[1]«L'humour est le romantique comique, le rebours du sublime, ou le fini sur l'infini, l'intelligence est tournée sur l'idée.»
[1]«L'humour est le romantique comique, le rebours du sublime, ou le fini sur l'infini, l'intelligence est tournée sur l'idée.»
On est occupé, dans ma patrie, à établir des chemins de fer. Il a fallu bien du temps avant qu'on y arrive. Les plans reposaient toujours chez nous sur letrekschnit; la ligne se brise au moins six fois avant d'arriver à sa destination; enfin, on arrive! Mais ciel! que cela dure longtemps avant que l'on ait ses bagages; avant que la chaufferette, la haridelle et le parapluie soient remis aux mains du brouettier. Quant à moi, je suis un Hollandais de vieille souche; mais j'ai, entre autres vices non patriotiques, une impatience qui n'est rien moins que hollandaise: bien que je puisse me rendre cette justice, et déclarer qu'il n'y a personne au monde qui tire d'embarras, avec plus de calme, une jolie femme et un tricot de coton ou de soie. Quant au reste, c'est tout autre chose. Pour faire tout ce qui doit être fait, j'ai la plus admirable patience; j'ai du respect pour les choses qu'il faut faire lentement: mais ne rien faire m'ennuie terriblement; je ne puis attendre: cela me fait souffrir. La vie est trop courte, et mon sang coule vite.Festina lentè, recté, sed festina.Quant aux chemins de fer, en particulier, je les attends depuis des années, non pas que j'y aie quelque intérêt commercial ou financier, mais à cause d'un pari que j'ai fait, et uniquement parce qu'il n'y a encore aucun moyen de transport qui me plaise, excepté pourtant ma propre voiture et des chevaux de poste, dont, pour certaines raisons graves, je ne pouvais que rarement faire usage.
Pour ce qui est dutrekschnit, j'ai déjà laissé voir mon sentiment. Il est vrai qu'on peut y lire, y jouer aux dominos, aux dames, et, si le batelier a de l'encre à bord et que vous ayez emporté une plume avec vous (car la sienne est toute noire de la tête au pied), vous pouvez même écrire, quoique la petite table se trouve auroef, un peu éloignée du siège. Mais avec tout cela, si vous assurez que vous êtes assis à votre aise, je vous tiens, avec votre permission, pour une créature contrefaite, ou pour un petit être pas plus haut que mon genou; et assurément vous n'êtes point un gaillard de cinq pieds sept pouces, comme votre humble serviteur. Puis il y a quelque chose de douloureux dans le mouvement dutrekschnitqui rend ennuyeux le livre le plus amusant et vous ralentit dans votre ardeur pour le jeu; mais surtout il y a dans letrekschnitun génie de bavardage d'une misérable espèce. Les conversations qui s'y engagent sont toutes composées des mêmes ingrédients et tombent toutes dans le même ton monotone. Les anecdotes dutrekschnitsont parfaitement insupportables; ajoutez-y cette affreuse question souvent répétée: «À quelle distance sommes-nous, batelier?» et l'éternel: «Allons, il faut payer,» quand l'homme vient chercher son argent. Ne condamnez pas légèrement les passagers, si vous arrivez à un tel abaissement d'esprit. Dès que la tombe s'ouvre devant nous, on ne rougit pas d'une seule faiblesse. On sent du plaisir et de l'intérêt à parler du son des cloches, du prix des vivres et de cette grave question: «Vaut-il mieux aller se promener après midi ou faire un petit somme?» On a besoin de raisonner et de barguigner sur des frivolités. Oui, le démon de l'endroit vous domine tellement, qu'il vous réduit souvent presqu'à vous faire additionner la des avantages dutrekschnit.Vous entendrez toujours somme aussi vos compagnons de voyage prêter l'oreille avec attention au nom detrekschnitenet de diligences qui font le trajet en un jour. La triste et pénible impression dont Vous souffrez s'aggrave encore par la lecture du tarif, par la vue d'un bougeoir en cuivre, par le petit crachoir triangulaire en fer-blanc, et le reste du petit mobilier. Puis vous êtes frappe de la gravité prudente avec laquelle le batelier tire d'abord une clef de sa poche, ouvre le petit tiroir de la table, et enfin en tire une longue pipe. Je ne crois pas que personne ait jamais eu une pensée spirituelle dans untrekschnit.Au contraire, leroefest l'atmosphère naturelle de tous les préjugés, le lieu où se conservent scrupuleusement toutes les vieilles idées, l'école de tous les laids et vils défauts. Il y a des exemples d'hommes qui, pour avoir été trop entrekschnit, sont devenus lâches, rampants, avares, entêtés et importuns.
En général, leroefest consacré aux gens qui en font le personnel ordinaire. Là sont les ouvriers fashionables qui ont un métier qui traîne, comme les tourneurs en ivoire, les horlogers, bonnes gens qui vont recueillir un héritage, la femme avec un petit pain dans le ridicule, l'homme avec une tabatière à musique; de jeunes fabricants de pain d'épice, qui ne veulent pas paraître ce qu'ils sont, avec une sorte de constellation sur la poitrine, consistant en trois boutons de chemise ciselés et une éclatante épingle de cravate, avec une pierre jaune taillée à facettes, beaucoup trop grande pour être authentique; de petits rentiers de cinquante à soixante ans, qui ont le couvercle de pipe en argent, avec des glands en bois de palmier; d'honorables libraires qui ont trôné vingt-cinq ans derrière le même comptoir, et montrent pour preuve une tabatière d'argent avec inscription; des mères avec des enfants endormis, et qui en ont laissé un petit à la maison, lequel à huit ans connaît déjà le français; des ménagères qui disenturvéetikh eeft; des caméristes qui veulent se faire passer pour leurs maîtresses, et qui parlent de notre campagne où un pont doit être construit, et où, à leur grande honte, un garçon jardinier les a reçues avec un baiser; de demi-malades qui vont consulter unprofester; des demoiselles qui passent pour une pièce de treize sous et demi; des mauvais plaisants qui ont l'esprit de parler des dangers terribles qui caractérisent les voyages entrekschnit, et les malheureux qui ne pourront arriver chez eux à moins qu'ils n'arrivent à temps pour l'autretrekschnitde huit heures. Je ne vous parle pas des vers, sorte d'insectes affreux qui prennent leur vol au mois de septembre sur toutes les chaussées qui aboutissent aux villes académiques.
Le personnel de la diligence a un tout autre caractère: en général, il est plus à la hauteur de son siècle. Il a plus d'actualité, mais en même temps il y a plus de différence. En diligence, vous voyagez avec des personnages politiques, avec des étudiants, avec des messieurs qui vont à une audience, avec des inspecteurs d'écoles et des membres des commissions provinciales, avec des hommes de bourse, des marchands de chevaux et des entrepreneurs en large redingote de drap bleu, avec des commis voyageurs au doigt desquels brille un large anneau, le plus souvent une améthiste; ils voyagent dans le dernier compartiment, sont très-familiers avec les conducteurs, connaissent les chevaux par leur nom et comparent les services relatifs des diverses entreprises de poste avec des poëtes qui vont faire unelecture; de nobles dames qui regardent comme au-dessous de leur condition de voyager en diligence et se vengent de cette humiliation par leur mine rébarbative; avec des jeunes filles qui sont embarrassées et qui prennent en mal qu'un monsieur étranger soit poli envers elles; avec des tantes bienfaisantes qui sont surveillées jusqu'au lieu de leur destination par une douzaine d'enfants qu'elles ont gâtés depuis des années; avec des capitaines de navires marchands fumant de longs cigares de Curaçao; avec des chasseurs qui font plus d'attention à leur arme qu'à la pointe de vos pieds; avec des personnes fort remuantes qui sont éternellement entre les roues, et vous additionnent combien elles ont vu de pays dans une semaine; avec un monsieur scrupuleux qui, par obéissance, doit occuper le numéro 1; avec un gros monsieur à l'ample poitrine qui veut que tout soit ouvert, et avec un monsieur maigre et allongé qui ouvre le collet de sa redingote, se blottit dans son coin, parle du méchant temps et veut vous laisser étouffer; des individus qui n'aiment à parler que des viandes qu'ils aiment le mieux, et trouvent partout des connaissances; des mécontents qui maugréent contre tout; souvent avec un entant qui paye demi-place ou un chien dont vous avez trop peur, et souvent, très-souvent avec un homme trop peu poli. Tel est, d'ordinaire, le contenu d'une diligence.
De tous ces gens, il y en a beaucoup qu'il faut compter parmi les inconvénients de cette manière de voyage, et je propose de les partager en trois classes, savoir:
Les dormeurs,Les fumeurs,Les bavards.
