—Oui, à son cottage de Bellevue.
—Quel bonheur! s'écria la jeune fille.
—On dansera, ravissante Emmeline.
Arthur Lancelot n'était plus soucieux en prononçant ces mots. Il avait recouvré son aisance, son affabilité, toutes les sémillantes qualités qui lui avaient valu le titre de prince du dandysme halifaxien.
—Mais quand cette fête? s'enquit la jeune fille en effeuillant la clochette d'un liseron qu'elle avait cueillie sur l'appui de la fenêtre.
—Quand? aujourd'hui même; dans deux heures. Vous n'avez que le temps de vous habiller, et je suis assuré, chère miss, que vous serez l'étoile du bal.
—Une nébuleuse! minauda Emmeline.
—Fi! s'écria Bertrand, tu en seras l'étoile polaire!
Et il se prit à rire.
—Pendant que vous ferez votre toilette, dit Arthur, j'aurai l'honneur de présenter mes respects à madame et à M. du Sault.
—Et la vôtre? dit Bertrand en montrant du regard à Lancelot son costume négligé.
—Oh! il y a pour les hommes liberté complète… en raison de la canicule. Le gouverneur accepte la tenue de fantaisie.
—Béni soit-il! car il fait si chaud…
—Allons, mon frère, laisse-là tes remarques et partons, dit Emmeline en s'appuyant avec complaisance au bras d'Arthur.
—Mais où est le rendez-vous? dit Bertrand.
—Au cottage même.
—Alors vous monterez dans notre voiture.
—J'ai mon cheval à la porte.
—Vous le renverrez.
—Et Samson, que dirait-il?
—Oh! si Samson est là, fit Emmeline, nous sommes sûrs qu'il ne vous quittera pas. C'est un modèle que ce domestique!
—Un peu gênant parfois, glissa Bertrand.
A cette allusion, le comte ne répliqua point.
—Eh bien, reprit la jeune fille, il y a un moyen de tout arranger. Notre jockey reconduira votre cheval, et le brave Samson suivra, s'il le veut, la voiture.
—Vous avez réponse à tout; je me rends avec enthousiasme, dit Arthur en pressant doucement le bras d'Emmeline.
Jamais il ne s'était permis cette familiarité. Le coeur de la jeune fille en palpita d'allégresse.
Ils furent bientôt à la villa, d'où ils sortirent, une heure après, tous trois dans une calèche découverte, traînée par deux magnifiques poneys.
—Samson les escortait en selle, à cent pas de distance.
Bellevue-Cottageest situé à deux milles d'Halifax, au plus. Une belle allée de sycomores y conduit.
Le temps était beau, la route superbe. En vingt minutes, mademoiselle du Sault et ses cavaliers y arriveront, à travers une foule d'équipages remplis de femmes élégantes et de militaires tout chamarrés d'or et de broderies.
Frileusement accroupie au pied d'une colline qui l'abrite contre les vents du nord, et entourée de jardins parfaitement entretenus, la maison de plaisance du Gouverneur général passait, à bon droit, pour le coin de terre le plus enviable de la Nouvelle-Écosse.
On ne la pouvait comparer qu'à Monkland, ancienne résidence d'été desGouverneurs du Canada, près de Montréal.
Sir George Prévost avait la réputation d'être un homme fort aimable, et cette réputation était méritée: il excellait à faire les honneurs de sa petite cour.
Le dîner, servi sous un quinconce d'érables, débuta joyeusement, et il se serait sans doute terminé de même sans l'arrivée d'un courrier qui remit une dépêche au Gouverneur.
En la parcourant, un nuage de contrariété couvrit le visage de sirGeorge Prévost.
—Mes chers hôtes, dit-il, en transmettant la dépêche à son secrétaire intime, vous me voyez désolé. Mais il faut absolument que je vous quitte. Les pirates du golfe viennent encore de faire des leurs, et je suis forcé d'aller m'entendre sur-le-champ avec le vice-amiral pour lancer quelques vaisseaux à leur poursuite.
Il se leva, adressa un salut gracieux à la compagnie, et se retira.
—De quels pirates a donc parlé Son Excellence? demanda une jeune femme placée à côté de Bertrand, qui faisait face à sa soeur et au comte Arthur.
—Des Requins de l'Atlantique, madame, répondit l'enseigne.
—Les Requins de l'Atlantique! qu'est-ce que cela?
—Oh! fit Lancelot, en souriant, des fantômes introuvables, qui ont, je crois, pris naissance dans l'imagination des habitants de la colonie.
—Des fantômes, monsieur! dites des monstres à face humaine! s'écria un officier d'infanterie, assis vis-à-vis du comte.
—Bah! riposta légèrement celui-ci, des illusions.
—Illusions qui nous coûtent cher, repartit l'officier, avec aigreur. Depuis deux ans, elles nous ont volé plus de vingt navires, ces illusions!
—Comment! comment! demandèrent plusieurs personnes.
—Oh! c'est simple, c'est-à-dire atroce, reprit l'officier. Les requins de l'Atlantique, auxquels Monsieur—et il désigna ironiquement Lancelot—affecte de ne pas croire, sont des brigands retranchés dans les îles du golfe, et qui capturent les bâtiments du commerce que la mauvaise chance pousse dans leurs parages. Ce sont des lâches qui massacrent les équipages, violentent les femmes, égorgent les petits enfants…
—Ne les mangent-ils pas aussi, capitaine Irving? dit le comte avec un rire moqueur.
—Je n'en serais pas surpris, répondit naïvement l'officier.
Un cri d'horreur s'éleva dans l'assemblée.
—Vous les avez vus? continua Arthur, d'un ton moqueur.
—Comme je vous vois.
—Ah! c'est différent. Vous pouvez nous donner des détails, sans doute.
—Oui, monsieur.
On fit silence pour écouter M. Irving.
—Ils ont un chef, n'est-ce pas? poursuivit Lancelot.
—Un chef masqué.
—Masqué! répéta-t-on de toute part, avec étonnement.
—Masqué et toujours vêtu de noir. Ce chef commande deux frégates aussi noires que lui, car j'oubliais de vous dire que son masque est de soie noire…
—Un héros de roman! interrompit le comte de son air railleur.
—Oh! riez, riez, monsieur le sceptique! vos rires et votre dédain…
—Ah! messieurs, messieurs, intervint un colonel d'artillerie, point d'injures, je vous rappelle à l'ordre. Il y a des dames, ici.
—Permettez-moi de vous faire observer, mon cher colonel, que votre interruption est au moins intempestive, pour ce qui me concerne, repartit Lancelot d'une voix douce et ferme, avec un sourire sur les lèvres.
—Assurément, assurément, balbutia le vieux officier qui, connaissant l'estime en laquelle sir George Prévost tenait le comte, n'eût pas voulu pour beaucoup blesser ce dernier.
