Randal se réserva trois heures, durant chacun des trois jours suivants, pour «réfléchir», comme le lui conseillait Rachel, c’est-à-dire pour prier. Le reste du temps, il fit honnêtement de son mieux en vue de n’inquiéter personne: il s’occupait de la troupe, sortait et rentrait, travaillait dans son bureau et dans le camp, tâchant de garder son calme extérieur et de ne rien changer à ses paroles, non plus qu’à ses gestes ordinaires. Parfois seulement, il se plaignait de mal dormir et de souffrir beaucoup de la tête, pour expliquer une fatigue hagarde, trop visible en vérité.
Toute sa journée s’employait de cette manière. Les trois heures quotidiennesprises sur sa nuit, il les passait en oraisons. Il priait et, tout de suite, se retrouvait seul, car Dieu se refusait. C’était affreux, cet éloignement soudain du Seigneur, au moment même où il le suppliait avec la plus fervente passion! Sa volonté, son intelligence, sa douleur et sa foi se composaient en une seule prière qui l’emportait d’abord au ciel, d’un vol sûr. Il frappait à la porte de Dieu, mais la porte restait close; il la battait, pour ainsi dire, mais la porte battue ne s’ouvrait pas: on ne force pas la porte de Dieu. Son imploration, il la criait par la voix de l’âme... Il eût aussi bien imploré la nuit ou battu l’ombre.
Le troisième soir, il fut près de renoncer. Puisque le Seigneur ne voulait pas l’écouter, puisque le Seigneur était sourd, du moins pouvait-il espérer une aide indirecte? Est-ce que Dieu lui permettrait d’user utilement des moyens dont tout homme dispose: méditation soutenue, scrupuleux examen? Mais, livré ainsi à lui-même, privé du secours d’en haut,saurait-il éviter celui qui toujours rôde, qui peut-être veillait, à cet instant même, flairant une proie, et qui ne manquerait pas de lui tendre quelque piège? Il se sentait déjà pris, se débattant sous la griffe méchante... Alors il se jetait à genoux, de nouveau, sans rien obtenir.
Randal n’est plus qu’une pauvre créature misérable que le grand vent de tempête secoue, qui marche à l’aventure, sans guide et sans soutien, aveuglé par la tourmente, menacé de se perdre absolument et pour toujours. Ces quelques dernières conversations avec les hommes de la troupe lui ont appris tant de choses! On ne lui disait rien de précis, mais il devinait les paroles retenues, en observant la gêne des regards, les réponses maladroites à des questions tout à fait banales, les protestations de fidélité qu’il ne demandait pas et comme un témoignage nombreux de dévouement que rien ne motivait de façon particulière.
Du fétide vomissement de Rachel, il se détournait avec dégoût. Plus tard, ildébarrasserait la troupe d’elle et d’Octave. S’il ne le faisait pas aussitôt, c’était encore par prudence, pour ne pas éveiller l’attention, et aussi par le sentiment qu’aujourd’hui il aurait l’air de se venger. Il remettait donc cette exécution à demain. Oui, tout ce qu’elle avait dit d’une voix si sournoise, il l’écartait d’emblée, sachant ce que valait l’aune de sa sincérité; mais ce que les autres ne disaient pas, n’insinuaient pas, ne suggéraient pas, cette plainte commune, muette et tout involontaire, pouvait-il l’écarter de même quand il en était touché? Cependant, l’aurait-il entendue si Rachel ne l’avait préparé à l’entendre? Devinant quelque malaise, il se serait dit que la troupe, énervée par un long repos si rarement coupé, avait besoin de la fatigue d’une tournée longue et laborieuse qu’il eût arrangée aussitôt: cela se règle en deux heures d’étude, avec une carte, des guides et des indicateurs de chemins de fer, mais la question se présentait différemment, des décisions plus pressantes devaient êtreprises, l’une, tout d’abord, celle-ci, celle qui, sans l’aide du Seigneur, se refusait.
Et, soudain, un grand frisson le parcourut, le fit vibrer de la tête aux pieds: une image s’offrait à lui, vivante, humaine, séduisante, qui respirait, dont il voyait le sein se soulever, dont il voyait les paupières trembler et les bras se tendre, qu’il voyait... ah! qu’il voyait trop bien! qu’il voyait nue, couchée, et la bouche entr’ouverte par le plaisir.
Il aimait Ida d’un amour reconnaissant et fort. Elle lui avait vraiment enseigné la vie. D’une adolescence austère, rien de pénible ne demeurait après le premier baiser. Cette femme, Dieu lui-même l’avait choisie entre toutes, la lui avait donnée; don inespéré que Randal tenait pour la consécration divine de son effort, la récompense d’une jeunesse aride et difficile, assaillie de tentations diverses, semée d’embûches, où le bon serviteur n’avait pas succombé.
Or l’image palpitante, étendue sur le lit de leurs amours, poussa comme ungémissement tendre, et Randal rougit tout à coup, devint pourpre, serra les poings. Avec cette plainte équivoque, l’apparence s’était évanouie, mais il en gardait un souvenir trop présent, trop immédiat, trop brûlant aussi: ton de la chair flexible, son de la voix émue, parfum...
