LA COCARDE ROUGE
Nous arrivions sur la terrasse que mon père avait fait établir peu de temps avant sa mort, et qui se développait sous les fenêtres postérieures du château, entre le corps de logis et la nouvelle pelouse. Saint-Alais promena autour de lui un regard de dédain mal dissimulé.
— Qu’avez-vous fait du jardin ? me demanda-t-il, avec une moue de désapprobation.
— Mon père l’a mis de l’autre côté de la maison, répondis-je.
— On ne le voit plus ?
— Non. Il est derrière la roseraie.
— A la mode anglaise ! fit le marquis, en haussant les épaules avec un ricanement discret. Et vous aimez avoir toute cette herbe sous vos fenêtres ?
— Oui, cela me plaît.
— Tiens ! Et cette nouvelle plantation ? Elle vous cache le village, du château, ce me semble ?
— En effet.
Il se mit à rire.
— En effet, reprit-il, c’est ainsi que se comportent tous ceux qui exaltent sans cesse le peuple, la liberté et la fraternité. Ils aiment le peuple, mais ils ne l’aiment qu’à distance, de l’autre côté d’un parc ou d’une haie d’aubépine bien haute. Moi, à Saint-Alais, je préfère avoir l’œil sur mes gens, et s’ils ne marchent pas droit, gare au carcan !… A ce propos, qu’est donc devenu le vôtre, vicomte ? Je l’avais toujours vu en face de l’entrée.
— Je l’ai fait brûler, répondis-je.
Et je sentis le rouge me monter au front.
— Votre père l’a fait brûler, voulez-vous dire ? répliqua-t-il, en me lançant un regard interrogatif.
— Non, dis-je avec résolution, tout en me reprochant d’avoir honte devant Saint-Alais d’un geste dont j’étais si fier lorsque j’étais seul. C’est moi qui l’ai fait brûler l’hiver dernier. J’estime que l’âge est révolu de ces instruments-là.
Le marquis n’était guère mon aîné que de cinq ans, mais ces cinq ans, passés à Paris et à Versailles, lui donnaient sur moi un avantage énorme, et son regard d’étonnement méprisant me fit l’effet d’un soufflet. Toutefois, il s’abstint de commentaires, et après un court silence, il changea de sujet, et me parla de mon père. Il rappela son souvenir et celui d’événements rattachés à sa personne, sur un ton d’affectueux respect qui eut bien vite désarmé ma colère.
— C’est en sa compagnie que j’ai tué un oiseau au vol pour la première fois ! me dit Saint-Alais avec ce charme irrésistible de façons qui l’avait caractérisé dès l’enfance.
— Il y a douze ans de cela, fis-je.
— Tout juste, monsieur, reprit-il, avec un léger salut rieur. En ce temps-là je connaissais un petit garçon aux jambes nues qui courait après moi en m’appelant Victor et me considérait comme le plus grand des mortels. Je ne me doutais guère qu’il en viendrait un jour à m’exposer les Droits de l’Homme ! Et, pardieu, vicomte, il faudra que j’empêche Louis de vous fréquenter, car vous en feriez un aussi grand réformateur que vous. Mais, reprit-il, abandonnant ce sujet avec un sourire et un geste détaché, je ne suis pas venu ici pour vous parler de Louis, monsieur le vicomte, mais bien d’une personne qui vous inspire encore plus d’intérêt.
Je sentis à nouveau le rouge me monter au front, mais pour une toute autre cause.
— Mllede Saint-Alais est sortie du couvent ? fis-je.
— Depuis hier. Ma mère l’emmènera demain à Cahors, où elle prendra du monde un premier aperçu. Et entre toutes les nouveautés qu’elle y verra, nulle, je pense, ne l’intéressera davantage que le vicomte de Saux.
— La santé de mademoiselle votre sœur est bonne ? demandai-je comme un benêt.
