XXXV.

La comtesse Wanda, ébranlée par l'émotion d'un tel souvenir, reprit son récit après quelques minutes de silence.

«Nous passâmes dans la caverne plusieurs jours durant lesquels la force et la santé revinrent à mon fils avec une étonnante rapidité. Marcus, surpris de ne lui trouver aucune lésion organique, aucune altération profonde dans les fonctions de la vie, s'effrayait pourtant de son silence farouche et de son indifférence apparente ou réelle devant nos transports et l'étrangeté de sa situation. Albert avait perdu entièrement la mémoire. Plongé dans une sombre méditation, il faisait vainement de secrets efforts pour comprendre ce qui se passait autour de lui. Quant à moi, qui savais bien que le chagrin était la seule cause de sa maladie et de la catastrophe qui en avait été la suite, je n'étais pas aussi impatiente que Marcus de lui voir recouvrer les poignants souvenirs de son amour. Marcus lui-même avouait que cet effacement du passé dans son esprit pouvait seul expliquer le rapide retour de ses forces physiques. Son corps se ranimait aux dépens de son esprit, aussi vite qu'il s'était brisé sous l'effort douloureux de sa pensée. «Il vit, et il vivra assurément, me disait-il; mais sa raison, est-elle à jamais obscurcie?—Sortons-le de ce tombeau le plus vite possible, répondais-je; l'air, le soleil et le mouvement le réveilleront sans doute de ce sommeil de l'âme.—Sortons-le surtout de cette vie fausse et impossible qui l'a tué, reprenait Marcus. Éloignons-le de cette famille et de ce monde qui contrarient tous ses instincts; conduisons-le auprès de ces âmes sympathiques au contact desquelles la sienne recouvrera sa clarté et sa vigueur.»

«Pouvais-je hésiter? En errant avec précaution au déclin du jour dans les environs du Schreckenstein, où je feignais de demander l'aumône aux rares passants des chemins, j'avais appris que le comte Christian était tombé dans une sorte d'enfance. Il n'eût pas compris le retour de son fils, et le spectacle de cette mort anticipée, si Albert l'eût comprise à son tour, eut achevé de l'accabler. Fallait-il donc le rendre et l'abandonner aux soins malentendus de cette vieille tante, de cet ignare chapelain et de cet oncle abruti, qui l'avaient fait si mal vivre et si tristement mourir? «Ah! fuyons avec lui, disais-je enfin à Marcus; qu'il n'ait pas sous les yeux l'agonie de son père, et le spectacle effrayant de l'idolâtrie catholique dont on entoure le lit des mourants; mon cœur se brise en songeant que cet époux, qui ne m'a pas comprise, mais dont j'ai vénéré toujours les vertus simples et pures, et que j'ai respecté depuis mon abandon aussi religieusement que durant mon union avec lui, va quitter la terre sans qu'il nous soit possible d'échanger un mutuel pardon. Mais, puisqu'il le faut, puisque mon apparition et celle de son fils ne pourraient que lui être indifférentes ou funestes, partons, ne rendons pas à cette tombe de Riesenburg celui que nous avons reconquis sur la mort, et à qui la vie ouvre encore, je l'espère, un chemin sublime. Ah! suivons le premier mouvement qui nous a fait venir ici! Arrachons Albert à la captivité des faux devoirs que créent le rang et la richesse; ces devoirs seront toujours des crimes à ses yeux, et s'il s'obstine à les remplir pour complaire à des parents que la vieillesse et la mort lui disputent déjà, il mourra lui-même à la peine, il mourra le premier. Je sais ce que j'ai souffert dans cet esclavage de la pensée, dans cette mortelle et incessante contradiction entre la vie de l'âme et la vie positive, entre les principes, les instincts, et des habitudes forcées. Je vois bien qu'il a repassé par les mêmes chemins, et qu'il y a cueilli les mêmes poisons. Sauvons-le donc, et s'il veut revenir plus tard sur cette détermination que nous allons prendre, ne sera-t-il pas libre de le faire? Si l'existence de son père se prolonge, et si sa propre santé morale le lui permet, ne sera-t-il pas toujours à temps de revenir consoler les derniers jours de Christian par sa présence et son amour?—Difficilement! répondit Marcus. J'entrevois dans l'avenir des obstacles terribles si Albert veut revenir sur son divorce avec la société constituée, avec le monde et la famille. Mais pourquoi Albert le voudrait-il? Cette famille va s'éteindre peut-être avant qu'il ait recouvré la mémoire, et ce qu'il lui restera à conquérir sur le monde, le nom, les honneurs et la richesse, je sais bien ce qu'il en pensera, le jour où il redeviendra lui-même. Fasse le ciel que ce jour arrive! Notre tâche la plus importante et la plus pressée est de le placer dans des conditions où sa guérison soit possible.»

«Nous sortîmes donc une nuit de la grotte aussitôt qu'Albert put se soutenir. A peu de distance du Schreckenstein, nous le plaçâmes sur un cheval, et nous gagnâmes ainsi la frontière, qui est fort rapprochée en cet endroit, comme vous savez, et où nous trouvâmes des moyens de transport plus faciles et plus rapides. Les relations que notre ordre entretient avec les nombreux affiliés de l'ordre maçonnique nous assurent, dans tout l'intérieur de l'Allemagne, la facilité de voyager sans être connus et sans être soumis aux investigations de la police. La Bohême était le seul endroit périlleux pour nous, à cause des récents mouvements de Prague et de la jalouse surveillance du pouvoir autrichien.

—Et que devient Zdenko? demanda la jeune comtesse de Rudolstadt.

—Zdenko faillit nous perdre par son obstination à empêcher notre départ, ou du moins celui d'Albert, dont il ne voulait pas se séparer, et qu'il ne voulait pas suivre. Il persistait à s'imaginer qu'Albert ne pouvait pas vivre hors de la fatale et lugubre demeure du Schreckenstein. «Ce n'est que là, disait-il, que mon Podiebrad est tranquille; ailleurs on le tourmente, on l'empêche de dormir, on le force à renier nos pères du Mont-Tabor, et à mener une vie de honte et de parjure qui l'exaspère. Laissez-le-moi ici; je le soignerai bien, comme je l'y ai si souvent soigné. Je ne troublerai pas ses méditations; quand il voudra rester silencieux, je marcherai sans faire de bruit, et je tiendrai le museau de Cynabre des heures entières dans mes mains, pour qu'il n'aille pas le faire tressaillir en léchant la sienne; quand il voudra se réjouir, je lui chanterai les chansons qu'il aime, je lui en composerai de nouvelles qu'il aimera encore, car il aimait toutes mes compositions, et lui seul les comprenait. Laissez-moi mon Podiebrad, vous dis-je. Je sais mieux que vous ce qui lui convient, et quand vous voudrez encore le voir, vous le trouverez jouant du violon ou plantant de belles branches de cyprès, que j'irai lui couper dans la forêt, pour orner le tombeau de sa mère bien-aimée. Je le nourrirai bien, moi! Je sais toutes les cabanes où on ne refuse jamais ni le pain, ni le lait, ni les fruits au bon vieux Zdenko, et il y a longtemps que les pauvres paysans du Boehmer-Wald sont habitués à nourrir, à leur insu, leur noble maître, le riche Podiebrad. Albert n'aime point les festins ou l'on mange la chair des animaux; il préfère la vie d'innocence et de simplicité. Il n'a pas besoin de voir le soleil, il préfère le rayon de la lune à travers les bois, et quand il veut de la société, je l'emmène dans les clairières, dans les endroits sauvages, où campent, la nuit, nos bons amis les zingari, ces enfants du Seigneur, qui ne connaissent ni les lois ni la richesse.»

