Quand l’aube grise, à laquelle tant d’hommes aspiraient, se leva lentement sur la cité en éveil, elle trouva sur les plombs de la tour de Froment des visages pâles, sinon des cœurs défaillants. Cette heure, où toute la nature manque de couleur, où toutes choses, le ciel excepté, paraissent ternes et grises, met le courage d’un homme à une rude épreuve, tout comme le vent froid qui l’accompagne s’acharne sur son corps. Les yeux qui une heure auparavant pétillaient de la gaieté du vin — car nous nous étions attardés à boire au roi, à l’Église, à la cocarde rouge et à M. d’Artois — devinrent pensifs ; les hommes qui, un peu plus tôt, montraient des visages vermeils, frissonnèrent en sondant la brume, et s’enveloppèrent plus étroitement de leurs manteaux. S’il en était un parmi eux qui considérât l’issue de la journée avec une entière égalité d’âme, ce phénix ne s’offrit point à mes regards.
Froment avait prêché la foi, mais c’était dans la rue que la foi se trouvait presque toute. Dans la rue, j’en suis sûr, il y avait maints croyants, tout prêts à courir à la mort, ou à tuer sans miséricorde. Et de ceux-là, peut-être, s’en trouvait-il aussi un ou deux parmi nous. Mais en général les hommes qui surveillaient avec moi le panorama de Nîmes ce matin-là, étaient de hardis aventuriers, ou des partisans locaux de Froment, ou des officiers expulsés par leurs régiments, ou encore, mais en petit nombre, des gentilshommes, tel Saint-Alais. Tous gens braves, et quelques-uns échauffés par le vin ; mais Froment n’était pas seul à savoir que Favras avait été pendu, de Launay massacré, et le prévôt Flesselles fusillé de sang-froid ! D’autres que lui pouvaient augurer à quel genre de vengeance ce bizarre être nouveau, la Nation, saurait recourir, si on l’outrageait ! Aussi, quand après une longue attente l’aurore parut enfin, rosissant les nuages de l’est, et que jaillissant par-dessus la mer de brume qui emplissait la vallée du Rhône, elle teignit de sa rose lumière les cimes de l’occident, et nous trouva debout, je ne vis autour de moi que des hommes aux faces graves, et portant plus ou moins sur leurs traits hagards et défaits la marque de leur condition mortelle.
Le seul Froment excepté. Celui-ci, pour une raison quelconque, offrait à l’apparition du jour une contenance non seulement résolue, mais joyeuse. Renonçant à l’attitude solitaire qu’il avait gardée toute la nuit, il s’avança vers les créneaux dominant la ville, et causa et voire plaisanta, raillant les cœurs faibles, et prenant la victoire comme acquise. J’ai ouï dire à ses ennemis que cette conduite fut le résultat de sa nature, et qu’il n’y avait aucun mérite ; que l’orgueil l’élevait non seulement au-dessus des vulgaires passions de l’humanité, mais au-dessus de la crainte ; que dans la ferme volonté de jouer son rôle à l’admiration de chacun, il oubliait que ce fût là autre chose qu’un rôle, et qu’il affrontait tous les hasards et courait tous les risques avec aussi peu d’émotion que l’acteur qui représente le Cid, ou qui boit le poison dans le rôle de Mithridate.
Mais cette prétention revient tout bonnement à affirmer que cet homme était non seulement très vain, mais encore très brave. J’admets l’un et l’autre. Aucun de ceux, en effet, qui l’ont vu ce matin-là n’en pourrait douter : ils savent aussi que, entre un million d’hommes, le plus digne de commander en une telle occurrence était bien cet homme résolu, inflexible, gai même, qui ne revenait jamais sur ses décisions, pas plus qu’il n’avouait de craintes. Lorsque la brume se dissipa — un peu après quatre heures — et découvrit la plaine riante, la ville et les hauteurs, et quand de la direction du Rhône le premier brimbalement des cloches frappa les oreilles et fit taire le chant du rossignol, il tourna vers ses partisans un visage presque joyeux.
