XX.

Lorsque Consuelo reprit connaissance, elle éprouva un bien-être incomparable, sans pouvoir se rendre compte ni du lieu où elle était, ni des événements qui l'y avaient amenée. Elle était couchée en plein air; et, sans ressentir aucunement le froid de la nuit, elle voyait librement les étoiles briller dans le ciel vaste et pur. A ce coup d'œil enchanteur succéda bientôt la sensation d'un mouvement assez rapide, mais souple et agréable. Le bruit de la rame qui s'enfonçait dans l'eau, à intervalles rapprochés, lui fit comprendre qu'elle était dans une barque, et qu'elle traversait l'étang. Une douce chaleur pénétrait ses membres; et il y avait, dans la placidité des eaux dormantes où la brise agitait de nombreux herbages aquatiques, quelque chose de suave qui rappelait les lagunes de Venise, dans les belles nuits du printemps. Consuelo souleva sa tête alanguie, regarda autour d'elle, et vit deux rameurs faisant force de bras chacun à une extrémité de la barque. Elle chercha des yeux la citadelle, et la vit déjà loin, sombre comme une montagne de pierre, dans le cadre transparent de l'air et de l'onde. Elle se dit qu'elle était sauvée; mais aussitôt elle se rappela ses amis, et prononça le nom de Karl avec anxiété. «Je suis là! Pas un mot, Signora, le plus profond silence!» répondit Karl qui ramait devant elle. Consuelo pensa que l'autre rameur était Gottlieb; et, trop faible pour se tourmenter plus longtemps, elle se laissa retomber dans sa première attitude. Une main ramena autour d'elle le manteau souple et chaud dont on l'avait enveloppée; mais elle l'écarta doucement de son visage, afin de contempler l'azur constellé qui se déroulait sans bornes au-dessus de sa tête.

A mesure qu'elle sentait revenir ses forces et l'élasticité de ses mouvements, paralysés par une violente crise nerveuse, elle recueillait ses pensées; et le souvenir de Mayer se présenta horrible et sanglant devant elle. Elle fit un effort pour se soulever de nouveau, en s'apercevant qu'elle avait la tête appuyée sur les genoux et le corps soutenu par le bras d'un troisième passager qu'elle n'avait pas encore vu, ou plutôt qu'elle avait pris pour un ballot, tant il était enveloppé, caché et immobile, étendu derrière elle, dans le fond de la barque.

Une profonde terreur s'empara de Consuelo lorsqu'elle se rappela l'imprudente confiance que Karl avait témoignée à Mayer, et qu'elle supposa possible la présence de ce misérable auprès d'elle. Le soin qu'il semblait prendre de se cacher aggravait les soupçons de la fugitive. Elle était pleine de confusion d'avoir reposé contre le sein de cet homme, et reprochait presque à la Providence de lui avoir laissé goûter, sous sa protection, quelques instants d'un oubli salutaire et d'un bien-être ineffable.

Heureusement la barque touchait terre en ce moment, et Consuelo se hâta de se lever pour prendre la main de Karl et s'élancer sur le rivage; mais la secousse de l'atterrissement la fit chanceler et retomber dans les bras du personnage mystérieux. Elle le vit alors debout, et, à la faible clarté des étoiles, elle distingua qu'il portait un masque noir sur le visage. Mais il avait toute la tête de plus que Mayer; et quoiqu'il fût enveloppé d'un long manteau, sa stature avait l'élégance d'un corps svelte et dégagé. Ces circonstances rassurèrent complètement la fugitive; elle accepta le bras qu'il lui offrit en silence, et fit avec lui une cinquantaine de pas sur la grève, suivie de Karl et de l'autre individu, qui lui avaient renouvelé, par signes, l'injonction de ne pas dire un seul mot. La campagne était muette et déserte; aucune agitation ne se laissait plus pressentir dans la citadelle. On trouva, derrière un hallier, une voiture attelée de quatre chevaux, où l'inconnu monta avec Consuelo. Karl se mit sur le siège. Le troisième individu disparut, sans que Consuelo y prît garde. Elle cédait à la hâte silencieuse et solennelle de ses libérateurs; et bientôt le carrosse, qui était excellent et d'une souplesse recherchée, roula dans la nuit avec la rapidité de la foudre. Le bruit des roues et le galop des chevaux ne disposent guère à la conversation. Consuelo se sentait fort intimidée et même un peu effrayée de son tête-à-tête avec l'inconnu. Cependant lorsqu'elle vit qu'il n'y avait plus aucun danger à rompre le silence, elle crut devoir lui exprimer sa reconnaissance et sa joie; mais elle n'en obtint aucune réponse. Il s'était placé vis-à-vis d'elle, en signe de respect; il lui prit la main, et la serra dans les siennes, sans dire un seul mot; puis il se renfonça dans le coin de la voiture; et Consuelo, qui avait espéré engager la conversation, n'osa insister contre ce refus tacite. Elle désirait vivement savoir à quel ami généreux et dévoué elle était redevable de son salut; mais elle éprouvait pour lui, sans le connaître, un sentiment instinctif de respect mêlé de crainte, et son imagination prêtait à cet étrange compagnon de voyage toutes les qualités romanesques que comportait la circonstance. Enfin la pensée lui vint que c'était un agent subalterne desinvisibles, peut-être un fidèle serviteur qui craignait de manquer aux devoirs de sa condition en se permettant de lui parler la nuit dans le tête-à-tête.

Au bout de deux heures de course rapide, on s'arrêta au milieu d'un bois fort sombre; le relais qu'on y devait trouver n'était pas encore arrivé. L'inconnu s'éloigna un peu pour voir s'il approchait, ou pour dissimuler son impatience et son inquiétude. Consuelo mit pied à terre aussi, et se promena sur le sable d'un sentier voisin avec Karl, à qui elle avait mille questions à faire.

«Grâce à Dieu, Signora, vous voilà vivante, lui dit ce fidèle écuyer.

—Et toi-même, cher Karl?

—On ne peut mieux, puisque vous êtes sauvée.

—Et Gottlieb, comment se trouve-t-il?

—Je présume qu'il se trouve bien dans son lit à Spandaw.

—Juste ciel! Gottlieb est donc resté? Il va donc payer pour nous?

—Il ne paiera ni pour lui-même, ni pour personne. L'alarme donnée, je ne sais par qui, j'ai couru pour vous rejoindre à tout hasard, voyant bien que c'était le moment de risquer le tout pour le tout. J'ai rencontré l'adjudant Nanteuil, c'est-à-dire le recruteur Mayer, qui était fort pâle...

—Tu l'as rencontré, Karl? Il était debout, il marchait?

—Pourquoi non?

—Il n'était donc pas blessé?

