J’ai dit plus haut combien tout ceci me pesait ; avec quels dégoûts je voyais autour de la table, aussi bien les traits pâles et pincés du notaire que le sourire suffisant de l’épicier ou le rude visage de Buton ; j’ai dit avec quels serrements de cœur je me trouvais tout à coup l’égal de ces hommes, qui m’interpellaient tantôt avec une grossière brusquerie, et tantôt avec servilité ; enfin et surtout, avec quelle dépression j’assistai au démêlé qui s’ensuivit, dont le capitaine se rendit maître par des efforts prolongés. Heureusement, la séance ne dura pas longtemps. Après une demi-heure de débats et de conversations, durant laquelle je vins en aide de mon mieux aux rares personnes qui entendaient quelque chose à l’affaire, l’assistance se dispersa : les uns s’en allèrent remplir de quelconques missions, et les autres demeurèrent afin de parer aux éventualités. Comme j’étais de ceux que l’on avait désignés pour rester, j’attirai l’abbé Benoît dans un coin, et dissimulant tout d’abord le sentiment de détresse qui me poignait, je lui demandai si d’autres émeutes avaient éclaté dans les alentours.
— Non, répondit-il, en me serrant la main discrètement. Nous avons du moins obtenu cela de bon.
Puis, sur un ton différent, qui prouvait bien sa divination de mes pensées, il reprit à mi-voix :
— Ah ! monsieur le vicomte, maintenons d’abord la paix ! Faisons ce qui est en notre pouvoir. Protégeons les innocents, et ensuite peu importe ce qui arrivera. Hélas ! j’en prévois plus que je n’en ai prédit. Il y a plus de choses compromises que je ne l’imaginais. Attachons-nous seulement…
Il se tut et se retourna, surpris par l’entrée du capitaine, entrée si brusque et si bruyante que ceux qui restaient autour de la table se levèrent d’un bond. M. Hugues avait le visage en feu, ses prunelles étincelaient de fureur. Le notaire, qui se trouvait le plus proche de la porte, pâlit et balbutia une question. Mais le capitaine passa devant lui avec un regard méprisant, et vint droit à moi.
— Monsieur le vicomte, dit-il très haut, et bredouillant dans sa précipitation, vous qui êtes un gentilhomme, vous allez me comprendre. J’ai besoin de votre assistance.
Je le regardai fixement.
— Volontiers, dis-je. Mais de quoi s’agit-il ?
— Je viens d’être insulté ! répondit-il.
Et ses moustaches se hérissèrent.
— Comment cela ?
— Dans la rue ! Et par un de ces freluquets ! Mais je lui apprendrai à vivre ! Je suis un soldat, monsieur, et je…
— Mais attendez donc, monsieur le capitaine, fis-je, totalement déconcerté. Je croyais que l’on ne devait plus se battre. Et que vous-même en particulier…
— Ta ra ta ta !
— Vous laisseriez bâtonner avant d’aller sur le pré.
— Mille tonnerres ! exclama-t-il, qu’est-ce que cela signifie ? Croyez-vous que je ne sois pas un gentilhomme parce que j’ai servi en Amérique et non en France ?
— Loin de moi cette idée, répondis-je, en refrénant avec peine un sourire. Mais c’est là favoriser leur jeu. Vous le disiez vous-même il y a une minute…
— Voulez-vous, oui ou non, m’assister, monsieur ? s’écria-t-il d’un ton courroucé.
Et comme le tabellion voulait intervenir :
— Taisez-vous, vous ! reprit-il, en se retournant sur lui d’un air si menaçant que le gratte-papier fit un bond en arrière. Qu’est-ce que vous y entendez, espèce de vil petit chicaneau ! espèce de…
— Tout doux, tout doux, monsieur le capitaine, dis-je, ému par cet éclat et par la crainte de nouvelles complications. M. le notaire ne fait que son devoir en s’efforçant de vous retenir. Il a raison…
— Je n’ai rien à faire avec lui. Et quant à vous… vous me refusez votre assistance ?
