Les uns réclamaient le silence, les autres me considéraient stupidement, ou me montraient à leurs voisins ; mais la plupart firent chorus à la femme : enragés par ma présence, ils me tendaient le poing, me criaient d’abjectes menaces et des injures immondes. Pour une minute l’air retentit d’« A bas les seigneurs ! A bas les tyrans ! » ce qui me parut un fort mauvais signe. Mais bientôt, soit qu’ils aperçurent le régisseur, soit qu’ils retournèrent simplement à leur haine primitive, dont mon apparition venait de les détourner, ce cri fut remplacé par un mugissant tollé de « Gargouf ! Gargouf ! » — tollé si plein d’avidité sanguinaire et accompagné de menaces si atroces, que le cœur faiblissait et que l’on devenait pâle à les entendre.
— Gargouf ! Gargouf ! Livrez-nous Gargouf ! hurlaient-ils. Livrez-nous Gargouf, et il mangera de l’or fondu ! Livrez-nous Gargouf, et nos filles n’auront plus rien à craindre de lui !
Je frémis à l’idée que Denise entendait ; je frémis à l’idée du péril où elle se trouvait. Les misérables d’en bas n’avaient plus rien d’humain ; l’influence de cette énergumène les transformait en démentes bêtes fauves, ivres d’incendie et de licence. Quand la fumée du bâtiment en feu se rabattit dans un remous et me cacha la foule dont la rauque huée sortait de cette noirceur, je crus entendre, non des hommes, mais un sabbat de chiens enragés.
La fumée s’écarta ; et un coup de feu partit des derniers rangs. J’entendis un carreau éclater à côté de moi. Un individu plus proche me lança un tison enflammé qui retomba sur la corniche, flambant et pétillant, près de mon pied. D’un coup de talon, je le projetai à bas.
Ce geste apaisa momentanément le tumulte, et je saisis l’occasion.
— Vils gredins ! m’écriai-je, m’efforçant de dominer de la voix le sifflement des flammes. Retirez-vous ! Les soldats de Cahors sont en route. Il y a une heure que je les ai envoyés chercher. Retirez-vous avant leur arrivée, et j’intercéderai en votre faveur. Restez pour commettre de nouveaux méfaits, et vous serez jugés à mort tous jusqu’au dernier !
On me répondit par des hurlements dérisoires. Les soldats étaient avec eux, ajoutaient les uns. Il n’y avait plus d’aristocrates, et leurs châteaux appartenaient au peuple, criaient les autres. Un ivrogne s’obstinait stupidement à brailler : « A bas la Bastille ! A bas la Bastille ! »
Un instant de plus, et je perdais ma chance. J’agitai la main.
— Qu’est-ce que vous voulez ? proclamai-je.
— « Justice ! » vociféra l’un ; et un autre : « Vengeance ! » Un troisième : « Gargouf ! » Et tous en chœur : « Gargouf ! Gargouf ! » jusqu’au moment où Petit-Jean apaisa le tumulte.
— Assez ! intima sa voix rauque et brutale. Sommes-nous venus ici simplement pour gueuler ? Et quant à vous, seigneur, livrez-nous Gargouf, et on vous laissera partir. Sans quoi, nous brûlons le château, et vous tous avec.
— Vil manant ! m’écriai-je. Nous avons des fusils, et…
— Les rats ont beau avoir des dents, ils grilleront ! Ils grilleront ! répliqua-t-il.
Et il désigna triomphalement, de sa cognée, les bâtiments en feu.
— Ils grilleront !… Mais écoutez bien, seigneur, reprit-il, vous avez une minute pour vous décider. Livrez-nous Gargouf à discrétion, et les autres pourront se retirer.
— Tous ?
— Oui, tous.
Je frissonnai.
— Mais Gargouf ? dis-je. Allez-vous… Qu’allez-vous faire de lui ?
— Le faire rôtir ! rugit le forgeron, avec un affreux blasphème, et les sacripants qui l’entouraient eurent un rire de damnés. Le faire rôtir, après l’avoir écorché vif !