«J'écoutais attentivement Zdenko, parce que ses discours naïfs me révélaient la vie qu'Albert avait menée avec lui dans ses fréquentes retraites au Schreckenstein. Ne craignez pas, ajoutait-il, que je révèle jamais à ses ennemis le secret de sa demeure. Ils sont si menteurs et si fous, qu'ils disent à présent: «Notre enfant est mort, notre ami est mort, notre maître est mort.» Ils ne pourraient pas croire qu'il est vivant quand même ils le verraient. D'ailleurs, n'étais-je pas habitué à leur répondre, quand ils me demandaient si j'avais vu le comte Albert: «Il est sans doute mort?» Et comme je riais en disant cela, ils prétendaient que j'étais fou. Mais je parlais de mort pour me moquer d'eux, parce qu'ils croient ou font semblant de croire à la mort. Et quand les gens du château faisaient mine de me suivre, n'avais-je pas mille bons tours pour les dérouter? Oh! je connais toutes les ruses du lièvre et de la perdrix. Je sais, comme eux, me tapir dans un fourré, disparaître sous la bruyère, faire fausse route, bondir, franchir un torrent, m'arrêter dans une cachette pour me faire dépasser, et, comme le météore de nuit, les égarer et les enfoncer à leur grand risque dans les marécages et les fondrières. Ils appellent Zdenko,l'innocent. L'innocent est plus malin qu'eux tous. Il n'y a jamais qu'une fille, une sainte fille! qui a pu déjouer la prudence de Zdenko. Elle savait des mots magiques pour enchaîner sa colère; elle avait des talismans pour surmonter toutes les embûches et tous les dangers, elle s'appelait Consuelo.

«Lorsque Zdenko prononçait votre nom, Albert frémissait légèrement et détournait la tête; mais il la laissait aussitôt retomber sur sa poitrine, et sa mémoire ne se réveillait pas.

«J'essayai en vain de transiger avec ce gardien si dévoué et si aveugle, en lui promettant de ramener Albert au Schreckenstein, à condition qu'il commencerait par le suivre dans un autre endroit où Albert voulait aller. Je ne le persuadai point, et lorsque enfin moitié de gré, moitié de force, nous l'eûmes contraint à laisser sortir mon fils de la caverne, il nous suivit en pleurant, en murmurant, et en chantant d'une voix lamentable jusqu'au delà des mines de Cuttemberg. Arrivés dans un endroit célèbre où Ziska remporta jadis une de ses grandes victoires sur Sigismond, Zdenko reconnut bien les rochers qui marquent la frontière, car nul n'a exploré comme lui, dans ses courses vagabondes, tous les sentiers de cette contrée. Là il s'arrêta, et dit, en frappant la terre de son pied: «Jamais plus Zdenko ne quittera le sol qui porte les ossements de ses pères! Il n'y a pas longtemps qu'exilé et banni par mon Podiebrad pour avoir méconnu et menacé la sainte fille qu'il aime, j'ai passé des semaines et des mois sur la terre étrangère. J'ai cru que j'y deviendrais fou. Je suis revenu depuis peu de temps dans mes forêts chéries, pour voir dormir Albert, parce qu'une voix m'avait chanté dans mon sommeil que sa colère était passée. À présent qu'il ne me maudit plus, vous me le volez. Si c'est pour le conduire vers sa Consuelo, j'y consens. Mais, quant à quitter encore une fois mon pays, quant à parler la langue de nos ennemis, quant à leur tendre la main, quant à laisser le Schreckenstein désert et abandonné, je ne le ferai plus. Cela est au-dessus de mes forces; et d'ailleurs, les voix de mon sommeil me l'ont défendu. Zdenko doit vivre et mourir sur la terre des Slaves; il doit vivre et mourir en chantant la gloire des Slaves et leurs malheurs dans la langue de ses pères. Adieu et partez! Si Albert ne m'avait pas défendu de répandre le sang humain, vous ne me le raviriez pas ainsi; mais il me maudirait encore si je levais la main sur vous, et j'aime mieux ne plus le voir que de le voir irrité contre moi. Tu m'entends, ô mon Podiebrad! s'écria-t-il en pressant contre ses lèvres les mains de mon fils, qui le regardait et l'écoutait sans le comprendre: je t'obéis, et je m'en vais. Quand tu reviendras, tu retrouveras ton poêle allumé, tes livres rangés, ton lit de feuilles renouvelé, et le tombeau de ta mère jonché de palmes toujours vertes. Si c'est dans la saison des fleurs, il y aura des fleurs sur elle et sur les os de nos martyrs, au bord de la source... Adieu, Cynabre!» Et en parlant ainsi, d'une voix entrecoupée par les pleurs, le pauvre Zdenko s'élança sur la pente des rochers qui s'inclinent vers la Bohême, et disparut avec la rapidité d'un daim aux premières lueurs du jour.