— Allons, messieurs, fit-il d’un ton cordial et la tête haute. Remuons-nous ! Il ne doit pas être dit que nous nous cachons et que nous n’osons nous montrer au dehors, ou qu’ayant poussé autrui en avant, nous restons en arrière — comme ces bavards et songe-creux de leur lâche Assemblée qui, prêts à s’emparer de leur roi, mirent au premier rang des femmes pour se préserver du danger ! Allons, messieurs ! Ils l’ont emmené de Versailles à Paris. Nous l’escorterons à son retour ! C’est aujourd’hui que nous faisons le premier pas !
L’enthousiasme est de tous les sentiments le plus contagieux. Un murmure d’approbation accueillit ses paroles ; les yeux qui une minute plus tôt étaient mornes, redevinrent brillants.
— A bas les traîtres ! cria l’un.
— A bas les trois couleurs ! cria un autre.
Du geste, Froment réclama le silence.
— Non, monsieur, dit-il vivement. Au contraire, nous aussi, nous aurons nos trois couleurs : Vive le Roi ! vive la Foi ! vive la Loi ! Vivent les Trois !
L’idée eut du succès. Cent voix en chœur crièrent : « Vivent les Trois ! » On répéta les mots sur les toits inférieurs et aux fenêtres, et jusque dans les rues ; tant et si bien qu’ils se perdirentdecrescendo, tel un feu de file, dans le lointain.
D’un grand geste chevaleresque, Froment leva son chapeau.
— Merci, messieurs, fit-il. Au nom du roi, au nom de Sa Majesté, je vous remercie. Avant que nous ayons fini, l’Atlantique ouïra ce cri, et les échos de la Manche le répéteront ! Oui, le Rhône délivrera ce que la Seine a emprisonné ! Sur Nîmes et sur vous, toute la France aujourd’hui a les yeux fixés ! Pour la liberté ! Pour la liberté de vivre : de lâches scribes l’étrangleront-ils ? Pour la liberté de prier : ils spolient Dieu et profanent ses temples ! Pour la liberté de circuler : le roi de France est prisonnier ! En dirai-je davantage ?
— Non, non ! s’écrièrent-ils, agitant leurs chapeaux et leurs épées.
— Je n’ajouterai donc rien, reprit-il. Je n’userai plus de mots ! Mais je veux montrer qu’ici du moins, à Nîmes, on honore Dieu et le roi, et on laisse libres leurs fidèles ! Suivez-moi, messieurs, et nous ferons le tour de la ville pour visiter les postes du roi et voir si quelqu’un ose crier : « A bas le roi ! »
Ils lui répondirent par une clameur d’approbation et de menace qui fit trembler la vieille tour ; et aussitôt, se pressant sur l’échelle, ils se mirent à descendre jusqu’au toit de la maison et de là dans l’escalier. Assis sur l’embrasure de la tour, je vis leur long défilé traverser les plombs au-dessous de moi ; leurs cuivres et leurs buffleteries reluisaient au soleil, leurs rubans voltigeaient à la brise, leurs voix sonnaient haut et clair. Ils me parurent, alors, une troupe valeureuse : la plupart étaient jeunes, et tous avaient bel air ; ma sympathie les accompagna lorsqu’ils s’enfoncèrent un par un dans le capot de l’escalier par lequel j’étais monté. Une moitié avait disparu, lorsque je sentis que l’on me touchait le bras, et je trouvai Froment, le dernier à partir, arrêté auprès de moi.
— Vous resterez ici, monsieur, me dit-il, d’un ton significatif, les yeux abaissés vers les miens. Si les choses en viennent au pis, je n’ai pas besoin de vous recommander de veiller sur Mllede Saint-Alais.
— Dans la mauvaise comme dans la bonne fortune, je veillerai sur elle, répondis-je.
— Merci, fit-il, la lèvre hautaine et une lueur mauvaise dans le regard. Mais en ce dernier cas, c’est moi qui veillerai sur elle. Ne l’oubliez pas, si je suis vainqueur, nous avons encore à causer, monsieur !
— Soit ! Dieu vous donne la victoire ! exclamai-je involontairement.
— Vous avez foi dans votre habileté à l’épée ? répliqua-t-il, légèrement ironique.
Puis, changeant de ton, il poursuivit :
— Mais non, je me trompe. Votre souhait procède d’un vrai gentilhomme français. Et c’est en cette qualité que je vous confie MlleDenise sans la moindre crainte. Dieu vous garde !
— Et vous de même, fis-je.
Et il suivit les autres.
