CHAPITRE XVIIIJE FAIS TRISTE FIGURE

Je ne luttai pas longtemps. Les efforts que j’avais faits pour me libérer de mes agresseurs, et finalement pour appeler au secours, m’avaient porté le sang à la tête, et tellement épuisé que je restai anéanti, le cœur oppressé comme si ses battements allaient me suffoquer, et les poumons aspirant à l’air libre. Je me voyais en danger d’asphyxier pour de bon ; mais heureusement, l’effroi de cette fin, qui une minute plus tôt avait provoqué mes efforts désespérés, m’inspira alors le courage suprême de rester immobile, et de me ressaisir, pour trouver moyen d’avoir de l’air.

Il était temps. Je brûlais comme feu, et suais par tous les pores. Néanmoins l’effroyable sensation d’étouffement s’atténua un peu quand je fus resté une minute tranquille ; et me tournant la tête et le buste légèrement de côté, — ce que je réussis à faire, quoique incapable de me relever, — je respirai plus librement. Ma situation n’en restait pas moins affreuse. Sous la pression des bottes de foin qui m’écrasaient irrémédiablement, des souffrances nouvelles naquirent bientôt, en place de celles dont j’étais soulagé. Peu à peu, les liens de mes poignets me tuméfiaient les chairs, la garde de mon épée me pénétrait dans le flanc, je sentais mon échine prête à rompre sous le faix, mes épaules devenaient horriblement douloureuses. J’allais mourir ainsi, lentement écrasé, dans le noir, alors qu’un appel, un seul appel, si j’avais pu élever la voix, m’eût procuré secours et soulagement.

Cette idée m’affola si bien que me figurant après un siècle de cette torture entendre un léger bruit, comme si l’on remuait dans l’écurie, je cessai de me contraindre, et me remis à me débattre, m’enfonçant les liens dans les chairs et en guise d’appels exhalant des gémissements. Mais cette révolte ne fit qu’ajouter à ma détresse ; l’individu, s’il existait en effet, ne m’entendit pas, et le bruit cessa ; ou du moins s’il persista, le tumulte de mes artères et le gonflement excessif des veines de mon cou, me rendirent sourd à ce bruit. Le poids effroyable que j’avais un instant soulevé retomba. J’y renonçai, désespéré, et m’abandonnai, quasi pâmé, hors d’état de penser ou de me souvenir, sans désir de secours, ni projets d’évasion, totalement passif.

Cet état durait depuis quelque temps, lorsqu’un bruit assez fort pour faire vibrer mes tympans obnubilés me tira de ma stupeur. Je prêtai l’oreille, d’abord vaguement. Le bruit se renouvela ; puis, sans autre avertissement, une douleur aiguë me transperça le mollet. Je hurlai ; et malgré le manteau et le foin entassé sur ma tête, qui étouffaient mon cri, j’en perçus un faible écho. Puis plus rien.

Hébété comme un homme réveillé en sursaut, je crus tout d’abord avoir rêvé le cri aussi bien que la douleur ; et je gémis dans ma détresse. Mais au même instant je sentis le foin s’agiter au-dessus de moi : le plus lourd de la masse qui m’écrasait fut retiré, je perçus des voix et des appels, je vis une faible lumière, et je compris que j’étais sauvé. En un clin d’œil on m’eut empoigné et dégagé, à grand renfort de cris et d’exclamations. Le manteau fut arraché de ma tête, et j’aperçus, étourdi et presque ébloui, une demi-douzaine de figures penchées sur moi et qui m’examinaient.

— Mais, doux Jésus ! c’est le monsieur qui est parti ce matin ! s’écria une femme.

Et, d’étonnement, elle jeta les bras au ciel.

Je la regardai. C’était la patronne de l’auberge. J’avais la gorge sèche et parcheminée, les lèvres gonflées ; mais en m’y reprenant à deux fois, je réussis à lui dire de me délier.

Elle obéit, au milieu de nouvelles exclamations de surprise et d’émerveillement ; puis, comme j’étais roide et engourdi à ne pouvoir remuer, on me transporta jusque sur le seuil de l’écurie, où quelqu’un plaça une escabelle, tandis qu’un autre m’offrait un verre d’eau. Cette eau et le grand air me ranimèrent, et au bout de quelques minutes je pus me tenir debout. Cependant on me pressait de questions ; mais je restais vertigineux et confondu, et il me fut tout d’abord impossible de rassembler mes idées. Mais bientôt un personnage qui s’approcha d’un air d’importance, en écartant la foule de rustres et de valets d’écurie qui m’entouraient, m’aida à recouvrer la parole.