— Je ne dis pas cela.
— En ce cas, si vous me l’accordez, je réclame vos services sur-le-champ ! Sur-le-champ ! répéta-t-il d’un ton plus posé. J’ai fixé rendez-vous derrière la cathédrale. Si vous voulez me faire cet honneur, je dois vous prier de venir sans retard.
Je vis qu’il n’en démordrait pas, et qu’il était inutile d’insister. En guise de réponse, je lui tirai mon chapeau, et nous nous dirigeâmes vers la porte. Le notaire, l’épicier, une demi-douzaine d’autres, nous interpellaient, s’efforçant de nous retenir. Mais comme l’abbé Benoît garda le silence, je descendis l’escalier et sortis de l’auberge. Au dehors, il était facile de voir que la querelle et l’insulte avaient eu des spectateurs. Une foule inquiète, non pas massive mais formée de petits groupes aux aguets, emplissait toute la partie découverte et ensoleillée de la place. A l’opposite, la chaussée que nous devions prendre pour aller à la cathédrale avait comme seuls occupants une bonne vingtaine de gentilshommes qui arboraient des cocardes blanches et se promenaient de long en large par trois ou quatre de front.
La foule les surveillait en silence ; et eux affectaient d’ignorer la foule. Bien plus, ils causaient et souriaient avec insouciance, les paupières entre-closes ; ils faisaient le moulinet avec leur canne, s’envoyaient des saluts, et de temps à autre s’arrêtaient pour s’offrir une prise. Ils dissimulaient mal un air provocateur que semblait justifier l’attitude silencieuse et presque couarde du populaire qui les surveillait du coin de l’œil.
Il nous fallut affronter leurs regards, et je rougis de honte en passant auprès d’eux. Beaucoup de ceux que je rencontrais là m’avaient vu, deux jours plus tôt, prendre la cocarde blanche chez Mmede Saint-Alais ; ils me voyaient à cette heure dans le camp opposé, sans rien savoir de mes motifs, et je devinais à leurs moues de mépris ce qu’ils pensaient de ce revirement. D’autres, qui me toisaient de haut et me laissaient à peine la place de passer, étaient des étrangers, porteurs d’épées d’ordonnance et de croix de Saint-Louis.
Ce défilé, par bonheur, fut aussi bref qu’il était pénible. Nous longeâmes le côté nord de la cathédrale, et une petite porte nous donna accès dans un clos, où des citronniers tempéraient l’ardeur du soleil. La ville, avec sa foule et son bruit, nous parut aussitôt lointaine. Sur la droite s’élevaient les murs du chevet et les coupoles byzantines de l’église ; devant nous se dressaient les remparts ; à gauche, une vieille tour duXIVesiècle, à demi ruinée, levait un front sourcilleux revêtu de lierre. Au pied de cette tour, dans l’ombre, quatre personnes nous attendaient, réunies sur un espace de gazon ras.
L’un était M. de Saint-Alais ; le second, Louis ; les autres m’étaient inconnus. Soudain une pensée me frappa d’horreur.
— Avec qui vous battez-vous ? demandai-je tout bas.
— Avec M. de Saint-Alais, répondit le capitaine, sur le même ton.
Et comme nous arrivions auprès des autres, je n’en pus dire davantage. Ils firent quelques pas à notre rencontre et nous saluèrent.
— M. le vicomte ? dit Louis.
Je l’aurais à peine reconnu, tant il était grave et soucieux.
Je fis un signe machinal d’assentiment, et nous nous écartâmes de quelques pas.
— Il ne saurait être question d’arranger l’affaire, j’imagine ? dit-il, en s’inclinant.
— J’en doute, répondis-je, d’une voix altérée.