Il était environ cinq heures. Le soleil était levé, et la plate-forme de la tour, restée silencieuse et en ma seule possession, semblait si rapprochée du ciel, si lumineuse, paisible et tranquille, de cette tranquillité du matin qui s’apparente à l’innocence, que je regardai autour de moi, ébahi. Je me trouvais sur un autre plan que le monde inférieur, d’où s’élevait sauvagement la clameur d’allégresse qui saluait l’apparition de Froment. Une autre acclamation suivit, et une autre, qui firent s’envoler les pigeons effarouchés en une nuée tournoyante, bien plus haut que les toits ; puis l’onde de bruit s’éloigna peu à peu, propageant son indicible menace vers le sud de la ville. Et je restai sur ma tour, seul et au-dessus de la mêlée.
Une fois seul, j’eus le loisir de réfléchir ; et mes réflexions furent d’une teinte sinistre. Qu’était devenue aujourd’hui la douce concorde dont la moitié de la nation avait rêvé durant des semaines ? Où était l’âge d’or de paix et de fraternité que l’abbé Benoît, avec les syndics de Giron et Vlais, avaient prévu ? Et l’abolition des frontières ? Et les droits de l’homme ? Et les autres dix mille béatitudes que philosophes et théoriciens avaient entrepris de créer — sans tenir compte de la nature humaine — moyennant l’adoption de leurs systèmes ? Oui, qu’étaient-elles devenues ? De tout le riant paysage qui m’entourait s’éleva, en guise de réponse, le brimbalement des cloches obsédantes. Du fond des rues montaient des bruits de combat et de victoire. Le long d’une route, serpentant capricieusement à travers la plaine, se hâtaient de petites troupes d’hommes — que je n’avais pas encore aperçues — avec des armes reluisantes ; et enfin, symptôme le plus grave, au bout d’une demi-heure de mon guet, vers un lointain faubourg de l’ouest éclata une salve soudaine, suivie de coups de feu isolés. Les pigeons tournoyaient toujours par-dessus les toits, nuée de flocons blancs, et les pierrots sautillaient à mes pieds ; sur la tour, sur le toit inférieur, où s’étaient rassemblés quelques domestiques, régnaient le soleil et le calme de la paix. Mais au fond des rues, là-bas, je sentais la mort à l’œuvre.
Au début cependant, je n’éprouvai qu’une émotion médiocre. Le jour était peu avancé ; je n’attendais pas une issue immédiate ; et je rêvais presque indolemment, suivant le cours des pensées que je viens d’indiquer, et comparant avec tristesse cette scène de carnage aux brillantes promesses des mois révolus. Mais peu à peu l’anxiété des domestiques que je voyais sur le toit inférieur me gagna. Je me mis à écouter plus attentivement, et j’imaginai que la marée du combat se rapprochait, que les cris et les coups de feu arrivaient plus vite et plus fort à mon oreille. Pour finir, sur un lieu voisin des casernes, et assez proche de moi, j’aperçus de légers flocons de fumée blanche qui s’élevaient des toits, et à deux reprises une salve de mousqueterie partant du même point fit trembler les vitres. Puis dans l’une des rues immédiatement au-dessous de moi, que j’apercevais dans toute sa longueur, je vis une foule accourir — dans ma direction.
J’interpellai les domestiques pour savoir ce que cela signifiait.
— On vient d’attaquer l’arsenal, monsieur, répondit l’un d’eux, en s’abritant les yeux du soleil.
— Qui a attaqué ? demandai-je.
Mais il se contenta de hausser les épaules et de regarder plus attentivement au loin. Je suivis son exemple. Pour un temps rien ne se produisit ; mais tout à coup, aussi brusquement que si s’ouvrait une porte qui eût jusque-là étouffé le bruit, un tonnerre de vociférations éclata, et une foule énorme se déversa par l’extrémité la plus proche dans la rue au-dessous de moi, et refluant dans toute sa longueur à grands renforts de hurlements et d’armes brandies — qui entouraient au centre un crucifix et un peloton de moines — tourna le coin à l’autre bout et disparut. Quelque temps je continuai d’entendre le gros de leurs cris, et le suivis du côté des casernes, d’où arrivait par intervalles le déchirement de la fusillade. J’en conclus que c’était un renfort venu à l’appel de Froment. Après quoi, regardant par hasard au-dessous, je vis que la moitié des domestiques avaient disparu, et que des formes humaines commençaient à se glisser par les rues jusqu’alors désertes. Je me mis à trembler. Le dénouement se produisait plus tôt que je l’avais cru.