— Qu’est ceci ? dit-il. Qu’est ceci, monsieur ? Comment-vous trouvez-vous dans cette écurie ?

La patronne de l’auberge répondit pour moi qu’elle l’ignorait ; que l’un des garçons en allant querir du foin avait piqué sa fourche dans ma jambe, et m’avait ainsi découvert.

— Mais qui est-ce ? demanda le nouveau venu d’un ton impératif.

C’était un homme grand et maigre, avec une petite figure chafouine et des yeux inquisiteurs.

— Je suis le vicomte de Saux, répondis-je.

— Hein ? fit-il, en traînant le monosyllabe. Et comment, monsieur le vicomte, si tel est votre nom, comment diantre vous trouvez-vous dans cette écurie ?

— J’ai été volé, soufflai-je.

— Volé ! répliqua-t-il en reniflant. Allons donc, monsieur ; il n’y a pas de voleurs dans notre commune.

— Pourtant, j’ai bien été volé, répliquai-je, idiotement.

Pour toute réponse, avant que je me fusse avisé de son intention, il plongea la main, sans cérémonie et sans un mot d’excuse, dans la poche de mon habit, et en retira une bourse. Il la leva en l’air à la vue de tous.

— Volé ? fit-il, d’un ton ironique. J’en doute, monsieur ; j’en doute !

Je regardai la bourse avec stupéfaction ; puis machinalement je portai la main à ma poche, et en tirai successivement plusieurs objets. Il avait raison. Je n’avais pas été volé. Tabatière, mouchoir de poche, ma montre et mes breloques, mon canif, avec un petit miroir, et un calepin, tout y était !

— Maintenant que j’y repense, dit soudain la bonne femme, il y a dans la maison une paire de valises : elles doivent appartenir à ce monsieur ! Je me demandais tout à l’heure à qui elles étaient.

— Elles sont à moi ! m’écriai-je, retrouvant la mémoire et la présence d’esprit. Elles sont à moi !… Mais dites : les dames qui étaient avec moi ? Elles ne sont pas parties ?

— Voilà trois heures qu’elles sont en route, répliqua la femme, en me dévisageant. Et j’aurais juré que monsieur était avec elles. Mais, à vrai dire, le jour pointait à peine, et une erreur est bientôt faite.

Une idée qui eût dû me venir plus tôt, une idée affreuse, enfonça son dard dans mon cœur. Je plongeai la main dans la poche intérieure de mon habit, et la retirai vide. Le brevet, ce brevet dans lequel je mettais tout mon espoir, avait disparu.

Je poussai un cri de rage et promenai autour de moi des yeux égarés.

— Qu’y a-t-il ? dit l’individu chafouin, en rencontrant mon regard.

— Mes papiers ! exclamai-je, quasi grinçant des dents, à me voir ainsi berné et joué, car je comprenais enfin tout. Mes papiers !

— Eh bien quoi, vos papiers ?

— Ils ont disparu ! On me les a volés !

— En vérité ? fit-il, d’un ton sec. C’est ce qui reste à prouver, monsieur.

Je crus d’abord qu’il voulait dire que je pouvais me tromper comme je m’étais trompé d’abord ; et pour plus de sûreté je retournai ma poche.

— Non, dit-il, plus sec que devant. Je vois bien qu’ils ne sont pas là. Mais la question, monsieur, est de savoir s’ils y ont jamais été.

Je le regardai.

— Hé oui, fit-il, voilà précisément le hic, monsieur. Où sont vos papiers ?

— Je vous répète qu’on me les a volés ! m’écriai-je, en fureur.

— Et je vous dis, moi, que cela reste à prouver, répliqua-t-il. En tant que cela ne sera pas prouvé, vous ne partirez pas d’ici. Voilà tout, monsieur, et la chose est simple.

— Et qui donc, repris-je avec indignation, qui donc êtes-vous, je voudrais le savoir, monsieur, vous qui arrêtez les voyageurs sur la grand’route et leur demandez leurs papiers ?

— Tout bonnement le président du Comité local, répondit-il.

