IXUN COUP D'ÉPERVIERLa lionne faisait donc le tour de l'arbre, et, en faisant le tour, elle regardait tantôt Pitou, tantôt moi, et surtout nos deux baïonnettes, dont elle connaissait la pointe pour avoir essayé celle de Pitou, et qu'elle voyait toujours tournées du côté de son mufle roux. De temps en temps elle rognonnait comme un tonnerre qui gronderait sous terre. C'était sa manière de réflexionner.Je dis à Pitou:«Est-ce que ça va durer longtemps?»Il répondit:«Tout le temps qu'elle voudra.—Mais j'ai faim, moi!—Oh! moi, c'est bien différent. J'ai faim et soif.—Alors, qu'est-ce que nous allons faire?—Attendons. Elle a peut-être envie de dîner, elle aussi.
IX
UN COUP D'ÉPERVIER
La lionne faisait donc le tour de l'arbre, et, en faisant le tour, elle regardait tantôt Pitou, tantôt moi, et surtout nos deux baïonnettes, dont elle connaissait la pointe pour avoir essayé celle de Pitou, et qu'elle voyait toujours tournées du côté de son mufle roux. De temps en temps elle rognonnait comme un tonnerre qui gronderait sous terre. C'était sa manière de réflexionner.
Je dis à Pitou:
«Est-ce que ça va durer longtemps?»
Il répondit:
«Tout le temps qu'elle voudra.
—Mais j'ai faim, moi!
—Oh! moi, c'est bien différent. J'ai faim et soif.
—Alors, qu'est-ce que nous allons faire?
—Attendons. Elle a peut-être envie de dîner, elle aussi.
—Oui, mais elle a le bourricot; ça lui fait du pain pour trois jours.
—Pauvre bourricot!
—Pauvres nous!»
Tout à coup, Ibrahim, que nous avions oublié et qui s'était sauvé au plus haut du chêne, descendit en entendant que nous parlions du bourricot et nous dit tout bas, comme s'il avait eu peur d'être entendu de la vieille coquine:
«Avez-vous un couteau?
—Pour quoi faire?
—Vous allez voir.»
Pitou, qui est Auvergnat, a toujours son couteau dans sa poche. Il le donna à l'Arabe, qui, tout de suite, se mit à tailler une branche en forme de crochet et me souffla dans l'oreille:
«Attention! Je vois dans le panier mon épervier à pêche, nous allons rire.»
Et, pour commencer, il riait lui-même.
«Surtout, tâchez d'occuper la lionne en criant et en l'appelant de tous les noms. Si j'attrape mon épervier, nous sommes sauvés, et mon pauvre Ali aussi.»
En même temps il nous expliqua son plan, qui valait mieux que celui de Trochu, je vous en réponds. Au reste, vous allez voir.
Pitou se mit à crier:
«Oh! la gueuse! oh! la coquine! Est-ce que tu ne vas pas t'en aller, vilaine bête?»
Et il cracha sur elle pour lui montrer son mépris. Moi, de mon côté, je lui criai encore plus fort un tas de choses que je ne voudrais pas répéter devant les dames, et je lui jetai des glands, dont un l'attrapa sur le nez, à l'endroit même où elle avait reçu le coup de baïonnette. Ça la mit dans une telle rage, qu'elle essaya de grimper; mais elle ne réussit pas. Elle bondissait, elle rugissait, elle mordait le tronc du chêne. Vrai! c'était à faire trembler.
Pendant ce temps, l'Arabe se mit à siffler doucement:
«Ali! Ali!»
Le bourricot s'approcha.
Alors l'Arabe, avec son crochet, attrapa un nœud de l'épervier qui était sur son dos, entre les deux paniers, le souleva lentement, le saisit avec la main droite en se retenant de la gauche au tronc du chêne, et l'enleva jusqu'à lui, ce qui fit tomber à terre les deux petits lionceaux, qui étaient couchés dessus. Il cria de joie: «Allah! Allah! Allah Ahkar!» comme qui dirait dans la langue de ce sauvage: «Dieu est vainqueur!»
