Les Pères de la Merci allèrent racheter un certain nombre d'esclaves qu'ils ramenèrent à Madrid. Comme ils faisaient la procession de la ville, selon la coutume, la Reine vit une des captives qui tenait deux petites filles par la main; elles paraissaient être sœurs, mais il y avait cette différence que l'une était extrêmement belle et l'autre extrêmement laide. La Reine la fit approcher et lui demanda si elle était la mère de ces enfants. Elle dit qu'elle ne l'était que de la laide. Et par quel hasard avez-vous l'autre, lui dit la Reine? Madame, répondit-elle, nous étions dans un vaisseau où il y avait une grande dame qui était grosse et que nous ne connaissions point; mais à son train et à la magnificence de ses habits, il était aisé de juger de sa qualité. Nous fûmes pris après un rude combat, la plus grande partie de ses gens furent tués; elle eut tant de peur qu'elle accoucha et mourut aussitôt.
J'étais auprès d'elle, et voyant cette pauvre petite créature sans nourrice et prête à mourir, je résolus de la nourrir, s'il était possible, avec l'enfant que j'avais. Dès que les corsaires se furent rendus maîtres de notre bâtiment, ils partagèrent le butin entre eux; ils étaient dans deux vaisseaux, et chacun prit ce qui lui était échu. Ce qui restait des femmes et des autres gens de cette dame furent d'un côté et moi de l'autre, de sorte, Madame, que je n'ai pu savoir à qui appartenait celle que j'ai sauvée. Je la regarde à présent comme ma propre fille, et elle croit que je suis sa mère. Une œuvre si charitable, lui dit la Reine, ne sera pas sans récompense. J'aurai soin de vous et je garderai la petite inconnue. La Reine, en effet, l'aime si fort, qu'elle est toujours habillée magnifiquement. Elle la suit partout et lui parle avec tant de grâce et de liberté, que cela ne sent point sa misérable. Peut-être découvrira-t-on quelque jour qui elle est.
Il n'y a point ici de ces agréables fêtes que l'on voit à Versailles, où les dames ont l'honneur de manger avec Leurs Majestés. Tout est fort retiré dans cette cour, et il n'y a, selon moi, que l'habitude que l'on se fait à toutes choses qui puisse garantir de s'y ennuyer beaucoup. Les dames qui ne demeurent pas actuellement dans le palais, ne vont faire leur cour à la Reine que lorsqu'elle les mande, et il ne lui est pas permis de les mander souvent. Elle demeure d'ordinaire avec ses femmes, et jamais vie n'a été plus mélancolique que la sienne.
Quand elle va à la chasse (et vous observerez qu'elle est la première reine de toutes celles qui ont régné en Espagne, qui ait eu cette liberté), il faut qu'au lieu du rendez-vous pour monter à cheval, elle mette les pieds sur la portière de son carrosse, et qu'elle se jette sur son cheval. Il n'y a pas longtemps qu'elle en avait un assez ombrageux, qui se retira comme elle s'élançait dessus, et elle tomba fort rudement à terre. Quand le Roi s'y trouve, il lui aide, mais aucun autre n'ose s'approcher des Reines d'Espagne pour les toucher et les mettre à cheval. On aime mieux qu'elles exposent leur vie et qu'elles courent risque de se blesser.
Il y a quatorze matelas à son lit; on ne se sert ni de sommiers de crin, ni de lits de plume; et ces matelas, qui sont de la meilleure laine du monde en Espagne, n'ont pas plus de trois doigts d'épaisseur, de sorte que son lit n'est pas plus haut que les nôtres en France. On fait les matelas minces pour les pouvoir tourner et les remuer plus aisément. Il est vrai que j'ai remarqué qu'ils s'affaissent moins et ne durcissent pas plus.
C'est la coutume à Madrid que le maître ou la maîtresse du logis passent toujours devant ceux qui leur rendent visite. Ils prétendent que c'est une civilité d'en user ainsi, parce qu'ils laissent, disent-ils, tout ce qui est dans leur chambre au pouvoir de la personne qui y reste la dernière. Pour les dames, elles ne se baisent point en se saluant, elles se présentent seulement la main dégantée.
Il y a une autre coutume que je trouve assez singulière, c'est que lorsqu'une fille veut être mariée et qu'elle est majeure, si elle a déjà fait un choix, bien que son père et sa mère s'y opposent, elle n'a qu'à parler au curé de sa paroisse et lui déclarer son dessein. Aussitôt, il l'ôte de la maison de ses parents, et il la met dans une maison religieuse, ou chez quelque dame dévote, où elle passe un peu de temps; ensuite, si elle persévère dans sa résolution, on oblige le père et la mère à lui donner une dot proportionnée à leur qualité et à leur bien, et on la marie malgré eux. Cette raison est en partie cause du soin que l'on prend de ne laisser parler personne aux filles, et de les tenir si renfermées qu'il est difficile qu'elles puissent prendre des mesures pour conduire une intrigue. Du reste, pourvu que le cavalier soit gentilhomme, cela suffit, et il épouse sa maîtresse, quand bien elle serait fille d'un grand d'Espagne[157].