—Ah! si fait: il m'a dit qu'il s'était un peu blessé en tombant dans l'obscurité sur un faisceau d'armes. Mais je n'y ai pas fait grande attention, et lui ai demandé vite où vous étiez. Il n'en savait rien, il avait perdu la tête. Je crus même voir qu'il avait l'intention de nous trahir; car la cloche d'alarme que j'avais entendue, et dont j'avais bien reconnu le timbre, est celle qui part de son alcôve et qui sonne pour son quartier. Mais il paraissait s'être ravisé; car il savait bien, le drôle, qu'il y avait beaucoup d'argent à gagner en vous délivrant. Il m'a donc aidé à détourner l'orage, en disant à tous ceux que nous rencontrions que c'était ce somnambule de Gottlieb qui avait encore une fois causé une fausse alerte. En effet, comme si Gottlieb eût voulu lui donner raison, nous le trouvâmes endormi dans un coin, de ce sommeil singulier dont il est pris souvent au beau milieu du jour, là où il se trouve, fût-ce sur le parapet de l'esplanade. On eût dit que l'agitation de sa fuite le faisait dormir debout, ce qui est, ma foi, bien merveilleux, à moins qu'il n'ait bu par mégarde à souper quelques gouttes du breuvage que j'ai versé à pleins bords à ses chers parents! Ce que je sais, c'est qu'on l'a enfermé dans la première chambre venue pour l'empêcher de s'aller promener sur les glacis, et que j'ai jugé à propos de le laisser là jusqu'à nouvel ordre. On ne pourra l'accuser de rien, et ma fuite expliquera suffisamment la vôtre. Les Schwartz dormaient trop bien de leur côté pour entendre la cloche, et personne n'aura été voir si votre chambre était ouverte ou fermée. Ce ne sera donc que demain que l'alarme sera sérieuse. M. Nanteuil m'a aidé à la dissiper, et je me suis mis à votre recherche, en feignant de retourner à mon dortoir. J'ai eu le bonheur de vous trouver à trois pas de la porte que nous devions franchir pour nous sauver. Les guichetiers de par là étaient tous gagnés. D'abord j'ai été bien effrayé de vous trouver presque morte. Mais morte ou vivante, je ne voulais pas vous laisser là. Je vous ai portée sans encombre dans la barque qui nous attendait le long du fossé. Et alors... il m'est arrivé une petite aventure assez désagréable que je vous raconterai une autre fois, Signora... Vous avez eu assez d'émotions comme cela aujourd'hui, et ce que je vous dirais pourrait vous causer un peu de saisissement.

—Non, non, Karl, je veux tout savoir, je suis de force à tout entendre.

—Oh! je vous connais, Signora! vous me blâmerez. Vous avez votre manière de voir. Je me souviens de Roswald, où vous m'avez empêché...

—Karl, ton refus de parler me tourmenterait cruellement. Parle, je t'en conjure, je le veux.

—Eh bien, Signora, c'est un petit malheur, après tout; et s'il y a péché, cela ne regarde que moi. Comme je vous passais dans la barque sous une arcade basse, bien lentement pour ne pas faire trop de bruit avec mes rames dans cet endroit sonore, voilà que sur le bout d'une petite jetée qui se trouve là et qui barre à demi l'arcade, je suis arrêté par trois hommes qui me prennent au collet tout en sautant dans la barque. Il faut vous dire que la personne qui voyage avec vous dans la voiture, et qui était déjà des nôtres, ajouta Karl en baissant la voix, avait eu l'imprudence de remettre les deux tiers de la somme convenue à Nanteuil, en traversant la dernière poterne. Nanteuil, pensant qu'il pouvait bien s'en contenter et regagner le reste en nous trahissant, s'était aposté là avec deux vauriens de son espèce pour vous rattraper. Il espérait se défaire d'abord de votre protecteur et de moi, afin que personne ne put parler de l'argent qu'il avait reçu. Voilà pourquoi, sans doute, ces garnements se mirent en devoir de nous assassiner. Mais votre compagnon de voyage, Signora, tout paisible qu'il en a l'air, est un lion dans le combat. Je vous jure que je m'en souviendrai longtemps. En deux tours de bras, il se débarrassa d'un premier coquin en le jetant dans l'eau; le second, intimidé, ressauta sur la chaussée, et se tint à distance pour voir comment finirait la lutte que j'avais avec l'adjudant. Ma foi, Signora, je ne m'en acquittai pas avec autant de grâce que sa brillante Seigneurie... dont j'ignore le nom. Cela dura bien une demi-minute, ce qui ne me fait pas honneur; car ce Nanteuil, qui est ordinairement fort comme un taureau, paraissait mou et affaibli, comme s'il eût eu peur, ou comme si la blessure dont il m'avait parlé lui eût donné du souci. Enfin, le sentant lâcher prise, je l'enlevai et lui trempai un peu les pieds dans l'eau.Sa Seigneurieme dit alors: «Ne le tuez pas, c'est inutile.» Mais moi, qui l'avais bien reconnu, et qui savais comme il nage, comme il est tenace, cruel, capable de tout, moi qui avais senti ailleurs la force de ses poings, et qui avais de vieux comptes à régler avec lui, je n'ai pas pu me retenir de lui donner un coup de ma main fermée sur la tête... coup qui le préservera d'en recevoir et d'en appliquer jamais d'autres, Signora! Que Dieu fasse paix à son âme et miséricorde à la mienne? Il s'enfonça dans l'eau tout droit comme un soliveau, dessina un grand rond, et ne reparut pas plus que s'il eût été de marbre. Le compagnon que Sa Seigneurie avait renvoyé de notre barque par le même chemin avait fait un plongeon, et déjà il était au bord de la jetée, où son camarade, le plus prudent des trois, l'aidait à tâcher de reprendre pied. Ce n'était pas facile; la levée est si étroite dans cet endroit-là que l'un entraînait l'autre, et qu'ils retombaient à l'eau tous les deux. Pendant qu'ils se débattaient en jurant l'un contre l'autre, et faisaient une petite partie de natation, moi je faisais force de rames, et j'eus bientôt gagné un endroit où un second rameur, brave pêcheur de son métier, m'avait donné parole de venir m'aider d'un ou deux coups d'aviron pour traverser l'étang. Bien m'a pris, du reste, Signora, de m'être exercé au métier de marin sur les eaux douces du parc de Roswald. Je ne savais pas, le jour où je fis partie, sous vos yeux, d'une si belle répétition, que j'aurais un jour l'occasion de soutenir pour vous un combat naval, un peu moins magnifique, mais un peu plus sérieux. Cela m'a traversé la mémoire quand je me suis trouvé en pleine eau, et voilà qu'il m'a pris un fou rire... mais un fou rire bien désagréable! Je ne faisais pas le moindre bruit, du moins je ne m'entendais pas. Mais mes dents claquaient dans ma bouche, j'avais comme une main de fer sur la gorge, et la sueur me coulait du front, froide comme glace!... Ah! je vois bien qu'on ne tue pas un homme aussi tranquillement qu'une mouche. Ce n'est pourtant pas le premier, puisque j'ai fait la guerre; mais c'était la guerre! Au lieu que comme cela dans un coin, la nuit, derrière un mur, sans se dire un mot, cela ressemble à un meurtre prémédité. Et pourtant c'était le cas de légitime défense! Et encore ce n'eût pas été le premier assassinat que j'aurais prémédité!... Vous vous en souvenez, Signora? Sans vous... je l'aurais fait! Mais je ne sais si je ne m'en serais pas repenti après. Ce qu'il y a de sûr, c'est que j'ai ri d'un vilain rire sur l'étang... Et encore à présent, je ne peux pas m'empêcher... Il était si drôle en s'enfonçant tout droit dans le fossé! comme un roseau qu'on plante dans la vase! et quand je n'ai plus vu que sa tête près de disparaître, sa tête aplatie par mon poing... miséricorde! qu'il était laid! Il m'a fait peur!... Je le vois encore!»

Consuelo, craignant l'effet de cette terrible émotion sur le pauvre Karl, chercha à surmonter la sienne propre pour le calmer et le distraire. Karl était né doux et patient comme un véritable serf bohémien. Cette vie tragique, où la destinée l'avait jeté, n'était pas faite pour lui; et en accomplissant des actes d'énergie et de vengeance, il éprouvait l'horreur du remords et les terreurs de la dévotion. Consuelo le détourna de ses pensées lugubres, pour donner peut-être aussi le change aux siennes propres. Elle aussi s'était armée cette nuit-là pour le meurtre. Elle aussi avait frappé et fait couler quelques gouttes du sang de la victime impure. Une âme droite et pieuse ne saurait aborder la pensée et concevoir la résolution de l'homicide sans maudire et déplorer les circonstances qui placent l'honneur et la vie sous la sauvegarde du poignard. Consuelo était navrée et atterrée, et elle n'osait plus se dire que sa liberté méritât d'être achetée au prix du sang, même de celui d'un scélérat.