Si Dieu était vainqueur, mes moyens ne me permettent pas de le savoir, mais Ibrahim était content, et nous aussi, je vous en réponds!
Son cri fit retourner la lionne, qui vit l'épervier s'enlever dans l'air comme un oiseau, et les lionceaux tomber à terre comme deux fromages mous.
«Tonnerre! qu'elle dit; mille millions de tonnerres de bombardes et d'obusiers réunis!»
Du moins, c'est ce que je compris quand elle poussa un rugissement si fort, que Pitou lui-même fut ébranlé (lui qui ne s'ébranle jamais), que l'Arabe Ibrahim se colla des deux bras au chêne comme un lièvre, et qu'Ali, le pauvre bourricot, tomba évanoui sur le rocher.
Elle devint si furieuse qu'elle bondit sur nous, malgré nos baïonnettes, et manqua de s'embrocher toute vive. Malheureusement, c'est ma broche qu'elle rencontra, qui glissa le long de son flanc et s'enfonça dans sa cuisse, mais sans entrer profondément, parce que la lionne recula vivement, comme vous pouvez croire, quand elle en sentit la pointe.
Elle retomba donc sur le rocher, et, ne sachant sur qui se venger, elle regarda le pauvre bourricot qui était couché à terre et qui fermait les yeux de frayeur en attendant la mort. Il soufflait (pauvre bête!) d'une façon terrible, n'osant pas bouger ni se défendre, pareil à un agneau qu'on vient de pendre par les pieds à un crochet de l'abattoir, et qui voit le boucher s'avancer avec son couteau.
Cette fois, il se croyait à son dernier jour, et même à sa dernière minute.
Mais alors l'Arabe lança l'épervier sur la lionne, qui allait dévorer le pauvre bourricot, et fut si adroit que du coup il la couvrit et la mit en prison tout entière. Elle, de son côté, fut si étonnée, qu'elle voulut bondir, s'embarrassa les pattes dans le filet et tomba.
Alors l'Arabe nous cria:
«Sautez vite et tenez-la bien avec vos fusils. Je vais chercher les cartouchières.»
En effet, nous sautâmes à terre tous les trois. Pitou se tint debout avec son fusil sur un bout de l'épervier, moi sur l'autre bout, et nous pesions de toutes nos forces avec nos crosses pour empêcher la vilaine bête de se relever et de sauter sur nous.
Pendant ce temps, l'Arabe glissa dans le chemin, comme un éclair, et siffla le bourricot.
Le pauvre Ali, qui n'attendait plus que la mort, comprit qu'il était sauvé. Il descendit le sentier et alla rejoindre son maître, qui nous cria, en riant comme un gueux d'Arbi qu'il était:
«Merci, Roumis. Portez-vous bien! Bonsoir! Qu'Allah vous assiste!»
Il sauta sur l'âne, et tous les deux, l'un sur l'autre, descendirent au galop vers la ville. Ça, c'était un tour de coquin. Il nous laissait la lionne par les pattes. Vous pensez comme c'est commode à tenir, un animal de cette force, et qui se démenait d'une façon si terrible, qu'à chaque mouvement elle nous faisait faire des sauts de trois pas et rugissait à faire frémir. Nous ne pouvions même pas nous servir de nos baïonnettes, parce que nous changions de place trente fois par minute et que nos fusils ne servaient qu'à nous tenir debout. Parole d'honneur! j'avais vu le feu douze ou quinze fois, et Pitou pareillement; nous avions monté ensemble à l'assaut des villages kabyles, où ces enragés se battaient à coups de fusil, à coups de sabre, à coups de couteau, à coups de pierres, et, à moitié morts, se relevaient encore pour nous mordre aux jambes comme des chiens enragés, mais nous n'avions jamais rien vu de si épouvantable.
Je dis à Pitou:
«Tiens-toi bien, mon vieux, tiens-toi bien! Si tu lâches l'épervier, nous sommes fichus!
—On se tiendra! répliqua Pitou, on se tiendra! Me prends-tu pour une moule?»