Depuis que je suis en ce pays, il me semble que je n'ai rien omis à vous dire. Je vais à présent achever d'écrire mes Mémoires de la cour d'Espagne, puisque les premiers que je vous ai envoyés vous ont plu. Je vous les enverrai à mesure qu'il se présentera des événements dignes de votre curiosité. Je vous promets aussi la relation que vous me demandez. Mais pour tant de petites choses, accordez-m'en une bien considérable, ma chère cousine, c'est la continuation de votre amitié, dont je fais tout le cas que je dois.
De Madrid, ce 28 septembre 1680.
FIN DU VOYAGE D'ESPAGNE.
NOTEA.
LA DÉVOTION A LA CROIX.
Eusebio et Julia naquirent dans une forêt, au pied d'une croix. Pendant les douleurs de l'enfantement, leur mère implora l'assistance de la croix, dont l'image sanglante s'imprima sur la poitrine des deux enfants, comme un signe visible de la grâce divine. Recueilli par un berger qui l'élève, Eusebio se lasse bientôt de la vie paisible qu'il mène chez son bienfaiteur. Il préfère à sa chaumière l'agitation d'une vie aventureuse. Grâce à la croix qui le protége, il échappe au naufrage, à l'incendie, aux poursuites des brigands. Mais il finit par se faire brigand lui-même, et devient incestueux et assassin. Toutefois, au milieu de ses forfaits, il conserve une ardente dévotion à la croix au pied de laquelle il est né, et dont l'image est gravée sur sa poitrine. Il habite les forêts et les montagnes les plus inaccessibles, et guette les voyageurs pour les dépouiller. Lorsqu'il tue un homme, il a soin de couvrir le cadavre d'un peu de terre et de planter une croix sur le lieu de la sépulture. Sa conscience est ainsi satisfaite, et il ne ressent plus aucun remords. Quelquefois, l'aspect subit du signe sacré l'arrête au moment où il va verser le sang. Lorsqu'il a déjà frappé sa victime, il lui permet d'aller se confesser avant de mourir. Lizardo, le fiancé de sa sœur, auquel il vient d'accorder cette grâce, lui promet d'intercéder auprès de Dieu pour lui obtenir plus tard la même faveur. Un jour, il surprend, avec sa bande, un saint évêque, nommé Alberto, qu'il épargne. Le prêtre, touché de sa générosité pieuse, prend l'engagement de venir l'assister dans ses derniers instants.
Sa sœur Julia est entrée dans un couvent après la mort de son fiancé. Eusebio vient l'en arracher; mais, en voyant l'image de la croix empreinte sur sa poitrine, il s'enfuit éperdu. Cependant Julia, déguisée en homme, s'échappe de son couvent et va rejoindre Eusebio, qui la repousse avec terreur. En ce moment, des cris de mort se font entendre. Les paysans armés fondent sur les brigands. A leur tête est Curcio, le père d'Eusebio et de Julia. Eusebio paraît sur un rocher. Les paysans l'entourent: ils vont l'atteindre. Désespérant de son salut, il se précipite en invoquant Lizardo et Alberto. Les paysans trouvent son corps brisé, et l'enterrent sous d'épais branchages, car il est mort sans confession, et ne mérite pas de reposer en terre sainte. Mais un cri sourd et plaintif a retenti dans la forêt: Alberto! En effet, le saint évêque est revenu de Rome pour remplir sa promesse. Il entend la voix qui l'appelle et se hâte d'écarter les branchages qui couvrent Eusebio. C'est un cadavre, déjà glacé par la mort. Il se dresse lentement et se confesse au milieu des assistants glacés de terreur. Le prêtre n'hésite pas à donner l'absolution à celui pour qui Dieu vient d'accomplir un miracle. Aussitôt le cadavre redevient muet et rentre dans sa tombe. Julia arrive en ce moment. Alberto lui apprend la mort d'Eusebio et le miracle dont il avait été témoin. Saisie d'épouvanté, elle embrasse la croix plantée sur la sépulture de son frère et fait vœu de retourner dans son couvent. Son père arrive pour la saisir, mais au même instant ses vêtements d'homme tombent, et on la voit agenouillée, en habit de religieuse, devant la croix qui s'élève avec elle dans les airs et l'emporte triomphante au ciel. Les nuages se partagent; Eusebio apparaît entouré d'une auréole radieuse, les bras étendus vers Julia. (Weiss, t. II, page 360.)
NOTEB.
LES PRIVILÉGES DU ROYAUME D'ARAGON.
Les libertés des Aragonais existaient de toute antiquité; cependant elles ne furent expressément définies qu'en 1283, époque où le roi Don Pedro III signa la charte connue en Aragon sous le nom dePrivilége général. Cette charte formulait les droits des Cortès, des ordres, des personnes, suivant leur condition, et réglait, en conséquence, l'administration de la justice. Elle était considérée comme la base de toutes les institutions du pays. Les rois, à leur avénement, juraient d'en respecter les clauses. Ils ne pouvaient ni conférer des fonctions à des étrangers, ni garder des soldats étrangers à leur solde, ni décréter des lois, ni lever des contributions, ni entreprendre des guerres sans l'assentiment des Cortès.