«Mon pauvre Karl, dit-elle, nous avons fait l'office du bourreau cette nuit! cela est affreux. Console-toi par l'idée que nous n'avions ni résolu ni prévu ce à quoi la nécessité nous a poussés. Parle-moi de ce seigneur qui a travaillé si généreusement à ma délivrance. Tu ne le connais donc pas?

—Nullement, Signora, je l'ai vu ce soir pour la première fois, et je ne sais pas son nom.

—Mais où nous mène-t-il, Karl?

—Je ne sais pas, Signora. Il m'est défendu de m'en informer; et je suis même chargé, d'autre part, de vous dire que si vous faisiez en route la moindre tentative pour savoir où vous êtes et où vous allez, on serait forcé de vous abandonner en chemin. Il est certain qu'on ne nous veut que du bien: je suis donc résolu, pour ma part, à me laisser conduire comme un enfant.

—As-tu vu la figure de ce seigneur?

—Je l'ai aperçue, au reflet d'une lanterne, au moment où je vous déposais dans la barque. C'est une belle figure, Signora, je n'en ai jamais vu de plus belle. On dirait un roi.

—Rien que cela, Karl? Est-il jeune?

—Quelque chose comme trente ans.

—Quelle langue te parle-t-il?

—Le franc bohême, la vraie langue du chrétien! Il ne m'a dit que quatre ou cinq mots. Mais quel plaisir cela m'eût fait de les entendre dans ma langue... si ce n'eût été dans un vilain moment! «Ne le tue pas, c'est inutile.» Oh! il se trompait, c'était grandement nécessaire, n'est-ce pas, Signora?

—Qu'a-t-il dit, lui, quand tu as pris ce terrible parti?

—Je crois, Dieu me pardonne! qu'il ne s'en est pas aperçu. Il s'était jeté au fond de la barque où vous étiez comme morte; et, dans la crainte que vous ne fussiez atteinte de quelque coup, il vous faisait un rempart de son corps. Et quand nous nous sommes trouvés en sûreté, en pleine eau, il vous a soulevée dans ses bras, il vous a enveloppée d'un bon manteau qu'il avait apporté pour vous apparemment, et il vous soutenait contre son cœur, comme une mère qui tient son enfant. Oh! il parait grandement vous chérir, Signora! Il est impossible que vous ne le connaissiez pas.

—Je le connais peut-être, mais puisque je n'ai pu venir à bout d'apercevoir son visage!...

—Voilà qui est singulier, qu'il se cache de vous! Au reste, rien ne doit étonner de la part de ces gens-là.

—Quelles gens, dis-moi?

—Ceux qu'on appelle leschevaliers, lesmasques noirs, lesinvisibles. Je n'en sais pas plus long que vous sur leur compte, Signora, bien que depuis deux mois ils me conduisent par la lisière et me mènent pas à pas à vous secourir et à vous sauver.»

Le bruit amorti du galop des chevaux sur l'herbe se fit entendre. En deux minutes, l'attelage fut renouvelé, ainsi que le postillon qui n'appartenait pas à l'ordonnance royale, et qui échangea à l'écart quelques paroles rapides avec l'inconnu. Celui-ci vint présenter la main à Consuelo, qui rentra avec lui dans la voiture. Il s'y assit au fond, à la plus grande distance d'elle possible; mais il n'interrompit le silence solennel de la nuit que pour faire sonner deux heures à sa montre. Le jour était encore loin de paraître, quoiqu'on entendit le chant de la caille dans les bruyères et l'aboiement lointain des chiens de ferme. La nuit était magnifique, la constellation de la grande ourse s'élargissait en se renversant sur l'horizon. Le roulement de la voiture étouffa les voix harmonieuses de la campagne, et on tourna le dos aux grandes étoiles boréales. Consuelo comprit qu'elle marchait vers le sud. Karl, sur le siège de la voiture, s'efforçait de repousser le spectre de Mayer, qu'il croyait voir flotter à tous les carrefours de la forêt, au pied des croix, ou sous les grands sapins des futaies, il ne songeait donc guère à remarquer vers quelles régions sa bonne ou sa mauvaise étoile le dirigeait.

La Porporina, jugeant que c'était un parti pris, chez son compagnon, de ne point échanger une seule parole avec elle, crut ne pouvoir mieux faire que de respecter le vœu bizarre qu'il semblait observer, à l'exemple des antiques chevaliers errants. Pour échapper aux sombres images et aux tristes réflexions que le récit de Karl lui suggérait, elle s'efforça de ne penser qu'à l'avenir inconnu qui s'ouvrait devant elle; et peu à peu elle tomba dans une rêverie pleine de charmes. Peu d'organisations privilégiées ont seules le don de commander à leur pensée dans l'état d'oisiveté contemplative. Consuelo avait eu souvent, et principalement durant les trois mois d'isolement qu'elle venait de passer à Spandaw, l'occasion d'exercer cette faculté, accordée d'ailleurs, moins aux heureux de ce monde qu'à ceux qui disputent leur vie au travail, aux persécutions et aux dangers. Car il faut bien reconnaître le mystère providentiel desgrâces d'état; sans quoi la force et la sérénité de certains infortunés paraîtrait impossible à ceux qui n'ont guère connu le malheur.

Notre fugitive se trouvait, d'ailleurs, dans une situation assez bizarre pour donner lieu à beaucoup de châteaux en Espagne. Ce mystère qui l'enveloppait comme un nuage, cette fatalité qui l'attirait dans un monde fantastique, cette sorte d'amour paternel qui l'environnait de miracles, c'en était bien assez pour charmer une jeune imagination riche de poésie. Elle se rappelait ces paroles de l'Écriture que, dans ses jours de captivité, elle avait mises en musique.

«J'enverrai vers toi un de mes anges qui te portera dans ses bras, afin que ton pied ne heurte point la pierre...

«... Je marche dans les ténèbres, et j'y marche sans crainte, parce que le Seigneur est avec moi.»

Ces mots avaient désormais un sens plus clair et plus divin pour elle. Dans un temps où l'on ne croit plus à la révélation directe et à la manifestation sensible de la Divinité, la protection et le secours du ciel se traduisent sous la forme d'assistance, d'affection et de dévouement de la part de nos semblables. Il y a quelque chose de si doux à abandonner la conduite de sa propre destinée à qui nous aime, et à se sentir, pour ainsi dire, porté par autrui! C'est un bonheur si grand qu'il nous corromprait vite, si nous ne nous combattions nous-mêmes pour ne pas en abuser. C'est le bonheur de l'enfant, dont les songes dorés ne sont troublés, sur le sein maternel, par aucune des appréhensions de la vie réelle.

Ces pensées, qui se présentaient comme un rêve à Consuelo, au sortir subit et imprévu d'une existence si cruelle, la bercèrent d'une sainte volupté, jusqu'à ce que le sommeil vint les noyer et les confondre dans cette sorte de repos de l'âme et du corps qu'on pourrait appeler un néant senti et savouré. Elle avait totalement oublié la présence de son muet compagnon de voyage, lorsqu'elle se réveilla tout près de lui, la tête appuyée sur son épaule. Elle ne pensa pas d'abord à se déranger; elle venait de rêver qu'elle voyageait en charrette avec sa mère, et le bras qui la soutenait lui semblait être celui de la Zingara. Un réveil plus complet lui fit sentir la confusion de son inadvertance; mais le bras de l'inconnu semblait être devenu une chaîne magique. Elle fit à la dérobée de vaines tentatives pour s'en dégager; l'inconnu paraissait dormir lui-même et avoir reçu machinalement sa compagne dans ses bras lorsque la fatigue et le mouvement de la voiture l'y avaient fait glisser. Il avait joint ses deux mains ensemble autour de la taille de Consuelo, comme pour se préserver lui-même de la laisser tomber à ses pieds en s'endormant. Mais son sommeil n'avait pas relâché la force de ses doigts entrelacés, et il eût fallu, en essayant de les détacher, le réveiller complètement. Consuelo ne l'osa pas. Elle espéra que de lui-même il lui rendrait sa liberté sans le savoir, et qu'elle pourrait retourner à sa place sans paraître avoir remarqué positivement toutes ces circonstances délicates de leur tête-à-tête.