— Excellente, répondit-il, avec la plus exquise politesse. Vous pourrez vous en convaincre par vous-même demain soir, ou même plus tôt si nous faisons route ensemble. Vois aimerez, j’imagine, monsieur le vicomte, disposer d’une semaine ou deux pour vous insinuer dans ses bonnes grâces ? Puis, lorsque vous vous serez mis d’accord avec la marquise sur la date et les autres détails, mieux vaudra célébrer le mariage… pendant que je suis là.
Je m’inclinai. Depuis une semaine j’attendais ce discours, mais je l’attendais de Louis, qui était pour moi comme un frère, et non pas de Victor. Ce dernier, à vrai dire, avait été l’idole de mon enfance ; mais durant les années passées depuis lors, la vie de cour, un long séjour à Versailles et à Saint-Cloud, avaient fait de lui cet homme si fier qui se tenait devant moi ; et je trouvais l’ironie de son regard aussi déconcertante que l’aplomb inimitable de ses manières. Je réussis néanmoins à me parer des sentiments qui convenaient à mon rôle et à manifester ce délicat mélange de dignité, de politesse et de ferveur que l’occasion exigeait, suivant les rites. Mais ma langue s’embarrassait, et il vint à mon secours.
— Bien, bien, fit-il amicalement, vous raconterez cela à Denise ; vous aurez en elle, à coup sûr, une auditrice complaisante. Au début, comme il sied, poursuivit-il en remettant ses gants avec un léger sourire, elle sera un peu intimidée. Je ne doute pas que les bonnes sœurs ne l’aient endoctrinée à voir dans un homme quelque chose dans le genre d’un loup, et pis encore dans un prétendant. Mais bah ! mon ami, la femme reste la femme, malgré tout, et en une semaine ou deux vous aurez trouvé le chemin de son cœur. Ainsi donc, nous pouvons compter sur vous demain soir, sinon plus tôt ?
— Très certainement, monsieur le marquis.
— Pourquoi pas Victor ? demanda-t-il, en posant la main sur mon bras par un rappel de notre sans-façon de jadis. Nous allons bientôt être frères, et par conséquent nous détester l’un l’autre. En attendant, faites-moi la grâce de m’accompagner jusqu’au portail. J’avais encore quelque chose à vous dire. Voyons… de quoi s’agissait-il ?
Mais soit qu’il ne pût se le rappeler sur-le-champ, soit qu’il trouvât quelque difficulté à entamer son sujet, nous avions déjà descendu presque la moitié de l’avenue de noyers qui mène au village, quand il reprit la parole. Et ce fut sans préambule qu’il entra dans le cœur du sujet :
— Vous êtes au courant de cette protestation ?
— Oui, répondis-je avec contrainte, et saisi d’un pénible pressentiment.
— Vous allez la signer, bien entendu ?
Il avait hésité avant de me poser la question ; j’hésitai avant d’y répondre. Cette protestation — si régulier que paraisse le terme, il n’en cachait pas moins, nous le savons aujourd’hui, et l’origine des troubles et celle d’un monde nouveau — était une motion que l’on voulait présenter à la prochaine réunion de la noblesse à Cahors, dans le but de flétrir la conduite de nos représentants de Versailles, qui avaient consenti à siéger avec le tiers état.
Or, pour ma part, et en dépit de mes vues primitives sur la question, — car j’eusse aimé voir la réforme suivre le système anglais, où la chambre noble reste à part, — je considérais cette mesure, puisque adoptée et légalisée par le roi, comme irrévocable, et la protestation comme inutile. De plus, je ne pouvais ignorer que les promoteurs de cette dernière avaient l’intention de s’opposer à toute réforme, de se cramponner à tous privilèges, d’étouffer tous espoirs d’un meilleur gouvernement ; et comme ces espoirs n’avaient cessé de grandir chaque jour depuis les élections, il n’était plus guère ni prudent ni facile de les étouffer. A moins donc de renier mes principes, qui étaient bien connus, je ne me croyais pas libre de signer la protestation. Et j’hésitais à répondre.
— Eh bien ! dit-il enfin, comme je me taisais toujours.
— Je crois que cela ne m’est pas possible, répondis-je, en rougissant.
— Pas possible de signer ?
— Non.
Il eut un rire jovial.