Quant à M. Irving, n'étant que capitaine, il n'osa, protester contre la partialité de son supérieur; mais il lança à Arthur un regard qui fit frémir Emmeline.
—Je vous en prie, murmura-t-elle tout bas à Lancelot, cessez cette conversation, elle me fait mal!
—Je suis trop votre esclave pour ne point vous obéir, répondit-il d'un ton qui ravit la jeune fille.
—Mais la suite de l'histoire des Requins? demanda la dame, cause involontaire de cette petite altercation.
—Ce sera pour demain, dit le secrétaire intime de sir George, qui le remplaçait en son absence. Maintenant, je propose un tour de promenade avant le bal.
Tout le monde se leva de table.
La plupart des convives descendirent, deux à deux, dans les jardins. Mais quelques-uns, parmi lesquels se trouvait Bertrand du Sault, qui n'était pas encore assez bien rétabli pour s'exposer au serein, restèrent dans les salons de jeu.
Ces salons ouvraient sur des bosquets illuminés avec des verres de couleurs, somptuosité nouvelle dans la colonie.
Le bal devait avoir lieu sous les bosquets.
Vers dix heures, il commença au son de la musique militaire. Le comte Arthur Lancelot dansa le premier quadrille avec Emmeline, et l'un et l'autre dansaient dans la perfection. Aussi un cercle de curieux s'était-il formé autour d'eux. Mais le jeune homme paraissait insensible à leurs murmures admiratifs; ses regards étaient attachés sur Bertrand qui faisait une partie de bluff avec le capitaine Irving.
—Vous trichez, dit tout à coup l'enseigne à son adversaire, qui venait de glisser furtivement une carte dans le jeu.
—Vous en avez menti, répondit la capitaine d'une voix sifflante.
Bertrand lui jeta ses cartes à la face.
Cette scène avait été rapide. Personne n'y avait pris garde. Seul,Arthur Lancelot l'avait vue.
Les deux antagonistes s'étaient lèves en échangeant ces mots:
—Vous m'en rendrez raison, monsieur!
—Demain toute la journée, je me tiendrai à votre disposition.
Puis ils s'étaient éloignés, chacun d'un côté.
Sans le vouloir, sans y penser, Arthur Lancelot serra la main de sa partenaire, mais il faillit manquer la figure qu'il dansait.
—Vous êtes distrait, monsieur; soyez plus attentif, je vous prie, on nous observe! lui dit tendrement Emmeline, qui s'attribuait bien gratuitement la cause de cette distraction.
—Ah! ma chère… commença le comte.
Mais s'apercevant que son qualificatif était un peu bien familier, il reprit, quoique la jeune fille, charmée, l'encourageât à continuer par un regard souriant:
—Ah! mademoiselle… pourrais-je n'être pas distrait!… en votre présence adorable, ajouta-t-il au bout d'un instant.
Emmeline ne tint pas compte de l'intervalle dont il avait séparé chaque membre de phrase, surtout le dernier. Elle fut convaincue que le coeur rebelle d'Arthur était enfin vaincu, subjugué, car jamais elle ne l'avait vu si ému.
C'est qu'elle aimait Lancelot depuis la première fois qu'elle l'avait rencontré à un bal, chez l'intendant maritime de la station, il y avait plus de huit mois déjà! Et huit mois, comme c'est long pour une personne qui n'a d'autre occupation que le travail fantaisiste d'une imagination fougueuse.
Ce soir-là fixa son avenir. Le comte fit, il est vrai, peu attention à elle; mais l'amour a du goût pour les oppositions. On sait qu'il trouve à butiner son miel là où un indifférent ne voit que des épines ou du sable, et que, comme certains êtres animés, il (je parle toujours de l'amour) se nourrit au besoin de sa propre chair.
Éprise du comte, Emmeline déploya toutes ses éloquentes finesses de femme pour l'attirer chez son père. Elle jouissait naturellement de la grande et excellente liberté que les moeurs anglaises accordent aux demoiselles; aussi pouvait-elle faire des invitations en son nom; et se conduire dans le monde comme chez nous une jeune dame de bon ton.
Mais la réussite de son projet ne présentait pas autant de difficultés qu'elle l'avait supposé, en entendant dire que le comte Lancelot était hautain, d'une politesse exquise, mais froide, d'une humeur épigrammatique, surtout avec les femmes; un dandy de haute saveur qui affectait d'être blasé sur tous les plaisirs.
Certes, ces rumeurs n'avaient rien d'agréable pour Emmeline. Cependant, elles irritèrent sa passion naissante plutôt qu'elles ne la refroidirent, et elle fut enchantée de voir que, dans cette soirée même, Arthur témoignait à son frère Bertrand une préférence marquée sur tous les autres jeunes gens.
La liaison entre eux fut très-prompte; elle fut bientôt très-étroite.
Emmeline s'en applaudit, quoique, parfois, elle se sentit piquée de la tiédeur que Lancelot avait pour elle, tandis qu'il manifestait pour Bertrand l'empressement le plus chaleureux.
Cette tiédeur à son endroit, il n'était guère possible de la considérer comme un fruit de la timidité, car avec un grand air de distinction et une conversation toujours raffinée, le comte était souvent hardi, provocant dans ses expressions. Mais l'amour est si ingénieux pour s'abuser, qu'Emmeline portait au compte de ce sentiment la réserve d'Arthur.
Myope et bavard, à son habitude, le public les disait enflammés l'un pour l'autre, et les mariait obligeamment chaque semaine.
Par ces courtes explications, on comprendra combien étaient précieuses à mademoiselle du Sault les plus légères prévenances du comte Arthur Lancelot.
Aussi, comme un lis s'incline sous la rosée bienfaisante du matin, courba-t-elle la tête, en rougissant, sous la caresse de sa dernière réponse.
—Vous êtes un flatteur, monsieur Arthur, murmura Emmeline pour dire quelque chose.
—On n'est pas flatteur avec ceux que l'on aime; mais toute flatterie pâlirait devant vous, reprit Lancelot de sa voix harmonieuse, dont on ne pouvait entendre le timbre musical sans en rêver.
Emmeline rougit de plus en plus fort; un pas encore et le comte lui faisait une déclaration. Il fallait l'y pousser. Et, tout en tournant dans la ronde, elle lui décocha cette réflexion d'une dangereuse naïveté:
—Oh! mais c'est qu'il y a aimer et aimer!
—Oui, répliqua Lancelot, par un bond qui plaçait subitement un abîme entre le coeur de la jeune fille et le sien, oui, on a de l'amitié pour ses amis, de l'amour pour ses ennemis!
Ce trait était acéré. Emmeline en frissonna. Il se pouvait néanmoins que ce fût une de ces flèches sans portée sérieuse, comme le comte se plaisait à en lancer dans le monde, et qui lui avaient valu dans certaines coteries la réputation d'homme cynique. Emmeline essaya donc de prendre gaiement cette réplique, et elle repartit en souriant:
—Il ne s'agit plus que de savoir, monsieur, dans quelle catégorie vous me rangez?