«Je ne vous raconterai pas, chère Consuelo, les anxiétés de notre attente durant les premières semaines qu'Albert passa ici auprès de nous. Caché dans le pavillon que vous habitez maintenant, il revint peu à peu à la vie morale que nous nous efforcions de réveiller en lui, avec lenteur et précaution cependant. La première parole qui sortit de ses lèvres après deux mois de silence absolu fut provoquée par une émotion musicale. Marcus avait compris que la vie d'Albert était liée à son amour pour vous, et il avait résolu de n'invoquer le souvenir de cet amour qu'autant qu'il vous saurait digne de l'inspirer et libre d'y répondre un jour. Il prit donc sur vous les informations les plus minutieuses, et, en peu de temps, il connut les moindres détails de votre caractère, les moindres particularités de votre vie passée et présente. Grâce à l'organisation savante de notre ordre, aux rapports établis avec toutes les autres sociétés secrètes, à une quantité de néophytes et d'adeptes dont les fonctions consistent à examiner avec la plus scrupuleuse attention les choses et les personnes qui nous intéressent, il n'est rien qui puisse échapper à nos investigations. Il n'est point de secrets pour nous dans le monde. Nous savons pénétrer dans les arcanes de la politique, comme dans les intrigues des cours. Votre vie sans tache, votre caractère sans détours, n'étaient donc pas bien difficiles à connaître et à juger. Le baron de Trenck, dès qu'il sut que l'homme dont vous aviez été aimée et que vous ne lui aviez jamais nommé, n'était autre que son ami Albert, nous parla de vous avec effusion. Le comte de Saint-Germain, un des hommes les plus distraits en apparence et les plus clairvoyants en réalité, ce visionnaire étrange, cet esprit supérieur qui ne semble vivre que dans le passé et auquel rien n'échappe dans le présent, nous eut bien vite fourni sur vous les renseignements les plus complets. Ils furent tels, que dès lors je m'attachai à vous avec tendresse et vous regardai comme ma propre fille.

«Quand nous fûmes assez instruits pour nous diriger avec certitude, nous fîmes venir d'habiles musiciens sous cette fenêtre où nous voici maintenant assises. Albert était là où vous êtes, appuyé contre ce rideau, et contemplant le coucher du soleil; Marcus tenait une de ses mains et moi l'autre. Au milieu d'une symphonie composée exprès pour quatre instruments, dans laquelle nous avions fait placer divers motifs des airs bohémiens qu'Albert joue avec tant d'âme et de religion, on lui fit entendre le cantique à la Vierge avec lequel vous l'aviez charmé autrefois:

«O Consuelo de mi alma...»

«O Consuelo de mi alma...»

«O Consuelo de mi alma...»

«À ce moment, Albert, qui s'était montré légèrement ému à l'audition des chants de notre vieille Bohême, se jeta dans mes bras en fondant en larmes, et en s'écriant: «Ô ma mère! ô ma mère!»

«Marcus fit cesser la musique, il était content de l'émotion produite; il ne voulait pas en abuser pour une première fois. Albert avait parlé, il m'avait reconnue, il avait retrouvé la force d'aimer. Bien des jours se passèrent encore avant que son esprit eût recouvré toute sa liberté. Il n'eut cependant aucun accès de délire. Lorsqu'il paraissait fatigué de l'exercice de ses facultés, il retombait dans un morne silence; mais insensiblement sa physionomie prenait une expression moins sombre, et peu à peu nous combattîmes avec douceur et ménagement cette disposition taciturne. Enfin nous eûmes le bonheur de voir disparaître en lui ce besoin de repos intellectuel, et il n'y eut plus de suspension dans le travail de sa pensée qu'aux heures d'un sommeil régulier, paisible, et à peu près semblable à celui des autres hommes; Albert retrouva la conscience de sa vie, de son amour pour vous et pour moi, de sa charité et de son enthousiasme pour ses semblables et pour la vertu, de sa foi, et de son besoin de la faire triompher. Il continua de vous chérir sans amertume, sans méfiance, et sans regret de tout ce qu'il avait souffert pour vous. Mais, malgré le soin qu'il prit de nous rassurer et nous montrer son courage et son abnégation, nous vîmes bien que sa passion n'avait rien perdu de son intensité, il avait acquis seulement plus de force morale et physique pour la supporter; nous ne cherchâmes point à la combattre. Loin de là, nous unissions nos efforts, Marcus et moi, pour lui donner de l'espérance, et nous résolûmes de vous instruire de l'existence de cet époux dont vous portiez le deuil religieusement, non pas sur vos vêtements, mais dans votre âme. Mais Albert, avec une résignation généreuse et un sens juste de sa situation à votre égard, nous empêcha de nous hâter. Elle ne m'a pas aimé d'amour, nous dit-il; elle a eu pitié de moi dans mon agonie; elle ne se fût pas engagée sans terreur et peut-être sans désespoir à passer sa vie avec moi. Elle reviendrait à moi par devoir maintenant. Quel malheur serait le mien de lui ravir sa liberté, les émotions de son art, et peut-être les joies d'un nouvel amour! C'est bien assez d'avoir été l'objet de sa compassion; ne me réduisez pas à être celui de son pénible dévouement. Laissez-la vivre; laissez-lui connaître les plaisirs de l'indépendance, les enivrements de la gloire, et de plus grands bonheurs encore s'il le faut! Ce n'est pas pour moi que je l'aime, et s'il est trop vrai qu'elle soit nécessaire à mon bonheur, je saurai bien renoncer à être heureux, pourvu que mon sacrifice lui profite! D'ailleurs, suis-je né pour le bonheur? Y ai-je droit lorsque tout souffre et gémit dans le monde? N'ai-je pas d'autres devoirs que celui de travailler à ma propre satisfaction? Ne trouverai-je pas dans l'exercice de ces devoirs la force de m'oublier et de ne plus rien désirer pour moi-même? Je veux du moins le tenter; si je succombe, vous prendrez pitié de moi, vous travaillerez à me donner du courage; cela vaudra mieux que de me bercer de vaines espérances, et de me rappeler sans cesse que mon cœur est malade et dévoré de l'égoïste désir d'être heureux. Aimez-moi, ô mes amis! bénissez-moi, ô ma mère, et ne me parlez pas de ce qui m'ôte la force et la vertu, quand malgré moi je sens l'aiguillon de mes tourments! Je sais bien que le plus grand mal que j'aie subi à Riesenburg, c'est celui que j'ai fait aux autres. Je redeviendrais fou, je mourrais peut-être en blasphémant, si je voyais Consuelo souffrir les angoisses que je n'ai pas su épargner aux autres objets de mon affection.

