LETTRE DE PHILON19

Emportés dans son tourbillon comme les satellites d'un astre roi, nous avons suiviSpartacus20à travers les sentiers escarpés, et sous les plus silencieux ombrages du Boëhmerwald. Ô ami! que n'étiez-vous là! Vous eussiez oublié de ramasser des cailloux dans le lit argenté des torrents, d'interroger tour à tour les veines et les ossements de notre mystérieuse aïeule,terra parens. La parole ardente du maître nous donnait des ailes; nous franchissions les ravins et les cimes sans compter nos pas, sans regarder à nos pieds les abîmes que nous dominions, sans chercher à l'horizon le gîte lointain où nous devions trouver le repos du soir. JamaisSpartacusne nous avait paru plus grand et plus pénétré de la toute-puissante vérité. Les beautés de la nature agissent sur son imagination comme celles d'un grand poëme; et à travers les éclairs de son enthousiasme, jamais son esprit d'analyse savante et de combinaison ingénieuse ne l'abandonne entièrement. Il explique le ciel et les astres, et la terre et les mers, avec la même clarté, le même ordre, qui président à ses dissertations sur le droit et les choses arides de ce monde. Mais comme son âme s'agrandit, quand, seul et libre avec ses disciples élus, sous l'azur des cieux constellés, ou en face de l'aube rougie des feux précurseurs du soleil, il franchit le temps et l'espace pour embrasser d'un coup d'œil la race humaine dans son ensemble et dans ses détails, pour pénétrer le destin fragile des empires et l'avenir imposant des peuples! Vous l'avez entendu dans sa chaire, ce jeune homme à la parole lucide; que ne l'avez-vous vu et entendu sur la montagne, cet homme en qui la sagesse devance les années, et qui semble avoir vécu parmi les hommes depuis l'enfance du monde!

Note 19:(retour)Probablement le célèbre baron de Knigge, connu sous le nom de Philon dans l'ordre des illuminés.

Note 20:(retour)On sait que c'était le nom de guerre d'Adam Weishaupt. Est-ce réellement de lui qu'il est question ici? Tout porte à le croire.

Arrivés à la frontière, nous saluâmes la terre qui vit les exploits du grand Ziska, et nous nous inclinâmes encore plus bas devant les gouffres qui servirent de tombes aux martyrs de l'antique liberté nationale. Là nous résolûmes de nous séparer, afin de diriger nos recherches et nos informations sur tous les points à la fois.Caton21prit vers le nord-est,Celse22vers le sud-est,Ajax23suivit la direction transversale d'occident en orient, et le rendez-vous général fut à Pilsen.

Note 21:(retour)Sans doute Xavier Zwark, qui fut conseiller aulique et subit l'exil pour avoir été un des principaux chefs de l'Illuminisme.

Note 22:(retour)Bader, qui fut médecin de l'électrice douairière, illuminé.

Note 23:(retour)Massenhausen, qui fut conseiller à Munich, illuminé.

Spartacusme garda avec lui, et résolut d'aller au hasard, comptant, disait-il, sur la fortune, sur une certaine inspiration secrète qui devait nous diriger. Je m'étonnai un peu de cet abandon du calcul et du raisonnement; cela me semblait contraire à ses habitudes de méthode.

«Philon, me dit-il quand nous fûmes seuls, je crois bien que les hommes comme nous sont ici-bas les ministres de la Providence: mais penses-tu que je la croie inerte et dédaigneuse, cette Providence maternelle par laquelle nous sentons, nous voulons et nous agissons! J'ai remarqué que tu étais plus favorisé d'elle que moi; tes desseins réussissent presque toujours. En avant donc! je te suis, et j'ai foi en ta seconde vue, cette clarté mystérieuse qu'invoquaient naïvement nos ancêtres de l'illuminisme, les pieux fanatiques du passé!»

Il semble vraiment que le maître ait prophétisé. Avant la fin du second jour, nous avions trouvé l'objet de nos recherches, et voici comment je fus l'instrument de la destinée.

Nous étions parvenu à la lisière du bois, et le chemin se bifurquait devant nous. L'un s'enfonçait en fuyant vers les basses terres, l'autre côtoyait les flancs adoucis de la montagne.

«Par où prendrons-nous? me ditSpartacusen s'asseyant sur un fragment de rocher. Je vois par ici ces champs cultivés, des prairies, de chétives cabanes. On nous a ditqu'ilétait pauvre;ildoit vivre avec les pauvres. Allons nous informer de lui auprès des humbles pasteurs de la vallée.

—Non, maître, lui répondis-je en lui montrant le chemin à mi-côte: je vois sur ma droite des mamelons escarpés, et les murailles croulantes d'un antique manoir. On nous a dit qu'il était poëte; il doit aimer les ruines et la solitude.

—Aussi bien, repritSpartacusen souriant, je vois Vesper qui monte, blanc comme une perle, dans le ciel encore rose, au-dessus des ruines du vieux domaine. Nous sommes les bergers qui cherchent un prophète, et l'étoile miraculeuse marche devant nous.»

Nous eûmes bientôt atteint les ruines. C'était une construction imposante, bâtie à diverses époques; mais les vestiges du temps de l'empereur Charles gisaient à côté de ceux de la féodalité. Ce n'étaient pas les siècles, c'était la main des hommes qui avait présidé récemment à cette destruction. Il faisait encore grand jour quand nous gravîmes le revers d'un fossé desséché, et quand nous pénétrâmes sous la herse rouillée et immobile. Le premier objet que nous rencontrâmes, assis sur les décombres, à l'entrée du préau, fut un vieillard couvert de haillons bizarres, et plus semblable à un homme du temps passé qu'à un contemporain. Sa barbe, couleur d'ivoire jauni, tombait sur sa poitrine, et sa tête chauve brillait comme la surface d'un lac aux derniers rayons du soleil.Spartacustressaillit, et, s'approchant de lui à la hâte, lui demanda le nom du château. Le vieillard parut ne pas nous entendre; il fixa sur nous des yeux vitreux qui semblaient ne pas voir. Nous lui demandâmes son nom; il ne nous répondit pas: sa physionomie n'exprimait qu'une indifférence rêveuse. Cependant ses traits socratiques n'annonçaient pas l'abrutissement de l'idiotisme; il y avait dans sa laideur cette certaine beauté qui vient d'une âme pure et sereine. Spartacus lui mit une pièce d'argent dans la main; il la porta très-près de ses yeux, et la laissa tomber sans paraître en comprendre l'usage.

«Est-il possible, dis-je au maître, qu'un vieillard totalement privé de l'usage de ses sens et de sa raison soit ainsi abandonné loin de toute habitation, au milieu des montagnes, sans un guide, sans un chien pour le conduire et mendier à sa place!

—Emmenons-le, et conduisons-le à un gîte,» réponditSpartacus.

Mais comme nous nous mettions en devoir de le soulever, pour voir s'il pouvait se tenir sur ses jambes, il nous fit signe de ne pas le troubler, en posant un doigt sur ses lèvres, et en nous désignant de l'autre main le fond du préau. Nos regards se portèrent de ce côté; nous ne vîmes personne, mais aussitôt nos oreilles furent frappées par des sons d'un violon d'une force et d'une justesse extraordinaires. Jamais je n'ai entendu aucun maître donner à son archet une vibration si pénétrante et si large, et mettre dans un rapport si intime les cordes de l'âme et celles de l'instrument. Le chant était simple et sublime. Il ne ressemblait à rien de ce que j'ai entendu dans nos concerts et sur nos théâtres. Il portait dans le cœur une émotion pieuse et belliqueuse à la fois. Nous tombâmes, le maître et moi, dans une sorte de ravissement, et nous nous disions par nos regards qu'il y avait là quelque chose de grand et de mystérieux. Ceux du vieillard avaient repris une sorte d'éclat vague comme celui de l'extase. Un sourire de béatitude entr'ouvrait ses lèvres flétries, et montrait assez qu'il n'était ni sourd ni insensible.

Tout rentra dans le silence après une courte et adorable mélodie, et bientôt nous vîmes sortir d'une chapelle située vis-à-vis de nous, un homme d'un âge mur, dont l'extérieur nous remplit d'émotion et de respect. La beauté de son visage austère et les nobles proportions de sa taille contrastaient avec les membres difformes et les traits sauvages du vieillard queSpartacuscomparait à unfaune converti et baptisé. Le joueur de violon marchait droit à nous, son instrument sous le bras, et son archet passé dans sa ceinture de cuir. De larges pantalons d'une étoffe grossière, des sandales qui ressemblaient à des cothurnes antiques, et une saie de peau de mouton comme celle que portent nos paysans du Danube, lui donnaient l'apparence d'un pâtre ou d'un laboureur. Mais ses mains blanches et fines n'annonçaient pas un homme voué aux travaux de la terre. C'étaient les mains d'un artiste, de même que la propreté de son vêtement et la fierté de son regard semblaient protester contre sa misère, et n'en point vouloir subir les conséquences hideuses et dégradantes. Le maître fut frappé de l'aspect de cet homme. Il me serra la main, et je sentis le tremblement de la sienne.

«C'est lui! me dit-il. J'ignorais qu'il fut musicien; mais je reconnais son visage pour l'avoir vu dans mes songes.»

Le joueur de violon s'avança vers nous sans témoigner ni embarras ni surprise. Il nous rendit avec une bienveillante dignité le salut que nous lui adressions, et s'approchant du vieillard:

«Allons. Zdenko, lui dit-il, je m'en vais, appuie-toi sur ton ami.»