Et il se tenait ferme, le gaillard! Depuis que le monde est monde, il n'y a jamais eu personne pour piger avec Pitou. Je ne vous le cache pas, ça fait plaisir d'avoir un ami comme lui, ça vaut mieux que trois millions placés à la Banque de France. Un fameux établissement, pourtant, et solide, à ce que je me suis laissé dire! Eh bien, Pitou était plus solide encore. Quand je l'ai à côté de moi, coude à coude, je suis sûr de tout.
Pourtant, à force de sauter et de faire des cabrioles pour ne pas lâcher l'épervier ni la lionne qui était dessous, je sentais qu'elle finirait par jeter l'un de nous deux par terre et qu'alors elle serait libre de nous étrangler, chose désagréable! Elle déchirait et rompait les nœuds de l'épervier avec les dents. A la fin, elle finit par passer sa tête à travers un grand trou et se trouva habillée de l'épervier comme une dame qui a mis son châle pour aller à la messe.
Elle était alors debout sur ses quatre pattes et rugissait de plus en plus fort en regardant du côté des montagnes de la Kabylie. Elle avait l'air d'appeler sa famille au secours.
Ah! Dieu du ciel! Il n'aurait plus manqué que cela! voir venir à son secours son beau-père et ses beaux-frères, sans compter ses sœurs et ses cousines! Nous aurions été dans de jolis draps!
Et justement, là-bas, là-bas, dans la montagne, de l'autre côté de la vallée, nous entendions rugir à plus d'un quart de lieue, et, de minute en minute, les rugissements se rapprochaient, renvoyés par l'écho des rochers. Au bout d'un long moment (oh! oui, qu'il était long! on n'en fait plus comme celui-là), voilà que je vois venir, à trois cents pas de nous, deux lionnes et trois lions, tous grands et forts comme père et mère. Le plus grand et le plus fort des cinq, un mâle celui-là, était en avant et regardait de tous côtés comme pour chercher d'où venaient les cris de la lionne.
Enfin il nous vit.
Franchement, à ce moment-là, j'aurais mieux aimé que nous fussions, Pitou et moi, occupés à manger le rata dans la caserne avec les camarades. Oui, c'est plus sûr et moins trompeur.
Vous voyez notre situation! Pas bonne, n'est-ce pas? La lionne sous nos pieds mais rageuse comme tout, et d'ailleurs ayant enfin retiré sa tête de l'épervier en y faisant un large trou avec les dents. De ce trou, elle allongeait le cou pour saisir tantôt mes mollets, tantôt ceux de Pitou, qui se défendait comme moi à coups de crosse, ne pouvant pas lui présenter la baïonnette, parce qu'avant tout il fallait s'appuyer fortement et se tenir debout. Si l'un de nous deux était tombé, elle aurait été libre et l'aurait étranglé dans le temps que le sergent Bridoux met à siffler un petit verre de tord-boyaux.
D'un autre côté, en face de nous, à trois cents pas, le beau-père de la lionne, sa belle-mère, ses beaux-frères, ses tantes, ses cousins, ses cousines, que sais-je encore? Je ne voulais pas leur demander leurs actes de naissance.
S'ils avaient le temps de nous rejoindre, notre affaire était faite, je vous en réponds. Deux fusils déchargés contre cinq lions et une lionne en fureur, ce n'était pas de quoi faire avec plaisir l'escrime à la baïonnette, où pourtant je ne suis pas manchot, je m'en vante. Mais, vous savez, ces vilaines bêtes ont une escrime à elles qu'on ne connaît pas et qu'on ne sait comment parer. Elles sautent en l'air comme des chats et cinq fois plus haut, elles vous tombent sur la tête, sur les épaules, elles vous enlèvent d'un coup de dent une livre ou deux de chair fraîche. C'est tout à fait insensé.
Par bonheur, quoique les lions ne fussent qu'à trois cents pas de nous en ligne droite et à vol d'oiseau, ils étaient forcés de faire un détour d'une demi-lieue pour nous rejoindre, et voici pourquoi.
La vallée, comme je vous l'ai dit, était profonde; mieux que profonde: on aurait cru voir un corridor entre deux murs de rochers de cinq cents pieds de haut. Pour passer d'un côté, ou, si vous voulez, d'un mur à l'autre de la vallée, il fallait remonter beaucoup plus haut. Pendant ce temps nous avions le moyen de réfléchir, Pitou et moi.