Mais en attendant que l'inconnu s'endormît plus profondément, Consuelo, que le calme de sa respiration et l'immobilité de son repos avaient rassurée, se rendormit elle-même, vaincue par l'épuisement qui succède aux grandes agitations. Lorsqu'elle se réveilla de nouveau, la tête de son compagnon s'était penchée sur la sienne, son masque s'était détaché, leurs joues se touchaient, leurs haleines se confondaient. Elle fit un mouvement brusque pour se retirer, sans songer à regarder les traits de l'inconnu, ce qui, d'ailleurs, eût été assez difficile vu l'obscurité qui régnait au dehors et surtout dans la voiture. L'inconnu rapprocha Consuelo de sa poitrine, dont la chaleur embrasa magnétiquement la sienne, et lui ôta la force et le désir de s'éloigner. Cependant il n'y avait rien de violent ni de brutal dans l'étreinte douce et brûlante de cet homme. La chasteté ne se sentait ni effrayée ni souillée par ses caresses; et Consuelo, comme si un charme eût été jeté sur elle, oubliant la retenue, on pourrait même dire la froideur virginale dont elle n'avait jamais été tentée de se départir, même dans les bras du fougueux Anzoleto, rendit à l'inconnu le baiser enthousiaste et pénétrant qu'il cherchait sur ses lèvres.

Comme tout était bizarre et insolite chez cet être mystérieux, le transport involontaire de Consuelo ne parut ni le surprendre, ni l'enhardir, ni l'enivrer. Il la pressa encore lentement contre son cœur; et quoique ce fût avec une force extraordinaire, elle ne ressentit pas la douleur qu'une violente pression cause toujours à un être délicat. Elle n'éprouva pas non plus l'effroi et la honte qu'un si notable oubli de sa pudeur accoutumée eût dû lui apporter après un instant de réflexion. Aucune pensée ne vint troubler la sécurité ineffable de cet instant d'amour senti et partagé comme par miracle. C'était le premier de sa vie. Elle en avait l'instinct, ou plutôt la révélation; et le charme en était si complet, si profond, si divin, que rien ne semblait pouvoir jamais l'altérer. L'inconnu lui paraissait un être à part, quelque chose d'angélique dont l'amour la sanctifiait. Il passa légèrement le bout de ses doigts, plus doux que le tissu d'une fleur, sur les paupières de Consuelo, et à l'instant elle se rendormit comme par enchantement. Il resta éveillé cette fois, mais calme en apparence, comme s'il eût été invincible, comme si les traits de la tentation n'eussent pu pénétrer son armure. Il veillait en entraînant Consuelo vers des régions inconnues, tel qu'un archange emportant sous son aile un jeune séraphin anéanti et consumé par le rayonnement de la Divinité.

Le jour naissant et le froid du malin tirèrent enfin Consuelo de cette espèce de léthargie. Elle se trouva seule dans la voiture, et se demanda si elle avait rêvé qu'elle aimait. Elle essaya de baisser une des jalousies: mais elles étaient toutes fermées par un verrou extérieur ou par un ressort dont elle ne connaissait pas le jeu. Elle pouvait recevoir l'air et voir courir en lignes brisées et confuses les marges blanches ou vertes du chemin; mais elle ne pouvait rien discerner dans la campagne, ni par conséquent faire aucune observation, aucune découverte sur la route qu'elle tenait. Il y avait quelque chose d'absolu et de despotique dans la protection étendue sur elle. Cela ressemblait à un enlèvement, elle commença à en prendre souci et frayeur.

L'inconnu disparu, la pauvre pécheresse sentit arriver enfin toutes les angoisses de la honte, toute la stupeur de l'étonnement. Il n'était peut-être pas beaucoup defilles d'Opéra(comme on appelait alors les cantatrices et les danseuses) qui se fussent tourmentées pour un baiser rendu dans les ténèbres à un inconnu fort discret, surtout avec la garantie donnée par Karl à la Porporina que c'était un jeune homme d'une prestance et d'une figure admirables. Mais cet acte de folie était tellement en dehors des mœurs et des idées de la bonne et sage Consuelo, qu'elle en fut profondément humiliée. Elle en demanda pardon aux mânes d'Albert, et rougit jusqu'au fond de l'âme d'avoir été infidèle de cœur à son souvenir d'une façon si brusque, et avec si peu de réflexion et de dignité. Il faut, pensa-t-elle, que les évènements tragiques de la soirée et la joie de ma délivrance m'aient donné un accès de délire. Autrement, comment aurais-je pu me figurer que j'éprouvais de l'amour pour un homme qui ne m'a pas adressé un seul mot, dont je ne sais pas le nom, et dont je n'ai pas seulement vu les traits! Cela ressemble aux plus honteuses aventures de bal masqué, à ces ridicules surprises des sens dont la Corilla s'accusait devant moi, et dont je ne pouvais pas concevoir la possibilité pour une autre femme qu'elle. Quel mépris cet homme doit avoir conçu pour moi! S'il n'a pas abusé de mon égarement, c'est que j'étais sous la garantie de son honneur, ou bien qu'un serment le lie sans doute à des devoirs plus respectables, ou bien enfin qu'il m'a justement dédaignée! Puisse-t-il avoir compris ou deviné que ce n'était de ma part qu'un accès de fièvre, qu'un transport au cerveau!

Consuelo avait beau se faire tous ces reproches, elle ne pouvait se défendre d'une amertume plus grande encore que toutes les railleries de sa conscience: le regret d'avoir perdu ce compagnon du voyage qu'elle ne se sentait le droit ni la force d'accuser ou de maudire. Il restait au fond de sa pensée comme un être supérieur investi d'une puissance magique, peut-être diabolique, mais à coup sûr irrésistible. Elle en avait peur, et pourtant elle désirait n'en être pas si brusquement et à jamais séparée.

La voiture se mit au pas, et Karl vint ouvrir la jalousie. «Si vous voulez marcher un peu, Signora, lui dit-il,monsieur le chevaliervous y engage. La montée est rude pour les chevaux, et nous sommes en plein bois; il parait qu'il n'y a pas de danger.»

Consuelo s'appuya sur l'épaule de Karl, et sauta sur le sable sans lui donner le temps de baisser le marchepied. Elle espérait voir son compagnon de voyage, son amant improvisé. Elle le vit en effet, mais à trente pas devant elle, le dos tourné par conséquent, et toujours drapé de ce vaste manteau gris qu'il paraissait décidé à garder le jour comme la nuit. Sa démarche et le peu qu'on apercevait de sa chevelure et de sa chaussure annonçait une grande distinction, et l'élégance d'un homme soigneux de rehausser par une toilettegalante, comme on disait alors,les avantages de sa personne. La poignée de son épée, recevant les rayons du soleil levant, brillait à son flanc comme une étoile, et le parfum de la poudre que les gens de bon ton choisissaient alors avec la plus grande recherche, laissait derrière lui, dans l'atmosphère du matin, la trace embaumée d'un hommecomme il faut.

Hélas! mon Dieu, pensa Consuelo, c'est peut-être quelque fat, quelque seigneur de contrebande, ou quelque noble orgueilleux. Quel qu'il soit, il me tourne le dos ce matin, et il a bien raison!

«Pourquoi l'appelles-tule chevalier?demanda-t-elle à Karl en continuant tout haut ses réflexions.

—C'est parce que je l'entends appeler ainsi par les postillons.

—Le chevalier de quoi?

—M. le chevalier tout court. Mais pourquoi cherchez-vous à le savoir, Signora? Puisqu'il désire vous rester inconnu, il me semble qu'il vous rend d'assez grands services au péril de sa vie, pour que vous ayez l'obligeance de rester tranquille à cet égard. Quant à moi, je voyagerais bien dix ans avec lui sans lui demander où il me mène. Il est si beau, si brave, si bon, si gai!...