Les dormeurs sont pour moi au plus bas degré de l'incommodité. Les désagréments qu'ils vous causent sont aux trois quarts négatifs, mais, voyez-vous, ils ronflent parfois, et ils sont insupportables, quand on doit passer devant eux pour entrer ou sortir aux lieux de relais, et enfin ils ne cessent de s'allonger et de prendre leurs aises. Leur postérieur, leurs coudes, leurs genoux, tout s'étale; et j'ai voyagé avec des compagnons de route endormis qui, dans un trajet de moins de quatre heures, avaient doublé de volume. Du reste, il faut bien que je les trouve supportables, attendu que, la plupart du temps, j'ai l'honneur de faire partie de leur classe. Suivent les fumeurs! Il y a bien longtemps de cela, mes amis, que les pipes de Gonda étaient encore comme il faut, les étuis à cigares en fer-blanc et les pipes d'argent encore à la mode; pas un homme bien élevé, pas un commis voyageur, pas un gamin même (race la plus impudente qu'il y ait au monde) n'eût allumé une feuille de tabac sans demander respectueusement: «Cela ne dérange-t-il personne?» ou au moins «Cela ne dérange-t-il pas ces dames?» Bien que l'intérieur des chambres fût consacré à la pipe (qui avait reçu l'épithète de patriotique), en dehors de la maison, on ne fumait qu'avec l'assentiment et l'approbation de toutes les voix, et, si on pouvait l'obtenir, on en faisait usage avec discrétion; on fumait avec une certaine délicatesse, de petits nuages. Cela n'a plus lieu présentement. Je vois les plus civilisés, les plus galants de nos jeunes gentilshommes, les plus timides et les plus craintifs de nos messieurs de la bourgeoisie, les plus maniérés de nos clercs de comptoir, avec gilet et sous-gilet, franchir sans façon le marchepied de la voiture avec une pipe en feu ou un cigare allumé, et, après avoir fumé pendant une dizaine de minutes, demandant à peine: «Cela ne dérange-t-il pas?» et sans attendre la réponse ni se laisser émouvoir par la toux de la plus aimable fille du monde, si elle a le malheur de ne pas être jolie, et continuant à infecter tout le monde. Nos dames—débonnaires comme elles le sont—n'osent jamais dire non... Moi, je maudis cenondont je me suis chargé et dont je vais me charger encore en racontant le fait ici aux messieurs, mais surtout aux très-jeunes messieurs; j'en connais un qui est terrible. J'ai, un jour, ditnon.C'était entre Harlem et Leyde; la vérité est que tous les carreaux étaient fermés et que nous devions respirer à douze personnes six cigares et rester en vie; mais comme je fus maltraité par l'homme qui était assis à côté de moi et avait toujours quelque chose à dire tantôt sur mon chapeau, tantôt sur mon parapluie, puis sur mes pieds, sur mon manteau et puis sur rien du tout! vraiment je n'étais pas sûr de ma vie. Aussi lotit le monde est-il mis aujourd'hui sur le pied du tabac à fumer; cet art appartient tout à fait à la vie publique et tout son matériel est devenu aussi portatif que possible; chaque voiture est une ambulance à tabac, toutes les élégantes longueurs de l'art de fumer ont été abrégées; plus de classique et oblongue tabatière en laque de Chine, avec la signature du propriétaire sur la couverture, mais des sacs à tabac faits d'une dégoûtante vessie de porc et suspendue par une petite courroie rouge à la boutonnière. À dire vrai, toutes les poches d'habit sont des sacs à tabac, et, quand vous voyez réunie une société de messieurs comme il faut de divers calibres et de divers mérites, vous pouvez toujours compter que, l'un dans l'autre, ils valent de six à huitstuivers, uniquement par les cigares qu'ils portent sur eux. Plus d'élégant porte-cigares, droit ou recourbé, où la fumée est distillée; non, l'affreux petit rouleau tel qu'il sort des sales doigts de l'apprenti marchand de tabac, et tiré d'un petit sac de papier et mis directement dans la bouche; et y a-t-il rien d'équivoque comme la jouissance qu'il vous procure! Ajoutez à cela que de temps en temps il est souillé et manié par les mains du premier venu qui vous emprunte un feu impur. Plus de propres et blanches pipes de Gonda, armées d'un prudent couvercle, mais un tuyau grossier, en forme de serpent, puant, imbibé de saleté; puis les allumettes à la nouvelle mode, qui font sauter un homme en arrière quand elles éclatent et qui dégagent un oxygène qui vous fait tourner le cœur. Oh! quand toutes ces effrayantes images me viennent à l'esprit, quand ma pensée s'épanche dans la pure atmosphère de ma chambre d'étude, où, depuis que le feu a bien brûlé dans l'autre, il n'y a que la proportion de vingt et une parties d'oxygène et soixante-dix-neuf parties d'azote (nouveau calcul); lorsque, dis-je, ma pensée s'enfonce dans toutes ces affreuses idées et que je songe que souvent encore, très-souvent en ma vie, je devais braver l'immersion dans un bain de fumée d'herbes de toute qualité, vraiment mon cœur se serre et je déplore la cruauté de mes semblables, moitié à cause de la faiblesse de mon estomac, moitié à cause de la délicatesse de mon palais, qui ne me permettent pas, comme disaient nos pères, desucer du tabac.Car de même qu'on doit prendre des voleurs avec des voleurs et des menteurs avec des mensonges, il faut aussi, dit-on, fumer pour pouvoir supporter des fumeurs.
J'en viens aux bavards et aux babillards par excellence. Ils sont pires que les fumeurs, parce qu'ils blessent ce qu'il y a de plus noble en vous, la tête et le cœur, ce que ces derniers ne font point, à moins qu'ils ne vous rendent grognon,—mais j'espère toujours que vous êtes un philosophe. Les fumeurs vous rendent malade, les bavards malheureux. Il est vrai, vous n'avez pas besoin de les écouter; mais comment se résigner à passer pour un rustre complet? Vous pouvez faire semblant de dormir, souvent même ils ne vous adressent pas une fois la parole, mais ils n'en parlent que plus haut à votre voisin ou à votre vis-à-vis. Oui, ce sont eux qui, par leur voix criarde, sont parvenus à dominer le bruit des roues les plus bruyantes et des portières les plus jaseuses.
Oh! que dans un pays où les chaussées sont si excellentes, on fasse et on tolère de si mauvaises diligences! Mais ici, je rends hommage à qui de droit, nobles Van Gend et Loos, Veldhorst et Van Koppen, chauds amis de l'humanité! Dans vos voitures, on est assis sur de larges bancs; vos places sont amples, vos coussins et vos dossiers bien bourrés, vos caisses profondes, vos ressorts flexibles, vos roues larges; vos portières bien fermées, vos vitres modestement silencieuses, et vos quatre chevaux toujours au trot régulier. Mais beaucoup de vos collègues nous mettent dans une boîte cahoteuse, étroite, retentissante, sale, humide, qui vous fait tourner la tête; une sorte de grande patraque bruyante sur quatre roues; dans les unes, nous n'avons pas de place pour nos cuisses; dans d'autres, pas d'espace pour nos genoux; de celle-ci nous sortons les pieds gelés, de celle-là la nuque roidie; nous nous rendons malades, nous gagnons mal à la tête, nous croyons devenir fous du bourdonnement qui assiège nos oreilles et de l'ébranlement continuel de nos pieds; et souvent, au bouleversement de nos entrailles, nous nous demandons avec inquiétude lequel serait le plus heureux, d'en sortir mort ou vivant!
Mort ou vivant ! oui, c'est là le danger! Dans un pays où la police ne surveille pas les harnais des chevaux ni les essieux des roues, et où, dans la plupart des lieux, le bagage que l'on charge n'est ni pesé ni compté, comment se fait-il qu'il n'arrive que si peu de malheurs?
Le bateau à vapeur,—me dis-je à moi-même,—améliorera et surpassera tout, et je pris une place de Rotterdam à Nimègue: il me donnera les moyens de transport et me réconciliera avec les voyages, le rapide, vaste, commode, gracieux, sociable et riche bateau à vapeur. N'est-ce pas une île flottante de plaisirs, un palais à vapeur enchanté, un paradis sur l'eau? Oui, c'est un café ambulant, dît-on. Pour de petites distances, rien de plus agréable qu'un bateau à vapeur. Mais c'est pour les grandes qu'on en a besoin. Ne dites pas: «On y est aussi bien qu'à la maison.» Il est vrai qu'on y est assis sur de larges bancs avec de doux coussins, à de belles tables luisantes; on peut y avoir tout ce qu'on désire et y faire tout ce qu'on veut. Mais ce choc sec comme celui d'un cheval qui prend le grand trot, rôdeur mélangée d'huile et de charbon, la cherté des vivres, les prétentions du maître d'hôtel, la mauvaise nourriture et l'ennui, voilà toutes choses qu'on n'a pas à la maison. Je dis ennui; car en quel lieu du monde rencontre-t-on plus de gens qui voyagent pour leur plaisir qu'à bord des bateaux à vapeur? et qu'y a-t-il de plus ennuyeux que leur société?
Voyager pour son plaisir! O rêve! ô illusion qu'on se fait à soi-même! Est-il donc si peu de gens qui sachent combien il est difficile d'avoir du plaisir en voyage? Non, l'homme n'est pas un oiseau voyageur; c'est un animal domestique, et le cercle naturel de ses sensations de plaisir ne s'étend pas plus loin que ses pieds ne peuvent le porter. Dans le mouvement et l'inquiétude, en s'éloignant du sol où il est attaché, des relations auxquelles il est habitué, il ne peut trouver le bonheur. La nature se venge de cette prétention insolente. Eux, des voyageurs pour leur plaisir! À chaque jouissance qu'ils savourent, ils s'imaginent que ce n'est pas encore le plaisir pour lequel ils sont sortis de chez eux: c'est pourquoi ils se réjouissent chaque fois qu'ils arrivent aux lieux respectifs de leur destination, bien qu'ils voyagent pour s'éloigner; et cette chasse continuelle à la poursuite d'un plaisir imaginaire qui doit encore venir, fait que leur temps s'écoule en agitations, en déceptions, en contrariétés. Tout passe devant eux; ils ne jouissent de rien. Mais, arrivés chez eux, ils remarquent qu'ils ont dépensé une forte somme d'argent, et, comme ils en sont honteux, ils s'efforcent de faire accroire à eux-mêmes et aux autres qu'ils ont fait un charmant, magnifique et très-intéressant voyage. Oui, si l'idée qu'on se fait et la réalité n'étaient pas dans de tels rapports, des milliers de passe-ports de moins seraient délivrés chaque année aux malheureuses victimes d'un rêve que leur inspire le démon des voyages et qui ne savent pas ce qu'ils veulent. Oh! dans les belles soirées d'été, pendant les grandes vacances des universités qui sont aussi la période la plus tranquille du commerce, lorsqu'on sent qu'on peut goûter avec un calme parfait les délices de la vie intérieure, tous les chemins de la patrie sont pleins de jeunes gens qui quittent leur chambre bien-aimée, leur commode maison paternelle, leur riante campagne, leur cercle social, leurs plus chères relations, leurs plus utiles liaisons, livrés à cette fièvre exaltée d'aller faire un petit voyage de plaisir. Ils reviennent avec une figure basanée, une paire de moustaches, les vêtements fatigués, un tas de linge sale et une bourse vide; le souvenir des pieds lassés par la marche, des mauvais lits, des punaises, de la poussière, des Anglais, et des voleurs. Mais les magnifiques, poétiques et émouvantes impressions qu'ils avaient espérées, les plaisirs indicibles et transportant l'âme qu'ils avaient rêvés pendant le voyage, et avec cela les belles Allemandes dont ils auraient dû être amoureux, ou la piquante baronne avec laquelle ils auraient dû avoir une aventure; l'intéressant savant connu dans le monde entier qui devait les prendre en amitié; le lord riche à trésors auquel ils devaient sauver la vie, tous ces projets qui se confondaient à leur horizon, dans leurs rêves et dans leurs rêveries,—où étaient-ils?—L'écho répondait: «Où étaient-ils?» Arrivés à la maison, fatigués de corps et d'âme, il leur faut quinze jours encore pour reprendre une vie réglée, sans anecdotes de voyage, sans un cœur plus poétique et plus grand que celui avec lequel ils sont partis, sans être le moins du monde intéressants; uniquement remarquables par une casquette de forme baroque, comme on en porte dans telle ou telle ville étrangère, ne rapportant que quelques monnaies de cuivre; c'est joli, à titre de souvenir! Ils ont conservé une pierrette du Rolendseck, une feuille desséchée de Nounnenwerth, et une cinquantaine de: «Que c'est joli et indescriptible!» Et: «Vous devriez y avoir été vous-même: ici une montagne, là une vallée, et ces arbres, et ces rochers!» Tout cela dit pour vous éblouir, pour se justifier à ses propres yeux, et, par une sorte de vengeance, se faire illusion à soi-même, sauf à retomber ensuite dans le même désenchantement.
