III.

Il y eut un moment de silence pendant lequel minuit sonna lentement2. Ordinairement Voltaire avait l'art de renouer la conversation quand un nuage passait sur le front de son cher Trajan, et d'effacer la mauvaise impression qui rejaillissait sur les autres convives. Mais ce soir là, Voltaire, triste et souffrant, ressentait les sourdes atteintes de ce spleen prussien, qui s'emparait bien vite de tous les heureux mortels appelés à contempler Frédéric dans sa gloire. C'était précisément le matin que La Mettrie lui avait répété ce fatal mot de Frédéric, qui fit succéder à une feinte amitié une aversion très-réelle entre ces deux grands hommes3. Tant il y a qu'il ne dit mot. «Ma foi, pensait-il, qu'il jette l'écorce de La Mettrie quand bon lui semblera; qu'il ait de l'humeur; qu'il souffre, et que le souper finisse. J'ai la colique, et tous ces compliments ne m'empêcheront pas de le sentir.»

Note 2:(retour)L'Opéra commençait et finissait plus tôt que de nos jours. Frédéric commençait à souper à dix heures.

L'Opéra commençait et finissait plus tôt que de nos jours. Frédéric commençait à souper à dix heures.

Note 3:(retour)Je le garde encore parce que j'ai besoin de lui. Dans un an je n'en aurai plus que faire, et je m'en débarrasserai.Je presse l'orange, et après je jetterai l'écorce.» On sait que ce mot fut une plaie vive pour l'orgueil de Voltaire.

Je le garde encore parce que j'ai besoin de lui. Dans un an je n'en aurai plus que faire, et je m'en débarrasserai.Je presse l'orange, et après je jetterai l'écorce.» On sait que ce mot fut une plaie vive pour l'orgueil de Voltaire.

Frédéric fut donc forcé de s'exécuter et de reprendre tout seul sa philosophique sérénité.

«Puisque nous sommes sur le chapitre de Cagliostro, dit-il, et que l'heure des histoires de revenants vient de sonner, je vais vous raconter la mienne, et vous jugerez ce qu'il faut croire de la science des sorciers. Mon histoire est très-véritable, et je la tiens de la personne même à qui elle est arrivée l'été dernier. C'est l'incident survenu ce soir au théâtre qui me la remet en mémoire, et peut-être cet incident est-il lié à ce que vous allez entendre.

—L'histoire sera-t-elle un peu effrayante? demanda La Mettrie.

—Peut-être! répondit le roi.

—En ce cas, reprit-il, je vais fermer la porte qui est derrière moi. Je ne peux pas souffrir une porte ouverte quand on parle de revenants et de prodiges.»

La Mettrie ferma la porte, et le roi parla ainsi:

«Cagliostro, vous le savez, avait l'art de montrer aux gens crédules des tableaux, ou plutôt des miroirs magiques, sur lesquels il faisait apparaître des personnes absentes. Il prétendait les surprendre dans le moment même, et révéler ainsi les occupations et les actions les plus secrètes de leur vie. Les femmes jalouses allaient apprendre chez lui les infidélités de leurs maris ou de leurs amants; il y a même des amants et des maris qui ont eu chez lui d'étranges révélations sur la conduite de certaines dames, et le miroir magique a trahi, dit-on, des mystères d'iniquité. Quoi qu'il en soit, les chanteurs italiens de l'Opéra se réunirent un soir et lui offrirent un joli souper accompagné de bonne musique, à condition qu'il leur ferait quelques tours de son métier. Il accepta l'échange et donna jour à Porporino, à Conciolini, à mesdemoiselles Astrua et Porporina, pour leur montrer chez lui l'enfer ou le paradis à volonté. La famille Barberini fut même de la partie. Mademoiselle Jeanne Barberini demanda à voir le feu doge de Venise; et comme M. Cagliostro ressuscite très-proprement les morts, elle le vit, elle en eut grand'peur, et sortit toute bouleversée du cabinet noir où le sorcier l'avait mise en tête-à-tête avec le revenant. Je soupçonne fort la Barberini, qui est un peu gausseuse, comme dit Voltaire, d'avoir joué l'épouvante pour se moquer de nos histrions italiens qui, par état, ne sont pas braves, et qui refusèrent net de se soumettre à la même épreuve. Mademoiselle Porporina, avec cet air tranquille que vous lui connaissez, dit à M. Cagliostro qu'elle croirait à sa science s'il lui montrait une personne à laquelle elle pensait dans ce moment-là, et qu'elle n'avait pas besoin de lui nommer, puisqu'il était sorcier et devait lire dans son âme comme dans un livre. «Ce que vous me demandez est grave, répondit Cagliostro, et pourtant je crois pouvoir vous satisfaire, si vous me jurez, sur tout ce qu'il y a de plus solennel et de plus terrible, de ne pas adresser la parole à la personne que je vous montrerai, et de ne pas faire le moindre mouvement, le moindre geste, le moindre bruit pendant l'apparition.» La Porporina s'y engagea par serment, et entra dans le cabinet noir avec beaucoup de résolution. Il n'est pas inutile de vous rappeler, messieurs, que cette jeune personne est un des esprits les plus fermes et les plus droits qui se puissent rencontrer; elle est instruite, raisonne bien sur toutes choses, et j'ai des motifs de croire qu'elle n'est accessible à aucune idée fausse ou étroite. Elle resta donc dans la chambre aux apparitions pendant assez longtemps pour étonner et inquiéter ses camarades. Tout se passa pourtant dans le plus grand silence. Lorsqu'elle en sortit, elle était fort pâle, et des larmes coulaient, dit-on, de ses yeux. Mais elle dit aussitôt à ses camarades: «Mes amis, si M. Cagliostro est sorcier, c'est un sorcier menteur, ne croyez rien de ce qu'il vous montrera.» Elle ne voulut pas s'expliquer davantage. Mais Conciolini m'ayant raconté, quelques jours après, à un de mes concerts, cette merveilleuse soirée, je me promis d'interroger la Porporina, ce que je ne manquai pas de faire la première fois qu'elle vint chanter à Sans-Souci. J'eus quelque peine à la faire parler. Voici enfin ce qu'elle me raconta:

«Sans aucun doute, M. Cagliostro possède des moyens extraordinaires pour produire des apparitions tellement semblables à la réalité, qu'il est impossible aux esprits les plus calmes de n'en être pas ému. Pourtant il n'est pas sorcier, et sa prétention de lire dans ma pensée n'était fondée que sur la connaissance qu'il avait, à coup sûr, de quelques particularités de ma vie; mais c'est une connaissance incomplète, et je ne vous conseillerais pas, Sire (c'est toujours la Porporina qui parle, observa le roi), de le prendre pour votre ministre de la police, car il ferait de graves bévues. Ainsi, lorsque je lui demandai de me montrer la personne absente que je désirais voir, je pensais à maître Porpora, mon maître de musique, qui est maintenant à Vienne; et, au lieu de lui, je vis apparaître dans la chambre magique un ami bien cher que j'ai perdu cette année.

—Peste! dit d'Argens, cela est beaucoup plus sorcier que d'en faire voir un vivant!