Le vieillard fit un effort, le musicien le souleva dans ses bras, et, se courbant sous lui comme pour lui servir de bâton, il guida ses pas chancelants en ralentissant sa marche d'après la sienne. Il y avait dans ce soin filial, dans cette patience d'un homme noble et beau, encore agile et vigoureux, qui se traînait sous le poids d'un vieillard en haillons, quelque chose de plus touchant, s'il est possible, que la sollicitude d'une jeune mère mesurant sa marche sur les premiers pas incertains de son enfant. Je vis les yeux du maître se remplir de larmes, et je fus ému aussi, en contemplant tour à tour notreSpartacus, cet homme de génie et d'avenir, et cet inconnu en qui je pressentais la même grandeur enfouie dans les ténèbres du passé.

Résolus à le suivre et à l'interroger, mais ne voulant pas le distraire du soin pieux qu'il remplissait, nous marchions derrière lui à une courte distance. Il se dirigeait vers la chapelle d'où il était sorti; et quand il y fut entré, il s'arrêta et parut contempler des tombes brisées que la ronce et la mousse avaient envahies. Le vieillard s'était agenouillé, et quand il se releva, son ami baisa une de ces tombes, et se mit en devoir de s'éloigner avec lui.

C'est alors seulement qu'il nous vit près de lui, et il parut éprouver quelque surprise; mais aucune méfiance ne se peignit dans son regard, à la fois brillant et placide comme celui d'un enfant. Cet homme paraissait pourtant avoir compté plus d'un demi-siècle, et ses épais cheveux gris ondés autour de son mâle visage faisaient ressortir l'éclat de ses grands yeux noirs. Sa bouche avait une expression indéfinissable de force et de simplicité. On eût dit qu'il avait deux âmes, une toute d'enthousiasme pour les choses célestes, une toute de bienveillance pour les hommes d'ici-bas.

Nous cherchions un prétexte pour lui adresser la parole, lorsque, se mettant tout à coup en rapport d'idées avec nous, par une naïveté d'expansion extraordinaire:

«Vous m'avez vu baiser ce marbre, nous dit-il, et ce vieillard s'est prosterné sur ces tombeaux. Ne prenez pas ceci pour des actes d'idolâtrie. On baise le vêtement d'un saint, comme on porte sur son cœur le gage de l'amour et de l'amitié. La dépouille des morts n'est qu'un vêtement usé. Nous ne le foulons pas sous les pieds avec indifférence; nous le gardons avec respect et nous nous en détachons avec regret. O mon père, ô mes parents bien-aimés! je sais bien que vous n'êtes pas ici, et ces inscriptions mentent quand elles disent:Ici reposent les Rudolstadt!Les Rudolstadt sont tous debout, tous vivants et agissants dans le monde selon la volonté de Dieu. Il n'y a sous ces marbres que des ossements, des formes où la vie s'est produite et qu'elle a abandonnées pour revêtir d'autres formes. Bénies soient les cendres des aïeux! bénis soient l'herbe et le lierre qui les couronnent! bénies la terre et la pierre qui les défendent! mais béni, avant tout, soit le Dieu vivant qui dit aux morts: «Levez-vous et rentrez dans mon âme féconde, où rien ne meurt, où tout se renouvelle et s'épure!»

—Liverani ou Ziska Trismégiste, est-ce vous que je retrouve ici sur la tombe de vos ancêtres? s'écriaSpartacuséclairé d'une certitude céleste.

—Ni Liverani, ni Trismégiste, ni même Jean Ziska! répondit l'inconnu. Des spectres ont assiégé ma jeunesse ignorante; mais la lumière divine les a absorbés, et le nom des aïeux s'est effacé de ma mémoire. Mon nom esthommeet je ne suis rien de plus que les autres hommes.

—Vos paroles sont profondes, mais elles indiquent de la méfiance, reprit le maître. Fiez-vous à ce signe; ne le reconnaissez-vous pas?»

Et aussitôtSpartacuslui fit les signes maçonniques des hauts grades.

«J'ai oublié ce langage, répondit l'inconnu. Je ne le méprise pas, mais il m'est devenu inutile. Frère, ne m'outrage pas en supposant que je me méfie de toi. Ton nom, à toi aussi, n'est-il pashomme?Les hommes ne m'ont jamais fait de mal, ou, s'ils m'en ont fait, je ne le sais plus. C'était donc un mal très-borné, au prix du bien infini qu'ils peuvent se faire les uns aux autres et dont je dois leur savoir gré d'avance.

—Est-il possible, ô homme de bien, s'écria Spartacus, que tu ne comptes le temps pour rien dans ta notion et dans ton sentiment de la vie?

—Le temps n'existe pas; et si les hommes méditaient davantage l'essence divine, ils ne compteraient pas plus que moi les siècles et les années. Qu'importe à celui qui participe de Dieu au point d'être éternel, à celui qui a toujours vécu et qui ne cessera jamais de vivre, un peu plus ou un peu moins de sable au fond de la clepsydre? La main qui retourne le sablier peut se hâter ou s'engourdir; celle qui fournit le sable ne s'arrêtera pas.

—Tu veux dire que l'homme peut oublier de compter et de mesurer le temps, mais que la vie coule toujours abondante et féconde du sein de Dieu? Est-ce là ta pensée?

—Tu m'as compris, jeune homme. Mais j'ai une plus belle démonstration des grands mystères.

—Des mystères? Oui, je suis venu de bien loin pour t'interroger et m'instruire auprès de toi.

—Écoute donc! dit l'inconnu en faisant asseoir sur une tombe le vieillard qui lui obéissait avec la confiance d'un petit enfant. Ce lieu-ci m'inspire particulièrement, et c'est ici qu'aux derniers feux du soleil et aux premières blancheurs de la lune, je veux élever ton âme à la connaissance des plus sublimes vérités.»

Nous palpitions de joie à l'idée d'avoir trouvé enfin, après deux années de recherches et de perquisitions, ce mage de notre religion, ce philosophe à la fois métaphysicien et organisateur qui devait nous confier le fil d'Ariane et nous faire retrouver l'issue du labyrinthe des idées et des choses passées. Mais l'inconnu, saisissant son violon, se mit à en jouer avec verve. Son vigoureux archet faisait frémir les plantes comme le vent du soir, et résonner les ruines comme la voix humaine. Son chant avait un caractère particulier d'enthousiasme religieux, de simplicité antique et de chaleur entraînante. Les motifs étaient d'une ampleur majestueuse dans leur brièveté énergique. Rien, dans ces chants inconnus, n'annonçait la langueur et la rêverie. C'étaient comme des hymnes guerriers, et ils faisaient passer devant nos yeux des armées triomphantes, portant des bannières, des palmes et les signes mystérieux d'une religion nouvelle. Je voyais l'immensité des peuples réunis sous un même étendard; aucun tumulte dans les rangs, une fièvre sans délire, un élan impétueux sans colère, l'activité humaine dans toute sa splendeur, la victoire dans toute sa clémence, et la foi dans toute son expansion sublime.

«Cela est magnifique! m'écriai-je quand il eut joué avec feu cinq ou six de ces chants admirables. C'est leTe Deumde l'Humanité rajeunie et réconciliée, remerciant le Dieu de toutes les religions, la lumière de tous les hommes.

—Tu m'as compris, enfant! dit le musicien en essuyant la sueur et les larmes qui baignaient son visage; et tu vois que le temps n'a qu'une voix pour proclamer la vérité. Regarde ce vieillard, il a compris aussi bien que toi, et le voilà rajeuni de trente années.»

Nous regardâmes le vieillard auquel nous ne songions déjà plus. Il était debout, il marchait avec aisance, et frappait la terre de son pied en mesure, comme s'il eût voulu s'élancer et bondir comme un jeune homme. La musique avait fait en lui un miracle; il descendit avec nous la colline sans vouloir s'appuyer sur aucun de nous. Quand sa marche se ralentissait, le musicien lui disait:

«Zdenko, veux-tu que je te joue encore la marche deProcope le Grand, ou la bénédiction du drapeau des Orébites?»

Mais le vieillard lui faisait signe qu'il avait encore de la force, comme s'il eût craint d'abuser d'un remède céleste et d'user l'inspiration de son ami.

Nous nous dirigions vers le hameau que nous avions laissé sur la droite au fond de la vallée, lorsque nous avions pris le chemin des ruines. Chemin faisant,Spartacusinterrogea l'inconnu.

«Tu nous a fait entendre des mélodies incomparables, lui dit-il, et j'ai compris que, par ce brillant prélude, tu voulais disposer nos sens à l'enthousiasme qui te déborde, tu voulais t'exalter toi-même, comme les pythonisses et les prophètes, pour arriver à prononcer tes oracles, armé de toute la puissance de l'inspiration, et tout rempli de l'esprit du Seigneur. Parle donc maintenant. L'air est calme, le sentier est facile, la lune éclaire nos pas. La nature entière semble plongée dans le recueillement pour t'écouter, et nos cœurs appellent tes révélations. Notre vaine science, notre orgueilleuse raison, s'humilieront sous ta parole brûlante. Parle, le moment est venu.»

Mais l'inconnu refusa de s'expliquer.

«Que te dirais-je que je ne t'aie dit tout à l'heure dans une langue plus belle? Est-ce ma faute si tu ne m'as pas compris? Tu crois que j'ai voulu parler à tes sens, et c'était mon âme qui te parlait! Que dis-je! c'était l'âme de l'Humanité tout entière qui te parlait par la mienne. J'étais vraiment inspiré alors. Maintenant je ne le suis plus. J'ai besoin de me reposer. Tu éprouverais le même besoin si tu avais reçu tout ce que je voulais faire passer de mon être dans le tien.»

