CHAPITRE VIUNE RENCONTRE SUR LA ROUTE

L’éloquence inattendue dont vibraient les paroles du forgeron, et son ton assuré, non moins que le saisissant aveu de pensées que je n’avais jamais songé à lui attribuer, pas plus à lui qu’à nul paysan, me déconcertèrent tout d’abord à tel point que je restai muet. Doury profita de l’occasion pour intervenir.

— Vous voyez maintenant, monsieur le vicomte, dit-il avec suffisance, le besoin d’un pareil Comité. Il faut maintenir la paix du roi.

— Je vois, ripostai-je âprement, qu’il y a en liberté des sauvages qui devraient être dans les fers. Un Comité ? C’est aux officiers du roi de maintenir la paix du roi ! Le véritable mécanisme…

— Et s’il est détraqué ?

Ces mots venaient de Doury. Mais à l’instant il se repentit de sa hardiesse.

— Alors qu’on le répare ! éclatai-je. Dieu ! voir une bande de marmitons et de vils manants courir le pays pour jacasser de tout cela, et jusqu’en ma présence !… Allez-vous-en, je ne veux plus avoir affaire en rien avec vous ni votre Comité. Allez-vous-en, dis-je !

— Toutefois… un peu de patience, monsieur le vicomte, insista-t-il, d’un air navré. Toutefois, si quelqu’un de la noblesse nous donnait son appui, vous plus que personne…

— Il y aurait alors quelqu’un à pendre à la place de Doury ! lui lançai-je tout à trac. Quelqu’un derrière qui Doury pourrait s’abriter, et de moindres vilains se cacher. Mais je ne veux pas être leur plastron.

— Cependant, monsieur, en d’autres provinces, reprit-il à tout hasard, malgré son découragement croissant, M. de Liancourt, M. de La Rochefoucauld, n’ont pas dédaigné…

— Tant pis ! moi, je dédaigne ! ripostai-je. Et de plus, je vous le déclare, et je vous conseille de vous en souvenir, vous aurez à répondre de ce que vous êtes en train de faire. Je vous ai dit que c’était de la haute trahison. Je le répète encore ; et je n’y veux avoir aucune part. Et maintenant, retirez-vous.

— Il y aura du feu ! murmura le forgeron.

— Décampez ! dis-je sévèrement. Sinon…

— Avant demain matin on verra le ciel rouge, répondit-il. Vous l’aurez voulu, seigneur ; ainsi soit-il !

Je lui lançai un coup de ma canne ; mais il le para non sans quelque dignité, et se retira, suivi par un Doury à mine de chien battu, qui ne faisait guère honneur à ses beaux ajustements. Je les regardai s’éloigner, puis me retournai vers le curé pour savoir ce qu’il allait me dire.

Mais je ne le trouvai plus. Lui aussi s’était éclipsé ; il avait traversé le château, peut-être, afin de les arrêter à la grille, et de les dissuader. Je l’attendis, battant le gravier de ma canne, avec irritation, et surveillant l’angle de la maison. Je ne tardai pas à l’en voir déboucher, tenant son chapeau un peu au-dessus de sa tête, seule partie ombragée de toute sa personne, car il était midi. Je m’aperçus qu’il remuait les lèvres en approchant de moi ; mais quand je l’interpellai, il leva les yeux gaiement.

— Oui, fit-il en réponse à ma question, j’ai passé par le château, et je les ai arrêtés.

— C’était bien inutile, fis-je. Des hommes assez niais pour croire qu’ils vont remplacer le gouvernement de Sa Majesté avec un Comité d’artisans et de gâte-sauces…

— J’en suis, répliqua-t-il, avec un léger sourire.

— Du Comité ? exclamai-je, la respiration coupée d’étonnement.

— Vous l’avez dit.

— C’est absurde !

— Pourquoi ? fit-il tranquillement. N’ai-je pas toujours prédit ce qui arrive ? N’est-ce pas là ce que Rousseau enseigne, dans sonContrat social, et avec lui Beaumarchais, par la bouche de son Figaro, et tous les philosophes qui rabâchent l’un et toutes les belles dames qui applaudissent l’autre ? Eh bien ! le jour est arrivé, et je vous ai conseillé, monsieur le vicomte, de défendre votre caste. Mais moi, pauvre homme, je défends la mienne. Et pour ce Comité où vous ne voyez, mon ami, que des gens ridicules, dites-moi si un gouvernement quelconque (il appuya sur ces mots, comme pour se persuader lui-même) ne vaut pas mieux que pas de gouvernement du tout ? Comprenez-le, monsieur, la vieille machine s’en va par morceaux. L’intendant a fui. Le peuple se méfie des magistrats. Les soldats se mettent avec le peuple. Les huissiers et les collecteurs d’impôts sont… Dieu sait où !