Ida lui appartenait! l’autre la lui a prise, après combien d’intrigues honteuses et par quelles innommables séductions! Il en pâtira, et sans retard: tout de suite! Randal se sent fort, bien musclé, bien entraîné; l’autre, plus jeune, pliera vite sous le poids de son bras abattu, et James Randal, debout, grandi par une colère primitive, ébauche le geste armé de la massue qui jette bas.
C’est bien là ce qu’il craignait: celui qui, dans l’ombre, attend toujours le moment propice vient d’intervenir... Lutte cachée, lutte froide et furieuse, d’autant plus âpre qu’elle se révèle moins... Mais voyez! les hauts poings meurtriers restent en suspens; les poings serrés s’entr’ouvrent; les poings de James Randalsont deux mains jointes qui demandent grâce.
L’heure qui suivit fut horrible, agitée de courants obscurs, de tourbillons et de remous, soulevée parfois d’une puissante marée bourbeuse, puis, en quelque sorte, vidée par le brusque reflux; mais, néanmoins, il sent une lueur de raison éclairer son esprit et sa volonté renaître, soumise, repentante. Il se bride, il se tient de court: il doit se vaincre.
A-t-il étudié le problème honnêtement? La faute d’Ida... puisqu’il se refuse à croire au sale bavardage de Rachel, quelle preuve peut-il en fournir, décisive et qui le convainque? Tâche trop aisée que d’accuser autrui! S’il retourne l’accusation contre lui-même, sa faute à lui, ne va-t-il pas la découvrir? Faire de son mieux n’est pas toujours bien faire. Il a sorti cette femme du milieu trouble et malsain où elle se serait perdue; son mérite s’arrête là. Son mérite? il aimait Ida: pouvait-il agir autrement?
Il s’imagina l’homme de vertu simple et modeste qui s’attache cette femme et qui, pour arriver au but qu’il veut atteindre, fait bon marché de toute rigueur de pharisien. Afin qu’elle le suive, il ne jette pas de cailloux sur le chemin déjà si rude, il les écarte du pied; afin qu’elle l’écoute, il adoucit sa voix qui l’effaroucherait peut-être; afin qu’elle prenne plaisir à vivre, il lui montre les délices de la vie en même temps que ses tourments, et la beauté de la loi de Dieu atténuant sa rigueur. A l’enfant, il parle un langage d’enfant, à la femme, toujours prête à s’émerveiller, il révèle des merveilles, celles du ciel et de la terre. Elle avait trop souffert: tendrement, il l’engage à oublier d’abord, à comprendre ensuite, à se connaître elle-même, à se ressaisir. Il ne s’impose pas à son amour, il le quête avec humilité, il en attend, sans nulle impatience, le généreux octroi... Or, un jour, l’homme le découvre, cet amour, naissant comme une aube dans la brume des yeux aimés.
A-t-il été cet homme-là?
Et Randal répond vaillamment: «Non.»
Cependant il ne pourra pas agir suivant la justice avant de savoir; son sang s’y refuse, et ses nerfs exaspérés, et sa santé d’homme robuste. Il doit savoir. Vaine entreprise que de travailler dans l’incertain: il faut qu’il sache, il le faut avant tout.
A qui demander cela?—A elle? Oui, peut-être... plus tard, mais avec quelles paroles?—A lui? certes... immédiatement.
Randal s’est assis devant sa table: il prend une plume, une feuille de papier, un dictionnaire, car il veut écrire en français. Il s’applique; il déchire un brouillon, puis deux. Il recommence. Son écriture sera ferme et reposée; sa main obéira. Il écrit, il plie la feuille, il la met sous enveloppe, il cachette l’enveloppe, il sonne le gardien de nuit... Quand le gardien se présente, il s’aperçoit que c’est l’aube. La lettre sera donc remise ce matin même, à dix heures.
Le messager parti, Randal va remercier Dieu; ensuite, il se couchera et tentera de dormir, mais il reste encore, sans bouger, tout pâle, harassé, les mains mortes sur la table.
«Cela a été très dur,» dit-il.
«It has been very hard work.»
Au cours de cette semaine, Mathieu s’était retrouvé plusieurs fois avec Mme Randal. De son dîner chez les monstres, il ne lui avait parlé que pour en décrire la tristesse pesante.
«Pourquoi donc vous y être rendu? Boucbélère s’imagine qu’il fait plaisir aux gens en les invitant, mais chacun n’est pas de son avis. Moi, je me sentais déjà les nerfs à vif; j’ai refusé...»
Elle paraissait inquiète, agitée, prête à quelque folie, à toutes les imprudences, et n’en donnait d’autre raison que le changement survenu en l’humeur soudain adoucie de James.
«Depuis deux jours, disait-elle, j’aipeur: on croirait qu’il se repent, qu’il va me demander pardon de quelque chose. Il ne me heurte pas, il ne tâche plus de m’exaspérer, il a des attentions que je ne lui connaissais pas... J’ai peur.»
Quoi que Mathieu pût lui dire, sa conclusion ne variait guère: elle avait peur, et cette peur se manifestait par des paroles déraisonnables, par de beaux projets, fiévreusement construits, qu’elle démolissait par un éclat de rire.