— Et vous imaginez-vous, dis-je, révolté par sa bêtise, que je me sois lié les mains et étouffé moi-même sous ce foin, tout exprès ? Exprès pour passer par votre maudit village ?

— Je ne suppose rien, monsieur, répondit-il froidement. Mais nous sommes ici sur la route de Turin, où M. d’Artois est en train, paraît-il, d’assembler les mécontents ; et sur celle de Nîmes, où des personnes malintentionnées arborent la cocarde rouge. Et sans papiers, personne ne passe.

— Mais que prétendez-vous faire de moi ? demandai-je, voyant que les rustres qui béaient autour de nous le considéraient à l’instar d’un vrai Salomon.

— Vous garder, monsieur le vicomte, jusqu’à ce que vous vous soyez procuré des papiers, répondit-il.

— Mais, mordieu ! fis-je. Ce n’est pas des plus commodes, ici. Y a-t-il apparence que quelqu’un me connaisse ?

Il haussa les épaules.

— Sans papiers, trancha-t-il, monsieur ne partira pas. C’est définitif.

Et il disait vrai, c’était définitif. En vain, je lui exposai les faits, et lui demandai si quelqu’un irait volontairement subir, dans l’unique but de cacher son manque de papiers, ce que j’avais subi ; en vain je lui demandai si l’état dans lequel on m’avait trouvé n’était pas en lui-même une preuve suffisante du vol ; si on pouvait se lier les mains à soi-même, et empiler du foin sur sa propre personne. J’eus beau ajouter que je connaissais mon voleur ; cette dernière affirmation ne réussit qu’à empirer les choses.

— En vérité ? fit-il ironiquement. Eh bien donc, je vous prie, qui est-ce ?

— C’est ce bandit de Froment ! Froment de Nîmes !

— Il n’est pas dans la région.

— Comment ! je l’ai vu hier ! répliquai-je.

— En ce cas nous voilà fixés, reprit l’homme du Comité avec un singulier sourire (et sa petite cour sourit également). Après cela, nous ne perdrons certainement pas de vue monsieur le vicomte.

Il tint parole : lorsque je rentrai dans l’auberge, pour fuir le froid qui me pénétrait, et que je m’assis devant l’âtre pour examiner ma situation, deux des laboureurs m’accompagnèrent ; et quand je ressortis, pour jeter un regard mélancolique vers le haut et vers le bas de la route, j’en trouvai deux autres à mes côtés, comme par enchantement. Quelque part que j’allasse, il ne pouvait manquer d’en surgir un, et si je m’écartais trop de la maison, ils me touchaient le bras et d’un ton rogue m’ordonnaient de revenir. Le mont Aigoual lui-même, qui élevait sa cime nue, sévère et glacée, par-dessus la vallée, n’était pas plus ferme que leur vigilance, ou plus immuable.

Mon agitation s’en accrut, et je tombai momentanément dans un état voisin de la folie. Joué par Mmede Saint-Alais, volé par Froment, — qui, j’en étais sûr, avait pris ma place, et à cette heure roulait tout à son aise entre Sumène et Ganges avec mon brevet dans sa poche, — j’arpentais la route, cette route qui était ma prison, dans une fièvre de rage et de tristesse. L’ingratitude de la marquise, ma propre confiance, l’ineptie des villageois, me révoltaient à tour de rôle ; mais je détestais plus encore, peut-être, l’inaction à laquelle je me trouvais condamné. Je venais d’échapper à un danger mortel, et j’aurais dû m’en féliciter ; mais personne ne se résigne à être dupe. Et successivement, un jour, puis deux, puis trois, s’écoulèrent : il gela et dégela, il neigea et il fit beau ; et toujours, cependant que la voiture filait sur la route de Nîmes, emportant ma promise de plus en plus loin de moi, je restai prisonnier dans ce misérable hameau. Je pris en horreur l’infâme auberge, dans laquelle je battais la semelle durant les heures froides, la route boueuse qui passait devant, la piteuse rangée de taudis qu’ils appelaient le village. Tout le jour, et où que j’allasse au dehors, les rustres se faisaient un jeu de me harceler et de me tarabuster ; chaque soir le Comité venait m’interroger. Une maison dans un sens, une maison dans l’autre, étaient mes frontières, tandis que le monde s’agitait par delà les montagnes, et que la France trépidait ; et je ne pouvais savoir ce qui se brassait en vue de m’aliéner le cœur de Denise. On ne s’étonnera pas si je côtoyai la folie.