— En ce cas, dis-je avec indignation, c’est l’heure pour la noblesse de…

— Prendre la tête et de gouverner ? poursuivit-il. Par l’intermédiaire de qui ? D’une poignée de valets et de gardes-chasse ? Contre le peuple ? Contre cette multitude que vous avez vue sur le marché de Cahors ? Impossible, monsieur.

— Mais le monde va être sens dessus dessous, dis-je.

— Il n’en aura que plus grand besoin d’un soutien fort et immuable… Qui n’est pas de ce monde, répondit-il avec dévotion.

Et se découvrant, il médita un instant. Puis il reprit :

— Mais voici la chose. Doury m’apprend que la noblesse se rassemble à Cahors, dans le but de s’associer, comme vous le proposez, et de faire échec au peuple. Or, cela ne peut être qu’inutile, et cela peut être pis. Cela peut amener les excès mêmes qu’on cherche à prévenir.

— Amener des excès à Cahors ?

— Non, dans le pays. Buton, à coup sûr, n’a pas parlé à la légère. C’est un brave homme, mais il en connaît d’autres qui ne le sont pas, et il y a des châteaux bien isolés en Quercy, et de faibles femmes qui n’ont jamais subi le contact d’une main grossière, et des enfants…

— Mais, criai-je, hagard, c’est donc une Jacquerie que vous redoutez ?

— Dieu le sait, fit-il gravement. Les pères ont mangé des fruits acides, et leurs fils en ont les dents agacées. Depuis combien d’années ceux de Versailles gaspillent-ils la sueur du paysan, son sang, sa chair, sa substance ! Qui sait s’ils ne le paieront pas de leur vie ! Mais à Dieu ne plaise, monsieur, à Dieu ne plaise !… Quoique, si jamais… l’heure est venue, à présent.

Après son départ, je n’eus plus de repos. Ses paroles m’avaient donné la fièvre. Quels événements ne pouvaient se passer, tandis que j’étais là inactif ! Et, pour étancher ma soif de nouvelles, je montai à cheval et me mis en route vers Cahors. La journée était brûlante, l’heure mal choisie pour une promenade ; mais l’exercice me fit du bien. Je me dégageai peu à peu du tourbillon de pensées où m’avaient plongé les craintes du curé, venant après l’avertissement de Buton. Depuis lors, je n’avais vu les choses que par leurs yeux ; je m’étais laissé égarer par leurs imaginations ; et la perspective d’une France gouvernée par un tas de maréchaux ferrants et de maîtres de poste m’avait paru moins étrange qu’elle ne commençait de le faire, à cette heure où j’avais tout loisir de l’examiner avec calme, en montant la longue côte qui se trouve à une lieue de Saux et deux de Cahors. La folle idée de toute une noblesse fuyant comme des lièvres devant ses vassaux, ne m’était pas encore apparue aussi folle.

A la réflexion, je voyais peu à peu les choses sous leurs vraies dimensions, et je me qualifiais de nigaud. Une Jacquerie ? Trois siècles et plus avaient passé depuis les âges de ténèbres où la France avait connu cette calamité. Qui donc, sauf un enfant perdu dans la nuit, ou une romanesque jeune fille enfermée dans son donjon, pouvait croire à leur retour ? A la vérité, quand je passai devant Saint-Alais, qui est situé un peu à l’écart, au pied de la hauteur, je vis, à l’entrée de la route qui mène au village, un rassemblement de têtes qui auraient dû être courbées sur le hoyau, et dans ce groupe patibulaire de mécontents, des prunelles de braise luisaient sous des orbites creuses, en l’attente de Dieu sait quoi. Mais j’avais déjà vu pareils attroupements, jadis, dans les mauvaises années, lorsque la récolte manquait, ou lorsqu’un abus trop excessif de la part du seigneur poussait les paysans à se croiser les bras et à quitter le sillon. Et jamais ces révoltes n’aboutissaient à rien, si ce n’est tout au plus à quelque pendaison. Pourquoi irais-je croire cette fois-ci qu’il en sortirait davantage, ou qu’une étincelle dans Paris dût allumer un incendie chez moi ?