—Attendez, messieurs. Cagliostro, mal informé, ne se doutait pas que la personne qu'il montrait fût morte; car, lorsque le fantôme eut disparu, il demanda à mademoiselle Porporina si elle était satisfaite de ce qu'elle venait d'apprendre. «D'abord, monsieur, répondit-elle, je désirerais le comprendre. Veuillez me l'expliquer.—Cela dépasse mon pouvoir, répondit-il; qu'il vous suffise de savoir que votre ami est tranquille et qu'il s'occupe utilement.» Sur quoi la signora reprit: «Hélas! monsieur, vous m'avez fait bien du mal sans le savoir: vous m'avez montré une personne que je ne songeais point à revoir jamais, et vous me la donnez maintenant pour vivante, tandis que je lui ai fermé les yeux il y a six mois.» Voilà, messieurs, continua Frédéric, comment ces sorciers se trompent en voulant tromper les autres, et comment leurs trames sont déjouées par un ressort qui manque à leur police secrète. Ils pénètrent jusqu'à un certain point les mystères des familles et celui des affections intimes. Comme toutes les histoires de ce monde se ressemblent plus ou moins, et qu'en général les gens enclins au merveilleux n'y regardent pas de si près, ils tombent juste vingt fois sur trente; mais dix fois sur trente ils donnent à côté, et on n'y fait pas attention, tandis qu'on fait grand bruit des épreuves qui ont réussi. C'est absolument comme dans les horoscopes, où l'on vous prédit une série banale d'événements qui doivent nécessairement arriver à tout le monde, tels que voyages, maladies, perte d'un ami ou d'un parent, héritage, rencontre, lettre intéressante, et autres lieux communs de la vie humaine. Voyez un peu cependant à quelles catastrophes et à quels chagrins domestiques les fausses révélations d'un Cagliostro exposent des esprits faibles et passionnés! Qu'un mari se fie à cela et tue sa femme innocente; qu'une mère devienne folle de douleur en croyant voir expirer son fils absent, et mille autres désastres qu'a occasionnés la prétendue science divinatoire des magiciens! Tout cela est infâme, et convenez que j'ai eu raison d'éloigner de mes États ce Cagliostro qui devine si juste, et qui donne de si bonnes nouvelles des gens morts et enterrés.

—Tout cela est bel et bon, dit La Mettrie, mais ne m'explique pas commentla Porporina de votre Majestéa vu debout cet homme mort. Car enfin, si elle est douée de fermeté et de raison, commeVotre Majestél'affirme, cela prouve contre l'argument deVotre Majesté. Le sorcier s'est trompé, il est vrai, en tirant de son magasin un mort pour un vivant qu'on lui demandait; mais il n'en est que plus certain qu'il dispose de la mort et de la vie; et, en cela, il en sait plus long queVotre Majesté, laquelle, n'endéplaise à Votre Majesté, a fait tuer beaucoup d'hommes à la guerre, et n'en a jamais pu ressusciter un seul.

—Ainsi nous croirons au diable, mon chersujet, dit le roi, riant des regards comiques que lançait La Mettrie à Quintus Icilius, chaque fois qu'il prononçait avec emphase le titre de Majesté.

—Pourquoi ne croirions-nous pas à ce pauvre compère Satan, qui est si calomnié et qui a tant d'esprit? repartit La Mettrie.

—Au feu le manichéen! dit Voltaire en approchant une bougie de la perruque du jeune médecin.

—Enfin, sublime Fritz, reprit celui-ci, je vous ai posé un argument embarrassant: ou la charmante Porporina est folle et crédule, et elle a vu son mort; ou elle est philosophe, et n'a rien vu du tout. Cependant elle a eu peur, elle en convient?

—Elle n'a pas eu peur, dit le roi, elle a eu du chagrin, comme on en éprouverait à la vue d'un portrait qui vous rappellerait exactement une personne aimée qu'on sait trop que l'on ne reverra plus. Mais s'il faut que je vous dise tout, je pense un peu qu'elle a eu peur après coup, et que sa force morale n'est pas sortie de cette épreuve aussi saine qu'elle y est entrée. Depuis ce temps, elle a été sujette à des accès de mélancolie noire, qui sont toujours une preuve de faiblesse ou de désordre dans nos facultés. Je suis sûr qu'elle a l'esprit frappé, bien qu'elle le nie. On ne joue pas impunément avec le mensonge. L'espèce d'attaque qu'elle a eue ce soir est, selon moi, une conséquence de tout cela; et je parierais qu'il y a dans sa cervelle troublée quelque frayeur de la puissance magique attribuée à M. de Saint-Germain. On m'a dit que depuis qu'elle est rentrée chez elle, elle n'a fait que pleurer.

—Ah! cela, vous me permettrez de n'en rien croire, chère Majesté, dit La Mettrie. Vous avez été la voir, donc elle ne pleure plus.

—Vous êtes bien curieux, Panurge, de savoir le but de ma visite? Et vous aussi, d'Argens, qui ne dites rien, et qui avez l'air de n'en pas penser davantage? Et vous aussi, peut-être, cher Voltaire, qui ne dites mot non plus, et qui n'en pensez pas moins, certainement?

—Comment ne serait-on pas curieux de tout ce que Frédéric le Grand juge à propos de faire? répondit Voltaire, qui fit un effort de complaisance en voyant le roi en train de parler; peut-être que certains hommes n'ont le droit de rien cacher, lorsque la moindre de leurs paroles est un précepte, et la moindre de leurs actions un exemple.

—Mon cher ami, vous voulez me donner de l'orgueil. Qui n'en aurait d'être loué par Voltaire? Cela n'empêche pas que vous ne vous soyez pas moqué de moi pendant un quart d'heure que j'ai été absent, Eh bien! pendant ce quart d'heure, pourtant, vous ne pouvez supposer que j'aie eu le temps d'aller jusqu'auprès de l'Opéra, où demeure la Porporina, de lui réciter un long madrigal, et d'en revenir à pied, car j'étais à pied.

—Bah! sire, l'Opéra est bien près d'ici, dit Voltaire, et il ne vous faut pas plus de temps que cela pour gagner une bataille.

—Vous vous trompez, il faut beaucoup plus de temps, répliqua le roi assez froidement; demandez à Quintus Icilius. Quant au marquis, qui connaît si bien la vertu des femmes de théâtre, il vous dira qu'il faut plus d'un quart d'heure pour les conquérir.

—Eh! eh! sire, cela dépend.

—Oui, cela dépend: mais j'espère pour vous que mademoiselle Cochois vous a donné plus de peine. Tant il y a, messieurs, que je n'ai pas vu mademoiselle Porporina cette nuit et que j'ai été seulement parler à sa servante, et m'informer de ses nouvelles.

—Vous, sire? s'écria La Mettrie.

—J'ai voulu lui porter moi-même un flacon dont je me suis souvenu tout à coup d'avoir éprouvé de très bons effets, quand j'étais sujet à des spasmes d'estomac qui me faisaient quelquefois perdre connaissance. Eh bien, vous ne dites mot? Vous voilà tous ébahis? Vous avez envie de donner des louanges à ma bonté paternelle et royale, et vous n'osez pas, parce qu'au fond du cœur, vous me trouvez parfaitement ridicule.

—Ma foi, sire, si vous êtes amoureux comme un simple mortel, je ne le trouve pas mauvais, dit La Mettrie, et je ne vois pas là matière ni à éloge ni à raillerie?

—Eh bien, mon bon Panurge, je ne suis pas amoureux du tout, puisqu'il faut parler net. Je suis un simple mortel, il est vrai; mais je n'ai pas l'honneur d'être roi de France, et les mœurs galantes qui conviennent à un grand monarque comme Louis XV iraient fort mal à un petit marquis de Brandebourg tel que moi. J'ai d'autres chats à fouetter pour faire marcher ma pauvre boutique, et je n'ai pas le loisir de m'endormir dans les bosquets de Cythère.

—En ce cas, je ne comprends rien à votre sollicitude pour cette petite chanteuse de l'Opéra, dit La Mettrie; et, à moins que ce ne soit par suite d'une rage musicale, je donne ma langue aux chats.

—Cela étant, sachez, mes amis, que je ne suis ni amant ni amoureux de la Porporina, mais que je lui suis très-attaché, parce que, dans une circonstance trop longue à vous dire maintenant, elle m'a sauvé la vie sans me connaître. L'aventure est bizarre, et je vous la raconterai une autre fois. Ce soir il est trop tard, et M. de Voltaire s'endort. Qu'il vous suffise de savoir que si je suis ici, et non dans l'enfer, où la dévotion voulait m'envoyer, je le dois à cette fille. Vous comprenez maintenant que, la sachant dangereusement indisposée, je puisse aller voir si elle n'est pas morte, et lui porter un flacon de Stahl, sans, pour cela, avoir envie de passer à vos yeux pour un Richelieu ou pour un Lauzun. Allons, messieurs, je vous donne le bonsoir. Il y a dix-huit heures que je n'ai quitté mes bottes, et il me faudra les reprendre dans six. Je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde, comme au bas d'une lettre.»

Au moment où minuit avait sonné à la grande horloge du palais, la jeune et mondaine abbesse de Quedlimburg venait de se mettre dans son lit de satin rose, lorsque sa première femme de chambre, en lui plaçant ses mules sur son tapis d'hermine, tressaillit et laissa échapper un cri. On venait de frapper à la porte de la chambre à coucher de la princesse.