J’avais laissé mon cheval à Millau, et l’aubergiste avait projeté de me l’expédier à Ganges au bout d’une couple de jours, par les soins d’une connaissance, qui devait passer par là. Je l’attendais donc à toute heure, et mon seul espoir était que son convoyeur fût à même de m’identifier, car une cinquantaine d’habitants de Millau avaient vu ou entendu lire mon brevet. Mais le cheval n’arrivait pas, ni personne de Millau, et la crainte que la mise en liberté des deux dames n’y eût causé du trouble, diminuait encore mon courage. Il m’eût été difficile de communiquer avec Cahors, et le Comité, dans son indépendance et son obstination rustiques, refusait aussi bien de me laisser aller que de me faire conduire à Nîmes, où mon identité serait reconnue. Ce fut en vain que je les pressai.

— Non, non, répondit l’homme à la mine chafouine, la première fois que je lui posai la question. Il passera bien quelqu’un dont vous êtes connu. Prenez seulement patience.

— Monsieur le vicomte doit être connu de beaucoup de monde, interrompit la femme de la maison.

Et elle me regarda, les bras enroulés dans son tablier et la tête penchée sur le côté.

— C’est évident ! c’est évident ! acquiesçait la foule, et, tout en se grattant les mollets, les membres du Comité lui emboîtèrent le pas, et me considérèrent avec satisfaction, comme un objet qui leur faisait beaucoup d’honneur.

Cette stupide vanité m’exaspérait ; mais à quoi bon ?

— Après tout vous êtes fort bien ici, disait le premier interlocuteur, en haussant les épaules. Vous êtes à merveille ici.

— Vous êtes toujours mieux que sous le foin ! ne manquait pas de répondre l’homme qui m’avait piqué la jambe.

Et là-dessus — car c’était la plaisanterie quotidienne — un rire général s’élevait, et m’exhortant une dernière fois à la patience, le Comité se retirait.

Parfois l’entretien dans la cuisine prenait un tour plus sévère et périlleux : l’un après l’autre chacun de mes geôliers rappelait pour mon édification les vieilles histoires des dragonnades, de Villars et de Berwick, histoires à glacer le sang dans les veines, d’atroces cruautés infligées et subies, de rudes montagnards et de vaillantes femmes qui affrontèrent les pires châtiments des rois, pour la cause qu’ils avaient embrassée ; histoires d’une grande cause, abattue mais non détruite, de tout un peuple traîné dans la poussière et le sang, mais toujours debout et redevenu fort.

— Et croyez-vous qu’après ceci, exclamait avec des prunelles flamboyantes le narrateur de ce drame auquel ses grands-parents avaient pris part, croyez-vous qu’après ceci nous allons rester en dehors de cette affaire ? Croyez-vous, monsieur, qu’à cette heure où, après tant d’années, la vengeance est à notre portée et où nos persécuteurs chancellent, croyez-vous que nous allons rester là sans bouger, à les voir se raffermir ? Évêques et capitaines, chanoines et cardinaux, où sont-ils à cette heure ? Où sont les terres qu’ils nous ont volées ? Ils les ont perdues ! Où sont les dîmes qu’ils nous prenaient avec notre sang ? On les à reprises ! Où est saint Étienne, dont ils persécutèrent le père ? Il a le pied sur leur tête ! Et après ceci, croyez-vous qu’avec toutes leurs processions, leurs idoles et leurs saints-sacrements, ils viendront nous défier et nous imposer de nouveau leur loi ? Non, monsieur, non ; et mille fois non !

— Mais il n’est pas question de cela ! dis-je timidement.

— Il n’en est que trop question, me fut-il répliqué sévèrement. Dans Nîmes et Montauban, à Arles, en Avignon ! Nous autres habitants de la montagne avons vu trop souvent la tempête s’amonceler dans les plaines pour nous y tromper. Ces prêches et ces processions et ces vierges pleureuses, ces prières de réparations… savez-vous ce que cela présage, monsieur ? Du sang ! du sang ! et encore du sang ! Il en a été ainsi vingt fois, il en sera de même aujourd’hui. Mais cette fois-ci le sang ne sera pas versé que d’un seul côté !