— Peuh ! fit-il, je crois que vous y viendrez. J’ai besoin de votre promesse, vicomte. C’est une petite affaire, une bagatelle sans importance, mais il nous faut de l’unanimité. C’est la seule chose nécessaire.
Je hochai la tête. Nous avions tous deux fait halte à l’ombre des noyers, un peu en deçà de la grille. Le laquais de Saint-Alais promenait les chevaux sur la route.
— Voyons, insista-t-il amicalement, vous ne croyez pourtant pas qu’il doive rien sortir de ces chaotiques états généraux que Sa Majesté a eu l’insigne folie de laisser convoquer par Necker ? Ils se sont réunis le 4 mai, nous voici au 17 juillet ; et jusqu’à présent ils n’ont encore rien fait que se chamailler ! Rien ! D’ici peu on va les dissoudre, et tout sera dit.
— A quoi bon protester, alors ? demandai-je, sans trop d’assurance.
— Je vais vous l’expliquer, mon ami, répondit-il avec un sourire d’indulgence et se tapotant la botte de sa cravache. Savez-vous les dernières nouvelles ?
— Quelles sont-elles ? fis-je avec circonspection. Je vous dirai ensuite si je les sais.
— Le roi vient de renvoyer Necker !
— Pas possible ! m’écriai-je, incapable de celer mon étonnement.
— Si fait, répliqua-t-il, le banquier est renvoyé. D’ici huit jours ses états généraux ou son Assemblée nationale, ou quel que soit le nom qu’il donne à la chose, cela disparaîtra aussi, et nous en serons au même point qu’auparavant. Mais, dans l’intervalle, et pour fortifier le roi dans les sages résolutions qu’il a enfin adoptées, nous devons lui faire voir que nous sommes encore de ce monde. Nous devons lui prouver notre sympathie. Nous devons agir. Nous devons protester.
— Mais, monsieur le marquis, dis-je, quelque peu irrité, sans doute par la nouvelle, êtes-vous sûr que le peuple va accepter cela tranquillement ? Jamais on ne vit plus rude hiver que le dernier, ni moisson pire, ni misère semblable. Pour compléter, les espérances sont éveillées, les esprits surexcités depuis les élections, et…
— A qui en sommes-nous redevables ? dit-il en me lançant un coup d’œil singulier. Mais n’ayez crainte, vicomte ; le peuple acceptera tout. Je connais Paris ; et je peux vous affirmer que ce n’est plus le Paris de la Fronde, encore que M. de Mirabeau prétende jouer au Retz. C’est un Paris calme et sensé, qui ne bougera pas. On n’y a vu depuis un siècle et demi aucun soulèvement digne de ce nom, en dehors d’une ou deux émeutes de la faim, dont deux compagnies de Suisses seraient venues à bout aussi facilement que d’Argenson a nettoyé la Cour des Miracles. Croyez-moi, il n’y a aucun danger de ce genre : avec un peu de doigté, tout se passera à merveille.
Mais la nouvelle me disposait à la contradiction. Je lui tins tête avec plus d’assurance.
— J’en doute, déclarai-je froidement. L’affaire ne me paraît pas aussi simple que vous le dites. Il faut au roi de l’argent, ou c’est la banqueroute ; et le peuple n’a pas d’argent à lui donner. Je ne vois pas comment pourrait se rétablir l’ancien ordre de choses.
Un éclair de colère dans les yeux, Saint-Alais me lança :
— Dites plutôt, vicomte, que vous ne souhaitez pas qu’il se rétablisse !
— Je veux dire que cet ancien ordre de choses était absurde, répliquai-je âprement. Il ne pouvait durer. Il ne peut revenir.
Il fut une minute sans répondre, et nous restâmes face à face à nous considérer. Il était juste au delà, moi juste en deçà, du portail ; au-dessus de nous s’étalaient les fraîches ramures ; derrière lui, sur la route, la poussière et le soleil de juillet ; et son visage, dont le mien devait être une réplique, était empourpré, dur et menaçant. Mais en un clin d’œil il se transfigura ; Saint-Alais s’épanouit en un rire agréable et courtois, et haussa les épaules avec une ombre de dédain.