Les Cortès se composaient des ricoshombres, des évêques et des élus des chapitres, des députés des caballeros, enfin des députés des villes. Ces ordres, les quatre bras de l'État, écoutaient réunis les demandes que le Roi leur adressait en personne; ils en délibéraient séparément, formulaient leurs griefs et, le plus souvent, ne concédaient rien au Roi avant qu'il ne leur eût donné satisfaction. Les moindres affaires entraînaient des discussions interminables, si fort orageuses d'ordinaire, que les partis en venaient aux mains. Il n'était pas facile, en effet, d'arriver à une solution dans de semblables assemblées. L'unanimité des votes était requise, et le Roi n'avait même pas la ressource de dissoudre les Cortès; il devait donc s'armer de patience et s'estimer heureux s'il obtenait, en définitive, les subsides qu'il réclamait. Enfin, les Cortès se séparaient, elles déléguaient alors leur autorité à une députation permanente qui, dans l'intervalle, souvent fort long des sessions, veillait au maintien des droits de chacun; et ce n'était pas chose facile, à une époque où la fraude, la corruption et la violence semblaient des moyens d'action parfaitement légitimes.
Les priviléges qui sauvegardaient la liberté des personnes et la sécurité des biens, étaient l'objet de contestations perpétuelles. Les Rois s'étaient emparés de la juridiction criminelle qui jadis appartenait aux ricoshombres et aux villes, et ils en usaient sans le moindre scrupule dans leur intérêt. S'agissait-il pour eux de se débarrasser d'un adversaire? ils l'impliquaient dans un procès criminel, et le faisaient condamner par des juges à leur dévotion. Les juges n'hésitaient jamais, mais leurs sentences ne s'exécutaient pas sans opposition. Les Aragonais invoquaient leurs priviléges et, en forme d'argument, recouraient volontiers aux armes. Enfin un accord s'était fait. Les Rois avaient conservé le droit de justice, mais les parties qui se trouvaient lésées pouvaient en appeler au tribunal du grand-justicier. Ce personnage était nommé par le Roi et par l'Assemblée des Cortès; il ne pouvait être révoqué que de leur consentement mutuel; en cas de violation de ses devoirs, il était jugé par les Cortès, et, pour cette raison, il était pris, non dans la classe des ricoshombres, que leurs priviléges mettaient à l'abri de la peine capitale, mais dans celle des simples caballeros. Assisté de ses lieutenants, le grand-justicier revisait les sentences rendues par les juridictions royales, et les cassait s'il ne les trouvait pas conformes aux lois du royaume. Il était lui-même surveillé par des inquisiteurs qui contrôlaient ses actes, et en rendaient compte à la députation permanente. Cette délégation des Cortès faisait exécuter les sentences du grand-justicier et, si elle le jugeait nécessaire, elle appelait le peuple aux armes pour la seconder.
Le droit d'appel au grand-justicier était cher aux Aragonais. Il était, disaient-ils, lamanifestationde leurs libertés. Les Rois catholiques n'osèrent y porter atteinte, mais il essayèrent de l'annuler à l'aide des procédures de l'Inquisition. En raison de son caractère religieux, l'Inquisition semblait n'avoir rien à démêler avec la politique. Les Aragonais laissèrent donc sa juridiction s'étendre sur leur pays; à l'origine, ils furent même satisfaits de voir brûler des Juifs et des Maures, mais ils ne tardèrent pas à s'apercevoir que, sous prétexte d'atteintes à la religion, l'Inquisition évoquait des causes qui ne lui appartenaient pas, et contestait les priviléges que le grand-justicier était chargé de défendre. L'autorité civile et l'autorité religieuse entrèrent en lutte. Le grand-justicier mettait en liberté les prévenus que l'Inquisition avait fait arrêter; l'Inquisition excommuniait le grand-justicier, le grand-justicier en appelait à la cour de Rome, et les Cortès votaient les sommes les plus considérables pour assurer le triomphe de leur cause. Cette situation se prolongea jusque vers la fin du règne de Philippe II. Fatigué de l'indocilité des Aragonais, ce prince avait renoncé à réunir les Cortès. Il ne leur demandait plus de subsides, et abandonnait le pays à lui-même. Une circonstance imprévue le décida à mettre un terme à cette anarchie. Le secrétaire d'État Antonio Perez qu'il poursuivait de sa haine, s'étant réfugié à Saragosse, le Roi voulut le faire juger par le tribunal de l'Inquisition. Antonio Perez réclama ses priviléges d'Aragonais; un soulèvement s'ensuivit. Le Roi fit entrer ses troupes en Aragon et s'empara de Saragosse. Après avoir intimidé les mutins par le supplice du grand-justicier et d'un nombre considérable d'autres personnages, il réunit les Cortès, et se fit concéder le droit de révoquer le grand-justicier, de nommer aux fonctions sans distinction de nationalité, enfin de tenir garnison à Saragosse. L'organisation des Cortès ne fut pas essentiellement modifiée. Le Roi se réserva seulement de déléguer la présidence à un personnage de son choix, de ne point appeler, s'il le jugeait à propos, la classe turbulente des caballeros, enfin d'accorder le droit de représentation à des villes qui n'avaient point ce privilége. Il faut le reconnaître, Philippe II usa avec modération de l'ascendant que lui donnaient les circonstances. Les princes qui lui succédèrent eurent à le regretter. Libres d'accorder ou de refuser les impôts, de promulguer les lois, de gouverner en un mot le pays, les Cortès continuèrent à tenir les Rois d'Espagne en échec jusqu'au jour où l'Aragon prit parti contre Philippe V, succomba dans la lutte et se vit enlever ses priviléges.