Qu'on me pardonne cette digression uniquement faite par philanthropie, pour consoler une quantité de jeunes filles et de jeunes amateurs de notre pays qui voient d'un œil d'envie d'autres jeunes filles et d'autres jeunes garçons se mettre en voyage dans les beaux mois d'été, bien qu'ils doivent se trouver partout beaucoup plus mal qu'à la maison; pour consoler un grand nombre d'hommes comme il faut, auxquels leurs affaires urgentes défendent de s'occuper d'autres choses que de leur commerce, et un grand nombre d'autres, surtout de jeunes mariés ou de jeunes gens qui se marieront l'année prochaine et qui ont déjà un plan dans la tête pour la prochaine saison (et quel charmant plan!) Voir un peu partout, pouvoir parler de tout, après avoir passé quatre semaines hors de la maison! On voyage si vite maintenant! C'est, dis-je, pour les avertir très-sérieusement, de la misère dans laquelle ils s'exposent à tomber.
Mais revenons à notre bateau à vapeur; D'abord cela va bien; on arrive joyeux et content, et disposé à goûter à bord toutes sortes de plaisirs. On reste sur le pont jusqu'à ce que la ville d'où l'on part ait disparu à notre vue. On trouve plaisir à contempler la rive gauche et la rive droite. Puis on s'en va tranquillement en bas; on trouve la cabine très-jolie, très-commode et le sofa excellent; c'est un vrai bien-être que de s'asseoir sur un pliant. Oh se dispose en groupes, ou commande le déjeuner, on bavarde, on rit, on a des anecdotes; des nouvelles de la ville et de la politique. On joue avec intérêt une partie d'échecs, on est à son aise. Mais, une heure plus tard, vous voyez de temps en temps, tantôt celui-ci, tantôt celui-là, venir passer la tête sur le pont; ce n'est pas encore l'ennui, mais c'est l'impatience qui le précède. On veut savoir où on est dans le monde, on veut être à l'air, on ne veut pas perdre de beaux points de vue, on reste un instant en haut, regardant devant et derrière soi, à droite et à gauche, et le scepticisme dit: «Est-ce que je m'amuse?» Et la bourse répond: «Je l'espère.» Pour varier ses plaisirs, on redescend. On prend un journal ou un livre; mais on ne s'est pourtant pas mis en voyage pour lire des journaux ou des livres. On doit avoir d'autres plaisirs qu'à la maison. Le vilain ennui commence, et tel passager veut faire paraître le temps plus court à l'autre. Les sofas ne sont pas assez commodes; on n'est pas bien assis sur les pliants, peu à peu vous voyez l'un, puis l'autre, arriver sur le pont. «Comme on s'ennuie en bas!—Oui, c'est toujours le cas à bord d'un bateau à vapeur—Les cabines sont basses.—Vous ne sauriez croire quel effet désagréable produit le papillonnement de la lumière sur les vitres.—C'est dommage qu'il fasse tant de soleil et tant de vent.—Je ne vois pas qu'on dresse jamais la tente.» On s'assied à la lanterne, puis à la balustrade, puis sur le siège du pilote, puis on court çà et là, puis on ôte et on remet son habit. Puis c'est une descente et une montée sans fin, et de l'ennui à forte dose! De désespoir, on déroge à sa règle de vie et on se rend malade avec du chocolat et du bouillon, des amers et des liqueurs, comme si on se sentait l'estomac rempli de matières équivoques. En bas, les voyageurs s'étendent sur les sièges, courent en haut, en tous sens, et vous pouvez être sûr que chacun va à son tour à la roue du gouvernail pour jeter un coup d'œil sur la machine à laquelle il ne comprend rien, en disant: «C'est pourtant une belle invention!» Plus les heures se multiplient, plus elles sont traînantes. Les montres sont consultées à chaque instant, à chaque instant on fait le calcul du nombre d'heures que durera encore la traversée. On passe ainsi une longue journée pendant laquelle l'heure des repas abrège seule un peu le temps. Mais les mets sont presque tous mauvais. Bref, et pour ne pas vous ennuyer trop longtemps avec nos voyages, une bonne demi-heure avant que la barque arrive, lorsque le lieu de votre destination n'est encore qu'en perspective, vous pouvez voir tout le monde se préparer, les habits, les manteaux et les bagages à la main, pour être prêt à temps et quitter le plus tôt possible le navire hautement vanté. Arriverplus tôtc'est le dernier, mais non le moindre martyre pour l'esprit impatient.
Ainsi, le bateau à vapeur promet plus qu'il ne donne.
Mais vous me prenez, je le vois bien, après la lecture de tout cela, pour un homme mécontent, grondeur, incommode à vivre, pour un misérable pessimiste, avec lequel il n'y a pas une broche à gagner, qui ne voyage qu'avec le mal du pays et la jaunisse, qui décolore et altère pour lui chaque objet qu'il rencontre. Je dois être équitable envers moi-même et déclarer que j'ai un tout autre caractère. Au contraire, j'appartiens à la classe des créatures de bonne humeur, s'amusant bien, et m'arrange en tout de façon à chercher un côté qui prête à rire et à m'y étendre en plaisantant. Je vais plus loin: je puis vous assurer que j'ai fait, une couple de fois, une très-agréable partie desmousjasentrekschnit, qu'il y a des circonstances, des pensées et des perspectives avec lesquelles j'aime à être assis en diligence; que je me suis maintes fois très-bien amusé en bateau à vapeur, entre autres en dessinant mes compagnons de voyage; que j'ai voyagé avec beaucoup, mais beaucoup de plaisir. Oui, quand je suis assis ici dans mon large fauteuil de cuir, dans mon ample robe de chambre, près de mon joyeux foyer, en paix et en bon accord avec le monde entier, je me sens la force de serrer cordialement la main à tous les bateliers, à tous les conducteurs de diligence et à toute la société des bateaux à vapeur, et enfin la perspective fondée d'avoir des chemins de fer me réjouit, me caresse et m'enthousiasme tellement, que d'avance je suis déjà heureux et consens à supporter tous les modes de locomotion et de navigation sans murmurer.
Chemins de fer! magnifiques chemins de fer! on ne fumera pus chez vous, car il n'y a pas d'haleine.
On ne dormira pas chez vous, car il n'y a pas de repos.
On ne bavardera pas chez vous, car il n'y a pas de temps.
S'il y a donc lieu chez vous à se lamenter sur d'autres désagréments, ils n'auront pas le temps de nous atteindre, et nous n'aurons aucune occasion de nous en apercevoir.
Mais venez, venez, magnifiques chemins de fer! descendez comme un réseau de rails sur nos provinces.
Anéantisseurs de toutes les grandes distances, ne dédaignez pas les petites distances de notre petit royaume.
Oui, laissez chanter nos poëtes bientôt enthousiastes.
Le chemin de fer vient! le chemin de fer vient!
Laissez les mouchoirs des belles dames se déployer, les médailles de notre monnaie se rouler au-devant de vous.
Alors, lorsque la nation hollandaise, sur vos lignes unies, sera traversée tous les jours comme par une navette, le bien-être, la prospérité, la vie et la célérité régneront dans notre chère patrie.
(Extrait de la correspondance avec Augustin.)
«Si j'ai été à la kermesse de Rotterdam? Le ciel m'en garde! comment pouvez-vous avoir une telle idée? Quel est le méchant calomniateur qui m'impute une telle tache? Qui s'est plu à noircir aux yeux des hommes mon âme si pure et qui hait tant les kermesses? Ne sais-je donc, pas que déjà, en 1833, le jour ou ma ville natale trouvait bon de fêter sa kermesse, le son des cloches accompagnait cette improvisation:
«Pour moi, pas de fête de kermesse,Pas de jeu d'enfant d'un nom pompeux orné,Pas de folie sur son char de triomphe.Par décret de la ville et au son des clochesEt pendant dix jours,Qu'est-ce qu'un brave homme peut avoir contre?«Oh! laissez mon âme en paix;Qu'un autre le fasse, l'envie me manqueDe voir tant d'hommes, singes titrés,Vraie race d'hommes semblables aux singes,La bouche béante dans la rue et sur le marché,Comme si ces plaisanteries étaient choses rares!