—Si gai? cet homme-là est gai?

—Certes. Il est si content de vous avoir sauvée, qu'il ne peut s'en taire. Il me fait mille questions sur Spandaw, sur vous, sur Gottlieb, sur moi, sur le roi de Prusse. Moi, je lui dis tout ce que je sais, tout ce qui m'est arrivé, même l'aventure de Roswald! Cela fait tant de bien de parler le bohémien et d'être écouté par un homme d'esprit qui vous comprend, au lieu que tous ces ânes de Prussiens n'entendent que leur chienne de langue.

—Il est donc Bohémien, lui?

—Je me suis permis de lui faire cette question, et il m'a répondunontout court, même un peu sèchement. Aussi j'avais tort de l'interroger, lorsque son bon plaisir était de me faire répondre.

—Est-il toujours masqué?

—Seulement quand il s'approche de vous, Signora. Oh! c'est un plaisant; il veut sans doute vous intriguer.»

L'enjouement et la confiance de Karl ne rassuraient pas entièrement Consuelo. Elle voyait bien qu'il joignait à beaucoup de détermination et de bravoure une droiture et une simplicité de cœur dont on pouvait aisément abuser. N'avait-il pas compté sur la bonne foi de Mayer? Ne l'avait-il pas poussée elle-même dans la chambre de ce misérable? Et maintenant il se soumettait aveuglément à un inconnu pour enlever Consuelo, et l'exposer peut-être à des séductions plus raffinées et plus dangereuses! Elle se rappelait le billet desinvisibles: «On te tend un piège, un nouveau danger te menace. Méfie-toi de quiconque t'engagerait à fuir avant que nous t'ayons donné des avis certains. Persévère dans ta force, etc.» Aucun autre billet n'était venu confirmer celui-là, et Consuelo, s'abandonnant à la joie de retrouver Karl, avait cru ce digne serviteur suffisamment autorisé à la servir. L'inconnu n'était-il pas un traître? Où la conduisait-il avec tant de mystère? Consuelo ne se connaissait pas d'ami dont la ressemblance pût s'accommoder à la brillante tournure du chevalier, à moins que ce ne fût Frédéric de Trenck. Mais Karl connaissait parfaitement ce dernier, ce ne l'était donc pas. Le comte de Saint-Germain était plus âgé, Cagliostro moins grand. À force de regarder de loin l'inconnu pour tâcher de découvrir en lui un ancien ami, Consuelo arriva à trouver qu'elle n'avait jamais vu personne marcher avec tant d'aisance et de grâce. Albert seul eût été doué d'autant de majesté; mais sa démarche lente et son abattement habituel excluaient cet air de force, cette allure chevaleresque qui caractérisaient l'inconnu.

Le bois s'éclaircissait et les chevaux commençaient à trotter pour rejoindre les voyageurs qui les avaient devancés. Le chevalier, sans se retourner, étendit les bras, et secoua son mouchoir plus blanc que la neige, Karl comprit ce signal, et fit remonter Consuelo en en voiture en lui disant:

«À propos, Signora, vous trouverez dans de grands coffres, sous les banquettes, du linge, des vêtements, et tout ce qu'il vous faudra pour déjeuner et dîner au besoin. Il y aussi des livres. Enfin, il paraît que c'est une hôtellerie roulante, et que vous n'en sortirez pas de si tôt.

—Karl, dit Consuelo, je te prie de demander à monsieur le chevalier si je serai libre, lorsque nous aurons passé la frontière, de lui faire mes remerciements et d'aller où bon me semblera.

—Oh! Signora, je n'oserai jamais dire une chose si désobligeante à un homme si aimable!

—C'est égal, je l'exige. Tu me rendras sa réponse au prochain relais, puisqu'il ne veut pas me parler.»

La réponse de l'inconnu fut que la voyageuse était parfaitement libre, et que tous ses désirs seraient des ordres; mais qu'il y allait de son salut et de la vie de son guide, ainsi que de celle de Karl, à ne pas contrarier les desseins qu'on avait sur sa route, et sur le choix de son asile. Karl ajouta, d'un air de reproche naïf, que cette méfiance avait paru faire bien du mal au chevalier, et qu'il était devenu triste et morne. Elle en eut des remords, et lui fit dire qu'elle remettait son sort entre les mains desinvisibles.

La journée entière se passa sans aucun incident. Enfermée et cachée dans la voiture comme un prisonnier d'État, Consuelo ne put faire aucune conjecture sur la direction de son voyage. Elle changea de toilette avec la plus grande satisfaction; car elle avait aperçu au jour quelques gouttes du sang noir de Mayer sur ses vêtements, et ces traces lui faisaient horreur. Elle essaya de lire; mais son esprit était trop préoccupé. Elle prit le parti de dormir le plus possible, espérant oublier de plus en plus la mortification de sa dernière aventure. Mais lorsque la nuit fut venue, et que l'inconnu resta sur le siège, elle éprouva une plus grande confusion encore. Évidemment il n'avait rien oublié, lui, et sa respectueuse délicatesse rendait Consuelo plus ridicule et plus coupable encore à ses propres yeux. En même temps elle s'affligeait du malaise et de la fatigue qu'il supportait sur ce siège, étroit pour deux personnes côte à côte, lui qui paraissait si recherché, avec un soldat fort proprement travesti en domestique, à la vérité, mais dont la conversation confiante et prolixe pouvait bien lui peser à la longue; enfin, exposé au frais de la nuit et privé de sommeil. Tant de courage ressemblait peut-être aussi à de la présomption; se croyait-il irrésistible? Pensait-il que Consuelo, revenue d'une première surprise de l'imagination, ne se défendrait pas de sa familiarité par trop paternelle? La pauvre enfant se disait tout cela pour consoler son orgueil abattu; mais le plus certain, c'est qu'elle désirait le revoir, et craignait, par-dessus tout, son dédain ou le triomphe d'un excès de vertu qui les eût à jamais rendus étrangers l'un à l'autre.

Vers le milieu de la nuit, on s'arrêta dans une ravine. Le temps était sombre. Le bruit du vent dans le feuillage ressemblait à celui d'une eau courante: «Signora, dit Karl en ouvrant la portière, nous voici arrivés au moment le moins commode de notre voyage: il nous faut passer la frontière. Avec de l'audace et de l'argent, on se tire de tout, dit-on. Cependant il ne serait pas prudent que vous fissiez cet essai par la grande route et sous l'œil des gens de police. Je ne risque rien, moi qui ne suis rien. Je vais conduire le carrosse au pas, avec un seul cheval, comme si je menais cette nouvelle acquisition chez mes maîtres, à une campagne voisine. Vous, vous prendrez la traverse avec monsieur le chevalier, et vous passerez peut-être par des sentiers un peu difficiles. Vous sentez-vous la force de faire une lieue à pied sur de mauvais chemins?»

Sur la réponse affirmative de Consuelo, elle trouva le bras du chevalier prêt à recevoir le sien; Karl ajouta:

«Si vous arrivez avant moi au lieu du rendez-vous, vous m'attendrez sans crainte, n'est-ce pas, Signora?

—Je ne crains rien, répondit Consuelo avec un mélange de tendresse et de fierté envers l'inconnu, puisque je suis sous la protection de Monsieur. Mais, mon pauvre Karl, ajouta-t-elle, n'y a-t-il point de danger pour toi?»

Karl haussa les épaules en baisant la main de Consuelo; puis il courut procéder à l'arrangement du cheval; et Consuelo partit aussitôt à travers champs avec son taciturne protecteur.