NOTEC.
LES RICOSHOMBRES.
Les ricoshombres n'étaient autres, en termes généraux, que les grands barons de l'Espagne; mais si nous arrivons aux détails, il faut cette fois, comme toujours, distinguer entre le royaume de Castille et le royaume d'Aragon.
Le régime des États qui reconnaissaient pour souverains les Rois d'Aragon était essentiellement féodal. La population indigène était réduite à la condition du servage, si ce n'est dans les villes, qui avaient chacune leurs priviléges et les défendaient énergiquement. Les seigneurs d'origine franque en Catalogne, navarraise en Aragon, formaient la race dominante. Ils s'étaient partagé le sol d'après les règles de la hiérarchie féodale. Leurs fiefs relevaient à divers degrés de la couronne. Les caballeros étaient ainsi les vassaux des ricoshombres, et les ricoshombres reconnaissaient pour leur suzerain et souverain seigneur le Roi. Ces éléments se modifièrent sans doute par la suite des temps; les ricoshombres n'en demeurèrent pas moins les chefs d'une aristocratie puissante qui manifesta son ascendant jusqu'à la fin du dix-septième siècle.
Il en était autrement en Castille. Le sol avait été successivement reconquis et ensuite repeuplé par les Wisigoths espagnols, descendus des montagnes où ils s'étaient réfugiés. Libres et fiers d'être libres, les Espagnols s'étaient organisés, il est vrai, dans des conditions analogues à celles de la féodalité. Mais alors même ils avaient conservé cet esprit d'indépendance germanique que Tacite a caractérisé par une phrase célèbre: «Reges ex nobilitate, duces ex virtute sumunt.» Ils devaient ainsi le service militaire à leur Roi; mais, à la différence du régime féodal, ils étaient libres de choisir leur chef. Ce chef était le plus souvent un aventurier brave et entreprenant. Sa demeure, entourée d'épaisses murailles, lui permettait de mettre à l'abri d'une incursion de l'ennemi les vivres et les armes qui formaient ses seules richesses. Les chaudières qu'il faisait porter devant lui, et que nous retrouvons dans les armoiries de sa famille, attestaient qu'il était en mesure de pourvoir à l'entretien de ses compagnons d'armes. Sa renommée de vaillance attirait sous son pennon les cavaliers du voisinage. Il partageait avec eux son butin, et, si la fortune le secondait, il s'emparait de quelque forte position, d'où il pouvait dominer la contrée. Il engageait alors ses compagnons d'armes à se grouper autour de sa nouvelle demeure. Les terres étaient divisées; les plus fertiles revenaient aupoblador, elles formaient lesolarde sa famille; les autres étaient cédées en pleine propriété auxdiviseros; une charte l'attestait et réglait en même temps les rapports du seigneur et de ses vassaux. Le seigneur s'engageait à protéger ses vassaux et à respecter leurs droits. Les vassaux devaient au seigneur le service militaire, les aides dans les conditions définies; en reconnaissance de sa munificence, ils lui baisaient la main et témoignaient ainsi qu'ils se dévouaient à son service. Ils n'aliénaient pas néanmoins leur liberté, et conservaient le droit de se dégager en rendant leurs terres au seigneur. Ils étaient de vieux chrétiens, et se seraient révoltés à l'idée d'être enchaînés à la glèbe. Entouré de ses cavaliers toujours prêts à quitter la charrue pour courir aux armes, leseñor de vassalosoccupait déjà un rang considérable. Ses enfants héritaient-ils de sa valeur, de son heureuse chance, parvenaient-ils à accroître leurs domaines, leurs richesses, la voix publique les désignait comme desricoshombres de tierra y solar conocido. Le Roi les appelait dès lors à siéger aux Cortès, à confirmer sa signature, à prendre ainsi part à tous les actes du gouvernement. Il leur reconnaissait le droit d'invoquer, le cas échéant, les priviléges qui garantissaient aux ricoshombres la sécurité de leurs personnes et de leurs biens. Mais ces biens, il fallait les défendre à la force du bras. Nul alors ne pouvait répondre du présent, encore moins de l'avenir. L'heure des revers arrivait; les familles déclinaient avec leurs richesses et leur puissance; elles perdaient leur rang, finissaient par se confondre parmi les simplesinfanzones. En Castille, disait Don Juan Manuel, les lignages montent et descendent selon que tourne la roue de fortune.
De simples hidalgos figuraient parfois au nombre des ricoshombres. Investis de fiefs détachés du domaine de la couronne, ils avaient reçu de la main du Roi le pennon et la chaudière, insignes de leur dignité; mais cette dignité leur était personnelle.