La question était directe. Une réponse maladroite engagerait le coeur du jeune homme ou briserait celui de la jeune fille.
Mais Lancelot n'était pas un écolier. Il s'en tira par un mot à double entente.
—Oh! dit-il, le sourire aux lèvres, je range assurément mademoiselle du Sault parmi les personnes aimées. Mais voici lerillterminé, daignez m'excuser un instant, mademoiselle!
Il avait conduit Emmeline à un siège. Il la salua rapidement et rentra dans les salons.
Ses regards cherchèrent Bertrand; ils ne rencontrèrent que le capitaineIrving, qui se disposait à partir.
—Pardon, lui dit Arthur Lancelot en s'approchant.
—Que me voulez-vous? fit l'officier avec hauteur.
—Vous dire un mot.
—Parlez.
—Pas ici, dans les jardins. Ce que j'ai à vous dire est entre nous.
—Il me semble que nous sommes seuls, dit sèchement le militaire.
—Eh bien, soit! puisque vous le voulez, causons ici.
—On y est aussi bien qu'ailleurs! reprit l'autre d'un ton bref.
—Vous savez que nous avons un compte à régler?
—Quel compte?
—Mais, dit Arthur d'un air dédaigneux, vous vous êtes permis d'être grossier…
L'officier devint cramoisi comme son uniforme.
—Grossier! répéta-t-il en grinçant des dents.
—Je vous ai fait l'honneur de vous le dire, capitaine, reprit impertinemment Arthur.
—L'honneur! paltoquet! mâchonna Irving.
—Eh! oui, l'honneur! dit Lancelot sans s'émouvoir de l'irritation du militaire; donc vous vous êtes permis d'être grossier à mon égard, et j'espère que vous voudrez bien…
—Je vous tuerai comme un chien! hurla l'officier.
Plusieurs personnes, qui jouaient ou causaient à quelque distance, levèrent la tête.
—Pas si haut! dit Arthur; vous parlez à un homme qui n'est ni sourd, ni de mauvaise compagnie!
—Oh! oh! c'est trop fort! maugréa Irving, vous me donnerez satisfaction…
—Je l'entends bien ainsi!
—Fat!
—Les injures sont superflues, capitaine. A demain!
—A demain, monsieur! dit l'officier.
—Votre heure?
—Le plus tôt possible.
—Cela m'arrange parfaitement. Quatre heures du matin donc!
—Plus tôt si vous voulez! j'ai hâte de vous faire la leçon, monsieur le dandy!
Et le capitaine Irving appuya sur ces mots avec l'emphase méprisante qu'un de nos troupiers, courroucé par uncivil, mettrait à lui diremonsieur le pékin!
—Vos armes? demanda Arthur.
—Les vôtres?
—Oh! cela m'est égal.
—Alors, dit l'officier, nous prendrons le sabre.
—Le sabre, c'est un peu brutal, dit Lancelot en souriant.
—Vous refusez, blanc-bec? fit l'autre avec un haussement d'épaules.
—Du tout, du tout, capitaine. Le sabre m'accommode parfaitement. C'est une arme que j'affectionne. Et maintenant, convenons du lieu de la rencontre, s'il vous plaît, car demain nous n'aurons pas le temps de prendre ces petits arrangements.
—Au creux d'Enfer, il y a une pelouse…
—Va pour le creux d'Enfer.
—A quatre heures, monsieur; je vous engage à faire vos dispositions testamentaires, car je dois vous dire que je suis de première force au sabre, reprit le capitaine en tortillant ses longs favoris roux.
—A quatre heures j'y serai, répondit tranquillement le comte Lancelot.
Et, saluant le militaire, il sortit du salon pour retourner à la danse, sans remarquer que mademoiselle du Sault quittait vivement une fenêtre ouverte de ce salon, à laquelle elle s'était tenue appuyée, derrière une treille, pendant la plus grande partie de l'entretien du comte et du capitaine.
Quand Arthur la rejoignit, elle causait avec son frère.
—Mon cher ami, lui dit Bertrand, je pars… vous m'excuserez; je ne suis pas encore très-solide… Mais restez avec Emmeline… je vous renverrai la voiture.
—C'est cela, dit la jeune fille. Il vaut mieux que tu rentres, mon bon frère… Monsieur le comte me ramènera… je l'espère.
Et son regard interrogateur demanda une réponse affirmative à Lancelot.
—Vous sentiriez-vous indisposé? dit celui-ci avec inquiétude.
—Nullement, nullement, mon cher.
—Mais le médecin lui a défendu les longues veillées, intervintEmmeline.
—Oui, et bonsoir… Amusez-vous bien, dit Bertrand.
—Attendez encore un instant, fit Arthur.
—Oh! pour moi, je veux rester au bal jusqu'à la fin, s'écria la jeune fille en prenant le bras de Lancelot.
Celui-ci toussa d'un ton très-naturel en apparence, et il dit:
—Eh bien, c'est cela… oui… je ramènerai mademoiselle du Sault lorsqu'elle…
Il avait traîné et prolongé sa phrase à dessein.
On vit tout à coup paraître Samson, dont la tête énorme dominait de plus d'un pied les spectateurs.
—Ah! mon domestique! il y a quelque chose d'extraordinaire, dit Arthur avec un air de contrariété fort bien joué.
—Quelle figure de requin! s'écria Bertrand.
—Il mériterait certainement une place distinguée parmi les fameuxRequins de l'Atlantique, n'est-ce pas? reprit le comte en riant.
—Oui, maître, dit Samson, avec son salut militaire.
—Tu m'apportes une nouvelle?
—Oui, maître.
Et levant la main à la hauteur des yeux, il fit deux ou trois signes.
—Oh! mon Dieu, est-ce désolant! murmura le comte; voilà qu'une affaire…
Et s'adressant à Samson:
—Est-ce pressé?
—Oui, maître.
—Allons, va devant!
—Oui, maître, répondit le serviteur impassible, en se retournant tout d'une pièce, après avoir renouvelé son salut.
—Mademoiselle, dit alors Lancelot à Emmeline, je suis on ne peut plus affligé du contretemps…
—C'est bon, c'est bon, dit Bertrand, un mystère de plus sur votre bilan, mon cher. Nous vous en tiendrons compte, ma soeur et moi!
Puis à Emmeline, qui rayait avec dépit, du bout de son ombrelle, le sable de l'allée où ils devisaient:
—Pardonne-lui encore, petite soeur, mais à une condition.
—Et laquelle? s'enquit Lancelot.
—C'est que vous nous sacrifierez toute votre journée de demain.
—Oh! avec joie, si mademoiselle…
—Pouvez-vous douter que j'en sois heureuse! dit Emmeline avec un accent de reproche.
—Désirez-vous partir seul? demanda Bertrand.
—Non, non, mon cher; si vous ne le trouvez pas mauvais, je vous ramènerai.