Je hélai l’un des hommes et lui demandai où étaient les dames.
Il leva vers moi une face blême.
— Je ne sais pas, monsieur, répondit-il brièvement, et il détourna aussitôt les yeux.
— Elles sont en bas ?
Mais il guettait avec trop d’attention pour me répondre, et ne fit que secouer la tête avec impatience. Je ne voulais pas quitter la plate-forme, et je lui donnai l’ordre de porter mes compliments à Mmede Saint-Alais et de la prier de monter. Je trouvais singulier qu’elle ne l’eût pas encore fait, car les femmes ne résistent guère à la tentation de voir.
Mais l’homme était trop effrayé pour s’occuper de nul autre que de lui-même — c’était, je pense, l’un des cuisiniers — et il ne bougea pas ; tandis que ses compagnons se bornaient à crier :
— Tout à l’heure, monsieur, tout à l’heure.
Je perdis patience ; et courant à l’échelle, je la descendis et marchai droit à eux.
— Tas de gredins ! exclamai-je. Où sont les dames ?
Quelques-uns se retournèrent vers moi en sursautant.
— Vous dites, monsieur ?
— Où sont les dames ? répétai-je avec irritation.
— Oh ! je n’avais pas saisi, répliqua ironiquement le plus voisin. Elles sont allées prier dans la chapelle, monsieur.
— Dans la chapelle ?
— Mais oui : chez les Capucins.
— Elles ne sont donc plus ici ?
— Non, monsieur, répondit-il, les yeux détournés. Mais… que se passe-t-il ?
Et, attiré par le bruit, il s’éloigna de moi, pâlissant encore. Je le suivis jusqu’au parapet, où je me penchai. La vue, sans être aussi étendue que de la tour, découvrait la rue principale orientée vers le midi : elle était pleine d’une foule qui la remontait dans notre direction, en désordre et par détachements, les uns lancés à fond de train, les autres au pas de course, par quatre ou cinq de front ; et tous à chaque instant regardaient derrière eux.
Les domestiques comprirent bien vite ce que cela signifiait. En un clin d’œil leur groupe se dispersa. Courant pêle-mêle, et répétant : « Nous sommes vaincus ! » ils traversèrent les plombs, gagnèrent l’escalier et se mirent à descendre. Je restai une minute encore aux aguets ; mais le torrent des fuyards, loin de tarir, grossissait toujours, leur allure s’accélérait, les derniers venus regardaient plus fréquemment derrière eux en serrant leurs armes ; le fracas de la lutte, les hurlements, les appels, les détonations, se rapprochaient : ma décision fut bientôt prise. L’escalier à présent était libre ; je le dégringolai jusqu’à la porte de l’étage supérieur, par où j’avais pénétré dans la maison, la veille au soir. Je soulevai le loquet, mais reculai : la porte était fermée à clef ! Avec une exclamation déçue, et pris d’une hâte fébrile, — car dans les ténèbres de l’escalier j’ignorais alors ce qui se passait, et me représentais des catastrophes, — je me remis à descendre la spirale, au bas de laquelle j’arrivai dans le cloître formant vestibule.
Je le trouvai encombré d’hommes en armes, sombres et exaspérés ; et assiégé au dehors par d’autres individus, qui s’efforçaient d’y pénétrer. Un instant de plus, et j’aurais trouvé l’escalier obstrué par le flot de ceux qui le remontaient ; et j’aurais été bloqué sur le toit. En fait, je dus attendre plusieurs minutes avant de pouvoir me frayer un chemin dans la presse, refoulé que je fus contre la muraille, où me cloua la ruée vers l’intérieur. Proche de moi, cependant, j’avisai l’un des domestiques dans la même situation, et je le tirai par la manche.
— Où sont les dames ? fis-je. Sont-elles revenues ? Sont-elles ici ?
— Je n’en sais rien, dit-il, le regard fuyant.
— Sont-elles encore dans la chapelle ?
— Je l’ignore, monsieur, répliqua-t-il avec impatience.