«Sa santé paraissait complètement rétablie, et d'autres secours que ceux de ma tendresse l'aidaient à combattre sa malheureuse passion. Marcus et quelques-uns des chefs de notre ordre l'initiaient avec ferveur aux mystères de notre entreprise. Il trouvait des joies sérieuses et mélancoliques dans ces vastes projets, dans ces espérances hardies, et surtout dans ces longs entretiens philosophiques où, s'il ne rencontrait pas toujours une entière similitude d'opinions entre lui et ses nobles amis, il sentait du moins son âme en contact avec la leur dans tout ce qui tenait au sentiment profond et ardent, à l'amour du bien, au désir de la justice et de la vérité. Cette aspiration vers les choses idéales, longtemps comprimée et refoulée en lui par les étroites terreurs de sa famille, trouvait enfin un libre espace pour se développer, et ce développement, secondé par de nobles sympathies, excité même par de franches et amicales contradictions, était l'atmosphère vitale dans laquelle il pouvait respirer et agir, quoique dévoré d'une peine secrète. Albert est un esprit essentiellement métaphysique. Rien ne lui a jamais souri dans la vie frivole où l'égoïsme cherche ses aliments. Il est né pour la contemplation des plus hautes vérités et pour l'exercice des plus austères vertus; mais en même temps, par une perfection de beauté morale bien rare parmi les hommes, il est doué d'une âme essentiellement tendre et aimante. La charité ne lui suffit pas, il lui faut les affections. Son amour s'étend à tous, et pourtant il a besoin de le concentrer plus particulièrement sur quelques-uns. Il est fanatique de dévouement; mas sa vertu n'a rien de farouche. L'amour l'enivre, l'amitié le domine, et sa vie est un partage fécond, inépuisable entre l'être abstrait qu'il révère passionnément sous le nom d'humanité, et les êtres particuliers qu'il chérit avec délices. Enfin, son cœur sublime est un foyer d'amour; toutes les nobles passions y trouvent place et y vivent sans rivalité. Si l'on pouvait se représenter la Divinité sous l'aspect d'un être fini et périssable, j'oserais dire que l'âme de mon fils est l'image de l'âme universelle que nous appelons Dieu.

«Voilà pourquoi, faible créature humaine, infinie dans son aspiration et bornée dans ses moyens, il n'avait pu vivre auprès de ses parents. S'il ne les eût point ardemment aimés, il eût pu se faire au milieu d'eux une vie à part, une foi robuste et calme, différente de la leur, et indulgente pour leur aveuglement inoffensif; mais cette force eût réclamé une certaine froideur qui lui était aussi impossible qu'elle me l'avait été à moi-même. Il n'avait pas su vivre isolé d'esprit et de cœur; il avait invoqué avec angoisse leur adhésion, et appelé avec désespoir la communion des idées entre lui et ces êtres qui lui étaient si chers. Voila pourquoi, enfermé seul dans la muraille d'airain de leur obstination catholique, de leurs préjugés sociaux et de leur haine pour la religion de l'égalité, il s'était brisé contre leur sein en gémissant; il s'était desséché comme une plante privée de rosée, en appelant la pluie du ciel qui lui eût donné une existence commune avec les objets de son affection. Lassé de souffrir seul, d'aimer seul, de croire et de prier seul, il avait cru retrouver la vie en vous, et lorsque vous aviez accepté et partagé ses idées, il avait recouvré le calme et la raison; mais vous ne partagiez pas ses sentiments, et votre séparation devait le replonger dans un isolement plus profond et plus insupportable. Sa foi, niée et combattue sans cesse, devint une torture au-dessus des forces humaines. Le vertige s'empara de lui. Ne pouvant retremper l'essence la plus sublime de sa vie dans des âmes semblables à la sienne, il dut se laisser mourir.

«Dès qu'il eut trouvé ces cœurs faits pour le comprendre et le seconder, nous fûmes étonnés de sa douceur dans la discussion, de sa tolérance, de sa confiance et de sa modestie. Nous avions craint, d'après son passé, quelque chose de trop farouche, des opinions trop personnelles, une âpreté de paroles respectable dans un esprit convaincu et enthousiaste, mais dangereuse à ses progrès, et nuisible à une association du genre de la nôtre. Il nous étonna par la candeur de son caractère et le charme de son commerce. Lui qui nous rendait meilleurs et plus forts en nous parlant et en nous enseignant, il se persuadait recevoir de nous tout ce qu'il nous donnait. Il fut bientôt ici l'objet d'une vénération sans bornes, et vous ne devez pas vous étonner que tant de gens se soient occupés de vous ramener vers lui lorsque vous saurez que son bonheur devint le but des efforts communs, le besoin de tous ceux qui l'avaient approché, ne fût-ce qu'un instant.»

«Mais le cruel destin de notre race n'était pas encore accompli. Albert devait souffrir encore, son cœur devait saigner éternellement pour cette famille, innocente de tous ses maux, mais condamnée par une bizarre fatalité à le briser en se brisant contre lui. Nous ne lui avions pas caché, aussitôt qu'il avait eu la force de supporter cette nouvelle, la mort de son respectable père, arrivée peu de temps après la sienne propre: car il faut bien que je me serve de cette étrange expression pour caractériser un événement si étrange. Albert avait pleuré son père avec un attendrissement enthousiaste, avec la certitude qu'il n'avait pas quitté cette vie pour entrer dans le néant du paradis ou de l'enfer des catholiques, avec l'espèce de joie solennelle que lui inspirait l'espoir d'une vie meilleure et plus large ici-bas pour cet homme pur et digne de récompense. Il s'affligeait donc beaucoup plus de l'abandon où restaient ses autres parents, le baron Frédéric et la chanoinesse Wenceslawa, que du départ de son père. Il se reprochait de goûter loin d'eux des consolations qu'ils ne partageaient pas, et il avait résolu d'aller les rejoindre pour quelque temps, de leur faire connaître le secret de sa guérison, de sa résurrection miraculeuse, et d'établir leur existence de la manière la plus heureuse possible. Il ignorait la disparition de sa cousine Amélie, arrivée durant sa maladie à Riesenburg, et qu'on lui avait cachée avec soin pour lui épargner un chagrin de plus. Nous n'avions pas jugé à propos de l'en instruire, nous n'avions pas pu soustraire ma malheureuse nièce à un égarement déplorable, et lorsque nous allions nous emparer de son séducteur, l'orgueil moins indulgent des Rudolstadt saxons nous avait devancés. Ils avaient fait arrêter secrètement Amélie sur les terres de Prusse, où elle se flattait de trouver un refuge; ils l'avaient livrée à la rigueur du roi Frédéric, et ce monarque leur avait donné cette gracieuse marque de protection, de faire enfermer une jeune fille infortunée dans la forteresse de Spandaw. Elle y a passé près d'un an dans une affreuse captivité, n'ayant de relations avec personne, et devant s'estimer heureuse de voir le secret de son déshonneur étroitement gardé par la généreuse protection du monarque geôlier.

—Oh! Madame, interrompit Consuelo avec émotion, est-elle donc encore à Spandaw?

—Nous venons de l'en faire sortir. Albert et Liverani n'ont pu l'enlever en même temps que vous, parce qu'elle était beaucoup plus étroitement surveillée; ses révoltes, ses imprudentes tentatives d'évasion, son impatience et ses emportements ayant aggravé les rigueurs de son esclavage. Mais nous avons d'autres moyens que ceux auxquels vous avez dû votre salut. Nos adeptes sont partout, et quelques-uns cultivent le crédit des cours afin de s'en servir pour la réussite de nos desseins. Nous avons fait obtenir pour Amélie la protection de la jeune margrave de Bareith, sœur du roi de Prusse, qui a demandé et obtenu sa mise en liberté, en promettant de se charger d'elle et de répondre de sa conduite à l'avenir. Dans peu de jours la jeune baronne sera auprès de la princesse Sophie Wilhelmine qui a le cœur aussi bon que la langue mauvaise, et qui lui accordera la même indulgence et la même générosité qu'elle a eues envers la princesse de Culmbach, une autre infortunée, flétrie aux yeux du monde comme Amélie, et qui a été victime comme elle du régime pénitentiaire des forteresses royales.