— Bah ! fit-il, nous n’allons pas nous disputer ; mais j’espère que vous signerez. Pensez-y bien, monsieur le vicomte, pensez-y bien. Parce que (il s’interrompit, et me lança un regard de malice) on ne sait pas ce qui peut en résulter.
— Raison de plus, me hâtai-je de dire, pour que je réfléchisse encore avant de…
— Raison de plus pour que vous réfléchissiez encore avant de refuser, lança-t-il, en s’inclinant très bas, et cette fois sans sourire.
Puis il s’approcha de son cheval, et s’enleva sur l’étrier que lui tenait son laquais. Une fois en selle, il rassembla les rênes, et pencha son visage vers le mien.
— Naturellement, me dit-il à voix basse et avec un regard scrutateur, un contrat est un contrat, monsieur le vicomte ; et les Montaigus et Capulets, tout comme votre carcan, sont d’un autre âge. Mais malgré tout, il nous faut suivre le même chemin, comprenez-vous ? le même chemin… ou nous séparer ! Du moins c’est mon avis.
Et avec un signe de tête gracieux, comme si ses paroles avaient renfermé non une menace mais une amabilité, il s’éloigna.
Je restai d’abord sur place, frémissant d’indignation ; puis à grands pas je rebroussai chemin, sous les ombrages. Mes pensées tourbillonnaient, projets et espoirs s’entre-choquaient en moi, faible image de la confusion qui régnait ce jour-là d’un bout de la France à l’autre.
Je ne pouvais m’aveugler sur le sens de ses paroles. Avec toute sa politesse, en somme, il m’enjoignait de choisir entre cette alliance avec sa famille, que mon père m’avait ménagée, et les idées politiques dans lesquelles mon père m’avait instruit, idées qu’un an de séjour en Angleterre n’avait fait que confirmer. Resté seul au château après la mort de mon père, j’avais surtout vécu dans l’avenir : je rêvais à Denise de Saint-Alais, la charmante jeune fille destinée à être ma femme, et que je n’avais pas vue depuis son entrée au couvent ; je rêvais aussi de l’œuvre à accomplir, en faisant naître autour de moi la prospérité que j’avais vue en Angleterre. Or, les paroles de Saint-Alais contenaient une menace pour l’un ou l’autre de ces idéals, ce qui eût déjà suffi à me troubler. Mais à vrai dire, ce n’était pas tant cela que son outrecuidance qui me blessait et me jetait dans un état d’énervement bien compréhensible, où je pestais et riais tour à tour. J’avais vingt-deux ans, il en avait vingt-sept ; et il me commandait ! Nous étions ici des patauds de la campagne, et lui appartenait à la haute politique, et il arrivait de Versailles ou de Paris pour nous mener à la baguette ! Si je suivais son chemin, on m’autoriserait à épouser sa sœur ; sinon, non ! Telle était la situation.
Naturellement, il m’avait quitté d’une demi-heure à peine que je m’étais résolu à lui tenir tête ; et je passai en conséquence le reste de la journée à justifier par des raisons solides et irréfragables la ligne de conduite que je voulais suivre : tantôt me récitant une lettre dans laquelle M. de Liancourt exposait son plan de réforme, tantôt récapitulant les idées que M. de La Rochefoucauld avait bien voulu me développer lors de son dernier voyage à Luchon. Ce fut aussi en une demi-heure, dans l’échauffement de la colère et sans plus de réflexion, que dix mille autres firent comme moi, cette semaine-là, et adoptèrent de deux voies l’une. Gargouf, le régisseur de Saint-Alais, qui dut connaître ce même jour la nouvelle de la chute de Necker, s’en réjouit et ne prévit aucunement ce qu’elle signifiait pour lui. L’abbé Benoît, le curé, qui soupa le soir avec moi, et apprit les événements avec tristesse, lui non plus n’y discerna rien de particulier. Et le fils[1]de l’aubergiste de La Bastide, près Cahors, lui aussi, sans doute, connut la nouvelle ; mais l’ombre d’un sceptre ne lui apparut pas sur son chemin ; non plus que celle d’un bâton sur le chemin du notaire de l’autre La Bastide[2]. Un notaire, et un bâton ! Un aubergiste, et un sceptre ! Mon Dieu ! quelle vraisemblance avaient ces rapprochements, à l’époque ? Il eût fallu être plus sage que Daniel, et plus prudent que Joseph, pour prévoir de telles choses sous l’ancien régime, dans l’ancienne France, dans l’ancien monde, qui périrent en ce mois de juillet 1789 !
