— Évidemment, si madame… si madame ignore tout du moine, fit-il, en promenant des yeux vagues sur le misérable taudis, il est clair… il paraît clair qu’il y a eu erreur.
— Et qu’il ne vous reste plus qu’une chose à faire, insinuai-je.
— Mais… mais, reprit-il, avec un retour à son importance première, il reste un point à expliquer : la cocarde rouge, monsieur. Qu’est-ce que cela veut dire, monsieur le vicomte ?
— La cocarde rouge ? fis-je.
— Oui. Qu’est-ce que cela veut dire ? demanda-t-il avec insistance.
Je ne sus parer le coup, et j’adressai à la marquise un regard de détresse. Son astuce féminine ne pouvait manquer de trouver pour la cocarde une explication plausible.
— Avez-vous interrogé MmeCorréas ? dis-je enfin, à tout hasard. Lui avez-vous demandé ce que signifie cette cocarde ?
— Non, répondit-il, je n’y ai pas songé.
— Eh bien ! que ne le lui demandez-vous ? fis-je.
— A moi ? c’est inutile : interrogez plutôt M. le vicomte, répliqua-t-elle d’un ton badin. Demandez-lui de quelle couleur sont les revers d’uniforme de la garde nationale du Quercy.
— Ils sont rouges ! m’écriai-je, dans un élan de joie. Rouges !
Je me le rappelais pour avoir vu l’habit de Buton posé à terre devant la forge. Mais comment Mmede Saint-Alais le savait-elle, je n’en ai pas la moindre idée.
— Bah ! dit M. Flandre, l’air mal convaincu. Et c’est pour cette raison que madame porte la cocarde ?
— Non, monsieur le maire, répondit-elle (et je vis à son sourire malicieux qu’elle allait s’amuser de lui). Ce n’est pas moi qui la porte, mais bien ma fille. Si vous tenez à en savoir plus, vous n’avez qu’à l’interroger elle-même.
M. Flandre avait toute la curiosité et tout le goût du beau sexe propres à un bourgeois. Il minauda :
— Si mademoiselle voulait me faire ce plaisir extrême…
Denise était restée jusqu’alors cachée derrière sa mère, mais à ces mots elle se montra, et à contrecœur, tel un prisonnier sur la sellette, elle affronta nos regards. Mais lorsqu’elle ouvrit la bouche, ou pour mieux dire, après qu’elle eut prononcé quelques mots, je me rendis compte du changement qui s’était opéré en elle. Au lieu de ce masque blême de fatigue qu’elle offrait quelques minutes plus tôt, je lui vis le front couvert de rougeur, et les yeux brillants et noyés de larmes.
— C’est bien simple, monsieur, dit-elle à voix basse. Mon fiancé, monsieur le maire, fait partie de ce régiment.
— Voilà donc pourquoi vous portez cette cocarde ? s’écria le maire, charmé.
— C’est que je l’aime, dit-elle timidement.
Et pour une seconde — ô joie ! — ses yeux se posèrent sur les miens.
Je ne sais lequel de nous deux, elle ou moi, rougit alors davantage. Le sale et ignoble taudis me parut plus beau qu’un palais, je respirai avec délices son atmosphère de tabagie ! Je n’eusse osé rêver ce qu’elle venait de dire, et bien moins encore ce que ses yeux me disaient, car en cet instant où ils rencontrèrent les miens, ils enflammèrent tout mon être ! J’ignorai la réponse gaillarde du maire et son gros rire ; et le sens de l’actualité me revint seulement lorsque Denise se recula derrière sa mère pour cacher sa rougeur, et quand je vis à sa place la marquise me regardant, un doigt sur les lèvres, et des yeux me recommandant la prudence.
La recommandation n’était pas inutile, car dans le premier feu de mon enthousiasme je ne sais ce que j’aurais pu dire. Et avec elle le maire était en meilleures mains. La petite note romanesque et sentimentale introduite dans l’histoire par l’aveu de Denise avait achevé de dissiper ses soupçons et de gagner sa sympathie. Il faisait les yeux doux à la marquise, et souriait à la jeune fille avec une galanterie paternelle. Il plaisanta sur le moine.
— C’est une erreur qu’il m’est difficile de regretter, madame, dit-il, avec une politesse balourde. Car elle m’a procuré le plaisir de faire votre connaissance.
— Oh ! monsieur le maire ! minauda la marquise.