—Quel bonheur! s'écria étourdiment Emmeline.
—Alors, je vais faire atteler.
—Allez, nous vous suivons.
Bertrand s'élança vers les communs, où les voitures avaient été remisées. Mais en courant, un papier tomba de sa poche.
Arthur aperçut ce papier, qui échappa à l'attention d'Emmeline, trop absorbée par ses pensées pour regarder ce qui l'entourait.
Le comte l'entraîna du côté où était tombé l'objet se baissa comme pour cueillir une fleur, le ramassa et le serra dans son gousset de montre.
—Quelle délicieuse soirée, et comme il m'eût été bon de la passer tout entière avec vous, mademoiselle! disait-il, en même temps à Emmeline. Vous offrirais-je cet oeillet?
La jeune fille prit la fleur et la fixa à son corsage.
—Où êtes-vous? cria bientôt la voix de Bertrand.
—Ici, derrière le massif de rosiers, répondit Lancelot.
En entendant son frère, Emmeline avait tressailli. Elle arrêta son cavalier par un mouvement brusque et subit.
—Monsieur Arthur, lui dit-elle avec une vivacité fébrile, il faut que je vous parle… cette nuit…en secret… dans deux heures… à la petite porte du parc… elle sera ouverte!
Avant que le comte, extrêmement surpris de cette impérieuse déclaration eût eu le temps d'y répondre, Bertrand arriva.
—La voiture est prête, dit-il.
—Nous sommes à vous, répondit Arthur.
Montant dans la calèche de M. du Sault, ils revinrent promptement à la ville.
Le voyage fut assez triste, chacun d'eux étant diversement, mais profondément préoccupé.
—Nous vous descendrons chez vous, dit Bertrand au comte, en traversant la rue de la Douane.
—Oh! je vous accompagnerai…
—Inutile, mon cher!… Voici votre porte! Bonne nuit!
—Bonne nuit à tous deux! dit Arthur en sautant à terre, après avoir pressé la main des jeunes gens.
La calèche reprit le grand trot. Et le comte siffla.
Samson, qui avait suivi par derrière, accourut au galop.
—Va seller Betzy et attends, lui dit Lancelot.
—Oui, maître.
—Seulement, fais en sorte qu'on ne te voie pas.
—Oui, maître.
—Dans une heure, tu conduiras Betzy sur le chemin de la villa du Sault, en dehors de la ville.
—Oui, maître.
Le comte, alors, ouvrit la porte de la maison et monta à son appartement privé.
Le comte Arthur Lancelot occupait une maison entière, dans la rue de laDouane(Duane-Street).
Cette maison n'avait que deux étages et un sous-sol.
Elle était construite à l'anglaise. On y arrivait par un escalier de cinq ou six marches, défendu, comme la façade de la maison, par une grille en fer, à hauteur d'appui, distante de deux mètres environ du mur, et derrière laquelle végétaient quelques arbrisseaux.
Le premier étage comprenait les salons de réception; le second, l'appartement privé du comte.
Seul, Samson avait accès dans cet appartement.
On y comptait quatre pièces: une salle à manger un cabinet de travail, un boudoir et une chambre à coucher, où jamais profane n'avait pénétré, pas même le fidèle serviteur.
Toutes les fenêtres étaient munies de barreaux en fer et les volets intérieurement doublés avec de fortes plaques de tôle.
L'habitation se trouvait ainsi à l'abri des voleurs et des curieux; elle pouvait, ou besoin, soutenir un siège de quelques heures… En entrant, Lancelot battit du briquet, alluma une bougie placée dans le vestibule sur une console, et après avoir soigneusement refermé la porte extérieure, monta à son appartement.
Il s'arrêta dans le cabinet de travail.
C'était une petite pièce, tendue en cuir de Cordoue et meublée avec un goût sévère: le secrétaire, la bibliothèque, le fauteuil étaient en ébène, sans sculpture.
Des armes du plus grand prix, recueillies dans toutes les parties du monde, pendaient aux parois de la muraille et y tenaient lieu de peintures.
Arthur ouvrit le secrétaire, déposa son bougeoir sur la tablette, s'assit, et tira de sa poche l'objet qu'il avait ramassé dans le jardin de Bellevue.
Cet objet, roulé, de la grosseur d'un tuyau de plume, n'était autre chose qu'un papier.
Le jeune homme le déplia, d'une main frémissante. Une écriture fine et tourmentée le couvrait tout entier.
Lancelot en lut et relut les lignes, avec une émotion profonde.
—Ah! mon Dieu, s'écria-t-il en renversant ensuite sa tête sur le dossier du fauteuil, mon Dieu! Je ne l'aurais jamais cru! lui, amoureux! lui aimé de madame Stevenson! Malheur! malheur sur moi qui n'ai pas prévu cette liaison! Mais peut-être est-il temps encore; peut-être puis-je mettre des entraves à leur passion! car il ne faut pas qu'ils s'aiment… S'aimer, eux! j'en mourrais de jalousie!
Il parcourut une troisième fois le billet et le froissa dans ses doigts.
—Non, cela ne sera pas! s'écria-t-il en se frappant le front. Dussé-je enlever cette femme, cela ne sera pas; je les séparerai!… Voyons… leur rendez-vous est à minuit! Quelle heure est-il?
Il jeta un coup d'oeil sur sa montre.
—Onze heures trois quarts, dit-il; j'y puis être… Mon entrevue avec Emmeline est fixée à une heure du matin… Ce n'est pas loin; Betzy va comme le vent; pourvu que je parte à une heure moins cinq minutes, je serai exact. Mais que me veut cette pauvre fille!… Chère et malheureuse Emmeline, elle est amoureuse de moi…
Un sourire triste passa sur son visage, et il poursuivit, comme s'il répondait à une réflexion intime:
—Si elle savait… Étrange destinée que la mienne! Jeune, je désirais la lutte… la lutte grande, terrible, celle qui s'enivre à la coupe des chaudes amours et se baigne les mains dans le sang… Ai-je été traité en enfant gâté par le Hasard ou la Providence, qu'on l'appelle comme on voudra! parbleu! il ne m'importe guère!… Mais, il faut se hâter.
En prononçant ces paroles, le comte Lancelot se leva, alla à une panoplie, en décrocha deux petits pistolets, qu'il mit dans sa poche après les avoir chargés, et, s'enveloppant dans un manteau de drap foncé, il échangea son chapeau de paille contre un feutre noir, et ressortit.
La nuit était assez claire, quoique la lune ne brillât point.
Arthur se glissa silencieusement le long des maisons, enfila plusieurs rues qu'il longea ou traversa sans rencontrer personne, et arriva enfin devant une habitation isolée, bâtie au milieu d'un jardin de quelque étendue.
Une haie l'entourait.
Le jeune homme franchit cette haïe avec une agilité qui eût fait honneur à un gymnasiarque consommé.