«Savez-vous ce que c'est qu'une kermesse, Hildebrand? C'est un affreux échec des plaisirs publics, la parodie et la charge de la joie des fêtes, l'idéal d'un enthousiasme à propos de rien, le contraire de ce qui est harmonieux et convenable. Savez-vous ce que c'est qu'une kermesse, Hildebrand? C'est une fête de bacchantes dans les temps modernes, c'est la divinisation de la démence, c'est un seul grand jeu de marionnettes où nous nous ennuyons et salissons nos habits. Croyez-moi, les singes dans l'Inde, les chameaux de la sérieuse Arabie qu'on promène chez nous, sont stupéfaits de notre rage hollandaise, devant laquelle ils oublient tous deux l'avarice et la pauvreté; l'esprit se hâte, la moralité risque sa vie, le sang-froid bout et le rire le plus insensé se marie avec le masque le plus raisonnable. Pour nous, nous avons toujours, autant que possible, évité et craint l'atmosphère empestée, des kermesses., nous préférons notre argent et notre bon sens saufs, et nous n'en n'avons jamais, eu assez à dépenser pour en jeter même un peu dans ce bourbier des triviaux. Nous nous sommes toujours imaginés que les porte-faix, trouvant peu d'autre chose chez nous, nous voleraient notre dignité et que les tireurs d'horoscope déploieraient nos quant à moi; que les escamoteurs nous subtiliseraient une partie de nos goûts populaires dans leur sac, tandis que peut-être nous laisserions le manteau de notre dignité pendu au Vaux-Hall, et que notre raison serait recrutée par un danseur de corde.»
Quant à ce dernier point, mon cher Augustin, vous courez grand danger, au moins si vous continuez à écrire dans ce style. Vraiment, il y a là dedans quelque chose de très-acrobatique! Le mouvement élastique de la corde et le costume du danseur le dit. Et puis tous ces sauts sur une largeur qui n'est pas plus grande que mon rotin! Vraiment, vous êtes plus propre à la kermesse que vous ne le pensez, et j'aurais plaisir à vous y conduire et à vous montrer à tous les citoyens, comme mon ami Augustin long d'une aune sept palmes, âgé de vingt-six ans, homme parfaitement fantasque, mais de l'espèce peureuse. Ce singulier animal s'imagine ne prendre de plaisir nulle part où un autre s'amuse; il connaît le latin et le grec, lit tous les livres possibles, n'en trouve aucun de bien, mange énormément, mais ne veut pas le savoir; est bon de cœur, mais de très-mauvaise composition quand on veut l'amuser; il a sept fois changé de caractère et il en changera sept fois encore.
En effet, mon digne ami, vous devez prendre la vie simplement; cela serait mieux, et la vie vous plairait davantage. Vous avez là la kermesse de Rotterdam, elle est peut-être un peu trop folle, je le crois volontiers. Comment! vous osez m'écrire:
«Au besoin, je prendrai place dans les carrousels et m'occuperai des écureuils et des souris blanches quidoiventbien tourner. Je me livrerai comme un fanatique a bourreaux et je m'écrierai: «Je suis aussi un martyr.»
Écoutez, mon sublime écrivain de lettres, regardez bien dans les yeux. Très-bien! et laissez-moi maintenant vous dire que vous ne pensez rien de ce que vous dites. Qu'avez-vous fait, homme bizarre, durant ces huit jours qu'a duré la kermesse de Rotterdam? Rien qui en valût la peine: lu des livres, écrit des lettres et ri de la kermesse. Vous devriez savoir que la kermesse a ri devons aussi. Si vous l'aviez su! Vous avez deux jolies et charmantes nièces, joyeuses et alertes filles, de véritables saute-aux-champs. Les jeunes filles de Rotterdam sont joyeuses. Vous avez dû parcourir les boutiques avec elles; vous avez dû leur acheter toutes sortes de petites bagatelles. Les colifichets en lave sont maintenant ce qu'il y a de mieux. Vous avez dû les trouver jolies, puisque moi et d'autres les trouvons ainsi. Peut-être ne les trouverez-vous plus, l'année prochaine, dignes d'attention. Elles n'en seront pas moins ce qu'elles sont, mon ami. Il y aura alors autre chose qui nous plaira: l'affaire n'exige pas tant de gravité, et elle appartient aux plaisirs de notre vie, puis-qu'elle nous rend joyeux.
À l'heure fashionable, lorsque le beau monde se réunit, vous avez dû conduire vos nièces à la ronde et ne pas vous fâcher du tout de ce que tant de gens leur parlaient, et de ce que vous entendiez dire trop souvent que telle boutique était la plus belle. Et puis il a dû y avoir de la vie et de l'intérêt dans votre visage. Vous n'êtes pas trop grand pour cela, Augustin; personne n'est trop grand pour s'occuper de bagatelles et de petites choses. Je ne veux pas vous conseiller au même point de regarder les jeux, ou il faut que ce soient des jeux où on vous mène par le nez d'une façon grossière, une tromperie de paysan, vous savez, une très-jolie chose pour un homme qui a lu beaucoup de livres. Quant aux ménageries, vous connaissez mon opinion. Mais ce que j'ai dit contre elles a peut-être un cachet d'exagération, mon ami, lorsqu'on veut prendre à la lettre... Mais, nous ne sommes pas des valets de lettres et encore moins des héros de lettres. Vous entendez encore plus de grec, Augustin, que vous n'en connaissez. Nous pouvons bien passer par-dessus, pensé-je quand le thème est bien conçu et profondément senti, et quand une pensée attire l'autre, et nous allons ardemment et joyeusement. À ce compte, je consentirais à écrire une partie de votre philippique contre les kermesses. Rien n'est si puéril, si laid et si inhumain que de vouloir faire de l'esprit en disséquant les facéties d'un autre. Cela appartient beaucoup trop aux plaisirs désagréables de nos jours; mais je ne veux pas agir contre ma conscience et pour cela je n'ai rien à redire à votrefête des bacchantes, et à votre atmosphère empestée; mais seulement je trouve vous méprisez trop les kermesses.
La joie est une jolie chose, mon bon ami! non-seulement à goûter, mais aussi à voir. Vous devriez une fois assister à une kermesse de paysan. L'après-dinée, tout le village et les hameaux voisins sont sur jambes; cent voitures de paysans, cent paysans aux joues rouges avec des agrafes d'argent au pantalon et des boutons d'or à la cravate, qui étendent un gros gras de jambe contre l'arbre du timon, et les petites paysannes coquettement mises en vert clair et en rouge sombre avec des rubans flottants à leurs chapeaux de paille, avec tout l'or qu'elles ont à la tête et au bord de la robe, pas plus bas que les épaules. Alors on dételle et on s'assied aux longues tables étroites sous les hangars de la petite auberge:le Cerf altéré ou le Dernier Stuiver, ou on flâne le long des petites boutiques, ou on se groupe autour de petites loteries de carafes et de coupes peintes, d'étuis de bois et de fourchettes d'acier. Et puis il faut voir les mines réjouies des petits paysans avec leurs cheveux blonds et leurs dents blanches, occupés à savourer un gâteau, et fourrant leur gain dans la poche de leur pantalon, dans celle de leur pourpoint et jusque dans leur casquette; ou les petites paysannes groupées autour d'une brouette avec des anneaux d'or à uncent[1]la pièce, toutes avec une amande cassante entre les dents et des noix muscades à la main. Ce n'est là que le commencement.
Mais le soir, lorsque les fraîches filles et les mères encore florissantes sont devant le violon avec des paysans et des domestiques, et exécutent une danse pour quatre dutes:
Connaissez pas trois Écossaises?Ne pouvez-vous donc pas danser?
et doivent s'embrasser, tandis que le joyeux musicien joue dans un coin en raclant derrière le chevalet.