«Eh bien, es-tu folle? dit la belle Amélie, en entr'ouvrant son rideau: qu'as-tu à sauter et à soupirer de la sorte?

—Est-ce que Votre Altesse royale n'a pas entendu frapper?

—On a frappé? En ce cas, va voir ce que c'est.

—Ah! madame! quelle personne vivante oserait frapper à la porte de Votre Altesse, quand on sait qu'elle est couchée?

—Aucune personne vivante n'oserait, dis-tu? En ce cas c'est une personne morte. Va lui ouvrir en attendant. Tiens, on frappe encore; va donc, tu m'impatientes.»

La femme de chambre, plus morte que vive, se traîna vers la porte, et demandaqui est là? d'une voix tremblante.

«C'est moi, madame de Kleist, répondit une voix bien connue; si la princesse ne dort pas encore, dites-lui que j'ai quelque chose d'important à lui dire.

—Eh vite! eh vite! fais-la entrer, cria la princesse, et laisse-nous.»

Dès que l'abbesse et sa favorite furent seules, cette dernière s'assit sur le pied du lit de sa maîtresse, et parla ainsi:

«Votre Altesse royale ne s'était pas trompée. Le roi est amoureux fou de la Porporina, et il n'est pas encore son amant, ce qui donne certainement à cette fille un crédit illimité, pour le moment, sur son esprit.

—Et comment sais-tu cela depuis une heure?

—Parce qu'en me déshabillant pour me mettre au lit, j'ai fait babiller ma femme de chambre, laquelle m'a appris qu'elle avait une sœur au service de cette Porporina. Là-dessus je la questionne, je lui tire les vers du nez, et, de fil en aiguille, j'apprends que madite soubrette sort à l'instant même de chez sa sœur, et qu'à l'instant même le roi sortait de chez la Porporina.

—Es-tu bien sûr de cela?

—Ma fille de chambre venait de voir le roi comme je vous vois. Il lui avait parlé à elle-même, la prenant pour sa sœur, laquelle était occupée, dans une autre pièce, à soigner sa maîtresse malade, ou feignant de l'être. Le roi s'est informé de la santé de la Porporina avec une sollicitude extraordinaire; il a frappé du pied d'un air tout à fait chagrin, en apprenant qu'elle ne cessait de pleurer; il n'a pas demandé à la voir,dans la crainte de la gênera-t-il dit; il a remis pour elle un flacon très-précieux; enfin il s'est retiré, en recommandant bien qu'on dît à la malade, le lendemain, qu'il était venu la voir à onze heures du soir.

—Voilà une aventure, j'espère! s'écria la princesse, et je n'ose en croire mes oreilles. Ta soubrette connaît-elle bien les traits du roi?

—Qui ne connaît la figure d'un roi toujours à cheval? D'ailleurs, un page avait été envoyé en éclaireur cinq minutes à l'avance pour voir s'il n'y avait personne chez la belle. Pendant ce temps, le roi, enveloppé et emmitouflé, attendait en bas dans la rue, en grand incognito, selon sa coutume.

—Ainsi, du mystère, de la sollicitude, et surtout du respect: c'est de l'amour, ou je ne m'y connais pas, de Kleist. Et tu es venue, malgré le froid et la nuit, m'apprendre cela bien vite! Ah! ma pauvre enfant, que tu es bonne!

—Dites aussi malgré les revenants. Savez-vous qu'il y a une panique nouvelle dans le château depuis quelques nuits, et que mon chasseur tremblait comme un grand imbécile en traversant les corridors pour m'accompagner?

—Qu'est-ce que c'est? encore la femme blanche?

—Oui, laBalayeuse.

—Cette fois, ce n'est pas nous qui faisons ce jeu-là, ma pauvre de Kleist! Nos fantômes sont bien loin, et fasse le ciel que ces revenants-là puissent revenir!

—Je pensais d'abord que c'était le roi qui s'amusait àrevenir, puisque maintenant il a des motifs pour écarter les valets curieux de dessus son passage. Mais, ce qui m'a fort étonné, c'est que le sabbat ne se passe pas autour de ses appartements, ni sur sa route pour aller chez la Porporina. C'est autour de Votre Altesse que les esprits se promènent, et j'avoue que maintenant que je n'y suis plus pour rien, cela m'effraie un peu.

—Que dis-tu là, enfant? Comment pourrais-tu croire aux spectres, toi qui les connais si bien?

—Et voilà lehic!on dit que quand on les imite, cela les fâche, et qu'ils se mettent à vos trousses tout de bon pour vous punir.

—En ce cas, ils s'y prendraient un peu tard avec nous; car depuis plus d'un an, ils nous laissent en repos. Allons, ne t'occupe pas de ces balivernes. Nous savons bien ce qu'il faut croire de ces âmes en peine. Certainement c'est quelque page ou quelque bas officier qui vient la nuit demander des prières à la plus jolie de mes femmes de chambre. Aussi la vieille, à qui on ne demande rien du tout, a-t-elle une frayeur épouvantable. J'ai vu le moment où elle ne voudrait pas t'ouvrir. Mais de quoi parlons-nous là? De Kleist, nous tenons le secret du roi, il faut en profiter. Comment allons-nous nous y prendre?

—Il faut accaparer cette Porporina, et nous dépêcher avant que sa faveur la rende vaine et méfiante.

—Sans doute, il ne faut épargner ni présents, ni promesses, ni cajoleries. Tu iras dès demain chez elle; tu lui demanderas de ma part... de la musique, des autographes du Porpora; elle doit avoir beaucoup de choses inédites des maîtres italiens. Tu lui promettras en retour des manuscrits de Sébastien Bach. J'en ai plusieurs. Nous commencerons par des échanges. Et puis, je lui demanderai de venir m'enseigner les mouvements et dès que je la tiendrai chez moi, je me charge de la séduire et de la dominer.

—J'irai demain matin, Madame.

—Bonsoir, de Kleist. Tiens, viens m'embrasser. Tu es ma seule amie, toi; va te coucher, et si tu rencontresla Balayeusedans les galeries, regarde bien si elle n'a pas des éperons sous sa robe.»

Le lendemain, la Porporina, en sortant fort accablée d'un pénible sommeil, trouva sur son lit deux objets que sa femme de chambre venait d'y déposer. D'abord, un flacon de cristal de roche avec un fermoir d'or sur lequel était gravée une F, surmontée d'une couronne royale, et ensuite un rouleau cacheté. La servante interrogée raconta comme quoi le roi était venu en personne, la veille au soir, apporter ce flacon; et, en apprenant les circonstances d'une visite si respectueuse et si délicatement naïve, la Porporina fut attendrie. Homme étrange! pensa-t-elle. Comment concilier tant du bonté dans la vie privée, avec tant de dureté et de despotisme dans la vie publique? Elle tomba dans la rêverie, et peu à peu, oubliant le roi, et songeant à elle-même, elle se retraça confusément les événements de la veille et se remit à pleurer.

«Eh quoi! Mademoiselle, lui dit la soubrette qui était une bonne créature passablement babillarde, vous allez encore sangloter comme hier soir en vous endormant? Cela fendait le cœur, et le roi, qui vous écoutait à travers la porte, en a secoué la tête deux ou trois fois comme un homme qui a du chagrin. Pourtant, Mademoiselle, votre sort ferait envie à bien d'autres. Le roi ne fait pas la cour à tout le monde; on dit même qu'il ne la fait à personne, et il est bien certain que le voilà amoureux de vous!

—Amoureux! que dis-tu là, malheureuse? s'écria la Porporina en tressaillant; ne répète jamais une parole si inconvenante et si absurde. Le roi amoureux de moi, grand Dieu!

—Eh bien, Mademoiselle, quand cela serait?

—Le ciel m'en préserve! mais cela n'est pas et ne sera jamais. Qu'est-ce que ce rouleau, Catherine?

—Un domestique l'a apporté de grand matin.

—Le domestique de qui?

—Un domestique de louage, qui d'abord n'a pas voulu me dire de quelle part il venait, mais qui a fini par m'avouer qu'il était employé par les gens d'un certain comte de Saint-Germain, arrivé ici d'hier seulement.

