[1]Abréviation de Corneille.
[1]Abréviation de Corneille.
[2]Trousseau fait de vieux cordages défilés qui sont attachés au bout d'un bâton et dont on se sert comme d'un balai à bord des navires pour les nettoyer.
[2]Trousseau fait de vieux cordages défilés qui sont attachés au bout d'un bâton et dont on se sert comme d'un balai à bord des navires pour les nettoyer.
À monsieur J. D. Van den Hanzett, chirurgien à Monnikendam.
Mon digne collègue,
Les longues soirées d'hiver et le nombre relativement petit des patients me permettent de vous écrire, à l'occasion de la nouvelle année, une lettre confraternelle; ce que j'avais envie de faire depuis longtemps: cette fois-ci, je n'ai pu résister davantage à l'aiguillon. Vous ne sauriez croire combien, dans cette capitale, diminue tous les jours le nombre des confrères avec lesquels on puisse échanger raisonnablement ses idées sur la science; ce sont presque tous maintenant des gens qui ont fait de très-faibles études, qui comprennent l'opération, c'est-à-dire la partie manuelle, qui ont de la dextérité, mais sans procéder en vertu d'une théorie ou d'un système, et qui ne peuvent rendre compte de leur affaire; ils ne sont même pas capables, si par une circonstance, accidentelle ils produisent une ulcération, de la guérirsecundum legum artum, ou de graisser une emplâtre, et c'est pourquoi aussi, pour les blessures qu'on se fait, ils ne savent ordinairement rien conseiller que de l'eau froide et une compresse.
Oh! mon bon Van den Hanzett, lorsque, chez votre digne oncle, à Amsterdam, nous exercions cette branche dans notre jeunesse, c'était une autre branche et un autre temps. Qui eût osé donner à ce profond savant le nom déshonorant de barbier, qui dans les dictionnaires les plus étendus de ce temps ne se trouve même pas. Maintenant nous sommes tous nommés ainsi par le grand et le petit. On a arraché notre branche du cercle des sciences médicales et réduite à elle-même, si bien qu'elle se corrompt et se dessèche comme une branche violemment amputée de l'arbre. Peu sont aussi heureux que nous à qui il a été donné de continuer d'exercer le noble art de la chirurgie, mais quelle est la considération dont nous jouissons? Quel cas fait-on de nous dans les commissions médicales provinciales? Et ne devons-nous pas avouer que dans ce siècle d'obscurantisme, notre rasoir fait perdre toute confiance en notre lancette?
Si nous trouvions encore, dans l'emploi de ce rasoir, un moyen surabondant d'existence, comme il conviendrait qu'en pût donner un art qui est en si étroite alliance avec la civilisation, et duquel tant de choses dépendent dans la société, nous pourrions alors du moins, nous pourrions nous consoler et prendre à cœur l'avantage général, non sans profit pour nous-mêmes. Mais s'il en est pour vous comme pour moi, alors vous perdez aussi tous les jours des chalands, et il ne vous en naît pas de nouveaux. Hier,—et cette circonstance même m'a porté à vous écrire aujourd'hui,—hier j'ai perdu mon dernier patient, qui était habitué à se faire raser jusqu'à la nuque avec un large instrument, et un peu dans le système dur, comme notre défunt patron avait coutume de traiter les bourgmestres, lorsqu'on était encore habitué à donner aux parties du menton et du cou un aspect convenable. Maintenant il est dans l'ordre de laisser autant de poil que possible, au grand affront de l'intervention de Tubalcaïn et de la branche chirurgicale, et j'ose dire, de plus, au grand détriment des bonnes mœurs. Car je présume, avec de bonnes raisons, que tous les régicides, les suicidés, les émeutiers et les auteurs de comédies, en France et ailleurs, doivent en grande partie leurs sauvages égarements à ce que, depuis les années de la puberté, ils ont donné pleine carrière à leur barbe et l'ont laissée croître à la façon des révolutionnaires, qu'on nommeJeune-France.Je les vois tous les jours dans les magasins d'estampes.
Mais revenons au défunt. Je vous dirai qu'avec lui toute mon ambition pour l'avenir de la branche est descendue dans la tombe. Que veut-on présentement? Avec le dédain du gracieux, tout le beau de l'opération disparaît, et si doucement, si insensiblement, qu'on en vint à laver la barbe! Comment peuvent, de cette façon, faire honneur à la branche, ceux qui se montrent les vrais disciples de notre inoubliable Blaaskron, lorsque tout doit être fait en cinq minutes? Mais savez-vous, mon digne Van den Hanzett, qui sont ceux qui gâtent pour vous et pour moi toute la branche chirurgicale? Personne autre que cette infâme nation anglaise qui est la cause de tous nos malheurs.
Ouvrez le premier journal venu qui vous tombe entre les mains et vous en serez convaincu. Partout vous verrez les emblèmes de notre branche représentés d'une manière incomplète par de mauvaises gravures sur bois, et à votre indignation intérieure vous verrez que c'est une nouvelle sorte de rasoirs patentés, de sirops patentés, de savons patentés, qu'on vient d'inventer uniquement dans le but, pour ainsi dire, de jeter des perles devant des porcs, rendre notre difficile branche accessible au premier venu, et nous voler, nous et nos enfants. Je demande seulement, mon digne collègue, ce que signifie cette belle institution des patentes, si chacun, non seulement ceux qui ne sont pas graduées, mais même les non patentés, ont la permission de se faire la barbe eux-mêmes? Voilà une question qui vaudrait la peine d'être présentée à la seconde chambre, et je serais curieux de voir comment ces messieurs en sortiraient. Mais à quoi cela servirait-il, Van den Hanzett, à quoi cela servirait-il? Croyez-moi, si vous pouvez le croire à Monnikendam; mais ici, dans la capitale, il y a abondamment occasion de se convaincre qu'un tiers des hautes puissances (ombres de nos pères!) se soustrait à la faculté.