Il faudrait voir cela, Augustin; cela est beaucoup plus beau que d'être blasé et philosophe, et vous verriez par là qu'on s'amuse d'autant plus à mesure qu'on est plus simple de cœur et de sens. Mais il ne faut pas y aller avec un visage de commissaire de police qui vient voir si tout va bien et conformément à l'ordre; il ne faut pas non plus ce sourire de pitié avec lequel certaines gens se l'ont faire leur portrait; vous êtes au fond beaucoup trop bon pour vous le permettre; il ne faut pas non plus prendre un air d'amabilité calculée, comme si ce devait être pour les gens présents un grand honneur que vous leur faites en venant les voir. Croyez-moi, le paysan remarque et sent par instinct ce qui est blessant pour lui et ne vous confond jamais avec ce qu'il appelle un homme commun. Non, il faut y venir avec un franc et ferme sourire sur la bouche, comme si vous vouliez faire votre partie dans la fête. Je vous promets que vous ressentirez plus de penchant pour la chose que vous ne voudriez le croire. La joie est contagieuse; mais il faut des dispositions pour cela, et l'on ne doit pas venir à une kermesse hollandaise avec une aspiration vers l'Italie, où le ciel est toujours bleu, etc., et ne pas non plus faire de pédantes remarques comme celles-ci, par exemple, qu'un paysan hollandais est d'une tout autre figure qu'un paysan normand, breton ou piémontais. C'est pourquoi, ne pensez ni à la Normandie ni à la Bretagne, ni au Piémont, mais uniquement aux Colins et aux Lubins de vaudeville avec leurs chemisettes d'une blancheur de neige, des bretelles rouges, des chapeaux sur l'oreille, garnis de précieux rubans, de fines mains, de jolis visages et de tendres sentiments. La poésie, Augustin, est partout; mais celle que l'on observe directement dans la réalité, vaut mieux que celle qui est acquise ou survient à l'improviste, comme un coup de vent. Beaucoup de gens comparent ce qu'ils trouvent h ce qu'ils lisent au lieu de comparer ce qu'ils lisent à ce qu'ils trouvent. Insensiblement et à la longue, ils se sont tellement pénétrés des impressions de livres ou de scènes sous lesquelles leur âme s'est exclusivement formée, qu'ils jureraient que c'est leur propre expérience. Pas le moins du monde; cela fait justement qu'ils n'ont jamais d'expérience personnelle, qu'ils n'en chercheront ni n'en trouveront jamais, que jamais ils ne sauront étudier ni eux-mêmes, ni leur temps, ni les hommes, et n'auront de toute chose qu'une idée négative. «Ce n'est pas cela, ce n'est pas cela, comme dit maint critique en lisant le titre d'un livre: ce serait mieux comme ceci, ce serait bien comme cela, plutôt que de demander: «Qu'est-ce que c'est?» «Ce n'est pas ma belle,» dit quelque autre; et il laisse là la belle Gertrude. Mais la charmante Lisette, donc?—Pas davantage; mais la blonde Barbe, Élisabeth ... mais tout l'alphabet? Rien de tout cela. Puis-je savoir quelle est la belle de monsieur? La belle de monsieur est un idéal indécis, flottant, vague, composé de vingt diverses gravures anglaises et de cinquante lithographies de Grévedon avec cinquante descriptions de jolies actrices, ou de charmantes maîtresses, puisées dans les feuilletons et les mémoires. Il eût été mieux et plus agréable de voir le beau hollandais sur un visage hollandais, le plaisir hollandais dans le rire hollandais, le caractère hollandais dans le cœur hollandais, et la poésie hollandaise dans les formes, les situations et les faits hollandais: cela vaudrait beaucoup mieux que ces gronderies, ces chagrins, ces afféteries par lesquels on semble faire une figure, mais celle-ci manque tout à fait du véritable sens philosophique ou poétique.
Ainsi en est-il surtout de la jouissance des plaisirs. Il est bien rare, Augustin, que les choses qui ont été attachées à notre berceau telle année, tel jour à titre de plaisirs, et qui, depuis cette année et ce jour, ont été acceptées comme telles, manquent tout à fait leur destination et soient complètement impuissantes à réjouir et à rendre heureux les hommes à bonne conscience.—Pour d'autres, oui, dites-vous, mais pas pour moi! Et pourquoi pas? La faute en est à vous. C'est le bonheur des enfants de n'examiner ni rechercher s'il y a un côté chagrin à ce que l'on présente comme plaisir. Il suffit qu'ils soient satisfaits. Laisser envoler un papillon, c'est avoir du plaisir; avoir un sac plein de chiques,—plaisir; faire une promenade en voiture, un jour de vacance, assister à une veillée au lieu d'aller au lit,—plaisir. Voilà leur philosophie. Quand on devient plus vieux, on est sans cesse à examiner si telle ou telle chose, en tout ou en partie, en ce qu'elle a, de trop et de trop peu, de vrai ou d'apparent, est un plaisir, une véritable joie, une jouissance—ou si tout n'est qu'illusion. Cela ne doit pas être: c'est bon quand on est vieux. Qui vous donne, à vous et à vos égaux, le droit de tout embrouiller, et de raisonner sur les plaisirs de la jeunesse avec votre caractère d'homme mûr, comme si, à cet âge, on n'enviait pas toujours ses plaisirs au jeune homme! Voilà le malheureux homme de vingt ans,—je le sais, mon cher ami,—tout à couptrop grand pour une terrequ'il ne connaît pas,trop délicat dans ses sentiments, pour des plaisirs dont il ne fait qu'entrevoir la grossièreté; puis, il renverse la coupe rafraîchissante qui l'eût soulagé; puis il vit d'une vie retirée et poétique, fait peut-être de mauvaises escarmouches de mots vides de sens, et rimées, où il fait profession demépriser la matière, et sur les ailes de l'aigle, de regarder le soleil en face; et toutes sortes de visions que jamais bon poëte n'a eues et, pendant ce temps-là, la vraie poésie qui est en lui, est condamnée à un sommeil de mort. Augustin, veillez-y! et acceptez cette lettre comme un petit cadeau de kermesse.
Votre affectionné,
HILDEBRAND.
1839.
[1]Monnaie qui forme la centième partie du florin, et équivaut environ àdeuxcentimes.
[1]Monnaie qui forme la centième partie du florin, et équivaut environ àdeuxcentimes.
C'est une sensation indéfinissable et un plaisir tout particulier que de revoir, après une longue séparation, un ami des pays lointains. Je l'ai goûté dans toute son intensité. Il m'est venu, tout à fait à l'improviste, un de ces amis-là, auquel j'avais dit adieu en versant beaucoup de larmes, cinq ans auparavant, et duquel j'avais eu, depuis, peu de nouvelles. C'était Antoine, de Constantinople. Respectable distance, d'ici à l'Hellespont! lecteur, et qui, je l'espère, vous remplira de respect pour nous deux; il me semble au moins que cela me rend très-intéressant, d'avoir un ami si loin, et pourtant je préférerais voir tous mes amis à l'intérieur des frontières de la bonne Hollande.
Pour dire la vérité, je mets parmi les sottises de ma jeunesse d'avoir contracté amitié si souvent avec des étrangers; maintenant que je sais par expérience à quoi m'en tenir, je conseille à quiconque a un cœur sensible dans la poitrine, de s'abstenir d'en faire autant: car tôt ou tard leur heure vient à sonner, et ils partent, l'un plus tôt, l'autre plus tard, pour les quatre coins du monde, sans rien laisser après eux qu'un souvenir de tristesse et un feuillet d'album. J'ai des amis en Angleterre, des amis au cap de Bonne-Espérance, des amis en Turquie, à Batavia, à Domérary, à Surinam! Avec quelques-uns, les plus chers, j'entretiens une correspondance régulière; mais que sont des lettres à de telles distances! Peuvent-elles nous bien éclairer sur les relations et la position de nos amis! De quelques autres, je n'ai plus rien appris, depuis la première nouvelle de leur arrivée à bon port. Je ne reverrai jamais la plupart d'entre eux; sans être morts, ils le sont pour moi. Beaucoup ne savent pas que je songe à eux avec une ardente affection; et je voudrais qu'Hildebrand fût renommé dans le monde entier et que son livre fût répandu et lu partout, pour qu'ils pussent du moins n'en pas ignorer.
Non, je n'aurais jamais dû me lier avec eux! Quels bons jeunes gens c'étaient! Comme leur société était pleine de charme, leur conversation intéressante, leurs manières affables! Quoique mes goûts fussent si bien en harmonie avec les leurs, j'aurais dû me tenir à distance! j'aurais dû mieux veiller sur mon cœur; j'aurais dû, lorsque je sentais se développer en moi le premier germe d'amitié, l'étouffer aussitôt, et lutter contre mes sentiments, comme ferait une honnête fille de menuisier, si par malheur elle se sentait amoureuse d'un prince ou d'un évêque! Je me serais bien des fois moins avancé, pour leur dire mille bonnes et cordiales paroles: car dire adieu est si pénible! je n'aurais pas si souvent follement regardé le bateau à vapeur qui démarrait, la voiture qui partait; je n'aurais pas passé tant de nuits sans dormir, écoutant avec anxiété la voix de la tempête et songeant aux amis qui étaient sur la mer,
Qui sur un bois léger sont portés sur l'abîme,Et pour qui l'ouragan en passant sur leur têteImprime sur le sein de la mer écumanteDes signes redoutés qui présagent la mort.Partout sous eux la tombe et s'ouvre et les menace;Leur linceul se déploie et flotte devant eux;Leur glas funèbre sonne à chaque coup de vent;Seigneur, ils sont perdus, si vous ne les sauvez!
Je ne m'arrêterais pas si souvent, muet, dans les promenades solitaires et dans d'autres endroits où j'étais accoutumé de voir avec moi un homme qui aujourd'hui est loin, bien loin, et qui ne reviendra jamais! Cette pensée jette un nuage sur la beauté de ces lieux.
Cependant je ne puis assez louer ma mémoire pour les services qu'elle me rend au point de vue de mes amis éloignés. Non-seulement elle rappelle à mon esprit tour à tour leurs noms et leurs images avec une scrupuleuse précision, mais elle ramène aussi mille petites scènes éloignées sur la toile de lacamera obscurade la pensée. L'heure du départ de chacun d'eux, surtout, est devant moi avec toutes ses particularités; les larmes, la main tendue, la lèvre tremblante, le sourire contraint, les dernières paroles, le mouchoir se déployant au loin, le dernier regard avant de disparaître, et la disparition totale. Je sens encore tout cela: et alors je revois autour de moi les visages indifférents de ceux que ce départ, auquel ils assistaient, a laissés impassibles; et je sens de nouveau l'émotion qu'on éprouve, après avoir dit le dernier adieu, à suivre d'un œil fixe celui qui s'éloigne, et à rentrer dans le monde des affaires, au milieu de la foule de la rue, à la maison, en présence de visages qui semblent vous dire: «Qu'est-ce que cela me fait?» d'une société où chacun a ses amis à lui et suit son propre chemin! Digne B..., toi qui aujourd'hui, à l'angle méridional de l'Afrique, tâtes le pouls à trois races différentes, et qui, à ce que j'apprends, as déjà fêté le mariage de la fille de ta femme (car tu as épousé une très-jeune veuve avec trois charmants enfants, et, dans le pays où tu es, les filles se marient à quatorze ans), le spectacle entier de ton départ de Leyde est encore sous mes yeux, lorsqu'il y a quatre ans, au mois de juin, tu devais mettre à la voile avec leColombo.
Il était dix heures du matin lorsque vint la grande voiture qui devait te conduire à Rotterdam.