— Mais l’état du pays est en réalité si précaire, poursuivit-il, qu’il n’est pas sûr pour le beau sexe d’y voyager sans compagnie. Cela l’expose…
— A des rencontres pires que celle-ci, je le crains, dit Mmede Saint-Alais en lui décochant une œillade. Pauvres femmes que nous sommes ! si nous n’avions rien de pis à redouter !
Et elle lui lança un nouveau regard.
— Ah ! madame ! fit-il, jubilant.
— Mais, hélas ! nous n’avons pas d’escorte.
Le gros maire soupira ; il allait, je pense, s’offrir lui-même.
Puis une idée lui vint :
— Ce monsieur, peut-être… (Et il me regarda.) Vous allez à Nîmes, monsieur le vicomte ?
— Oui, dis-je. Et naturellement, si MmeCorréas…
— Oh ! ce serait incommoder M. le vicomte, dit la marquise.
Et elle fit un pas qui l’écarta de moi pour la rapprocher de M. Flandre, comme s’il devait comprendre son hésitation.
— Je vous garantis que cela ne saurait être une incommodité pour personne de vous accompagner ! répliqua-t-il avec emphase. Mais néanmoins, si M. le vicomte y voit une objection (et il posa la main sur son cœur), je trouverai bien quelqu’un…
— Quelqu’un ? dit la marquise, d’un air espiègle.
— Moi-même ! répondit le maire.
— Oh ! s’écria-t-elle. En ce cas…
Mais je crus pouvoir alors m’avancer sans crainte.
— Non, non, dis-je. M. le maire me juge trop mal. Je puis vous affirmer, madame, que je serai charmé de vous être utile, et d’ailleurs nous suivons le même chemin. Si donc…
— Je vous en serai reconnaissante, répliqua la marquise avec grâce, en esquissant une révérence. C’est-à-dire, si M. le maire veut bien libérer ses pauvres prisonnières, lesquelles, il le sait maintenant, n’ont commis d’autre crime que de sympathiser avec la garde nationale.
— Je prendrai la chose sur moi, dit M. Flandre d’un air de haute importance. (Il était amené au degré voulu.) L’affaire est tout à fait claire, mais… (il fit une pause et toussota) afin d’éviter des complications, vous ferez mieux de partir de bonne heure. Quand vous serez parties j’aviserai à donner des explications. Et si vous ne voyez pas d’inconvénient à passer la nuit ici, conclut-il, en regardant autour de lui avec un peu de gêne, il me semble que…
— Nous nous en soucierons moins que tantôt, dit la marquise avec un soupir. Je suis rassurée depuis que je vous ai vu.
Et elle lui tendit une main encore blanche et potelée.
Le maire la porta à ses lèvres.
Quelques minutes plus tard, je traversais la place en guidant mes pas à la jaune lueur du falot de M. Flandre. Son manteau flottant au vent m’enveloppait parfois de ses plis, car le bonhomme marchait perdu dans ses réflexions et sans plus songer à ma présence. Moi-même je pouvais croire que je venais de faire un songe, tant la sale prison d’où je sortais me semblait irréelle, tant la présence des dames dans cette prison me semblait fantastique, et incroyable le rougissant aveu fait devant moi par Denise. Mais une horloge en grinçant au-dessus de ma tête sonna une heure avant minuit. Je comptai les coups : un veilleur non loin proclama, selon la vieille coutume, qu’il était onze heures et qu’il faisait beau temps. Pour achever de me persuader que je ne rêvais pas, je butai contre une pierre.
Mais s’il me fallut alors trébucher pour admettre que j’étais éveillé, que dire du lendemain matin, lorsque, dès la première aube, escortant à pied la berline depuis l’auberge jusqu’à la prison, je vis devant la sinistre porte la marquise et sa fille qui m’attendaient en grelottant. Que dire, lorsque je tins dans ma main les doigts de Denise, pour l’aider à monter en voiture, et lorsque je montai à mon tour et m’assis en face d’elle, à cette place que je savais devoir occuper durant des jours, puisque j’étais son compagnon de voyage, et que nous allions à Nîmes ensemble ?