En fait, j’étais à peu près réconforté, et je riais de ma candeur. Le curé avait donné libre cours à ses vaticinations, et l’ignorance et la crédulité de Buton avaient fait le reste. Quelle absurdité sans nom, je le voyais maintenant, de supposer que la France, la première des nations, la mieux équilibrée, la plus civilisée de toutes, cette France où depuis deux siècles personne n’avait bravé impunément le pouvoir royal, pût devenir tout à coup le théâtre de sauvages excès ? Quelle absurdité folle de supposer qu’un ramassis de roturiers et de canaille en ferait un jour son Petit Trianon ?

J’en étais là de mes pensées, lorsque leur cours fut détourné par l’apparition d’un carrosse qui surgit lentement au sommet de la côte où je m’engageais, et s’apprêta à descendre la route. Un instant il se profila nettement sur le ciel, avec la silhouette ventrue du cocher, et dépassant de la caisse, les deux têtes des laquais ballottés par derrière. Puis il se mit à dévaler prudemment vers moi. Les laquais sautèrent à bas, enrayèrent les roues, et le pesant véhicule patina en grinçant, retenu par les timoniers, tandis que les chevaux de volée secouaient leurs mors avec impatience. Là, au lieu de faire des lacets, la route descend tout droit entre des peupliers sur une longueur d’un millier de pas ; et dans l’azur d’été le crissement des roues et le cliquetis des gourmettes arrivaient distinctement jusqu’à moi.

Je ne tardai pas à reconnaître le carrosse de Mmede Saint-Alais ; et je fus tenté de faire volte-face pour l’éviter. Mais à la même minute l’orgueil vint à mon aide, et, lâchant la bride, je m’avançai à sa rencontre.

En dehors de l’abbé Benoît je n’avais vu quasi personne depuis les événements de Cahors, et l’appréhension m’envahit à la pensée de l’accueil qui m’était réservé. L’allure du carrosse me parut démesurément lente ; mais j’arrivai enfin à sa hauteur, dépassai les chevaux qui retenaient, et regardai dans la voiture en mettant le chapeau à la main, car si je craignais de voir la marquise, ce pouvait aussi bien être Louis, et dans les deux cas la politesse exigeait à tout le moins un salut correct.

Mais assise à la place d’honneur, au lieu de M. le marquis, ou de sa mère, ou de M. le comte, c’était une petite personne qui trônait au milieu de la banquette ; une petite personne pâle et étonnée. Elle devint cramoisie en m’apercevant, ses pupilles se dilatèrent d’effroi, et ses lèvres tremblèrent à faire pitié : c’était MlleDenise !

Si j’avais su plus tôt qu’elle fût dans le carrosse, et seule, je l’aurais croisée en silence ; et c’était là ce que j’avais de mieux à faire, après ce qui s’était passé. Il m’appartenait moins qu’à personne de m’imposer à elle. Mais ses gens prirent un malin plaisir à nous mettre en présence, — car mon aventure était sans doute la fable de la maison, — et ils arrêtèrent la voiture tandis que machinalement je retenais mon cheval. Je vis trop tard qu’elle était seule, à part deux soubrettes assises à reculons en face d’elle ; nous étions déjà nez à nez à nous dévisager comme des sots.

— Mademoiselle ! dis-je.

— Monsieur ! répondit-elle automatiquement.

Cela dit, je n’avais en somme plus le droit de rien ajouter. Je devais la saluer, et m’éloigner sans plus. Mais obéissant à je ne sais quelle impulsion, je repris :

— Mademoiselle s’en retourne… à Saint-Alais ?

Elle remua les lèvres, mais aucun son n’en sortit. Elle me regardait comme fascinée. Mais la plus âgée de ses femmes répondit pour elle, et lança d’un air déluré :

— Hé oui, monsieur.

— Et Mmede Saint-Alais ?

— Madame est restée à Cahors, répliqua la fille sur le même ton, auprès de M. le marquis, lequel a affaire.

Après cela je devais à coup sûr m’éloigner ; mais la jeune fille me regardait toujours, muette et rougissante ; et le tableau que je me formai de son arrivée seule et sans protection à Saint-Alais, joint au souvenir des faces patibulaires que j’avais vues à l’entrée du village, m’inspira le désir de rester encore, et finalement de lui révéler ma pensée.