Or, le samedi matin, comme Mathieu était seul dans son bureau, Ida, retenue par quelque surveillance nécessaire, ne devant pas venir, il reçut, vers dix heures, le billet suivant, porté par un palefrenier du cirque:
Monsieur Delannes,Je vous serais très obligé de passer au camp. Il s’agit d’une affaire importante pour vous et pour moi. Je vous attendrai de 2 heures à 7 heures. La prairie n’est pas plus longue à traverser dans un sens quedans l’autre, mais il faut, je vous assure, que ce soit vous qui veniez me trouver et non pas moi qui me rende chez vous.Je vous verrai bientôt.James Randal.
Monsieur Delannes,
Je vous serais très obligé de passer au camp. Il s’agit d’une affaire importante pour vous et pour moi. Je vous attendrai de 2 heures à 7 heures. La prairie n’est pas plus longue à traverser dans un sens quedans l’autre, mais il faut, je vous assure, que ce soit vous qui veniez me trouver et non pas moi qui me rende chez vous.
Je vous verrai bientôt.
James Randal.
Que signifient ces lignes?... Le départ prochain du cirque oblige peut-être son directeur à régler certains contrats récents, mais en ce cas, James Randal s’adresserait d’abord à Jérôme Hourgues; d’ailleurs, une simple résiliation de bail explique-t-elle cette seconde phrase du billet: «La prairie n’est pas plus longue à traverser...» et la suite? Une plaisanterie? On ne pouvait le croire.
Il reprit la feuille commerciale chargée d’un en-tête bilingue. Écriture posée, très appuyée, signature nette, sans paraphe: tout cela, comme d’habitude.
Mathieu s’agaçait de ne rien tirer d’autre de ce texte, de n’y rien découvrir de sous-entendu.
«Le mieux est donc d’aller voir de quoi il retourne.»
Et, ce même après-midi, Delannes s’en fut vers le camp.
«Entrez, monsieur Delannes. Je savais que vous viendriez: vraiment, je vous attendais. Il est possible que notre conversation soit longue. Asseyez-vous en face de moi.»
Ses yeux avaient peut-être beaucoup pleuré, son visage, ravagé de douleur, se glaçait, pour ainsi dire, en une fixité austère, très effrayante, où, malgré les traits osseux et la ridicule barbiche, on ne voyait plus rien de caricatural.
Mathieu sentit qu’il se passait quelque chose de grave.
«S’il s’agit d’une liquidation de nos comptes, monsieur Randal, dit-il aussitôt, Jérôme Hourgues me paraît plus...
—Il s’agit d’une liquidation, en effet, mais que nous traiterons de vous à moi. Je vais tâcher d’être clair et de rester calme.»
A ce moment, la porte du fond s’ouvrit, donnant passage à Ida Randal.
«Non, ne bougez pas!... Somme toute, James, je préfère parler moi-même.»
Sans tourner la tête, James Randal répondit:
«Comme il vous plaira, mais je voulais vous épargner cette émotion et cet effort de volonté, très durs pour une femme... Parlez donc, puisque moi je n’ai pu m’empêcher de vous parler.»
Elle appuya ses mains sur le bureau et, d’une voix toute simple, toute tranquille, qui ne tremblait pas:
«Monsieur Delannes, dit-elle, mon mari a découvert, je ne sais par quel procédé, que vous étiez mon amant. Il m’a interrogée, et, de ma bouche, en a reçu l’aveu. Il tient à nous apprendre ce qu’il compte faire.
—Vous savez, Madame, balbutia Mathieu, que je vous suis tout...
—Un instant... Comme je garde à James la plus grande reconnaissance, je crois qu’il est de notre devoir de lui laisser une entière liberté: nous n’avons qu’à l’écouter. Pensez-vous autrement?
—Je m’incline, Madame.
—Je vous en sais gré à tous deux, dit James, mais si vous avez à mon égard un sentiment sincère de loyauté, vous voudrez bien, quand vous parlerez, ne plus vous appeler Monsieur et Madame: des amants ne s’appellent pas Monsieur et Madame; quand ils le font, ils ont l’air de se cacher, de mentir encore un peu plus. Cela me troublerait l’esprit, et je tiens précisément à me dégager de toute influence.
—C’est juste,» dit Mme Randal.
Delannes se tut: son évidente stupéfaction répondait pour lui.
«A vous, Ida, reprit James Randal, je ferai encore un reproche: vous disiez tout à l’heure: «Il a découvert, je ne sais par quel procédé...» or, je n’ai usé d’aucun procédé: il n’en est aucun d’honorable; non, les bruits du camp me sont parvenus et je n’ai eu, ensuite, qu’à ouvrir les yeux, puis à vous interroger.
—Cette rosse de Rachel, bien sûr!...» murmura Mme Randal.
James préféra ne rien entendre.
«Asseyez-vous, Ida, je vous en prie, à côté de lui, là...»
Les mains jointes contre sa poitrine, les yeux levés, il se recueillit longuement, avant de parler, et ce regard, brillant de ferveur implorante, révélait à Mathieu ce que pouvait être un visage que la prière transfigure.
«Éclairez-moi, Seigneur!» murmura James Randal.
Son visage s’altérait de nouveau, s’humanisait peut-être: un conflit secret en troublait l’expression sereine... il venait de porter son regard sur l’homme et la femme assis, côte à côte, en face de lui. Il se mordit durement la lèvre, puis s’adressant à l’homme, il parla.