«Albert ignorait donc les malheurs de sa cousine, lorsqu'il prit la résolution d'aller voir son oncle et sa tante au château des Géants. Il n'eût pu se rendre compte de l'inertie de ce baron Frédéric, qui avait la force animale de vivre, de chasser et de boire après tant de désastres, et l'impassibilité dévote de cette chanoinesse, qui craignait, en faisant des démarches pour retrouver sa parente, de donner plus d'éclat au scandale de son aventure. Nous avions combattu le projet d'Albert avec épouvante, mais il y avait persisté à notre insu. Il partit une nuit en nous laissant une lettre qui nous promettait un prompt retour. Son absence fut courte en effet; mais qu'il en rapporta de douleurs!

«Couvert d'un déguisement, il pénétra en Bohême, et alla surprendre le solitaire Zdenko dans la grotte du Schreckenstein. De là il voulait écrire à ses parents pour leur faire connaître la vérité, et pour les préparer à la commotion de son retour. Il connaissait Amélie pour la plus courageuse en même temps que la plus frivole, et c'était à elle qu'il comptait envoyer sa première missive par Zdenko. Au moment de le faire, et comme Zdenko était sorti sur la montagne, c'était à l'approche de l'aube, il entendit un coup de fusil et un cri déchirant. Il s'élance dehors, et le premier objet qui frappe ses yeux, c'est Zdenko rapportant dans ses bras Cynabre ensanglanté. Courir vers son pauvre vieux chien, sans songer à se cacher le visage, fut le premier mouvement d'Albert; mais comme il rapportait l'animal fidèle, blessé à mort, vers l'endroit appelé laCave du moine, il vit accourir vers lui autant que le permettaient la vieillesse et l'obésité, un chasseur jaloux de ramasser sa proie. C'était le baron Frédéric qui, chassant à l'affût, aux premières clartés du matin, avait pris, dans le crépuscule, la robe fauve de Cynabre pour le poil d'une bête sauvage. Il l'avait visé à travers les branches. Hélas! il avait encore le coup d'œil juste et la main sûre, il l'avait touché, il lui avait mis deux balles dans le flanc. Tout à coup il aperçut Albert, et, croyant voir un spectre, il s'arrêta glacé de terreur. N'ayant plus conscience d'aucun danger réel, il recula jusqu'au bord du sentier escarpé qu'il côtoyait, et roula dans un précipice où il tomba brisé sur les rochers. Il expira sur le coup, à la place fatale où s'était élevé, pendant des siècles, l'arbre maudit, le fameux chêne du Schreckenstein, appeléle Hussite, témoin et complice jadis des plus horribles catastrophes.

«Albert vit tomber son parent et quitta Zdenko pour courir vers le bord de l'abîme. Il vit alors les gens du baron qui s'empressaient à le relever en remplissant l'air de leurs gémissements, car il ne donnait plus signe de vie. Albert entendit ces mots s'élever jusqu'à lui: «Il est mort, notre pauvre maître! Hélas! que va dire madame la chanoinesse!» Albert ne songeait plus à lui-même, il cria, il appela. Aussitôt qu'on l'eut aperçu, une terreur panique s'empara de ces crédules serviteurs. Ils abandonnaient déjà le corps de leur maître pour fuir, lorsque le vieux Hanz, le plus superstitieux et aussi le plus courageux de tous, les arrêta et leur dit en faisant le signe de la croix:

«—Mes enfants, ce n'est pas notre maître Albert qui nous apparaît. C'est l'esprit du Schreckenstein qui a pris sa figure pour nous faire tous périr ici, si nous sommes lâches. Je l'ai bien vu, c'est lui qui a fait tomber monsieur le baron. Il voudrait emporter son corps pour le dévorer, c'est un vampire! Allons! du cœur, mes enfants. On dit que le diable est poltron. Je vais le coucher en joue; pendant ce temps, dites la prière d'exorcisme de monsieur le chapelain.»

«—En parlant ainsi, Hanz, ayant fait encore plusieurs signes de croix, leva son fusil et tira sur Albert, tandis que les autres valets se serraient autour du cadavre du baron. Heureusement Hanz était trop ému et trop épouvanté pour viser juste: il agissait dans une sorte de délire. La balle siffla néanmoins sur la tête d'Albert, car Hanz était le meilleur tireur de toute la contrée, et, s'il eût été de sang-froid, il eût infailliblement tué mon fils. Albert s'arrêta irrésolu.

«—Courage, enfants, courage! cria Hanz en rechargeant son fusil. Tirez dessus, il a peur! Vous ne le tuerez pas, les balles ne peuvent pas l'atteindre, mais vous le ferez reculer, et nous aurons le temps d'emporter le corps de notre pauvre maître.»

«Albert, voyant tous les fusils dirigés sur lui, s'enfonça dans le taillis, et descendant sans être vu la pente de la montagne, s'assura bientôt par ses yeux de l'horrible vérité. Le corps brisé de son malheureux oncle gisait sur les pierres ensanglantées. Son crâne était ouvert, et le vieux Hanz criait d'une voix désolée ces paroles épouvantables:

«—Ramassez sa cervelle et n'en laissez pas sur les rochers; car le chien du vampire viendrait la lécher.

«—Oui, oui, il y avait un chien, répondait un autre serviteur, un chien que j'ai d'abord pris pour Cynabre.

«—Mais Cynabre a disparu depuis la mort du comte Albert, disait un troisième, on ne l'a plus revu nulle part; il sera mort dans quelque coin, et le Cynabre que nous avons vu là-haut est une ombre, comme ce vampire est une ombre aussi, ressemblant au comte Albert. Abominable vision, je l'aurai toujours devant les yeux. Seigneur Dieu! ayez pitié de nous et de l'âme de monsieur le baron mort sans sacrements, par la malice de l'esprit.