Ces discours me donnaient à réfléchir. Je m’apercevais que la signification des mots différait selon la bouche qui les prononçait, et que la même Révolution qui s’opérait aisément et sans heurts dans le nord pourrait bien dans le sud mettre tout à feu et à sang. En Quercy nous avions perdu quatre ou cinq châteaux, une poignée d’existences, et pour quelques heures la populace s’était déchaînée, le tout sans grand enthousiasme. Ici, au contraire, je me figurais être sur le bord d’un énorme creuset sous lequel couvaient encore les feux de la persécution ; je sentais sur ma joue le souffle ardent de la passion, je voyais sous les scories à peine refroidies la lave des vieilles inimitiés bouillonner à nouveau d’ambitions plus âpres, et les anciennes factions se rallumer au souffle de nouveaux fanatismes. Après avoir entendu Froment, j’entendais ses adversaires ; il ne me restait plus qu’à savoir de quelles forces disposait le premier.

Néanmoins ce genre de pronostics n’apportait guère de soulagement à ma réclusion. Je passai la plus grande partie d’une quinzaine à me ronger d’impatience. La femme de l’auberge était enchantée de m’avoir comme pensionnaire ; car je payais, et les clients étaient rares. Le Comité, lui, tirait gloire de moi, car je représentais un vivant et ambulant témoignage de son pouvoir, et de l’importance du village. Mais quand à cette situation pénible et grotesque vint s’ajouter l’angoisse que les nouvelles de Nîmes m’inspirèrent au sujet de Denise, je n’y tins plus, et résolus de m’évader coûte que coûte.

Le fait que je n’avais pas de cheval, et la quasi-certitude d’être arrêté à Sumène ou à Ganges, m’avaient jusqu’alors détourné de ce projet ; mais la détention m’était enfin devenue intolérable, et après avoir supputé toutes les chances, je décidai de fuir dans la soirée, au coucher du soleil, et de gagner Millau à pied. Les villageois, sachant que je me rendais à Nîmes, ne manqueraient pas de me poursuivre dans cette direction, et même si une partie prenait l’autre route, j’avais beaucoup de chances de leur échapper à la faveur de l’obscurité. Je comptais atteindre Millau peu après le lever de l’aurore, et là, si le maire était toujours bien disposé envers moi, je pouvais récupérer mon cheval, et, pourvu d’un sauf-conduit, gagner Nîmes par le même chemin ou par un autre.

Ce plan paraissait réalisable, et dès ce soir-là, le hasard me favorisa. L’homme qui devait me tenir compagnie se renversa sur le pied une marmite d’eau bouillante, et sans plus s’occuper de moi ni de son devoir, il retourna chez lui en se lamentant. Une minute plus tard, la femme de l’auberge fut appelée au dehors par un voisin, et à l’heure précise que j’aurais moi-même désignée, je me trouvai seul. Mais je n’avais pas une minute à perdre. Incontinent, je mis mon manteau, et prenant mes pistolets sur la tablette où on les avait déposés, je me munis de quelques vivres et m’éclipsai par la cour de l’auberge. Un chien y avait sa niche, mais il me connaissait, et à ma vue il agita la queue. En deux minutes, après avoir longé précautionneusement les derrières des maisons, je rejoignis la route de Millau, où je me trouvai libre et solitaire.

La nuit était tombée mais il ne faisait pas encore tout à fait noir ; et redoutant tous les yeux, je pris ma course, tour à tour sondant inquiètement le crépuscule devant moi, ou guettant par derrière l’approche d’une poursuite. Durant quelques minutes cette crainte m’absorba tout entier ; mais enfin la seule lumière tremblotante qui décelait le village disparut, la nuit et le silence infini des montagnes se refermèrent sur moi, et une sensation de solitude, accablante, s’empara de moi. Denise était à Nîmes, et je me dirigeais du côté opposé ; quels accidents ne pouvaient se produire, susceptibles d’ajourner mon retour ? En attendant elle restait à la merci de sa mère et de ses frères, et toutes les traditions de sa famille, tous les préjugés de la virginité et de son éducation se liguaient contre mes désirs. Ne mettrait-on à profit cet imbroglio pour disposer de sa main ? Ou, sans aller jusque-là, quel ne pouvait être le sort d’une jeune fille, dans cette cité de factions, dans cette lutte farouche que les paysans m’avaient fait prévoir ?