En définitive, ils étaient des vassaux, et n'avaient ainsi ni l'autorité ni l'indépendance des ricoshombres de naissance, qui ne devaient rien à la faveur royale. Le plus célèbre des ricoshombres, le Cid Campeador, l'entendait ainsi, lorsqu'il adressait au Roi Don Fernando ces altières paroles: J'aimerais mieux être attaché au clou à vous avoir pour seigneur, et à me dire votre vassal. De ce que mon père vous a baisé la main, je me tiens pour affronté.
La ricombria se maintint dans ces conditions pendant les guerres avec les Maures; elle en subissait les alternatives et passait de main en main, selon les chances de la fortune. Cette instabilité restreignait sa puissance. Mais il n'en fut pas toujours ainsi. Survinrent les guerres civiles. Les princes qui se disputaient la couronne en appelèrent aux ricoshombres; ils durent récompenser leurs services et aliéner entre leurs mains les domaines royaux. Don Enrique de Transtamare avait, entre autres, à satisfaire les aventuriers étrangers qui l'avaient suivi en Espagne. Il leur concéda les seigneuries qui leur revenaient pour leur part, selon les formes usitées en France et en Angleterre. Soria fut érigé en duché en faveur de Don Beltran Claquin; l'Anglais Don Hugo de Carbolay fut comte de Carrion; Don Bernal de Fox y Bearne épousa l'héritière de Medina-Celi, et les domaines de sa femme furent également érigés en comté. Les ricoshombres tinrent à s'égaler à ces étrangers. Ils se firent concéder des titres analogues; ils en arrivèrent enfin à une innovation qui devait changer la face de la société: la création des majorats. Ces majorats, à défaut d'hoirs mâles, se transmettant par les femmes, allèrent rapidement grossir l'avoir des grandes familles. Le marquis de Santillane, pour en citer un exemple, se trouva ainsi réunir soixante majorats et quatre-vingt mille vassaux. Les grands d'Espagne acquirent dès lors une puissance démesurée; la royauté se trouva complétement annulée. Mais cette même hérédité féminine allait avoir une conséquence à laquelle nul ne s'attendait. Doña Isabel, héritière de la couronne de Castille, épousa Don Fernando, héritier de la couronne d'Aragon. Grâce à la réunion de leurs couronnes, les Rois Catholiques recouvrèrent une autorité dont ils usèrent pour abaisser la grandesse. Les actes les plus importants de leur règne, tels que la confiscation de la grande maîtrise des ordres militaires, l'organisation des Cours de justice, de la Santa Hermandad, de l'Inquisition, furent dictés par cette politique. Les circonstances leur vinrent en aide. Il n'y avait plus à guerroyer contre les Maures; les grands perdirent ainsi l'usage des armes; ils se bornèrent à jouir de leurs immenses richesses, et s'isolèrent de leurs terres, d'où les rois catholiques se gardèrent bien de les tirer. Leur puissance s'évanouit; leurs priviléges, qui allaient jusqu'à leur donner le droit de s'armer contre le souverain, s'oblitérèrent insensiblement; mais leur orgueil n'en demeura pas moindre.
Les seigneurs castillans s'étaient toujours couverts devant le Roi. C'était là un ancien usage dont nul ne s'étonnait en Espagne; il n'en était pas de même à l'étranger. Les courtisans flamands de Philippe le Bon se découvraient devant leur prince, suivant l'étiquette de la cour de Bourgogne. Ils furent choqués du contraste qu'offrait leur attitude avec celle des Castillans. Ils en relevèrent l'inconvenance. Le duc de Najera et Don Juan Manuel, qui tenaient à plaire à Philippe, s'interposèrent. Ils décidèrent les Castillans à suivre l'exemple des Flamands; les Aragonais, au contraire, qui accompagnaient Ferdinand lors de sa rencontre avec son gendre, demeurèrent couverts. Il n'en fut rien de plus pour le moment. Les Castillans revinrent à leur ancien usage, mais l'incident se renouvela lorsque Charles-Quint arriva en Espagne. Cette fois, ce fut le duc d'Albe qui se mêla de l'affaire; il amena les Castillans à se découvrir devant le Roi. Charles, satisfait de cette concession, voulut en faire une de son côté, et il invita les seigneurs les plus qualifiés à se couvrir, en leur adressant ces mots qui devinrent sacramentels:Cubrios. En d'autres circonstances, Charles-Quint en usa de même. Ce n'était encore là, de sa part, qu'un acte de courtoisie. Philippe II, qui aimait la pompe, en fit une cérémonie. Ses successeurs constatèrent la cérémonie par des lettres patentes et transformèrent ainsi la grandesse en dignité.
NOTED.
LISTE
DES ARCHEVÊCHÉS ET ÉVÊCHÉS, DONNÉE A MADAME D'AULNOY PAR L'ARCHEVÊQUE DE BURGOS[158].