Il fut impossible àSpartacusd'en obtenir autre chose ce soir-là. Quand nous eûmes atteint les premières chaumières:

«Amis, nous dit l'inconnu, ne me suivez pas davantage, et revenez me voir demain. Vous pouvez frapper à la première porte venue. Partout ici vous serez bien reçus, si vous connaissez la langue du pays.»

Il ne fut pas nécessaire de faire briller le peu d'argent dont nous étions munis. L'hospitalité du paysan Bohême est digne des temps antiques. Nous fûmes reçus avec une obligeance calme, et bientôt avec une affectueuse cordialité, quand on nous entendit parler la langue slave sans difficulté; le peuple d'ici est encore en méfiance de quiconque l'aborde avec des paroles allemandes à la bouche.

Nous sûmes bientôt que nous étions au pied de la montagne et du châteaudes Géants, et, d'après ce nom, nous eussions pu nous croire transportés par enchantement dans la grande chaîne septentrionale des Karpathes. Mais on nous apprit qu'un des ancêtres de la famille Podiebrad avait ainsi baptisé son domaine, par souvenir d'un vœu qu'il avait fait dans leRiesengebürge. On nous raconta aussi comment les descendants de Podiebrad avaient changé leur propre nom, après les désastres de la guerre de trente ans, pour prendre celui de Rudolstadt; la persécution s'étendait alors jusqu'à germaniser les noms des villes, des terres, des familles et des individus. Toutes ces traditions sont encore vivantes dans le cœur des paysans bohèmes. Ainsi le mystérieux Trismégiste, que nous cherchions, est bien réellement le même Albert Podiebrad, qui fut enterré vivant, il y a vingt-cinq ans, et qui, arraché de la tombe, on n'a jamais su par quel miracle, disparut longtemps et fut persécuté et enfermé, dix ou quinze ans plus tard, comme faussaire, imposteur et surtout comme franc-maçon et rose-croix; c'est bien ce fameux comte de Rudolstadt, dont l'étrange procès fut étouffé avec soin, et dont l'identité n'a jamais pu être constatée. Ami, ayez donc confiance aux inspirations du maître; vous trembliez de nous voir, d'après des révélations vagues et incomplètes, courir à la recherche d'un homme qui pouvait être, comme tant d'autres illuminés de la précédente formation, un chevalier d'industrie impudent ou un aventurier ridicule. Le maître avait deviné juste. A quelques traits épars, à quelques écrits mystérieux de ce personnage étrange, il avait pressenti un homme d'intelligence et de vérité, un précieux gardien du feu sacré et des saines traditions de l'Illuminisme antérieur, un adepte de l'antique secret, un docteur de l'interprétation nouvelle. Nous l'avons trouvé, et nous en savons plus long aujourd'hui sur l'histoire de la maçonnerie, sur les fameux Invisibles, dont nous révoquions en doute les travaux et jusqu'à l'existence, sur les mystères anciens et modernes, que nous n'en avions appris en cherchant à déchiffrer des hiéroglyphes perdus, ou en consultant d'anciens adeptes usés par la persécution et avilis par la peur. Nous avons trouvé enfin un homme, et nous vous reviendrons avec ce feu sacré, qui fit jadis d'une statue d'argile un être intelligent, un nouveau dieu, rival des antiques dieux farouches et stupides. Notre maître est le Prométhée. Trismégiste avait la flamme dans son cœur, et nous lui en avons assez dérobé pour vous initier tous à une vie nouvelle.

Les récits de nos bons hôtes nous tinrent assez longtemps éveillés autour du foyer rustique. Ils ne s'étaient pas souciés, eux, des jugements et des attestations légales qui déclaraient Albert de Rudolstadt déchu, par une attaque de catalepsie, de son nom et de ses droits. L'amour qu'ils portaient à sa mémoire, la haine de l'étranger, ces spoliateurs autrichiens qui vinrent, après avoir arraché la condamnation de l'héritier légitime, se partager ses terres et son château; le gaspillage éhonté de cette grande fortune, dont Albert eût fait un si noble usage, et surtout le marteau du démolisseur, s'acharnant à cette antique demeure seigneuriale, pour en vendre à bas prix les matériaux, comme si certains animaux destructeurs et profanateurs de leur nature avaient besoin de salir et de gâter la proie qu'ils ne peuvent emporter: c'en était bien assez pour que les paysans du Bœhmerwald préférassent une vérité poétiquement miraculeuse aux assertions raisonnablement odieuses des vainqueurs. Vingt-cinq ans se sont écoulés depuis la disparition d'Albert Podiebrad; et personne ici n'a voulu croire à sa mort, bien que toutes les gazettes allemandes l'aient publiée, en confirmation d'un jugement inique, bien que toute l'aristocratie de la cour de Vienne ait ri de mépris et de pitié en écoutant l'histoire d'un fou qui se prenait de bonne foi pour un mort ressuscité. Et voilà que depuis huit jours Albert de Rudolstadt est dans ces montagnes, et qu'il va prier et chanter, chaque soir, sur les ruines du château de ses pères. Et voilà aussi que, depuis huit jours, tous les hommes assez âgés pour l'avoir vu jeune, le reconnaissent sous ses cheveux gris et se prosternent devant lui, comme devant leur véritable maître et leur ancien ami. Il y a quelque chose d'admirable dans ce souvenir et dans l'amour que lui portent ces gens-là; rien, dans notre monde corrompu, ne peut donner l'idée des mœurs pures et des nobles sentiments que nous avons rencontrés ici.Spartacusen est pénétré de respect, et il en est d'autant plus frappé, qu'une petite persécution que nous avons subie de la part de ces paysans est venue nous confirmer leur fidélité au malheur et à la reconnaissance.

Voici le fait: quand, dès la pointe du jour, nous voulûmes sortir de la chaumière pour nous enquérir du joueur de violon, nous trouvâmes un piquet de fantassins improvisés, gardant toutes les issues de notre gîte.

«Pardonnez-nous, me dit le chef de la famille avec calme, d'avoir appelé tous nos parents et nos amis, avec leurs fléaux et leurs faux, pour vous retenir ici malgré vous. Vous serez libres ce soir.» Et comme nous nous étonnions de cette violence: «Si vous êtes d'honnêtes gens, reprit notre hôte d'un air grave, si vous comprenez l'amitié et le dévouement, vous ne serez point en colère contre nous. Si, au contraire, vous êtes des fourbes et des espions envoyés ici pour persécuter et enlever notre Podiebrad, nous ne le souffrirons pas, et nous ne vous laisserons sortir que quand il sera bien loin, hors de vos atteintes.»

Nous comprîmes que la méfiance était venue dans la nuit à ces honnêtes gens, d'abord si expansifs avec nous, et nous ne pûmes qu'admirer leur sollicitude. Mais le maître était désespéré de perdre de vue ce précieux hiérophante que nous étions venus chercher avec tant de peine et si peu de chances de succès. Il prit le parti d'écrire à Trismégiste dans le chiffre maçonnique, de lui dire son nom, sa position, de lui faire pressentir ses desseins, et d'invoquer sa loyauté pour nous soustraire à la méfiance des paysans. Peu d'instants après que cette lettre eut été portée à la chaumière voisine, nous vîmes arriver une femme devant laquelle les paysans ouvrirent avec respect leur phalange hérissée d'armes rustiques. Nous les entendîmes murmurer; LaZingara!laZingara de consolation!Et bientôt cette femme entra dans la chaumière avec nous, et, fermant les portes derrière elle, se mit à nous interroger par les signes et les formules de la maçonnerie écossaise, avec une sévérité scrupuleuse. Nous étions fort surpris de voir une femme initiée à ces mystères qu'aucune autre n'a jamais possédés que je sache; et l'air imposant, le regard scrutateur de celle-là, nous inspiraient un certain respect, en dépit du costume bien évidemment zingaro qu'elle portait avec l'aisance que donne l'habitude. Sa jupe rayée, son grand manteau de bure fauve rejeté sur son épaule comme une draperie antique, ses cheveux noirs comme la nuit, séparés sur son front et rattachés par une bandelette de laine bleue, ses grands yeux pleins de feu, ses dents blanches comme l'ivoire, sa peau hâlée mais fine, ses petits pieds et ses mains effilées, et, pour compléter son portrait, une guitare assez belle passée en sautoir sous son manteau, tout dans sa personne et dans son costume accusait au premier abord le type et la profession d'une Zingara. Comme elle était fort propre et que ses manières étaient pleines de calme et de dignité, nous pensâmes que c'était la reine de son camp. Mais lorsqu'elle nous eut appris qu'elle était la femme de Trismégiste, nous la regardâmes avec plus d'intérêt et d'attention. Elle n'est plus jeune, et cependant on ne saurait dire si c'est une personne de quarante ans flétrie par la fatigue, ou une de cinquante remarquablement conservée. Elle est encore belle, et sa taille élégante et légère a des attitudes si nobles, une grâce si chaste, qu'en la voyant marcher on la prendrait pour une jeune fille. Quand la première sévérité de ses traits se fut adoucie, nous fûmes peu à peu pénétrés du charme qui était en elle. Son regard est angélique, et le son de sa voix vous remue le cœur comme une mélodie céleste. Quelle que soit cette femme, épouse légitime du philosophe ou généreuse aventurière attachée à ses pas par suite d'une ardente passion, il est impossible de penser, en la regardant et en l'écoutant parler, qu'aucun vice, aucun instinct dégradant ait pu souiller un être si calme, si franc et si bon. Nous avions été effrayés, dans le premier moment, de trouver notre sage avili par des liens grossiers. Il ne nous fallut pas longtemps pour découvrir que, dans les rangs de la véritable noblesse, celle du cœur et de l'intelligence, il avait rencontré une poétique amante, une âme sœur de la sienne, pour traverser avec lui les orages de la vie.