A la vérité, l’horreur m’ôtait presque la parole. Je découvrais peu à peu en quel dilemme je m’étais placé. Au cas où Saint-Alais tomberait sous l’épée du capitaine, que dirait de moi sa sœur, que penserait-elle de moi, comment pourrait-elle me tendre encore la main ? Et d’autre part, pouvais-je souhaiter du mal à mon propre champion ? L’aurais-je pu, en tout honneur, même si cet homme dont j’étais le témoin n’avait déjà et peu à peu gagné ma sympathie par son caractère ferme et pratique, uni à la simplicité de sa valeur ?
Et pourtant il fallait que l’un des deux tombât. La grosse horloge au-dessus de nos têtes, en égrenant avec lenteur les douze coups de midi, me fit pénétrer un peu plus à chaque coup cette vérité dans le crâne. Un vertige m’envahit : le soleil m’éblouissait, les arbres vacillaient devant moi, le sol ondoyait sous mes pieds. Les voix de la foule extérieure me bourdonnaient aux oreilles. Mais, sortant de ce brouillard, la voix de Louis, calme extraordinairement, agrippa mon attention, et mon cerveau reprit sa lucidité.
— Voyez-vous un inconvénient à choisir cet endroit ? dit-il. Le gazon est sec et ne glisse pas. Ils se battront à l’ombre, et l’éclairage est bon.
— Cela fera l’affaire, balbutiai-je.
— Si vous voulez examiner le terrain ? Je n’y ai constaté ni creux ni bosses.
Je fis semblant de regarder.
— Je n’en vois pas non plus, dis-je.
— En ce cas nous allons placer nos adversaires ?
— C’est entendu.
J’ignorais l’habileté relative des deux escrimeurs, mais en allant pour retrouver Hugues, je fus frappé du contraste qu’ils offraient, debout à quelques pas l’un de l’autre, et tous deux le torse nu. Le capitaine était le plus petit d’une tête, et se tenait raide et ferme, l’œil clair et le visage attentif. M. le marquis, d’autre part, était grand et élancé, la longueur de son bras devait lui donner une portée dangereuse, et son sourire n’était guère plus rassurant. Si son art et son sang-froid allaient de pair avec ses dons naturels, à coup sûr M. Hugues… Mais à nouveau le vertige me saisit. Qu’allais-je donc souhaiter là ?
— Nous sommes prêts, dit avec impatience M. Louis (et je notai que son regard se dirigeait non sur moi mais sur la porte du clos). Voulez-vous comparer les épées, monsieur le vicomte ?
J’obéis, et j’allais placer mon homme, quand M. le capitaine me fit signe qu’il voulait me parler. Sans me soucier du mécontentement des autres, je le tirai à part.
Toute trace d’emportement avait disparu de son visage : il était pâle et soucieux.
— Voilà un tour d’idiot, dit-il d’un ton bref et à mi-voix. Si ce blanc-bec me transperce, je ne l’aurai pas volé. Voulez-vous me faire un plaisir, monsieur le vicomte ?
Je lui chuchotai que je ferais pour lui tout ce qui était en mon pouvoir.
— J’ai emprunté mille livres pour m’équiper en vue de cette campagne, reprit-il en évitant mon regard, à quelqu’un de Paris dont vous trouverez le nom dans ma valise qui est à l’auberge. S’il m’arrivait malheur, je vous serais reconnaissant de vouloir bien lui envoyer ce qui me reste d’argent. Voilà tout.
— Il sera remboursé en totalité, dis-je. J’en fais mon affaire.
Il me serra la main, et alla se mettre en position. Louis et moi nous nous plaçâmes chacun d’un côté des deux combattants, l’épée au poing, prêts à intervenir en cas de nécessité. On donna le signal, les acteurs principaux se saluèrent, tombèrent en garde, et tout aussitôt les lames engagées se froissèrent et cliquetèrent, tandis que les pigeons de la cathédrale volaient en cercle au-dessus de nous. Au milieu du jardin, un petit jet d’eau gazouillait paisiblement au soleil.