Ah ! que dire, en vérité ? Mais il n’existe pas de joie parfaite ; il n’est pas d’heure où l’on puisse se dire entièrement heureux ; et une ombre furtive de crainte assombrit ma joie, en cette matinée. Le maire assistait à notre départ, et ce fut sans doute l’expression inquiète de son visage qui donna naissance chez moi à un tel sentiment. Mais bientôt son visage disparut de la portière, et la berline se mit à rouler allégrement par les rues crépusculaires, tandis que nous nous rencognions tous les trois, dissimulés dans l’obscurité, invisibles même les uns aux autres. Toutefois il nous restait les portes à franchir, et le corps de garde ; ou bien le guet pouvait nous arrêter, ou quelque citadin matinal, ou l’un quelconque de cent accidents possibles. Mon cœur battait à coups précipités.
Mais tout se passa bien. Au bout de cinq minutes nous étions au delà des portes, et nous roulions en sécurité sur la route. L’aube n’avait pas achevé de blanchir, et les arbres se silhouettaient en noir sur le ciel, quand nous traversâmes le Tarn sur le grand pont, et commençâmes à remonter la vallée de la Dourbie.
J’ai dit que nous ne pouvions nous voir. Mais tout à coup le rire de la marquise jaillit de son coin obscur.
— O Richard, ô mon roi ! fredonna-t-elle.
Puis :
— Le gros fat ! exclama-t-elle, et elle repartit à rire.
Je la jugeai cruelle, sinon ingrate ; mais je respectai en elle la mère de Denise, et ne dis rien. Denise était en face de moi, et j’étais heureux. J’étais heureux de songer à ce qu’elle me dirait, à la façon dont elle me regarderait quand le jour serait venu, et qu’elle ne pourrait plus échapper à mes yeux ; quand le jour serait venu, et que le joli visage qui déjà s’estompait dans le vaste coin de la vieille berline appartiendrait à mes regards, pour en rassasier ma vue, pour l’interroger et le déchiffrer, au cours des longues heures de ce voyage en paradis !
La lumière grandissait ; je n’avais plus longtemps à attendre. Une rougeur envahissait une moitié du ciel ; l’autre moitié, d’azur pâle où flottaient des nuages d’or, restait derrière nous. Encore quelques instants, et les cimes des montagnes s’illuminèrent des premiers rayons du soleil, et flottèrent très haut dans l’éther d’or. Je jetai un regard avide sur le visage de Denise, et le vis plus rougissant que l’aurore. Je rencontrai un instant son regard et le vis plus resplendissant que l’éther, puis je me détournai, craintif. J’estimai sacrilège de la regarder plus longtemps.
Soudain la marquise se mit de nouveau à rire dans son coin, et ce rire m’agaça et me donna chaud.
— Elle n’a guère la vocation religieuse, n’est-ce pas, monsieur le vicomte ? dit-elle.
Je sursautai sur mes coussins. L’intonation de ces paroles, d’une gaieté ironique, cinglait comme un coup de fouet, non moi, mais la jeune fille.
— En vérité, Denise, vous vous y connaissez, reprit tranquillement Mmede Saint-Alais. J’aime, tu aimes, vous aimez, nous aimons… c’est parfait, rien n’y manque. Qui vous a donné des leçons ? Est-ce M. le directeur ? Ou bien…
— Madame ! m’écriai-je.
Bien que la jeune fille eût rabattu sur son visage la cape de sa mantille, je me figurais sans peine sa confusion.
Mais sa mère fut inexorable.
— En vérité, Denise, reprit-elle, je ne crois pas avoir jamais dit même à votre père : « Je vous aime. » J’ai du moins attendu pour cela qu’il me donnât un baiser sur les lèvres. Mais j’imagine que vous intervertissez l’ordre…
— Madame, balbutiai-je. Ceci est odieux !
— Quoi donc, monsieur ? répondit-elle, prenant enfin garde à moi. Ne puis-je donc punir ma fille à ma façon ?
— Pas devant moi, ripostai-je, plein de fureur. Ceci est indigne, ceci…
— Tiens, tiens, pas devant vous, monsieur le vicomte ? répliqua la marquise, me contrefaisant. Et pourquoi pas devant vous ? Je ne puis la ravaler plus qu’elle ne s’est abaissée elle-même !
— C’est faux ! m’écriai-je, bouillant de rage. C’est une fausseté insigne.
— Ah ! vous le voulez ? Eh bien, je vais lui dire son fait ! riposta Mmede Saint-Alais, impitoyablement ironique. Et vous, monsieur, restez assis et m’écoutez, je vous prie. Toutefois, ne vous y trompez pas, monsieur le vicomte, poursuivit-elle, en se penchant vers moi et me regardant dans le blanc des yeux. Parce que je la punis devant vous, n’allez pas vous figurer que vous êtes, ou serez jamais de la famille. Ou que cette dévergondée, cette impudique…
Sa fille poussa un cri de douleur, et s’affaissa davantage dans son coin.