—Et pourquoi avez-vous interrogé cet homme?

—Pour savoir. Mademoiselle!

—C'est naïf! laisse-moi.»

Dès que la Porporina fut seule, elle ouvrit le rouleau et y trouva un parchemin couvert de caractères bizarres et indéchiffrables. Elle avait entendu beaucoup parler du comte de Saint-Germain, mais elle ne le connaissait pas. Elle retourna le manuscrit dans tous les sens; et n'y pouvant rien comprendre, ne concevant pas pourquoi ce personnage avec lequel elle n'avait jamais eu de relations, lui envoyait une énigme à deviner, elle en conclut, avec bien d'autres, qu'il était fou; cependant en examinant cet envoi, elle lut sur un petit feuillet détaché: «La princesse Amélie de Prusse s'occupe beaucoup de la science divinatoire et des horoscopes. Remettez-lui ce parchemin, et vous pouvez être assurée de sa protection et de ses bontés.» Ces lignes n'étaient pas signées. L'écriture était inconnue, et le rouleau ne portait point d'adresse. Elle s'étonna que le comte de Saint-Germain, pour parvenir jusqu'à la princesse Amélie, se fût adressé à elle, qui ne l'avait jamais approchée; et pensant que le domestique avait commis une erreur en lui apportant ce paquet, elle se prépara à le rouler et à le renvoyer. Mais en touchant la feuille de gros papier blanc qui enveloppait le tout, elle remarqua que sur le verso intérieur était de la musique gravée. Un souvenir se réveilla en elle. Chercher au coin du feuillet une marque convenue, la reconnaître pour avoir été tracée fortement au crayon par elle-même, dix-huit mois auparavant, constater que la feuille de musique se rapportait très-bien au morceau complet qu'elle avait donné comme signe de reconnaissance, tout cela fut l'affaire d'un instant; et l'attendrissement qu'elle éprouva en recevant ce souvenir d'un ami absent et malheureux lui fît oublier ses propres chagrins. Restait à savoir ce qu'elle avait à faire du grimoire, et dans quelle intention on la chargeait de le remettre à la princesse de Prusse. Était-ce pour lui assurer, en effet, la faveur et la protection de cette dame? La Porporina n'en avait ni souci, ni besoin; était-ce pour établir entre la princesse et le prisonnier des rapports utiles au salut ou au soulagement de ce dernier? La jeune fille hésita; elle se rappela le proverbe: «Dans le doute, abstiens-toi.» Puis elle pensa qu'il y a de bons et mauvais proverbes, les uns à l'usage de l'égoïsme prudent, les autres à celui du dévouement courageux. Elle se leva en se disant:

«Dans le doute, agis, lorsque tu ne compromets que toi-même, et que tu peux espérer être utile à ton ami, à ton semblable.»

Elle achevait à peine sa toilette, qu'elle faisait un peu lentement, car elle était très-affaiblie et brisée par la crise de la veille, et tout en nouant ses beaux cheveux noirs, elle songeait au moyen de faire parvenir promptement et d'une manière sûre le grimoire à la princesse, lorsqu'un grand laquais galonné vint s'informer si elle était seule, et si elle pouvait recevoir une dame qui ne se nommait pas et qui désirait lui parler. La jeune cantatrice maudissait souvent cette sujétion où les artistes de ce temps-là vivaient à l'égard des grands; elle fut tentée, pour renvoyer la dame importune, de faire répondre que messieurs les chanteurs du théâtre étaient chez elle; mais elle pensa que si c'était un moyen d'effaroucher la pruderie de certaines dames, c'était le plus sûr pour attirer plus vite certaines autres. Elle se résigna donc à recevoir la visite, et madame de Kleist fut bientôt près d'elle.

La grande dame bien stylée avait résolu d'être charmante avec la cantatrice et de lui faire oublier toutes les distances du rang; mais elle était gênée, parce que, d'une part, on lui avait dit que cette jeune fille était très-fière, et que de l'autre, étant fort curieuse pour son propre compte, madame de Kleist eût bien voulu la faire causer et pénétrer le fond de ses pensées. Quoiqu'elle fût bonne et inoffensive, cette belle dame avait donc, dans ce moment, quelque chose de faux et de forcé dans toute sa contenance qui n'échappa point à la Porporina. La curiosité est si voisine de la perfidie, qu'elle peut enlaidir les plus beaux visages.

La Porporina connaissait très-bien la figure de madame de Kleist, et son premier mouvement, en voyant chez elle la personne qui lui apparaissait tous les soirs d'opéra dans la loge de la princesse Amélie, fut de lui demander, sous prétexte de nécromancie, dont elle la savait très-friande, une entrevue avec sa maîtresse. Mais n'osant pas se fier à une personne qui avait la réputation d'être un peu extravagante et un peu intrigante par-dessus le marché, elle résolut de la voir venir, et se mit de son côté à l'examiner avec cette tranquille pénétration de la défensive, si supérieure aux attaques de l'inquiète curiosité.

Enfin la glace étant rompue, et la dame ayant présenté la supplique musicale de la princesse, la cantatrice, dissimulant un peu la satisfaction que lui causait cet heureux concours de circonstances, courut chercher plusieurs partitions inédites. Alors se sentant inspirée tout à coup:

«Ah! madame, s'écria-t-elle, je mettrai avec joie tous mes petits trésors aux pieds de Son Altesse, et je serais bien heureuse, si elle me faisait la grâce de les recevoir de moi-même.

—En vérité, ma belle enfant, dit madame de Kleist, vous désirez de parler à Son Altesse royale?

—Oui madame, répondit la Porporina; je me jetterais à ses pieds et je lui demanderais une grâce, que, j'en suis certaine, elle ne me refuserait pas; car elle est, dit-on, grande musicienne, et elle doit protéger les artistes. On dit aussi qu'elle est aussi bonne qu'elle est belle. J'ai donc l'espérance que si elle daignait m'entendre, elle m'aiderait à obtenir de Sa Majesté le rappel de mon maître, l'illustre Porpora, qui, ayant été appelé à Berlin, du consentement du roi, en a été chassé et comme banni en mettant le pied sur la frontière, sous prétexte d'un défaut de forme dans son passe-port; sans que depuis, malgré les assurances et les promesses de Sa Majesté, j'aie pu obtenir le résultat de cette interminable affaire. Je n'ose plus importuner le roi d'une requête qui ne peut l'intéresser que médiocrement et qu'il a toujours oubliée, j'en suis certaine; mais si la princesse daignait dire un mot aux administrateurs chargés d'expédier cette formalité, j'aurais le bonheur d'être enfin réunie à mon père adoptif, à mon seul appui dans ce monde.

—Ce que vous me dites là m'étonne infiniment, s'écria madame de Kleist. Quoi! la belle Porporina, que je croyais toute puissante sur l'esprit du monarque, est obligée de recourir à la protection d'autrui pour obtenir une chose qui parait si simple? Permettez-moi de croire, en ce cas, que Sa Majesté redoute dans votre père adoptif, comme vous l'appelez, un surveillant trop sévère, ou un conseil trop influent contre lui.

—Je fais de vains efforts, madame, pour comprendre ce que vous me faites l'honneur de me dire, répondit la Porporina avec une gravité qui déconcerta madame de Kleist.

—C'est qu'apparemment je me suis trompée sur l'extrême bienveillance et l'admiration sans bornes que le roi professe pour la plus grande cantatrice de l'univers.

—Il ne convient pas à la dignité de madame de Kleist, reprit la Porporina, de se moquer d'une pauvre artiste inoffensive et sans prétentions.

—Me moquer! Qui pourrait songer à se moquer d'un ange tel que vous? vous ignorez vos mérites, mademoiselle, et votre candeur me pénètre de surprise et d'admiration. Tenez, je suis sûre que vous ferez la conquête de la princesse: c'est une personne de premier mouvement. Il ne lui faudra que vous voir de près, pour raffoler de votre personne, comme elle raffole déjà de votre talent.

—On m'avait dit, au contraire, madame, que Son Altesse royale avait toujours été fort sévère pour moi; que ma pauvre figure avait eu le malheur de lui déplaire, et qu'elle désapprouvait hautement ma méthode de chant.