Dès avant la troisième reprise on put se rendre compte de l’entière diversité de leurs méthodes. Hugues, lui, y allait vigoureusement de tout son corps, il se baissait, s’avançait, se jetait de côté, ne tenant raide que son bras, et jouant beaucoup du poignet. A l’inverse, M. le marquis gardait le torse droit et immobile, et bougeait à peine le bras ; son jeu était serré comme s’il se fût trouvé à la salle d’armes, un fleuret en main, et il dédaignait toutes autres parades que celles de l’épée. D’évidence, c’était lui le meilleur escrimeur, et le capitaine devait se lasser le premier des deux, car il ne restait pas en place, et le poignet se fatigue plus vite que le bras. En outre, je m’aperçus bientôt que le marquis se tenait sur la défensive et attendait, pour déployer tous ses moyens, d’avoir fatigué son adversaire. Mes yeux devenaient brûlants, ma gorge sèche, et je ne respirais plus, dans la crainte du coup final. Mais soudain il se produisit un incident. Le capitaine parut glisser du pied, mais ce n’était là qu’une feinte, et en un instant, baissé presque à plat ventre, sa main gauche à terre, il passait sous la garde de l’autre. Sa pointe effleurait la poitrine du marquis, quand celui-ci fit un saut en arrière, juste à temps pour son salut. Le capitaine ne s’était pas encore relevé, que Louis lui rabattait sa lame.
— Jeu déloyal ! cria-t-il avec emportement. Jeu déloyal ! Une botte en dessous. Ce n’est pas de règle.
Le capitaine restait haletant, sa pointe baissée vers le sol.
— Pourquoi donc n’est-ce pas de règle, monsieur ? demanda-t-il.
Et il me regarda.
— Je ne comprends pas très bien, monsieur de Saint-Alais, dis-je d’un ton rogue. Ce coup…
— N’est pas autorisé.
— Dans les salles d’armes, fis-je. Mais il s’agit ici d’un duel.
— Je ne l’ai jamais vu employer dans un duel, affirma-t-il.
— Peu importe, répliquai-je avec feu. Il est ridicule d’intervenir sous un tel prétexte.
— Monsieur !
— C’est ridicule ! répétai-je avec force. Après un pareil traitement il ne me reste plus qu’à faire quitter le terrain à M. le capitaine.
— Vous désirez peut-être prendre sa place ? dit en ricanant quelqu’un derrière moi.
Je me retournai avec vivacité, et reconnus l’un des deux personnages que nous avions trouvés avec Saint-Alais. Je m’inclinai, et lui demandai :
— Vous êtes le chirurgien ?
— Non pas, répondit-il avec irritation. Je suis M. du Marc, et tout à votre service.
— Mais vous n’êtes pas un second, répliquai-je. Et vous n’avez nul droit par conséquent de vous trouver où vous êtes, ni de rester ici. Je vous prierai donc de vous retirer.
— J’ai du moins autant le droit de rester que ceux-là, reprit-il, en désignant le toit de la cathédrale, où l’on voyait aux balustrades une quantité de têtes penchées vers nous.
Je restai interdit.
— Nos amis ont au moins autant de droit que vous, continua-t-il, en me narguant.
— Mais ils n’interviennent pas, ripostai-je avec fermeté. Vous ne le devez pas non plus. J’exige que vous vous retiriez.
Il refusait encore, et prétendait même faire du tapage ; mais c’en était trop pour Louis, qui intervint sèchement. Sur un mot de lui, le matamore haussa les épaules et s’éloigna. Nous nous regardâmes tous les quatre.
— Nous ferons mieux de continuer, dit le capitaine, carrément. Si mon coup était irrégulier, ce monsieur a eu raison d’intervenir. Sinon…
— Je ne demande pas mieux, dit Saint-Alais.
