaines, cessa; un matin, il reprit connaissance.
Grande surprise pour lui de se trouver dans une chambre, qu'il n'avait jamais vue, près de deux femmes étrangères.
Il se crut sous l'empire d'une illusion et ferma les yeux.
La conversation suivante s'était établie à son chevet.
—Tout de même qu'il peut se vanter d'avoir de la chance, ce jeune homme, hein, madame Marthe? Avoir été si proche de la mort et en réchapper! J'espère qu'il devra un gros cierge à son patron!
—Et à nous aussi, Josette, car pour ce qui est des soins, on ne les a pas épargnés!
—Mais le major Vif-Argent donc! il en négligeait nos pauvres hommes!Faut que le capitaine…
—Ne parlez pas du capitaine, Josette. C'est défendu, vous le savez!
—Faut tout de même qu'il l'aime bien, puisqu'il l'a tant recommandé! Mon cousin Hyppolite m'a dit que, depuis quinze ans qu'il naviguait avec lui, c'était le premier à qui il avait fait grâce.
—Mais aussi ce n'est pas un Anglais, notre malade. Vous vous souvenez que, quand il divaguait comme un vaisseau démâté, il bredouillait toujours en français.
—Peut-être bien que c'est un parent de notre commandant.
Marthe secoua la tête d'un air dubitatif.
—Non, non, dit-elle, il y a autre chose!
—Je le crois aussi, reprit Josette. Si vous voulez me garder le secret, je vous dirai…
—Qu'est-ce que vous me direz? fit vivement son interlocutrice.
—Un jour, répondit celle-ci, le capitaine était avec lui. J'ai regardé par le trou de la serrure; il l'embrassait, ma chère… d'une façon… oh! mais d'une façon…
—C'est là tout votre secret! répartit Marthe avec un accent qui voulait dire: j'en sais bien davantage, moi!
—N'est-ce pas assez?
—Eh bien, moi qui vous parle, je l'ai entendu qui lui causait comme un cavalier cause à une créature!
—Pas possible!
—Tout comme je vous le dis, Josette.
—Ce n'est pas une femme pourtant que ce jeune homme! nous le savons, nous qui le soignons, depuis tout à l'heure un mois, hein, madame Marthe?
—Pour ça, non, ce n'est pas une femme! appuya-t-elle d'un ton convaincu.
—Le capitaine a ses idées, poursuivit Josette d'un air capable. Je me souviens que, quand il était second à bord duRequin, il ne quittait jamais le commandant Maurice. On aurait dit les deux frères, quoique ce n'étaient que des cousins.
—Vous n'y êtes pas, Josette! ils ne se ressemblaient pas du tout.
—Vous les avez donc vus! s'écria-t-elle avidement…
—Si je les ai vus…
La dame Marthe s'arrêta, regarda avec inquiétude autour d'elle; et, sûre qu'il n'y avait dans la pièce personne autre que le patient, elle continua:
—Oui, je les ai surpris, un jour, dans le petit bois.
—Oh! vraiment?
—Le commandant Maurice avait une barbe forte et noire!
—Et celui-ci?
—Pas plus que sur la paume de votre main, ma chère.
—Oh!
—Et ils s'embrassaient… à bouche que veux-tu!
—C'est drôle, dit Josette songeuse. L'a-t-il pleuré le capitaineMaurice, lorsqu'il fut tué par ces damnés Anglais dans la baieFrançaise! On pensait quasiment qu'il en mourrait!
—C'est certain qu'il l'a pleuré et le pleure encore! Il ne passe jamais devant le cimetière, sans y entrer faire ses dévotions.
—Ils étaient venus ensemble, n'est-ce pas?
—Oui, ils étaient venus ensemble; le commandant Leblanc, qui avait armé leRequin, les prit au service tous les deux à la fois. Il les aimait fièrement aussi, le capitaine Leblanc! C'était en 1794 ou 15… Ah! un bon temps que celui-là. Nous n'avions pas encore leCaïman. C'est le capitaine Maurice qui l'a fait faire, en 1802, deux ans juste avant sa mort; j'étais au baptême. Je me le rappelle comme d'hier…
—Dites donc, madame Marthe, vous savez encore une histoire? interrompitJosette, que ces réminiscences intéressaient médiocrement.
—Et laquelle?
—C'est Hippolyte qui me l'a contée cette histoire. Mais il m'a défendu de la répéter, vous comprenez, madame Marthe?
—Que oui, que je comprends, Josette; que oui!
—Il y a du nouveau! du grand nouveau! Notre capitaine va se marier!
—Se marier! lui, qui ne lève jamais les yeux sur une créature!
—Vous allez juger, madame Marthe. Avant que de partir d'Halifax, il a fait enlever une belle dame…
—Une belle dame!
—Il paraît que c'était la femme de l'amiral anglais qui a été tué parHippolyte dans le dernier combat…
—Oui-da!
—C'est le patron duWish-on-Wishqui a fait le coup avec un autre…On l'a traitée à bord comme une duchesse, madame Marthe, comme une duchesse! Il l'a fait mettre dans sa cabine!
—Dans sa cabine!
—Dans sa propre cabine! Sur leRequin, ça été la même chose!
—Quel miracle! une femme dans sa cabine!
—Après ça, c'était peut-être bien pour le major Vif-Argent, car il les aime, les créatures, celui-là! Quel coureur! Et il paraît qu'il était toujours avec cette dame et sa servante.
—Mais qu'est-elle devenue?
—Je n'en sais plus rien, madame Marthe… Pour ce qui est d'être sur l'île, j'en suis certaine… certaine.
A cet instant le malade s'agita sur sa couche. Ses deux gardes cessèrent leur entretien. L'une prit une potion et lui en fit avaler quelques cuillerées.
Bertrand avait écouté leur conversation en se demandant s'il rêvait; trop faible pour croire à la réalité, trop intrigué pour ne pas être attentif, de même que l'homme qui s'est éveillé au milieu d'un songe intéressant, aime à se rendormir, afin d'en poursuivre les péripéties imaginaires.
Mais, après avoir bu, le sommeil captiva sérieusement ses sens. Aussi en sortant de ce sommeil, avait-il à peu près oublié les commérages des deux bonnes dames, et toutes ses facultés mentales étaient-elles excitées par d'autres objets.
Son esprit s'éclaircissait; la mémoire lui revenait; avec elle, l'ordre, le classement dans les idées.
Sans bouger, il promena autour de lui un regard timide. La chambre dans laquelle il se trouvait était fort simple, mais fort propre. Elle souriait gaiement à un rayon de soleil, qui, à travers les branches touffues d'un gros érable, masquant à demi une fenêtre, s'éparpillait en pluie d'or sur le plancher, aussi blanc que l'ivoire.
Le lit était garni de rideaux en indienne, d'un bleu clair, comme ceux des croisées; une étoffe semblable recouvrait les sièges; mais pour commune qu'elle fut, elle n'en avait pas moins un air de gaieté tout réjouissant.