—Qui a pu vous faire de pareils mensonges?

—C'est le roi qui en a menti, en ce cas! répondit la jeune fille avec un peu de malice.

—C'était un piège, une épreuve tentée sur votre modestie et votre douceur, reprit madame de Kleist; mais comme je tiens à vous prouver que, simple mortelle, je n'ai pas le droit de mentir comme un grand roi très-malin, je veux vous emmener à l'heure même dans ma voiture, et vous présenter avec vos partitions chez la princesse.

—Et vous pensez, madame, qu'elle me fera un bon accueil?

—Voulez-vous vous fier à moi?

—Et si cependant vous vous trompez, madame, sur qui retombera l'humiliation?

—Sur moi seule; je vous autoriserai à dire partout que je me vante de l'amitié de la princesse, et qu'elle n'a pour moi ni estime ni déférence.

—Je vous suis, madame, dit la Porporina, en sonnant pour prendre son manchon et son mantelet. Ma toilette est fort simple; mais vous me prenez à l'improviste.

—Vous êtes charmante ainsi, et vous allez trouver notre chère princesse dans un négligé encore plus simple. Venez!»

La Porporina mit le rouleau mystérieux dans sa poche, chargea de partitions la voiture de madame de Kleist, et la suivit résolument, en se disant: Pour un homme qui a exposé sa vie pour moi, je puis bien m'exposer à faire antichambre pour rien chez une petite princesse.

Introduite dans un cabinet de toilette, elle y resta cinq minutes pendant lesquelles l'abbesse et sa confidente échangèrent ce peu de mots dans la pièce voisine:

«Madame, je vous l'amène; elle est là.

—Déjà? admirable ambassadrice! Comment faut-il la recevoir? comment est-elle?

—Réservée, prudente ou niaise, profondément dissimulée ou admirablement bête.

—Oh! nous verrons bien! s'écria la princesse, dont les yeux brillèrent du feu d'un esprit exercé à la pénétration et à la méfiance. Qu'elle entre!»

Pendant cette courte station dans le cabinet, la Porporina avait observé avec surprise le plus étrange attirail qui ait jamais décoré le sanctuaire des atours d'une belle princesse: sphères, compas, astrolabes, cartes astrologiques, bocaux remplis de mixtures sans nom, têtes de mort, enfin tout le matériel de la sorcellerie. «Mon ami ne se trompe pas, pensa-t-elle, et le public est bien informé des secrets de la sœur du roi. Il ne me paraît même pas qu'elle en fasse mystère, puisqu'on me laisse apercevoir ces objets bizarres. Allons, du courage.

L'abbesse de Quedlimburg était alors âgée de vingt-huit à trente ans. Elle avait été jolie comme un ange; elle l'était encore le soir aux lumières et à distance; mais en la voyant de près, au grand jour, la Porporina s'étonna de la trouver flétrie et couperosée. Ses yeux bleus, qui avaient été les plus beaux du monde, désormais cernés de rouge comme ceux d'une personne qui vient de pleurer, avaient un éclat maladif et une transparence profonde qui n'inspirait point la confiance. Elle avait été adorée de sa famille et de toute la cour; et, pendant longtemps, elle avait été la plus affable, la plus enjouée, la plus bienveillante et la plus gracieuse fille de roi dont le portrait ait jamais été tracé dans les romans à grands personnages de l'ancienne littérature patricienne. Mais, depuis quelques années, son caractère s'était altéré comme sa beauté. Elle avait des accès d'humeur, et même de violence, qui la faisaient ressembler à Frédéric par ses plus mauvais côtés. Sans chercher à se modeler sur lui, et même en le critiquant beaucoup en secret, elle était comme invinciblement entraînée à prendre tous les défauts qu'elle blâmait en lui, et à devenir maîtresse impérieuse et absolue, esprit sceptique et amer, savante, étroite et dédaigneuse. Et pourtant, sous ces travers affreux qui l'envahissaient chaque jour fatalement, on voyait encore percer une bonté native, un sens droit, une âme courageuse, un cœur passionné. Que se passait-il donc dans l'âme de cette malheureuse princesse? Un chagrin terrible la dévorait, et il fallait qu'elle l'étouffât dans son sein, qu'elle le portât stoïquement et d'un air enjoué devant un monde curieux, malveillant ou insensible. Aussi, à force de se farder et de se contraindre, avait-elle réussi à développer en elle deux êtres bien distincts: un qu'elle n'osait révéler presque à personne, l'autre qu'elle affichait avec une sorte de haine et de désespoir. On remarquait qu'elle était devenue plus vive et plus brillante dans la conversation; mais cette gaieté inquiète et forcée était pénible à voir, et on ne pouvait s'en expliquer l'effet glacial et presque effrayant. Tour à tour sensible jusqu'à la puérilité, et dure jusqu'à la cruauté, elle étonnait les autres et s'étonnait elle-même. Des torrents de pleurs éteignaient les feux de sa colère, et puis tout à coup une ironie féroce, un dédain impie l'arrachaient à ces abattements salutaires qu'il ne lui était pas permis de nourrir et de montrer.

La première remarque que fit la Porporina, en l'abordant, fut celle de cette espèce de dualité dans son être. La princesse avait deux aspects, deux visages: l'un caressant, l'autre menaçant; deux voix: l'une douce et harmonieuse, qui semblait lui avoir été donnée par le ciel pour chanter comme un ange; l'autre rauque et âpre, qui semblait sortir d'une poitrine brûlante, animée d'un souffle diabolique. Notre héroïne, pénétrée de surprise devant un être si bizarre, partagée entre la peur et la sympathie, se demanda si elle allait être envahie et dominée par un bon ou par un mauvais génie.

De son côté, la princesse trouva la Porporina beaucoup plus redoutable qu'elle ne se l'était imaginé. Elle avait espéré que, dépouillée de ses costumes de théâtre et de ce fard qui enlaidit extrêmement les femmes, quoi qu'on en puisse dire, elle justifierait ce que madame de Kleist lui en avait dit pour la rassurer, qu'elle était plutôt laide que belle. Mais ce teint brun-clair, si uni et si pur, ces yeux noirs si puissants et si doux, cette bouche si franche, cette taille souple, aux mouvements si naturels et si aisés, tout cet ensemble d'une créature honnête, bonne et remplie du calme ou tout au moins de la force intérieure que donnent la droiture et la vraie sagesse, imposèrent à l'inquiète Amélie une sorte de respect et même de honte, comme si elle eût pressenti une âme inattaquable dans sa loyauté.

Les efforts qu'elle fit pour cacher son malaise furent remarqués de la jeune fille, qui s'étonna, comme on peut le croire, de voir une si haute princesse intimidée devant elle. Elle commença donc, pour ranimer une conversation qui tombait d'elle-même à chaque instant, à ouvrir une de ses partitions, où elle avait glissé la lettre cabalistique; et elle s'arrangea de manière à ce que ce grand papier et ces gros caractères frappassent les regards de la princesse. Dès que l'effet fut produit, elle feignit de vouloir retirer cette feuille, comme si elle eût été surprise de la trouver là; mais l'abbesse s'en empara précipitamment, en s'écriant:

«Qu'est-ce cela, mademoiselle? Au nom du ciel, d'où cela vous vient-il?

—S'il faut l'avouer à Votre Altesse, répondit la Porporina d'un air significatif, c'est une opération astrologique que je me proposais de lui présenter, lorsqu'il lui plairait de m'interroger sur un sujet auquel je ne suis pas tout à fait étrangère.

La princesse fixa ses yeux ardents sur la cantatrice, les reporta sur les caractères magiques, courut à l'embrasure d'une fenêtre, et, ayant examiné le grimoire un instant, elle fit un grand cri, et tomba comme suffoquée dans les bras de madame de Kleist, qui s'était élancée vers elle en la voyant chanceler.

«Sortez, mademoiselle, dit précipitamment la favorite à la Porporina; passez dans le cabinet, et ne dites rien; n'appelez personne, personne, entendez-vous?

—Non, non, qu'elle ne sorte pas... dit la princesse d'une voix étouffée, qu'elle vienne ici... ici, près de moi. Ah! mon enfant, s'écria-t-elle dès que la jeune fille fut auprès d'elle, quel service vous m'avez rendu!»