Je tremblai. De Cahors le secours ne pouvait venir avant une heure entière. De Saux il pouvait ne pas venir du tout. La porte au-dessous de moi ne résisterait plus guère longtemps, et ces brutes étaient trente contre un, et affolées par leur désir de vengeance. Ils avaient des siècles de griefs à assouvir ; ils croyaient arrivé le jour du règlement des comptes, et cette idée changeait ces rustres en démons. Les flammes qu’ils venaient d’allumer augmentaient leur confiance. L’incendie passait dans leurs veines.
— A bas la Bastille ! A bas les tyrans !
J’hésitais.
— Une minute, cria le forgeron, avec un geste expressif ; vous avez une minute. Gargouf ou tout le monde !
— Attendez !
Je fis demi-tour et rentrai. Laissant derrière moi la clarté fuligineuse, les pigeons tournoyants, les hideuses formes noires, l’effroi et la confusion de la nuit, je retournai à cet autre spectacle, guère plus réconfortant ; car le palier, éclairé par deux uniques chandelles, coulant dans leurs bobèches d’étain, n’empruntait à l’extérieur qu’un reflet rougeâtre du sinistre. Les femmes avaient cessé leurs lamentations et leurs sanglots, et se serraient en un groupe silencieux et terrifié. Les vieux valets et le galopin se passaient la langue sur les lèvres, et leurs regards allaient furtivement des armes qu’ils tenaient à la figure du voisin. Denise seule se maîtrisait, pâle et volontaire. Je lançai un bref coup d’œil à la svelte petite personne en robe claire, et me détournai. Je n’osais dire ce que j’avais dans l’esprit. Elle avait entendu, donc…
Ce fut elle qui l’exprima.
— Vous leur avez répondu ? me glissa-t-elle, en me regardant dans le blanc des yeux.
— Non, dis-je, en baissant les paupières. Ils nous ont donné une minute pour nous décider…
— Je l’ai entendu, répondit-elle, en frissonnant. Répondez-leur.
— Mais, mademoiselle…
— Répondez-leur : jamais ! jamais ! s’écria-t-elle fiévreusement. Vite, ou ils vont croire que nous pourrions céder !
Néanmoins j’hésitais, tandis que les flammes crépitaient au dehors. Qu’importait, après tout, devant sa vie à elle, la vie de ce fripon ? Qu’importait ce déshonnête individu, qui depuis tant d’années pressurait les pauvres et déshonorait des innocentes, comparé à sa jeunesse ? Ce fut un moment redoutable d’indécision.
— Mademoiselle, murmurai-je à la fin, en évitant son regard, vous n’avez pas réfléchi, sans doute. Mais refuser cette offre, c’est vouloir nous sacrifier tous… sans le sauver.
— Si fait, j’ai réfléchi ! répondit-elle, avec un geste d’impatience. J’ai réfléchi. Mais il a été le régisseur de mon père, et il l’est de mon frère ; s’il a péché, c’est à leur service. C’est donc à eux d’en porter la peine. Et d’ailleurs, qui sait si l’on en viendra là ? reprit-elle, les traits altérés et les yeux soudain remplis d’effroi. Ils n’oseront pas, dites ! ils n’oseront jamais…
— Où est-il ? demandai-je rudement.
Elle montra l’encoignure derrière elle. J’y regardai, et j’en crus à peine mes yeux. L’homme que j’avais laissé plein du courage du désespoir, prêt à vendre chèrement sa vie, était à cette heure ratatiné sur lui-même, dans l’angle le plus sombre de la banquette de tapisserie. Bien que j’eusse parlé de lui à voix basse, et sans le nommer, il m’entendit, et relevant la tête, montra un visage digne de son attitude : une face livide et suante de peur, une face qui, déjà vile quand la dureté la rehaussait, semblait maintenant la plus abjecte de la terre. Se peut-il, ô ciel ! que la peur réduise un homme à cet état ! Il s’efforça de parler en rencontrant mon regard, mais aucun son ne sortit de ses lèvres, et il ne fit que s’effondrer davantage, vraie statue de la panique et de la culpabilité.
Je voulus savoir des autres ce qui lui était arrivé.
— Qu’a-t-il donc ? demandai-je.