«—Hélas! je lui disais bien qu'il lui arriverait malheur, reprenait Hanz d'un ton lamentable, en rassemblant les lambeaux de vêtements du baron avec des mains teintes de son sang; il voulait toujours venir chasser dans cet endroit trois fois maudit! Il se persuadait que, parce que personne n'y venait, tout le gibier de la forêt s'y était remisé; et Dieu sait pourtant qu'il n'y a jamais eu d'autre gibier sur cette infernale montagne que celui qui pendait encore, dans ma jeunesse, aux branches du chêne. Maudit hussite! arbre de perdition! le feu du ciel l'a dévoré; mais tant qu'il en restera une racine dans la terre, les méchants hussites reviendront ici pour se venger des catholiques. Allons, allons, disposez vite ce brancard et partons! on n'est pas en sûreté ici. Ah! madame la chanoinesse, pauvre maîtresse, que va-t-elle devenir! Qui est-ce qui osera se présenter le premier devant elle, pour lui dire, comme les autres jours: «Voilà monsieur le baron qui revient de la chasse.» Elle dira: «Faites bien vite servir le déjeuner: «Ah! oui, le déjeuner! il se passera bien du temps avant que personne ait de l'appétit dans le château. Allons! allons! c'est trop de malheurs dans cette famille, et je sais bien d'où cela vient, moi!»

«Tandis qu'on plaçait le cadavre sur le brancard, Hanz, pressé de questions, répondit en secouant la tête:

«—Dans cette famille-là, tout le monde était pieux et mourait chrétiennement, jusqu'au jour où la comtesse Wanda, à qui Dieu fasse miséricorde, est morte sans confession. Depuis ce temps, il faut que tous finissent de même. Monsieur le comte Albert n'est point mort en état de grâce, quoi qu'on ait pu lui dire, et son digne père en a porté la peine: il a rendu l'âme sans savoir ce qu'il faisait; en voilà encore un qui s'en va sans sacrements, et je parie que la chanoinesse finira aussi sans avoir le temps d'y songer. Heureusement pour cette sainte femme qu'elle est toujours en état de grâce!»

«Albert ne perdit rien de ces déplorables discours, expression grossière d'une douleur vraie, et reflet terrible de l'horreur fanatique dont nous étions l'objet tous les deux à Riesenburg. Longtemps frappé de stupeur, il vit défiler au loin, à travers les sentiers du ravin, le lugubre cortège, et n'osa pas le suivre, bien qu'il sentît que, dans l'ordre naturel des choses, il eût dû être le premier à porter cette triste nouvelle à sa vieille tante, pour l'assister dans sa mortelle douleur. Mais il est bien certain que, s'il l'eût fait, son apparition l'eût frappée de mort ou de démence. Il le comprit et se retira désespéré dans sa caverne, où Zdenko, qui n'avait rien vu de l'accident le plus grave de cette funeste matinée, était occupé à laver la blessure de Cynabre; mais il était trop tard. Cynabre, en voyant rentrer son maître, fit entendre un gémissement de détresse, rampa jusqu'à lui malgré ses reins brisés, et vint expirer à ses pieds, en recevant ses dernières caresses. Quatre jours après, nous vîmes revenir Albert, pâle et accablé de ces nouveaux coups. Il demeura plusieurs jours sans parler et sans pleurer. Enfin ses larmes coulèrent dans mon sein.

«Je suis maudit parmi les hommes, me dit-il, et il semble que Dieu veuille me fermer l'accès de ce monde, où je n'aurais dû aimer personne. Je n'y peux plus reparaître sans y porter l'épouvante, la mort ou la folie. C'en est fait, je ne dois plus revoir ceux qui ont pris soin de mon enfance. Leurs idées sur la séparation éternelle de l'âme et du corps sont si absolues, si effrayantes, qu'ils aiment mieux me croire à jamais enchaîné dans le tombeau que d'être exposés à revoir mes traits sinistres. Étrange et affreuse notion de la vie! Les morts deviennent des objets de haine à ceux qui les ont le plus chéris, et si leur spectre apparaît, on les suppose vomis par l'enfer au lieu de les croire envoyés du ciel. Ô mon pauvre oncle! ô mon noble père! vous étiez des hérétiques à mes yeux comme je l'étais moi-même aux vôtres; et pourtant, si vous m'apparaissiez, si j'avais le bonheur de revoir votre image détruite par la mort, je la recevrais à genoux, je lui tendrais les bras, je la croirais détachée du sein de Dieu, où les âmes vont se retremper, et où les formes se recomposent. Je ne vous dirais pas vos abominables formules de renvoi et de malédiction, exorcismes impies de la peur et de l'abandon; je vous appellerais au contraire; je voudrais vous contempler avec amour et vous retenir autour de moi comme des influences secourables. Ô ma mère! c'en est fait; il faut que je sois mort pour eux! qu'ils meurent par moi ou sans moi!»

Albert n'avait quitté sa patrie qu'après s'être assuré que la chanoinesse avait résisté à ce dernier choc du malheur. Cette vieille femme, aussi malade et aussi fortement trempée que moi-même, sait vivre aussi par le sentiment du devoir. Respectable dans ses convictions et dans son infortune, elle compte avec résignation les jours amers que la volonté de Dieu lui impose encore. Mais dans sa douleur, elle conserve une certaine raideur orgueilleuse qui survit aux affections. Elle disait dernièrement à une personne qui nous l'a écrit: «Si on ne supportait pas la vie par devoir, il faudrait encore la supporter par respect pour les convenances.» Ce mot vous peint toute la chanoinesse.

«Dès lors Albert ne songea plus à nous quitter, et son courage sembla grandir dans les épreuves. Il sembla avoir vaincu même son amour, et se rejetant dans une vie toute philosophique, il ne parut plus occupé que de religion, de science morale et d'action révolutionnaire; il se livra aux travaux les plus sérieux, et sa vaste intelligence prit ainsi un développement aussi serein et aussi magnifique que son triste cœur en avait eu un excessif et fiévreux loin de nous. Cet homme bizarre, dont le délire avait consterné les âmes catholiques, devint un flambeau de sagesse pour des esprits d'un ordre supérieur. Il fut initié aux plus intimes confidences des Invisibles, et prit rang parmi les chefs et les pères de cette église nouvelle. Il leur porta bien des lumières qu'ils reçurent avec amour et reconnaissance. Les réformes qu'il proposa furent consenties, et dans l'exercice d'une foi militante, il revint à l'espérance et à la sérénité d'âme qui fait les héros et les martyrs.

«Nous pensions qu'il avait triomphé de son amour pour vous, tant il avait pris de soin de nous cacher ses combats et ses souffrances. Mais un jour, la correspondance des adeptes, qu'il n'était plus possible de lui cacher, apporta dans notre sanctuaire un avis cruel, malgré l'incertitude dont il restait entouré. Vous passiez à Berlin dans l'esprit de quelques personnes pour la maîtresse du roi de Prusse, et les apparences ne déméritaient pas cette supposition; Albert ne dit rien et devint pâle.