— Mademoiselle, dis-je malgré moi, sans me soucier des serviteurs, si vous voulez m’en croire… vous n’irez pas plus loin.

L’une des femmes murmura : « Par exemple ! » L’autre dit : « C’est trop fort ! » et hocha la tête avec impertinence. MlleDenise recouvra la parole.

— Et pourquoi, monsieur ? prononça-t-elle, nettement et posément, les yeux agrandis par une surprise qui faisait taire sa timidité.

— Parce que, répondis-je en hésitant (je regrettais déjà ma phrase) ; parce que la région est dans un tel état… Je veux dire que Mmela marquise ne se rend peut-être pas bien compte…

— De quoi, monsieur ? demanda hautainement MlleDenise.

— Qu’à Saint-Alais, balbutiai-je, il y a beaucoup de mécontents, mademoiselle, et…

— A Saint-Alais ? fit-elle.

— Je veux dire dans les environs, me rattrapai-je gauchement. Et… bref, repris-je, avec un embarras croissant, mieux vaudrait, à mon humble avis, mademoiselle, vous en retourner, et…

— Accompagner monsieur, peut-être ? dit l’une des femmes, avec un rire insolent.

Mllede Saint-Alais la foudroya du regard. Puis, toute rouge, elle ordonna :

— Fouettez !

Affolé de ma maladresse, je tentai de la réparer.

— Je vous fais mille excuses, mademoiselle, dis-je, mais…

— Fouettez ! répéta-t-elle, cette fois sur un ton égal et net, mais qui n’admettait pas de réplique.

La fille qui ne l’avait pas mécontentée — car l’autre était trop interdite — répéta l’ordre, le carrosse se remit en mouvement et me laissa au milieu de la route, à cheval et le chapeau à la main, très sot, devant la place vide.

La route toute droite entre deux files de peupliers, le carrosse tressautant et cahotant dans la descente, les faces narquoises des laquais retournés vers moi dans le nuage de poussière, je revois tout cela à merveille. Ce tableau est resté particulièrement vif et précis dans cette collection d’où tant d’autres souvenirs plus importants ont disparu sans retour. J’avais chaud, j’étais vexé, mécontent de moi ; je sentais que j’avais enfreint les convenances, et plus que mérité la rebuffade. Mais, en dépit de ces considérations, j’étais envahi d’un sentiment tout nouveau. La face de Denise me hantait ; ses yeux pleins d’une surprise délicieuse, ou d’un dédain aussi exquis, me poursuivaient dans ma course. J’oubliais Buton et Doury, le Comité et le curé, la chaleur de la route, pour ne penser qu’à elle. Je ne réfléchissais à rien d’autre qu’à la possibilité d’un soulèvement de paysans. Cela, cela seul, revêtait un aspect nouveau et des plus redoutables, et me paraissait de plus en plus imminent et probable. La vue du visage enfantin de Denise donnait aux avertissements de Buton une réalité que tous les arguments du curé avaient été incapables de leur conférer.

Cette pensée ne tarda pas à me harceler au point que pour y échapper je pressai mon cheval et le mis au galop, suivi de Gilles et d’André, qui s’étonnaient sans doute de me voir continuer dans cette direction. Mais, uniquement occupé des effroyables visions que les paroles du forgeron m’avaient évoquées, je perdis conscience du temps, et lorsque je revins à moi je me vis plus qu’à mi-chemin sur la route de Cahors, qui se trouve à trois lieues et demie de Saux. Alors j’arrêtai mon cheval et restai sur place, en proie à une fiévreuse irrésolution. D’une part, en une demi-heure je pouvais être à Cahors, devant la porte de Mmede Saint-Alais, et quoi qu’il arrivât ensuite, je n’aurais rien à me reprocher. D’autre part, dans le même laps environ, je pouvais être chez moi, inglorieusement à l’abri.

Lequel des deux choisir ? L’instant, à mon insu, était gros de conséquences. D’une part, la face de MlleDenise, sa beauté, son innocence, le danger où elle se trouvait, plaidaient singulièrement en sa faveur, et me poussaient à donner l’avis. De l’autre, l’orgueil m’incitait à retourner, et à éviter la réception que j’avais tout lieu d’appréhender.

A la fin je continuai. Moins d’une demi-heure plus tard je passais le pont Valentré.