Je lui dis:
«Tu entends les lions?
—Oui.
—Veux-tu les attendre?
—Ça dépend.
—Si nous les attendons, ils seront là dans cinq minutes.
—Qu'est-ce que lu veux que j'y fasse? répliqua Pitou. Le vin est tiré, il faut le boire.»
Il appelait ça du vin, le bon enfant! Moi, que ce fût du vin ou du vinaigre, j'en avais assez, avant même d'en avoir goûté. D'autant mieux que je voyais le vieux lion, le plus gros de tous, le chef de la tribu, prendre son parti, faire signe aux autres de le suivre et partir en avant au grand trot, comme un colonel en tête de sa troupe.
Et quels pas il faisait! Des pas de six pieds au moins.
Cette fois, nous étions perdus. Je pensais en moi-même: «Mon ami, tu ne reverras jamais papa Dumanet. Ah! s'il savait que dans dix minutes nous allons avoir cinq lions sur le dos et une lionne dans les jambes, qu'est-ce qu'il dirait, Seigneur Dieu de la terre et des étoiles!... Mille millions de tonnerres et d'éclairs! il faut sortir de là et retourner à Dardenac pour embrasser le vieux!»
Voilà comment je réflexionnais en dedans. Pitou, lui, ne réflexionnait pas; du moins, il ne m'en a jamais rien dit; mais quand la lionne essayait de mordre ses mollets ou les miens, il lui donnait sur la tête un tel coup de crosse qu'il l'aurait brisée en mille morceaux si elle avait été faite de porcelaine ou de faïence. Malheureusement, le crâne était plus dur que du fer. Ça, comme disent les savants, c'est une propriété du climat d'Afrique, et ça fait qu'on ne trouve presque partout dans ce pays-là que des nègres, des Arbis et des juifs mercantis, qui ne sont pas les fleurs de la nature.
Tout à coup... faites bien attention!... du fond de la vallée en bas, tout en bas, voilà que j'entends: «Tra, tra, tra...,» le son du clairon qui s'approche. Ah! ah! je fais signe à Pitou en étendant le bras gauche de ce côté-là et je lui dis:
«Nous sommes sauvés; voilà les camarades!
—Quels camarades?
—Eh parbleu! ceux de la 3edu 4edu 8edeFer et Bronze. Et, tiens, je reconnais le coup de langue du clairon Paindavoine.
—Ça, c'est vrai, reprit Pitou, il a un fameux coup de langue, ce Paindavoine; mais voilà! arrivera-t-il assez tôt?... Nous saurons ça dans un quart d'heure si nous sommes encore en vie et si tous ces gredins à quatre pattes n'arrivent pas avant lui.»
Ce qu'il y avait de pire dans notre affaire, c'est que nous voyions bien les lions faire au grand trot un détour pour nous rejoindre, mais nous ne voyions pas les camarades qui venaient du fond de la vallée par le chemin opposé, et surtout nous avions peur de n'en être pas vus. Aller à eux, pas possible! La lionne une fois lâchée nous aurait sauté dans le dos.
Heureusement, pendant qu'elle rugissait de colère, de fureur et aussi parce qu'elle n'était pas à son aise, la pauvre bête! voilà Paindavoine qui souffle de plus en plus fort, comme pour aller au pas de course, et les camarades qui le suivent en criant:
«Pitou! Pitou! Dumanet! Dumanet!»
Ma foi, il n'était que temps, car la lionne, à force de se démener, allait nous jeter par terre, et toute sa famille se précipitait pour l'aider à nous ramasser.
À la fin, je veux dire au bout de trois minutes qui nous parurent plus longues que des heures, Pitou, qui se penchait en arrière pour voir plus tôt les képis du 7eme crie:
«Les voilà! les voilà! vive la ligne! À nous Paindavoine! à nous!»