«—Mon amie bien-aimée, me dit-il après quelques instants de silence, cette fois tu me laisseras partir sans rien craindre; le devoir de mon amour m'appelle à Berlin, ma place est auprès de celle que j'aime et qui a accepté ma protection. Je ne m'arroge aucun droit sur elle; si elle est enivrée du triste honneur qu'on lui attribue, je n'userai d'aucune autorité pour l'y faire renoncer; mais si, comme j'en suis certain, elle est environnée de pièges et de dangers, je saurai l'y soustraire.

«—Arrêtez, Albert, lui dis-je, et craignez la puissance de cette fatale passion qui vous a déjà fait tant de mal; le mal qui vous viendra de ce côté-là est le seul au-dessus de vos forces. Je vois bien que vous ne vivez plus que par la vertu et votre amour. Si cet amour périt en vous, la vertu vous suffira-t-elle?

«—Et pourquoi mon amour périrait-il? reprit Albert avec exaltation. Vous pensez donc qu'elle aurait déjà cessé d'en être digne?

«—Et si cela était, Albert, que ferais-tu?»

«Il sourit avec ces lèvres pâles et ce regard brillant que lui donnent ses fortes et douloureuses pensées d'enthousiasme.

«—Si cela était, répondit-il, je continuerais à l'aimer; car le passé n'est point un rêve qui s'efface en moi, et vous savez que je l'ai souvent confondu avec le présent au point de ne plus distinguer l'un de l'autre. Eh bien, je ferais encore ainsi; j'aimerais dans le passé cette figure d'ange, cette âme de poëte, dont ma sombre vie a été éclairée et embrassée soudainement. Et je ne m'apercevrais pas que le passé est derrière moi, j'en garderais dans mon sein la trace brûlante, l'être égaré, l'ange tombé m'inspirerait tant de sollicitude et de tendresse encore, que ma vie serait consacrée à le consoler de sa chute et à le soustraire au mépris des hommes cruels.»

«Albert partit pour Berlin avec plusieurs de nos amis, et eut pour prétexte auprès de la princesse Amélie, sa protectrice, de l'entretenir de Trenck, alors prisonnier à Glatz, et des opérations maçonniques auxquelles elle est initiée. Vous l'avez vu présidant une loge de rose-croix, et il n'a pas su à cette époque que Cagliostro, informé malgré nous de ses secrets, s'était servi de cette circonstance pour ébranler votre raison en vous le faisant voir à la dérobée comme un spectre. Pour ce seul fait d'avoir laissé jeter à une personneprofaneun coup d'œil sur les mystères maçonniques, l'intrigant Cagliostro eût mérité d'en être à jamais exclu. Mais on l'ignora assez longtemps, et vous devez vous rappeler la terreur qu'il éprouvait eu vous conduisant auprès duTemple. Les peines applicables à ces sortes de trahisons sont sévèrement châtiées par les adeptes, et le magicien, en faisant servir les mystères de son ordre aux prétendus prodiges de son art merveilleux, risquait peut-être sa vie, tout au moins sa grande réputation de nécromancien, car on l'eût démasqué et chassé immédiatement.

«Dans le court et mystérieux séjour qu'il fit à Berlin à cette époque, Albert sut pénétrer assez avant dans vos démarches et dans vos pensées pour se rassurer sur votre situation. Il vous surveilla de près à votre insu, et revint, tranquille en apparence, mais plus ardemment épris de vous que jamais. Durant plusieurs mois, il voyagea à l'étranger, et servit notre cause avec activité. Mais ayant été averti que quelques intrigants, peut-être espions du roi de Prusse, tentaient d'ourdir à Berlin une conspiration particulière, dangereuse pour l'existence de la maçonnerie, et probablement funeste pour le prince Henri et pour sa sœur l'abbesse de Quedlimbourg, Albert courut à Berlin, afin d'avertir ces princes de l'absurdité d'une telle tentative, et de les mettre en garde contre le piége qu'elle lui semblait couvrir. Vous le vîtes alors; et, quoique épouvantée de son apparition, vous montrâtes tant de courage ensuite, et vous exprimâtes à ses amis tant de dévouement et de respect pour sa mémoire, qu'il retrouva l'espoir d'être aimé de vous. Il fut donc résolu qu'on vous apprendrait la vérité de son existence par une suite de révélations mystérieuses. Il a été bien souvent près de vous, et caché jusque dans votre appartement, durant vos entretiens orageux avec le roi, sans que vous en eussiez connaissance. Pendant ce temps, les conspirateurs s'irritaient des obstacles qu'Albert et ses amis apportaient à leurs desseins coupables ou insensés. Frédéric II eut des soupçons. L'apparition de labalayeuse, ce spectre que tous les conspirateurs promènent dans les galeries du palais, pour y fomenter le désordre et la peur, éveilla sa surveillance. La création d'une loge maçonnique, à la tête de laquelle se plaça le prince Henri, et qui se trouva, du premier coup, en dissidence de doctrines avec celle que préside le roi en personne, parut à ce dernier un acte significatif de révolte; et peut-être, en effet, cette création de la nouvelle loge était-elle un masque maladroit que prenaient certains conjurés, ou une tentative pour compromettre d'illustres personnages. Heureusement ils s'en garantirent; et le roi, furieux en apparence de ne trouver que d'obscurs coupables, mais satisfait en secret de n'avoir pas à sévir contre sa propre famille, voulut au moins faire un exemple. Mon fils, le plus innocent de tous, fut arrêté et transféré à Spandaw, presque en même temps que vous, dont l'innocence n'était pas moins avérée; mais vous aviez eu tous deux le tort de ne vouloir vous sauver aux dépens de personne, et vous payâtes pour tous les autres. Vous avez passé plusieurs mois en prison, non loin de la cellule d'Albert, et vous avez dû entendre les accents passionnés de son archet, comme il a entendu ceux de votre voix. Il avait à sa disposition des moyens d'évasion prompts et certains; mais il ne voulut point en user avant d'avoir assuré la vôtre. La clef d'or est plus forte que tous les verrous des prisons royales; et les geôliers prussiens, soldats mécontents ou officiers en disgrâce pour la plupart, sont éminemment corruptibles. Albert s'évada en même temps que vous, mais vous ne le vîtes pas; et, pour des raisons que vous saurez plus tard, Liverani fut chargé de vous amener ici. Maintenant vous savez le reste. Albert vous aime plus que jamais; mais il vous aime plus que lui-même, et il sera mille fois moins malheureux de votre bonheur avec un autre qu'il ne le serait du sien propre, si vous ne le partagiez pas entièrement. Les lois morales et philosophiques, l'autorité religieuse, sous lesquelles vous vous trouvez désormais placés l'un et l'autre, permettent son sacrifice, et rendent votre choix libre et respectable. Choisissez donc, ma fille; mais souvenez-vous que la mère d'Albert vous demande à genoux de ne pas porter atteinte à la sublime candeur de son fils, en lui faisant un sacrifice dont l'amertume retomberait sur sa vie. Votre abandon le fera souffrir, mais votre pitié, sans votre amour, le tuera. L'heure est venue de vous prononcer. Je ne dois pas savoir votre décision. Passez dans votre chambre; vous y trouverez deux parures bien différentes: celle que vous choisirez décidera du sort de mon fils.