«Je ne pense pas vous avoir jamais fait de mal. Même il m’est arrivé de croire que les camarades que vous trouviez au cirque pouvaient exercer sur vous une bonne influence, puisque vous saviez vous les attacher par votre franchise directe et votre simplicité, par cette manière très spéciale d’être poli qui nous étonne d’abord mais nous touche bien vite. On vous estimait beaucoup, ici, et moi, je m’imaginais que de cette sympathie vous tireriez un bénéfice, par conséquent que la présence de mes hommes auprès de vous ne serait point vaine. Vous sembliez, chaque jour, plus naturel, plus habitué à des façons de vivre, de parler, et aussi de sentir, différentes des vôtres. Vous alliez devenir notre ami, vous l’étiez presque. Ce moment, vous l’avez choisi pour un acte hostile: déjà, vous courtisiez ma femme.»
Mathieu n’essayait pas d’interrompre. Il écoutait en silence, comme faisait Ida, sans rien laisser paraître de sa gêne ni de son malaise intime.
«Aujourd’hui, disait James Randal, je puis affirmer que vous m’avez volé, car cette femme était à moi. Par quel effet d’ivresse ou de démence, un honnête homme, en qui l’on devinait la figure prochaine d’un ami, joue-t-il le rôle du fourbe, du traître et du criminel? Voilà le point où je me perds, où je ne trouve plus ma direction, où l’aide d’en haut se refuse. Cette épreuve me bouleverse: le Seigneurveut que je me décide sans lui; alors, vous comprenez, je sens toute ma faiblesse: l’indignation m’aveugle, par instants, mes nerfs se tendent et la colère échauffe mon sang. Hier soir, quand je me décidai à vous écrire, j’étais presque une bête... Il m’a fallu beaucoup prendre sur moi, beaucoup vraiment, pour tracer les quelques lignes que vous avez reçues ce matin.»
D’un geste un peu nerveux, il saisit le livre relié de noir, aux tranches usées, qui restait ouvert sur le bureau.
«Ce livre que j’ai tant lu, dit-il, je ne sais plus le lire, et cela aussi me fait peur. Il me donne mille réponses contradictoires, au lieu d’une seule que je lui demande, persuasive et déterminante... Je n’ai pas le cœur assez pur, sans doute, pour puiser à la source de toute vérité.»
Sur sa bouche sévère, passa comme une affreuse grimace d’ironie.
«Assurément, ce serait un vilain spectacle que celui de James Randal obéissant, parce qu’il est un homme pareil aux autres, à cette colère, à ce mépris, à ce dégoût quil’obsèdent, lui qui se vantait d’agir suivant une règle supérieure, une règle révélée!»
Et il ajouta, sur quel ton naïf et pathétique:
«Puisque la balance est fausse, comment saurai-je vous punir?...»
Doucement, sans lever les yeux, Mme Randal l’interrompit:
«Non pas, James!... Je pense que vous voulez dire: «comment saurai-je vous juger?»
—Je disais «vous punir», affirma-t-il, et je disais bien! Le punir, lui, pour avoir envahi le verger du maître afin d’en voler les fruits; vous punir, vous, pour avoir mal gardé l’honneur de l’homme auquel vous étiez liée par serment...»
Son visage s’empourpra soudain.
«... Et pour avoir fait bon marché de votre pudeur, Ida!...»
Mathieu eut un sursaut d’indignation, mais Mme Randal y coupa court.
«Non! restez assis, Mathieu et taisez-vous; en somme, il a raison, écoutons toujours la fin.
—Peut-être, continua Randal, me suis-je trop retranché de la vie courante pour me former tout seul une idée équitable de ces choses; peut-être cette affaire me touche-t-elle de trop près et peut-être mon âme s’est-elle beaucoup éloignée de Dieu. Il me faut donc l’opinion d’autrui. Cette opinion, je vais me la procurer. Ainsi, vous pourrez vous défendre, vous pourrez être compris, et ma sentence, plus autorisée, sera plus juste.»
Il pressa un bouton de sonnette sur son bureau.
«J’appelle Sam Harland et Leslie auprès de moi: l’un est un homme assez sociable pour concevoir ce crime, l’autre garde assez d’innocence pour l’excuser.
—Alors... quoi? s’écria Delannes, on va raconter...
—Je vous en conjure, Mathieu... nous ne sommes pas les maîtres, ici.
—Plug, dit James Randal au palefrenier qui entrait, faites venir tout de suite Sam Harland et Avery Leslie.
—Right’o, Sir!» dit Plug en touchant sa casquette.
Attente intolérable: Ida et Mathieu, assis l’un près de l’autre, restaient immobiles, muets; James, les mains posées à plat sur son bureau, regardait devant lui, très loin. L’existence de ces trois êtres semblait suspendue; seule restait vivante la petite pendule de bois accrochée à la cloison: ses battements industrieux prolongeaient le délai, en avivaient la torture.
On entendit des voix, au dehors:
«Voilà! voilà! j’ai tout juste pris le temps de me laver les mains et de passer une blouse.»
Sam Harland entra, suivi d’Avery Leslie.