Mais laissons de côté ce chapitre chagrinant pour nous; ma lettre est déjà longue, et j'ai fixé ce soir pour l'exercice de mes deux fils, qui doivent tous deux se faire, pour la première fois, mutuellement l'opération à la lumière. Encore un mot sur la situation sanitaire de cette capitale. Il y a ici encore beaucoup de fièvres, et j'en reste avec notre inoubliable patron auprincipium nocentiumde l'eau, en combinaison avec les humeurs de l'atmosphère. Mais croyez-moi, le quinquina fait beaucoup de mal à la longue. J'ai eu, il y a peu de temps, l'honneur de guérir un patient qu'on aidait à mourir avec le misérablesulfatis quinini, seulement et uniquement en lui conseillant de manger des grappes de raisin sur l'estomac à jeun; la fièvre intermittente l'a immédiatement quitté! Et moi je vais vous quitter aussi. Adieu,avicissime collega, mes salutations cordiales à madame la chirurgienne, et aussi de la part de ma femme.
Votre affectionné collègue,
JORIS KRASTEM.
Amsterdam, 12 décembre 18...
P.S.Je crois que vous ferez bien d'enlever le crocodile empaillé qui pend peut-être encore, comme autrefois, au plafond de votre magasin. On commence en ce temps profane à plaisanter de ces affaires scientifiques.O tempores! o mora!
Le premier crépuscule du matin planait sur la ville académique[1]; çà et là, la petite mèche d'un réverbère isolé répand une lumière devenue inutile. Tout dort encore dans laBréestraat.Seules les corneilles sont en promenade en grand nombre sur les pierres et volent sur la tête de bœuf chez Rivé et sur les têtes des lions qui veillent sur les clefs de Leyde sur l'escalier de l'Hôtel-de-Ville, s'étonnant que la sentinelle regarde d'un œil si endormi, et qu'elle ne porte plus de bottes luisantes comme autrefois. Par respect pour le repos des têtes savantes de l'Athènes néerlandaise, elles s'abstiennent cependant de cris inutiles. Tout à coup retentit un coup de fouet qui fait prendre à un carrosse à quatre chevaux la fuite vers les clochers et les cheminées. La calèche arrive devant une étroite boutique encore fermée. C'est une bonne voiture, plusieurs fois employée et mise à l'épreuve: sur le siège est assis dans toute la gloire de son attitude, avec le chapeau dans un étui luisant, une paire de favoris de chaque côté du visage, des anneaux aux oreilles, un œil vif, une bouche joyeuse, et enveloppé dans un pourpoint de drap gris et un long manteau, Gerrit Van Stienen, surnommé le fou Gerrit, à cause de sa hardiesse en partie réelle, en partie feinte, vis-à-vis des nobles coursiers.
—Hip! hi! cria le fou Gerrit. Tout s'arrête dans un silence de mort. Il se lève sur le siège, et fait claquer trois fois son fouet, si bien que les corneilles s'envolent comme si cela s'adressait à elles et commencent un carrousel autour de la poire de l'Hôtel-de-Ville. Il fait entendre de nouveau son hip! hi!
La fenêtre de l'étage s'ouvre; un jeune homme avec un mouchoir de soie sur la tête (les étudiants détestent les bonnets de nuit) et une jeune-france au menton, regarde au dehors, enveloppé dans une robe de chambre écossaise à carreaux.—Eh! le fou; voilà de l'exactitude, gaillard!—Bonjour, monsieur, dit le fou en clignant obliquement de l'œil, avez-vous attendu longtemps?
Le monsieur à la jeune-france jette un coup d'œil sur l'attelage:—Doivent-ils le faire, Gerrit, dit-il.—Oui, monsieur, ils le désirent de tout cœur.—Ils n'ont pas un extérieur florissant, Gerrit.—Cela ne se peut pas non plus, monsieur; mais les jambes sont solides.—Il me semble qu'ils s'appuient si rêveusement l'un contre l'autre.—Monsieur doit tenir compte qu'ils sortent à peine du lit; et puis ils ne se tiennent pas en perfection debout, mais ce sont de fameux coureurs.
Trois jeunes gens apparurent, venant des différents coins de la ville, et se réunirent d'une façon passablement bruyante dans la chambre de l'étudiant à la jeune-france.
—Fixe au commandement, Gerrit! dit monsieurun telen franchissant d'un pas rapide l'escalier.—C'est qu'ildit aussi, dit Gerrit en montrant son fouet.—En deux heures à Harlem, ordonna un autre, en boutonnant étroitement son paletot.—Si nous ne faisons pas le chemin en sept quarts d'heure, dit Gerrit, cela ne sera pas gentil, et il cligna des yeux.—Il ne faut jamais marcher, Gerrit, dit monsieur François, pas même dans le sable, et il prit place.—Ils devraient être morts de honte, reprit Gerrit.—Fais claquer ton fouet â ébranler la rue, dit joyeusement M. X... en tirant la portière à lui; la réponse du fouet fut: Clic! clac! clic! et les corneilles s'envolèrent eh poussant de grands cris, et la voiture roula et fit trembler tous les carreaux de laBréestraatdans leurs rainures, jusqu'à là porte de Rhynsburg.