— … que cette petite bête, continua-t-elle froidement, qui, lorsqu’on l’amorce avec une histoire à dormir debout, au sujet de cette cocarde, s’avise d’ajouter : « Je l’aime » — car elle a dit : « Je l’aime », cette sainte-nitouche ! — sera jamais pour vous quelque chose. Cet engagement est rompu depuis longtemps. Il a été rompu quand vos amis ont brûlé notre château de Saint-Alais ; il l’a été quand ils ont saccagé notre hôtel de Cahors ; il l’a été quand ils ont fait notre roi prisonnier, quand ils ont massacré nos amis, quand ils ont enchaîné notre Église et l’ont traînée comme une esclave derrière leur char triomphal ; oh oui, il est rompu, et rompu à jamais, sans qu’y puissent rien vos héroïsmes de théâtre ! Comprenez bien cela, monsieur le vicomte. Mais puisque vous l’avez vue s’abaisser, vous devez la voir punir. Elle est la première des Saint-Alais qui se soit jamais déclarée à un amant.
Je connaissais l’histoire de sa famille assez pour donner le démenti à son affirmation ; mais un tel conte n’était pas fait pour les oreilles de Denise. Je me bornai donc à me lever.
— Du moins, madame, dis-je en m’inclinant, je puis épargner à mademoiselle l’embarras de ma présence. Et c’est là ce que je vais faire.
— Non, vous ne ferez même pas cela, répondit sans bouger Mmede Saint-Alais. Si vous vous rasseyez, je vous dirai pourquoi.
Je me rassis, contraint par son ton.
— Vous ne le ferez pas, continua-t-elle, en me regardant froidement en face, parce que je suis forcée de reconnaître, tout en vous détestant, que vous êtes un gentilhomme.
— C’est bien pour cela que je dois vous quitter.
— Au contraire, c’est pour cela que vous continuerez de voyager avec nous.
— Sur le siège, alors.
— Non, à l’intérieur, répliqua-t-elle tranquillement. Nous n’avons ni passeports ni papiers ; sans votre compagnie nous serions arrêtées dans chaque ville que nous traverserions. C’est regrettable, fit-elle, en haussant les épaules ; j’ignorais que l’état du pays fût si mauvais, sans quoi j’aurais pris mes précautions… c’est regrettable. Mais nous devons faire contre mauvaise fortune bon cœur et voyager ensemble.
Je fus envahi d’une onde brûlante de joie, de triomphe et de vengeance prochaine.
— Je vous remercie, madame, fis-je en m’inclinant, de m’avoir dit cela. Il paraît donc que vous êtes en mon pouvoir.
— Ah bah ?
— Et que pour vous rendre la peine que vous venez de causer à mademoiselle, je n’ai qu’à vous quitter.
— Allons donc !
— Je vois d’ici devant nous une petite ville : dans trois minutes nous y serons. Eh bien ! madame, si vous dites un mot de plus à votre fille, si vous l’outragez de nouveau en ma présence, fût-ce par un monosyllabe, je vous quitte et m’en vais de mon côté.
A mon étonnement, Mmede Saint-Alais laissa fuser un rire argentin.
— Vous n’en ferez rien, monsieur, dit-elle. Et je n’en traiterai pas moins ma fille comme il me plaira.
— Ne me mettez pas au défi !
— Je vous répète que vous n’en ferez rien.
— Dites-moi donc pourquoi ? Pourquoi je n’en ferais rien ? m’écriai-je.
— Parce que, répondit-elle, toujours riant, vous êtes un gentilhomme, monsieur le vicomte, et que vous ne pouvez pas plus nous quitter que nous mettre en danger. C’est pour cela, simplement.
Je retombai sur mes coussins, et lui lançai un regard d’indignation muette, car je vis dans un éclair mon impuissance et sa force. Les coussins me brûlaient ; mais je ne pouvais les fuir.
Elle eut de nouveau un rire de délice.