Personne ne répondit ; mais la vérité m’apparut. Tant qu’il nous avait vus tous dans le même péril, tant qu’il s’était considéré comme une simple unité parmi d’autres, le courage naturel à un homme l’avait soutenu. Mais Dieu sait quelles voix trop familières pour lui, quels accents d’hommes affamés et de femmes déshonorées il avait perçus dans la clameur farouche qui exigeait sa vie ! quelles plaintes des défunts, quelles malédictions d’enfants suspendus à des seins taris ! En tout cas, et quoi qu’il eût cru y entendre, ce cri de mort réclamant son sang — son sang à lui — l’avait démoralisé. Sur-le-champ, d’un coup, ce cri l’avait rejeté, lâche et tremblant, dans son coin, où il levait des mains suppliantes.
Une telle peur est contagieuse. J’allai à lui, outré, et le secouai.
— Debout ! chien ! dis-je. Debout, et tâche de défendre ta peau, ou, par le ciel, personne ne la défendra !
Il se releva.
— Voilà, voilà, monsieur, balbutia-t-il. Je suis prêt à lutter pour mademoiselle. Je suis prêt…
Mais je l’entendais claquer des dents, et je voyais ses yeux errer de-ci de-là, comme ceux d’un lièvre entouré par les chiens. Je compris que je n’avais rien à espérer de lui. Au même moment une huée sauvage au dehors m’avertit que notre délai expirait ; et je le repoussai pour regagner la fenêtre.
Trop tard. Je ne l’avais pas atteinte qu’un coup tonitruant retentit sur la grande porte, et fit sursauter les chandelles et piailler les femmes. Sur l’instant je crus que tout était perdu. Une pierre traversa la fenêtre, suivie d’une seconde et d’une troisième. Les débris de verre tombèrent sur nous ; le courant d’air éteignit une chandelle ; et les femmes, folles de terreur et poussant des cris affreux, s’enfuirent dans toutes les directions. Joints à cela, les rugissements de la foule extérieure, le luminaire lugubre et les plus lugubres reflets du feu, la confusion et la panique suprêmes, m’égarèrent au point que je restai une minute indécis, inerte, promenant autour de moi des regards affolés. La couardise en moi n’attendait qu’un signal. Mais quelqu’un me toucha le bras, et me retournant je vis à mon côté Denise, la face levée vers moi.
Elle était blême, et l’épouvante qu’elle avait si longtemps contenue lui agrandissait les yeux. Sa main pesa plus fort ; elle tituba, se raccrochant à mon bras.
— Ah ! chuchota-t-elle à mon oreille, d’une voix qui m’alla droit au cœur. Sauvez-moi ! sauvez-moi ! Ne reste-t-il plus aucune ressource ? Dites, monsieur ? Est-ce qu’il nous faut mourir ?
— Il nous faut gagner du temps, répliquai-je. (Le courage me revenait merveilleusement, à la sentir appuyée contre moi.) Tout n’est pas fini. Je vais leur parler.
Et l’asseyant sur la banquette, je courus à la fenêtre et m’avançai au dehors. A première vue, les choses en étaient restées au même point. Les flammes ondulantes, la lueur, la traînée de fumée et les étincelles, rien n’avait changé. Mais un second coup d’œil me montra que les incendiaires ne couraient plus çà et là autour du feu, et se massaient en une troupe compacte juste au-dessous de moi, aux abords de la porte, attendant qu’elle leur livrât passage. Dans l’espoir de les retarder, je les hélai frénétiquement ; j’appelai Petit-Jean par son nom. Mais le hourvari les empêcha de m’entendre, ou bien ils ne voulurent pas m’écouter ; et pendant que je m’évertuais vainement, la grande porte céda enfin, et avec des rugissements de triomphe la foule se rua dans le château.
Il n’y avait plus un instant à perdre. D’un bond je repassai par la fenêtre, tout en empoignant le fusil que Gargouf m’avait donné ; mais j’eus la stupeur de ne plus trouver personne sur le palier. La maison tremblait sous les piétinements ; les cris de triomphe résonnaient déjà dans les corridors ; dans dix secondes, la tourbe infâme serait sur nous. Mais où donc avait passé Denise ? Et Gargouf ? Et les valets, les femmes de chambre, le galopin, que j’avais laissés ici ?