On s'arrête pour se rafraîchir àl'Homme savant,—Vous n'avez pas très-bien marché, Gerrit.—Il faut défaire les jarretières, dit l'homme en ôtant son surtout parce que le soleil commençait à lui peser et se montrant dans une blouse bleue à courts pans, un gilet jaune et un pantalon en velours dont les jambes sur le côté étaient garnies d'une foule de boutons d'os. Les étudiants, Gerrit, et les chevaux prirent leurprandium.Tout est déjà prêt de nouveau.—Attendez, crie François, il nous faut une farce. Duin, allumez les lanternes.—Les lanternes en plein jour, demanda Duin en pâlissant.—Soyez-en sûr, dit Gerrit du haut du siège et en clignant des yeux avec la plus grande gravité; vous ne savez pas, il suffit souvent d'une petite cause pour amener un grand malheur. Hip! hi! hâte-toi un peu, Duin.
On arrive à Harlem, les lanternes allumées. La course a duré deux heures.—Les cloches sonnent, dit Gerrit. On le convainc du contraire avec sa propre montre.—On a couru trop fort pour pouvoir retenir les chevaux. Nouveau clin d'œil. Et le long fouet va à droite et à gauche, et l'air retentit sous les coups, et les chevaux trottent dans la bonne ville, si bien que les épiciers disent derrière leurs comptoirs que c'est un scandale.
On sort par la porte Neuve, on monte la chaussée; on tourne la porte du Sable; Bloemendaal; le sable...
—Vous ne marchez plus, Gerrit? lui crié-t-on.
—Le cheval de devant sous là main a perdu un fer, et le cheval de derrière a marché dans les clous de celui de devant, messieurs.
Mais, malgré ces accidents, dès qu'on approche de la barrière de Zomerzorg, le fouet retentit: Clic! clac! clic! on passe au grand trot devant la maison, on longe le pont, la voiture tourne court et s'arrêté net devant la porte.
—Jolie manœuvre, fou! crièrent les messieurs d'une seule voix, et l'on dit unanimement que personne ne s'entendait mieux à conduire que Gerrit le fou. Celui-ci moissonna son triomphe en adressant un clin-d'œil répété au garçon d'écurie qui attendait.
Un quart d'heure après, les chevaux sont au râtelier, et Gerrit, les manches retroussées, prend avec la pincette un petit charbon du foyer de la cuisine pour le mettre sur sa courte pipe.—Eh bien, Katjen, dit-il a une grosse cuisinière rien moins que jolie, je n'ai pu rester plus longtemps loin de vous. J'ai dit à ces messieurs: Nous poursuivrons le voyage jusqu'à Zomerzorg, je veux savoir si Katjen n'a pas encore d'amoureux.—Qu'est-ce que cela vous fait? cit l'aimable maritorne; vous avez une femme à la maison.—Une femme, répondit Gerrit, et à ce souvenir il ôta respectueusement son chapeau luisant; une femme comme deux, Katjen, et elle vous fait ses compliments. Demandez à ces messieurs; je leur ai dit: Messieurs, aidez-moi à me souvenir que je dois faire à Katjen les compliments de ma femme.
Les messieurs sont à table. Les premiers moments sont passés.Conticuere, rumor,etc. Ce sont des acclamations, des éclats de rire, des toasts sans fin. Monsieur un tel, avec des petits yeux brillants, à demi plus petits que d'ordinaire, arrive derrière, à la cuisine, et s'écrie:
—Gerrit, avez-vous du vin?
—Du vin, monsieur, demanda Gerrit avec le plus innocent visage du monde, en se versant un verre de bière.
—Par les dieux! s'écria monsieurun tel, Gerrit n'a pas de vin, et courant en avant, il revient avec une bouteille à rabat. Lorsqu'il a quitté la cuisine, Gerrit cligne extraordinairement de l'œil, et est transporté de contentement.
Les messieurs se remettent en voiture. Ils sont surexcités. L'un veut aller en voiture, l'autre veut rester en arrière. Le troisième veut avoir le fouet. Le quatrième déclare qu'il consent à donner dixstuiversà Gerrit, s'il fait en sorte de les verser.—J'ai de l'argent, assez, monsieur, répond Gerrit; j'aime mieux mourir demain qu'aujourd'hui.
Il est ferme sur son siège, fait claquer son fouet, cligne des yeux, répond par des plaisanteries, et ne fait pas un pas de plus qu'il ne lui convient.
Il est tard dans la nuit, lorsque Gerrit arrive à la maison. Le garçon d'écurie ouvre la porte et l'éclaire en face avec sa lanterne.
—Tu as un peu chaud, hein? dit Gerrit; moi je tombe du sommeil que j'ai abrégé ce matin.
—Un bon pourboire? demanda le valet d'écurie en frissonnant, dans sa casaque de toile, de froid, de sommeil et de désir.—Une poupée de l'homme, André!—C'est une honte, Gerrit! de tels pourboires quand vous traînez toujours à rentrer.—Allons, dit Gerrit, laisse-moi gagner mon lit, et que je n'aie plus à me soucier de rien.
[1]Leyde, où se trouve la principale université de Hollande.
[1]Leyde, où se trouve la principale université de Hollande.
Par une belle matinée du mois d'août de l'année 1839, deux jeunes gens suivaient le fatigant mais beau chemin de Heide vers Oosterhout. Ils étaient descendus de la diligence au premier de ces endroits et devaient dîner dans le second. Le soleil brillait splendidement sur les champs fertiles couverts de seigle et de sarrasin, qui s'étendaient des deux côtés du chemin, mais en même temps ne tombait pas moins brûlant sur leurs chapeaux de paille et leurs havre-sacs, et comme le frais taillis qu'ils longeaient et les petites sapinières qu'ils traversaient de temps en temps étaient trop bas pour donner beaucoup d'ombre, ils commençaient à s'apercevoir qu'un voyage à pied peut avoir aussi ses désagréments.