Bertrand remarqua avec étonnement que les meubles de la cabine qu'il occupait sur vaisseau-amiral, avaient été apportés dans cette pièce. Il y avait jusqu'à sa petite table et ses boîtes de mathématiques, et, dans une cage, deux oiseaux moqueurs, que le jeune homme aimait tellement, qu'il les avait pris avec lui en s'embarquant.
Ce spectacle fit naturellement retourner sa pensée vers le passé.
Il se rappela qu'il avait reçu l'ordre de rejoindre l'Invincible, où il servait comme enseigne; sa soeur, la bonne Emmeline, pleurait bien fort. Elle ne le voulait pas laisser partir. Mais il lui promit que ce serait sa dernière expédition, et, sur cette promesse elle donna, bien malgré elle toutefois, son consentement.
On avait aussitôt mis à la voile.
L'expédition avait pour but de purger le golfe Saint-Laurent des pirates qui l'infestaient.
La flottille royale se composait de trois navires, la frégate l'Invincible, et deux bricks, leTritonet l'Hercule.
Les pirates avaient été rejoints. Quels terribles hommes! Quel lugubre bâtiment que leurRequin!
Attaqués par les trois anglais, ils s'étaient battus avec une énergie sauvage, et avaient hardiment lancé sur le vaisseau-amiral leurs grappins d'abordage.
Débouchant d'une écoutille pour les repousser, Bertrand s'était trouvé tout à coup en présence d'un homme noir comme la nuit.
Il avait lancé son épée contre cet homme. Un cri affreux avait déchiré ses oreilles à travers le fracas de la bataille; un nuage sanglant avait glissé sur ses yeux; et plus rien… le fil de ses souvenirs était rompu.
Ce fil, il cherchait à le renouer, quand le major Guérin entra dans la chambre.
Il s'approcha du malade, lui tâta le pouls.
—Ah! ah! fit-il, nous allons mieux,febris se remittit; febris se remittit!
Prenant une chaise, il s'assit sans façon à côté du jeune homme.
Le major Guérin portait, ce jour-là, un costume de chirurgien de marine, mais sans désignation de corps. Une ancre seulement était brodée à sa casquette, ciselée sur les boutons de son uniforme.
En l'entendant parler français Bertrand s'imagina que c'était un officier français.
Cette supposition le rassura.
—Pourriez-vous me dire où je suis, monsieur? demanda-t-il.
—Je ne puis, mon jeune ami,non possum.
—Mais vous êtes Français, monsieur.
—Français, oui,Gallus sum.
—Et chirurgien-major?
—On me donne ce titre, quoique, à parler franchement, il me manque quelques diplômes. Mais cela ne fait rien, mon ami. Ayez confiance en moi. Pour tailler dans le vif, l'emmancher,caput reparare, mon ami, je crois sans vanité…
—Suis-je prisonnier de guerre, monsieur?
—A cela je répondrai: Vous êtes prisonnier de guerre!
—Chez les Français?
—Chez des Français. Mais il ne faut pas vous fatiguer, car vous avez eu avec la mort une fière querelle; je ne vous engage pas à recommencer. La camarade pourrait vous damer le pion! Allons, reposez-vous. Avant une semaine, vous serez sur pied. Les blessures de la tête,capitis vulnera, sont les plus saines quand elles ne tuent pas sur le coup; rappelez-vous cela, jeune homme, rappelez-vous-le,meminisse jubeo!
—Un mot, docteur, rien qu'un! fit Bertrand. M'est-il permis d'écrire?
—Écrire, hum! répliqua le major Vif-Argent en sautillant dans la chambre; hum! nous verrons. En tous cas, il faut attendre… quand la guérison sera plus avancée, mon ami. Aujourd'hui ne songez qu'à vous rétablir, c'est le principal. Les soins ne vous manquent pas. Votre société ne sera pas nombreuse, il est vrai. Mais je suis un compagnon assez joyeux,jocosus comes, et si vous avez du goût pour la table, la chasse ou la pêche, n'ayez pas d'inquiétude, vous trouverez ici de quoi vous satisfaire à souhait.
—J'aurais voulu envoyer de mes nouvelles…
—A votre soeur! mon ami, rassurez-vous, c'est fait.
—Comment, monsieur! fit le blessé, surpris.
—C'est fait, vous dis-je, répliqua le docteur en souriant. MademoiselleEmmeline sait que vous êtes entre bonnes mains.
—Elle sait que je suis ici!
—Je n'ai pas dit cela. Mais encore une fois, je vous défends de parler davantage. N'interrogez pas vos gardes, elles ont ordre de ne point vous répondre. Au revoir! Si vous observez mes prescriptions, dans quinze jours, au plus, nous courrons les bois ensemble. Me promettez-vous d'être sage?
—Oui, monsieur, répondit Bertrand avec un sourire.
—Madame Marthe! appela le docteur.
Une des gardes parut à la porte d'une pièce contiguë.
—Madame Marthe, lui dit-il, notre patient est en bonne voie. Il voudra sans doute jaser avec vous, j'espère que vous ne l'écouterez pas.
—Pas plus que si j'étais sourde-muette de naissance, mon major, dit la vieille femme.
Se tournant alors vers Bertrand:
—Vous voyez, mon ami, que je ne vous prends pas en traître, lui dit-il gaîment.
Il partit sur ces mots, et le blessé ne tarda guère à retomber dans un assoupissement qui dura jusqu'au lendemain.
Son rétablissement fit des progrès rapides. Bientôt il put se promener devant la maisonnette.
L'automne avait rougi la chevelure des arbres. Mais on était au milieu de cette délicieuse saison que les Américains appellent l'été indien,indian summer; le soleil était chaud encore; le ciel, d'un bleu limpide, et la nature, au milieu des fruits savoureux dont elle avait chargé ses plantes, étalait toujours mille fleurs charmantes.
Construite sur la baie Prinsta, la maison habitée par Bertrand jouissait d'une vue splendide, qui embrassait un horizon immense, fermé par les côtes vaporeuses du Labrador.
L'enseigne ne savait point sur quelle partie du globe on l'avait transporté. Il essaya naturellement de s'orienter, dès que ses facultés furent rentrées dans leur état normal.
Mais, si par une attention délicate, dont la cause lui échappait, on avait mis dans sa chambre sa petite bibliothèque, ses meubles, ses boîtes de marine, les boussoles, les octants et les instruments qui pouvaient l'aider à reconnaître sa position en avaient été retirés.
Fidèle à sa parole, le docteur Guérin tenait à Bertrand bonne compagnie. Chaque jour, il passait plusieurs heures avec lui, et faisait de son mieux pour le distraire. En toute autre occasion, l'enseigne eût été enchanté d'avoir fait la connaissance du docteur. Mais, à mesure que ses forces augmentaient, il sentait l'ennui le gagner. Ni les parties de chasse dans les environs, ni les parties de pêche dans la baie, ni les délicatesses d'une nourriture exquise ne le pouvaient contenter. L'incertitude de sa situation l'accablait. Questionné à cent reprises sur ce sujet, le major avait répondu nettement qu'il ne dirait rien.
Depuis qu'il se levait, les infirmières de Bertrand avaient été remplacées par deux hommes qui l'accompagnaient partout, même quand il sortait avec le chirurgien.