Des avenues ombreuses s'étendaient de tous côtés.
Lancelot en prit une, rangea les arbres d'aussi près qu'il put, et en marchant sur la pointe du pied.
Un mouvement de voix ne tarda point à frapper son oreille.
Il redoubla de précautions, se plia en deux et continua d'avancer, mais dans la direction du son.
Bientôt, le bruit d'un baiser arriva à lui. Il frémit, s'appuya contre un arbre, mit sa main sur sa bouche et la mordit pour s'empêcher de crier.
La maison n'était plus qu'à quelques pas de lui.
Au balcon d'une fenêtre inférieure, on apercevait deux silhouettes: la silhouette d'une femme et celle d'un homme.
La femme se tenait dans la baie de la fenêtre, l'homme au dehors, penché par-dessus la balustrade du balcon, et à demi caché par un bouquet de lilas.
—Oh! Bertrand! Bertrand! murmura Arthur en se rapprochant davantage encore du couple.
—Que vous êtes bonne et qu'il m'est doux de vous le répéter, Harriet! disait le jeune homme, passant son bras autour de la taille de la jeune femme et l'attirant à lui.
—Oui, répondit-elle, oui, je suis trop bonne! et vous un ingrat, car vous n'imaginez pas combien je m'expose, en vous recevant ici à pareille heure!
—Le temps m'a semblé bien long, allez, depuis le moment où vous m'avez remis le billet…
—A propos, ce billet, rendez-le-moi, monsieur.
—Quoi! vous ne me le laisserez pas, câlina le jeune homme! Il y a tant d'amour! tant de bonheur pour moi dans ces lignes!
—Que ne les gravez-vous dans votre coeur! dit-elle en souriant; mais, mon bon ami, l'écriture laisse des traces. Je ne serai tranquille que quand ce papier n'existera plus.
—Vraiment! vous me le refusez, dit Bertrand d'un ton chagrin en fouillant dans sa poche.
—Vraiment oui! une imprudence est si vite commise! Si mon mari…
—Oh! ne parlez pas de lui! ne parlez pas de lui! s'écria-t-il.
—Ma lettre! ma lettre! monsieur!
—Je ne la trouve pas, je l'aurai oubliée…
Ces mots furent dits d'un ton inquiet.
—Voyez! déjà! Oh! l'on ne devrait jamais confier ses pensées au papier? fit la jeune femme, mais vous me la rapporterez demain, n'est-ce pas?
—Je vous le jure, Harriet, ma chérie! ma douce colombe, dit Bertrand en imprimant ses lèvres sur le cou de sa maîtresse.
Une douleur aiguë traversa le coeur d'Arthur Lancelot comme un fer rouge.
—Mais, demanda la jeune femme, après un moment de silence, comment avez-vous pu venir sitôt?
—Oh! dit-il, dès que j'eus déposé chez lui le comte…
—Un fat! je ne l'aime guère, observa Harriet.
—Fat! lui! ne dites pas cela; c'est un noble et excellent ami, repartit vivement Bertrand.
—Continuez, je vous prie, reprit la jeune femme en étouffant un bâillement.
—La coquette! l'indigne coquette! pensa Lancelot.
—Donc, poursuivit Bertrand, après l'avoir descendu à sa maison, j'ai prétexté que j'avais oublié de lui faire une communication importante pour quitter ma soeur…
—Et personne ne nous a vu?
—Personne! Mais, Harriet, ma bien-aimée, ne me permettez-vous pas…
—Non, monsieur, non, minauda la jeune femme.
—Vous doutez donc de mon amour?
—Les hommes sont si trompeurs!
—Pouvez-vous me tenir un pareil langage, à moi qui n'ai jamais aimé et n'aimerai jamais que vous!
—Petit menteur! murmura-t-elle en approchant ses lèvres des siennes.
Des larmes brûlantes s'amassaient sous les paupières du comte.
Oh! laisse-moi, laisse-moi entrer dans ta chambre! supplia Bertrand.
—Mais si l'on venait? répondit-elle tendrement, en lui formant un collier de ses bras.
Un souffle de la brise écarta le cachemire qui lui servait de peignoir et découvrit sa gorge blanche et ferme comme du marbre.
Bertrand frissonna de la tête aux pieds en y collant ses lèvres.
—Finissez! finis…! bégayait-elle.
—J'entre, n'est-ce pas?
—Mais mon mari!
—Puisqu'il est à son bord.
—Mais si par hasard!…
—Harriet, ne me l'avez-vous pas promis? Est-ce que je ne vous aime pas? est-ce que pour vous plaire…
Tout en articulant ces paroles d'une voix palpitante Bertrand enjambait la balustrade, sans que la jeune femme lui opposât une résistance sérieuse; mais, à ce moment, le sable grinça sous des pas précipités.
—Quelqu'un! sauvez-vous! s'écria Harriet. Et elle se précipita dans sa chambre, dont elle referma la croisée, pendant que son amant s'enfuyait à travers les jardins, et pendant qu'Arthur, auteur de leur épouvante, sautait par dessus la haie et regagnait la ville, en se disant:
—Comme ils m'ont fait souffrir! je ne me croyais pas autant de patience… Enfin, je les ai séparés! Il n'est pas probable qu'ils se revoient cette nuit… ni de longtemps… car j'aviserai au moyen de jeter entre eux un obstacle insurmontable!
Une heure sonna à l'église métropolitaine.
—Ah! mon Dieu, je serai en retard! vite, courons, pensa-t-il.
Sur la route de la villa du Sault, il trouva Samson, qui l'attendait flegmatiquement, près de deux chevaux de selle.
Ils les enfourchèrent en un clin d'oeil.
Arthur lança le sien au galop et Samson prit la même allure, après avoir laissé entre le comte et lui la distance d'une centaine de mètres.
Au bout de cinq minutes, Lancelot était à la petite porte du parc.
Il appela son domestique.
—Tu conduiras, lui dit-il, les chevaux dan» le bois, et tu tâcheras qu'on ne vous découvre pas. Si j'ai besoin de toi, je sifflerai.
—Oui, maître, répondit Samson en portant la main à la visière de sa casquette.
Lancelot poussa la porte, qui s'ouvrit aussitôt et il vit Emmeline adossée au mur, sous un berceau de chèvre-feuille. Un gros chien de terre-neuve était couché près d'elle.
L'animal se dressa sur ses pattes en grondant.
—La paix, Médor, la paix! dit-elle en faisant signe au chien de se taire.
—Mademoiselle, dit Arthur, en s'avançant vers elle…
—Monsieur, l'interrompit-elle, je vous dois l'explication d'une conduite qui sans doute vous parait étrange. Voulez-vous m'offrir votre bras, car la matinée est fraîche et je sens que je grelotte!
Le comte s'empressa de lui obéir.
Emmeline reprit d'un ton décidé.