Et, en même temps, la lionne, qui entendait le clairon comme nous et qui savait ce que ça voulait dire, pousse un rugissement épouvantable, fait un bond de trois pieds de haut, qui nous jette tous les deux par terre les quatre fers en l'air, saute à bas du rocher dans le chemin et part au triple galop, pour rejoindre son beau-père, ses beaux-frères, sa sœur et toute sa famille, qui venaient au-devant d'elle.
En deux secondes elle avait disparu, en emportant notre épervier dont elle n'avait pas pu se débarrasser.
Cette fois, nous étions plus à l'aise; je dis à Pitou:
«Mon vieux, prête-moi ton mouchoir pour m'essayer le front: je suis tout en nage.»
Lui, c'était tout le contraire. Il était couvert de poussière, étant tombé tout à plat sur le rocher, qu'on n'avait pas balayé depuis l'an Ier de la création du monde. Adam l'avait laissé tel qu'il l'avait trouvé, et ses petits-fils aussi.
Pitou me dit à son tour:
«Eh bien, est-ce que tu regrettes toujours que nous ayons averti le capitaine Chambard?... C'est pourtant lui qui vient de nous tirer d'affaire, rien qu'en faisant sonner la charge à Paindavoine.»
Je répliquai, car je n'aime pas avoir tort:
«Es-tu bien sûr que c'est le capitaine Chambard qui vient nous aider si à propos?»
Comme il allait répondre, voilà que le capitaine parut lui-même au détour du chemin, à trente pas de nous, et qu'il nous dit de son air bon enfant:
«Ah! ah! mes gaillards, vous avez voulu nous jouer un tour; mais qui est-ce qui a manqué de s'y faire prendre et de servir au déjeuner des lions?... C'est bon, c'est bon; ne vous excusez pas; nous nous expliquerons plus tard. Où est le gibier?»
Je lui montrai les lions, qui venaient à nous au grand trot, par la route tracée en forme de V, le long du précipice. En tête courait la lionne toujours vêtue de l'épervier d'Ibrahim, dont elle n'avait pu se dépêtrer malgré tous ses efforts.
Ils étaient encore à trois cents pas de nous. Mais cette fois nous étions en nombre pour les recevoir, car le capitaine Chambard avait, eu soin d'amener toute la compagnie, avec une provision de cartouches, et voici comment, ainsi que je l'ai appris plus tard.
Ibrahim, le traître Arbi qui nous avait amenés là pour rattraper son âne et qui ensuite nous avait si vilainement lâchés quand il se vit hors de danger, était de la tribu des Ouled-ben-Ismaïl, qui sont si connus dans tout l'univers, que les Parisiens ne le sont pas davantage. Avec ça, mauvais voisins, toujours en querelle avec quiconque, pour des enlèvements de chevaux, de moutons, de boeufs, de filles, de bestiaux de toute espèce, et pas du tout payeurs d'impôts, excepté le pistolet sur la gorge ou le sabre levé sur la tête.
Justement, une dizaine de jours auparavant, ils avaient préparé un bon coup contre les Beni-Okbah, leurs voisins et nos amis, et ils étaient venus camper à cinq lieues de là pour les surprendre. Ibrahim était un de leurs espions, chargés de savoir si nous étions sur nos gardes et les Beni-Okbah aussi. C'est en faisant cet honnête métier qu'il était venu sans le savoir, avec sa femme, la pauvre Fatma, dans le campement des lions. La femme y resta et fut dévorée; Ali, le bourricot, eut bien peur, mais enfin nous lui sauvâmes la vie, Pitou et moi, comme on l'a vu; et le coquin d'Ibrahim se sauva aussi en emmenant le bourricot et se moquant de nous!
Mais voyez comme le bon Dieu arrange toutes les choses!
Au moment où les Ouled-ben-Ismaïl se préparaient à faire leur coup sur les Beni-Okbah, voilà qu'un matin ils s'aperçurent que six vaches leur manquaient. Ils crurent tout d'abord que les Beni-Okbah avertis avaient pris l'avance et venaient voler leurs troupeaux; mais, en suivant la trace des pauvres bêtes et celle du sang versé, ils finirent par reconnaître que les lions n'étaient pas loin et qu'ils étaient au moins une demi-douzaine.