James Randal ne leur fit pas de longspréambules: en quelques phrases sèches, d’accent hautain, il dit ce qu’il attendait d’eux:
«Asseyez-vous sur ce banc... Bien... J’ai besoin de vous: je dois prononcer une sentence et ne me sens pas assez dégagé de moi-même pour être certain de mon équité; vous jugerez donc avec moi, mais, d’abord, prêtez serment sur le Livre; le voici. Jurez de n’écouter que votre conscience, de rester sourd à toute autre voix.»
De son pouce renversé, Harland désigna Mathieu.
«C’est ça que vous allez juger? demanda-t-il.
—Oui, pourquoi?
—Suivre sa conscience quand on juge ça!... Enfin, on tâchera.
—Nous jugerons cet homme, ajouta Randal, et cette femme aussi.»
Depuis son entrée, Sam Harland avait l’air du chien méchant que sa laisse seule empêche de bondir, et, bien qu’il n’aboie ni ne grogne, est tout prêt à mordre. Onne reconnaissait déjà plus le visage ouvert et franc, la bouche gaie où une pipe pendue mettait souvent un trait d’humour; mais, aux dernières paroles de Randal, la face hâlée, soudain vieillie, devint toute grise.
«Jurez-vous, insista Randal.
—Je jure,» dit Harland avec effort.
Leslie gardait son expression séraphique et ravie. Un instant, il se recueillit, une main posée sur les yeux, puis, très simplement:
«Je jure,» dit-il.
Alors James Randal se mit à parler sur le ton d’une conversation rapide, un peu brusquée.
«Si j’avais vu clair en moi-même, sans doute ne vous aurais-je pas appelés à mon secours, mais je ne puis expliquer le mal qui me touche assez bien pour que ma raison soit satisfaite. Cette femme, cet homme, ont péché; cette femme, je l’aimais et je croyais en son amour; j’estimais cet homme et pensais mériter son estime. Tous deux m’ont payé en fausse monnaie:ils me trompent insolemment, cruellement, ils m’infligent le maximum de souffrances. Que méritent-ils en retour? Voilà ce que je voudrais savoir... Je ne puis pourtant pas le leur demander!»
Avant qu’il ait pu réfléchir à cette idée nouvelle, Leslie répondait nettement:
«Il le faut.»
Et Harland grognait:
«Bien sûr! tout de suite...
—Soit... dit Randal. Monsieur Mathieu Delannes, quelle punition méritez-vous?
—Je ne répondrai pas! dit Mathieu.
—Ida Randal?...»
Elle haussa les épaules, la bouche close.
«C’est donc à vous de parler, dit James Randal aux deux hommes.
—Commence, toi, je t’en prie, dit Leslie à Harland: je veux rêver encore, pendant que tu parleras.
—Merci, Avery: je n’aurais pas pu me retenir plus longtemps.»
Il serrait au genou sa jambe croisée; il regardait par terre un petit point précis, le nœud d’une planche, et ne le quittait pas des yeux. Il maîtrisait mal sa voix, rauque, puis étouffée, et soudain aboyante.
«D’abord, l’homme... C’est un mauvais homme qui mérite la corde, mais ici nous ne pourrions le pendre tranquillement; il faut trouver autre chose... Il n’a pas de remords: on le voit à sa figure, eh bien, je propose de lui donner un remords. On le laissera partir tout seul, en lui accordant une juste avance, et moi, quelques jours plus tard, je le suivrai comme un remords. J’aurai un couteau dans ma poche; cet homme, je le chercherai partout, car il se cachera, ayant peur du remords à ses trousses, et il tâchera de l’éviter, de lui échapper, mais on ne tourne pas un remords, on ne le gagne pas de vitesse, et un jour... oh! sans choisir!... dans le dos! entre les épaules! ou dans le ventre, pour lui fouiller les tripes, comme à un porc!... On me pendra, je pense, on me tuera selon les lois du pays... cela m’est égal: cet homme aura eu son remords, en aura souffert, aura péri par ce remords. Je veuxêtre le remords de ce mauvais homme... voilà!
—Je parlerai ensuite, dit Leslie... D’abord l’homme... Nous avons causé ensemble; vraiment, ses intentions semblaient droites; peut-être ne savait-il pas que la voie droite est une voie difficile... cela n’a rien d’étonnant: jeune, riche, beau (regardez-le!) il croyait que l’on peut vivre sans songer à rien, pour le plaisir de vivre. J’avais bien l’impression qu’il se promenait au hasard, librement, dans un jardin planté de fleurs et d’arbres fruitiers, qu’il cueillait les fleurs parce qu’elles sentaient bon, qu’il cueillait les fruits et les mangeait avec gourmandise... enfin, comment dire ça? qu’il se sentait «chez lui» dans la vie. «Oh! non, pensait-il, je ne fais pas grand mal en cueillant ces roses et ces pommes! un peu de mal seulement, très peu, le mal que font les autres, le mal qui ne compte pas, qui ne pèse rien dans la balance, presque rien!» Or, un jour, il est venu ici et il a rencontré la tentation devant sa porte,non pas une forme de l’esprit mauvais, mais elle qui souriait!... Il n’a pas su s’arrêter le temps qu’il fallait pour éclairer son cœur, pour comprendre qu’elle l’entraînerait vers le ciel, s’il voulait, au pays des étoiles... Engagé sur la voie tortueuse et glissante qui mène en bas, il lui a tendu la main en disant: «Venez!» Il souffrait d’avoir déjà fait le mal, sans savoir; il a fait le mal une fois de plus, sans savoir, pour souffrir moins, peut-être, et alors... ah! Seigneur! Voilà que le plateau chargé se surcharge encore d’un poids lourd, terriblement lourd, et que, tout à coup, la balance chavire!...»