Confronté à l’improviste avec l’instant suprême, je demeurai tout d’abord paralysé, comme il arrive dans les cauchemars. Puis, un premier choc de pieds lourds retentit sur l’escalier, et je perçus un léger cri, quelque part vers ma droite. Aussitôt je courus à la porte qui, de ce côté, menait à l’aile gauche. Je l’ouvris précipitamment, et la franchis, pas une seconde trop tôt. Le moindre retard, et les plus avancés des révoltés m’auraient aperçu. Je n’eus que le temps de tourner la clef, qui se trouvait heureusement à l’intérieur.
Au plus vite, je traversai la pièce, et me dirigeai vers l’autre extrémité où une porte ouverte laissait échapper de la lumière. Je traversai la pièce suivante, qui était vide, et arrivai dans la dernière de l’enfilade.
J’y trouvai les fugitifs. Dans la précipitation de leur fuite, ils n’avaient même pas songé à fermer la porte derrière eux. Dans ce dernier refuge — le boudoir de la marquise, blanc et or — je les trouvai blottis parmi les chaises à dossiers dorés et les coussins à fleurs. Ils n’avaient apporté qu’une seule chandelle avec eux, et les soieries, les brimborions et les bibelots sur lesquels tombait cette sombre clarté, rendaient plus affreuses à voir leurs faces blanches et leurs prunelles hagardes. Entassés dans le coin le plus reculé, ils me regardaient venir.
Par un excès de lâcheté, ils avaient mis Denise au premier rang ; ou peut-être s’y plaça-t-elle dans l’attente de mon arrivée. Elle me reconnut donc avant eux, et les rassura. Quand je pus m’entendre parler, je demandai où était Gargouf.
Ils ne s’étaient pas aperçus de son absence, et ils se récrièrent, disant qu’il avait pris lui-même ce chemin.
— Et vous le suiviez ?
— Oui, monsieur.
Ceci expliquait leur fuite, mais non la disparition du régisseur. Au fait, peu importait de savoir où il était allé, car il n’y avait guère de secours à attendre de lui. Je jetai autour de moi un regard de détresse ; même les amours joufflus des lambris semblaient se railler de notre danger. Grâce à mon fusil, j’avais un coup à tirer, je tenais une vie entre mes mains. Mais à quoi bon ? Dans un instant, d’ici une minute ou deux au maximum, les portes seraient enfoncées, la horde de bêtes fauves se déverserait sur nous…
— Oh ! monsieur ! l’escalier du réduit ! Il s’est sauvé par l’escalier du réduit !
C’était le galopin qui parlait. Lui seul gardait sa présence d’esprit.
— Où est ce réduit ? dis-je.
Le gamin s’élança pour me guider, mais Denise s’empara de la chandelle avant lui. Elle me fit retourner en arrière, dans le passage de deux ou trois pieds qui séparait cette pièce de la seconde de l’enfilade. Dans le mur de ce passage elle ouvrit la porte d’une espèce de réduit. En avançant la tête, j’aperçus les premières marches d’un escalier. A cette vue mon cœur bondit.
— Cela mène à l’étage supérieur ? dis-je.
— Non, monsieur ; sur le toit !
— Montez, montez vite ! m’écriai-je, pris d’une impatience folle. Nous gagnerons du temps. Vite. Ils arrivent.
Car la porte du bout de l’enfilade, la porte que j’avais fermée à clef, je l’entendais craquer et se fendre sous leurs poussées. D’un instant à l’autre elle pouvait leur livrer passage. D’où j’étais, en attendant de fermer la marche, leurs cris rauques et leurs blasphèmes parvenaient à mes oreilles. Mais la porte tint bon ; ou du moins elle tint assez longtemps. Avant qu’elle ne s’abattît, nous étions sur les marches et j’avais fermé derrière moi la porte du réduit. Alors, me tenant aux jupes de la femme qui me précédait, je grimpai vivement, — toujours plus haut dans ces ténèbres où flottait un remugle de chauves-souris, — et presque avant d’oser y croire, je me trouvai sur le toit au milieu des fugitifs, haletant et tremblant. La lueur des communs en feu qui montait d’en bas éclairait, proche de nous, un grand corps de cheminées ; elle rougissait le ciel au-dessus de nos têtes et empourprait le feuillage d’un noyer qui s’élevait à la hauteur de nos yeux. Mais autour de nous toute la déclivité inférieure de la toiture, avec les chéneaux de plomb qui la bordaient, restaient dans les ténèbres, épaissies par le contraste. Au-dessous, les flammes crépitaient, et d’épais nuages de fumée s’envolaient à ras du faîte ; mais où nous étions, le bruit de l’incendie aussi bien que le tumulte de la bacchanale ne nous arrivaient qu’atténués. Le souffle de la nuit rafraîchit nos fronts, et je m’accordai une minute pour penser, reprendre haleine, regarder autour de moi.