— Là ! je vous l’avais bien dit ! reprit-elle. Maintenant je vais vous dire ce que vous allez faire. En avant de nous, paraît-il, on est fort soupçonneux. L’histoire de MmeCorvas, même confirmée par votre parole, peut ne pas suffire. Vous direz donc que je suis votre mère, et que mademoiselle est votre sœur. Elle préférerait, j’imagine, poursuivit la marquise, en jetant à sa fille un regard acéré, passer pour votre femme. Mais cela ne me convient pas.
Je poussai un grand soupir ; mais j’étais aussi désarmé qu’un prisonnier, aussi contraint à l’obéissance qu’un esclave. Je ne pouvais les quitter, pas plus que les dénoncer ; mon honneur et mon amour étaient l’un et l’autre en jeu. Mais je prévoyais que j’aurais à subir, heure par heure et de lieue en lieue, des brocards aux dépens de la jeune fille, des épigrammes sur sa modestie, des mots plus cuisants que des lanières. Tel était le plan de la marquise. La jeune fille devait voyager avec moi, respirer le même air que moi, et pendant des heures l’ourlet de sa jupe effleurerait ma botte. Notre sécurité à tous en dépendait. Mais après ceci, après ce que nous venions d’entendre l’un et l’autre, son regard, s’il rencontrait le mien, ne pouvait plus que se détourner ; sa main, si elle touchait la mienne, devait se retirer avec horreur. Il y avait désormais une barrière entre nous.
Comme je l’avais prévu, Denise se renferma dans sa dignité, et elle resta sans pleurer ni gémir, et sans chercher par un regard à puiser du courage dans mes yeux. Sans que sa patience se démentît un seul instant, elle regardait par la fenêtre quand j’affectais de dormir, et elle regardait sa mère quand je me redressais. Elle se consolait peut-être à l’idée de leur salut, pour quoi elle supportait la punition en silence. Mais je n’y songeai pas. Peut-être aussi souffrait-elle moins que je ne l’imaginais ; mais je doute qu’elle veuille en convenir, même aujourd’hui.
En tout cas, et bien qu’elle m’eût entendu prendre sa défense, elle ne me parla pas plus que je ne lui parlai. Ce fut dans ces singulières conditions que fut entrepris et poursuivi le plus singulier voyage que l’on ait jamais fait. Nous roulions parmi d’agréables vallées verdoyantes ; sur des plateaux stériles, où les neiges de l’hiver s’attardaient aux creux des rochers ; sous le soleil, ou éventés par la bise glaciale des hauteurs ; mais rien de tout cela ne nous touchait. Nos cœurs et nos pensées ignoraient tout, en dehors de cette voiture, où la marquise trônait souriante, et où nous gardions un silence lugubre.
Vers midi nous fîmes halte pour nous reposer et manger à l’auberge d’un petit village, situé haut dans la montagne. On pouvait se croire au bout du monde, avec ce chaos de sommets qui s’étageaient par-dessus, et les pentes de schiste qui dévalaient par-dessous. Mais la démence de l’époque avait pénétré jusque dans ce coin perdu. Nous n’avions pas eu le temps d’absorber deux bouchées, que le syndic demandait à voir nos papiers. Je n’avais pas le choix, Dieu sait ! et la marquise passa pour ma mère, et Denise pour ma sœur. Puis, tandis que le syndic restait penché sur mon brevet, tout en s’efforçant d’apprendre de moi les nouvelles de ce qui se passait dans la plaine, un cheval s’arrêta à la porte, j’entendis une voix, et, en un tournemain, M. le baron de Géol entrait dans l’auberge. Celle-ci ne contenait, en fait de pièce décente, que la salle où nous étions : il y pénétra.
Il se découvrit à la vue des dames ; puis me reconnaissant, il eut un léger haut-le-corps, et sourit, non sans amertume.
— Vous êtes parti de bonne heure ! dit-il. Je vous ai attendu à la porte de l’est, mais je ne vous ai pas vu venir, monsieur.
Je rougis, pris de remords, et lui présentai mille excuses. De fait, je l’avais totalement oublié. Pas une seule fois l’idée ne m’était venue que j’avais rendez-vous avec lui à la porte.
— Vous n’êtes pas à cheval ? fit-il, en jetant sur mes compagnes un regard assez singulier.
— Non, je ne suis pas à cheval, répondis-je.
Et je me trouvai incapable d’ajouter un seul mot. Prodiguant sourires et courbettes, le syndic était encore auprès de moi ; et tout à coup j’aperçus l’abîme dans lequel j’étais prêt à choir.