Avery Leslie regardait devant lui la balance chavirée... Il ajouta:
«Maintenant, M. Delannes a compris... maintenant qu’il est trop tard.»
Et se tournant vers Sam Harland:
«Tu vas parler d’elle, mon ami Sam... heureux Sam!»
Mais Sam Harland était incapable de parler: il se balançait sur le banc comme un homme ivre et tenait son genou serréentre ses paumes. Il balbutia difficilement:
«Elle... que pourrai-je dire d’elle?... Elle a des remords, je le sais, car son image s’efface, son image est trouble devant mes yeux... Alors moi, je vais boire dès demain, et le gin qui brûle et qui racle me fera oublier l’image... Il faut que je voie l’image très claire, très brillante, ou que je ne la voie pas du tout... Quand on est vraiment saoul, on vit sans image!...
—Non! non, Sam! interrompit Leslie, tout cela n’est pas vrai! elle ne l’a pas suivi, puisque la chanson chante encore dans ma tête, puisque je me sens meilleur en montant le long de l’étroit sentier tendu de la terre aux étoiles, puisque je chante en moi la même merveilleuse chanson qui m’entraîne à voler vers elle!
—Ne dis plus rien d’elle! je te le défends! gronda Sam Harland qui claquait puis grinçait des dents. Assez!... assez d’elle!... et quant à lui: tout de suite! à l’instant! je n’ai pas mon couteau, mais je saurai bien avec mes doigts, avec mesongles, arracher sa langue, sa langue pleine de miel et de sucre qui disait de jolies phrases françaises, et lui ouvrir le ventre, et déchirer ses tripes puantes!»
James Randal avait sonné plusieurs fois.
«Harland! ordonna-t-il, je vous interdis de bouger, de dire un mot de plus...»
Et comme Plug entrait, suivi de deux valets d’écurie.
«Cet homme est dangereux. Prenez des cordes et liez-le sur son banc.»
Ce fut bientôt fait; la séance reprit.
Mathieu tenait à garder jusqu’au bout son sang-froid; ses joues rougissaient souvent au spectacle d’une telle candeur, d’une si indécente nudité de sentiments, mais il avait résolu d’attendre la fin.
A petits coups rythmés, Ida Randal battait de son pied le plancher; cela l’occupait visiblement, plus que rien d’autre.
Avery Leslie, immobile, très pâle, pleurait, non pas comme un enfant, mais comme eût pleuré, par quel sortilège? un masque de plâtre.
Figé dans sa pose tendue, Sam Harland semblait la statue même du forcené.
James Randal parla.
«Une leçon est utile à l’homme que la colère va saisir; le Seigneur n’abandonne pas ceux qu’il protégeait: sa main posée sur moi, sévèrement, me force à réfléchir... Il est trop facile de s’indigner... Ida, vous aviez raison: on ne juge pas selon l’équité lorsqu’avant d’entendre, déjà, l’on s’occupe de punir... Écoutez-moi tous les deux.—Vous êtes venu ici, monsieur Delannes, perverti par le siècle et l’âme troublée, bien que cette âme fût bonne en son essence. Vous avez transgressé la loi comme un aveugle trébuche; or, quand il tombe dans le ruisseau, on relève l’aveugle, on n’assure pas sa chute en le frappant.—Ida, vous n’avez pas trouvé en moi cette affection vivante à laquelle vous pouviez prétendre: j’ai dû vous aimer pour moi-même et si mon âme n’était point obscurcie par le commerce des hommes, du moins l’était-elle par un invincible orgueil. Je vous l’ai dit: la main de Dieu s’appesantit sur moi et je baisse la tête.—Monsieur Delannes!...»
Il suppliait, d’un accent adouci...
«Monsieur Delannes! à cette heure où vous avez conscience de vous-même, prenez la résolution ferme, spontanée et joyeuse de ne plus pécher. Arrêtez-vous, ouvrez votre cœur à la lumière d’en haut; puis, déchargé d’une si lourde hotte d’indignités, repartez sur la voie toute droite, en chantant!...»
Et la voix d’Avery Leslie s’éleva soudain, trempée de pleurs.
«Cher monsieur Mathieu! rendez à James Randal cette femme qui lui appartient!...
—Ida, reprit James Randal, vous avez été éblouie par une beauté, une jeunesse, un charme que vous ne trouviez pas en votre mari...»
Si graves, ces paroles! si graves!... presque pas ridicules!...
«Le soleil vous aveuglait et vous aussi trébuchiez sur le chemin difficile. Relevez-vous, Ida! Voici l’aide et le soutien de mon bras; relevez-vous sans blessures; mais, si vous vous êtes fait mal aux pierres de la route, je panserai la chair contuse et l’âme meurtrie...»