Et saisissant la Porporina dans ses bras maigres et blancs, animés d'une force convulsive, la princesse la serra sur son cœur et couvrit ses joues de baisers saccadés et pointus dont la pauvre enfant se sentit le visage tout meurtri et l'âme toute consternée.

«Décidément, ce pays-ci rend fou, pensa-t-elle; j'ai cru plusieurs fois le devenir, et je vois bien que les plus grands personnages le sont encore plus que moi. Il y a de la démence dans l'air.»

La princesse lui détacha enfin ses bras du cou, pour les jeter autour de celui de madame de Kleist, en criant et en pleurant, et en répétant de sa voix la plus étrange:

«Sauvé! sauvé! il est sauvé! mes amies, mes bonnes amies! Trenck s'est enfui de la forteresse de Glatz; il se sauve, il court, il court encore!...»

Et la pauvre princesse tomba dans un accès de rire convulsif, entrecoupé de sanglots qui faisaient mal à voir et à entendre.

«Ah! madame, pour l'amour du ciel, contenez votre joie! dit madame de Kleist; prenez garde qu'on ne vous entende!»

En ramassant la prétendue cabale, qui n'était autre chose qu'une lettre en chiffres du baron de Trenck, elle aida la princesse à en poursuivre la lecture, que celle-ci interrompit mille fois par les éclats d'une joie fébrile et quasi forcenée.

«Séduire, grâce aux moyens que monincomparable amiem'en a donnés, les bas officiers de la garnison, m'entendre avec un prisonnier aussi friand que moi de sa liberté, donner un grand coup de poing à un surveillant, un grand coup de pied à un autre, un grand coup d'épée à un troisième, faire un saut prodigieux au bas du rempart, en précipitant devant moi mon ami qui ne se décidait pas assez vite, et qui se démit le pied en tombant, le ramasser, le prendre sur mes épaules, courir ainsi pendant un quart d'heure, traverser la Neiss dans l'eau jusqu'à la ceinture, par un brouillard à ne pas voir le bout de son nez, courir encore sur l'autre rive, marcher toute la nuit, une épouvantable nuit!... s'égarer, tourner dans la neige, autour d'une montagne sans savoir où l'on est, et entendre sonner quatre heures du matin à l'horloge de Glatz! c'est-à-dire avoir perdu son temps et sa peine pour arriver à se retrouver sous les murs de la ville au point du jour... reprendre courage, entrer chez un paysan, lui enlever deux chevaux, le pistolet sur la gorge, et fuir à toute bride et à tout hasard; conquérir sa liberté avec mille ruses, mille terreurs, mille souffrances, mille fatigues; et se trouver enfin sans argent, sans habits, presque sans pain, par un froid rigoureux en pays étranger; mais se sentir libre après avoir été condamné à une captivé épouvantable, éternelle; penser à uneadorable amie, se dire que cette nouvelle la comblera de joie, faire mille projets audacieux et ravissants pour se rapprocher d'elle, c'est être plus heureux que Frédéric de Prusse, c'est être le plus heureux des hommes, c'est être l'élu de la Providence.»

Telle était en somme la lettre du jeune Frédéric de Trenck à la princesse Amélie; et la facilité avec laquelle madame de Kleist lui en fit la lecture, prouva à la Porporina, surprise et attendrie, que cette correspondance par cahiers leur était très-familière. Il y avait unpost-scriptumainsi conçu: «La personne qui vous remettra cette lettre est aussi sûre que les autres l'étaient peu. Vous pouvez enfin vous confier à elle sans réserve et lui remettre toutes vos dépêches pour moi. Le comte de Saint-Germain lui fournira les moyens de me les faire parvenir; mais il est nécessaire que ledit comte, auquel je ne saurais me fier sous tous les rapports, n'entende jamais parler de vous, et me croie épris de la signora Porporina, quoiqu'il n'en soit rien, et que je n'aie jamais eu pour elle qu'une paisible et pure amitié. Qu'aucun nuage n'obscurcisse donc le beau front de ladivinité que j'adore. C'est pour elle seule que je respire, et j'aimerais mieux mourir que de la tromper.»

Pendant que madame de Kleist déchiffrait cepost-scriptumà haute voix, et en pesant sur chaque mot, la princesse Amélie examinait attentivement les traits de la Porporina, pour essayer d'y surprendre une expression de douleur, d'humiliation ou de dépit. La sérénité angélique de cette digne créature la rassura entièrement, et elle recommença à l'accabler de caresses en s'écriant:

«Et moi qui te soupçonnais, pauvre enfant! Tu ne sais pas combien j'ai été jalouse de toi, combien je t'ai haïe et maudite! Je voulais te trouver laide et méchante actrice, justement parce que je craignais de te trouver trop belle et trop bonne. C'est que mon frère redoutant de me voir nouer des relations avec toi, tout en feignant de vouloir t'amener à mes concerts, avait eu soin de me faire entendre que tu avais été à Vienne la maîtresse, l'idole de Trenck. Il savait bien que c'était le moyen de m'éloigner à jamais de toi. Et je le croyais, tandis que tu te dévoues aux plus grands dangers, pour m'apporter cette bienheureuse nouvelle! Tu n'aimes donc pas le roi? Ah! tu fais bien, c'est le plus pervers et le plus cruel des hommes!

—Oh! madame, madame! dit madame de Kleist, effrayée de l'abandon et de la volubilité délirante avec lesquels la princesse parlait devant la Porporina, à quels dangers vous vous exposeriez vous-même en ce moment, si mademoiselle n'était pas un ange de courage et de dévouement!

—C'est vrai... je suis dans un état!... Je crois bien que je n'ai pas ma tête. Ferme bien les portes, de Kleist, et regarde auparavant si personne dans les antichambres n'a pu m'écouter. Quant à elle, ajouta la princesse en montrant la Porporina, regarde-la, et dis-moi s'il est possible de douter d'une figure comme la sienne. Non, non! je ne suis pas si imprudente que j'en ai l'air; chère Porporina, ne croyez pas que je vous parle à cœur ouvert par distraction, ni que je vienne à m'en repentir quand je serai calme. J'ai un instinct infaillible, voyez-vous, mon enfant. J'ai un coup d'œil qui ne m'a jamais trompée. C'est dans la famille, cela, et mon frère le roi, qui s'en pique, ne me vaut pas sous ce rapport-là. Non, vous ne me tromperez pas, je le vois, je le sais!... vous ne voudriez pas tromper une femme qui est dévorée d'un amour malheureux, et qui a souffert des maux dont personne n'aura jamais l'idée.

—Oh! madame, jamais! dit la Porporina en s'agenouillant près d'elle, comme pour prendre Dieu à témoin de son serment: ni vous, ni M. de Trenck, qui m'a sauvé la vie, ni personne au monde, d'ailleurs!

—Il t'a sauvé la vie? Ah! je suis sûr qu'il l'a sauvée à bien d'autres! il est si brave, si bon, si beau! Il est bien beau, n'est-ce pas? mais tu ne dois pas trop l'avoir regardé; autrement tu en serais devenue amoureuse, et tu ne l'es pas, n'est-il pas vrai? Tu me raconteras comment tu l'as connu, et comment il t'a sauvé la vie; mais pas maintenant. Je ne pourrais pas t'écouter. Il faut que je parle, mon cœur déborde. Il y a si longtemps qu'il se dessèche dans ma poitrine! Je veux parler, parler encore; laisse moi tranquille, de Kleist. Il faut que ma joie s'exhale, ou que j'éclate. Seulement ferme les portes, fais le guet, garde-moi, aie soin de moi. Ayez pitié de moi, mes pauvres amies, car je suis bien heureuse!»

Et la princesse fondit en larmes.