Le temps s'obscurcissait de plus en plus; le vent s'élevait toujours, et nos deux fugitifs marchaient péniblement depuis une demi-heure, tantôt sur des sentiers pierreux, tantôt dans les ronces et les longues herbes, lorsque la pluie se déclara soudainement avec une violence extraordinaire. Consuelo n'avait pas encore dit un mot à son compagnon; mais le voyant s'inquiéter pour elle et chercher un abri, elle lui dit enfin:

«Ne craignez rien pour moi, Monsieur; je suis forte, et n'ai de chagrin que celui de vous voir exposé à tant de fatigues et de soucis pour une personne qui ne vous est rien et qui ne sait comment vous remercier.»

L'inconnu fit un mouvement de joie en apercevant une masure abandonnée, dans un coin de laquelle il réussit à mettre sa compagne à couvert des torrents de pluie. La toiture de cette ruine avait été enlevée, et l'espace abrité par un retour de la maçonnerie était si exigu, qu'à moins de se placer tout près de Consuelo, l'inconnu était forcé de recevoir la pluie. Il respecta pourtant sa situation, au point de s'éloigner d'elle pour lui ôter toute crainte. Mais Consuelo ne put souffrir longtemps d'accepter tant d'abnégation. Elle le rappela; et, voyant qu'il persistait, elle quitta son abri, en lui disant d'un ton qu'elle s'efforça de rendre enjoué:

«Chacun son tour, Monsieur le chevalier; je puis bien me mouiller un peu. Vous allez prendre ma place, puisque vous refusez d'en prendre votre part.»

Le chevalier voulut reconduire Consuelo à cette place qui faisait l'objet d'un combat de générosité; mais elle lui résista:

«Non, dit-elle, je ne vous céderai pas. Je vois bien que je vous ai offensé aujourd'hui en exprimant le désir de vous quitter à la frontière. Je dois expier mes torts. Je voudrais qu'il m'en coûtât un bon rhume!»

Le chevalier céda, et se mit à l'abri. Consuelo, sentant bien qu'elle lui devait une grande réparation, vint s'y placer à ses côtés, quoiqu'elle fût humiliée d'avoir peut-être l'air de lui faire des avances; mais elle aimait mieux lui paraître légère qu'ingrate, et elle voulut s'y résigner, en expiation de son tort. L'inconnu la comprit si bien, qu'il resta aussi éloigné d'elle que pouvait le permettre un espace de deux ou trois pieds carrés. Appuyé sur les gravois, il affectait même de détourner la tête, pour ne pas l'embarrasser et ne pas se montrer enhardi par sa sollicitude. Consuelo admirait qu'un homme condamné au mutisme, et qui l'y condamnait elle-même jusqu'à un certain point, la devinât si bien, et se fit si bien comprendre. Chaque instant augmentait son estime pour lui; et cette estime singulière lui causait de si forts battements de cœur, qu'elle pouvait à peine respirer dans l'atmosphère embrasée par la respiration de cet homme incompréhensiblement sympathique.

Au bout d'un quart d'heure, l'averse s'apaisa au point de permettre aux deux voyageurs de se remettre en route; mais les sentiers détrempés étaient devenus presque impraticables pour une femme. Le chevalier souffrit quelques instants, avec sa contenance impassible, que Consuelo glissât et se retint à lui pour ne pas tomber à chaque pas. Mais, tout à coup, las de la voir se fatiguer, il la prit dans ses bras, et l'emporta comme un enfant, quoiqu'elle lui en fit des reproches; mais ces reproches n'allaient pas jusqu'à la résistance. Consuelo se sentait fascinée et dominée. Elle traversait le vent et l'orage emportée par ce sombre cavalier, qui ressemblait à l'esprit de la nuit, et qui franchissait ravins et fondrières, avec son fardeau, d'un pas aussi rapide et aussi assuré que s'il eût été d'une nature immatérielle. Ils arrivèrent ainsi au gué d'une petite rivière. L'inconnu s'élança dans l'eau en élevant Consuelo dans ses bras, à mesure que le gué devenait plus profond.

Malheureusement, cette trombe de pluie si épaisse et si soudaine avait enflé le cours du ruisseau, qui était devenu un torrent, et qui courait, trouble et couvert d'écume, avec un murmure sourd et sinistre. Le chevalier en avait déjà jusqu'à la ceinture; et dans l'effort qu'il faisait pour soutenir Consuelo au-dessus de la surface, il était à craindre que ses pieds engagés dans la vase ne vinssent à fléchir. Consuelo eut peur pour lui:

«Lâchez-moi, dit-elle, je sais nager. Au nom du ciel, lâchez-moi! L'eau augmente toujours, vous allez vous noyer!»

En ce moment, un coup de vent furieux abattit un des arbres du rivage vers lequel nos voyageurs se dirigeaient, ce qui entraîna l'éboulement d'énormes masses de terre et de pierres qui semblèrent, pour un instant, opposer une digue naturelle à la violence du courant. L'arbre était heureusement tombé en sens inverse de la rivière, et l'inconnu commençait à respirer, lorsque l'eau, se frayant un passage entre les obstacles qui l'encombraient, se resserra en un courant d'une telle force qu'il lui devint à peu près impossible de lutter davantage. Il s'arrêta, et Consuelo essaya de se dégager de ses bras.

«Laissez-moi, dit-elle, je ne veux pas être cause de votre perte. J'ai de la force et du courage, moi aussi! laissez-moi lutter avec vous.»

Mais le chevalier la serra contre son cœur avec une nouvelle énergie. On eût dit qu'il avait dessein de périr là avec elle. Elle eut peur de ce masque noir, de cet homme silencieux qui, comme les ondins des antiques ballades allemandes, semblait vouloir l'entraîner dans le gouffre. Elle n'osa plus résister. Pendant plus d'un quart d'heure, l'inconnu combattit contre la fureur du flot et du vent, avec une froideur et une obstination vraiment effrayantes, soutenant toujours Consuelo au-dessus de l'eau, et gagnant un pied de terrain en quatre ou cinq minutes. Il jugeait sa situation avec calme. Il lui était aussi difficile de reculer que d'avancer; il avait passé l'endroit le plus profond, et il sentait que, dans le mouvement qu'il serait forcé de faire pour se retourner, l'eau pourrait le soulever et lui faire perdre pied. Il atteignit enfin la rive, et continua sa marche sans permettre à Consuelo de marcher elle-même, et sans reprendre haleine, jusqu'à ce qu'il eut entendu le sifflet de Karl qui l'attendait avec anxiété. Alors il déposa son précieux fardeau dans les bras du déserteur, et tomba anéanti sur le sable. Sa respiration ne s'exhalait plus qu'en sourds gémissements; on eût dit que sa poitrine allait se briser.

«O mon Dieu, Karl, il va mourir! dit Consuelo en se jetant sur le chevalier. Vois! c'est le râle de la mort. Otons-lui ce masque qui l'étouffe...»

Karl allait obéir; mais l'inconnu, soulevant avec effort sa main glacée, arrêta celle du déserteur.

«C'est juste! dit Karl; mon serment, Signora. Je lui ai juré que quand même il mourrait sous vos yeux, je ne toucherais pas à son masque. Courez à la voiture, Signora, apportez-moi ma gourde d'eau-de-vie, qui est sur le siège; quelques gouttes le ranimeront.»

Consuelo voulut se lever, mais le chevalier la retint. S'il devait mourir, il voulait expirer à ses pieds.

«C'est encore juste, dit Karl, qui, malgré sa rude enveloppe, comprenait les mystères de l'amour (il avait aimé)! Vous le soignerez mieux que moi. Je vais chercher la gourde. Tenez, Signora, ajouta-t-il à voix basse, je crois bien que si vous l'aimiez un peu, et que si vous aviez la charité de lui dire, il ne se laisserait pas mourir. Sans cela, je ne réponds de rien.»

Karl s'en alla en souriant. Il ne partageait pas tout à fait l'effroi de Consuelo; il voyait bien que déjà la suffocation du chevalier commençait à s'alléger. Mais Consuelo épouvantée, et croyant assister aux derniers moments de cet homme généreux, l'entoura de ses bras et couvrit de baisers le haut de son large front, seule partie de son visage que le masque laissât à découvert.