Les tentatives du jeune homme pour obtenir quelques renseignements de ces gens n'eurent pas plus de succès.
Il était désespéré.
Encore s'il avait eu un canot à sa disposition! car ayant gravi trois ou quatre fois les roches de la table à la Tête, masse de calcaire schisteuse, qui, tour géante, commande l'Océan par une élévation perpendiculaire de plus de cent cinquante pieds, il avait aperçu, noyée dans la brume, une terre vers laquelle tendaient tous ses voeux.
Mais aucune embarcation n'était laissée à sa disposition.
Cependant, bien qu'on lui cachât avec soin l'occupation de ceux qui le tenaient prisonnier, il soupçonnait que c'étaient les Requins de l'Atlantique.
Ce soupçon aiguisa son désir de recouvrer la liberté.
L'hiver approchait. Il fallait se hâter; car les nuits devenaient déjà froides, et des brouillards épais voilaient fréquemment les rayons du soleil.
Un soir, Bertrand, fouillant une malle gui avait été transportée de l'Invincibledans sa chambre, mit la main sur une lettre de madame Stevenson.
L'écriture de cette lettre causa au jeune homme une révolution spontanée.
Tout un monde d'images brilla devant son cerveau.
Et, par une de ces réactions intellectuelles inexpliquées, quoique assez communes, il se rappela mot pour mot le dialogue de ses deux gardes-malades, alors que le délire l'avait quitté.
—Je suis sur une île, s'écria-t-il, je m'en doutais, et Harriet est ici; peut-être à quelques pas de moi!
La lumière avait été aussi vive que soudaine, aussi éclatante que profonde.
Désormais Bertrand était convaincu, comme s'il en avait reçu l'affirmation un moment auparavant, que madame Stevenson, prisonnière des Requins de l'Atlantique, habitait quelque retraite cachée à peu de distance.
En fallait-il plus pour le déterminer à presser son évasion et à essayer d'arracher son Harriet chérie à leurs odieuses persécutions?
En croupe sur sa passion nouvellement réveillée, l'imagination de Bertrand fit dans les champs de la fantaisie des courses folles, à travers lesquelles passèrent sous ses yeux les scènes les plus héroïques des romans de chevalerie qu'il avait lus.
Il s'endormit bercé par des rêves insensés.
Revenons à madame Stevenson, que nous avons laissée avec sa femme de chambre, dans une cabine inférieure duRequin.
Grandes furent leurs appréhensions quand, autour d'elles, vibrèrent les assourdissantes clameurs du combat.
Chez les âmes faibles, l'effroi est une des causes les plus fécondes de la prière. Les thaumaturges de tous les cultes l'ont si bien compris, que c'est par ce sentiment, surtout qu'ils entreprennent d'en imposer à leurs créatures.
Élevées dans la foi catholique, Harriet et Catherine tombèrent à genoux et se mirent en oraisons.
Mais les violentes secousses que recevait le navire et qui le courbaient à chaque instant de bâbord à tribord, ne leur permirent pas de rester longtemps dans cette position.
Elles se levèrent, s'assirent sur un cadre, et se tinrent cramponnées au châlit.
A peine la lampe projetait-elle une clarté suffisante pour éclairer l'étroit réduit. La pénombre ajoutait encore à l'horreur de leur situation.
Les détonations successives de l'artillerie, le crépitement de la fusillade, le ruissellement, des flots aux flancs du bâtiment, les craquements de sa membrure, et les cris sauvages que redisaient des échos trop fidèles, avaient rendu la pauvre Kate presque folle.
Elle appelait à son aide tous les saints du calendrier, et ses doigts égrenaient, avec une vivacité fiévreuse, un long chapelet, chaque fois que le vaisseau reprenait, pour un moment, son équilibre.
Il cessa de rouler et de tanguer aussi brusquement à l'heure de l'abordage: elles se crurent sauvées.
—Ah! s'écria madame Stevenson, Dieu soit loué! les brigands ont été vaincus. On ne les entend plus hurler, comme des démons, au-dessus de nos têtes. Mon mari les aura battus, car c'est lui qui les poursuit, j'en suis sûre; il devait mettre à la voile le lendemain de notre enlèvement.
—Vous pensez, madame? dit la soubrette d'une voix mal assurée.
—Je l'espère.
—Est-ce que sir Henry… O mon doux Jésus!
Cette exclamation lui fut arrachée par le retentissement formidable de la caronade que venait de tirer Samson.
—Ce n'est rien, dit Harriet; un coup de canon de plus.
—Oh! il m'a donné là, fit Kate en frappant sur son coeur.
—N'ayez donc plus peur comme cela. Le danger est loin…
—Je voudrais bien le croire, madame…
—Si au moins nous pouvions voir ce qui se passe là haut!
—Voir! Ah! madame, qu'est-ce que vous dites? J'aimerais mieux mourir, oui, mourir, que d'assister à de pareilles choses. Tenez, voilà que ça recommence! Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs…
—On vient, dit madame Stevenson.
—On vient! je me sauve! Cachez-vous aussi, madame; là, sous ce lit!
En prononçant ces mots, la camériste s'était jetée à terre et s'efforçait de se fourrer sous le cadre. Mais l'espace entre le plancher et le bois de la couchette n'étant pas assez large, elle se meurtrissait inutilement la tête.
Harriet ne put s'empêcher de sourire.
—Voyons! ayez un peu de courage, au moins, lui dit-elle.
—Du courage! c'est bien facile à dire…
—Relevez-vous, Kate.
—Mais madame!…
—On heurte! Relevez-vous, vous dis-je.
—Ouvrez! cria-t-on du dehors.
—Ouvrir! répondit Harriet, étonnée d'entendre une vois autre que celle du docteur; ouvrir! nous ne le pouvons, nous n'avons pas la clef.
—Si vous n'ouvrez pas!… reprit la voix furieuse.
—Mais, puisque nous n'avons pas la clef.
—Ah! madame! madame! sanglotait Kate en se blottissant dans le cadre.
Des coups de hache résonnèrent contre le frêle panneau de sapin. Bientôt il vola en éclats.
Un matelot, les mains dégouttantes de sang, la figure rougeaude, horrible, apparut derrière la porte enfoncée.
Ses yeux pétillaient de désirs; un sourire lubrique distendait sa bouche.
Madame Stevenson prévit une scène terrible. Oubliant ses craintes, elle s'arma, de vaillance pour tenir tête à l'orage.
—Ah! mes poulettes, mes petites chattes, vous vous enfermez comme ça! dit le matelot.
—Sortez! retirez-vous, ou j'appelle! s'écria Harriet en marchant résolument vers l'homme.
—Appelle, mon ange, appelle! appelle jusqu'à demain. Nous allons jouer un petit peu ensemble, n'est-ce pas?… C'est qu'elle est gentille, tout de même! Allons, mon ange, ne fais pas la méchante: je te veux plus de bien que de mal. Mais où diable est l'autre cocotte?… je ne la vois pas… Ça ne fait rien, ma petite rate: tu me suffiras…
Il lança sa hache derrière lui, et saisit madame Stevenson entre ses bras.