— Vous avez rencontré des amies ? appuya M. le baron, qui, le chapeau à la main, regardait la marquise.
— En effet, murmurai-je.
La politesse eût exigé une présentation. Mais je m’en abstins.
A la fin cependant, il s’aperçut de ma gêne, et il se retira en même temps que le syndic. A peine eurent-ils franchi le seuil que Mmede Saint-Alais m’apostropha, dans un élan de colère.
— Imbécile ! fit-elle, sans détours, pourquoi ne nous l’avoir pas présenté ? Ne voyez-vous pas que vous avez pris le vrai moyen d’éveiller les soupçons et de nous perdre ? Un enfant aurait vu que vous aviez quelque chose à cacher. Si vous l’aviez dès l’abord présenté à votre mère…
— Si je l’avais présenté, madame ?…
— Il serait parti content.
— J’en doute, madame, et pour une excellente raison, répondis-je avec ironie, vu que hier je lui ai déclaré très catégoriquement n’avoir ni mère ni sœur.
Je prenais ma petite revanche. Mmede Saint-Alais devint de toutes les couleurs, et resta un moment les lèvres pincées et les yeux fixés sur la table.
— Qui est-ce ? Que savez-vous de lui ? demanda-t-elle enfin.
— C’est un gentilhomme pauvre et un protestant fanatique, répondis-je sèchement.
Elle se mordit les lèvres.
— Seigneur Dieu ! murmura-t-elle. Qui eût pu prévoir une telle mésaventure ! Croyez-vous qu’il soupçonne quelque chose ?
— Assurément. Pour commencer, je suis parti ce matin de bonne heure, sans tenir compte de mon engagement de faire route avec lui. Quand il apprendra, de surcroît, que je voyage avec une mère et une sœur dont j’étais dépourvu hier…
Elle me regarda comme si elle allait me battre.
— Qu’allez-vous faire ? s’écria-t-elle.
— C’est à ma mère de le dire, répliquai-je poliment. (Et avec le plus grand naturel je me servis de fromage.) C’est elle qui m’a dicté cette conduite.
Elle était blême de fureur, et peut-être de crainte ; je riais à part moi de la voir en cet état. Mais comme la fureur ne lui servait de rien, elle baissa pavillon.
— Que conseillez-vous ? dit-elle enfin.
— Je ne vois qu’un moyen, répondis-je. Il nous faut payer d’audace.
Elle en convint. Mais il était plus facile d’imaginer ce procédé que de le mettre à exécution. Je m’en aperçus, quelques minutes plus tard, quand je sortis pour voir si la berline était attelée, et que je trouvai sur le pas de la porte de Géol, les traits aussi durs que les rochers de ses montagnes.
— Vous êtes sur le départ ? demanda-t-il.
Je balbutiai une réponse affirmative.
— Il me reste donc à vous féliciter, reprit-il, avec un sourire ambigu.
— Me féliciter de quoi, monsieur ?
— D’avoir découvert votre famille, répliqua-t-il, en me jetant un regard d’ironie amère. Ce doit être un grand bonheur, de découvrir à la fois une mère et une sœur dans l’espace de vingt-quatre heures. Mais… puis-je vous donner un avis, monsieur le vicomte ?
— Je vous en prie, dis-je, avec la plus parfaite froideur.
— Eh bien donc, puisque vous avez la main heureuse en fait de découvertes, s’il vous arrive la prochaine fois de tomber sur M. Froment, le boutefeu de Nîmes, faux capucin et double traître, n’allez pas l’adopter aussi. Voilà tout.
— Je n’ai jamais fait sa connaissance, ripostai-je, glacial, tandis que le baron avait parlé avec passion et avec feu.
— Alors gardez-vous de la faire, répondit-il.
Je haussai les épaules, et il n’ajouta rien. Un instant après, la marquise et sa fille sortirent de l’auberge, prirent place dans la voiture, et je me mis en marche à côté des chevaux pour gravir la côte à pied.
La montée était roide et longue et monotone, et avant d’être arrivés au col il nous fallut faire halte à cinq ou six reprises, pour laisser souffler les bêtes ; à cinq ou six reprises je jetai un regard en arrière sur la grisâtre petite auberge de montagne perdue dans le désert grisâtre du plateau. A chaque fois je revis le baron planté devant la porte, qui nous suivait des yeux, sévère, anguleux et immobile comme le reste du paysage. Et je frissonnai.