XXNouvelle victoire des Toulousains.

Simon de Montfort se plaint amèrement aux chefs de son armée d’avoir perdu Toulouse et s’irrite de voir « les lièvres résister ainsi aux lévriers ! »

Simon de Montfort se plaint amèrement aux chefs de son armée d’avoir perdu Toulouse et s’irrite de voir « les lièvres résister ainsi aux lévriers ! »

— « Comte, dit Gui de Lévis, il est aisé de dire ce qui en est : quand le dommage croît, le trésor s’affaiblit. Or, ce siège ne fait que traîner ! Jamais, avec vos liseurs de prières, vous n’entreprendrez rien qui ne vous oblige à lutter pendant dix années entières ! Mais, si vous voulez m’en croire, nous en finirons : au matin, dès l’aube, à l’heure où le tourier sonne [le lever du jour], faites que s’équipent tous vos chevaliers, vos bonnes compagnies, vos écuyers, avec les cors, les trompes et tous les porte-enseigne. L’hiver est âpre, dur, froid et sombre, et les hommes [de Toulouse] seront au lit avec leurs femmes. Tandis qu’ils demanderont leurs vêtements et leurs chausses, nous tenterons la chance, nous et nos chevaux. Franchissons les passages ou suivons les chemins jusqu’aux portes, pour y tuer les portiers, et que par toute la ville commencent le carnage, les cris, le tumulte et l’incendie ! Que ce soit leur dernier jour ou le nôtre, car une mort honorable vaut mieux que la misère ! »

— Par Dieu, Gui, dit Alain [de Rouci], parce que vous êtes miséricordieux et bon ami du comte, je veux que vous soyez le premier [à entrer dans la ville], et, si le comte est second, je serai le troisième ! » — « Alain, dit le comte, pour cette fois il en sera fait ainsi ! Au point du jour, nous serons tous équipés, avec toutes nos armes et nos bons coursiers arabes, et nous aurons préparé notre ruse en secret. Nos meilleures mesnies et les plus habiles engageront la lutte, jusqu’à ce que les Toulousains soient sortis. Et, quand ils se seront répandus par la plaine, nous accourrons tous ensemble, en force, donnant de l’éperon, combattant, portant des coups, si pleins d’ardeur que les Toulousains seront dispersés par le glaive et par l’acier, et que, avant qu’ils aient eu le temps de se remettre et de s’en apercevoir, nous entrerons avec eux ; et telle sera notre énergie que nous garderons la ville ou que nous y laisserons la vie. Il nous vaut mieux mourir ensemble ou mettre fin à nos maux, que tenir plus longtemps un siège déshonorant ! » — « Seigneur, dit Amauri [de Montfort], voilà qui est bien parlé ! C’est moi qui, avec ma mesnie, engagerai l’affaire ! »

Quand le conseil se fut séparé, ils mangèrent et dormirent. [Le lendemain], aux premières lueurs du jour, les uns établissent leur embuscade, tandis que les autres éperonnent par la plaine unie. Quand ceux de la ville les ont vus et entendus venir, les cris et le tumulte retentissent de toutes parts, et les Toulousains, aussitôt réveillés, prennent si promptement les armes qu’ils en oublient de mettre leur chemise et leurs braies. Les cors, les enseignes, les trompes occupent la place et s’emparent du terrain, avec des cris, tandis que les Français s’élancent tous ensemble par la plaine. Bertran de Comminges prend le commandement des hommes de la ville, et leur crie de ne point souffrir qu’on les extermine. Le comte [de Montfort], Amauri [son fils], Alain [de Rouci] tout dispos, Foucaut [de Berzi], Robert [de Piquigni], Pierre de Voisins, Robert de Beaumont, Manassès de Cortit, Hugues de Laci et Roger d’Andely éperonnent ensemble, si bien suivis que partout où ils se montrent on frappe de beaux coups, tellement que les Toulousains trébuchent et tombent, et que nombre d’entre eux choient dans l’eau tout habillés.

Les Français ont attaqué si impétueusement qu’ils ont franchi le fossé et l’eau et que les assiégés, grands et petits, s’écrient : « Sainte Marie, secours-nous, que nous ne soyons pas exterminés ! » Alors Rogier Bernart[34]éperonne et vient défendre vaillamment le passage ; les hommes de la ville, unis aux bannis, chevaliers et bourgeois, et courageux sergents, tiennent tête aux cris, au tumulte et au carnage. De part et d’autre, on se porte de tels coups que le château, la ville et la plaine en retentissent ; mais les dards, les lances, les épieux qu’on brandit, les masses fourbies, les écus brunis, les haches acérées et les lames d’acier trempé, les pierres, les carreaux, les flèches et les moellons tombent si dru, de part et d’autre, que les heaumes et les hauberts sont brisés et rompus. Ceux de la ville résistent et frappent si bien qu’ils poursuivent les assiégeants de leurs coups, et les repoussent en un tel désordre qu’ils tombent dans le fossé, abattus ou blessés. Broyés à coup de masses, égorgés, résistant et battant en retraite, les barons [de l’ost] sont sortis de la ville, et leurs chevaux restent ensevelis dans l’eau, sous la glace. Insignes, couvertures, bons coursiers arabes, équipements rembourrés, écus peints à fleurs, freins et selles, poitrails brisés couvrent le terrain en mainte manière.

[34]Le fils du comte de Foix.

[34]Le fils du comte de Foix.

Au sortir de la mêlée, ils se sont frappés de nouveau si violemment qu’il n’y a corps ni membre qui ne s’en soit ressenti ! Et, quand assiégés et assiégeants eurent abandonné le massacre, les Toulousains rentrent dans la ville, pleins de joie et d’allégresse, tandis que les Français s’en retournent, le cœur débordant de colère.


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