[1]Murat, le futur roi de Naples.
[1]Murat, le futur roi de Naples.
[2]Soult, fils d’un notaire de Saint-Amand-La Bastide (Tarn).
[2]Soult, fils d’un notaire de Saint-Amand-La Bastide (Tarn).
Et pourtant il y eut des signes, même alors, visibles pour tous les yeux, qui prophétisèrent quelque chose de l’inconcevable futur ; signes qui se présentèrent à moi dès le lendemain, en nombre suffisant pour occuper mon esprit de pensées autres qu’une rancune particulière, et de visées plus nobles qu’une affirmation de ma personnalité. En me rendant à Cahors, escorté de Gilles et d’André, je vis non seulement les ravages causés par les grands froids de l’hiver et du printemps, non seulement les noyers noircis et desséchés, les vignes condamnées, le seigle détruit, la majeure partie des terres en friche, désertes et mélancoliques ; non seulement ces signes habituels de la misère auxquels j’avais fini par m’accoutumer, — encore qu’à mon premier retour d’Angleterre leur vue me frappât d’horreur, — je veux dire ces cahutes de torchis, ces fenêtres sans carreaux, ce bétail famélique, et ces femmes courbées en deux, arrachant des herbes. Mais je vis d’autres symptômes plus significatifs ; à la croisée des routes et sur les ponts, des hommes, par rassemblements suspects, attendaient ils ne savaient quoi : leur silence était sombre, leurs visages farouches, et la pire menace résidait dans leurs sourcils contractés et leurs joues hâves. La faim les avait poussés à bout, les élections leur avaient ouvert les yeux. Je n’osais songer à la suite, et je craignais de n’avoir rencontré que trop juste en faisant part à Saint-Alais de mes conjectures à propos du danger.
Une lieue plus loin, dans la traversée des bois qui avoisinent Cahors, je perdis de vue ces symptômes, mais pour peu de temps. Ils réapparurent bientôt sous une autre forme. Le premier aspect de la ville, enserrée par le Lot étincelant, nichée dans son enceinte de remparts et de tours au pied d’une hauteur escarpée, est bien fait pour séduire les yeux ; son pont sans rival, sa cathédrale rongée par les siècles et son château grandiose ne manquent guère d’exciter l’admiration de ceux-là mêmes qui les connaissent. Mais ce jour-là je ne vis rien de ces merveilles. Quand je débouchai sur la place du marché, on y vendait du grain sous la garde de soldats baïonnette au canon ; et les visages faméliques de la foule en attente qui garnissait tout ce côté de la place, les accoutrements sordides et haillonneux, les regards sombres et les voix mornes, qui semblaient en contradiction avec le beau soleil, m’occupaient à l’exclusion de tout le reste.
Ou plutôt non, pas de tout. J’avais des yeux pour autre chose encore : la stupéfiante indifférence avec laquelle considéraient la scène ceux que la curiosité, ou leurs affaires, ou l’habitude avaient amenés là. Les auberges étaient pleines de nobles de la province, venus à l’Assemblée. Ils regardaient par les fenêtres, comme au théâtre, et causaient et badinaient, à l’aise comme dans leurs châteaux. Sur le perron de la cathédrale, des ecclésiastiques et des dames déambulaient par groupes, et de temps à autre jetaient un regard nonchalant sur ce qui se passait ; mais la plupart semblaient l’ignorer, ou bien s’en désintéresser. J’ai ouï dire depuis qu’en ce temps-là nous avions en France deux mondes, séparés d’aussi loin que le ciel et l’enfer ; et ce que je vis cet après-midi-là tendrait fort à le prouver.