—Cette diable de tour, dit le plus jeune en s'arrêtant et en appuyant le pommeau de sa canne sur le côté pour respirer un instant, cette diable de tour est tantôt à droite et tantôt à gauche, et nous n'avançons pas.
—C'est cependant le bon chemin, répliqua le plus âgé qui portait la décoration de la campagne de dix jours[1], je le connais bien. Voilà là-bas, à droite de la tour, le moulin où nous avions un poste.
—Est-ce un joli endroit? demanda le premier en se remettant en marche.
—Joli, tu verras. Le roi Louis en fit une ville, mais ce n'est pas cela qui le rendit charmant. Il y a une place de marché; une vaste église avec un autel sculpté représente le mont du Calvaire; une jolie ruine, et nombre de charmantes maisons neuves. Mais ce qu'il y a de plus joli, c'est Ketjen. Nous allons chez Ketjen. Tu verras comme elle nous recevra cordialement.
—J'espère, dit l'un d'un ton de doute, qu'elle sera digne des peines que nous donne ce fatigant chemin; car je n'aime pas beaucoup tes servantes d'auberge. Elles sont assez jolies dans les chansons et dans les voyages; mais pour moi je n'en ai jamais rencontré que de grossières, prudes et mausades. On ne peut les regarder amicalement sans qu'elles pensent qu'on va les corrompre. Si on leur adresse quelques galanteries, elles vous regardent bouche béante sans vous comprendre, ou vous disent monsieur! avec un rire si stupide qu'on en a assez d'une fois.
—Tu ne connais pas Ketjen! répliqua l'autre avec une emphase affectée, par tous les dieux, tu ne connais pas Ketjen! Tu n'es pas digne de contempler son visage. Ketjen, le plus fin et délicat brin de fille de tout le Brabant du nord que j'aie vue. Ketjen, avec sa jolie petite figure, ses charmants petits pieds, ses petites mains avec des fossettes à chaque doigt; ce petit visage au teint de neige, ces grands yeux bleus, ce regard pénétrant. La spirituelle, jolie, joyeuse Ketjen, qui parle si bien et rit si gracieusement...
—Et qui donne de si doux baisers? demanda le plus jeune, car, si elle est comme tu la décris, elle doit être légère, affectueuse, et alors je dis avec le vieux poëme:
Une jolie fille dans une auberge doit être honnête.
—Charles, dit l'autre du ton le plus théâtral possible, ne me force pas à commettre un meurtre au milieu de cette belle nature. Encore un mot au détriment de Ketjen, et j'abats la tête déloyale, comme ces moissonneurs les épis mûrs là-bas. Puis, reprenant un ton naturel, il poursuivit. Je n'avouerais pas volontiers, mon ami, combien de fois, au temps où nous étions à Oosterhout, je l'ai tourmentée et suppliée pour qu'elle me donnât un baiser. Si j'ai réussi trois fois à en obtenir un, c'est beaucoup, et dans le nombre il y en a un qu'elle m'a accordé lors du départ. Toute la compagnie était amoureuse d'elle. C'était Ketjen par-ci, Ketjen par-là; tous rêvaient d'elle; chacun voulait se promener avec elle, aller avec elle à Raamsdonck en voiture,—il y en avait même, je crois, qui voulaient l'épouser...
—Et elle était à tout le monde, remarqua Charles, et elle écoutait les plaintes de chacun?
—Pas du tout: elle était trop intelligente, et plus encore trop honnête pour cela. Il fallait la voir aller à l'église, avec la large faille noire suspendue sur ses épaules avec beaucoup plus de grâce, par exemple, que ma cousine ne porte sa mantille, puis, en franchissant la porte, la mettre sur sa tête, ce qui allait on ne peut mieux à sa petite figure dévote; mais laissons cela. Il n'y avait personne qui pût se vanter d'avoir obtenu une faveur d'elle; il n'y avait personne qui la traitât brutalement ou la mit en colère; elle restait si bonne et si affectueuse envers tous que, tous pensaient être sur un bon pied avec elle. C'était sot de recevoir les mêmes confidences de six ou sept hommes, reposant sur les mêmes niaiseries...
—Elle jouait la coquette, dit Charles, juste comme le village ou la petite ville, qui, quand on croit y être, se cache chaque fois derrière les arbres; elle jouait la coquette, mon brave, et avait ses doigts pleins de bagues et sa malle pleine de présents de toutes sortes...
—Pas un seul: je t'assure qu'elle n'acceptait rien. Oh! si tu savais comme elle pensait sur ces choses-là. J'étais toujours son confident. Et elle parlait beaucoup avec moi.
—Et tu tombais dans les termes de ces heureux dont tu parlais tout à l'heure, qui croyaient qu'ils avaient à eux seuls ce qu'ils partageaient avec six ou sept?
—Tu ne seras pas convaincu avant que tu ne l'aies vue et entendue parler, misérable! dit l'autre, mais tu aurais dû la voir jolie, comme moi; ses beaux yeux pleins de larmes après une proposition inconvenante de van der Krop, qui avait trop bu; comme elle avait les nerfs douloureusement agacés!
—Et ce van der Krop était-il un beau garçon? demanda l'impitoyable compagnon de voyage.
—Bien loin de là. Pour moi, je le nommais un monstre, et Ketjen aussi. Il y en avait beaucoup qui avaient fait plus d'impression sur son cher petit cœur...
—Toi, par exemple, n'est-ce pas?