— Y a-t-il un autre accès au toit ? demandai-je avec inquiétude.
— Oui, monsieur, il y en a un autre.
— Où ?… Mais non, restez ici, et gardez cette porte, dis-je, en passant mon fusil à l’homme qui venait de me répondre. Et que ce gamin vienne avec moi, pour me montrer. Mademoiselle, restez ici, je vous prie.
Le galopin m’emmena jusque tout au bout du toit, et me montra une large trappe qui s’ouvrait dans une lame de plomb, entre les deux versants. Cette trappe n’avait pas de fermeture à l’extérieur, et je restai tout d’abord perplexe ; mais j’aperçus, quelques pieds plus loin, un grand tas de briques, déposé là, me dit-on plus tard, au cours de réparations. J’entrepris de les faire passer au plus vite sur la trappe, et le gamin suivit mon exemple. Au bout de deux minutes nous en avions empilé une bonne centaine sur le panneau. J’ordonnai à mon compagnon d’en ajouter encore autant, puis le laissai à l’œuvre et courus rejoindre les femmes.
On pouvait toujours brûler la maison sous nos pieds ; cela restait trop certain, et il en résulterait pour nous une mort affreuse. Néanmoins je respirais plus librement ici. Dans le boudoir blanc et or de la marquise, parmi les miroirs et les amours, les capitonnages de soie et les Vénus peintes, le cœur me défaillait. J’étouffais, dans cette pièce aux lourds parfums ; je m’y représentais les brutes paysannes s’élançant sur nous, sur les femmes hurlantes, tapies en vain derrière les chaises et les bergères ; et cette imagination odieuse m’accablait. Ici, à découvert, sous le libre ciel, nous pouvions tout au moins mourir en combattant. Au delà des chéneaux, s’ouvrait le vide ; le moins brave n’avait ici rien de plus à craindre que la mort. En outre nous obtenions un répit, car le bâtiment était vaste, et le feu ne pouvait l’envelopper tout de suite jusqu’au haut.
Le secours aussi viendrait peut-être. Abritant mes yeux de la clarté inférieure, je regardai dans la direction du village et sur la route de Cahors. D’ici une heure au plus, le secours pouvait arriver. La lueur de l’incendie devait se voir de plusieurs lieues ; elle aiguillonnerait les vengeurs. L’abbé Benoît, également, s’il trouvait de l’aide, pouvait être ici à tout moment. Il nous restait de l’espoir.
Soudain, comme nous étions réunis, les femmes sanglotant et gémissant, le vieux serviteur parla.
— Où est M. Gargouf ? chuchota-t-il tout bas.
— Oh ! m’écriai-je, je l’avais oublié.
— Il est monté ici, reprit l’homme, en regardant autour de lui. Cette porte était ouverte, monsieur le vicomte, quand nous y sommes arrivés.
— Hé bien alors, où est-il ?
Je regardai à la ronde. Tout le toit, je l’ai déjà dit, était sombre ; il n’était pas tout entier au même niveau ; et çà et là des cheminées obstruaient la vue. Dans l’obscurité, le régisseur pouvait à notre insu se trouver caché près de nous ; à moins qu’il ne se fût précipité à bas, de désespoir. Cependant, le gamin que j’avais laissé auprès du tas de briques arriva en courant.
— Il y a quelqu’un là-bas ! dit-il.
Et, terrifié, il s’accrocha au vieux valet.