Je vois encore vos chambres dans cet état de désordre irréparable du départ d'une personne qui emporte tous ses meubles et tout ce qui garnit sa maison. Le parquet est couvert de malles, de paniers à cadenas, de valises. Ici, c'est la nourrice qui habille la chère petite Wilhelmine, à peine, éveillée, qui, étonnée d'être troublée si tôt dans son repos, promène autour d'elle ses petits yeux bruns encore pesants de sommeil; là, c'est votre femme arrangeant devant la glace sa magnifique chevelure; et plus loin, vous-même agenouillé devant un petit sac de toilette qui se trouve sur un coffre, et faisant votre barbe; puis c'est petit Jean (comme il doit être devenu grand!), tout habillé et prêt beaucoup trop tôt, avec un sabre en fer-blanc, une giberne en papier, un fusil de bois au bras (les enfants font tout en riant), prêt pour le grand voyage. Mimi et Jeannette (c'est sans doute elle qui est mariée?) tiennent doucement votre petit Louis; notre ami F. (il est mort, l'excellent garçon!), toujours haletant, suant, s'évertuant au travail pénible de transporter les bagages, et votre meilleur ami, Bram, qui avait perdu la moitié de sa gaieté ordinaire, et qui vous accompagna jusqu'à Rotterdam. Je vois encore toutes ces caisses ouvertes, et sur les planches ça et là quelques objets de trop peu de valeur pour être emportés, une cafetière, une écuelle et un plat fêlés, une vieille poupée, un mouton mutilé, sur trois pattes; là, une paire de pantoufles; plus loin, une boucle; ailleurs, un tambour brisé de Jean; au portemanteau, un vieux pantalon qui fut le vôtre, et dans un coin, le masque que vous aviez porté à la mascarade, à Berlin, et que Bram prit, en voiture, pour entretenir la gaieté des enfants. Un sofa couvert de manteaux, de chapeaux, d'habits. La confusion, le mouvement et l'agitation qui régnaient dans cette chambre nous distrayaient de notre émotion; mais, lorsque vous fûtes tous en voiture, et derrière le voiturier qui ne comprenait pas que vous alliez au Cap, et que vous partîtes avec votre chère femme et vos chers enfants,—alors mon cœur devint tout gros; je restai longtemps encore plongé dans mes pensées, après que la voiture eût disparu à mes yeux, et, lorsque je les promenai autour de moi, je pris très-mal que les maçons, une grosse pipe à la bouche, allassent à leur ouvrage, et que les laitières sonnassent partout avec le plus grand sang-froid, et que les chariots commençassent à circuler; mais partout, partout c'était la kermesse, et partout des boutiques. Pourquoi ne revenez-vous pas aussi vous, comme Antoine?
Le père d'Antoine est Italien d'origine, mais naturalisé hollandais, et occupe un haut rang à notre ambassade auprès de la Porte. Comme tel, il réside depuis longues années à Péra. Antoine était venu enfant à Marseille et y a reçu sa première éducation. Encore enfant, il fut placé dans un pensionnat de ma ville natale; et nous apprîmes à nous connaître dans l'heureuse période de quatorze à dix-sept ans et nous nous vouâmes réciproquement une fidèle et chaude amitié de jeunesse. La jeunesse n'est vraiment pas mauvaise pour l'amitié, car il est bien connu que celle-ci aime le bonheur. Oui, je serais tenté de regarder ce temps comme un des plus favorables pour l'éclosion d'une sympathie mutuelle. La dernière jeunesse peut être encore désintéressée et aussi indépendante des distinctions sociales de rang, d'état, et de bien d'autres, mais elle est déjà trop réfléchie. On se connaît alors trop bien, de trop près, on a trop vu l'homme intérieur. Un jeune homme est tout à l'extérieur. On a appris plus tard à se rendre compte de son affection, à l'étudier, à l'examiner, à la soupçonner; on a aussi tant de besoins moraux et on exige tant d'un ami! On l'aime plus prudemment, on s'ennuie l'un l'autre plus vite, on se refroidit plus facilement, on se blesse plus tôt. Les adolescents ne connaissent rien de tout cela. Le titre debon garçonsuffit pour donner droit à celui debon ami, et on ne demande pas d'autre sympathie, sinon que tous deux aillent volontiers se promener, allumer bravement un feu d'artifice, se baigner, et, quand ils sont plus âgés, être habiles à rencontrer les demoiselles d'un pensionnat et à ne pas bien faire les thèmes latins. Tout le but de la sympathie réciproque est atteint quand on s'amuse bien de concert et qu'on goûte sans trouble les jouissances d'une bonne entente. Et, si cette bonne entente est parfois brisée par une petite jalousie ou une petite infidélité, il y a toujours des deux côtés deux poings pour frapper, deux pieds pour délier les jambes; et puis tout est fini, on continue à naviguer tous deux de conserve, à fumer tranquillement son cigare, et on montre les poings et on délie les jambes à quiconque conteste la sincérité de votre réconciliation. Voilà l'amitié de cette époque de la vie.
Antoine et moi, nous nous entendions à merveille, surtout quand, par exemple, nous étions amoureux tous deux de la même jeune fille, situation dans laquelle nous nous sommes trouvés très-souvent. Nous recherchions alors à l'envi les marques de sympathie de notre belle, et ne trouvions rien de plus amusant que d'être à la fois rivaux et confidents.
Vous auriez voulu nous voir, lecteur, lorsque nous étions occupés tous deux dans nos promenades à graver le même nom sur un arbre, ou que nous arrêtions le plan d'écrire une tendre lettre d'amour. Je me rappelle encore très-bien la particularité qu'à une kermesse de village nous nous fîmes tirer notre horoscope, et que tous deux nous reconnûmes absolument le portrait de notre épouse future, bien que nous fussions nés sous des planètes différentes et que la sonnette lui annonçât quatorze enfants et à moi onze seulement. Dans le tableau qui me fut tracé de ma destinée future, il y avait: «qu'une voilure me menacerait d'un malheur dont je serais préservé par un bon ami,» et j'aurais juré dès lors que ce bon ami n'était autre que mon Antoine aux boucles noires. Et cependant, par quelle distance nous voilà séparés! Et quelle possibilité y a-t-il que, si jamais je me trouve en contact avec des voitures, ce soit son bras fidèle qui me sauve? Oh! quand nous y regardons de près, comme nous devons souvent changer le personnel qui intervient dans nos rêves, nos perspectives à longue distance et nos châteaux en Espagne! comme nous devons fréquemment y renoncer et couvrir de nuages la scène de notre avenir, avec ceux qui dans nos rêveries se sont trouvés si souvent en d'étroites relations avec nous que sans eux nous ne pouvions comprendre notre avenir, et comme dans le spectacle de notre vie tel où tel rôle était attribué à une autre personne qu'à celle à laquelle nous avions pensé! Alors seulement nous remarquions bien de quelle façon merveilleuse l'urne du sort est agitée, et avec quelle mobilité toujours nouvelle se meuvent les rouages de la société; et quand nous nous abandonnions à nos rêveries et à nos prévisions de l'avenir, à quelles futilités ne nous abandonnions-nous pas, comme de nous faire tirer notre horoscope, de sonner la sonnette, et de regarder de la lunette l'image de notre chère bien-aimée!
Revenons à Antoine. Il était destiné au commerce, et dès que son éducation préparatoire fut achevée, il fut envoyé à Anvers pour l'étudier. Ce fut là notre première séparation, mais adoucie par la prévision que je le reverrais parfois, et qu'un jour il choisirait Amsterdam pour son domicile. Les événements de 1830 le chassèrent de la ville de l'Escaut, et je le vis un beau soir arriver dans la maison de mon père, après avoir fui les murs menacés. Il me parut alors très-intéressant, surtout lorsque je pensais qu'il avait laissé derrière lui tout ce qu'il possédait, y compris une chemise de nuit que je lui avais prêtée, il y avait quelque temps, ce qui me parut très-aventureux et très-romanesque. J'étais cependant contrarié qu'il n'eût pas reçu une balle morte ou une honorable blessure. Peu de temps après, il fut mandé à Constantinople par son père. Il partit avec beaucoup de répugnance. Il était attaché à la Hollande. Il ne connaissait pas son pays; il ne se souvenait pas de son père: sa mère était morte, et au lieu d'elle il trouverait une belle-mère à peine plus âgée que lui. Il partit en 1831, et nous nous fîmes de tristes adieux. Je lui donnai Un plan de ma ville natale, où il avait marqué de points rouges tous les endroits pour lesquels il se sentait quelque sympathie. Il l'a fidèlement conservé comme souvenir. Je lui adressai une lettre à Marseille, et bientôt j'en reçus une de lui de Stamboul, laquelle, à ma grande joie, était percée de plusieurs trous et répandait une forte odeur de vinaigre. Il avait fait en vingt-sept jours le trajet de Marseille à Constantinople. La peste et le choléra y commençaient leurs ravages à son arrivée; Péra venait d'être brûlé et la maison de son père avait été réduite en cendrés. Eh apprenant cette nouvelle, il se rendit à ce faubourg extérieur. Personne ne l'avait reconnu. Il s'était présenté à son père lui-même comme un ami de son plus jeune fils qu'il était lui-même, et dont il apportait des nouvelles. Il était naturellement très-bien renseigné. À table, il fut mis à la place d'honneur, à côté de sa belle-mère. Ses sœurs étaient là, et son père trouva qu'il était un peu familier avec elles pour un étranger. Au dessert, il s'était fait connaître par un toast mêlé de larmes. Il ne me faisait pas un tableau fort séduisant du pays: c'était beaucoup trop beau pour les Turcs; les Français étaient fiers et hautains; les filles paresseuses et pas plus jolies qu'ailleurs, grossières, et ne parlant que de cuisine; sacrifiant de temps en temps à l'amour, et abandonnant leurs enfants dans la rue. Il regrettait la Hollande et ses amis. Je le consolai par une lettre qu'il n'a jamais reçue, et notre correspondance en resta là. Tout à coup, au bout de cinq ans, il se retrouva devant moi le même et cependant tout autre. Il avait visité la Russie, l'Allemagne, la France, la Belgique et l'Angleterre aussi bien que le Levant, mais il était resté Antoine; son visage et son caractère n'avaient pas changé. Italien de naissance, Turc de patrie, Français de langage, Hollandais par l'éducation, catholique par la foi, et bon garçon par le cœur. Mais comme il était devenu riche en vues nouvelles, en connaissances, en cosmopolitisme, en découvertes! Il parlait à demi français, à demi hollandais, comme jadis, puis toutes les langues des pays qu'il avait visités. Nous nous entretenions le plus souvent en anglais et en français, car il n'avait pas bien retenu son hollandais, et puis il avait à dire tant de choses auxquelles on n'a jamais pensé en hollandais! Son vocabulaire hollandais n'était pas plus riche que celui d'un jeune homme de dix-sept ans. Il en avait vingt-deux. Il s'était assis aux côtés de pachas turcs et avait fait la cour à des princesses russes; il avait de l'huile de roses, des bijoux, de l'opium et des pastilles achetés à un juif polonais; il avait dansé avec des comtesses allemandes, joué avec d'incroyables français et porté des toasts dans la compagnie de gros lords anglais; il avait parcouru les mers, volé sur les chemins de fer, par le chaud et le froid, fait des quarantaines, comme l'amour, évité la peste et vu la mort en face; mais je le trouvais tout à fait le même, assis dans le pavillon de notre jardin; même cordialité, même bon vouloir, même urbanité, même amitié que lorsque j'avais écrit cinq ans auparavant dans son album:
Pas de grands mots ici, pas de serments jurés,Car ils sont superflus, du moins pour la plupart;Mettons mon nom tout seul à cette place à part,Il te rappellera notre sainte amitié.