«Ô mon Dieu, dit-elle; ôtez cela; je ne vous regarderai pas, je m'éloignerai; au moins vous pourrez respirer.»

L'inconnu prit les deux mains de Consuelo, et les posa sur sa poitrine haletante, autant pour en sentir la douce chaleur que pour lui ôter l'envie de le soulager en découvrant son visage. En ce moment, toute l'âme de la jeune fille était dans cette chaste étreinte. Elle se rappela ce que Karl lui avait dit d'un air moitié goguenard, moitié attendri.

«Ne mourez pas, dit-elle à l'inconnu; oh! ne vous laissez pas mourir; ne sentez-vous donc pas bien que je vous aime?»

Elle n'eut pas plus tôt dit ces paroles, qu'elle crut les avoir dites dans un rêve. Mais elles s'étaient échappées de ses lèvres, comme malgré elle. Le chevalier les avait entendues. Il fit un effort pour se soulever, se mit sur ses genoux, et embrassa ceux de Consuelo qui fondit en larmes sans savoir pourquoi.

Karl revint avec sa gourde. Le chevalier repoussa ce spécifique favori du déserteur, et s'appuyant sur lui, gagna la voiture, où Consuelo s'assit à ses côtés. Elle s'inquiétait beaucoup du froid que devaient lui causer ses vêtements mouillés.

«Ne craignez rien, Signora, dit Karl, M. le chevalier n'a pas eu le temps de se refroidir. Je vais lui mettre sur le corps mon manteau, que j'ai eu soin de serrer dans la voiture quand j'ai vu venir la pluie; car je me suis bien douté que l'un de vous se mouillerait. Quand on s'enveloppe de vêtements bien secs et bien épais sur des habits mouillés, on peut conserver assez longtemps la chaleur. On est comme dans un bain tiède, et ce n'est pas malsain.

—Mais toi, Karl, fais de même, dis Consuelo; prends mon mantelet, car tu t'es mouillé pour nous préserver.

—Oh! moi, dit Karl, j'ai la peau plus épaisse que vous autres. Mettez encore le mantelet sur le chevalier. Empaquetez-le bien; et moi, dussé-je crever ce pauvre cheval, je vous conduirai jusqu'au relais sans m'engourdir en chemin.»

Pendant une heure Consuelo tint ses bras enlacés autour de l'inconnu; et sa tête, qu'il avait attirée sur son sein, y ramena la chaleur de la vie mieux que toutes les recettes et les prescriptions de Karl. Elle interrogeait quelquefois son front, et le réchauffait de son haleine, pour que la sueur dont il était baigné ne s'y refroidit pas. Lorsque la voiture s'arrêta, il la pressa contre son cœur avec une force qui lui prouva bien qu'il était dans toute la plénitude de la vie et du bonheur. Puis il descendit précipitamment le marchepied, et disparut.

Consuelo se trouva sous une espèce de hangar, face à face avec un vieux serviteur, à demi paysan qui portait une lanterne sourde, et qui la conduisit, par un sentier bordé de haies, le long d'une maison de médiocre apparence, jusqu'à un pavillon, dont il referma la porte derrière elle, après l'y avoir fait entrer sans lui. Voyant une seconde porte ouverte, elle pénétra dans un petit appartement fort propre et fort simple, composé de deux pièces: une chambre à coucher bien chauffée, avec un bon lit tout préparé, et une autre pièce éclairée à la bougie et munie d'un souper confortable. Elle remarqua avec chagrin qu'il n'y avait qu'un couvert; et lorsque Karl vint lui apporter ses paquets et lui offrir ses services pour la table, elle n'osa pas lui dire que tout ce qu'elle souhaitait, c'eût été la compagnie de son protecteur pour souper.

«Va manger et dormir toi-même, mon bon Karl, dit-elle, je n'ai besoin de rien. Tu dois être plus fatigué que moi.

—Je ne suis pas plus fatigué que si je venais de dire mes prières au coin du feu avec ma pauvre femme, à qui Dieu fasse paix! Oh! c'est pour le coup que j'ai baisé la terre quand je me suis vu encore une fois hors de Prusse, quoiqu'en vérité je ne sache pas si nous sommes en Saxe, en Bohême, en Pologne, ouen Chine, comme on disait chez M. le comte Hoditz à Roswald.

—Et comment est-il possible, Karl, que, voyageant sur le siège de la voiture, tu n'aies pas reconnu dans la journée un seul des endroits où nous avons passé?

—C'est qu'apparemment je n'ai jamais fait cette route-là, Signora; et puis, c'est que je ne sais pas lire ce qui est écrit sur les murs et sur les poteaux, et enfin que nous ne nous sommes arrêtés dans aucune ville ni village, et que nous avons toujours pris nos relais dans quelque bois ou dans la cour de quelque maison particulière. Enfin il y a une quatrième raison, c'est que j'ai donné ma parole d'honneur à M. le chevalier de ne pas vous le dire, Signora.

—C'est par cette raison-là que tu aurais dû commencer, Karl; je ne t'aurais pas fait d'objections. Mais, dis-moi, le chevalier te paraît-il malade?

—Nullement, Signora, il va et vient dans la maison, où véritablement il ne me semble pas avoir de grandes affaires, car je n'y aperçois d'autre figure que celle d'un vieux jardinier peu causeur.

—Va donc lui offrir tes services, Karl. Cours, laisse-moi.

—Comment donc faire? il les a refusés, en me commandant de ne m'occuper que de vous.

—Hé bien, occupe-toi de toi-même, mon ami, et fais de bons rêves sur ta liberté.»

Consuelo se coucha aux premières lueurs du matin; et lorsqu'elle fut relevée et habillée, sa montre marqua deux heures. La journée paraissait claire et brillante. Elle essaya d'ouvrir les persiennes; mais dans l'une et l'autre pièce elle les trouva fermées par un secret, comme celles de la chaise de poste où elle avait voyagé. Elle essaya de sortir; les portes étaient verrouillées en dehors. Elle revint à la fenêtre, et distingua les premiers plans d'un verger modeste. Rien n'annonçait le voisinage d'une ville ou d'une route fréquentée. Le silence était complet dans la maison; au dehors il n'était troublé que par le bourdonnement des insectes, le roucoulement des pigeons sur le toit, et de temps en temps par le cri plaintif d'une roue de brouette dans les allées où son regard ne pouvait plonger. Elle écouta machinalement ces bruits agréables à son oreille, si longtemps privée des échos de la vie rustique. Consuelo était encore prisonnière, et tous les soins qu'on prenait pour lui cacher sa situation lui donnaient bien quelque inquiétude. Mais elle se fût résignée pour quelque temps à une captivité dont l'aspect était si peu farouche, et l'amour du chevalier ne lui causait pas la même horreur que celui de Mayer.

Quoique le fidèle Karl lui eût recommandé de sonner aussitôt qu'elle serait levée, elle ne voulut pas le déranger jugeant qu'il avait besoin d'un plus long repos qu'elle. Elle craignait surtout de réveiller son autre compagnon de voyage, dont la fatigue devait être excessive. Elle passa dans la pièce attenante à sa chambre, et à la place du repas de la veille, qui avait été enlevé sans qu'elle s'en aperçût, elle trouva la table chargée de livres et des objets nécessaires pour écrire.

Les livres la tentèrent peu; elle était trop agitée pour en faire usage, et comme au milieu de ses perplexités elle trouvait un irrésistible plaisir à se retracer les événements de la nuit précédente, elle ne fit aucun effort pour s'en distraire. Peu à peu l'idée lui vint, puisqu'elle était toujours tenue au secret, de continuer son journal, et elle écrivit pour préambule cette page sur une feuille volante.