«Pardonnez-moi mes craintes et ma méfiance, nous dit-elle quand nous eûmes satisfait à ses questions. Nous avons été persécutés, nous avons beaucoup souffert. Grâce au ciel, mon ami a perdu la mémoire du malheur; rien ne peut plus l'inquiéter ni le faire souffrir. Mais moi que Dieu a placée près de lui pour le préserver, je dois m'inquiéter à sa place et veiller à ses côtés. Vos physionomies et l'accent de vos voix me rassurent plus encore que ces signes et ces paroles que nous venons d'échanger; car on a étrangement abusé des mystères, et il y a eu autant de faux frères que de faux docteurs. Nous devrions être autorisés par la prudence humaine à ne plus croire à rien ni à personne; mais que Dieu nous préserve d'en venir à ce point d'égoïsme et d'impiété! La famille des fidèles est dispersée, il est vrai; il n'y a plus de temple pour communier en esprit et en vérité. Les adeptes ont perdu le sens des mystères; la lettre a tué l'esprit. L'art divin est méconnu et profané parmi les hommes; mais qu'importe, si la foi persiste dans quelques-uns? Qu'importe, si la parole de vie reste en dépôt dans quelque sanctuaire? Elle en sortira encore, elle se répandra encore dans le monde, et le temple sera peut-être reconstruit par la foi de la Chananéenne et le denier de la veuve.

—Nous venons chercher précisément cette parole de vie, répondit le maître. On la prononce dans tous les sanctuaires, et il est vrai qu'on ne la comprend plus. Nous l'avons commentée avec ardeur, nous l'avons portée en nous avec persévérance; et, après des années de travail et de méditation, nous avons cru trouver l'interprétation véritable. C'est pourquoi nous venons demander à votre époux la sanction de notre foi ou le redressement de notre erreur. Laissez-nous parler avec lui. Obtenez qu'il nous écoute et qu'il nous réponde.

—Cela ne dépendra pas de moi, répondit la Zingara, et de lui encore moins. Trismégiste n'est pas toujours inspiré, bien qu'il vive désormais sous le charme des illusions poétiques. La musique est sa manifestation habituelle. Rarement ses idées métaphysiques sont assez lucides pour s'abstraire des émotions du sentiment exalté. A l'heure qu'il est, il ne saurait rien vous dire de satisfaisant. Sa parole est toujours claire pour moi, mais elle serait obscure pour vous qui ne le connaissez pas. Il faut bien que je vous en avertisse; au dire des hommes aveuglés par leur froide raison, Trismégiste est fou; et tandis que le peuple poëte offre humblement les dons de l'hospitalité au virtuose sublime qui l'a ému et ravi, le monde vulgaire jette l'aumône de la pitié au rapsode vagabond qui promène son inspiration à travers les cités. Mais j'ai appris à nos enfants qu'il ne fallait pas ramasser cette aumône, ou qu'il fallait la ramasser seulement pour le mendiant infirme qui passe à côté de nous et à qui le ciel a refusé le génie pour émouvoir et persuader les hommes. Nous autres, nous n'avons pas besoin de l'argent du riche, nous ne mendions pas; l'aumône avilit celui qui la reçoit et endurcit celui qui la fait. Tout ce qui n'est pas l'échange doit disparaître dans la société future. En attendant, Dieu nous permet, à mon époux et à moi, de pratiquer cette vie d'échange, et d'entrer ainsi dans l'idéal. Nous apportons l'art et l'enthousiasme aux âmes susceptibles de sentir l'un et d'aspirer à l'autre. Nous recevons l'hospitalité religieuse du pauvre, nous partageons son gîte modeste, son repas frugal; et quand nous avons besoin d'un vêtement grossier, nous le gagnons par un séjour de quelques semaines et des leçons de musique à la famille. Quand nous passons devant la demeure orgueilleuse du châtelain, comme il est notre frère aussi bien que le pâtre, le laboureur et l'artisan, nous chantons sous sa fenêtre et nous nous éloignons sans attendre un salaire; nous le considérons comme un malheureux qui ne peut rien échanger avec nous, et c'est nous alors qui lui faisons l'aumône. Enfin nous avons réalisé la vie d'artiste comme nous l'entendions; car Dieu nous avait faits artistes; et nous devions user de ses dons. Nous avons partout des amis et des frères dans les derniers rangs de cette société qui croirait s'avilir en nous demandant notre secret pour être probes et libres. Chaque jour nous faisons de nouveaux disciples de l'art; et quand nos forces seront épuisées, quand nous ne pourrons plus nourrir et porter nos enfants, ils nous porteront à leur tour, et nous serons nourris et consolés par eux. Si nos enfants venaient à nous manquer, à être entraînés loin de nous par des vocations différentes, nous ferions comme le vieux Zdenko que vous avez vu hier, et qui, après avoir charmé pendant quarante ans, par ses légendes et ses chansons, tous les paysans de la contrée, est accueilli et soigné par eux dans ses dernières années comme un ami et comme un maître vénérable. Avec des goûts simples et des habitudes frugales, l'amour des voyages, la santé que donne une vie conforme au vœu de la nature, avec l'enthousiasme de la poésie, l'absence de mauvaises passions et surtout la foi en l'avenir du monde, croyez-vous que l'on soit fou de vivre comme nous faisons? Cependant Trismégiste vous paraîtra peut être égaré par l'enthousiasme, comme autrefois il me parut à moi égaré par la douleur. Mais en le suivant un peu, peut-être reconnaîtrez-vous que c'est la démence des hommes et l'erreur des institutions qui font paraître fous les hommes de génie et d'invention. Tenez, venez avec nous, et voyagez comme nous toute cette journée, s'il le faut. Il y aura peut-être une heure où Trismégiste sera en train de parler d'autre chose que de musique. Il ne faut pas le solliciter, cela viendra de soi-même dans un moment donné. Un hasard peut réveiller ses anciennes idées. Nous partons dans une heure, notre présence ici peut attirer sur la tête de mon époux des dangers nouveaux. Partout ailleurs nous ne risquons pas d'être reconnus après tant d'années d'exil. Nous allons à Vienne, par la chaîne du Boehmerwald et le cours du Danube. C'est un voyage que j'ai fait autrefois, et que je recommencerai avec plaisir. Nous allons voir deux de nos enfants, nos aînés, que des amis dans l'aisance ont voulu garder pour les faire instruire; car tous les hommes ne naissent pas pour être artistes, et chacun doit marcher dans la vie par le chemin que la Providence lui a tracé.

Telles sont les explications que cette femme étrange, pressée par nos questions, et souvent interrompue par nos objections, nous donna du genre de vie qu'elle avait adopté d'après les goûts et les idées de son époux. Nous acceptâmes avec joie l'offre qu'elle nous faisait de la suivre; et, lorsque nous sortîmes avec elle de la chaumière, la garde civique qui s'était formée pour nous arrêter, avait ouvert ses rangs pour nous laisser partir.

«Allons, enfants, leur cria la Zingara de sa voix pleine et harmonieuse, votre ami vous attend sous les tilleuls. C'est le plus beau moment de la journée, et nous aurons la prière du matin en musique. Fiez-vous à ces deux amis, ajouta-t-elle en nous désignant de son beau geste naturellement théâtral: ils sont des nôtres, et ne nous veulent que du bien.»

Les paysans s'élancèrent sur nos pas en criant et en chantant. Tout en marchant, la Zingara nous apprit qu'elle et sa famille quittaient le hameau ce matin même.

«Il ne faut pas le dire, ajouta-t-elle; une telle séparation ferait verser trop de larmes, car nous avons bien des amis ici. Mais nous n'y sommes pas en sûreté. Quelque ancien ennemi peut venir à passer et reconnaître Albert de Rudolstadt sous le costume bohémien.»

Nous arrivâmes sur la place du hameau, une verte clairière, environnée de superbes tilleuls qui laissaient paraître, entre leurs flancs énormes d'humbles maisonnettes et de capricieux sentiers tracés et battus par le pied des troupeaux. Ce lieu nous parut enchanté, aux premières clartés du soleil oblique qui faisait briller le tapis d'émeraudes des prairies, tandis que les vapeurs argentées du matin se repliaient sur le flanc des montagnes environnantes. Les endroits ombragés semblaient avoir conservé quelque chose de la clarté bleuâtre de la nuit, tandis que les cimes des arbres se teignaient d'or et de pourpre. Tout était pur et distinct, tout nous paraissait frais et jeune, même les antiques tilleuls, les toits rongés de mousse, et les vieillards à barbe blanche qui sortaient de leurs chaumières en souriant. Au milieu de l'espace libre, où un mince filet d'eau cristalline coulait en se divisant et en se croisant sous les pas, nous vîmes Trismégiste environné de ses enfants, deux charmantes petites filles, et un garçon de quinze ans, beau comme l'Endymion des sculpteurs et des poëtes.