À peine arrivé en Hollande, il s'était hâté de gagner la ville que j'habitais, qu'il nommait leparadis de sa jeunesse, et il s'empressa de rendre visite à son vieil ami Hildebrand. Je le possédai pendant deux jours.
Je ne sais si vous avez éprouvé l'état dans lequel vous met une semblable rencontre. D'abord on a une attitude très-sotte; on fait une étrange figure. On vole avec une joie naïve dans les bras l'un de l'autre; mais on a terriblement peur d'être théâtral, et on ne se contente pas soi-même de cordialité. Les femmes sont dans un pareil moment, plus naturelles, et s'abandonnent davantage à leur sentiment. Elles crient, suspendues au cou l'une de l'autre: c'est bien chez nous, si cela va jusqu'à une larme qui encore veut se cacher derrière un sourire. Ah! quels que nous soyions, et quelle que soit la quantité, lait ou sang qui coule dans nos veines, nous sommes toujours dans une certaine mesure sous l'influence de ceux qui sont plus passionnés que nous, et nous avons beaucoup moins peur de paraître insensibles que ridicules. Ainsi nous comprimons souvent nos ardents sentiments dans la cuirasse de la force, où nous tremblons et frissonnons, et cachons les plus doux traits de notre tendresse sous un dur ricanement, afin d'être avant tout roides et comme insensibles. Lâches! n'allez pas trop loin avec cette hypocrisie! Dieu nous en demandera compte aussi, de même que du sentiment que nous aurons renié, et aussi des larmes que nous aurons étouffées par couardise.
Quant à nous, nous étions seuls, et j'en connais qui nous auraient traités d'enfants; et pourtant je ne me plaisais pas à moi-même. Et lorsque la première poignée de main et les premières salutions furent échangées, nous nous trouvâmes le nez devant une montagne de joie, devant une montagne d'admiration, chacun avec une montagne de communications derrière nous, et toute une chaîne de montagnes de questions à droite et à gauche, et tellement paralysés et empêchés de tous côtés que nous ne pouvions remuer une nageoire! C'eût été pour un froid spectateur un spectacle comique, que de remarquer comme nous tâtonnions maladroitement dans ce chaos confus du passé, pour nous remettre mutuellement sous les yeux letempus actum; comme nous ouvrions et fermions maladroitement les livres des révélations pour en donner une idée; comme nous éprouvions souvent le besoin de raconter et de demander quelque chose sans le savoir! Qu'était-ce donc, vraiment? et quelles niaiseries nous nous jetions à la tête! Toujours est-il que je sentais un vif mécontentement du peu de chose que j'estimai d'abord valoir la peine d'être raconté, preuve évidente de l'insignifiance des événements de la vie humaine, qui, lorsqu'ils sont passés, n'ont souvent pas plus d'intérêt que les colonnes d'un vieux journal.
Mais insensiblement la lumière se fit dans ce chaos, et tout s'ordonna peu à peu. Le besoin de faire des récits, de confesser des expériences, et de nous étonner à l'envi cessa. Le cœur et le souvenir firent régulièrement leurs fonctions, et l'état anormal dans lequel nous nous trouvions se détendit. Rarement j'ai goûté d'heures plus douces que celles qui s'écoulèrent tandis que nous déroulions loyalement le cours de notre vie, et que nous faisions la magnifique découverte qu'après un long espace de temps et une expérience de plusieurs années, nous trouvions toujours une grande ressemblance entre nos principes et nos sentiments, et que nous étions restés les mêmes.
Et, en effet, il dut se souvenir souvent de moi, car il n'avait rien oublié. Il savait rappeler toutes sortes de riens, de petites circonstances qu'il n'eût pas retenues s'il ne m'eût pas tant aimé. La mémoire des petits plaisirs que nous avons savourés (et même des grands) est souvent gâtée, détruite et gaspillée dans le tourbillon de nos distractions, de nos occupations, de nos études. Le feu de nos passions les consume dans notre cœur, ou la glace de notre retenue les éteint; le monde les emporte sur le flot sans repos des émotions et des expériences, ou notre légèreté, notre orgueil et ce que nous nommons en nous la croissance, les anéantit et les dissipe, tandis que nous savourons le baume et le goût exquis de notre amour.
Le jour suivant fut particulièrement consacré aux joies du souvenir. Nous allâmes nous promener. Nous avions goûté en plein air la plupart de nos plaisirs; nous nous étions égarés au bord des clairs ruisseaux, des profondes forêts, et surtout sur les dunes brillantes. Et ces scènes n'avaient pas subi le moindre changement. Nous arrivions bien ici et là, et nous n'y retrouvions plus les choses comme autrefois: ici, nous ne reconnaissions plus un plan qui était changé; là, nous ne retrouvions plus un pont sur lequel nous nous étions assis en balançant nos jambes au-dessus de l'eau, ou un bois abattu par la hache, avec les noms de nos belles sur tous les arbres,—et quelle désagréable déception! J'avais presque honte de mes compatriotes qui y avaient apporté ce changement. Et cependant je veux parier que mon ami eût été moins satisfait s'il eût trouvé tout dans l'état où il l'avait laissé. Car certainement il l'aurait, même dans ce cas, trouvé autrement qu'il ne se l'était imaginé. Nous autres, hommes, nous ne pensons pas en notre absence aux choses que nous avons laissées loin de nous, d'une façon si stéréotypique, et, surtout si nous réfléchissons que nous-mêmes sommes fort mobiles et enclins à changer, portés à abattre et à réédifier. Il y a aussi quelque chose de répugnant pour notre nature à ce que tous les lieux, les monuments, les choses en général, ne restent pas parfaitement comme elles étaient, lorsque nous sommes absents ou loin d'elles, et cela excite en nous une indignation peut-être hors de propos, qui me s'applique ni à l'existence ni à l'absence des choses, et qui est beaucoup plus constante et mieux affermie que nous-mêmes; une indignation qui ne ressemble pas mal à celle qui s'empare plus ou moins d'un cercle d'amis devant un convive aviné.
S'il est de mes amis lointains qui lisent ceci et ne le croient pas, je ne sais rien de mieux pour eux que de venir s'en convaincre.
Qu'en est-il au fond de leur cœur? Je l'ignore; mais j'erre souvent en esprit et en réalité, et je visite les places que nous avons vues ensemble et me rappelle maintes heures fortunées, maints entretiens intimes, maint aveu brûlant et mainte confession déclarée. Je parle de ceux que j'ai connus, et je voudrais éveiller chez tous ceux qui me sont chers l'envie de les connaître; je feuillette leurs livres favoris et je reconnais les pages que nous lisions ensemble, dont plusieurs me rappellent des particularités qui ne sont pas sur le papier; je retrouve ainsi de petits souvenirs qui sont pour moi d'une haute valeur; je cherche leurs noms dans mon carnet. Ma pensée les réunit tous dans un éternel lien. Frères, nous sommes éparpillés bien loin les uns des autres dans le monde; des montagnes et des mers nous séparent et continueront de nous séparer, mais il y en a un seul d'entre vous que je voudrais revoir dans la joie de mon âme; pour les autres, j'ai abandonné ce doux espoir. Chacun de nous a sa propre carrière devant soi, et ceux qui lui sont chers autour de lui, et maint nouvel ami qui a pris la place des anciens; et au-dessus de nous tous, à l'orient et à l'occident, au nord et au sud, s'étend la voûte du même ciel et veille la même Providence. Je bénis chacun de vous. Souvenez-vous de moi!