—A l'aide! à l'aide! cria-t-elle en se débattant.
—Pourquoi faire ta mijaurée? disait le matelot en cherchant à l'embrasser. On en a vu d'autres, et d'aussi faraudes que toi…
Avec ses ongles, Harriet lui labourait le visage, et toujours elle criait:
—A l'aide! à l'aide! Help! help!
—Si tu continues comme ça, la belle, je me fâche, dit l'agresseur, qui réussit à la renverser sur le bord du cadre.
Mais alors, Kate déboucha de sa cachette, se précipita sur le marin, l'étreignit par derrière, et le mordit si cruellement au cou, qu'il poussa un rugissement de rage.
—Help! help! répétait madame Stevenson, sans cesser d'opposer à ce misérable une résistance opiniâtre.
Déjà, entre les deux femmes, dont l'une menaçait de lui crever les yeux, après lui avoir mis toute la face en sang, et l'autre s'était maintenant prise à l'étrangler au moyen de sa cravate, il courait risque de payer chèrement son exécrable tentative, quand le major Vif-Argent arriva dans la cabine.
Sans articuler une syllabe, il plaça un pistolet sur l'oreille du matelot et lui fit sauter la cervelle.
Harriet et Kate furent inondées de débris et de sang.
—Vous me pardonnerez mon procédé, madame, dit le major, en repoussant du pied le cadavre, qui avait roulé sur le parquet; mais avec nos gens, il n'y a pas deux manières d'agir. Parfaitement traités quand ils se comportent bien, nous les tuons quand ils commettent une faute: c'est notre règle. Veuillez accepter mon bras. Je vous conduirai dans une autre pièce, où vous pourrez changer de toilette.
Sans pouvoir répondre, tant elle était troublée, madame Stevenson prit silencieusement le bras du chirurgien, et ils montèrent dans la première batterie.
Le docteur Guérin avait trop de tact pour la mener sur le pont, où se déroulait un spectacle hideux.
La vue de la seconde batterie, avec ses parois noires de poudre, ses mares de sang, ses sabords, ses affûts brisés, le désordre qui régnait dans ses dispositions, si parfaites deux heures auparavant, n'était déjà que trop propre à impressionner douloureusement les pauvres femmes.
—Je vous mène à la cabine, où j'ai fait déposer vos effets, dit-il à madame Stevenson.
—Merci de cette attention, monsieur, balbutia-t-elle, ébranlée par ces émotions diverses.
—Voici ma chambre, continua-t-il en ouvrant une porte. Veuillez vous habiller promptement, car je vous préviens que vous allez nous quitter.
Les yeux d'Harriet interrogèrent le major.
—Hélas! oui, dit-il, en adressant un regard tendre à Kate, j'ai le malheur de vous perdre,calamitas est.
—Nous partons! s'écria la soubrette; nous sommes libres, hein? quel bonheur! En débarquant à Halifax, je ferai dire une messe à ma sainte patronne.
—Pouvez-vous nous dire où nous irons, monsieur? demanda madameStevenson.
—Vous remonterez à bord duWish-on-Wish.
—Le cutter!
—Oui, madame. Mais faites votre toilette! il faut que je m'occupe de mes blessés. Dans une demi-heure, j'aurai le chagrin de vous présenter mes adieux.
—Et pour moi, ce n'en sera pas un de me sauver de cette abominable cassine! répliqua sèchement Kate.
—Ne riez pas! ne riez pas!Risum tene, puella, sed non virgo, dit-il en se retirant.
A peine était-il parti, que madame Stevenson sentit, par un tremblement sous ses pieds, que le navire était en mouvement.
—Où peuvent-ils vouloir nous mener à présent? pensait-elle.
Machinalement, elle prit une robe et s'habilla.
Kate était incapable de lui prêter ses services. Elle tournait dans la cabine comme une insensée.
Le docteur rentra.
—Vous êtes prête, madame! dit-il.
Harriet répondit par un signe de tête affirmatif.
Elle tendit son bras au major, et, comme ils traversaient la batterie, un éclair immense déchira l'obscurité de la nuit, qui commençait à tomber.
Une explosion foudroyante accompagna l'éclair.
—Ah! ciel, qu'est-ce encore que cela? murmura la jeune femme bouleversée.
La frégate ennemie qui saute, dit froidement le chirurgien.
—La frégate… C'était donc le vaisseau-amiral?
Le major Guérin ne répondit pas.
—Dites-moi, monsieur, oh! dites-moi, s'écria Harriet, si mon mari…
Sa gorge se serra; ses yeux se voilèrent.
L'officier lui fit respirer un flacon de sels; puis, sans mot dire, il l'entraîna vers un sabord ouvert.
Deux matelots s'emparèrent d'elle et la descendirent, à moitié évanouie, sur leWish-on-Wish.
Kate, aussi éperdue que sa maîtresse, fut descendue de même.
—Au revoir! leur dit le major, avec un geste de la main.
—Larguez l'amarre! cria le patron du cutter.
Un coup de hache trancha la corde qui retenait l'embarcation auRequin, et leWish-on-Wishs'en éloigna à toutes voiles.
Le surlendemain, il jetait l'ancre dans la baie de la Chaloupe, sur la côte méridionale d'Anticosti, à quarante milles environ de la pointe Est, et à trente de la baie de Prinsta, où Bertrand fut transporté presqu'à la même époque.
Madame Stevenson était souffrante.
On la déposa avec Kate dans une maison en bois au bord de la mer.
Leurs effets, et divers objets indiquant qu'elles étaient destinées à demeurer longtemps dans cet endroit, furent aussi débarqués.
La cabane était dans un mauvais état.
Les marins du Wish-on-Wish se hâtèrent de la réparer pour la rendre habitable.
Elle renfermait trois pièces, l'une fut affectée à la cuisine, une autre à la salle commune, la troisième servit de chambre à coucher à Harriet.
Kate se dressa un lit dans la cuisine.
Le bateau fut solidement amarré à un auray; et les matelots s'occupèrent à la chasse ou à la pêche.
Madame Stevenson renouvela ses tentatives, pour savoir où elle était, ce qu'on voulait d'elle, ce gui s'était passé pendant le combat.
Elle n'apprit rien, sinon que les pirates, assaillis par trois navires de la marine royale, avaient couru grand risque d'être capturés, mais que leWish-on-Wish, dépêché à la recherche duCaïman, ayant ramené ce vaisseau, la fortune s'était retournée du côté des Requins de l'Atlantique.
Ils avaient coulé un des bâtiments anglais, fait sauter l'autre, incendié le troisième.
Qui les commandait? Quels étaient leurs officiers? D'où venaient-ils?Ces questions demeuraient sans réponse.
Privée des galanteries du major Vif-Argent, et après avoir dépensé infructueusement, un nombre incalculable d'oeillades incendiaires, en faveur du patron du cutter, Catherine devint morose, revêche, insupportable à sa maîtresse et à elle-même.