Et apercevant, je suppose, celui qu’il cherchait, il me repoussa, avec la brutalité de la peur, et, se jetant parmi la foule, disparut.
Il régnait dans la place un tel tohu-bohu d’hommes entrant et sortant, criant des ordres ou fendant la presse, que je ne savais que faire. Les uns réclamaient Froment, d’autres voulaient que l’on fermât les portes ; celui-ci criait que tout était perdu, celui-là que l’on montât la poudre de la cave. C’était une confusion à perdre la tête, et je restai plusieurs minutes en son centre, coudoyé, bousculé, ballotté de côté et d’autre. Où étaient les femmes ? Où étaient-elles ? Ce doute m’affolait. Je m’accrochai à une demi-douzaine de mes plus proches voisins, et le leur demandai ; mais tous se récrièrent farouchement qu’ils l’ignoraient — comment l’auraient-ils su ? — et se dégageant de moi sauvagement ils m’échappèrent comme le domestique. Tous ceux-là, en effet, étaient de l’espèce la plus vulgaire. Il n’y avait là ni Froment, ni Saint-Alais, ni les chefs, mais un ou deux seulement des braves qui étaient partis avec eux.
Je ne crois pas m’être jamais trouvé en plus pénible situation. Denise était-elle encore dans la chapelle, ou bien dans les rues, exposée à des périls auxquels je n’osais songer ? ou d’autre part serait-elle sauve dans la chambre voisine, ou à l’étage supérieur, sur le toit ? Dans l’inouïe confusion, il m’était impossible de l’apprendre, tout comme de faire un mouvement. Mon seul espoir semblait être dans le retour de Froment. Mais après une minute de vaine attente, qui me parut durer un siècle, je perdis patience, et refoulant la presse, gagnai une porte qui devait mener au corps de logis principal.
L’ayant dépassée, je retrouvai le même désordre : ceux-ci, remontant la poudre des caves, obstruaient le passage ; ceux-là se mettaient en devoir de piller la maison. A ce rez-de-chaussée, j’avais peu d’espoir de trouver celles que je cherchais ; et après avoir regardé en vain de tous côtés, j’avisai un escalier, et montant rapidement jusqu’au second étage, m’élançai vers la chambre de Denise… La porte était fermée à clef.
Je la martelai follement, j’appelai, j’attendis, aux écoutes, et j’appelai encore ; mais je ne perçus aucun bruit à l’intérieur ! Convaincu enfin, j’y renonçai et passai aux portes voisines. Les deux premières étaient closes également ; la troisième et la quatrième chambre étaient ouvertes et vacantes. La dernière où je pénétrai était celle d’un homme.
Cette besogne ne fut pas longue, et ne me prit qu’une minute. Mais tout le temps que j’employai à frapper, à écouter et à appeler, — bien que dans le corridor où je circulais régnât un silence de mort où mes pas se répercutaient, — le bas de la maison retentissait de cris, d’appels et de bruits de pas précipités. Je trépignais. La marquise était peut-être sur le toit. Je me mis en devoir d’y monter. Puis je réfléchis que si j’y grimpais je pourrais bien au moment de redescendre trouver l’escalier bloqué ; et, maudissant ma folie d’avoir quitté le cloître, — pour la seule raison que mes recherches n’avaient pas abouti, — je retournai précipitamment à l’escalier, m’y élançai, et divisant de mon mieux les flots humains qui tournoyaient et déferlaient plein l’étage inférieur, je parvins de haute lutte à regagner le vestibule.
J’arrivai juste à temps. Comme j’entrais par une porte, Froment y pénétrait par l’autre, avec un petit peloton de ses séides, dont plusieurs, je le vis alors, portaient le ruban vert, les couleurs d’Artois. Sa haute stature dominait toutes les têtes, et je vis qu’il était blessé : un filet de sang découlait sur sa joue, et ses yeux luisaient d’un éclat quasi dément. Mais il gardait son calme : il avait encore un tel empire, non seulement sur lui-même, mais sur ceux qui l’entouraient, que l’agitation s’apaisait et tombait sous son regard. En un instant ces hommes, qui ne savaient plus que se jeter les uns sur les autres et s’embarrasser mutuellement, coururent à leurs postes. On entendait au bout de la rue les hurlements d’une foule hostile, et il était clair qu’il avait battu en retraite devant des forces écrasantes. Néanmoins la résolution parut tout à coup prendre la place de la panique, et l’espérance celle du désespoir.