Mais il ne faut pas se figurer que je me décidai sans lutte, ou allai de l’avant sans appréhension. Les brocards et les railleries dont Mmede Saint-Alais m’avait accablé étaient trop récents ; et vingt fois l’orgueil et le ressentiment faillirent m’arrêter et me faire rétrograder vers le château. A chaque fois, néanmoins, les faces sinistres et les yeux féroces que j’avais vus auprès du village me réapparaissaient ; je me rappelais quelle haine environnait Gargouf, le régisseur de Saint-Alais ; je me représentais les scènes abominables qui se dérouleraient avant l’arrivée des secours de Cahors, et j’allais de l’avant.

Mais je m’attendais si bien à voir mes craintes tournées en ridicule, que le spectacle de la foule emplissant les rues sur mon passage ne suffit pas à me dissuader. On ne pouvait toutefois se méprendre à l’atmosphère de surexcitation. De toutes parts des gens attroupés conversaient avec gravité ; ici et là des individus montés sur des chaises — ce qui était encore pour moi une mode nouvelle — haranguaient un auditoire de badauds. Certaines boutiques étaient fermées, on montait la garde devant d’autres, ainsi que devant les boulangeries. Je notai qu’un grand nombre de gens avaient des journaux et des brochures entre les mains, et autour de ceux-là, on parlait sur un ton plus élevé. Ici et là encore, mon apparition créa une sensation, mais d’un caractère équivoque, car si un petit nombre me saluaient avec respect, la plupart me dévisageaient en silence. Plusieurs me demandèrent au passage si j’apportais des nouvelles, et parurent désappointés de ma réponse négative. Par deux fois un petit groupe de peuple me hua.

Le dépit que j’en éprouvai fut oublié grâce à un incident beaucoup plus surprenant. J’allais toujours, lorsque je m’entendis appeler par mon nom ; je me retournai, et vis M. de Gontaut qui s’avançait vers moi aussi vite que sa dignité et sa boiterie le lui permettaient. Il s’appuyait, comme à l’ordinaire, sur le bras d’un valet, et il tenait dans l’autre main sa canne et sa tabatière ; de plus, deux hommes vigoureux l’escortaient. Je n’avais nulle raison de croire qu’il appréciât mieux le service que je lui avais rendu, ou qu’il voulût en manifester plus de gratitude, que le jour de l’émeute ; aussi ma surprise fut-elle grande lorsqu’il m’aborda, la face épanouie.

— Cette rencontre est le plus grand plaisir que j’aie eu depuis des mois, dit-il, en m’accablant de politesses. Par ma foi, monsieur le vicomte, vous nous avez tous faits quinauds ! Une fameuse réception vous attend là-bas ! Et vous nous amenez deux solides gaillards, à ce que je vois. Ce n’est pas bien, reprit-il, branlant le chef en manière de plaisanterie sénile. Je déclare que ce n’est pas bien. Mais vous connaissez la parole évangélique : « Il y aura plus de joie dans le ciel pour un pécheur qui se repent… » Allons, allons ! il ne faut pas vous en vouloir. Vous leur avez donné une leçon ; et maintenant nous voilà unis.

— Mais, monsieur le baron, dis-je, confondu, tout en obéissant à son geste d’avancer, tandis qu’il clopinait cahin-caha à côté de mon cheval. Je ne vous comprends pas du tout !

— Vous ne me comprenez pas ?

— Hé non !

— Hein ! vous ne vous attendiez pas à ce que nous le sachions si tôt, reprit-il d’un air fin. Mais je vous assure que nous sommes bien renseignés. La campagne est commencée, et le service des informations ne chôme pas. Il ne nous en échappe guère, et nous aurons vite fait de mettre ces gredins à la raison. Mais, de fait, c’est ce satané maraud de Doury qui a jasé. Il paraît que vous leur avez rivé leur clou ? Un Comité ! les malotrus ! Et à notre barbe ! Mais vous les avez envoyés promener comme il faut, vicomte. Si vous vous en étiez mis, à cette heure…

Il s’arrêta net. Un homme qui traversait la rue l’avait légèrement bousculé. Le vieux gentilhomme perdit patience, et tout aussitôt leva sa canne avec un furieux juron. L’homme se retira en prodiguant les excuses ; mais elles n’apaisèrent point M. de Gontaut.