—Oui, mais dans un autre sens; j'étais son ami; mais notre ami Evrard était trop-haut prisé par elle. Je ne serais pas étonné qu'elle eût pleuré au départ de celui-là.
—Allons! cela devient trop émouvant! dit Charles; plus un mot sur Ketjen jusqu'à ce que nous la voyions.
Les deux amis arrivèrent à Oosterhout et virent Ketjen. Ils entrèrent dans l'auberge et la trouvèrent à la fenêtre occupée d'un ouvrage de couture. Les grandes barbes plissée du bonnet brabançon, où deux bandeaux plats de cheveux noirs apparaissaient, tombaient sur un mouchoir fond rouge foncé avec des carreaux verts, qui couvrait ses épaules et son sein jusqu'au cou, et contrastait merveilleusement avec son petit menton de neige. Elle leva la tête pour regarder, et son grand œil bleu fit une telle impression sur le plus jeune des voyageurs, qu'il augmenta à l'instant le nombre de ses adorateurs.
—Resterez-vous éternellement jolie, Ketjen? dit le plus âgé en lui tendant la main; il y a neuf ans déjà que nous étions bons amis et vous êtes toujours la même.
—Je suis cependant de huit ans plus vieille, dit Ketjen en riant amicalement et en montrant une rangée de dents les plus régulières qui aient jamais brillé entre deux lèvres roses.
—Monsieur! reprit l'autre, ne me connaissez-vous plus? Songez aux chasseurs de Leyde.
Ketjen fronça son joli front pour réfléchir.
—Je crois, dit-elle en hésitant, je crois que c'est monsieur van... der Krop.
[1]Campagne des Hollandais en Belgique en 1831, qui se termina par la bataille de Louvain.
[1]Campagne des Hollandais en Belgique en 1831, qui se termina par la bataille de Louvain.
—Bonjour, messieurs, dit Christophe Hermans en attelant son gros cheval à la charrette couverte d'une banne, qui devait nous conduire quelques lieues plus loin, bonjour, messieurs!
Ce dernier mot lut pour nous une déception. Quelque misérable que fût notre extérieur, quelque sales que fussent devenues nos blouses brabançonnes à la suite d'un voyage de quelques semaines; quelque lâches que tombassent les bords de nos chapeaux; quelque humblement que, la veille au soir, après avoir jeté nos sacs, nous ayons posé les pieds sur la plaque du foyer commun, et avec quelle simplicité et quelle adresse de gens du commun nous avions aidé la vieille grand'mère à couper des haricots pour la provision d hiver, nous n'avions pas réussi à passer pour des marchands ambulants ou des aventuriers; nous étions des messieurs! et devions, nonobstant le triste état de nos finances, préparés à payer, outre notre soupe au lait de la veille au soir, notre logis de la nuit, notre déjeuner du matin, le titre de messieurs!
Christophe Hermans était occupé, ai-je dit, à atteler son gros cheval à la charrette, et se livrait à cette besogne dans une petite cour intérieure où ses poules et ses dindons lui couraient dans les jambes, en s'entretenant continuellement avec le cheval.
—Attention, aujourd'hui, sais-tu! tu auras ton filet à mouches neuf sur le dos, et les sonnettes neuves aux oreilles. Recule un peu, camarade; ne vois-tu pas que tu vas marcher sur la patte du chat? Vois-tu, nous mettons un bon tas de foin dans le sac. Aussi faudra-t-il bien marcher, etc.
Pendant cette allocution encourageante, la colossale bête était brillamment parée d'un grand filet à mouches, mêlé de nœuds du rouge coquelicot le plus ardent, dont la partie antérieure était tirée dans la courroie de la têtière, et l'arriéré nouée à la queue; tout autour il était garni d'une frange légère de même couleur, et deux gros nœuds rouges à l'extrémité du timon.
Il est merveilleux combien d'accessoires se rattachent au harnachement d'un cheval limbourgeois, auxquels on peut imaginer une utilité possible, et qui tous, de l'aveu même du voiturier, ne sont là qu'à titre d'ornements. À cette catégorie appartiennent un grand nombre de courroies et de cordes qui vont de la têtière au collier, tandis que la bête n'est dirigée que par la voix (parhotet parher) et par le fouet; ajoutez à cela une couple d'instruments de cuivre en forme de larges et grands peignes à cheveux, desquels le collier ne pourrait manquer, bien qu'ils y soient tout à fait sans but. Ajoutez encore une lourde chaîne de fer le long du timon du chariot et une guirlande de sonnettes autour de la nuque du cheval, dont la première est une raillerie évidente de la grande douceur de l'animal, et dont les autres sont d'une parfaite inutilité sur de larges routes où on se voit venir à une lieue de distance.
Lorsque tous ces enjolivements furent convenablement mis en ordre, et un grand tas de foin jeté dans un filet suspendu entre les roues, une grosse botte de paille fut posée en travers de la charrette, sur laquelleVlerket Hildebrand prirent place; les portes de la cour furent ouvertes, et Christophe Hermans, gaillard de six pieds, avec une belle blouse bleue, marcha en avant avec le fouet de roseau tressé, légèrement appuyé sur le coude, et il montra le chemin à son cheval. Le filet rouge à mouches se mit en mouvement, comme un ondoyant torrent de sang, les sonnettes retentirent, la chaîne fit entendre son cliquetis et les deux lourdes roues du char s'ébranlèrent avec bruit. Nous chassâmes le coq qui était venu se percher sur la banne, et notre expédition commença, tandis que Christophe Hermans en bleu et le gros cheval en rouge, rivalisèrent à qui ferait les plus grands pas.
—Combien de temps croyez-vous qu'il faille pour arriver à Quaadmechelen, voiturier?