—Monsieur Lancelot, vous devez vous battre…
—Mademoiselle…
—N'essayez pas de nier, je sais tout. Du reste, je serai franche avec vous; je sens que la franchise est la seule excuse de ma manière d'agir. Je vous ai épié et j'ai surpris votre conversation avec le capitaine Irving; si, à présent vous voulez savoir pourquoi je vous ai épié, je vous dirai…
Sa voix s'attendrit; un déluge de larmes lui coupa la parole.
Ce qu'elle n'acheva point, le comte le devina, et avec un tact, dont elle le remercia aussitôt par un regard, il lui dit:
—Je ne vous demande point, mademoiselle, pourquoi vous m'avez surveillé. Quelles que soient vos raisons, elles sont d'un noble coeur je voudrais… mais ne parlons plus de cela. J'imiterai votre franchise; oui, je dois me battre, à la pointe du jour!
Emmeline se prit à trembler au bras du jeune homme.
—Rassurez-vous, cependant, reprit-il, en souriant. Le combat aura lieu au sabre. C'est une arme qui m'est familière. Je puis dire, sans vanité, que je n'y ai point encore trouvé mon égal, par conséquent…
—Mais un hasard, monsieur!
—Oh! dit-il gaiement, le hasard est une divinité à laquelle je rends un culte trop absolu, pour qu'elle me fasse défaut à l'heure du péril. Plaignez plutôt mon adversaire, chère Emmeline.
—J'avais espéré, balbutia-t-elle, que pour m'être agréable, pour m'obliger,—et elle souligna le terme,—vous renonceriez à ce duel, dont la pensée seule me glace d'épouvante. Je voulais vous en parler, vous conjurer de m'accorder cette faveur… avant de rentrer à la maison; je l'aurais fait sans mon frère; mais, craignant que votre amour-propre ne fût froissé, si j'abordais ce sujet en sa présence… je vous ai prié…
—Croyez, mademoiselle, que je n'ai pas suspecté un seul instant la pureté de vos intentions, répliqua Lancelot avec une affectueuse sincérité.
—Vous ne vous battrez point, dit Emmeline.
—Je ne puis vous le promettre.
—Oh! si! fit-elle d'un ton suppliant, enfournant sur lui ses beaux yeux noyés de pleurs.
—Je voudrais…
—Vous pouvez tout ce que vous voulez, vous!
Cette affirmation enthousiaste amena un sourire sur le visage du comte.
—Il serait à souhaiter, mademoiselle, dit-il en prenant la main d'Emmeline.
—Mais, dit celle-ci, il n'est donc personne qui vous soit chère?
Lancelot soupira.
—Bien des personnes me sont chères, répondit-il ensuite; vous la première, ma bonne Emmeline.
—Oh! si cela était! prononça-t-elle avec un accent du coeur, en pressant la main du jeune homme.
—Oui, vous m'êtes chère, bien chère, vous et votre frère… vous êtes l'un et l'autre ce que j'aime le plus au monde.
A ces mots, Emmeline se serra contre lui, ralentit sa marche, et laissa nonchalamment tomber sa tête sur le bras de Lancelot.
Ce mouvement avait été si spontané; il témoignait de tant de confiance, d'une tendresse si dévouée; la pose d'Emmeline était si séduisante, que le comte se pencha légèrement et lui effleura le front avec ses lèvres.
—Oh! vous m'aimez, n'est-ce pas, Arthur? dit la jeune fille d'une voix mourante, en fléchissant sous la violence de son émotion.
—Eh bien! eh bien! qu'est-ce que je vois? cria-t-on tout à coup à quelques pas d'eux.
—Mon frère! fit Emmeline, avec plus de surprise que de frayeur.
—Oui, dit le comte, c'est la voix de Bertrand, mais, ajouta-t-il, très-bas, au nom du ciel! ne lui dites rien; ne lui parlez pas de ce qui fait le sujet de notre entretien.
—Tiens! tiens! criait le jeune du Sault; vous m'en contez de belles, mes bons amis. L'un a une affaire urgente, il rentre chez lui; l'autre se déclare fatiguée, oh! bien fatiguée, elle ira »e coucher aussitôt à la maison, et voilà que je les trouve tous deux en promenade sentimentale dans le parc, à une heure du matin. Mais savez-vous ce que je ferais si j'étais un frère comme il y en a?
Il prit une pause tragique, en tirant de sa poche un canif dont il mit la lame au vent.
—Et que ferais-tu? demanda Emmeline, en riant aux éclats, quoi qu'elle lui en voulût d'être venu les trouver à un moment si intéressant.
—Ce que je ferais! Eh bien, je vous immolerais à ma vengeance, puis je me suiciderais… sur vos cadavres sanglants!
—Tais-toi! lui dit la jeune fille, laisse-là tes cadavres, le mot seul me fait peur.
—Mais, continua Bertrand, je suis un frère débonnaire, une bonne pâte de frère, j'adore ma petite soeur, je ne déteste pas son cavalier, et vraiment, il m'en coûterait de priver la création de deux êtres aussi charmants.
—Est-il aimable un peu, ce soir? murmura Emmeline.
—Disons ce matin et nous serons plus juste, repartit l'enseigne. Mais, mes enfants, vous devez geler. Quelle idée de se donner des rendez-vous à pareille heure, quand vous avez toute la journée à vous! Eh! par Dieu! si quelquefois je vous embarrasse, il faut le dire. Je ne suis ni un Othello, ni un mal appris! J'aime assez ma soeur pour satisfaire avec joie ses fantaisies; je connais assez la solidité de ses principes pour approuver ce qu'elle approuve. Allons, donnez-moi la main, Arthur, et toi un baiser, belle noctambule!
—Vous avez raison, mon cher Bertrand, de juger ainsi votre soeur, dit Lancelot après cet échange de cordialités, car notre entrevue avait pour objet une…
—Voulez-vous bien garder vos secrets pour vous? est-ce que je les veux savoir vos secrets? dit gaiement le frère d'Emmeline.
—Cependant…
—Je n'écoute rien.
—Le drôle de corps! fit la jeune fille en riant.
—Je vous ai dérangés, ce n'est pas ma faute, mais je me sauve.
—Du tout, s'opposa le comte.
—Prétendez-vous me garder?
—Oui, oui, répliqua Arthur.
—Une question alors? interrogea facétieusement Bertrand.
—Fais, dit sa soeur.
—A quand la noce?
Emmeline se serra, palpitante, contre Lancelot. Et, remarquant que la demande avait embarrassé celui-ci, elle dit à son frère:
—Une autre question, une question préalable, s'il vous plaît, monsieur l'inquisiteur.
—Ce n'est pas répondre ça, dit Bertrand.
—Comment se fait-il, poursuivit Emmeline, que vous vous trouviez ici, à pareille heure, vous, un malade, qui devrait être au lit depuis le crépuscule?
—C'est juste, appuya Arthur avec une teinte d'ironie.