«Voici Wanda, nous dit la Zingara en nous présentant l'aînée de ses filles, et la cadette s'appelle Wenceslawa. Quant à notre fils, il a reçu le nom chéri du meilleur ami de son père, il s'appelle Zdenko. Le vieux Zdenko a pour lui une préférence marquée. Vous voyez qu'il tient ma Wenceslawa entre ses jambes, et l'autre sur ses genoux. Mais ce n'est point à elles qu'il songe: il a les yeux fixés sur mon fils, comme s'il ne pouvait se rassasier de le voir.»

Nous regardâmes le vieillard. Deux ruisseaux de larmes coulaient sur ses joues, et sa figure osseuse, sillonnée de rides, avait l'expression de la béatitude et de l'extase en contemplant ce jeune homme, ce dernier rejeton des Rudolstadt, qui portait son nom d'esclave avec joie, et qui se tenait debout près de lui, une main dans la sienne. J'aurais voulu peindre ce groupe, et Trismégiste auprès d'eux, les contemplant tour à tour d'un air attendri, tout en accordant son violon et en essayant son archet.

«C'est vous, amis? dit-il en répondant à notre salut respectueux avec cordialité. Ma femme a donc été vous chercher? Elle a bien fait. J'ai de bonnes choses à dire aujourd'hui, et je serai heureux que vous les entendiez.»

Il joua alors du violon avec plus d'ampleur et de majesté encore que la veille. Du moins telle fut notre impression, devenue plus forte et plus délicieuse par le contact de cette champêtre assemblée, qui frémissait de plaisir et d'enthousiasme, à l'audition des vieilles ballades de la patrie et des hymnes sacrés de l'antique liberté. L'émotion se traduisait diversement sur ces mâles visages. Les uns, ravis comme Zdenko dans la vision du passé, retenaient leur souffle, et semblaient s'imprégner de cette poésie, comme la plante altérée qui boit avec recueillement les gouttes d'une pluie bienfaisante. D'autres, transportés d'une sainte fureur en songeant aux maux du présent, fermaient le poing, et, menaçant des ennemis invisibles, semblaient prendre le ciel à témoin de leur dignité avilie, de leur vertu outragée. Il y eut des sanglots et des rugissements, des applaudissements frénétiques et des cris de délire.

«Amis, nous dit Albert en terminant, voyez ces hommes simples! ils ont parfaitement compris ce que j'ai voulu leur dire; ils ne me demandent pas, comme vous le faisiez hier, le sens de mes prophéties.

—Tu ne leur as pourtant parlé que du passé, ditSpartacus, avide de ses paroles.

—Le passé, l'avenir, le présent! quelles vaines subtilités! reprit Trismégiste en souriant; l'homme ne les porte-t-il pas tous les trois dans son cœur, et son existence n'est-elle pas tout entière de ce triple milieu? Mais, puisqu'il vous faut absolument des mots pour peindre vos idées, écoutez mon fils; il va vous chanter un cantique dont sa mère a fait la musique, et moi les vers.»

Le bel adolescent s'avança, d'un air calme et modeste, au milieu du cercle. On voyait que sa mère, sans croire caresser une faiblesse, s'était dit que, par droit et peut-être aussi par devoir, il fallait respecter et soigner la beauté de l'artiste. Elle l'habille avec une certaine recherche; ses cheveux superbes sont peignés avec soin, et les étoiles de son costume agreste sont d'une couleur plus vive et d'un tissu plus léger que ceux du reste de la famille. Il ôta sa toque, salua ses auditeurs d'un baiser envoyé collectivement du bout des doigts, auquel cent baisers envoyés de même répondirent avec effusion; et, après que sa mère eut préludé sur la guitare avec un génie particulier empreint de la couleur méridionale, il se mit à chanter, accompagné par elle, les paroles suivantes, que je traduis pour vous du slave, et dont ils ont bien voulu me laisser noter aussi le chant admirable:

«Chemins sablés d'or, landes verdoyantes, ravins aimés des chamois, grandes montagnes couronnées d'étoiles, torrents vagabonds, forêts impénétrables, laissez-la, laissez-la passer, la bonne déesse, la déesse de la pauvreté!

«Depuis que le monde existe, depuis que les hommes ont été produits, elle traverse le monde, elle habite parmi les hommes, elle voyage en chantant, ou elle chante en travaillant, la déesse, la bonne déesse de la pauvreté!

«Quelques hommes se sont assemblés pour la maudire. Ils l'ont trouvée trop belle et trop gaie, trop agile et trop forte. Arrachons ses ailes, ont-ils dit; donnons-lui des chaînes, brisons-la de coups, et qu'elle souffre, et qu'elle périsse, la déesse de la pauvreté!

«Ils ont enchaîné la bonne déesse, ils l'ont battue et persécutée; mais ils n'ont pu l'avilir: elle s'est réfugiée dans l'âme des poëtes, dans l'âme des paysans, dans l'âme des artistes, dans l'âme des martyrs, et dans l'âme des saints, la bonne déesse, la déesse de la pauvreté!

«Elle a marché plus que le Juif errant; elle a voyagé plus que l'hirondelle; elle est plus vieille que la cathédrale de Prague, et plus jeune que l'œuf du roitelet; elle a plus pullulé sur la terre que les fraises dans le Boehmerwald, la déesse, la bonne déesse de la pauvreté!

«Elle a eu beaucoup d'enfants, et elle leur a enseigné le secret de Dieu; elle a parlé au cœur de Jésus sur la montagne; aux yeux de la reine Libussa lorsqu'elle s'énamoura d'un laboureur; à l'esprit de Jean et de Jérôme sur le bûcher de Constance: elle en sait plus que tous les docteurs et tous les évêques, la bonne déesse de la pauvreté!

«Elle fait toujours les plus grandes et les plus belles choses que l'on voit sur la terre; c'est elle qui cultive les champs et qui émonde les arbres; c'est elle qui conduit les troupeaux en chantant les plus beaux airs; c'est elle qui voit poindre l'aube et qui reçoit le premier sourire du soleil, la bonne déesse de la pauvreté!

«C'est elle qui bâtit de rameaux verts la cabane du bûcheron, et qui donne au braconnier le regard de l'aigle; c'est elle qui élève les plus beaux marmots et qui rend la charrue et la bêche légères aux mains du vieillard, la bonne déesse de la pauvreté!

«C'est elle qui inspire le poëte et qui rend le violon, la guitare et la flûte éloquents sous les doigts de l'artiste vagabond; c'est elle qui le porte sur son aile légère de la source de la Moldau à celle du Danube; c'est elle qui couronne ses cheveux des perles de la rosée, et qui fait briller pour lui les étoiles plus larges et plus claires, la déesse, la bonne déesse de la pauvreté.

«C'est elle qui instruit l'artisan ingénieux et qui lui apprend à couper la pierre, à tailler le marbre, à façonner l'or et l'argent, le cuivre et le fer; c'est elle qui rend, sous les doigts de la vieille mère et de la jeune fille, le lin souple et fin comme un cheveu, la bonne déesse de la pauvreté!

«C'est elle qui soutient la chaumière ébranlée par l'orage; c'est elle qui ménage la résine de la torche et l'huile de la lampe; c'est elle qui pétrit le pain de la famille et qui tisse les vêtements d'hiver et d'été; c'est elle qui nourrit et alimente le monde, la bonne déesse de la pauvreté!

«C'est elle qui a bâti les grands châteaux et les vieilles cathédrales; c'est elle qui porte le sabre et le fusil; c'est elle qui fait la guerre et les conquêtes; c'est elle qui ramasse les morts, qui soigne les blessés et qui cache le vaincu, la bonne déesse de la pauvreté!

«Tu es de toute douceur, toute patience, toute force et toute miséricorde, ô bonne déesse! c'est toi qui réunis tous tes enfants dans un saint amour, et qui donnes la charité, la foi, l'espérance, ô déesse de la pauvreté!

«Tes enfants cesseront un jour de porter le monde sur leurs épaules; ils seront récompensés de leur peine et de leur travail. Le temps approche où il n'y aura plus ni riches, ni pauvres, où tous les hommes consommeront les fruits de la terre, et jouiront également des bienfaits de Dieu; mais tu ne seras point oubliée dans leurs hymnes, ô bonne déesse de la pauvreté!

«Ils se souviendront que tu fus leur mère féconde, leur nourrice robuste et leur église militante. Ils répandront le baume sur tes blessures, et ils te feront de la terre rajeunie et embaumée un lit où tu pourras enfin te reposer, ô bonne déesse de la pauvreté!

«En attendant le jour du Seigneur, torrents et forêts, montagnes et vallées, landes qui fourmillez de petites fleurs et de petits oiseaux, chemins sablés d'or qui n'avez pas de maîtres, laissez-la, laissez-la passer, la bonne déesse, la déesse de la pauvreté!»

Imaginez-vous cette ballade, rendue en beaux vers dans une langue douce et naïve qui semble avoir été faite pour les lèvres de l'adolescence, adaptée à une mélodie qui remue le cœur et en arrache les larmes les plus pures, une voix séraphique qui chante avec une pureté exquise, un accent musical incomparable; et tout cela dans la bouche du fils de Trismégiste, de l'élève de la Zingara, du plus beau, du plus candide et du mieux doué des enfants de la terre! Si vous pouvez vous représenter pour cadre un vaste groupe de figures mâles, ingénues et pittoresques, au milieu d'un paysage de Ruysdael, et le torrent qu'on ne voyait pas, mais qui envoyait, du fond du ravin, comme une fraîche harmonie mêlée à la clochette lointaine des chèvres sur la montagne, vous concevrez notre émotion et l'ineffable jouissance poétique où nous restâmes longtemps plongés.