— Ce doit être Gargouf ! répliquai-je. Attendez-moi ici !
Et, sans écouter les femmes qui me suppliaient de rester, je m’avançai rapidement sur les plombs jusqu’à l’autre trappe, et fouillai des yeux les ténèbres. Tout d’abord je ne vis personne, quoique la lumière reflétée par les arbres eût permis de distinguer un individu placé plus près du faîte. Mais bientôt je perçus un léger mouvement : il y avait quelqu’un là-bas, tout au bord du toit. Je m’avançai avec précaution, ne sachant à qui j’avais affaire ; et contre un corps de cheminée je découvris Gargouf.
Il était accroupi sur le faîtage, dans l’ombre la plus noire, à l’endroit où le mur terminal de l’aile du levant dominait le jardin par où j’étais entré. Ce mur terminal n’avait pas de fenêtres, et la plus grande partie du jardin au-dessous restait dans l’obscurité, car l’angle de la maison s’interposait entre lui et les bâtiments en feu. Je crus que le régisseur s’était enfui jusque-là, pour se cacher, et j’attribuai à l’obscurité qu’il ne me reconnût pas. A mon approche, il se dressa à genoux sur le rebord, et me fit face, en grondant comme un chien.
— Arrière ! dit-il, d’une voix qui n’avait plus rien d’humain. Arrière, ou sinon…
— Du calme, l’ami, répliquai-je posément, et commençant à croire que la peur lui troublait la cervelle. C’est moi, M. de Saux.
— Arrière ! était sa seule réponse, et bien qu’il fût accroupi si bas que je ne pouvais voir sa silhouette se détacher sur les arbres éclairés, je vis reluire le canon du pistolet dont il m’ajustait. Arrière ! Donnez-moi une minute ! rien qu’une minute (sa voix chevrotait) et je ferai la nique à ces démons ! Si vous approchez, si vous donnez l’alarme, je ne mourrai pas seul ! Non, je ne mourrai pas seul ! Arrière !
— Êtes-vous fou ? dis-je.
— Arrière, ou je fais feu ! grogna-t-il. Je ne mourrai pas seul.
Il était agenouillé tout au bord du toit, se retenant de la main gauche à la cheminée. Dans cette position, m’élancer sur lui c’était courir à la mort ; et je n’avais rien à y gagner. Je reculai d’un pas. A l’instant même où j’exécutais ce geste, il passa par-dessus le bord et disparut.
Avec un recul involontaire, je respirai profondément, et prêtai l’oreille. Mais je ne perçus aucun bruit de chute ; et comme une nouvelle idée me venait à l’esprit, je m’avançai jusqu’au bord et regardai par-dessus.
Le régisseur était suspendu en l’air, à une dizaine de pieds au-dessous de moi. Il descendait ; il descendait d’un pied à la fois, lentement, par saccades ; sa forme obscure devenait de plus en plus vague. Instinctivement je tâtai autour de moi ; et au bout d’une seconde ma main rencontra la corde qui le soutenait. Elle était amarrée à la cheminée. Alors je compris. Ce mode d’évasion qu’il avait conçu, et en prévision duquel il tenait peut-être la corde toute prête, ce parfait vilain en avait conservé l’idée pour lui seul, afin d’améliorer ses chances, et pour n’avoir point à céder le pas à Denise et aux femmes. A cette découverte, dans le premier moment d’indignation, je fus presque tenté de couper la corde et de le faire choir ; puis je songeai que s’il s’échappait, le chemin restait libre pour d’autres. Juste comme je pensais à cela, je vis dans le jardin au-dessous de moi briller soudain un éclat de lumière, et un flot d’une quinzaine de révoltés surgit du coin, et se dirigea vers la porte par laquelle j’avais pénétré dans le château.
Je retins mon souffle. Le régisseur, suspendu au-dessous de moi et arrivé alors à mi-chemin du sol, s’arrêta, et ne fit plus un mouvement. Mais il balançait encore un peu de-ci de-là, et dans la vive lumière des torches que portaient les nouveaux venus, je distinguais chaque nœud de la corde, et même le bout traînant sur le sol, auquel se communiquait son mouvement.