—Laissez voir, dit-il; il peut y avoir trois lieues de marche; cela fait quatre heures et demie avec la charrette.
Remarquez que la charrette à banne est un excellent moyen de transport pour les gens: quand ils passent en voiture auprès de quelque chose, leurs yeux ne voient confusément que du jaune et du vert. En effet, je puis la recommander à tous les voyageurs à pied, parce que pour voir le pays elle n'offre aucun obstacle, pourvu qu'on rabatte la banne. C'est aussi vraiment le mode de voyage le plus agréable pour ceux qui deviennent un peu roides à force d'être assis, attendu qu'il n'y a rien de plus facile que de se laisser glisser de temps en temps à bas de la charrette, pour se dégourdir les jambes; tandis que le cheval continue à marcher, on se promène à côté des roues sans que cela cause de retard dans le voyage. Ajoutez à cela que, d'après tous les calculs humains, nul danger qu'il vous arrive un malheur, puisqu'il n'est pas possible qu'une courroie se rompe; quant à l'échappement d'une roue, je suis convaincu que cela n'entraînerait aucun embarras; les jantes, en effet, sont si épaisses que je suis sûr que l'équipage peut rester en équilibre aussi bien sur une roue que sur deux. Comptez encore que ce mode de locomotion n'est pas cher, et que, sauf un verre de bière au voiturier qui en a besoin de temps en temps, il n'entraîne pas d'autres frais, puisque le cheval a son râtelier sous la charrette qu'il conduit, et qu'il est loin d'être aussi délicat et aussi gastronome que nos beaux chevaux hollandais qui ne peuvent courir plus d'une heure et demie, sans souffler, manger du pain et boire.
Si de plus vous trouvez un voiturier comme Christophe Hermans, un bon et cordial gaillard, riche de communications et de récits de la campagne, l'ennui de la route sera singulièrement abrégé pour vous. Il aurait fallu que vous lui entendissiez raconter l'émeute que les étudiants de Leyde avaient faite à Quaadmechelen; comment une demoiselle, dans la bagarre, avait reçu dans la poitrine une balle qui était ressortie par derrière, ce-qui ne l'empêcha pas néanmoins de devenir grosse et grasse; comment les puissances de la Hollande, le prince d'Orange et l'autre prince lui avaient rendu son salut quand il leur avait ôté son chapeau, et comment il avait conduit sur cette même charrette le cadavre d'un soldat de Son Altesse le prince de Saxe-Weimar, lequel soldat avait eu la tête fendue de la propre main de celui-ci, parce qu'il commençait à piller, à voler, et avait dit à un Limbourgeois:Ote ton pantalon, car le mien est en pièces.Et si votre voiturier est hollandais ou limbourgeois-belge, vous reconnaîtrez avec plaisir que, par la langue, le caractère et la manière de vivre, il appartient aussi bien à la Hollande que vous et moi.
Ultima Thule.
Au commencement de chaque année, le public de la rue, à Haarlem, est invité à jouir du spectacle amusant de cinq ou six jeunes géants qui se montrent dans les rues avec un vieux géant, surtout à la hauteur du palais du gouvernement et duDoel, où ils sont fort regardés et poursuivis avec autant d'intérêt par les gamins de la rue qu'un juif polonais mendiant avec une longue barbe et un bonnet pointu, ou aux environs de la Kermesse, un arménien de Paris, avec des habits parfumés et un turban à fleurs. Le personnel des jeunes géants change chaque année, car ils ne sont pas admis dans cette expédition s'ils ont déjà fêté le dix-huitième anniversaire de leur naissance et n'ont pas encore atteint le dix-neuvième. Mais le vieux géant qui marche à leur tête reste le même, et est seulement chaque, fois plus vieux d'un an. Ces géants sont tous vêtus absolument de la même manière. Ils portent,—pour commencer par ce qui frappe le plus les yeux,—des pantalons courts d'une largeur effrayante avec de profondes poches dans lesquelles ils tiennent continuellement leurs mains cachées, et des pourpoints à peine fermant autour du corps, sous lesquels se montre un gilet en damas ou en coton bleu, selon la situation financière du propriétaire. Pourpoint et pantalon sont d'une grossière étoffe brune et non en drap. Sur leur petite tête, ils portent un chapeau rond à larges bords, et leurs gros mollets sont vêtus de bas gris. Comme ornements de luxe, quelques-uns portent, et le vieux au moins, de petits boutons ronds, en or ou en argent, dans leur cravate à carreaux rouges, aux manches de chemise et sur le devant du pantalon. Ils ont le front et les arcades temporales osseux et saillants, au milieu desquelles sont cachés leurs yeux gris-pâle et tout affectueux; ils ont de larges bouches, de petites dents blanches, et de rares et minces cheveux de vraie couleur celtique, qui chez le vieux géant commencent à pâlir un peu. Tels qu'ils se montrent ainsi dans les rues de Haarlem, ils font partie du contingent de l'île de Marken pour la milice nationale, avec le noble et estimable bourgmestre de cette île à leur tête.