«Maintenant, mes enfants, dit Albert Podiebrad aux villageois, nous avons prié, il faut travailler. Allez aux champs; moi je vais chercher, avec ma famille, l'inspiration et la vie à travers la forêt.

—Tu reviendras ce soir?» s'écrièrent tous les paysans.

La Zingara fit un signe d'affection qu'ils prirent pour une promesse. Les deux petites filles, qui ne comprenaient rien au cours du temps ni aux chances du voyage, crièrent: «Oui! oui!» avec une joie enfantine, et les paysans se dispersèrent. Le vieux Zdenko s'assit sur le seuil de la chaumière, après avoir veillé d'un air paternel à ce que l'on garnît la gibecière de son filleul du déjeuner de la famille. Puis la Zingara nous fit signe de suivre, et nous quittâmes le village sur les traces de nos musiciens ambulants. Nous avions le revers du ravin à monter. Le maître et moi prîmes chacun une des petites filles dans nos bras, et ce fut pour nous une occasion d'aborder Trismégiste, qui, jusque-là, n'avait pas semblé s'apercevoir de notre présence.

«Vous me voyez un peu rêveur, me dit-il. Il m'en coûte de tromper ces amis que nous quittons, et ce vieillard que j'aime et qui nous cherchera demain par tous les sentiers de la forêt. Mais Consuelo l'a voulu ainsi, ajouta-t-il en nous désignant sa femme. Elle croit qu'il y a du danger pour nous à rester plus longtemps ici. Moi, je ne puis me persuader que nous fassions désormais peur ou envie à personne. Qui comprendrait notre bonheur? Mais elle assure que nous attirons le même danger sur la tête de nos amis, et, bien que je ne sache pas comment, je cède à cette considération. D'ailleurs, sa volonté a toujours été ma volonté, comme la mienne a toujours été la sienne. Nous ne rentrerons pas ce soir au hameau. Si vous êtes nos amis comme vous en avez l'air, vous y retournerez à la nuit, quand vous vous serez assez promenés, et vous leur expliquerez cela. Nous ne leur avons pas fait d'adieux pour ne pas les affliger, mais vous leur direz que nous reviendrons. Quant à Zdenko, vous n'avez qu'à lui diredemain, ses prévisions ne vont pas au delà. Tous les jours, toute la vie, c'est pour luidemain. Il a dépouillé l'erreur des notions humaines. Il a les yeux ouverts sur l'éternité, dans le mystère de laquelle il est prêt à s'absorber pour y prendre la jeunesse de la vie. Zdenko est un sage, l'homme le plus sage que j'aie jamais connu.»

L'espèce d'égarement de Trismégiste produisait sur sa femme et sur ses enfants un effet digne de remarque. Loin d'en rougir devant nous, loin d'en souffrir pour eux-mêmes, ils écoutaient chacune de ses paroles avec respect, et il semblait qu'ils trouvassent dans ses oracles la force de s'élever au-dessus de la vie présente et d'eux-mêmes. Je crois qu'on eût bien étonné et bien indigné ce noble adolescent qui épiait avidement chaque pensée de son père, si on lui eût dit que c'étaient les pensées d'un fou. Trismégiste parlait rarement, et nous remarquâmes aussi que ni sa femme ni ses enfants ne l'y provoquaient jamais sans une absolue nécessité. Ils respectaient religieusement le mystère de sa rêverie, et quoique la Zingara eût les yeux sans cesse attachés sur lui, elle semblait bien plutôt craindre pour lui les importunités, que l'ennui de l'isolement où il se plaçait. Elle avait étudié sa bizarrerie, et je me sers de ce mot pour ne plus prononcer celui de folie qui me répugne encore davantage quand il s'agit d'un tel homme et d'un état de l'âme si respectable et si touchant. J'ai compris, en voyant ce Trismégiste, la vénération que les paysans, grands théologiens et grands métaphysiciens sans le savoir, et les peuples de l'Orient portent aux hommes privés de ce qu'on appelle le flambeau de la raison. Ils savent que quand on ne trouble pas par de vains efforts et de cruelles moqueries cette abstraction de l'intelligence, elle peut devenir une faculté exceptionnelle du genre le plus poétiquement divin, au lieu de tourner à la fureur ou à l'abrutissement. J'ignore ce que deviendrait Trismégiste, si sa famille ne s'interposait pas comme un rempart d'amour et de fidélité entre le monde et lui. Mais s'il devait dans ce cas succomber à son délire, ce serait une preuve de plus de ce qu'on doit de respect et de sollicitude aux infirmes de sa trempe, et à tous les infirmes quels qu'ils soient.

Cette famille marchait avec une aisance et une agilité qui eurent bientôt épuisé nos forces. Les petits enfants eux-mêmes, si on ne les eût empêchés de se fatiguer en les portant, eussent dévoré l'espace. On dirait qu'ils se sentent nés pour marcher comme le poisson pour nager. La Zingara ne veut pas que son fils prenne les petites dans ses bras, malgré son bon désir, tant qu'il n'aura pas achevé sa croissance et que sa voix n'aura pas subi la crise que les chanteurs appellent la mue. Elle soulève sur son épaule robuste ces créatures souples et confiantes, et les porte aussi légèrement que sa guitare. La force physique est un des bénéfices de cette vie nomade qui devient une passion pour l'artiste pauvre, comme pour le mendiant ou le naturaliste.

Nous étions très-fatigués, lorsqu'à travers les plus rudes sentiers nous arrivâmes à un lieu sauvage et romantique appelé le Schreckenstein. Nous remarquâmes qu'aux approches de ce lieu, la Consuelo regardait son mari avec plus d'attention, et marchait plus près de lui, comme si elle eût redouté quelque danger ou quelque émotion pénible. Rien ne troubla cependant la placidité de l'artiste. Il s'assit sur une grande pierre qui domine une colline aride. Il y a quelque chose d'effrayant dans cet endroit. Les rocs s'y entassent en désordre, et y brisent continuellement les arbres sous leur chute. Ceux de ces arbres qui ont résisté ont leurs racines hors du sol, et semblent s'accrocher par ces membres noueux à la roche qu'ils menacent d'entraîner. Un silence de mort règne sur ce chaos. Les pâtres et les bûcherons s'en éloignent avec terreur, et la terre y est labourée par les sangliers. Le sable y porte les traces du loup et du chamois, comme si les animaux sauvages étaient assurés d'y trouver un refuge contre l'homme. Albert rêva longtemps sur cette pierre, puis il reporta ses regards sur ses enfants qui jouaient à ses pieds, et sur sa femme qui, debout devant lui, cherchait à lire à travers son front. Tout à coup il se leva, se mit à genoux devant elle, et réunissant ses enfants d'un geste:

«Prosternez-vous devant votre mère, leur dit-il avec une émotion profonde, car c'est la consolation envoyée du ciel aux hommes infortunés; c'est la paix du Seigneur promise aux hommes de bonne intention!»

Les enfants s'agenouillèrent autour de la Zingara, et pleurèrent en la couvrant de caresses. Elle pleura aussi en les pressant sur son sein, et, les forçant de se retourner, elle leur fit rendre le même hommage à leur père.Spartacuset moi, nous nous étions prosternés avec eux.

Quand la Zingara eut parlé, le maître reporta son hommage vers Trismégiste, et saisit ce moment pour l'interpeller avec éloquence, pour lui demander la lumière, en lui racontant tout ce qu'il avait étudié, tout ce qu'il avait médité et souffert pour la recevoir. Pour moi, je restai comme enchanté aux pieds de la Zingara. Je ne sais si j'oserais vous dire ce qui se passait en moi. Cette femme pourrait être ma mère, sans doute; eh bien, je ne sais quel charme émane d'elle encore. Malgré le respect que j'ai pour son époux, malgré la terreur dont la seule idée de l'oublier m'eût pénétré en cet instant, je sentais mon âme tout entière s'élancer vers elle avec un enthousiasme que ni l'éclat de la jeunesse ni le prestige du luxe ne m'ont jamais inspiré. Ô puissé-je rencontrer une femme semblable à cette Zingara pour lui consacrer ma vie! Mais je ne l'espère pas, et maintenant que je ne la reverrai plus, il y au fond de mon cœur une sorte de désespoir, comme s'il m'eût été révélé qu'il n'y a pas pour moi une autre femme à aimer sur la terre.

La Zingara ne me voyait seulement pas. Elle écoutaitSpartacus, elle était frappée de son langage ardent et sincère. Trismégiste en fut pénétré aussi. Il lui serra la main, et le fit asseoir sur la pierre du Schreckenstein auprès de lui.