Sur la place une boutique où l’on vendait brochures et journaux était assiégée d’acheteurs, mais d’autres boutiques du voisinage étaient fermées, leurs propriétaires craignant du tapage. Sur la lisière de la foule, et un peu à l’écart, j’aperçus Gargouf, le régisseur de Saint-Alais. Il conversait avec un villageois ; et je l’entendis en passant lui lancer ce brocard :
— Eh bien ! ton Assemblée nationale te donne-t-elle à manger ?
— Pas encore, répondit le stupide manant, mais on assure que d’ici peu de jours elle aura contenté tout le monde.
— Elle ? Ah ouiche ! répliqua brutalement l’homme d’affaires. Voyons, tu ne te figures pas qu’elle va te nourrir ?
— Oh ! si fait, avec votre permission ; c’est certain, dit l’autre. Et d’ailleurs tout un chacun s’accorde…
Mais à ce moment Gargouf m’aperçut, me salua, et je n’entendis rien d’autre. Une minute plus tard, cependant, je découvris un de mes gens à moi, Buton le forgeron, au milieu d’un groupe de mécontents. Il me regarda, tout piteux d’être pris sur le fait ; et je m’arrêtai pour lui administrer une bonne semonce, et veillai à ce qu’il prît le chemin du retour avant de gagner mon gîte.
C’était auxTrois Roisque je descendais régulièrement lorsque je me trouvais en ville ; car Doury, l’aubergiste, servait à huit heures un souper réservé à la noblesse, pour lequel il était de règle de s’habiller et de se poudrer.
Les Saint-Alais avaient leur hôtel particulier à Cahors, et comme le marquis m’en avait prévenu, ils recevaient ce soir-là. La majeure partie de la compagnie, en effet, se retrouva chez eux après le repas. J’arrivai moi-même un peu tard, dans le but d’éviter tout entretien privé avec le marquis. Je trouvai les salons déjà pleins et brillamment illuminés, l’escalier encombré de valets ; et des fenêtres s’échappaient les accords mélodieux d’un clavecin.
Mmede Saint-Alais avait su attirer chez elle la meilleure société de la province ; et elle la recevait peut-être avec moins de somptuosité que certaines, mais avec tant d’aisance, de goût et de savoir-vivre, que je cherche en vain une autre maison de ce temps-là comparable à la sienne.
Elle aimait en général à voir affluer dans ses appartements des hôtes aimables, dont les attitudes gracieuses donnaient à un salon cet air d’élégance et ce charme qui caractérisaient la toilette de l’époque : soies et dentelles, poudre et diamants, jupes à paniers et talons rouges. Mais en cette occasion le nombre et l’éclat de l’assistance me frappèrent dès le seuil. Ce n’était pas là une soirée ordinaire ; et au bout de quelques pas je devinai qu’il s’agissait d’une réunion politique plutôt que mondaine. Tous ceux, ou presque, qui devaient figurer à l’Assemblée, le lendemain, étaient ici. A vrai dire, cependant que je me frayais un chemin à travers la foule étincelante, j’ouïs bien peu de propos sérieux, si peu même que je m’étonnai que l’on pût discuter les mérites respectifs de l’opéra italien et de l’opéra français, de Bianchi et de Grétry, et autres futilités, à l’heure où tant de choses étaient en suspens ; mais je n’eus aucun doute sur les intentions de la marquise : en réunissant chez elle tout l’esprit et la beauté de la province, elle visait plus haut qu’à un simple divertissement.
Sa prétention, je l’avoue, était justifiée. Du moins l’on ne pouvait se mêler à la foule emplissant les salons, affronter tous ces yeux vifs et ces langues spirituelles, respirer l’air chargé de parfums et de musique, sans tomber sous le charme… sans oublier. Tout à l’entrée, M. de Gontaut, l’un des plus anciens amis de mon père, causait avec les deux Harincourt. Il m’accueillit d’un sourire malicieux et me désigna discrètement le fond de la pièce.