Connaissez-vous l'île de Marken? Elle offre la preuve convaincante que la sobriété et les privations peuvent produire et conserver la plus robuste race d'hommes. Marken est, dirait-on, un las de boue au milieu du Zuidersée; mais non, avec un peu d'herbe çà et là pour un maigre cheval, et du reste pas de vie végétale, sinon de l'éteule et un peu de cochléaria, remède contre le scorbut. À Marken il n'y a pas l'ombre d'un seul arbre; à Marken, pas d'apparence ni rien qui ait l'air d'une moisson; à Marken même, pas de boulanger. Le pain que mange cette race de géants, qui prospère sur ce sol marécageux, est préparé à Monnikendam, et quand la barque qui l'apporte, chaque jour, ne peut entrer dans le mauvais port, les géants ont faim. Et cependant c'est là que s'est conservé vraiment le type de nos premiers ancêtres. Dans ces hommes de plus de six pieds, avec des épaules comme des Atlas et des boucles d'or; et le curieux qui met le pied chez ce simple peuple de pêcheurs, y trouve les maisons, les habitudes, les mœurs, les idées d'il y a deux siècles; bien qu'il ne faille pas méconnaître que les levées du service militaire et la chute des grandes et des petites pêcheries, ont fait aussi de l'habitant de Marken un saleur d'anchois: c'est ce qui l'a quelque peu fait sortir du cercle restreint dans lequel il était renfermé. J'y allai un jour avec un vieillard de soixante-dix ans, au gouvernail, qui croyait aussi fermement aux revenants et aux sorciers qu'à la sainte Trinité; j'entendis un sermon religieux où il était parlé des Voétiens et des Coccéiens, comme ces querelles étaient encore à l'ordre du jour, comme si messieurs Voétius et Coccétus continuaient leurs disputes encore tous les jours avec un zèle ardent. J'étais assis chez le bourgmestre à sécher mes habits, près d'un feu dont la fumée n'avait d'autre issue que par le toit, et cependant on me donna à choisir entre un verre deparfait amouret derose sans épines, selon mon bon plaisir; puis l'homme du logis me raconta que le gouverneur avait servi à sa table duvin qui crache,—il désignait ainsi le champagne,—lorsqu'il avait fait son tour dans tes îles. Je dois ajouter, pour lui rendre justice, que lui-même ne daigna honorer ni vin, ni gouverneur du contact de ses lèvres de bourgmestre.
Les lits où ce peuple de géants goûte la bénédiction du sommeil sont remarquables par leur hauteur: ce sont des sortes de tours sur lesquelles on arrive en gravissant divers escaliers. Si vous considérez leur demeure et un des grands nids d'hirondelles suspendus au grenier, si vous voyez les rideaux ouverts et que votre œil s'arrête sur le haut tas de coussins dont les taies d'oreiller sont confectionnées d'une façon particulière et exclusivement markenoise, et sur lesquelles est étendue une couverture de parade brodée de la même manière, ne croiriez-vous pas que ce fut là la place où le Titan tomba dans les bras de sa Titane. C'est le lit d'apparat. Car ici même, il y a de la mise en scène; c'est ce que témoignent encore les murs de la pauvre cabane, qui ne sont pas moins étincelants de plats de cuivre tourné, que ceux d'une boutique de briquets à la foire, sous l'éclatante renomméeSpandonk.
Mais vous êtes stupéfait quand vous parcourez cette île dans sa longueur et dans sa largeur, et que vous entrez dans les maisons, de ne pas voir des femmes. Rien d'étonnant: elles sont complètement misanthropes et fuient à la vue d'un étranger. Si vous parvenez à en voir une, vous remarquerez qu'elles sont de deux pieds environ plus petites que les hommes, et que rarement elles excellent en beauté; elles portent pour coiffure des chaperons blancs, d'où leurs cheveux tombent en deux grossières et disgracieuses mèches, tout unies et sans frisure, le long de leur visage. Leur jaquette et leur robe sont d'étoffe grossière, et sur la poitrine elles fixent avec des épingles un linge blanc aussi brodé à la mode de Marken. Cette jaquette est le plus souvent de plusieurs couleurs, si bien que le derrière et le devant forment une étrange bigarrure; ainsi les femmes de cette contrée vous présentent une poitrine rouge et un dos vert, ou réciproquement. Les enfants n'ont pour tout jouet qu'une mouette de mer assez mal imitée, qu'ils portent au cou suspendue à un anneau de fer. Quant à leur air extérieur, il ne faut pas en juger par les échantillons que vous en avez vus aux dernières Kermesses; alors vous devriez vous figurer, à votre extrême étonnement, une masse informe de quelques centaines de livres de chair humaine, sous le nom d'un nourrisson de trois mois. Du reste, la nature vous montre ce qu'elle peut à Marken, et la qualité nourricière du lait des mères est supérieure; c'est pourquoi je conseillerais à toutes les ménagères de Monnikendam qui ont des servantes de Marken, de s'y munir aussi de nourrices.
Au milieu de ces antiquailles et de cette race du dix-septième âge du monde, le prédicateur, le maître d'école et le chirurgien font la plus plaisante figure, pygmées par malheur égarés au milieu de ces géants, et dont l'habillement, à la façon de nos jours, tranche étrangement avec celui des enfants du pays qui sont tous orthodoxes et sains.
—Bonjour! dit le chasseur, et il appuie sa tête couverte d'un bonnet vert au coin de la porte de la demeure où le paysan et la paysanne, avec huit à neuf enfants, deux domestiques et une servante, prenaient leur repas du matin.
—Bonjour, Henri! s'écrie le paysan, tandis que les miettes de pain de seigle qui, à l'occasion de son salut, tombent de sa bouche pleine, sont happées par le chien de chasse;—allumez-vous?
—Oui, dit le chasseur en s'asseyant sur la demi-porte de l'écurie, et tirant une petite pipe de sa casquette, tandis qu'il tient entre les jambes son fusil dont la paysanne ne pouvait détacher les yeux.
—Il est en repos, la mère.
—Oui, Henri, c'est bon à dire, mais on en a tout de même peur.
—En avez-vous déjà pris, Henri? demanda le paysan.
—Deux, oncle Krelis; je les ai laissés chez Simon.