«Jeune homme, lui dit-il, tu viens de réveiller en moi tous les souvenirs de ma vie. J'ai cru m'entendre parler moi-même à l'âge que tu as maintenant, lorsque je demandais ardemment la science de la vertu à des hommes mûris par l'âge et l'expérience. J'étais décidé à ne te rien dire. Je me méfiais, non de ton intelligence ni de ta probité, mais de la naïveté et de la flamme de ton cœur. Je ne me sentais pas capable d'ailleurs de retranscrire, dans une langue que j'ai parlée autrefois, les pensées que je me suis habitué depuis à manifester par la poésie de l'art, par le sentiment. Ta foi a vaincu, elle a fait un miracle, et je sens que je dois te parler. Oui, ajouta-t-il après l'avoir examiné en silence pendant un instant, qui nous parut un siècle, car nous tremblions de voir cette inspiration lui échapper; oui, je te reconnais maintenant! Je me souviens de toi; je t'ai vu, je t'ai aimé, j'ai travaillé avec toi dans quelque autre phase de ma vie antérieure. Ton nom était grand parmi les hommes, mais je ne l'ai pas retenu; je me rappelle seulement ton regard, ta parole, et cette âme dont la mienne ne s'est détachée qu'avec effort. Je lis mieux dans l'avenir que dans le passé maintenant, et les siècles futurs m'apparaissent souvent, aussi étincelants de lumière que les jours qui me restent à vivre sous cette forme d'aujourd'hui. Eh bien, je te le dis, tu seras grand encore dans ce siècle-ci, et tu feras de grandes choses. Tu seras blâmé, accusé, calomnié, haï, flétri, persécuté, exilé... Mais ton idée te survivra sous d'autres formes, et tu auras agité les choses présentes avec un plan formidable, des conceptions immenses que le monde n'oubliera pas, et qui porteront peut-être les derniers coups au despotisme social et religieux. Oui, tu as raison de chercher ton action dans la société. Tu obéis à ta destinée, c'est-à-dire à ton inspiration. Ceci m'éclaire. Ce que j'ai senti en t'écoutant, ce que tu as su me communiquer de ton espérance est une grande preuve de la réalité de ta mission. Marche donc, agis et travaille. Le ciel t'a fait organisateur de destruction: détruis et dissous, voilà ton œuvre. Il faut de la foi pour abattre comme pour élever. Moi, je m'étais éloigné volontairement des voies où tu t'élances: je les avais jugées mauvaises. Elles ne l'étaient sans doute qu'accidentellement. Si de vrais serviteurs de la cause se sentent appelés à les tenter encore, c'est qu'elles sont redevenues praticables. Je croyais qu'il n'y avait plus rien à espérer de la société officielle, et qu'on ne pouvait la réformer en y restant. Je me suis placé en dehors d'elle, et, désespérant de voir le salut descendre sur le peuple du faîte de cette corruption, j'ai consacré les dernières années de ma force à agir directement sur le peuple. Je me suis adressé aux pauvres, aux faibles, aux opprimés, et je leur ai apporté ma prédication sous la forme de l'art et de la poésie, qu'ils comprennent parce qu'ils l'aiment. Il est possible que je me sois trop méfié des bons instincts qui palpitent encore chez les hommes de la science et du pouvoir. Je ne les connais plus depuis que, dégoûté de leur scepticisme impie et de leur superstition plus impie encore, je me suis éloigné d'eux avec dégoût pour chercher les simples de cœur. Il est probable qu'ils ont dû changer, se corriger et s'instruire. Que dis-je? il est certain que ce monde a marché, qu'il s'est épuré, et qu'il a grandi depuis quinze ans; car toute chose humaine gravite sans cesse vers la lumière, et tout s'enchaîne, le bien et le mal, pour s'élancer vers l'idéal divin. Tu veux t'adresser au monde des savants, des patriciens et des riches; tu veux niveler par la persuasion: tu veux séduire, même les rois, les princes et les prélats, par les charmes de la vérité. Tu sens bouillonner en toi cette confiance et cette force qui surmontent tous les obstacles, et rajeunissent tout ce qui est vieux et usé. Obéis, obéis au souffle de l'esprit! continue et agrandis notre œuvre; ramasse nos armes éparses sur le champ de bataille où nous avons été vaincus.»

Alors s'engagea entreSpartacuset le divin vieillard un entretien que je n'oublierai de ma vie. Car il se passa là une chose merveilleuse. Ce Rudolstadt, qui n'avait d'abord voulu nous parler qu'avec les sons de la musique, comme autrefois Orphée, cet artiste qui nous disait avoir depuis longtemps abandonné la logique et la raison pure pour le pur sentiment, cet homme que des juges infâmes ont appelé un insensé et qui a accepté de passer pour tel, faisant comme un effort sublime par charité et amour divin, devint tout à coup le plus raisonnable des philosophes, au point de nous guider dans la voie de la vraie méthode et de la certitude.Spartacus, de son côté, laissait voir toute l'ardeur de son âme. L'un était l'homme complet, en qui toutes les facultés sont à l'unisson; l'autre était comme un néophyte plein d'enthousiasme. Je me rappelai l'Évangile, où il est dit que Jésus s'entretint sur la montagne avec Moïse et les Prophètes.

«Oui, disaitSpartacusje me sens une mission. Je me suis approché de ceux qui gouvernent la terre, et j'ai été frappé de leur stupidité, de leur ignorance, et de leur dureté de cœur. Oh! que la Vie est belle, que la Nature est belle, que l'Humanité est belle! Mais que font-ils de la Vie, de la Nature, et de l'Humanité!... Et j'ai pleuré longtemps en voyant et moi, et les hommes mes frères, et toute l'œuvre divine, esclaves de pareils misérables!... Et quand j'ai eu longtemps gémi comme une faible femme, je me suis dit: Qui m'empêche de m'arracher de leurs chaînes et de vivre libre?... Mais après une phase de stoïcisme solitaire, j'ai vu qu'être libre seul, ce n'est pas être libre. L'homme ne peut pas vivre seul. L'homme a l'homme pour objet; il ne peut pas vivre sans son objet nécessaire. Et je me suis dit: Je suis encore esclave, délivrons mes frères... Et j'ai trouvé de nobles cœurs qui se sont associés à moi... et mes amis m'appellentSpartacus.

—Je t'avais bien dit que tu ne ferais que détruire! répondit le vieillard.Spartacusfut un esclave révolté. Mais n'importe, encore une fois. Organise pour détruire. Qu'une société secrète se forme à ta voix pour détruire la forme actuelle de la grande iniquité. Mais si tu la veux forte, efficace, puissante, mets le plus que tu pourras de principes vivants, éternels, dans cette société destinée à détruire afin d'abord qu'elle détruise (car pour détruire, il faut être, toute vie est positive), et ensuite pour que de l'œuvre de destruction renaisse un jour ce qui doit renaître.

—Je t'entends, tu bornes beaucoup ma mission. N'importe: petite ou grande, je l'accepte.

—Tout ce qui est dans les conseils de Dieu est grand. Sache une chose qui doit être la règle de ton âme.Rien ne se perd.Ton nom et la forme de tes œuvres disparaîtraient, tu travailleraissans nomcomme moi, que ton œuvre ne serait pas perdue. La balance divine est la mathématique même; et dans le creuset du divin chimiste, tous les atomes sont comptés à leur exacte valeur.

—Puisque tu approuves mes desseins, enseigne-moi donc, et ouvre-moi la route. Que faut-il faire? Comment faut-il agir sur les hommes? Est-ce surtout par l'imagination qu'il faut les prendre? Faut-il profiter de leur faiblesse et de leur penchant pour le merveilleux? Tu as vu toi-même qu'on peut faire du bien avec le merveilleux!...

—Oui, mais j'ai vu aussi tout le mal qu'on peut faire. Si tu savais bien la doctrine, tu saurais à quelle époque de l'humanité nous vivons, et tu conformerais tes moyens d'action à ton temps.

—Enseigne-moi donc la doctrine, enseigne-moi la méthode pour agir, enseigne-moi la certitude.

—Tu demandes la méthode et la certitude à un artiste, à un homme que les hommes ont accusé de folie, et persécuté sous ce prétexte! Il semble que tu t'adresses mal; va demander cela aux philosophes, aux savants.

—C'est à toi que je m'adresse. Eux, je sais ce que vaut leur science.

—Eh bien, puisque tu insistes, je te dirai que la méthode est identique avec la doctrine même, parce qu'elle est identique avec la vérité suprême révélée dans la doctrine. Et, en y pensant, tu comprendras qu'il ne peut en être autrement. Tout se réduit donc à la connaissance de la doctrine.»

Spartacusréfléchit, et après un moment de silence: «Je voudrais entendre de ta bouche la formule suprême de la doctrine.

—Tu l'entendras, non pas de ma bouche, mais de celle de Pythagore, écho lui-même de tous les sages: Ô DIVINE TÉTRADE! Voilà la formule. C'est celle que, sous toutes sortes d'images, de symboles et d'emblèmes, l'Humanité a proclamée par la voix des grandes religions, quand elle n'a pu la saisir d'une façon purement spirituelle, sans incarnation, sans idolâtrie, telle qu'il a été donné aux révélateurs de se la révéler à eux-mêmes.

—Parle, parle. Et pour te faire comprendre, rappelle-moi quelques-uns de ces emblèmes. Ensuite tu prendras le langage austère de l'absolu.

—Je ne puis séparer, comme tu le voudrais, ces deux choses, la religion en elle-même, dans son essence, et la religion manifestée. Il est de la nature humaine, à notre époque, de voir les deux ensemble. Nous jugeons le passé, et, sans y vivre, nous trouvons en lui la continuation de nos idées. Mais je vais me faire entendre. Voyons, parlons d'abord de Dieu. La formule s'applique-t-elle à Dieu, à l'essence infinie? Ce serait un crime qu'elle ne s'appliquât pas à celui dont elle découle. As-tu réfléchi sur la nature de Dieu? Sans doute; car je sens que tu portes le Ciel, le vrai Ciel, dans ton cœur. Eh bien, qu'est-ce que Dieu?

—C'est l'Être, c'est l'Être absolu.Sum qui sum, dit le grand livre, la Bible.

—Oui, mais ne savons-nous rien de plus sur sa nature? Dieu n'a-t-il pas révélé à l'Humanité quelque chose de plus?