— Avancez, monsieur, fit-il. Le salon tout au bout. Ah ! mon ami, que je voudrais encore être jeune !
— Vous y gagneriez moins que je n’y perdrais, monsieur le baron, lui répondis-je par politesse, en le dépassant.
Plus loin, il me fallut répondre à deux ou trois dames, qui m’adressaient avec malignité des compliments du même genre ; après quoi je tombai sur Louis. Il m’étreignit la main, et nous restâmes quelques minutes ensemble. La foule nous pressait ; tout voisin de lui, un sot rieur pérorait sur le Contrat social. Mais à sentir la main de Louis dans la mienne, à regarder ses yeux, il me parut qu’un souffle des forêts envahissait la pièce et balayait les lourds parfums.
Cependant son air était soucieux. Il me demanda si j’avais vu Victor.
— Hier, répondis-je, comprenant très bien et son intention et ce qui clochait. Pas aujourd’hui.
— Ni Denise ?
— Non. Je n’ai pas eu l’honneur de la voir.
— En ce cas, viens, reprit-il. Ma mère t’attendait plus tôt. Quelle impression t’a faite Victor ?
— L’impression qu’il est parti Victor, et revenu grand personnage ! répliquai-je en souriant.
Louis eut un léger rire, et haussa les sourcils avec un air de douleur comique.
— C’est ce que je craignais, fit-il. Il ne m’a guère paru bien satisfait de toi. Mais nous devons tous en passer par ses volontés, n’est-ce pas ? En attendant, viens. Ma mère est avec Denise dans le salon tout au bout.
Ce disant il me fraya le chemin. Mais il nous fallait d’abord traverser le salon de jeu, et la foule était si dense à l’autre porte que nous ne pûmes tout de suite la dépasser, et tout en distribuant sourires et courbettes, j’eus le temps d’éprouver une légère appréhension. Nous arrivâmes enfin à nous faufiler et à entrer dans une pièce plus petite où il y avait seulement Mmela marquise, — causant debout au milieu du parquet avec l’abbé Mesnil, — deux ou trois dames et Denise de Saint-Alais.
Cette dernière était placée sur un canapé auprès de l’une des dames ; et il va de soi que mes yeux allèrent tout d’abord à elle. Elle était vêtue de blanc, et je fus singulièrement frappé de la voir si menue et enfantine. Très jolie, du teint le plus pur et d’un galbe parfait, elle semblait emprunter un air extravagant de dignité déplacée à sa toilette cérémonieuse, à l’énorme édifice de cheveux poudrés qui surmontait son front, et au roide brocart de sa jupe. Avec cela elle était très petite. J’eus le loisir de remarquer ce détail, qui me désappointa quelque peu, et de me figurer que modelée sur de plus grandes proportions, elle eût été souverainement belle. Mais la dame sa voisine, en m’apercevant, lui dit quelques mots, et l’enfant — elle n’était guère plus — leva vers moi son visage soudain empourpré. Ses yeux rencontrèrent les miens — Dieu merci ! elle avait les yeux de Louis — et elle les rabaissa aussitôt, dans une extrême confusion.
Je m’approchai de la marquise pour lui rendre mes devoirs, et baisai la main qu’elle me tendit sans interrompre tout de suite sa conversation.
— Mais quelle force ! lui disait l’abbé, dont la réputation était plus ou moins celle d’un philosophe. Sans limites ! Sans lacunes ! Mal employée, madame…
— Aussi, le roi est trop bon, répondit la marquise, en souriant.
— Quand il est bien conseillé, d’accord. Toutefois, le déficit ?
La marquise haussa les épaules.
— Il faut de l’argent à Sa Majesté, dit-elle.
— Soit… Mais où le prendre ? demanda l’abbé, avec un geste qui valait une réponse.
— Le roi a été trop bon dès le début, répliqua Mmede Saint-Alais, non sans une nuance de reproche. Il devait les forcer à enregistrer les édits[3]. Néanmoins le Parlement a toujours cédé, et il cédera encore.
[3]Présentés au Parlement le 19 novembre 1787, et destinés à permettre le grand emprunt proposé par Brienne.