Campé sur le seuil et pointant de côté et d’autre le pistolet déchargé qu’il tenait à la main, il ordonna en quelques mots brefs et nets de barricader la porte, et cet ordre exécuté, il envoya ses hommes à leurs différents postes. La foule qui avait jusque-là encombré la place se dissipa comme par enchantement, et il m’aperçut. Il me fit signe d’approcher.
S’il jouait un rôle, qu’il me soit permis de déclarer, pour n’y plus revenir, qu’il le jouait noblement. Même à cette heure, où je devinais que tout était perdu, son visage n’exprimait ni crainte, ni envie ; et il n’y eut dans ses paroles aucune ostentation.
— Sortez vite, me glissa-t-il à voix basse, m’interdisant d’un geste prompt les questions que j’étais prêt à lui poser, par cette porte-là, et par la poterne au bas de l’autre escalier. Allez à la porte de l’est, vous y trouverez des chevaux devant Sainte-Geneviève. Ici, tout est fini ! conclut-il, en m’étreignant la main et me poussant vers la sortie.
— Mais MlleDenise, m’écriai-je. Elle n’est pas dans la maison !
— Hé quoi ! fit-il, s’arrêtant pour me considérer, d’un visage assombri. Êtes-vous fou ? Est-ce à dire qu’elle est sortie ?
— Elle n’est pas ici, répondis-je. On m’a dit qu’elle était allée à la chapelle avec Mmede Saint-Alais, et elle n’en est pas revenue.
— Quel Charenton ! lança-t-il, avec un affreux blasphème. Dieu les protège ! répéta-t-il par deux fois.
Et après un silence, rencontrant mon regard où il lut de l’horreur, il eut un rire rauque.
— Après tout, qu’importe ? fit-il avec agitation. Nous voilà tous dans le même sac ! Comportons-nous en gentilshommes. J’ai fait mon possible pour ma part. Entendez-vous cela ?
Il leva la main : une salve de mousqueterie fit trembler la maison ; et il cria un ordre. Les petites fenêtres avaient été bouchées à l’aide de pavés, la porte étançonnée à bloc ; et la lumière du jour manquant, on avait allumé des lampes, qui donnaient à la longue salle de pierre, blanchie à la chaux, un aspect singulièrement lugubre. A moins que cet effet ne résultât des sombres visages que je voyais autour de moi.
— Je crains fort que les Saint-Alais ne soient assiégés dans les Arènes, dit-il froidement. Et ils n’ont pas assez de monde pour garnir les remparts. Ces maudits Cévenols sont trop nombreux pour nous. Quant à vos amis… c’est bien ce que j’attendais : ils me laissent mourir comme un taureau dans l’arène. Mais notre mort sera du moins sanglante.
Tandis que j’admirais son courage, une sorte de revirement se produisit en moi.
— Et Denise ? exclamai-je, lui agrippant le bras avec violence. La laisserons-nous périr ?
Il me regarda d’un air féroce.
— C’est juste, fit-il, avec un ricanement. J’oublie que vous n’êtes pas des nôtres.
— Je pense à elle, moi ! m’écriai-je, furieux.
Et, pour un instant, je le haïs.
Mais son attitude se modifia rapidement.
— Vous avez raison, monsieur, dit-il, sur un ton nouveau. Allez ! Il reste peut-être une chance. La chapelle est aux Capucins, et ces chiens hurlaient alentour quand nous avons battu en retraite. Ils sont dix contre un… mais il reste peut-être une chance. Allez, et si vous la retrouvez, et que vous échappiez avec elle, n’oubliez pas Froment de Nîmes.
— Par la poterne ? demandai-je.
— Oui, prenez par là, répondit-il, et tirant tout à coup un pistolet de sa poche, il me le mit dans la main. Allez, il faut que j’aille aussi. Bonne chance, monsieur, et adieu… Quant à vous, chiens ! je vais vous apprendre à aboyer ! conclut-il avec amertume, s’adressant à la foule inconsciente. Le taureau est encore sur pied, et fera mordre la poussière à plusieurs d’entre vous avant la fin de la corrida !