Que faire? se sauver? Pas facile, quand on traîne derrière soi des femmes, des enfants, des vieillards et des troupeaux de moutons. C'est pour le coup qu'ils regrettèrent bien d'avoir eu l'idée de faire une razzia chez les Beni-Okbah. Enfin l'un d'eux, qui était jeune mais qui n'était pas bête, proposa de s'adresser aux Roumis et surtout au capitaine Chambard, homme fameux et bon enfant, celui-là, qui ferait une battue avec ses hommes et mettrait tous les lions du pays en chair à pâté. On l'écouta et l'on envoya deux députés au capitaine Chambard.
Lui, voyant leur bonne volonté, les renvoya sur-le-champ, en leur disant que le lieutenant Caron, avec une moitié de la compagnie, allait les suivre par un sentier détourné, celui qu'ils avaient pris pour venir, et que lui, Chambard, avec l'autre moitié, nous rejoindrait, Pitou et moi, en suivant la grande route et allant au-devant des lions. Nous les prendrions par devant, et Caron par derrière. C'est ce qu'on appelle un mouvement tournant; c'est connu des plus fameux guerriers.
Et maintenant voulez-vous savoir comment finit la bataille entre les lions et la 3edu 4edu 7eléger?
Comme si le grand Napoléon lui-même avait réglé tous les détails. Nous voyant avancer à rangs serrés, avec le clairon Paindavoine, qui chantait dans son instrument:
As-tu vuLa casquette,La casquette,As-tu vuLa casquette au pèr' Bugeaud?
As-tu vuLa casquette,La casquette,As-tu vuLa casquette au pèr' Bugeaud?
As-tu vu
La casquette,
La casquette,
As-tu vu
La casquette au pèr' Bugeaud?
Les lions s'arrêtèrent pour causer entre eux, et même ils eurent envie de se sauver; mais, comme ils nous tournaient le dos, ils virent de l'autre côté le lieutenant Caron, qui s'avançait avec les camarades. À gauche, ils avaient un précipice de quatre cents pieds de profondeur; à droite, un mur de cent pieds de haut, taillé à pic dans la montagne. Alors, comme des braves, ne pouvant pas s'échapper, ne voulant pas se rendre, ils se jetèrent sur nous. On les reçut avec des balles d'abord et ensuite à la pointe des baïonnettes.
Ils furent tous tués, par l'industrie du capitaine Chambard, qui avait su les envelopper dans son mouvement tournant.
Il en devint chef de bataillon et commandant du bureau arabe de B... Ça lui était bien dû, car, outre qu'il avait débarrassé le pays d'un vilain gibier, il avait fait, par la même occasion, amitié avec les Ouled-ben-Ismaïl, qui se réconcilièrent avec les Beni-Okbah et avec nous, aimant mieux, comme ils disaient, payer l'impôt aux Roumis qu'aux bêtes féroces.
Quant à Pitou, qui avait tué le lion, il lui fit donner un bon fusil à deux coups, que les Ouled-ben-Ismaïl payèrent de leur poche, ça va sans dire, et encore trop heureux d'être débarrassés à ce prix de leur ennemi.
Pitou ne voulait pas. Il disait:
«C'est Dumanet qui a tiré le premier; c'est lui qui l'a blessé.»
Je répondis:
«Oui, mais c'est toi qui l'as tué.»
Le capitaine Chambard cria:
«Est-ce que ça va durer longtemps, mille bombardes? Tirez au doigt mouillé à qui l'aura.»
Le sort tomba sur Pitou.
Six semaines après, nous reçûmes tous deux notre congé et nous revînmes en France.
FIN
I.—À la cantine.
II.—Ibrahim.
III.—Le capitaine Chambard.
IV.—La permission.
V.—Hardi projet.
VI.—Pitou et Dumanet délibèrent.
VII.—La lionne.
VIII.—Ali, ravisseur d'enfants.
IX.—Un coup d'épervier.
X.—Il n'était que temps!
XI.—Un mouvement tournant.
XII.—Au doigt mouillé.
__________________________________________________________________SOCIÉTÉ ANONYME D'IMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUEJules BARDOUX. Directeur.