«Tu sauras, reprit-elle au bout de quelques instants et d'une voix entrecoupée par des larmes, mais avec une agitation que rien ne pouvait calmer, qu'il m'a plu dès le premier jour où je l'ai vu. Il avait dix-huit ans, il était beau comme un ange, et si instruit, si franc, si brave! On voulait me marier au roi de Suède. Ah bien oui! et ma sœur Ulrique qui pleurait de dépit de me voir devenir reine et de rester fille! «Ma bonne sœur, lui dis-je, il y a moyen de nous arranger. Les grands qui gouvernent la Suède veulent une reine catholique; moi je ne veux pas abjurer. Ils veulent une bonne petite reine, bien indolente, bien tranquille, bien étrangère à toute action politique; moi, si j'étais reine, je voudrais régner. Je vais me prononcer nettement sur ces points-là devant les ambassadeurs, et tu verras que demain ils écriront à leur prince que c'est toi qui conviens à la Suède et non pas moi.» Je l'ai fait comme je l'ai dit, et ma sœur est reine de Suède. Et j'ai joué la comédie, depuis ce jour-là, tous les jours de ma vie. Ah! Porporina, vous croyez que vous êtes actrice? Non, vous ne savez pas ce que c'est que de jouer un rôle toute sa vie, le matin, le jour, le soir, et souvent la nuit. Car tout ce qui respire autour de nous n'est occupé qu'à nous épier, à nous deviner et à nous trahir. J'ai été forcée de faire semblant d'avoir bien du regret et du dépit, quand, par mes soins, ma sœur m'a escamoté le trône de Suède. J'ai été forcée de faire semblant de détester Trenck, de le trouver ridicule, de me moquer de lui, que sais-je! Et cela dans le temps où je l'adorais, où j'étais sa maîtresse, où j'étouffais d'ivresse et de bonheur comme aujourd'hui... ah! plus qu'aujourd'hui, hélas! Mais Trenck n'avait pas ma force et ma prudence. Il n'était pas né prince, il ne savait pas feindre et mentir comme moi. Le roi a tout découvert, et, suivant la coutume des rois, il a menti, il a feint de ne rien voir; mais il a persécuté Trenck, et ce beau page, son favori, est devenu l'objet de sa haine et de sa fureur. Il l'a accablé d'humiliations et de duretés. Il le mettait aux arrêts sept jours sur huit. Mais le huitième, Trenck était dans mes bras; car rien ne l'effraie, rien ne le rebute. Comment ne pas adorer tant de courage? Eh bien, le roi a imaginé de lui confier une mission à l'étranger. Et quand il l'a eu remplie avec autant d'habileté que de promptitude, mon frère a eu l'infamie de l'accuser d'avoir livré à son cousin Trenck le Pandoure, qui est au service de Marie-Thérèse, les plans de nos forteresses et les secrets de la guerre. C'était le moyen, non-seulement de l'éloigner de moi par une captivité éternelle, mais de le déshonorer, et de le faire périr de chagrin, de désespoir et de rage dans les horreurs du cachot. Vois si je puis estimer et bénir mon frère. Mon frère est un grand homme, à ce qu'on dit. Moi, je vous dis que c'est un monstre! Ah! garde-toi de l'aimer, jeune fille; car il te brisera comme une branche! Mais il faut faire semblant, vois-tu! toujours semblant! dans l'air où nous vivons, il faut respirer en cachette. Moi, je fais semblant d'adorer mon frère. Je suis sa sœur bien-aimée, tout le monde le sait, ou croit le savoir... Il est aux petits soins pour moi. Il cueille lui-même des cerises sur les espaliers de Sans-Souci, et il s'en prive, lui qui n'aime que cela sur la terre, pour me les envoyer; et avant de les remettre au page qui m'apporte la corbeille, il les compte pour que le page n'en mange pas en route. Quelle attention délicate! quelle naïveté digne de Henri IV et du roi René! Mais il fait périr mon amant dans un cachot sous terre, et il essaie de le déshonorer à mes yeux pour me punir de l'avoir aimé! Quel grand cœur et quel bon frère! aussi comme nous nous aimons!...»

Tout en parlant, la princesse pâlit, sa voix s'affaiblit peu à peu et s'éteignit; ses yeux devinrent fixes et comme sortis de leurs orbites; elle resta immobile, muette et livide. Elle avait perdu connaissance. La Porporina, effrayée, aida madame de Kleist à la délacer et à la porter dans son lit, où elle reprit un peu de sentiment, et continua à murmurer des paroles inintelligibles.

«L'accès va se passer, grâce au ciel, dit madame de Kleist à la cantatrice. Quand elle aura repris l'empire de la volonté, j'appellerai ses femmes. Quant à vous, ma chère enfant, il faut absolument que vous passiez dans le salon de musique et que vous chantiez pour les murailles ou plutôt pour les oreilles de l'antichambre. Car le roi saura infailliblement que vous êtes venue ici, et il ne faut pas que vous paraissiez vous être occupée avec la princesse d'autre chose que de la musique. La princesse va être malade, cela servira à cacher sa joie, il ne faut pas qu'elle paraisse se douter de l'évasion de Trenck, ni vous non plus. Le roi la sait à l'heure qu'il est, cela est certain. Il aura de l'humeur, des soupçons affreux, et sur tout le monde. Prenez bien garde à vous. Vous êtes perdue tout aussi bien que moi, s'il découvre que vous avez remis cette lettre à la princesse; et les femmes vont à la forteresse aussi bien que les hommes dans ce pays-ci. On les y oublie à dessein, tout comme les hommes; elles y meurent, tout comme les hommes. Vous voilà avertie, adieu. Chantez, et partez sans bruit comme sans mystère. Nous serons au moins huit jours sans vous revoir, pour détourner tout soupçon. Comptez sur la reconnaissance de la princesse. Elle est magnifique, et sait récompenser le dévouement...

—Hélas! Madame, dit tristement la Porporina, vous croyez donc qu'il faut des menaces et des promesses avec moi? Je vous plains d'avoir cette pensée!»

Brisée de fatigue après les émotions violentes qu'elle venait de partager, et malade encore de sa propre émotion de la veille, la Porporina se mit pourtant au clavecin, et commençait à chanter, lorsqu'une porte s'ouvrit derrière elle si doucement, qu'elle ne s'en aperçut pas; et tout à coup, elle vit dans la glace à laquelle touchait l'instrument la figure du roi se dessiner à côté d'elle. Elle tressaillit et voulut se lever; mais le roi, appuyant le bout de ses doigts secs sur son épaule, la contraignit de rester assise et de continuer. Elle obéit avec beaucoup de répugnance et de malaise. Jamais elle ne s'était sentie moins disposée à chanter, jamais la présence de Frédéric ne lui avait semblé plus glaciale et plus contraire à l'inspiration musicale.

«C'est chanté dans la perfection, dit le roi lorsqu'elle eut fini son morceau, pendant lequel elle avait remarqué avec terreur qu'il était allé sur la pointe du pied écouter derrière la porte entr'ouverte de la chambre à coucher de sa sœur. Mais je remarque avec chagrin, ajouta-t-il, que cette belle voix est un peu altérée ce matin. Vous eussiez dû vous reposer, au lieu de céder à l'étrange caprice de la princesse Amélie, qui vous fait venir pour ne pas vous écouter.

—Son Altesse royale s'est trouvée subitement indisposée, répondit la jeune fille effrayée de l'air sombre et soucieux du roi, et on m'a ordonné de continuer à chanter pour la distraire.

—Je vous assure que c'est peine perdue, et qu'elle ne vous écoute pas du tout, reprit le roi sèchement. Elle est là dedans qui chuchote avec madame de Kleist, comme si de rien n'était; et puisque c'est ainsi, nous pouvons bien chuchoter ensemble ici, sans nous soucier d'elles. La maladie ne me paraît pas grave. Je crois que votre sexe va très-vite en ce genre d'un excès à l'autre. On vous croyait morte hier au soir; qui se serait douté que vous fussiez ici ce matin à soigner et à divertir ma sœur? Auriez-vous la bonté de me dire par quel hasard vous vous êtes fait présenter ici de but en blanc?»

La Porporina, étourdie de cette question, demanda au ciel de l'inspirer.

«Sire, répondit-elle en s'efforçant de prendre de l'assurance, je n'en sais trop rien moi-même. On m'a fait demander ce matin la partition que voici. J'ai pensé qu'il était de mon devoir de l'apporter moi-même. Je croyais déposer mes livres dans l'antichambre et m'en retourner bien vite. Madame de Kleist m'a aperçue. Elle m'a nommée à Son Altesse, qui a eu apparemment la curiosité de me voir de près. On m'a forcée d'entrer. Son Altesse a daigné m'interroger sur le style de divers morceaux de musique; puis se sentant malade, elle m'a ordonné de lui faire entendre celui-ci pendant qu'elle se mettrait au lit. Et maintenant, je pense qu'on daignera me permettre d'aller à la répétition...