Tous deux se remirent aussitôt en garde, et engagèrent le fer ; mais plus âprement cette fois, et avec moins de prudence, et plus d’une fois le capitaine usa d’une brutale parade en demi-cercle, plus en faveur auprès des bretteurs professionnels que dans les salles d’armes. Ce coup, qui toutefois le laissait exposé à une riposte, semblait déconcerter le marquis, lequel maniait l’épée, à mon sens, avec moins d’habileté que précédemment, et parut plus d’une fois dérouté par l’attaque du capitaine. L’inquiétude s’empara de moi, mon cœur se remit à battre précipitamment, les éclairs des lames qui se rabattaient et se relevaient réciproquement, m’éblouissaient la vue. Je regardai un instant au delà, vers Louis, et en cet instant eut lieu le coup fatal. M. le capitaine employa de nouveau sa parade en demi-cercle, mais cette fois il se découvrit trop, la lame de Saint-Alais fila par-dessous la sienne, agile comme un serpent. Le capitaine trébucha en arrière et l’épée s’échappa de sa main.
Comme il tombait, je le soutins dans mes bras, mais le sang jaillissait déjà d’une blessure ouverte sur le côté de son cou. Il put tourner les yeux vers moi, et fit un effort pour parler. Je saisis deux mots : « Vous ferez… » Mais le sang étouffa sa voix, et ses paupières retombèrent lentement. Il était mort, ou tout comme, avant l’arrivée du chirurgien, avant même que je l’eusse déposé sur le gazon.
Foudroyé par la soudaineté de la catastrophe, je restai un bon moment agenouillé auprès de lui ; et ce fut dans une sorte d’égarement que je vis le chirurgien lui tâter le pouls et le cœur, et s’efforcer avec son pouce d’obturer la blessure. Pour une minute ou deux, mon univers se réduisit à la face plombeuse, aux paupières palpitantes que j’avais devant moi ; et je ne vis, n’entendis et n’imaginai rien d’autre. Je ne pouvais croire que cette âme vaillante se fût déjà envolée ; que l’homme fort qui avait si rapidement conquis mon estime fût à présent un cadavre, ce cadavre dont la face devenait livide, tandis que les pigeons tournaient toujours au-dessus de ma tête, que les moineaux pépiaient, et que le jet d’eau gazouillait au soleil.
Je poussai un cri de détresse :
— Il n’est pas mort ? Il ne peut pas être mort si vite ?
— Hélas ! monsieur le vicomte, il a joué de malheur, répondit le chirurgien, en laissant retomber la tête inerte sur ce gazon taché de sang. Avec une blessure pareille il n’y a rien à faire.
Il se releva ; mais je restai agenouillé, absorbé dans ma douleur, à contempler ces yeux vitreux qui étaient pleins de vie et d’alacrité quelques minutes plus tôt. Puis avec un frisson je tournai mon regard sur ma propre personne. J’étais couvert de son sang : il y en avait sur ma poitrine, sur mes bras, sur mes mains, plein mon habit. Après quoi mes pensées se portèrent sur Saint-Alais, et je regardai autour de moi pour voir s’il était toujours là. Je sursautai. Le bourdon grave d’une lourde cloche tinta une fois, ébranla les airs ; et tandis que sa vibration lugubre emplissait encore mon oreille, des pas rapides s’approchèrent, et j’entendis derrière moi une exclamation âpre :
— Mais, palsambleu ! c’est un guet-apens ! Ils vont nous massacrer !
Je me retournai. C’était du Marc qui se plaignait, du Marc le matamore qui avait tenté en vain de me provoquer. Les deux Saint-Alais et le chirurgien étaient avec lui, et tous quatre arrivaient du côté de la porte par où nous étions entrés. Ils passèrent auprès de moi en détournant les yeux, et se dirigèrent en hâte vers une étroite poterne accolée à la vieille tour et qui donnait sur les remparts. Comme ils disparaissaient derrière un contrefort qui se trouvait là, la cloche retentit de nouveau, sur une note lugubre et pleine de menace.