[3]Présentés au Parlement le 19 novembre 1787, et destinés à permettre le grand emprunt proposé par Brienne.
— Le Parlement, oui, répliqua l’abbé, avec un sourire de suffisance. Mais ce n’est plus du Parlement qu’il s’agit, et les états généraux…
— Les états généraux passent, déclara noblement la marquise. Le roi reste !
— Mais s’il se produit des troubles ?
— Il ne s’en produira pas, trancha-t-elle sur le même ton solennel. Sa Majesté saura les empêcher.
Puis ayant dit encore quelques mots à l’abbé, elle le congédia et revint à moi. Elle me donna sur l’épaule un léger coup d’éventail.
— Oh ! le méchant ! fit-elle, avec un regard où la douceur s’alliait à un peu de sévérité. Je ne sais comment vous qualifier ! Oui, après ce que Victor m’a raconté hier, je me demandais presque s’il fallait vous attendre ou non ce soir. Êtes-vous bien sûr que ce soit ici votre place ?
— Je m’en porte garant pour mon cœur, madame, répliquai-je, en y portant la main.
Ses yeux clignèrent avec bienveillance.
— En ce cas, dit-elle, portez-le où il se doit, monsieur.
Et avec un grand air de cérémonie, elle alla me présenter à sa fille :
— Denise, voici M. le vicomte de Saux, le fils de mon vieil et excellent ami, Monsieur le vicomte… ma fille. Vous voudrez bien, j’espère, l’entretenir, cependant que je rejoins l’abbé.
Il est probable que MlleDenise avait passé la soirée dans les affres de la timidité, à attendre ce moment, car elle me fit une révérence jusqu’à terre, et puis demeura muette et confuse. Elle oubliait même de s’asseoir, et je provoquai de nouveau sa rougeur en l’y invitant. Lorsqu’elle m’eut obéi, je pris place à côté d’elle, le chapeau à la main. Mais tandis que je cherchais un compliment convenable, et que je m’efforçais de découvrir en quoi elle ressemblait à l’enfant de treize ans sauvage et hâlée que j’avais connue quatre ans plus tôt, la timidité m’envahit moi aussi.
— Vous êtes revenue la semaine dernière, mademoiselle ? dis-je enfin.
— Oui, monsieur, répondit-elle, les yeux baissés, dans un soupir.
— Cela doit vous faire un grand changement ?
— Oui, monsieur.
Silence. Puis je hasardai :
— Assurément les sœurs étaient très bonnes envers vous ?
— Oui, monsieur.
— Cependant, vous n’étiez pas fâchée de les quitter ?
— Non, monsieur.
Mais alors la signification de ce qu’elle venait de dire en dernier lieu la frappa, ou bien elle perçut la banalité de ses réponses, car tout à coup elle leva vivement les yeux sur moi. Elle était pourpre, et je la devinai sur le point de fondre en larmes. Tout effrayé, je me penchai un peu plus vers elle.
— Mademoiselle, me hâtai-je de dire, je vous en prie, n’ayez pas peur de moi. Quoi qu’il arrive, vous n’aurez jamais à me redouter. Je vous supplie de me regarder comme un ami… comme l’ami de votre frère. Louis est mon…
Patatras ! j’avais encore le nom sur les lèvres, lorsque je reçus dans le dos un choc brutal qui me jeta en avant presque dans les bras de la jeune fille, au milieu d’une dégringolade de verre cassé, du vacillement des bougies et d’un chœur grandissant de cris et de lamentations. Sur le coup, je restai d’abord étourdi, hors d’état de comprendre ce qui venait de se passer. Je savais seulement que Denise se cramponnait à mon bras en désespérée, qu’elle levait vers moi des yeux égarés d’épouvante, et que la musique s’était brusquement tue. Puis comme on s’empressait autour de nous et que je reprenais mes sens, je vis en me retournant que la fenêtre située derrière moi avait été projetée à l’intérieur, et le plomb et les vitraux éparpillés. Parmi les débris gisait sur le parquet une grosse pierre. C’était le projectile qui m’avait frappé.