—Ce n'est pas encore l'heure, dit le roi: je ne sais pas pourquoi les pieds vous grillent de vous sauver quand je veux causer avec vous.

—C'est que je crains toujours d'être déplacée devant Votre Majesté.

—Vous n'avez pas le sens commun, ma chère.

—Raison de plus, Sire!

—Vous resterez,» reprit-il en la forçant de se rasseoir devant le piano, et en se plaçant debout vis-à-vis d'elle.

Et il ajouta en l'examinant d'un air moitié père, moitié inquisiteur:

«Est-ce vrai, tout ce que vous venez de me conter là!»

La Porporina surmonta l'horreur qu'elle avait pour le mensonge. Elle s'était dit souvent qu'elle serait sincère sur son propre compte avec cet homme terrible, mais qu'elle saurait mentir s'il s'agissait jamais du salut de ses victimes. Elle se voyait arrivée inopinément à cet instant de crise où la bienveillance du maître pouvait se changer en fureur. Elle en eût fait volontiers le sacrifice plutôt que de descendre à la dissimulation; mais le sort de Trenck et celui de la princesse reposaient sur sa présence d'esprit et sur son intelligence. Elle appela l'art de la comédienne à son secours, et soutint avec un sourire malin le regard d'aigle du roi: c'était plutôt celui du vautour dans ce moment-là.

«Eh bien, dit le roi, pourquoi ne répondez-vous pas?

—Pourquoi Votre Majesté veut-elle m'effrayer en feignant de douter de ce que je viens de dire?

—Vous n'avez pas l'air effrayé du tout. Je vous trouve, au contraire, le regard bien hardi ce matin.

—Sire, on n'a peur que de ce qu'on hait. Pourquoi voulez-vous que je vous craigne?»

Frédéric hérissa son armure de crocodile pour ne pas être ému de cette réponse, la plus coquette qu'il eût encore obtenue de la Porporina. Il changea aussitôt de propos, suivant sa coutume, ce qui est un grand art, plus difficile qu'on ne pense.

«Pourquoi vous êtes-vous évanouie, hier soir, sur le théâtre?

—Sire, c'est le moindre souci de Votre Majesté, et c'est mon secret à moi.

—Qu'avez-vous donc mangé à votre déjeuner pour être si dégagée dans votre langage avec moi, ce matin?

—J'ai respiré un certain flacon qui m'a remplie de confiance dans la bonté et dans la justice de celui qui me l'avait apporté.

—Ah! vous avez pris cela pour une déclaration! dit Frédéric d'un ton glacial et avec un mépris cynique.

—Dieu merci, non! répondit la jeune fille avec un mouvement d'effroi très-sincère.

—Pourquoi dites-vousDieu merci?

—Parce que je sais que Votre Majesté ne fait que des déclarations de guerre, même aux dames.

—Vous n'êtes ni la czarine, ni Marie-Thérèse; quelle guerre puis-je avoir avec vous?

—Celle que le lion peut avoir avec le moucheron.

—Et quelle mouche vous pique, vous, de citer une pareille fable? Le moucheron fit périr le lion à force de le harceler.

—C'était sans doute un pauvre lion, colère et par conséquent faible. Je n'ai donc pu penser à cet apologue.

—Mais le moucheron était âpre et piquant. Peut-être que l'apologue vous sied bien!

—Votre Majesté le pense?

—Oui.

—Sire, vous mentez?»

Frédéric prit le poignet de la jeune fille, et le serra convulsivement jusqu'à le meurtrir. Il y avait de la colère et de l'amour dans ce mouvement bizarre. La Porporina ne changea pas de visage, et le roi ajouta en regardant sa main rouge et gonflée: «Vous avez du courage!

—Non, Sire, mais je ne fais pas semblant d'en manquer comme tous ceux qui vous entourent.

—Que voulez-vous dire?

—Qu'on fait souvent le mort pour n'être pas tué. A votre place, je n'aimerais pas qu'on me crût si terrible.

—De qui êtes-vous amoureuse? dit le roi changeant encore une fois de propos.

—De personne, Sire.

—Et en ce cas, pourquoi avez-vous des attaques de nerfs?

—Cela n'intéresse point le sort de la Prusse, et par conséquent le roi ne se soucie pas de le savoir.

—Croyez-vous donc que ce soit le roi qui vous parle?

—Je ne saurais l'oublier.

—Il faut pourtant vous y décider. Jamais le roi ne vous parlera; ce n'est pas au roi que vous avez sauvé la vie, Mademoiselle.

—Mais je n'ai pas retrouvé ici le baron de Kreutz.

—Est-ce un reproche? Il serait injuste. Le roi n'eût pas été hier s'informer de votre santé. Le capitaine Kreutz y a été.

—La distinction est trop subtile pour moi, monsieur le capitaine.

—Eh bien tâchez de l'apprendre. Tenez, quand je mettrai mon chapeau sur ma tête, comme cela, un peu à gauche, je serai le capitaine; et quand je le mettrai comme ceci, à droite, je serai le roi; et selon ce que je serai, vous serez Consuelo, ou mademoiselle Porporina.

—J'entends, Sire; eh bien, cela me sera impossible. Votre Majesté est libre d'être deux, d'être trois, d'être cent; moi je ne sais être qu'une.

—Vous mentez! vous ne me parleriez pas sur le théâtre devant vos camarades comme vous me parlez ici.

—Sire, ne vous y fiez pas!

—Ah ça, vous avez donc le diable au corps aujourd'hui?

—C'est que le chapeau de Votre Majesté n'est ni à droite ni à gauche, et que je ne sais pas à qui je parle.»

Le roi, vaincu par l'attrait qu'il éprouvait, dans ce moment surtout, auprès de la Porporina, porta la main à son chapeau d'un air de bonhomie enjouée, et le mit sur l'oreille gauche avec tant d'exagération, que sa terrible figure en devint comique. Il voulait faire le simple mortel et le roi en vacances autant que possible; mais tout d'un coup, se rappelant qu'il était venu là, non pour se distraire de ses soucis, mais pour pénétrer les secrets de l'abbesse de Quedlimburg, il ôta son chapeau tout à fait, d'un mouvement brusque et chagrin; le sourire expira sur ses lèvres, son front se rembrunit, et il se leva en disant à la jeune fille:

«Restez ici, je viendrai vous y reprendre.»

Et il passa dans la chambre de la princesse, qui l'attendait en tremblant. Madame de Kleist, l'ayant vu causer avec la Porporina, n'avait osé bouger d'auprès du lit de sa maîtresse. Elle avait fait de vains efforts pour entendre cet entretien; et, n'en pouvant saisir un mot à cause de la grandeur des appartements, elle était plus morte que vive.

De son côté, la Porporina frémit de ce qui allait se passer. Ordinairement grave et respectueusement sincère avec le roi, elle venait de se faire violence pour le distraire, par des coquetteries de franchise un peu affectées, de l'interrogatoire dangereux qu'il commençait à lui faire subir. Elle avait espéré le détourner tout à fait de tourmenter sa malheureuse sœur. Mais Frédéric n'était pas homme à s'en départir, et les efforts de la pauvrette échouaient devant l'obstination du despote. Elle recommanda la princesse Amélie à Dieu; car elle comprit fort bien que le roi la forçait à rester là, afin de confronter ses explications avec celles qu'on préparait dans la pièce voisine. Elle n'en douta plus en voyant le soin avec lequel, en y passant, il ferma la porte derrière lui. Elle resta donc un quart d'heure dans une pénible attente, agitée d'un peu de fièvre, effrayée de l'intrigue où elle se voyait enveloppée, mécontente du rôle qu'elle était forcée de jouer, se retraçant avec épouvante ces insinuations qui commençaient à lui venir de tous côtés de la possibilité de l'amour du roi pour elle, et l'espèce d'agitation que le roi lui-même venait de trahir à cet égard dans ses étranges manières.


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