«—Et laquelle des deux doit signifier de mon divorce avec lui? demanda Consuelo toute tremblante.

«—J'étais chargée de vous l'apprendre; mais je ne le ferai point. Je veux savoir si vous le devinerez.»

La comtesse Wanda, ayant ainsi parlé, replaça son masque, pressa Consuelo contre son cœur et s'éloigna rapidement.

Les deux habits que la néophyte trouva étalés dans sa chambre étaient une brillante parure de mariée, et un vêtement de deuil avec tous les signes distinctifs du veuvage. Elle hésita quelques instants. Sa résolution, quant au choix de l'époux, était prise, mais lequel de ces deux costumes témoignerait extérieurement de son intention? Après un peu de réflexion, elle revêtit l'habit blanc, le voile, les fleurs et les perles de la fiancée. Cet ajustement était d'un goût chaste et d'une élégance extrême. Consuelo fut bientôt prête; mais en se regardant au miroir encadré de sentences menaçantes, elle n'eut plus envie de sourire comme la première fois. Une pâleur mortelle était sur ses traits, et l'effroi dans son cœur. Quelque parti qu'elle eût résolu de prendre, elle sentait qu'il lui resterait un regret ou un remords, qu'une âme serait brisée par son abandon; et la sienne éprouvait par avance un déchirement affreux. En voyant ses joues et ses lèvres, aussi blanches que son voile et son bouquet d'oranger, elle craignit également pour Albert et pour Liverani l'aspect d'une émotion si violente, et elle fut tentée de mettre du fard; mais elle y renonça aussitôt: «Si mon visage ment, pensa-t-elle, mon cœur pourra-t-il donc mentir?»

Elle s'agenouilla contre son lit, et cachant son visage dans les draperies, elle resta absorbée dans une méditation douloureuse jusqu'au moment où la pendule sonna minuit. Elle se leva aussitôt, et vit unInvisibleà masque noir debout derrière elle. Je ne sais quel instinct lui fit présumer que c'était Marcus. Elle ne se trompait pas, et pourtant, il ne se fit point connaître à elle, et se contenta de lui dire d'une voix douce et triste:

«Madame, tout est prêt. Veuillez vous couvrir de ce manteau, et me suivre.»

Consuelo suivit l'Invisiblejusqu'au fond du jardin, à l'endroit où le ruisseau se perdait sous l'arcade verdoyante du parc. Là, elle trouva une gondole découverte, toute noire, toute semblable aux gondoles de Venise, et dans le rameur gigantesque qui se tenait à la proue, elle reconnut Karl, qui fit un signe de croix en la voyant.

C'était sa manière de témoigner la plus grande joie possible.

«M'est-il permis de lui parler? demanda Consuelo à son guide.

—Vous pouvez, répondit celui-ci, lui dire quelques mots à haute voix.

—Eh bien, cher Karl, mon libérateur et mon ami, dit Consuelo émue de revoir un visage connu après une si longue réclusion parmi des êtres mystérieux, puis-je espérer que rien ne trouble le plaisir que tu as de me retrouver?

—Rien! signora, répondit Karl d'une voix assurée; rien, si ce n'est le souvenir decelle... qui n'est plus de ce monde, et que je crois toujours voir à côté de vous. Courage et contentement, ma bonne maîtresse, ma bonne sœur! nous voici comme la nuit où nous nous évadions de Spandaw!

—C'est aussi un jour de délivrance, frère! dit Marcus. Allons, vogue avec l'adresse et la vigueur dont tu es doué, et qu'égalent maintenant la prudence de ta langue et la force de ton âme. Ceci ressemble en effet à une fuite, Madame, ajouta-t-il en s'adressant à Consuelo; mais le principal libérateur n'est plus le même...»

En prononçant ces derniers mots, Marcus lui présentait la main pour l'aider à s'asseoir sur le banc garni de coussins. Il la sentit trembler légèrement au souvenir de Liverani, et la pria de se couvrir le visage pour quelques instants seulement. Consuelo obéit, et la gondole, emportée par le bras robuste du déserteur, glissa rapidement sur les eaux sombres et muettes.

Au bout d'un trajet dont la durée ne put guère être appréciée par la pensive Consuelo, elle entendit un bruit de voix et d'instruments à quelque distance; la barque se ralentit, et reçut sans s'arrêter tout à fait les légères secousses d'un atterrissement. Le capuchon tomba doucement, et la néophyte crut passer d'un rêve dans un autre, en contemplant le spectacle féerique offert à ses regards. La barque côtoyait, en l'effleurant, une rive aplanie, jonchée de fleurs et de frais herbages. L'eau du ruisseau, élargie et immobile dans un vaste bassin, était comme embrasée, et reflétait des colonnades de lumières qui se tordaient en serpenteaux de feu, ou se brisaient en pluie d'étincelles sous le sillage lent et mesuré de la gondole. Une musique admirable remplissait l'air sonore, et semblait planer sur les buissons de roses et de jasmins embaumés. Quand les yeux de Consuelo se furent habitués à cette clarté soudaine, elle put les fixer sur la façade illuminée du palais qui s'élevait à très-peu de distance, et qui se plongeait dans le miroir du bassin avec une splendeur magique. Cet édifice élégant qui se dessinait sur le ciel constellé, ces voix harmonieuses, ce concert d'instruments excellents, ces fenêtres ouvertes devant lesquelles, entre les rideaux de pourpre embrasés par la lumière, Consuelo voyait s'agiter mollement des hommes et des femmes richement parés, étincelants de broderies, de diamants, d'or et de perles, avec ces têtes poudrées, qui donnaient à l'aspect général des réunions de ce temps-là un reflet de blancheur, un je ne sais quoi d'efféminé et de fantastique; toute cette fête princière, combinée avec la beauté d'une nuit tiède et sereine qui jetait des bouffées de parfums et de fraîcheur jusque dans les salles resplendissantes, remplit Consuelo d'une vive émotion, et lui causa une sorte d'enivrement. Elle, la fille du peuple, mais la reine des fêtes patriciennes, elle ne pouvait voir un spectacle de ce genre, après tant de jours de captivité, de solitude et de sombres rêveries, sans éprouver une sorte d'élan, un besoin de chanter, un tressaillement singulier à l'approche d'un public. Elle se leva donc debout dans la barque, qui se rapprochait du château de plus en plus, et soudainement exaltée par le chœur de Haendel:


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