—Oh! balbutia Bertrand, une affaire…
—Des affaires! comme monsieur Lancelot, quand il nous veut quitter, interrompit la jeune fille.
—Un ami qui m'a retenu!
—Mais, dit Arthur, je croyais que vous vous rendiez directement à la villa, quand vous m'avez quitté?
—Tiens! dit Emmeline, il n'est donc pas allé chez vous?
—Bertrand! non, répondit le comte, prenant plaisir à taquiner son ami.
—Ah! fit ce dernier, j'ai rencontré une connaissance et nous sommes montés au club.
—A minuit! dit Emmeline en secouant la tête d'un air incrédule.
—D'abord, il n'était qu'onze heures…
—Mais que me vouliez-vous donc? reprit Arthur.
Bertrand était fort mal à l'aise. Il s'agitait comme s'il eût eu des épines sous les pieds.
—Bon, bon! dit sa soeur. Il nous cache quelque chose. Mais va, sois tranquille, nous ne te tourmenterons pas davantage. Conserve pour toi ce que tu ne veux pas nous dire. On sera aussi discret que vous, monsieur. Seulement tu nous expliqueras comment il se fait que tu rentres par la petite porte du parc qui devrait être fermée!
—Oh! rien de plus facile, répondit-il du ton d'un homme soulagé d'un lourd fardeau. J'allais passer par la porte de la grille, quand Médor, sortant d'ici, s'est jeté dans mes jambes. Surpris que la petite porte fût ouverte, j'ai monté pour la fermer au verrou, et voilà! Pardonnez-moi, je me retire.
—Non, non, dit Arthur; restez.
—A mon tour, je dirai non; j'ai encore un mot à vous dire en particulier, monsieur Lancelot.
Et se tournant vers son frère:
—Va m'attendre au bout de l'allée.
—Ah! dit-il, c'est que moi aussi j'aurais un mot à dire en particulier à maître Arthur.
—Eh bien! tu lui parleras après moi.
—C'est sans doute pour cette affaire que vous étiez retourné, dit le comte.
—Exactement, mon cher ami, exactement. Une affaire très-importante.Dans un moment…
Il s'éloigna en sifflant l'air deRule Britannia.
—Monsieur Arthur, dit la jeune fille regardant Lancelot en face, monsieur Arthur, pouvez-vous me faire le sacrifice de votre duel?
—Mademoiselle, il…
—Répondez-moi nettement, je vous prie, pas de détours, pas de faux-fuyants, vous êtes trop noble pour user de semblables expédients.
—Je ne puis vous faire ce sacrifice, dit le comte.
—Pouvez-vous me dire l'heure de la rencontre, car je compterai les minutes.
Lancelot discerna un piège sous cette phrase.
—Oh! dit-il négligemment, ce ne sera pas pour aujourd'hui, puisque nous sommes à deux heures du matin; peut-être pour demain.
—Mais, reprit-elle, je croyais que vous aviez dit que vous partiez ce soir?
Arthur se mordit la lèvre. Il n'avait pas prévu cette pointe. Néanmoins, il répondit sans hésiter.
—C'était mon intention. J'ajournerai mon départ…
—Et si un accident…
—Mademoiselle, dit-il d'un ton convaincu qui persuada jusqu'à un certain degré Emmeline, je n'ai à craindre et ne redoute aucun accident.
—Seriez-vous assez obligeant pour m'envoyer quelqu'un dès que ce sera terminé?
—J'aurai le bonheur d'être ce quelqu'un, si vous le permettez.
—Je prierai Dieu pour vous! dit Emmeline, en lui serrant la main.
—Mais embrasse-le donc, petite soeur! va, je ne regarde pas, criaBertrand, du fond de l'allée.
Arthur tressaillit. Ses sourcils se contractèrent. La jeune fille ne vit point ce signe d'humeur. Elle inclina son front, espérant que Lancelot y déposerait un baiser.
Il n'en fut rien; et elle le quitta, le coeur brisé, les larmes aux yeux.
—Je ne serai pas plus longtemps que toi, lui dit Bertrand en passant à côté d'elle, pour rejoindre le comte qu'il entraîna un peu plus loin.
Par un geste familier, qu'autorisait leur intimité, celui-ci passa son bras par-dessus l'épaule de du Sault, et approchant son visage du sien:
—Voyons, que puis-je faire pour vous, mon Bertrand? lui dit-il.
—Oh! un service d'ami, une niaiserie! Seulement je ne voudrais pas que ma soeur le sût; elle est si facile à émouvoir.
—Vous m'intriguez, dit Arthur affectant une ignorance complète, quoiqu'il devinât bien ce dont son interlocuteur allait l'entretenir.
—Il s'agit d'un duel.
—D'un duel! êtes-vous sérieux?
—Cela vous étonne; vous qui en avez eu cent… on le dit, du moins.
—Oh! moi c'est bien différent.
—Pourquoi cola?
—Pourquoi? pourquoi?… Mais avec qui, ce duel?
—Le capitaine Irving.
—Ah! je m'en doutais.
—C'est un drôle qui filoute au jeu.
—Et vous vous battez avec un filou!
—Le point d'honneur, que voulez-vous, mon cher?
—Si vous le dénonciez, cela ne vaudrait-il pas mieux?
—Et des preuves?
—Mais on en trouve! Votre parole…
—Ma parole ne suffirait pas, mon cher Arthur.
—Quel sot préjugé que le duel!
—D'ailleurs je lui ai jeté mes cartes à la figure.
—L'insulte est grave…
—Il me faut des témoins. J'ai compté sur vous.
—Et vous avez bien fait.
—Voyez, je vous prie, le major Cooper, et demain c'est-à-dire aujourd'hui, soyez à dix heures chez le capitaine. Est-ce convenu?
—Sans doute, mon cher Bertrand, dit-il avec effusion.
—Oh! comme vous paraissez inquiet! Pour moi, je vous assure que ça ne m'émeut guère. Ce sera ma cinquième rencontre, et, vraiment, je n'y pense même pas, fit le frère d'Emmeline d'un ton légèrement fanfaron.
—C'est, répliqua tristement Lancelot, que le duel me paraît une chose grave, car deux hommes y compromettent leur existence…
—Des sornettes!…
—Bertrand!
—A demain, à midi, je vous attendrai le major et vous, pour connaître les dispositions… Merci, à charge de revanche… Au revoir!
—Au revoir! proféra le comte, en suivant des yeux le jeune du Sault qui courait rejoindre Emmeline, à l'extrémité de l'allée.
—Est-il beau! est-il brave! est-il aveugle! ajouta-t-il un moment après. Mais il ne se battra point. Non, non, je lui éviterai ce danger.
Et Arthur Lancelot, sortant du parc, siffla Samson.
Le jour commençait quand il rentra chez lui.
—Samson, dit-il à son domestique, le cutter est en rade, n'est-ce pas?
—Oui, maître.
—Tu iras à bord immédiatement.
—Oui, maître.