—Les chrétiens disent que Dieu est trois personnes en un, le Père, le Fils, l'Esprit.

—Et que disent les traditions des anciennes sociétés secrètes que tu as consultées?

—Elles disent la même chose.

—Ce rapport ne t'a-t-il pas frappé? Religion officielle et triomphante, religion secrète et proscrite, s'accordent sur la nature de Dieu. Je pourrais te parler des cultes antérieurs au Christianisme: tu trouverais, cachée dans leur théologie, la même vérité. L'Inde, l'Égypte, la Grèce, ont connu le Dieu un en trois personnes; mais nous reviendrons sur ce point. Ce que je veux te faire comprendre maintenant, c'est la formule dans toute son extension, sous toutes ses faces, pour arriver à ce qui t'intéresse, la méthode, l'organisation, la politique. Je continue. De Dieu, passons à l'homme. Qu'est-ce que l'homme?

—Après une question difficile, tu m'en poses une qui ne l'est guère moins. L'oracle de Delphes avait déclaré que toute sagesse consistait dans la réponse à cette question:Homme, connais-toi toi-même.

—Et l'oracle avait raison. C'est de la nature humaine bien comprise que sort toute sagesse, comme toute morale, toute organisation, toute vraie politique. Permets donc que je te répète ma question. Qu'est-ce que l'homme?

—L'homme est une émanation de Dieu...

—Sans doute, comme tous les êtres qui vivent, puisque Dieu seul est l'Être, l'Être absolu. Mais tu ne ressembles pas, je l'espère, aux philosophes que j'ai vus en Angleterre, en France, et aussi en Allemagne, à la cour de Frédéric. Tu ne ressembles pas à ce Locke, dont on parle tant aujourd'hui sur la foi de son vulgarisateur Voltaire, tu ne ressembles pas à M. Helvétius, avec qui je me suis souvent entretenu, ni à Lamettrie dont la hardiesse matérialiste plaisait tant à la cour de Berlin. Tu ne dis pas, comme eux, que l'homme n'a rien de particulier qui le différencie des animaux, des arbres, des pierres. Dieu, sans doute, fait vivre toute la nature, comme il fait vivre l'homme; mais il y a de l'ordre dans sa théodicée. Il y a des distinctions dans sa pensée, et par conséquent dans ses œuvres, qui sont sa pensée réalisée. Lis le grand livre qu'on appelle laGenèse, ce livre que le vulgaire regarde avec raison comme sacré, sans le comprendre: tu y verras que c'est par la lumière divine établissant la distinction des êtres que se fait l'éternelle création:fiat lux, etfacta est lux. Tu y verras aussi que chaque être ayant un nom dans la pensée divine est une espèce:creavit cuncta juxta genus suumetsecundum speciem suam. Quelle est donc la formule particulière de l'homme?

—Je t'entends. Tu veux que je te donne une formule de l'homme analogue à celle de Dieu. La Trinité divine doit se retrouver dans toutes les œuvres de Dieu: chaque œuvre de Dieu doit refléter la nature divine, mais d'une manière spéciale; chacune, en un mot, suivant son espèce.

—Assurément. La formule de l'homme, je vais te la dire. Il se passera encore longtemps avant que les philosophes, divisés aujourd'hui dans leurs manières de voir, se réunissent pour la comprendre. Cependant il y en a un qui l'a comprise, il y a déjà bien des années. Celui-là est plus grand que les autres, bien qu'il soit infiniment moins célèbre pour le vulgaire. Tandis que l'école de Descartes se perd dans la raison pure, faisant de l'homme une machine à raisonnement, à syllogismes, un instrument de logique; tandis que Locke et son école se perdent dans la sensation, faisant de l'homme une sensitive; tandis que d'autres, tels que j'en pourrais citer en Allemagne, s'absorbent dans le sentiment, faisant de l'homme un égoïsme à deux, s'il s'agit de l'amour, à trois ou quatre, ou plus encore, s'il s'agit de la famille; lui, le plus grand de tous, a commencé à comprendre que l'homme était tout cela en un, tout cela indivisiblement. Ce philosophe, c'est Leibnitz. Il comprenait les grandes choses, celui-là; il ne partageait pas l'absurde mépris que notre siècle ignorant fait de l'antiquité et du christianisme. Il a osé dire qu'il y avait des perles dans le fumier du moyen âge. Des perles! Je le crois bien! la vérité est éternelle, et tous les prophètes l'ont reçue. Je te dis donc avec lui, et avec une affirmation plus forte que la sienne, que l'homme est une trinité, comme Dieu. Et cette trinité s'appelle, dans le langage humain: sensation, sentiment, connaissance. Et l'unité de ces trois choses forme la Tétrade humaine, répondant à la Tétrade divine. De là sort toute l'histoire, de là sort toute la politique; et c'est là qu'il te faut puiser, comme à une source toujours vivante.

—Tu franchis des abîmes que mon esprit, moins rapide que le tien, ne saurait si vite franchir, repritSpartacus. Comment, de la définition psychologique que tu viens de me donner, sort-il une méthode et une règle de certitude? Voilà ce que je te demande d'abord.

—Cette méthode en sort aisément, reprit Rudolstadt. La nature humaine étant connue, il s'agit de la cultiver conformément à son essence. Si tu comprenais le livre sans rival d'où l'Évangile lui-même est dérivé, si tu comprenais laGenèse, attribuée à Moïse, et qui, si elle vient réellement de ce prophète, fut emportée par lui des temples de Memphis, tu saurais que ladissolutionhumaine, ou ce que laGenèseappelle ledéluge, n'a d'autre cause que la séparation de ces trois facultés de la nature humaine, sorties ainsi de l'unité, et par là sans rapport avec l'unité divine, où l'intelligence, l'amour et l'activité restent éternellement associés. Tu comprendrais donc comment tout organisateur doit imiter Noé, lerégénérateur, ce que l'Écriture appelle les générations de Noé, avec l'ordre dans lequel elle les place, et l'harmonie qu'elle établit entre elles te servirait de guide. Tu trouverais ainsi, du même coup, dans la vérité métaphysique, une méthode de certitude pour cultiver dignement la nature humaine dans chaque homme, et une lumière pour t'éclairer sur la véritable organisation des sociétés. Mais, je te le dis encore, je ne crois pas le temps présent fait pour organiser: il y a trop à détruire. C'est donc surtout comme méthode que je te recommande de t'attacher à la doctrine. Le temps de la dissolution approche, ou plutôt il est déjà venu. Oui, le temps est venu où les trois facultés de la nature humaine vont de nouveau se séparer, et où leur séparation donnera la mort au corps social, religieux et politique. Qu'arrivera-t-il? La sensation produira ses faux prophètes, et ils préconiseront la sensation. Le sentiment produira ses faux prophètes, et ils préconiseront le sentiment. La connaissance produira ses faux prophètes, et ils préconiseront l'intelligence. Les derniers seront des orgueilleux qui ressembleront à Satan. Les seconds seront des fanatiques prêts à tomber dans le mal comme à marcher vers le bien, sanscritériumde certitude et sans règle. Les autres seront ce qu'Homère dit que devinrent les compagnons d'Ulysse sous la baguette de Circé. Ne suis aucune de ces trois routes, qui, prises séparément, conduisent à des abîmes; l'une au matérialisme, la seconde au mysticisme, la troisième à l'athéisme. Il n'y a qu'une route certaine vers la vérité: c'est celle qui répond à la nature humaine complète, à la nature humaine développée sous tous les aspects. Ne la quitte pas, cette route; et pour cela, médite sans cesse la doctrine et sa sublime formule.

—Tu m'apprends là des choses que j'avais entrevues. Mais demain je ne t'aurai plus. Qui me guidera dans la connaissance théorique de la vérité, et par là dans la pratique?

—Il te restera d'autres guides certains. Avant tout, lis laGenèse, et fais effort pour en saisir le sens. Ne la prends pas pour un livre d'histoire, pour un monument de chronologie. Il n'y a rien de si insensé que cette opinion, qui cependant a cours partout, chez les savants comme chez les écoliers, et dans toutes les communions chrétiennes. Lis l'Évangile, en regard de laGenèse, et comprends-le par laGenèse, après l'avoir goûté avec ton cœur. Sort étrange! l'Évangileest, comme laGenèse, adoré et incompris. Voilà les grandes choses. Mais il y en a encore d'autres. Recueille pieusement ce qui nous est resté de Pythagore. Lis aussi les écrits conservés sous le nom du théosophe divin dont j'ai porté le nom dans le Temple. Ce nom vénéré de Trismégiste, ne croyez pas, mes amis, que j'eusse osé de moi-même le prendre: ce furent les invisibles qui m'ordonnèrent de le porter. Ces écrits d'Hermès, aujourd'hui dédaignés des pédants, qui les croient sottement une invention de quelque chrétien du second ou du troisième siècle, renferment l'ancienne science égyptienne. Un jour viendra, où, expliqués et mis en lumière, ils paraîtront ce qu'ils sont, des monuments plus précieux que ceux de Platon, car Platon a puisé là sa science, et il faut ajouter qu'il a étrangement méconnu et faussé la vérité dans saRépublique. Lis donc Trismégiste et Platon, et ceux qui ont médité après eux sur le grand mystère. Dans ce nombre, je te recommande le noble moine Campanella, qui souffrit d'horribles tortures pour avoir rêvé ce que tu rêves, l'organisation humaine fondée sur la vérité et la science.»


Back to IndexNext