Un mardi soir, à vêpres sonnantes, les croisés arrivèrent à Carcassonne, dont les habitants étaient dolents, à cause du massacre de Béziers, que je viens de vous conter. Le vicomte [de Béziers] se tenait sur les murs et sur les galeries, regardant l’ost avec stupeur. Il convoque au conseil ses chevaliers et ses sergents, ceux qui s’entendent à manier les armes et qui combattent le mieux : « Barons, leur dit-il, montez sur vos destriers, et sortons de la ville, moi et quatre cents d’entre vous, ceux dont les chevaux courent le mieux. Avant qu’il soit nuit noire, ou que le soleil se couche, nous pouvons déconfire ceux qui se trouvent sur ces pentes. Préparez-vous en hâte, mettez-vous en selle et frappez tous ensemble sur l’ost ! » — « Par ma foi, dit Peire Rogier de Cabaret, si vous m’en croyez, vous ne sortirez point. Je crois que vous ferez assez si vous gardez votre ville, car demain matin, après avoir déjeuné, les Français s’approcheront de vos fossés et chercheront à vous enlever l’eau dont vous vous abreuvez. C’est à ce moment là qu’il faudra frapper et donner force coups ! »
A ce conseil se rallient les plus sensés ; des chevaliers en armes font le guet autour de la ville, qui est très forte. L’empereur Charles, le puissant roi couronné, la tint assiégée, dit-on, pendant plus de sept ans, sans pouvoir la conquérir, ni hiver, ni été. Ses tours s’inclinèrent devant lui quand il partit, et c’est pourquoi il la prit quand il y revint[7]. La geste ne ment point : ce fut vérité, car autrement, il n’aurait pu prendre la ville !
[7]Sur cette légende, voyez Gaston Paris,Histoire poétique de Charlemagne, p. 254 sq.
[7]Sur cette légende, voyez Gaston Paris,Histoire poétique de Charlemagne, p. 254 sq.
Le vicomte de Béziers, après s’être bien gardé pendant la nuit, s’est levé au point du jour ; et les barons de France, après avoir déjeuné, se sont armés par toute l’ost. De leur côté, ceux de Carcassonne se sont équipés. Ce jour-là, il y eut force coups frappés et donnés, et, de part et d’autre, nombre de morts et de blessés ; mais les barons de l’ost ont réussi à brûler tout le bourg jusqu’à la cité, et ils ont tellement entouré les assiégés qu’ils les ont privés de l’eau de l’Aude. Ils ont dressé contre le mur pierrières et calabres qui frappent nuit et jour, en long et en large.
Oyez maintenant quel miracle fit le Seigneur Dieu ! Les arbalétriers qui sont montés sur les tours, pensent atteindre l’ost, mais leurs flèches restent à mi-chemin et tombent dans les fossés. J’ai aussi entendu dire, et je sais que c’est vrai, que jamais corbeau, vautour, ni aucun autre oiseau [de mauvais augure] ne vola en l’ost, pendant tout cet été ; et il y eut telle abondance de vivres qu’on donnait trente pains pour un denier monnayé. Les croisés prennent le sel des salins, et réparent ainsi leurs pertes : s’ils ont déboursé pour le pain, de ce côté-là ils font des bénéfices. Cependant sachez que nul n’est rentré dans ses frais : je crois plutôt qu’ils sont en perte.
Le roi d’Aragon, qui a rejoint l’armée des croisés, tente de sauver les assiégés : mais les conditions de l’abbé de Cîteaux sont telles que le vicomte de Béziers décide de continuer la résistance ; quelques jours après il est fait prisonnier par ruse, et les Croisés entrent dans Carcassonne.
Le roi d’Aragon, qui a rejoint l’armée des croisés, tente de sauver les assiégés : mais les conditions de l’abbé de Cîteaux sont telles que le vicomte de Béziers décide de continuer la résistance ; quelques jours après il est fait prisonnier par ruse, et les Croisés entrent dans Carcassonne.
[Les habitants de la ville], les bourgeois et les chevaliers qui s’y trouvent, les dames et les damoiselles, tous, à l’envi, se hâtent de sortir, n’ayant pour tout vêtement que chainse[8]ou que braies, car on ne leur laissa de rien autre la valeur d’un bouton. Les uns s’en vont à Toulouse, d’autres en Aragon, d’autres en Espagne, ceux-ci en aval, ceux-là en amont. Les croisés entrent librement dans la ville, occupant la salle[9], les tours et les donjons ; ils font un tas de tout le butin précieux, et distribuent comme ils l’entendent les chevaux et les mulets, dont il y a grande abondance.
[8]Sous-vêtement de toile, sorte de chemise.
[8]Sous-vêtement de toile, sorte de chemise.
[9]La grande salle du château.
[9]La grande salle du château.