Sam Harland écoutait. Il tâchait même, par un effort manifeste, de bien écouter: il louchait sous cet effort. Aux dernières paroles de Randal, son visage se détendit; les lèvres rétractées couvrirent de nouveau les dents méchantes; le regard droit, un peu levé, ne menaçait plus.—Alors James se leva et défit lui-même les cordes qui liaient Harland à son banc; puis, s’adressant à Mathieu:
«Vous resterez à Villedon, dit-il, tant que le cirque y demeurera, et nous nous retrouverons chaque jour, et vous serez l’ami dont le visage est bienfaisant à voir... Serrez-moi la main; serrez la main de ces deux hommes.»
Il s’en fallut de peu que Mathieu ne criât sous l’étreinte de Harland.
Tout le monde était debout.
«Ida, dit encore le justicier, Delannes, embrassez-vous.»
Ida pencha la tête et Mathieu, lui prenant les mains, posa sur son front un baiser.
«Ces trois semaines ont été pénibles, dit Mme Randal.
—Oui, dit Mathieu.
—Le cirque partira lundi en huit pour Bruxelles.
—On me l’avait appris.
—Je n’en puis plus...
—Vous souffrez?...
—Affreusement.
—Ma pauvre amie! Il faut vous faire une raison.
—C’est facile à dire!
—Oh! croyez bien que je ne trouve pas la vie très plaisante, mais nous aurons encore quelques heures de causerie.
—Sans doute, seulement, il ne s’agitpas de cela: je vous quitte, je ne vous verrai plus.
—Que voulez-vous!
—Vous le demandez?... Ce que je veux: vous voir, vous entendre; voir vos yeux, tels que je les voyais parfois; entendre votre voix avec son accent ancien...
—Cela, c’est le passé!
—Pour vous, peut-être, pour moi, non, puisque je vous aime...
—Ida!
—... Chaque jour davantage, depuis que je vous ai perdu.
—Nous avons renoncé, mon amie, nous ne pouvons plus nous dédire.
—Oui, mais moi, un de ces soirs, j’irai me pendre... Je vous ai donné toute ma vie; ce n’est pas un sermon, si émouvant soit-il, qui changera mon destin... Vous vous tenez là, devant moi, tout le temps, quand je dors, quand je veille, et toujours avec ce cher sourire qui me rattache à vous.»
Mathieu la regardait. Oh! le pauvre visage douloureux! oh! la pauvre bouchelassée! et ces yeux qui ne s’habituaient pas aux larmes brûlantes!
«Hélas! il ne reste plus que de nous séparer.
—C’est bien ce que je compte faire, pour de bon, pour tout de bon.»
Elle rit.
«De grâce, mon amie!
—Je ne suis pas votre amie, je suis votre esclave et votre chose, si vous m’aimez encore.
—Nous ne devons pas...
—Je ne comprends pas!
—Vous vous torturez à plaisir!
—Oui... je vous aime.
—Séparons-nous: cela vaudra mieux.
—Beaucoup mieux; certainement!
—Si vous voulez, je partirai demain.
—Moi aussi, pour une autre destination.
—Vous me faites mal!
—Allons! je vous ennuie... Adieu!... à plus tard! Non, ne nous serrons pas la main: ce serait trop bête!... Adieu, pour longtemps.»
Elle s’éloigna dans la prairie, sans se hâter.
«Et pourtant, se disait Mathieu, je ne l’aime pas, mais je me sens malheureux loin d’elle: elle me touche d’une pitié profonde et mon cœur, quand je la vois, bat suivant un affreux remords... Il faudrait donc un crime de plus?... Je souffrirais de la faire souffrir, et quelle vie! car si je la quittais jamais... un crime pire, un crime plus bas, plus vil... Saurais-je d’ailleurs ne pas l’abandonner?... oui, mais quelle vie! quelle vie!... oh! non! je ne puis pas! et cependant...»
A vingt pas, elle se retourna et d’un grand geste abandonné lui envoya un baiser... Alors, soudain, Mathieu tendit les bras vers elle.
«Ida, cria-t-il, Ida! reviens tout de suite! reviens!»
Le cirque Randal préparait une représentation d’adieu, pour l’avant-veille de son départ. Tout le pays devait y être, gracieusement prié par la direction. Les familles des alentours, parents et enfants, assisteraient ainsi à un vrai gala, admireraient enfin, dans l’exercice de leur métier ou de leur art, ces êtres singuliers qu’ils rencontraient parfois, marchant sur les routes ou galopant de façon aventureuse dans les prés de M. Delannes. Depuis l’aube, on travaillait à la mise au point de cette fête; mais, à mesure que s’avançait la journée, il semblait que l’on n’y mît qu’un zèle dégradé et, assurément, nulle joie. Les répétitions partielles qui se faisaientdans tous les coins du camp présentaient un aspect bien morne; le cœur manquait à l’ouvrage; les causeries souvent si longues, si animées, se résumaient en quelques mots de recommandation ou de défense; un ordre était toujours bref: on avait hâte d’en finir.
Silencieux, Avery Leslie achevait de tendre sa corde oblique; Sam Harland, où était Sam Harland? il ne paraissait pas; Boucbélère soignait la foulure que le géant s’était faite en se prenant le pied dans les gradins du cirque; enfin Rachel, assise à côté de la caisse, ennuyait, par un jacassement continu, à voix basse, Joy-for-ever qu’elle empêchait d’achever ses comptes. Une atmosphère lourde pesait sur tout le monde; d’ailleurs le ciel, sombre et couvert, laissait prévoir un orage, mais l’orage n’était pas seul facteur de cette nervosité triste et de ce relâchement.