— Ah ! malandrin ! lui cria-t-il, d’une voix tremblante de fureur, tu voulais encore une fois me jeter par terre ? Mais nous allons te mettre au pas, n’aie crainte. Un peu de patience. Vive Dieu ! dans ma jeunesse…

— Mais, monsieur le baron, dis-je afin de détourner son attention, car plusieurs des assistants nous regardaient d’un mauvais œil, et je sentais qu’il ne faudrait pas grand’chose pour amener une bagarre, êtes-vous bien sûr que nous soyons de force à les tenir en échec ?

Le vieux gentilhomme tremblait toujours, mais il se redressa avec un geste de vaillance passionnée.

— Vous verrez ça ! cria-t-il. Quand viendra le beau moment, vous verrez ça, monsieur… Mais nous y voici ; et voilà au balcon Mmede Saint-Alais avec quelques-uns de ses gardes du corps.

Il s’arrêta pour lui envoyer un baiser, avec la grâce d’un Polignac.

— Là-haut, vicomte, vous allez voir ce que vous allez voir, reprit-il. Et moi aussi, je serai le bienvenu, puisque je vous amène.

Je croyais rêver. Quinze jours plus tôt, on m’avait ignominieusement expulsé de cet hôtel, avec injonction de n’y remettre jamais les pieds. A cette heure, sur ce balcon d’où se penchaient vers moi de charmants visages et des têtes poudrées, les mouchoirs s’agitaient en mon honneur. Au haut de l’escalier, encombré de serviteurs et de laquais, et vibrant sous un flot continu d’allants et venants, je fus accueilli par un murmure de louanges. De tous côtés on tapotait des tabatières et on maniait des cannes ; surgis des éventails, les yeux aguichants rivalisaient d’éclat avec les miroirs. Et à travers tout, une large avenue attendait mon passage, Louis vint à ma rencontre jusqu’à la porte, et la marquise s’avança jusqu’au milieu du salon. Ce fut un triomphe, triomphe qui me parut inconcevable, incompréhensible, jusqu’au moment où j’appris que la rebuffade administrée par moi à la députation avait été amplifiée dix fois, cent fois, au point de répondre aux vœux des plus violents ; et les plus paisibles et réfléchis furent trop heureux de voir dans ma solidarité une preuve de cette réaction que le parti royaliste, dès le premier jour des troubles, ne cessa jamais d’espérer.

On ne peut s’étonner si, pris à l’improviste et enivré d’encens je me laissai aller. Parmi cette société, et encore sous l’impression des gracieusetés de Mmede Saint-Alais, il eût fallu un courage et une hardiesse dont j’étais incapable, pour déclarer que j’étais venu non me joindre à eux, mais dans un but bien différent, et que tout en repoussant les offres de la députation, je n’avais nullement l’intention d’agir contre elle. Et d’ailleurs certains traits de la députation, telle l’outrecuidance de Doury, et les allusions de Buton, pour ne rien dire de la violence de la population parisienne, n’avaient pas manqué de m’impressionner défavorablement. A l’instar de mille autres tout prêts à bien accueillir la réforme, je reculais devant les extrémités où elle aboutissait ; et quoique en entrant dans Cahors rien ne fût plus loin de ma pensée que de me joindre à la faction Saint-Alais, je me vis dans l’impossibilité de repousser sur-le-champ leurs louanges, ou d’expliquer à brûle-pourpoint dans quelle intention réelle j’étais venu les trouver.

J’étais, en fait, le jouet des circonstances ; faible, dira-t-on, au mauvais moment, et obstiné dans mon tort ; livré tantôt à une puérile pétulance, et tantôt à une puérile versatilité ; tour à tour passif et brutal. Ce sera justice. Mais nous traversions une période d’épreuves ; et tant qu’elle dura, bien d’autres que moi et de plus âgés changèrent d’opinions, et dans la même semaine revinrent en arrière ; bien d’autres eurent de la difficulté à trouver une cocarde à leur goût, blanche, noire, rouge ou tricolore.

Du reste, la flatterie est douce, et j’étais jeune ; de plus, j’avais Denise en tête et rien ne pouvait valoir la bienveillance de sa mère. Elle m’estimait, je crois, davantage pour ma révolte passée, et se félicitait de mon amendement en proportion des facultés de résistance que j’avais déployées.

— Parlons peu mais parlons bien, monsieur le vicomte, dit-elle, avec une dignité qui m’honorait autant qu’elle-même. Il s’est passé beaucoup de choses depuis que je ne vous ai vu. Nous ne sommes pas tout à fait, vous et moi, de la même opinion. Pardonnez-moi. Un coup de langue d’une femme, pas plus qu’un coup d’épée, ne déshonore un homme.