Alors la vérité m’apparut. Le bruit qui m’emplissait les oreilles n’était pas la vibration de la cloche comblant l’intervalle entre les coups sonores, mais bien le mugissement de voix furieuses sur la place, le hourvari d’une foule qui se rapprochait en criant : « A la lanterne ! A la lanterne ! » Aux galeries de la cathédrale, aux fenêtres des coupoles, à toutes les ouvertures de l’imposant et sombre édifice qui me dominait de sa masse sourcilleuse, des hommes faisaient des signes, et dirigeaient leurs mains, et tendaient leurs poings, vers moi, me sembla-t-il tout d’abord, ou vers le cadavre étalé à mes pieds. Mais je perçus à nouveau des pas, je me retournai et je vis encore une fois les quatre autres : les deux Saint-Alais, pâles et défaits, avaient les yeux étincelants ; mais le matamore, non moins pâle, lançait de tous côtés des regards furtifs, et ses lèvres étaient blanches.
— Malédiction ! il y en a aussi à la porte ! s’écria-t-il, d’une voix aiguë. Nous sommes cernés. Nous allons être massacrés. Mordieu ! nous allons être massacrés, et par cette canaille ! Par ces… Je vous prends tous à témoins que ce fut un combat loyal ! Je vous prends à témoin, monsieur le vicomte…
— Cela nous fera une belle jambe, qu’il le reconnaisse, dit Saint-Alais en ricanant. Ah ! si seulement j’étais chez moi.
— Oui, mais comment y arriver ? s’écria du Marc, incapable de cacher sa terreur. Entendez-vous, continua-t-il d’un ton geignard, en s’adressant à moi, nous allons être massacrés ! N’y a-t-il pas d’autre issue ? Que quelqu’un me réponde ! Parlez !
Ses craintes ne m’inspiraient aucune pitié. Je n’aurais pas levé un doigt pour le sauver. Mais je fus touché par la vue des deux Saint-Alais, qui restaient pâles et irrésolus, tandis que le mugissement des voix devenait à chaque instant plus fort et plus rapproché. Dans un moment la foule ferait irruption ; qui sait si dans sa fureur, nous trouvant aux côtés de Hugues, elle ne nous sacrifierait pas tous indistinctement ? La chose était possible ; et le craquement de l’une des portes du jardin que l’on enfonçait vint me confirmer dans cette supposition. Presque sans le vouloir je criai qu’il y avait une autre porte, à condition qu’elle fût ouverte. Sans regarder s’ils me suivaient, je leur montrai le chemin, et abandonnant le cadavre, je me mis à courir sur le gazon vers le mur de la cathédrale.
Déjà la foule se déversait dans le clos, mais à la faveur d’un bouquet d’arbres nous pûmes fuir sans être vus, et gagner une petite porte, une poterne basse, qui s’ouvrait dans le mur de l’abside, et qui — je le savais pour avoir fait visiter la cathédrale à un Anglais, peu de temps auparavant — conduisait à la sacristie, laquelle communiquait avec la crypte. Mon espoir de trouver cette porte ouverte était faible ; me fussé-je arrêté pour peser nos chances, je les aurais considérées comme nulles. Mais j’eus la joie, en y arrivant suivi de près par les autres, de la voir s’ouvrir d’elle-même, et un prêtre, passant par l’entre-bâillement son crâne tonsuré, nous fit signe de nous hâter. Précaution superflue ! à la seconde nous lui avions obéi, et nous étions auprès de lui, palpitants. Les verrous claquèrent dans leurs gâches. Pour l’instant nous étions en sûreté.
Nous respirâmes de nouveau. Nous nous trouvions dans le demi-jour d’une longue salle étroite et voûtée, aux parois de pierre, où trois meurtrières tenaient lieu de fenêtres. Du Marc fut le premier à recouvrer la parole.
— Miséricorde ! nous l’avons échappé belle ! dit-il, en passant la main sur son front, que le jour froid revêtait d’une pâleur hideuse. Nous sommes…
— Loin d’être tirés d’affaire, répliqua gravement le chirurgien, encore que nous ayons bien lieu de remercier M. le vicomte. Ils nous ont découverts. Tenez, ils arrivent !