Pour comble d'infortune, les beaux jours s'éclipsaient dans les brumes de l'Océan, et madame Stevenson envisageait avec horreur la perspective d'un long hiver dans cette contrée sauvage, lorsqu'un matin, elle fut réveillée par le petit canon du Wish-on-Wish.
—Le commandant arrive!
La nouvelle, portée de bouche en bouche, arriva bientôt à son oreille.
—Je le verrai cette fois, je veux le voir, lui parler! s'écria la jeune femme, en sautant hors de son lit.
Malgré son abattement moral, elle avait toujours mis un soin minutieux à sa toilette.
Ce jour-là, elle s'habilla avec toute la coquetterie possible. Et, vraiment, elle put se dire, sans vanité, en interrogeant son miroir, qu'il serait aveugle ou idiot l'homme qui ne l'admirerait pas.
Kate avouait ingénument que jamais elle ne l'avait vue si belle et que le roi d'Angleterre lui-même ne manquerait pas de la demander en mariage s'il la rencontrait!
—Eh bien, dit Harriet, maintenant, je vais le trouver. Il est à bord du cutter, n'est-ce pas?
—Oui, madame. Il y est monté, tout en descendant de cheval, avec son grand diable de domestique.
—Suivez-moi!
—Moi! aller avec vous, madame! je n'oserais…
—Venez toujours.
Elles sortirent et aperçurent le capitaine qui s'avançait vers elles.
Malgré sa détermination, Harriet se sentit frémir, à l'aspect de cet homme noir, auquel tant de mystères, de sombres mystères faisaient une escorte redoutable.
Catherine s'effaça, en tremblant, derrière sa maîtresse.
Le capitaine aborda madame Stevenson et la salua froidement.
—Madame, lui dit-il, vous passerez l'hiver ici. Il sera pourvu à ce que vous y soyez aussi bien que possible.
Ce début ranima la hardiesse de la jeune femme. Elle s'était promis de jouer le tout pour le tout. Elle lança intrépidement son enjeu.
—M. le comte Arthur Lancelot, répondit-elle avec une ironie mordante, pourriez-vous me dire depuis quand un galant homme enlève brutalement une femme, la traîne dans un navire, à la merci d'une canaille éhontée, et se permet de disposer d'elle comme d'une chose…
—Madame, interrompit le capitaine avec plus d'aigreur qu'il n'en aurait voulu montrer, les récriminations sont superflues. Le comte Arthur Lancelot, puisque vous savez mon nom, agit comme il lui plaît. Il ne rend raison de ses actes à personne. Sa volonté fait la loi. Vous êtes restée assez longtemps près de lui pour l'apprendre. Mais si vous avez besoin d'une confirmation plus positive recevez-la par sa bouche.
—Oh! vous ne tiendrez pas toujours ce langage, misérable forban! s'écria-t-elle avec rage.
—Madame! madame! supplia Kate en la tirant par sa robe pour l'engager à ne point irriter celui qui disposait de leur sort.
—A quoi bon des menaces ou des injures! fit-il en haussant les épaules.N'ai-je pas votre vie entre mes mains?
—Eh bien, prenez-la donc! prends-la, monstre! dit-elle, en se jetant sur lui, pour lui arracher son masque.
Le bras de Samson, masqué comme le capitaine, l'écarta rudement.
—Ne lui fais point de mal, dit Lancelot.
—Non, maître.
Le balafré se contenta d'enlever madame Stevenson de terre et de la porter dans la maisonnette.
Ensuite il partit.
Arthur était retourné sur leWish-on-Wish.
Harriet s'enferma dans sa chambre, dont la fenêtre donnait sur le cutter. Toute la journée, elle réfléchit et surveilla le petit bâtiment.
Le comte ne le quitta point.
Dans la soirée, sous prétexte qu'elle avait la migraine, Harriet congédia Kate de bonne heure, feignit de se coucher, et éteignit sa lampe.
Mais elle se releva aussitôt, revint à la fenêtre et continua de guetter le Wish-on-Wish.
Une lumière brillait par le vitrage de la cabine, vitrage placé sur le pont, on s'en souvient. Depuis plusieurs heures, la nuit drapait de son linceul la terre et l'onde; madame Stevenson ouvrit sa fenêtre, la franchit, descendit, sans bruit sur la grève, monta, en retenant son haleine, sur le cutter, et écouta.
On n'entendait que le clapotis monotone de la mer contre les battures, et, dans le lointain, les glapissements de quelques bêtes fauves.
Harriet se pencha sur le vitrage: elle regarda, regarda avidement; elle regarda jusqu'à ce que la lumière disparût.
Alors, elle revint chez elle, ferma la fenêtre, se jeta sur son lit, et, comme si elle cédait à un besoin impérieux, trop longtemps comprimé, elle se roula, en proie à un accès de rire épileptique.
La nuit était froide, tempêteuse; il tombait une pluie glaciale; le vent soufflait avec des beuglements sinistres; et à ses longs cris de colère, l'Atlantique répondait par des vois plus terribles encore.
Et il faisait noir! noir, qu'on n'apercevait rien que la blanche crête des vagues, qui s'entrechoquaient sur les côtes d'Halifax.
Quoique ancré dans une anse étroite, protégé contre les souffles de l'air par des falaises inaccessibles, leWish-on-Wish, dansait comme s'il eût été en pleine mer.
—Je crois qu'il faudrait gagner le large, dit un matelot au patron.
—De vrai, si ça continue, nous pourrons bien nous jeter sur un de ces chicots.
—Non, dit le capitaine Lancelot, qui malgré les oscillations effrayantes du cutter, se promenait sur le pont avec autant d'aisance que s'il eût été sur la terre ferme par un temps calme; non, dans une heure ce sera fini.
Ses deux subordonnés se turent: bien que vieux marins expérimentés l'un et l'autre, et bien que l'ouragan leur eût paru devoir persister plusieurs jours, ils avaient dans le commandant une confiance si absolue, qu'ils acceptèrent sa parole comme une certitude.
—Envoie une amarre! ordonna celui-ci.
L'amarre fut lancée à un canot qui approchait péniblement quoique dirigé par six hommes vigoureux.
—Tu as vu la personne! dit-il à l'un.
—Oui, capitaine.
—Elle attend?
—Oui, capitaine.
—Au Creux-d'Enfer.
—Oui, capitaine.
—C'est bien; amène!
Ce dialogue, échangé entre Lancelot et un des bateliers, avait eu lieu pendant que les autres cherchaient à accoster le cutter, sans se briser contre son flanc.
L'opération, qui eût été difficile dans le jour, devenait excessivement périlleuse au milieu de cette nuit sombre.
—Samson! cria le comte.
—Oui, maître, répondit le balafré, derrière lui.
—Fais comme moi.
—Oui, maître.
Lancelot, profitant d'un moment où le canot apparaissait à une brasse environ du Wish-on-Wish, sauta légèrement dedans.
Samson en voulut faire autant, un instant après. Mais soit qu'il eût mal calculé la distance, soit qu'une vague eût alors élargi l'intervalle qui séparait les deux embarcations, il manqua son but et tomba à l'eau.