Plusieurs personnes m'en ont parlé comme vous, Monseigneur, lui dis-je, mais j'espère m'en instruire parfaitement à Madrid. Je suis en état de vous éclaircir au moins d'une partie de ce que vous voulez savoir, reprit-il; quelques raisons m'ont obligé d'en faire un petit mémoire, et je pense même l'avoir sur moi. Il me le donna aussitôt, et, comme j'en ai gardé une copie, et qu'il me paraît curieux, je vais, ma chère cousine, vous le traduire ici.
VICE-ROYAUTÉS QUI DÉPENDENT DU ROI D'ESPAGNE.
Naples, Sicile, Aragon, Valence, Navarre, Sardaigne, Catalogne, et, dans la Nouvelle-Espagne, le Pérou.
GOUVERNEMENTS DE ROYAUMES ET DE PROVINCES.
Les États de Flandre, de Milan, Galice, Biscaye, les îles de Majorque et Minorque. Sept gouvernements dans les Indes occidentales, à savoir: les îles de Madère, le cap Vert, Mina, Saint-Thomas, Angola, Brésil et Algarves. En Afrique: Oran, Ceuta, Mazagran. En Orient: les Philippines.
ÉVÊCHÉS ET ARCHEVÊCHÉS DE LA NOMINATION DU ROI TRÈS-CATHOLIQUE DEPUIS QUE LE PAPE ADRIAN VI CÉDA LE DROIT QU'IL AVAIT D'Y NOMMER.
Je ne dois pas omettre de marquer que la cathédrale de Cordoue est extraordinairement belle; elle fut bâtie par Abderhaman, qui régnait sur tous les Maures d'Espagne. Elle leur servait de mosquée en l'an 787; mais les chrétiens ayant pris Cordoue en 1236, ils firent une église de cette mosquée. Elle a vingt-quatre grandes portes toutes travaillées de sculptures et d'ornements d'acier; sa longueur est de six cents pieds sur cinquante de large; il y a vingt-neuf nefs dans la longueur et dix-neuf dans la largeur; elle est parfaitement bien proportionnée, et soutenue de huit cent-cinquante colonnes, dont la plus grande partie sont de jaspe et les autres de marbre noir d'un pied et demi de diamètre; la voûte est très-bien peinte, et l'on peut juger par là de l'humeur magnifique des Maures.
Il est difficile de croire, après ce que j'ai dit de la cathédrale de Cordoue, que celle de Léon soit plus considérable. Cependant rien n'est plus vrai, et c'est ce qui a donné lieu à ce que l'on dit communément, que l'église de Léon est la plus belle de toutes celles d'Espagne; l'église de Tolède la plus riche; celle de Séville la plus grande, et celle de Salamanque la plus forte.
La cathédrale de Malaga est merveilleusement bien parée et d'une juste grandeur; les chaises du chœur ont coûté cent cinq mille écus, et tout le reste répond à cette magnificence.
PRINCIPAUTÉ DE CATALOGNE.
DANS L'ITALIE.
AU ROYAUME DE NAPLES.
ROYAUME DE SICILE.
A MILAN.
ROYAUME DE MAJORQUE.
ROYAUME DE SARDAIGNE.
EN AFRIQUE.
AUX INDES ORIENTALES.
De tous les archevêchés et évêchés, il ne revient rien au Pape de l'évêque qui meurt, ni pendant que le bénéfice est vacant. On aurait peine à rapporter le nombre d'abbayes et d'autres dignités auxquelles le Roi d'Espagne présente.
Six autres dignités, qui valent chacune dix-huit cents écus, et l'on remarquera par la richesse du chapitre de la Plata, que les autres n'en ont guère moins.
L'ARCHEVÊCHÉ DE LA PLATA A POUR SUFFRAGANTS:
L'archevêché métropolitain de Manille, capitale des îles Philippines, trois mille écus que le Roi s'est obligé de lui payer, par la bulle accordée en 1595. Le Roi paye de même tout le chapitre. Cet archevêché a trois suffragants: l'un dans l'île de Zebu, l'autre dans l'île de Luçon, le troisième à Comorin.
NOTEE.
LA CASA DE CONTRATACION.