«Cher Beppo, c'est pour toi seul que je reprendrai le récit de mes bizares aventures. Habituée à te parler avec l'expansion qu'inspire la conformité des âges et le rapport des idées, je pourrai te confier des émotions que mes autres amis ne comprendraient pas, et qu'ils jugeraient sans doute plus sévèrement que toi. Ce début te fera deviner que je ne me sens pas exempte de torts; j'en ai à mes propres yeux, bien que j'en ignore jusqu'à présent la portée et les conséquences.

«Joseph, avant de te raconter comment je me suis enfuie de Spandaw (ce qui, en vérité, ne me paraît presque plus rien au prix de ce qui m'occupe maintenant), il faut que je te dise... comment te le dirais-je?... je ne le sais pas moi-même. Est-ce un rêve que j'ai fait? Je sens pourtant que ma tête brûle et que mon cœur tressaille, comme s'il voulait s'élancer hors de moi et se perdre dans une autre âme... Tiens, je te le dirai tout simplement, car tout est dans ce mot, mon cher ami, mon bon camarade, j'aime!

«J'aime un inconnu, un homme dont je n'ai pas vu la figure et dont je n'ai pas entendu la voix. Tu vas dire que je suis folle, tu auras bien raison: l'amour n'est-il pas une folie sérieuse? Écoute, Joseph, et ne doute pas de mon bonheur qui surpasse toutes les illusions de mon premier amour de Venise, un bonheur si enivrant qu'il m'empêche de sentir la honte de l'avoir si vite et si follement accepté, la crainte d'avoir mal placé mon affection, celle même de ne pas être payée de retour... Oh! c'est que je suis aimée, je le sens si bien!... Sois certain que je ne me trompe pas, et que j'aime, cette fois, véritablement, oserai-je dire éperdument? Pourquoi non? l'amour nous vient de Dieu. Il ne dépend pas de nous de rallumer dans notre sein, comme nous allumerions un flambeau sur l'autel. Tous mes efforts pour aimer Albert (celui dont je ne trace plus le nom qu'en tremblant!) n'avaient pas réussi à faire éclore cette flamme ardente et sacrée; depuis que je l'ai perdu, j'ai aimé son souvenir plus que je n'avais aimé sa personne. Qui sait de quelle manière je pourrais l'aimer, s'il m'était rendu?...»

A peine Consuelo eut-elle tracé ces derniers mots, qu'elle les effaça, pas assez peut-être pour qu'on ne put les lire encore, mais assez pour se soustraire à l'effroi de les avoir eus dans la pensée. Elle était vivement excitée; et la vérité de son inspiration amoureuse se trahissait, malgré elle, dans ce qu'elle avait de plus intime. Elle voulut en vain continuer d'écrire, afin de mieux s'expliquer à elle-même le mystère de son propre cœur. Elle ne trouvait rien à dire pour en rendre la nuance délicate que ces terribles mots: «Qui sait comment je pourrais aimer Albert, s'il m'était rendu?»

Consuelo ne savait pas mentir; elle avait cru aimer d'amour le souvenir d'un mort; mais elle sentait la vie déborder de son sein, et une passion réelle anéantir une passion imaginaire.

Elle essaya de relire tout ce qu'elle venait d'écrire, pour sortir de ce désordre d'esprit. En le relisant, elle n'y trouva précisément que désordre, et, désespérant de pouvoir goûter assez de calme pour se résumer, sentant que cet effort lui donnait la fièvre, elle froissa dans ses mains la feuille écrite, et la jeta sur la table, en attendant qu'elle pût la brûler. Tremblante comme une âme coupable, le visage en feu, elle marchait avec agitation, et ne se rendait plus compte de rien, sinon qu'elle aimait, et qu'il ne dépendait plus d'elle d'en douter.

On frappa à la porte de sa chambre à coucher, et elle rentra pour ouvrir à Karl. Il avait la figure échauffée, l'œil troublé, la mâchoire un peu lourde. Elle le crut malade de fatigue; mais elle comprit bientôt à ses réponses, qu'il avait un peu trop fêté, le matin en arrivant, le vin ou la bière de l'hospitalité. C'était là le seul défaut du pauvre Karl. Une certaine dose le rendait confiant à l'excès; une dose plus forte pouvait le rendre terrible. Heureusement il s'était tenu à la dose de l'expansion et de la bienveillance, et il lui en restait quelque chose, même après avoir dormi toute la journée. Il raffolait de M. le chevalier, il ne pouvait pas parler d'autre chose. M. le chevalier était si bon, si humain, si peu fier avec le pauvre monde! Il avait fait asseoir Karl vis-à-vis de lui, au lieu de lui permettre de le servir à table, et il l'avait contraint de partager son repas, et il lui avait versé du meilleur vin, trinquant avec lui à chaque verre, et lui tenant tête comme un vrai Slave.

«Quel dommage que ce ne soit qu'un Italien! disait Karl: il mériterait bien d'être Bohême; il porte aussi bien le vin que moi-même.

—Ce n'est peut-être pas beaucoup dire, répondit Consuelo, peu flattée de cette grande aptitude du chevalier à boire avec les valets.»

Mais elle se reprocha aussitôt de pouvoir considérer Karl comme inférieur à elle ou à ses amis, après les services qu'il lui avait rendus. D'ailleurs, c'était, sans doute, pour entendre parler d'elle que le chevalier avait recherché la société de ce serviteur dévoué. Les discours de Karl lui firent voir qu'elle ne se trompait pas.

«Oh! Signora, ajouta-t-il naïvement, ce digne jeune homme vous aime comme un fou, il ferait pour vous des crimes, des bassesses même!

—Je l'en dispenserais fort, répondit Consuelo, à qui ces expressions déplurent quoique sans doute Karl n'en comprit pas la portée. Pourrais-tu m'expliquer, lui dit-elle pour changer de propos, pourquoi je suis si bien enfermée ici?

—Oh! pour cela, Signora, si je le savais, on me couperait la langue plutôt que de me le faire dire; car j'ai donné ma parole d'honneur au chevalier de ne répondre à aucune de vos questions.

—Grand merci, Karl! Ainsi tu aimes beaucoup mieux le chevalier que moi?

—Oh! jamais! Je ne dis pas cela; mais puisqu'il m'a prouvé que c'était dans vos intérêts, je dois vous servir malgré vous.

—Comment t'a-t-il prouvé cela?

—Je n'en sais rien; mais j'en suis bien persuadé. De même, Signora, qu'il m'a chargé de vous enfermer, de vous surveiller, de vous tenir prisonnière, au secret, en un mot, jusqu'à ce que nous soyons arrivés.

—Nous ne restons donc pas ici?.

—Nous repartons dès la nuit. Nous ne voyagerons plus le jour, pour ne pas vous fatiguer, et pour d'autres raisons que je ne sais pas.

—Et tu vas être mon geôlier tout ce temps?

—Allons! M. le chevalier est facétieux. J'en prends mon parti, Karl; j'aime mieux avoir affaire à toi qu'à M. Schwartz.

—Et je vous garderai un peu mieux, répondit Karl en riant d'un air de bonhomie. Je vais, pour commencer, faire préparer votre dîner, Signora.

—Je n'ai pas faim, Karl.

—Oh! ce n'est pas possible: il faut que vous dîniez, et que vous dîniez très-bien, Signora, c'est ma consigne; c'est ma consigne, comme disait maître Schwartz.

—Si tu l'imites en tout, tu ne me forceras pas à manger. Il était fort aise de me faire payer, le lendemain, le dîner de la veille qu'il me réservait consciencieusement.

—Cela faisait ses affaires. Avec moi c'est différent, par exemple. Les affaires regardent M. le chevalier. Il n'est pas avare, celui-là; il verse l'or à pleines mains. Il faut qu'il soit fièrement riche, ou bien son patrimoine n'ira pas loin.»

Consuelo se fit apporter une bougie, et rentra dans la pièce voisine pour brûler son écrit. Mais elle le chercha en vain; il lui fut impossible de le retrouver.


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