Parmi les choses qu'on a coutume de s'affirmer à soi-même, sas y trop avoir réfléchi, se range entre-autres l'opinion que l'hiver à la campagne est très-désagréable, tandis que l'été est tout félicité. Des gens qui ne peuvent pas vivre sans opéra, sans concerts et sans soirées; des hommes qui ont besoin de voir la société tous les jours; des femmes qui ne sont pas heureuses si elles ne peuvent faire grande toilette, du moins une fois par semaine, peuvent se mettre cela dans l'idée; mais les esprits calmes, qui n'ont que par exception les plaisirs du monde et qui ont su restreindre le cercle de leurs plaisirs, que la leçon leur ait été faite avec douceur ou avec sévérité, trouvent le temps froid non moins agréable que la chaude saison;—oui, croyez-moi, quand je vous dis que, dans une tranquille campagne, l'hiver semble infiniment plus court qu'à la ville avec toutes ses ressources. Mais comme il fait, avec son préambule et sa suite de sombres jours, une grande et longue saison de l'année, on doit chercher toutes sortes de moyens passagers pour l'abréger et en sortir sans trop d'ennuis. À la campagne, au contraire, ce n'est que le rapide passage d'un long automne à un précoce printemps. Comme il est court le temps qui s'écoule entre la dernière feuille du chêne et l'épanouissement du premier bourgeon du châtaignier! Lorsque deux jours sur sept il fait un grand vent, qu'il pleut et grêle pendant deux autres jours, les gens de la ville restent dans leurs murs, même pendant les trois derniers jours de la semaine, pendant lesquels le soleil traverse les nuages, et jette de charmantes lueurs sur la nature languissante; car le matin quand ils ont quitté leur lit, jusqu'à midi, ils ont vu un nuage et ne savent pas que le beau temps suit ordinairement l'automne, et le sussent-ils,ils ne peuvent plus sortir, ils ne peuvent pluscompter sur le temps; ils n'osent pas sortir sans le parapluie, et toutefois, ne veulent pas de ce compagnon incommode; le surtout, qui leur serait nécessaire, pèse trop à leurs épaules; ils se répètent l'un à l'autre l'observation usée que cetemps est pire qu'un froid fixe, et qu'ils désireraient un petit feu contre l'humidité, qu'ils souffleraient très-bien si on était seulement au mois de novembre. On est à la mi-octobre, et leur hiver est formellement commencé.
Avec novembre, vient le petit feu, viennent les lattes contre l'humidité, avec les peaux de mouton, les longues soirées, les rues boueuses et le froid peu favorable à la dévotion dans les grandes églises; il faut se surcharger de toutes sortes de vêtements préservatifs de dessus. Puis vient décembre avec les boas et les manchons, les almanachs et l'aurore et le crépuscule en lutte éternelle, et saint Nicolas; c'est le temps où il fait toujours mauvais pour sortir, dans la crainte d'une bourrasque imprévue de neige, qui gâte en un jour vingt chapeaux de dames; et les petites gelées de nuit qui font trembler, non de froid mais de peur. La fête de Noël, célébrée à la campagne d'une manière si charmante et si respectueuse, et se rattachant si harmonieusement au silence paisible qui la précède et qui la suit, donne à la ville le signal d'une agitation et de fêtes de toutes sortes; et après le glacial jour du nouvel an où des centaines d'individus sont gelés, un respectable père de famille est accablé de programmes de concert, qui lui fait contempler avec un serrement de cœur les têtes de ses filles très-désireuses de sortir; et il se fait dans la ville un bavardage et un mouvement de parties de dames, de comédies, de soirées musicales, de soirées littéraires et d'autres soirées encore, qui ne sont pas telle ou telle chose déterminée, mais qui sont extraordinairement roides, ennuyeuses et, disons plus, affreuses. Et l'on se rassasie si bien des plaisirs de l'hiver, qu'au bout de quatre semaines on en a assez. Ajoutez encore que règnent le froid et la misère, la glace dans les fossés et la mendicité sur les écluses. Pendant deux longs mois, chaque matin on consulte le thermomètre et on compte en murmurant le nombre des jours d'hiver. Et avant qu'on n'ose mettre le nez à la porte, il faut que les arbres soient verts; pour qu'on fût content de sa petite promenade, il faudrait au moins être au cœur de mai. C'est donc un hiver qui dure de la mi-octobre jusqu'au mois de mai. Et alors l'homme de la ville qui arrive aux champs, éprouve une surprise telle que s'il s'était fait une soudaine décoration; car il n'a rien vu de tous les préparatifs d'éveil de la nature; il ne l'a pas contemplée dans la marche lente de ses progrès. Il lui a manqué la joie que l'homme de la campagne a savourée lorsque sa première poule a pondu, et que ses perce-neige ont apparu toutes nues sortant du sol durci. Il n'a pas vu partir les oies et les sansonnets, les pinsons disparaître, et trois jours avant que lèvent ne vînt du sud, le fermier de son jardin lui avait prédit la chose.
Celui qui a une campagne et qui est forcé d'y passer l'hiver, ou est assez sage pour le faire sans contrainte, se lève avec le soleil. L'heure est assez favorable, car le soleil lui-même, dans cette saison, n'est pas fort matinal. Mais ne nous en faisons pas accroire mutuellement: citadin et campagnard sont du même avis, et pour tous deux le moment du lever est la grosse affaire de la journée; car le lit est chaud, la chambre froide, l'homme paresseux; de plus, l'eau peut être gelée dans l'aiguière, et le penchant àse retourner encore une foisest inné à notre race. Mais a-t-on une fois triomphé, alors on a du moins à la campagne la satisfaction personnelle de voir réellement le soleil, tandis que les messieurs et les dames de la ville sont condamnés à lire toujours ce gigantesque mot MANUFACTURE sur la façade de leur vis-à-vis, ou le nom moins agaçantfourniture de bureau; et si ce vis-à-vis est un hôtelier, vous avez tout au plus la chance de contempler l'image dorée du flambeau du ciel, avec des rayons gros comme le pouce et des yeux louches. Que vous êtes à plaindre si vous demeurez non loin d'un fossé d'où vous ne voyez que de la glace noire avec des tas de cendres et d'ordures, précisément jetés dehors pour votre récréation au moment où vous quittez votre couche! Que vous êtes à plaindre encore si vous habitez une chambre de derrière, et que votre vue se borne à un étroit jardin qui est dominé par les murs sombres de hauts magasins dont toutes les fenêtres sont fermées et condamnées! Mais venez à cette fenêtre qui s'ouvre à l'orient, regardez cette prairie que le givre semble couvrir d'une couche de plumes grises, l'horizon couleur de cuivre, avec ce disque d'un rouge de sang, à demi levé, à demi couché encore, qui, si nous étions à la fête de Noël, jetterait sur la neige un reflet rouge, mille fois plus beau que les plus beaux feux du Bengale sur les héros chanteurs du cinquième acte d'un opéra, ou sur les collines de toile d'un ballet. Ou bien, regardez par cette autre fenêtre qui donne sur le couchant, et voyez ces verts sapins enveloppés d'un voile léger et scintillant, et la foule majestueuse des vénérables hêtres dépouillés de leurs feuilles (une tête chauve est toujours respectable!). Là, derrière la cime cachée dans un nuage, vous voyez ce pin dont le tronc est arrosé par des gouttelettes résineuses; ceux-là auront aussi à Noël leur éclatant manteau de neige, espérons-le. Tout cela est beau, dites-vous, mon cher lecteur, mais on ne peut pas, durant toute la journée, regarder le soleil et les arbres. Que fait l'homme de la campagne? De quoi s'occupe-t-il? Comment s'amuse-t-il?
C'est le mois de décembre; son bois doit être abattu, et il fait la ronde avec son surveillant, pour désigner les arbres qui doivent tomber sous la hache, et quel bois taillis a atteint l'âge d'être coupé. La chasse n'est pas encore fermée, et il charge son fusil avec du gros plomb en guise de plomb fin, car le lièvre a pris, comme vous, sa pelisse d'hiver; et lorsqu'il a porté jusqu'à la nuit la carnassière sur l'épaule droite, le sac à dragées sur l'épaule gauche, et le fusil à la main, et que de plus il rapporte une couple de lièvres et autant de bécasses de bois pour les amis de la ville, au souper, il mange comme un loup, et aussi bien que vous, monsieur, bien que le poêle de votre comptoir brûle encore et que vous vous soyez tant animé à la Bourse! Le soir, il est beaucoup trop fatigué, pour s'ennuyer, il se met à l'aise dans sa robe de chambre et ses pantoufles, et songe à la peine qu'il a eue avec le lièvre qu'il a blessé à la patte et qui criait comme un enfant, le lièvre qu'il jette dans la chambre et qui gît là, roide mort; puis, il songe à cet autre dont il a vu voler les poils, qui a fait culbute sur la tête, a repris ses jambes à son cou pour aller mourir dans quelque coin inconnu; ou bien, s'élançant sur le char des hypothèses, il se demande où est allé celui qui s'est levé dans la plaine et où se sont abattues les bécasses sur lesquelles son fusil a raté. Sa famille et ses voisins, rassemblés autour du foyer, écoutent avec intérêt les vieilles histoires de chasse, des trois poulets et des deux canards tués d'un seul coup. Les paysans ne viennent-ils pas aussi payer et expliquer leurs affaires domestiques? Le dominé ne vient-il pas faire une partie d'échecs? Et n'écrivez-vous pas vous-même, dans les murs de la ville, assez de livres pour lui? Et ne reçoit-il pas deux fois par semaine tout un paquet de journaux, où il lit, à sa grande édification, les visites des rois et des princesses dans la capitale? les tabliers de diamants et les toilettes d'or des acteurs qui excellent dans leur nouveau rôle; le nom des grands, plus grands, infiniment grands virtuoses; des salles combles à étouffer? n'y voit-il pas les brillantes coiffures de femmes, les plaisirs artistiques qui ne trompent pas; le plombage de dents creuses dont il n'a pas besoin; de lasource de vieà un florin vingt-cinq cent. la boîte qu'il trouve encore à meilleur marché à la campagne; puis les chicanes et les querelles de ceux qui écrivent des livres, sorte de péché dont il est bien innocent; le jeu du violon auquel il se livre uniquement pour son propre plaisir; les attestations des rédacteurs, par lesquelles il juge qu'ils n'ont pas coutume d'agir ainsi; ce qu'il peut remarquer lui-même dans ce tas de journaux qu'il a devant lui?