—Tu diras au patron de se rendre à terre, en tenue d'enseigne, avec son second dans le même costume.
—Oui, maître.
—Tu lui indiqueras la maison du vice-amiral, sais-tu où elle est?
—Oui, maître
—Ils iront, demanderont à parler à sa femme, lui diront que son mari désire qu'elle vienne le trouver sur-le-champ; et ils la conduiront à bord du cutter, où je veux qu'elle soit traitée avec douceur, mais soigneusement enfermée. Est-ce compris?
—Oui, maître.
—Cela devra être exécuté avant huit heures. A dix la chaloupe m'attendra au bas du Marché au poisson. La maison sera fermée, et nous reprendrons la mer, mon vieux camarade.
—Oui, maître.
—Va!
Quand il fut seul le comte écrivit deux lettres;—l'une à Emmeline, l'autre à Bertrand.
Puis, il changea de toilette, prit un doigt de Xérès, avec un biscuit, choisit parmi ses armes, deux sabres de cavalerie d'une trempe et d'une finesse admirables, les cacha dans son manteau, et courut à la poste, où il jeta ses lettres.
Trois heures du matin sonnaient.
Lancelot s'achemina vers l'Hôtel du Gouvernement, fit éveiller deux des secrétaires de sir Charles Prévost, qui consentirent volontiers à lui servir de témoins.
—Mais nous aurions besoin d'un chirurgien, dit l'un.
—Inutile, répondit Arthur. Le creux d'Enfer est tout près d'ici. On rapportera le blessé.
—Ou le mort, ajouta l'autre.
—Comme vous voudrez, dit froidement Arthur.
—Ce diable d'Irving, il n'a pas de chance! reprit le secrétaire. S'il vous connaissait…
—Chut! fit le comte en posant le doigt sur ses lèvres, et montrant l'autre témoin qui achevait de s'habiller.
—Je suis prêt, dit celui-ci.
—Nous monterons dans une de vos voitures, messieurs, dit le comte.
—Soit!
A quatre heures précises, ils arrivèrent au creux d'Enfer, précipice effroyable, situé dans le bois, à un quart de lieue au plus d'Halifax.
Une jolie pelouse, très-unie, borde l'abîme.
Le capitaine Irving était déjà sur le terrain avec deux officiers de son régiment.
Les quatre personnages se saluèrent courtoisement.
Les armes furent tirées au sort; le capitaine eut l'avantage; il se décida naturellement pour celles qu'il avait apportées et qui étaient fort lourdes. Comme il était très-vigoureux, et comme la main fluette de son adversaire ne paraissait pas douée d'une force bien grande, il avait choisi, dans sa collection et celle de ses amis, les sabres les plus pesants qu'il put trouver.
C'étaient des lames droites, dont on pouvait également se servir pour la pointe et la contre-pointe.
—Est-ce au premier sang? demanda l'un des seconds.
—C'est à la mort? répliqua le capitaine en brandissant son espadon.
—Eh bien! prenez vos positions, dit un autre témoin.
—Avant de commencer, messieurs, permettez-moi de vous dire, prononça le comte, que quelle que soit l'issue de la lutte, je quitterai Halifax aussitôt après, si elle ne m'est pas fatale.
—Oh! soyez tranquille, s'écria Irving d'un ton féroce, vous avez terminé votre dernier voyage terrestre, mon petit monsieur; et si vous n'êtes pas préparé pour celui de l'autre monde…
—Point d'injures, capitaine, interrompit sévèrement un des officiers qu'il avait amenés.
—Allez, messieurs! ordonna le principal témoin de Lancelot.
Sans faire parade de son habileté, celui-ci tomba élégamment en garde.
Le capitaine débuta, en matamore, par une série de moulinets qui n'avaient d'autre but que d'intimider son antagoniste, en lui montrant avec quelle prestesse il maniait un sabre. Mais Arthur ne sembla même pas surpris de cette formidable mise en scène.
L'arme d'Irving roulait autour de sa tête avec une rapidité vertigineuse. Aux rayons du soleil levant, elle jetait des lueurs scintillantes.
Lancelot se contentait de maintenir sa garde.
—Parez-moi celle-là! vociféra Irving, en lui décochant soudain un coup de taille, qui fut aussitôt relevé.
Des étincelles jaillirent des deux fers entrechoqués.
—Et celle-là! reprit le capitaine dégageant son sabre par un demi-cercle et poussant de l'estoc.
Le comte lui opposa une tierce, redressa son arme, frappa brusquement celle de son adversaire à quelques pouces de la poignée, et la fit voler à dix pas de distance.
—C'est assez! c'est assez! l'honneur est satisfait, messieurs, dirent les témoins.
—Non, non, je veux découdre le ventre de ce morveux, hurla Irving, qui avait ramassé son sabre et revenait furieux sur Lancelot.
—Je vous croyais plus fort, dit tranquillement le jeune homme.
Ces mots poussèrent à son comble l'exaspération du capitaine.
Il se précipita comme un fou sur le comte, frappant à droite, à gauche, en avant, sans règle ni mesure, et négligeant les feintes pour évoluer autour d'Arthur et faire tourbillonner sa lame sur la tête du jeune homme.
Mais partout il trouvait l'arme de Lancelot, au-devant de la sienne; partout une défense froide, sûre, qui déjouait et fatiguait ses attaques.
C'était un beau, un terrible spectacle.
Le capitaine haletant, le visage enflammé, la bras droit sans cesse en mouvement, le corps s'agitant en tous sens, tournant avec une célérité fiévreuse, et prenant son adversaire dans un cercle de fer éblouissant.
Arthur ferme, calme, l'oeil perçant toujours en éveil, ne bougeait pas de place. Il pivotait sur ses pieds, il paraissait ne point vouloir prendre de détermination agressive, quoiqu'il ne perdit pas une des fautes d'Irving.
Sa grâce, la facilité de son jeu, la souplesse de ses phrases, et son impassibilité, quand la plus légère inattention, un clignement des yeux, lui pouvait être fatal, tranchaient d'autant mieux qu'Irving, déjà épuisé, la respiration sifflante, le poignet appesanti commençait à ferrailler lourdement en poussant des cris rauques.
Bientôt ses bottes devinrent plus lâches, moins fréquentes. La lassitude le dominait. Désormais il était au pouvoir du comte. Se sentant faiblir, il recueillit tout ce qui lui restait de force, pour une dernière passe.
Mais alors, Lancelot allongea le bras et lui porta un coup de manchette.
Le capitaine laissa échapper son sabre, avec un flot de sang. Il avait le poignet de droite profondément entaillé!
—Ah! vous me donnerez ma revanche! proféra-t-il sourdement.
—Quand vous serez guéri, je le ferai avec plaisir, si cela peut vous être agréable, répondit Arthur.
Et il ajouta intérieurement:
—Ce brutal en a au moins pour trois mois. Mon Bertrand ne se battra pas avec lui.