—Des bouées! des bouées! cria le comte aux gens du cutter; répandez des bouées dans la baie; allumez des torches; cinq cents louis à qui sauvera mon pauvre Samson!
Et, s'adressant au pilote du canot:
—Au Creux-d'Enfer, dit-il.
Il fallait vraiment que la foi des Requins de l'Atlantique en leur chef dépassât toutes les bornes, pour obéir sans murmurer à cet ordre, car la mer était si mauvaise que, quelques minutes auparavant, le pilote du canot disait:
—Le bon Dieu doit nous aimer diantrement pour nous laisser revenir par une tourmente semblable. Mais s'exposer à recommencer le voyage, ce serait tenter la mort qui n'a point voulu de nous, cette fois!
De fait, aucun des marins ordinaires de la Nouvelle-Écosse ne se fût hasardé à longer la côte d'Halifax à cette heure où les éléments déchaînés se livraient sur l'Océan à une épouvantable scène de fureur.
Sans être accompagnés de leur commandant, les pirates eux-mêmes eussent hésité à l'entreprendre; lui avec eux, rien n'était impossible, rien n'était périlleux; ils ne doutaient que du doute.
Les matelots s'appuyèrent donc hardiment sur leurs rames, et le pilote céda au capitaine sa place à la barre.
Celui-ci dirigea le canot aussi facilement que si on avait été en plein soleil. Il voyait venir les lames, les évitait lestement ou les franchissait avec la plus grande légèreté, sans embarquer une seule goutte d'eau.
C'eût été merveille de contempler le frêle esquif bravant la rage des flots, alors que des navires de fortes dimensions eussent refusé, à tout prix, de sortir de leur mouillage.
Cependant, le comte était inquiet, vivement inquiet.
Des attaches de plus d'un genre le liaient à Samson. C'était un des seuls êtres au monde qui connussent tous ses secrets, et c'était le plus dévoué de ses serviteurs.
—Ah! puisse-t-il n'être pas perdu, pensait-il! J'ai promis cinq cents louis; mais j'en donnerais vingt fois, mille fois autant pour que cet accident ne fût pas arrivé! Je ne suis pas superstitieux, pourtant je le considère comme un triste présage.
Ils naviguaient depuis une demi-heure. Le suaire qui cachait le ciel se déchirait en pièces; les rafales perdaient de leur violence; les vagues diminuaient de volume; tous les symptômes d'une embellie apparaissaient, quand une ombre, d'un noir profond, s'estompa entre deux caps énormes.
Un sourd et long mugissement, comme celui d'une cataracte, s'élevait, augmentant à mesure que le canot avançait.
—Avez-vous les lanternes? demanda le capitaine au pilote.
—Oui, commandant; elles sont sous le banc de l'avant.
—Allume!
Le pilote battit du briquet et alluma deux lanternes, qu'il fixa à la proue de l'embarcation.
Un fort courant l'entraînait dans un goulot entre les caps, où l'on distinguait parfaitement alors l'orifice d'une caverne.
L'onde s'y précipitait en tournoyant avec un bruit infernal.
—Sciez le courant, sciez le courant, dit Lancelot en pointant l'entrée de cette caverne.
Les matelots se mirent à ramer en arrière, afin de n'être point emportés par l'impétuosité du tourbillon.
Ainsi, le canot descendit lentement et s'engagea dans un souterrain tortueux.
A la voûte humide, suintante, pendaient des stalactites qui reflétaient leurs formes bizarres et projetaient, aux lueurs des lanternes, mille réverbérations éblouissantes comme des pierreries.
Les nocturnes mariniers firent un mille environ dans ce passage, et ils abordèrent enfin à une sorte de précipice semi-circulaire, dans lequel on apercevait les ouvertures de plusieurs autres galeries.
Un air frais et piquant indiquait que ce précipice était largement découvert à sa partie supérieure.
C'était le Creux-d'Enfer, situé, nous l'avons dit, à une courte distance d'Halifax, et qui communiquait avec l'Atlantique par divers couloirs.
—Donne-moi une lanterne, dit Lancelot au pilote.
Celui-ci s'empressa d'obéir.
—Il faudra, continua le capitaine, en prenant la lanterne, il faudra vous tenir sous la voûte, afin qu'on ne puisse distinguer votre lumière; tu me comprends?
—Oui, capitaine.
—Si j'ai besoin d vous, je sifflerai.
—Oui, capitaine.
—S'il était nécessaire de se presser, je tirerais un coup de pistolet, suivant l'habitude.
—Oui, capitaine.
—Si, par hasard, vous entendiez du bruit au-dessus de l'abîme, il faudrait me prévenir. Je serai dans la salle ronde.
—Oui, capitaine.
—S'il y avait urgence, un coup de pistolet, je le répète.
—Oui, capitaine.
Arthur Lancelot sauta à terre, ramena sur lui les plis d'un ample manteau et s'enfonça dans l'un des couloirs.
Au bout de cent pas, ce couloir débouchait dans une salle, faiblement éclairée par une lanterne semblable à celle que le comte tenait à la main.
Un homme, couvert d'un manteau, et masqué comme lui, s'y promenait.
—Je suis en retard, dit Arthur en lui tendant la main; mais le temps était si affreux…
—Je m'étonne seulement, dit l'autre, que vous ayez eu la hardiesse d'affronter la mer. Sur terre j'avais peine à garder mon équilibre en venant ici.
—Voyons à nos affaires! Que dit-on en ville?
—Oh! il y a du nouveau. Je ne vous engage pas à vous montrer.
—Bien au contraire.
—Si vous le faites, vous êtes perdu!
—Quoi! vous seriez devenu poltron, Charles? Est-ce que la diplomatie vous aurait amolli le coeur? Je vous ai vu si audacieux quand ce pauvre Maurice…
La voix du comte s'était attendrie. Son interlocuteur l'interrompit vivement.
—Je me suis si peu amolli, que j'ai décidé de reprendre la mer. Le métier de scribe ne me va pas. Maintenant j'ai tous les secrets du gouverneur-général; je sais à fond la politique anglaise. Assez du secrétariat! Je laisserai la plume pour le sabre. N'avez-vous pas objection à me charger encore du commandement duCaïman?
—Non, dit Lancelot, et je ferai mieux: je vous abandonnerai le commandement des deux navires.
—Oh! pour cela, non; je n'y consentirai point. Vous avez sur nos gens une autorité à laquelle je ne puis prétendre; vos talents, votre bravoure sont inappréciables. Les Requins de l'Atlantique ne reconnaissent et ne reconnaîtront jamais, tant que vous vivrez, d'autre maître que vous. Au reste, mon frère, en mourant, vous a délégué ses pouvoirs…
—Pauvre, pauvre Maurice! murmura Lancelot d'un ton mouillé.
—C'est donc convenu? reprit l'autre.
—Oui, dit le comte, il est convenu que vous serez chef des Requins.
—Mais vous?
—Moi, je me retire.
Il y eut un moment de silence.
—Vous vous retirez! répéta ensuite Charles.
—J'y suis déterminé.
—Quoi! le dégoût?