La casa de contratacion formait le rouage principal d'une machine qui témoignait à la fois de l'ignorance et de la cupidité des Espagnols. Leur chimère était d'accumuler l'or entre leurs mains et d'en rester seuls possesseurs. Ils s'étaient réservé, en conséquence, le monopole de l'Amérique. La surveillance de ce monopole appartenait à la casa de contratacion; elle enregistrait les marchandises destinées à ce commerce, en constatait l'origine espagnole, et les expédiait ensuite par les galions et la flotte. Les gouverneurs du Mexique et du Pérou renvoyaient des lingots en échange. Ces lingots, une fois arrivés en Espagne, il s'agissait de les y conserver. Rien ne semblait plus simple; il suffisait d'ordonner que les payements à l'étranger se fissent exclusivement en monnaie de cuivre. Ce système parut d'abord fort avantageux. L'or afflua en Espagne; mais, en raison même de son abondance, il ne tarda pas à s'avilir. Le prix de toutes les denrées s'éleva à des taux exorbitants; les populations se plaignirent; les Cortès adressèrent des représentations au Roi. Nul ne soupçonnait la véritable cause de cette cherté. On l'attribua à la concurrence étrangère; on interdit en conséquence l'exportation des denrées du pays. La situation ne s'améliorant pas, on en revint à les taxer à des prix qui semblaient équitables, si on les comparait aux taux anciens, mais qui ne l'étaient plus en réalité. Les producteurs, ne faisant plus leurs frais, se découragèrent. Le malaise général fut encore aggravé par les exigences du fisc. Aux prises avec la Turquie, l'Angleterre, la France, les princes d'Allemagne, les Barbaresques, les Flandres révoltées, les Rois d'Espagne voyaient s'épuiser les ressources dont ils disposaient. Les trésors de l'Amérique ne faisaient plus que passer par leurs mains. Pour solder les dépenses de leurs armées, ils se trouvèrent dans la nécessité de recourir à des extorsions de tous genres, à des emprunts usuraires, à la banqueroute, enfin à l'altération des monnaies. Au milieu de ces secousses, l'industrie déclina rapidement. Les négociants espagnols, si intéressés qu'ils fussent au maintien de leur monopole, se virent dans la nécessité de recourir au commerce étranger. La fraude devint ainsi la base de toutes les relations avec l'Amérique. Il se forma à Cadix même une classe d'intermédiaires, lesmetadores, qui se chargèrent des intérêts de toutes les places de l'Europe. Ils expédiaient sous leur nom les marchandises qui leur étaient confiées, s'entendaient avec les agents de la casa de contratacion pour que l'origine n'en fût pas constatée, recevaient l'or en retour et rendaient compte de toutes leurs opérations avec une probité rigoureuse. Ils finirent par jouer ainsi un rôle immense dans le commerce de l'Europe, et contribuèrent à ruiner celui de l'Espagne, qui tomba aux mains des Français, des Anglais et surtout des Hollandais. Spectateur impuissant de cet état de choses, le gouvernement finit par renoncer lui-même à ses idées de monopole. Il n'en conserva pas moins la casa de contratacion, mais il s'en servit uniquement pour rançonner le commerce étranger. Conservant ainsi le droit de confisquer les marchandises qui n'étaient pas d'origine espagnole, il ne manquait pas de le rappeler à l'époque où la flotte de l'Inde allait mettre à la voile. De part et d'autre, on se comprenait. Les consuls de Cadix invitaient les négociants à offrir au Roi une somme qui dédommageât la couronne du tort que lui faisait la contrebande. Chacun se taxait en raison des intérêts qu'il avait engagés, versait la somme à la casa de contratacion qui fermait les yeux moyennant cette concession, connue sous le nom d'Indult.
NOTEF.
LISTE
DES GOUVERNEMENTS DÉPENDANT DE LA COURONNE D'ESPAGNE.
On les donne pour cinq ans, et tous les autres emplois aussi, dont les plus considérables sont ceux-ci:
Je ne mets point ici les charges de judicature ni les bénéfices qui sont en très-grand nombre.
NOTEG.
LA SACCADE DU VICAIRE.
.....Il faut savoir une coutume d'Espagne, que l'usage à tournée en loi, et qui est également folle et terrible pour toutes les familles. Lorsqu'une fille, par caprice, ou par amour ou par quelque raison que ce soit, s'est mis en tête d'épouser un homme, quelque disproportionné qu'il soit d'elle, fût-ce le palefrenier de son père, elle et le galant le font savoir au vicaire de la paroisse de la fille, pourvu qu'elle ait seize ans accomplis. Le vicaire se rend chez elle, fait venir son père, et en sa présence et celle de la mère, demande à leur fille si elle persiste à vouloir épouser un tel. Si elle répond que oui, à l'instant il l'emmène chez lui, et il y fait venir le galant; là il réitère la question à la fille devant cet homme qu'elle veut épouser; et si elle persiste dans la même volonté, et que lui aussi déclare la vouloir épouser, le vicaire les marie sur-le-champ sans autre formalité, et de plus sans que la fille puisse être déshéritée. C'est là ce qui se peut traduire du terme espagnol,la saccade du vicaire, qui, pour dire la vérité, n'arrive comme jamais.
Monteleone avait sa fille, dame du palais de la Reine, qui voulait épouser le marquis de Mortare, homme d'une grande naissance, mais fort pauvre, à qui le duc de Monteleone ne la voulait point donner. Mortare l'enleva et en fut exilé. Là-dessus arriva la mort de Charles II. Cette aventure parut au cardinal de Portocarrero toute propre à satisfaire sa haine. Il se mit donc à presser Monteleone de faire le mariage de Mortare avec sa fille, ou de lui laisser souffrir la saccade du vicaire. Le duc tira de longue; mais enfin, serré de près avec une autorité aiguisée de vengeance, appuyée de la force de l'usage tourné en loi et du pouvoir tout-puissant du cardinal, il eut recours à Montriet, puis à Louville, à qui il exposa son embarras et sa douleur. Ce dernier n'y trouva de remède que de lui obtenir une permission tacite de faire enlever sa fille par d'Urse, gentilhomme des Pays-Bas, qui s'attachait fort à Louville et qui en eut depuis la compagnie des mousquetaires flamands, formée sur le modèle de nos deux compagnies de mousquetaires. Monteleone avait arrêté le mariage avec le marquis de Westerloo, riche seigneur flamand de la maison de Mérode et chevalier de la Toison d'or, qui s'était avancé à Bayonne, et qui, sur l'incident fait par le cardinal Portocarrero, n'avait osé aller plus loin. D'Urse y conduisit la fille de Monteleone, qui, en arrivant à Bayonne, y épousa le marquis de Westerloo, et s'en alla tout de suite avec lui à Bruxelles, et le comte d'Urse s'en revint à Madrid. Le cardinal, qui de plus en plus serrait la mesure, tant que la fuite fut arrêtée et exécutée, le sut quand le secret fut devenu inutile, et que Monteleone compta n'avoir plus rien à craindre depuis que sa fille était mariée en France, et avec son mari en chemin des Pays-Bas.