—Bah! remarqua la femme, je pense qu'Henri en a joliment eu des perdreaux...
—Je voudrais bien les voir tous ensemble, dit le chasseur.
Les chasseurs ont toujours un vif désir de voir une vallée de Josephat pleine du gibier tiré par eux.
—Les voyez-vous encore? demanda-t-il.
—Je ne les découvre plus bien, dit Krelis, mais voici Pierre qui les voit bien.
—Hier soir, dit Pierre, garçon bien découplé, l'ainé des enfants de l'oncle Krelis, en regardant d'un œil de désir la carnassière et le fusil; hier soir, il en est passé un tout près, ici, devant la porte. Et un gros, savez-vous!
—Le garçon peut-il courir avec moi? demanda Henri à l'oncle Krelis.
—Oui, répondit celui-ci; cela ira bien.
Pierre faillit s'étrangler en avalant sa dernière croûte de pain de seigle avec du fromage. On tira de la grange une longue perche, et le chasseur et lepolsdragerfurent improvisés.
Telle est en effet l'histoire de la naissance dupolsdrager; mais jamais il n'y eut créature au monde plus reconnaissante de son existence; jamais esclave favori ne fut attaché à son maître plus fidèlement que lepolsdragerau chasseur. Il ne quitte pas son côté. Il saute avant le chasseur par-dessus tous les fossés et gravit derrière lui cent digues; il arpente avec lui le terrain de chasse en décrivant de fatigants zigzags; il tombe en arrêt comme le chien et apporte comme lui. Quand le chasseur parle, il est suspendu à ses lèvres; animé de la foi la plus illimitée. Et ce n'est pas a de petites épreuves qu'il est soumis. Il n'y a pas de plus grands menteurs que les patineurs et les chasseurs. Mais quelque merveilleuses histoires que ces derniers puissent servir: six lièvres tués d'un coup, deux bécassines aussi d'un coup, mais dans l'obscurité; des lièvres qui ont couru sur une patte à perte de vue, d'autres qui se sont jetés contre le chien, les yeux enlevés par le coup de feu; des perdreaux qui tournoyaient, s'abattaient, s'envolaient de nouveau, tournoyaient encore et tombaient enfin une dernière fois; des aigles qui s'étaient abattus sur le chien, des butors qui s'étaient envolés avec la baguette du fusil; lepolsdragerne révoque en doute aucun de ces grands événements; le chasseur est en général son oracle, son idole; il ne lui vient pas dans l'idée qu'il puisse y avoir quelque enjolivement, quelque exagération dans les récits de l'homme; et en particulier, il tient le chasseur avec lequel il chasse pour le plus grand des Nemrods. Et même, si quelque chose doit être amplifié, il est le premier à en épargner la peine au chasseur. Quand il lui raconte toutes les histoires dont il se souvient, encore une fois et qu'il se les fait communiquer. Si le coup du chasseur porte, lepolsdrager, bien qu'il n'ait vu qu'un peu de feu et de fumée, a vu le lièvre faire trois fois la culbute sur la tête; si l'animal n'est pas atteint, lepolsdrageraffirme qu'il a vu des flocons de poils emportés par le vent. Cela arrive-t-il une seule fois? cela, n'arrivejamais, affirment chasseurs etpolsdragers, mais cependant cela pourrait être; après une chasse malheureuse, quand il y a de la neige dans l'air; vers la fin ... quand on doit emporter un lièvre ... qui gît sur la limite d'une chasse privée—qui doit être tiré au gîte bien qu'on ait pris exprès une perche et unpolsdragerpour le faire lever... Pouf! les cochléaries ne sont pas levés sur l'herbe... le lièvre se débat blessé.
—Juste quand il se levait, dit le chasseur:
—Vous avez été vite tout près, dit lepolsdrager.
—Un autre l'eût tiré au gîte! dit le chasseur.
—Le feuillage y est aussi pour quelque chose, dit lepolsdrager; il ne se serait pas renversé ainsi au-dessus de la digue, s'il eût été touché.
Lepolsdragerparle ainsi, non par politesse ou par lâcheté, mais avec une pleine conviction.
—Un beau lièvre, dit le chasseur en achevant le pauvre diable par un coup sur la nuque, un beau bouquin.
—Un beau bouquin, répondit comme un écho lepolsdrager.
—J'ai toujours dit qu'il devait s'en lever un sur cette pièce, rappelle le chasseur.
—Cela est vrai aussi, répond lepolsdrager; bien que le chasseur n'ait rien laissé tomber de pareil de ses lèvres. Vous l'avez vu au chien.
—Non, dit le chasseur qui n'approuve jamais les conjectures de chasse dupolsdrager, ce n'est pas cela.
—Aviez-vous donc vu ses traces dans la boue de la digue?
—Ce n'est pas cela non plus, dit le chasseur avec une grande sagesse, mais tout à l'heure il s'est levé une hase...
—Était-ce une hase, Henri, que vous avez manquée?
—Manquée? reprit le chasseur avec indignation... Elle avait reçu assez de plomb. Tu la trouveras demain...
Et le lendemain lepolsdragerretourne dans la pièce à la recherche du lièvre décédé de ses blessures, et s'il ne le trouve pas ... ce sont des braconniers qui seront venus le prendre avant lui; une bête fauve l'a dévoré; ou quelques-uns de ses semblables, pris de compassion, l'auront, en le trouvant se tordant dans son sang, emporté sur leur dos, jusqu'à la canardière voisine, où, sous la protection du droit qui protège ces lieux, il aura pu rendre l'âme paisiblement au bord d'un ruisseau glacial, bien convaincu qu'il ne lui manquait pas de plomb.