—Non, non, ce n'est pas le dégoût. Au contraire, elle me plaît, cette vie d'aventures. Mais… j'ai un motif… une raison majeure… Plus tard, je vous communiquerai… D'ailleurs, vous êtes décidé à vous allier aux Américains…
—Oui; et c'est pour cela, vous le savez, que j'ai travaillé durant deux mortelles années dans l'ombre, afin d'obtenir l'emploi de secrétaire intime du gouverneur. Maintenant j'ai entre les mains les rouages de la politique coloniale. J'espère qu'avec l'aide des Yankees, et le concours de la France, nous reprendrons aux Anglais toutes nos anciennes possessions transatlantiques. Que voulez-vous, nous avons été pendant deux siècles marins de père en fils; par conséquent les ennemis jurés de l'empire britannique; mais je conçois peu que vous qui, depuis vingt ans, partagez si noblement, si utilement nos travaux, nos haines et nos amitiés, vous si longtemps la compa…
—Assez, Charles! assez! ne rappelez point des souvenirs si chers et si douloureux.
—Mais pourquoi vouloir vous retirer à la veille d'une bataille décisive? Les cabinets de Washington et de Saint-James sont brouillés; la guerre éclate…
—Eh! que me fait la guerre! s'écria Lancelot avec impatience.
—Vous avez pourtant juré sur la tombe de mon frère, de ce frère dont vous portez le nom…
—Vous me faites souffrir, Charles! dit amèrement le comte.
—Vous faire souffrir, moi! oh! Dieu m'en préserve! répliqua-t-il avec chaleur.
Arthur lui tendit affectueusement la main.
—C'est résolu, dit-il; vous me succéderez au commandement des deux navires. Ne m'interrompez pas. Je le veux. Mais demeurez chez le gouverneur jusqu'à ce que je vous prévienne. Le cutter est en rade. Nous partirons ensemble dès que j'aurai terminé à Halifax…
—Mais n'allez pas à Halifax! s'écria le secrétaire.
—J'irai.
—Malheureux, vous y serez pris!
—Je ne crains rien.
—Vous ne savez donc pas que vous êtes à demi découvert!
—Vous plaisantez!
—Je plaisante, dites-vous. Il serait à souhaiter! Moi-même, on me soupçonne. Votre duel a fait sensation. Furieux d'avoir été blessé, ce misérable capitaine a répandu, sur votre compte, mille bruits absurdes. Il n'a trouvé que trop d'envieux et d'oisifs pour l'écouter. Votre départ subit, après le duel, a été diversement interprété. Le gouverneur lui-même s'en est ému. Il m'a mandé dans son cabinet, et m'a sérieusement questionné sur votre compte. J'ai répondu, comme toujours, que vous étiez fort riche, fantasque, passionné pour l'imprévu. Peu satisfait de cette réponse, il parlait de faire fouiller la maison de la rue de la Douane; car on répétait, à qui voulait l'entendre, que vous étiez un espion du gouvernement américain. Mais, par bonheur, je me rappelais la disparition subite de la femme du vice-amiral. Supposant que c'était vous qui l'aviez enlevée…
—Vous supposiez juste, Charles.
—Supposant, dis-je, que vous l'aviez enlevée pour en faire un otage, je dis à Son Excellence que, si elle daignait me promettre le secret, je lui ferais une confidence…
—Ah! répliqua Arthur gaiement, et vous lui dites sans doute qu'amoureux de madame Stevenson, nous avions ensemble tiré une bordée, suivant l'expression de nos matelots.
—C'est cela même, mon cher. Son Excellence trouva le tour ravissant. Elle demanda même si sir Henry l'accepterait aussi bénévolement que les autres escapades de madame son épouse. Je me félicitais de l'avoir mis hors de la voie, quand arriva la nouvelle du désastre de la flottille dépêchée d'Halifax contre les Requins, et de la mort du vice-amiral.
—Que dit-on alors?
—Quelques hommes échappés au naufrage rapportèrent que les trois navires avaient été détruits. Les habitants d'Halifax furent consternés. Le capitaine Irving vous avait-il deviné ou ne voulait-il que vous perdre dans l'opinion publique? Mais il prononça votre nom dans un club, en ajoutant que vous pouviez bien faire partie…
—Des Requins de l'Atlantique! dit Arthur en riant.
—Il raconta qu'à un dîner chez Son Excellence, au cottage de Bellevue, vous aviez pris leur défense.
—Pouvais-je faire autrement? repartit Lancelot en riant de plus en plus fort. Mais le drôle a exagéré, car je me suis contenté de nier l'existence de nos personnes.
—Quoiqu'il en soit, poursuivit le secrétaire, depuis lors beaucoup de gens vous suspectent. Moi-même, je suis l'objet d'une surveillance fort gênante, et je sens qu'il est temps de quitter la place.
—Pouvez-vous tenir encore une semaine?
—Oh! avec des précautions, un mois…
—Bon, bon, cela suffit. Je reparaîtrai demain à Halifax. Je ferai ma visite habituelle à Son Excellence, et saurai bien, soyez-en sûr, fermer la bouche aux braillards. N'y a-t-il plus rien autre?
—Non; seulement M. du Sault est fort malade. On dit sa fille souffrante aussi. La perte de leur fils…
—Il n'est point mort. Je vous en parlerai dans quelques jours… A demain, chez le gouverneur… Il va sans dire que nous ne nous sommes pas encore vus.
Ils sortirent du couloir; le secrétaire enfila un étroit sentier qui serpentait jusqu'à la crête du précipice; et, quand il eut disparu, Arthur Lancelot appela ses bateliers, remonta dans le canot et se replongea dans le souterrain.
Le capitaine revint, sans encombre, à son cutter.
Il avait hâte d'être rassuré sur le compte de Samson. Celui-ci était excellent nageur; Lancelot espérait que, malgré la fureur de la tempête au moment où il était tombé à la mer, il avait réussi à échapper à l'abîme.
On lui apprit, hélas! que ses espérances étaient illusoires. Deux ou trois fois, on avait vu Samson remonter sur l'eau et lutter contre l'impétuosité des flots, mais il n'avait pu atteindre une seule des cordes ou des bouées qu'on lui avait jetées.
On supposait qu'il s'était noyé ou brisé sur les rochers.
Le comte rentra dans sa cabine et pleura.
Il avait perdu le meilleur, le plus fidèle de ses serviteurs: la fortune se tournait contre lui.
En vain essaya-t-il de fermer les yeux. La nuit se passa lentement, pourLancelot, dans une cruelle insomnie.
Le lendemain il fit une toilette sévère, soignée, et donna ordre qu'on le conduisît à Halifax.
Vers midi, il débarqua au quai du Roi. Aussitôt, il se rendit à laMaison du Gouvernement.
Une foule de solliciteurs se pressaient dans les antichambres de sirGeorge Prévost.
L'huissier lui demanda qui il devait annoncer.
Annoncez le comte Arthur Lancelot, répondit le pirate d'un ton ferme.
A ce nom, plusieurs personnes se retournèrent. Quelques-unes étaient liées avec Lancelot; mais elles feignirent de ne pas le reconnaître; d'autres affectèrent de s'éloigner de lui.