Les gens du toit avaient dû nous voir entrer, et dénoncer notre lieu d’asile, car tandis qu’il parlait, nous entendîmes un bruit de pas précipités, un tonnerre de coups retentit sur la porte, et aux fentes des arbalétrières apparurent une vingtaine de visages sinistres, qui nous regardèrent en hurlant et nous crachant des injures. Par bonheur la porte de chêne, cloutée et bardée de fer, avait été façonnée aux temps anciens de la barbarie en prévision d’un cas semblable, et nous étions relativement en sûreté. Il n’en était pas moins affreux d’entendre les cris de la foule, de la sentir si près, de juger de sa haine, et de comprendre à la façon dont les forcenés frappaient les pierres de la muraille, comme s’ils voulaient les arracher avec leurs mains nues, ce qui nous attendait si nous venions à tomber en leur pouvoir.
Nous nous entre-regardâmes, et — le demi-jour y contribuait peut-être — je ne vis aucun visage qui ne fût pâle. Mais l’attente ne dura guère. Le curé qui nous avait introduits déverrouillait en toute hâte une porte intérieure.
— Par ici, dit-il. (Les aboiements des fauves, à l’extérieur, étouffaient presque sa voix.) Si vous voulez me suivre, je vous ferai sortir par l’entrée sud. Mais dépêchez-vous, messieurs, dépêchez-vous ! continua-t-il, en nous poussant devant lui, car ils pourraient deviner notre intention, et nous devancer.
On peut imaginer que nous ne perdîmes pas de temps. Nous l’accompagnâmes aussi vite que possible, au long d’un étroit corridor souterrain, à peine éclairé, au bout duquel un degré de cinq ou six marches nous donna accès dans un second corridor. Nous courûmes presque, dans celui-ci, et bien qu’une porte fermée nous retardât un moment, — qui nous parut une longue minute, — la clef tourna enfin et la porte s’ouvrit. L’ayant dépassée, nous nous trouvâmes dans une longue pièce étroite, la réplique de celle où nous étions entrés d’abord. Le curé ouvrit une porte à l’autre extrémité, et je regardai au dehors. L’allée — celle-là même qui longeait la cathédrale et menait au Chapitre — l’allée était déserte.
— Nous arrivons à temps, dis-je, avec un soupir de soulagement à respirer de nouveau l’air libre.
Et tout haletant de la hâte que nous avions faite, je m’apprêtai à remercier le curé qui nous avait sauvés.
M. de Saint-Alais, qui venait après moi, et qui s’était tu jusqu’alors, m’imita. Puis il resta hésitant sur le seuil, alors que je m’attendais à le voir s’éloigner au plus vite. Enfin il s’adressa à moi :
— Monsieur de Saux, dit-il, en parlant avec moins d’aplomb qu’à son ordinaire (il est vrai que nous étions tous agités), je voudrais vous remercier également. Mais peut-être la situation dans laquelle nous nous trouvons vis-à-vis l’un de l’autre…
— Je n’y pense plus, répliquai-je rudement. Mais celle dans laquelle nous venons tout juste de nous trouver…
— Oh ! fit-il, en haussant les épaules, si vous le prenez de la sorte…
— Je le prends de la sorte, répondis-je, indigné que cet homme osât me parler, alors que le sang du capitaine n’avait pas eu le temps de sécher sur son épée. Oui, je le prends de la sorte. Et je vous avertis, monsieur le marquis, que si vous poussez votre dessein plus loin, ce dessein qui a déjà coûté la vie à un homme brave, il se retournera contre vous, et d’une façon terrible.
— Du moins je ne vous demanderai pas de me protéger, répondit-il avec fierté.
Et il s’éloigna nonchalamment, tout en rengainant son épée. La venelle était toujours déserte. Il n’y avait personne pour l’arrêter.
Louis le suivit ; du Marc et le chirurgien avaient déjà disparu. Quand Louis passa devant moi, je crus le voir hésiter un instant ; et il m’eût sans doute parlé, il m’eût regardé, il m’eût tendu la main, si je lui avais fait la moindre avance. Mais je crus voir apparaître la face cadavérique de Hugues, aux yeux sombrés, et me faisant un visage de pierre, je me détournai.