Les misérables, pour atteindre la porte, devaient passer à un pas de la corde, à un pas de ce bout traînant ; mais dans leur hâte et leur exaltation, et aveuglés par la lumière de leurs torches, ils pouvaient ne pas le remarquer. Je cessai de respirer quand le chef arriva auprès ; je crus qu’il allait le voir. Mais il passa, et disparut sous la porte. Trois autres à la fois dépassèrent la corde. Un cinquième, puis encore trois, et deux. Je commençais à respirer. Il ne restait qu’une femme, celle dont les imprécations m’avaient accueilli lors de mon apparition à la fenêtre. Il n’était pas vraisemblable qu’elle le vît. Elle courait pour rattraper les autres ; elle tenait une torche de son poing droit, si bien que la clarté s’interposait entre elle et la corde. Et de plus elle agitait son brandon avec une frénésie d’énergumène, tout en trépignant et excitant les hommes au pillage.
Mais, comme si la présence de celui qui leur avait fait tant de mal à tous eût eu sur elle une influence occulte, comme si un sens particulier l’avertissait de sa présence, jusqu’au milieu de ce pandémonium, elle s’arrêta court au-dessous de lui, prête à poser le pied sur le seuil. Je la vis tourner la tête avec lenteur. Elle leva les yeux, en mettant la lumière de côté. Elle l’aperçut !
Avec un hurlement de joie elle se jeta sur l’extrémité de la corde, et se mit à tirer dessus comme si par ce moyen elle allait le tenir plus tôt. Elle emplissait l’air de ses cris de triomphe et de ses glapissements aigus. Les hommes qui étaient déjà dans la maison l’entendirent, et ressortirent, et d’autres avec eux. Agenouillé sur le rebord, je fus horrifié de rencontrer sous mes yeux le regard révulsé de leurs prunelles fauves. Quant à ce malheureux arrêté dans sa fuite égoïste, et suspendu là sans recours entre ciel et terre, Dieu sait quelles devaient être ses pensées !
Il se mit à grimper, pour remonter ; et il réussit à gagner, une main après l’autre, une douzaine de pieds. Mais il se soutenait déjà depuis plusieurs minutes ; et arrivé à ce point la force lui manqua. Des muscles humains ne pouvaient faire davantage. Il tenta de se hisser jusqu’au nœud suivant, mais il retomba en poussant un gémissement. Puis il me regarda.
— Remontez-moi ! haleta-t-il, d’une voix presque éteinte. Pour l’amour de Dieu ! je vous en prie, remontez-moi !
Mais les misérables d’en bas tenaient le bout de la corde, et il m’eût été impossible de le soulever, même si j’avais possédé la force nécessaire. Je l’en avertis, et l’exhortai à grimper, s’il tenait à la vie. Dans un instant il serait trop tard.
Il le comprit. Spasmodiquement il s’enleva jusqu’au nœud suivant, et tint bon. D’un autre effort désespéré, il gagna le prochain ; mais je croyais entendre ses muscles éclater, et son souffle était à bout. Trois nœuds de plus — ils étaient espacés d’un pied environ — et il atteignait le toit.
Mais il leva vers moi son visage, et je lus dans ses yeux le désespoir. Il n’en pouvait plus, et tandis qu’il restait suspendu, les hommes, avec des éclats de rire, commencèrent à ballotter la corde de côté et d’autre. Il perdit prise, et avec un cri plaintif se laissa glisser de trois ou quatre pieds, avant de se rattraper, et de rester là, muet.
A ce moment, le groupe au-dessous de lui était devenu une foule, une horde d’êtres en démence, poussant de folles vociférations, et bondissant vers lui comme des chiens vers la nourriture ; et bien que les traits du condamné fussent alors dans l’ombre et invisibles pour moi, je ne pus soutenir l’horreur du spectacle. Je me relevai pour me reculer, frissonnant, guettant le bruit de sa chute. Au lieu de cela, je ne m’étais pas encore retiré, qu’un éclair de feu m’aveugla, me brûlant presque le visage ; un coup de pistolet retentit, et le corps du régisseur plongea la tête la première, laissant derrière lui un petit nuage de fumée.
Il avait trompé l’attente de ses ennemis.