Aiguillonné par ces pensées, je me hâtais fébrilement, et j’avais fait peut-être une lieue, quand le bruit sec d’un fer de cheval heurtant une pierre, frappa mon oreille. Comme ce bruit venait de devant, je me jetai sur le côté de la route et me tapis afin de laisser passer le voyageur. Je crus distinguer le pas de trois chevaux, mais quand la silhouette vague des cavaliers m’apparut, ils étaient seulement deux.

Il est probable que je me soulevai un peu trop pour mieux voir. En tout cas, je n’avais pas compté avec les chevaux, dont le plus proche, en passant devant moi, fit un écart soudain. La brusquerie de ce mouvement faillit démonter le cavalier, mais en un clin d’œil celui-ci maîtrisa sa monture, et sans me laisser le temps de me reconnaître, la poussa dans ma direction. Je n’osai bouger, crainte de trahir ma présence, mais la précaution fut vaine, car déjà le cavalier avait distingué ma silhouette.

— Holà ! cria-t-il. Qui êtes-vous, qui vous embusquez afin de faire rompre le cou aux gens ? Parlez, ou sinon…

Mais j’empoignai sa bride.

— M. de Géol ! m’écriai-je, le cœur battant à me rompre la poitrine.

— Arrière ! cria-t-il, en m’examinant, car il ne reconnaissait pas ma voix. Qui êtes-vous ? qui est là ?

— C’est moi, moi M. de Saux, répondis-je avec cordialité.

— Hé quoi, l’ami, exclama-t-il du ton de la plus grande surprise, je vous croyais à Nîmes depuis plus de dix jours ! Nous avons votre cheval avec nous.

— Avec vous ? Mon cheval !

— Hé oui. Votre bon ami que voici le mène depuis Millau. Mais qu’êtes-vous devenu tout ce temps ? Et que faites-vous ici ? reprit-il avec méfiance.

— J’ai perdu mon passeport. Il m’a été volé par Froment.

Il siffla.

— Et à Villeraugues on m’a arrêté, continuai-je. Je suis resté là depuis.

— Ah ! ah ! dit-il sèchement. Cela vous apprendra à voyager en mauvaise compagnie, monsieur le vicomte. Et ce soir je suppose que vous étiez…

— En train de prendre la poudre d’escampette, répliquai-je tout franc. Mais vous-même… je vous croyais passé depuis longtemps.

— Non, dit-il. J’ai été retenu. Mais puisque nous nous sommes trouvés, je vous conseille de monter à cheval et de revenir avec moi.

— Je ne demande pas mieux, fis-je vivement. Et vous pourrez leur dire qui je suis.

— Moi ? répliqua-t-il. Pas du tout. Je ne sais pas qui vous êtes en réalité. Je sais seulement que vous m’avez dit être M. de Saux.

Je tombai de mon haut, et restai un moment à le considérer dans les ténèbres. Mais ce moment fut bref, car une voix sortit de ces ténèbres :

— N’ayez crainte, monsieur le vicomte, je répondrai pour vous.

Je sursautai.

— Palsambleu ! m’écriai-je, frémissant. Qui a parlé ?

— Moi, Buton. C’est moi qui ai votre cheval, monsieur le vicomte.

C’était en effet, Buton, le forgeron ; le capitaine Buton, du Comité.

Cette rencontre mit une fin provisoire à mes tribulations. Quand nous arrivâmes dans le village, au bout de dix minutes, le Comité, médusé par les sauf-conduits dont Buton était porteur, admit aussitôt ses explications, et n’opposa aucune entrave à mon départ. Et douze heures après, les trois personnages réunis par ce singulier hasard traversaient Sumène. Nous couchâmes à Sauve, et bientôt laissant derrière nous l’hiver prolongé des montagnes, avec son froid et sa neige, nous commençâmes à descendre sous le soleil le versant occidental de la vallée du Rhône. Tout le jour nous chevauchâmes dans une atmosphère balsamique, entre des champs, des jardins en fleur et des bois d’oliviers : la poussière blanche, les maisons blanches, les rochers blancs, témoignaient du Midi. Un peu avant le coucher du soleil nous arrivions en vue de Nîmes, et saluions la fin d’un voyage qui, pour ma part, avait été accidenté.


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