«J’ai pas de goût à la besogne! s’écria Plug qui s’étendit au milieu du cirque, entouré d’une étrange collection de boules, de plateaux et d’instruments biscornus.»
Quelques instants plus tard, il dormait, ronflant dur.
Au dehors, le parc de Villedon et le bord de la forêt se couvraient d’ombre: le soir tombait; la nuit saurait-elle rafraîchir l’air de cette épaisse journée?
James Randal travaillait dans son bureau, entouré de brochures et d’indicateurs de chemins de fer. Il venait de poser sa plume et relisait des paperasses qu’il tenait à la main. Certaines furent réunies sous des pinces; d’autres, jetées au fond d’un tiroir.
Comme on frappait:
«Entrez,» dit-il.
Ida Randal et Mathieu Delannes s’arrêtèrent debout devant la porte refermée.
«Ah! c’est vous!» s’écria Randal.
Il se tut, un moment; mais quand il se mit à parler de nouveau, ce fut sur le ton sec d’un homme qui tient à régler rapidement une affaire à laquelle il a déjà réfléchi et dont il n’attend nulle surprise. Il n’y avait plus là que le directeur du Randal Circus.
«Le scandale, dit-il, a donc éclaté depuis hier: le cirque tout entier sait votre crime; à moi-même vingt voix indignées l’ont dénoncé, qui me suppliaient de chasser cette femme de devant mes yeux, ce que je compte faire... Je vous chasse! je vous chasse l’un et l’autre! partez!—Sans doute aurez-vous du plaisir à apprendre que Sam Harland, lorsqu’il eut appris, lorsqu’il eut vu l’abominable forfait doublé de parjure, est devenu fou furieux. Pour qu’il ne blesse pas inconsidérément la tendre chair de M. Delannes, je l’ai fait enchaîner tout de suite au fond de son écurie, où il se trouve maintenant et hurle depuis l’aube. Il a hurlé aussi une partie de la nuit dernière. Je l’emmènerai après-demain et le confierai à un asile.—Femme! voici vos papiers, dans cette enveloppe: vous n’aurez pas de peine à continuer, comme il vous plaira, une vie sans honneur.—Quant à vous, je n’ai rien à vous dire, sinon que nos comptes sont liquidés. Je les ai remis à M. Hourgues, votre gérant, qui les approuve... Je vousai maintenant assez vus tous les deux: partez! mais, d’abord, voici la sentence; mûrissez-la dans votre esprit; c’est vous-même qui vous l’êtes infligée... elle est sans rémission possible... Par conséquent, écoutez bien: si jamais vous quittez cette femme, monsieur Delannes, si vous ne demeurez pas auprès d’elle et ne la protégez pas, tant qu’un souffle de vie vous anime, ce sera... entendez-vous, grand Dieu!... ce sera l’enfer!—Cet avertissement est encore charitable!...»
Mathieu ne put arrêter le sourire qui courut sur sa bouche comme Randal répétait:
«L’enfer!... je vous promets l’enfer!...»
Car il devinait autre chose:
«Et sans chercher si loin, songea-t-il, la servitude, tout de suite.»
Mais aussitôt, d’un geste à la fois brusque et tendre, il saisit la main d’Ida.
Or, à ce même instant, un cri aigu, un cri perçant, pathétique, et soutenu comme une déchirure, se fit entendre au dehors.—James Randal bondit jusqu’à la porte et l’ouvrit toute grande sur la nuit.
A quelques pas, dans la lumière du réflecteur qui éclairait le seuil, Joy-for-ever, dépeignée, les yeux égarés par l’horreur, les bras chargés d’un trop lourd fardeau, tenait contre elle, serrait contre elle une forme blanche...
Et Joy-for-ever cria:
«Monsieur James! Monsieur James! c’est trop affreux! Il montait à la corde en chantant; il montait dans l’ombre, tenant son balancier lumineux, en chantant; il montait tout droit et, soudain, le chant s’est pris dans sa gorge, le balancier lui a glissé des doigts, il a levé les mains vers le ciel... il est tombé en dehors du filet tendu trop court, il est tombé de très haut dans l’herbe... Il est mort, monsieur James! il est mort, le cher enfant! Il n’est pas abîmé: l’herbe l’a reçu tout doucement, mais il est mort... il devait être mort de douleur avant d’atteindre en bas...
—Joy-for-ever, dit James Randal, écartez-vous, ces gens veulent passer...»
Et, plus tard, dans la nuit très obscure où bouillonnait encore l’orage en formation, deux nègres montaient la garde devant la porte principale du camp, chacun haussant à son poing un flambeau...
La porte s’ouvrit; deux formes sortirent.
A leur passage, les nègres retournèrent brusquement les hautes flammes rouges et les ensevelirent à leurs pieds dans le sable où elles crissèrent.
Puis ce fut le silence, rompu par ce seul hurlement de bête; poussé par une poitrine furieuse, au fond de l’écurie...
Et les deux formes humaines s’éloignèrent, prises par la nuit dense, liées à jamais dans une double solitude.
5065.—Tours, imprimerieE. Arraultet Cⁱᵉ.