Je m’inclinai, rougissant de plaisir. Après une quinzaine passée dans la solitude, cette agitation mondaine de personnages saluant, souriant, s’entretenant à mi-voix et sérieusement d’un dessein unique, d’un seul but, avaient sur moi une emprise énorme. Je subis la contagion. Je laissai la marquise me mettre dans la confidence.

— Le roi… (il n’y avait que le roi pour elle), dans une semaine ou deux le roi se montrera. Jusqu’ici on a abusé sa confiance. Cela va finir. En attendant, il nous faut prendre la place qui nous revient. Il nous faut armer nos serviteurs et nos gardes, réprimer les désordres et résister aux empiétements.

— Et le Comité, madame ?

Elle me donna une petite tape, en souriant, du bout de ses doigts mignons.

— Nous le traiterons comme vous l’avez traité, dit-elle.

— Pensez-vous que vous serez assez forts ?

— Nous ? corrigea-t-elle.

— Nous, fis-je, me reprenant tout confus.

— Pourquoi pas ? En pourrait-il être différemment ? répliqua-t-elle, en promenant à la ronde un coup d’œil orgueilleux. Regardez autour de vous et dites-moi si vous en doutez, monsieur le vicomte.

— Mais la France ? dis-je.

— La France, c’est nous ! trancha-t-elle, avec un geste superbe.

Et à coup sûr la splendeur de la foule emplissant ses salons confirmait presque ces paroles. J’ai rarement vu depuis ce temps-là pareille réunion de beaux hommes et de jolies femmes. Sans doute, ces dehors renfermaient bien des petitesses et de la déchéance ; ils cachaient l’épuisement des vices, la jalousie, la rivalité, la dissension ; mais la poudre et les mouches, les soies et les velours de l’ancien régime, donnaient à tous un simulacre de force, et au moins une apparence de dignité. Bien que les guerriers fussent en minorité, tous portaient l’épée, et savaient s’en servir. On ne s’était pas encore avisé que cette fluette épée, si redoutable dans un duel, est une arme vaine contre une foule munie de bâtons et de pierres. On croyait ingénument qu’il suffirait de deux ou trois cents hommes d’épée pour faire obéir une province.

En tout cas je ne voyais rien d’irréalisable dans cette prétention ; et ce fut avec bien peu de résistance quoique sans guère plus d’enthousiasme, que j’arborai la cocarde blanche. Abandonnant toute idée de réforme immédiate, je convins que l’ordre, l’ordre seul, était le besoin urgent de la nation.

Là-dessus tous étaient d’accord, et aussi pleins d’espoir. Je n’entendis émettre aucune appréhension, mais beaucoup de rodomontades, auxquelles prit part le pauvre M. de Gontaut, en dépit de ses rhumatismes. Personne ne fit la moindre allusion au danger d’une révolte des campagnes. A moi-même, entouré de cette foule brillante, le danger finissait par paraître si lointain et irréel, que la délicatesse non moins que la crainte du ridicule, me contraignirent au silence. Et comme je ne pouvais sans incongruité parler de MlleDenise, l’avis que j’étais venu donner ne franchit pas mes lèvres. Je voyais que l’on se moquerait de moi ; je crus m’être abusé, et me tus.

Ce fut seulement après avoir promis de revenir le lendemain, et quand j’étais déjà sur le seuil et prêt à sortir, que je me trouvai en tête à tête avec Louis et laissai échapper un mot. Non sans hésitation, je lui demandai s’il croyait sa sœur en sûreté à Saint-Alais.

— Pourquoi veux-tu que j’en doute ? dit-il avec aisance, la main sur mon épaule.

— L’agitation ne se borne pas à la ville, insinuai-je. Ni peut-être le plus grave de l’agitation.

Il haussa les épaules.

— Tu penses trop à tout cela, mon cher, répliqua-t-il. Crois-moi, à présent que nous sommes unis, les désordres sont terminés.

Mais ce fut dans cette même soirée du 4 août que l’Assemblée de Versailles renonça en une seule séance à toutes immunités, exemptions, privilèges, à toutes redevances, corvées, droits féodaux, à tous péages, à toutes dîmes, aux gabelles, aux lois de chasse et capitaineries ! En une seule séance, ce même soir où Louis croyait les désordres terminés !


Back to IndexNext