Outre ces signes non équivoques de froideur, des murmures et des regards sournois ne lui confirmèrent que trop la vérité des paroles du secrétaire de Son Excellence.
Mais il n'était pas d'un caractère à se déconcerter aisément, et il eut l'air de ne point remarquer l'attention désobligeante dont il était l'objet.
Le capitaine Irving, qui se promenait dans l'antichambre avec un autre officier, l'aperçut.
Il pâlit et rougit tour à tour: ses traits se contractèrent.
Quittant son compagnon, il s'avança vers Lancelot.
—Vous m'avez promis ma revanche? lui dit-il.
—C'est possible.
—Cette fois, continua le capitaine en faisant des efforts pour se modérer, cette fois ce ne sera plus au sabre, mais au pistolet.
—Vous voulez donc que je vous tue! dit froidement le comte.
—Je veux donner une leçon à un misérable…
—Capitaine, l'heure et le lieu sont mal choisis pour une altercation…
—Je vous dis que vous êtes un…
—Encore un mot, et je vous soufflette! dit Arthur.
L'autre bouillait de fureur.
—Je veux satisfaction…
—Vous ne l'aurez pas. C'est assez d'une. D'ailleurs, je vous tuerais.Vous êtes estropié, je le vois; cela suffit.
—Eh bien! fit Irving en se jetant sur Lancelot, les poings fermés…
Mais on l'arrêta.
—Filou! cet officier est indigne de l'épaulette qu'il porte. Il triche au jeu! dit Lancelot, que la colère commençait à gagner.
—Oh! s'écria le capitaine en se débattant entre les mains de ceux qui le retenaient.
—Silence, messieurs! vous faites un tapage qui trouble Son Excellence, dit l'huissier, sortant du cabinet de sir George Prévost.
Et il ajouta:
—M. le comte Arthur Lancelot est attendu.
Le commandant duRequinfut introduit dans les appartements du gouverneur. Il y resta plus d'une heure, et, quand il ressortit, les postulants remarquèrent, avec stupéfaction, que sir George Prévost l'accompagnait, en causant et en riant familièrement avec lui.
Le capitaine Irving l'attendait, pour le provoquer de nouveau. S'il fut surpris et contrarié de la faveur dont paraissait jouir Lancelot, il le fut bien davantage, quand le gouverneur lui dit sévèrement, après avoir reconduit son adversaire:
—Monsieur, votre inconvenante manière d'agir mérite une punition exemplaire; je vous condamne à un mois d'arrêts forcés. Remerciez M. le comte Lancelot de ce qu'il a intercédé pour vous, car j'étais résolu à vous casser. S'il vous arrive jamais de vous oublier ici, je ne vous oublierai pas, moi!
Et il passa, laissant l'officier confondu, mais non calmé.
—Ah! murmura celui-ci, je me vengerai, je me vengerai…
Cependant, Lancelot se rendait à sa maison de la rue de la Douane.
D'un coup d'oeil, il s'assura qu'on n'y avait commis aucune effraction.
Il ouvrit la porte, monta à son boudoir et se laissa tomber sur un siège.
—Le gouverneur a encore été pris au piège, se dit-il; c'est un excellent homme, un peu naïf, que sir George Prévost. Sans la mort de sir Henri, il eût trouvé de bonne plaisanterie que je fusse avec sa femme à la Bermude. Du reste, il n'a pas trop mal pris la chose. Mais il faut être sur ses gardes. Il y a de l'orage dans l'air. La nuée ne tardera pas à crever. Mon meilleur plan est de partir le plus tôt possible. N'était cette visite que je dois faire à la famille de Bertrand, je manderais à Charles de se préparer à lever l'ancre, dès cette nuit…
Il en était là de ses réflexions, lorsqu'on frappa rudement à sa porte.
—Qui cela peut-il être? murmura-t-il, en s'approchant d'une fenêtre donnant sur la rue. Ah! le capitaine Irving. Il n'est pas satisfait. Tant pis. Je ne me battrai plus avec lui. C'est décidé.
Les coups redoublèrent en bas.
—Lui ouvrirai-je? continua Lancelot. Oui, cela vaut mieux. En somme, je saurai bien le tenir en respect.
Il décrocha un pistolet, le mit dans sa poche et descendit l'escalier.
Le marteau retentissait toujours avec violence.
Lancelot ouvrit tranquillement.
—Vous faites beaucoup de bruit, monsieur, dit-il au brutal visiteur.
—Vous êtes un insolent, répondit celui-ci, en allongeant la main pour le souffleter.
Lancelot esquiva le soufflet, mais il fut obligé de lâcher la porte, et le capitaine Irving pénétra dans le vestibule.
—Sortez d'ici! lui dit Arthur.
L'officier ricana.
—Vous croyez, riposta-t-il, que je sortirai comme ça, mon jeune mirliflor. Détrompez-vous, je ne quitterai pas la place que vous ne m'ayez donné raison…
—Si vous ne voulez pas sortir de bon gré, je vous jette dehors! répartit le pirate.
—Oh! pour cela, c'est une autre question. Nous la viderons, quand vous voudrez; à l'instant même…
Et le capitaine se campa dans la position d'un boxeur exercé.
—Ça y est-il?
Lancelot haussa les épaules avec un dégoût évident.
Cette scène avait attroupé quelques individus dans la rue. La majorité prenait parti pour l'officier contre le dandy. On lui adressait des encouragements, des excitations; et l'on se moquait hautement d'Arthur.
—Ça y est-il? répéta Irving, enivré par les marques d'approbation de la canaille.
Le comte comprit qu'il fallait en finir, malgré la répugnance qu'il avait à se colleter avec ce malotru.
—Je suis prêt, répondit-il.
Et, avant que le capitaine eût fait un seul mouvement, il lui asséna, sur la face, un coup de poing qui fit jaillir l'oeil de son orbite, en même temps que, d'un coup de pied dans le ventre, il l'envoyait rouler au bas des marches, contre la grille.
La foule battit des mains pour le vainqueur, et, de ses huées, elle accabla l'officier anglais, qu'elle poursuivit jusqu'à sa caserne. Car partout la foule est ainsi,—disposée à favoriser les actes de violence, mais encore plus disposée à applaudir le succès, sous quelque forme qu'il se présente.
Lancelot referma la porte, fit une toilette nouvelle, et, un quart d'heure après, il entrait à la villa du Sault.
Tout, à l'extérieur, y avait un aspect morne, qui donnait à pressentir que de grandes douleurs s'agitaient au dedans.
Madame et mademoiselle du Sault étaient dans le parloir quand le comte parut.
Se levant éplorée, Emmeline se jeta dans ses bras.
—Ah! dit sa mère comme pour excuser ce mouvement, vous ne savez pas, monsieur, tous les malheurs qui nous ont assaillis depuis votre départ. Mon fils, mon pauvre Bertrand a été…
Les sanglots lui coupèrent la voix.
Arthur avait affectueusement conduit Emmeline à un canapé, et lui tenait les mains pressées dans les siennes: il semblait attendre l'explication de cette scène.