Mais il ignorait encore jusqu'à quel excès se peut porter la passion d'un prêtre tout-puissant qui se voit échapper d'entre les mains une proie qu'il s'était dès longtemps ménagée. Portocarrero en furie ne le ménagea plus, alla trouver le Roi, lui rendit compte de cette affaire, et lui demanda la permission de la poursuivre. Le Roi, tout jeune et arrivant presque, et tout neuf encore aux coutumes d'Espagne, ne pensa jamais que cette poursuite fût autre qu'ecclésiastique, comme diocésain de Madrid; et sans s'en informer, n'en put refuser le cardinal qui, à partir de là, sans perdre un instant, fit assembler le conseil de Castille, de concert avec Arias, gouverneur de ce conseil et son ami, et avec Monterey, qui s'y livra par je ne sais quel motif; et là, dans la même séance, en trois heures de temps, un arrêt par lequel Monteleone fut condamné à perdre 600,000 livres de rente en Sicile, applicables aux dépenses de la guerre; à être, lui, appréhendé au corps jusque dans le palais de la Reine à Tolède, mis et lié sur un cheval, conduit ainsi dans les prisons de l'Alhambra à Grenade, où il y avait plus de cent lieues, et par les plus grandes chaleurs; d'y demeurer prisonnier gardé à vue pendant le reste de sa vie, et de plus, de représenter sa fille et de la marier au marquis de Mortare; à faute de quoi à avoir la tête coupée et à perdre le reste de ses biens.
D'Urse fut le premier qui eut avis de cet arrêt épouvantable. La peur qu'il eut pour lui-même le fit courir à l'instant chez Louville. Lui, qui ne s'écartait jamais, s'était avisé ce jour-là d'aller à la promenade; et ce contre-temps pensa tout perdre, parce qu'on ne le trouva que fort tard. Louville, instruit de cet énorme arrêt, alla d'abord au Roi qui entendait une musique, et ce fut un autre contre-temps où les moments étaient chers. Dès qu'elle fut finie, il passa avec le Roi dans son cabinet, où, avec émotion, il lui demanda ce qu'il venait de faire. Le Roi répondit qu'il voyait bien ce qu'il voulait dire, mais qu'il ne voyait pas quel mal pouvait faire la permission qu'il avait donnée au cardinal. Là-dessus, Louville lui apprit tout ce de quoi cette permission venait d'être suivie, et lui représenta, avec la liberté d'un véritable serviteur, combien sa jeunesse avait été surprise, et combien cette affaire le déshonorait, après la permission qu'il avait donnée de l'enlèvement et du mariage de la fille; que sa bouche avait, sans savoir, soufflé le froid et le chaud, et qu'elle était cause du plus grand des malheurs, dont il lui fit aisément sentir toutes les suites. Le Roi, ému et touché, lui demanda quel remède à un si grand mal et qu'il avait si peu prévu, et Louville, ayant fait apporter une écritoire, dicta au Roi deux ordres bien précis: l'un à un officier de partir au moment même, de courir en diligence à Tolède pour empêcher l'enlèvement du duc de Monteleone, et, en cas qu'il fût déjà fait, de pousser après jusqu'à ce qu'il l'eût joint, le tirer des mains de ses satellites, et le ramener à Tolède chez lui; l'autre au cardinal, d'aller lui-même à l'instant au lieu où se tient le conseil de Castille, d'arracher de ses registres la feuille de cet arrêt et de la jeter au feu, en sorte que la mémoire en fût à jamais éteinte et abolie.
L'officier courut si bien qu'il arriva à la porte de Tolède au moment même que l'exécuteur de l'arrêt y entrait. Il lui montra l'ordre de la main du Roi, et le renvoya de la sorte, sans passer outre. Celui qui fut porter l'autre ordre du Roi au cardinal, le trouva couché, et quoique personne n'entrât jamais chez lui, dès qu'il était retiré, au nom du Roi toutes les portes tombèrent. Le cardinal lut l'ordre de la main du Roi, se leva et s'habilla, et fut tout de suite l'exécuter, sans jamais proférer une parole. Il n'y a au monde qu'un Espagnol capable de ce flegme apparent, dans l'extrême fureur où ce contre-coup le devait faire entrer. Avec la même gravité et la même tranquillité, il parut le lendemain matin à son ordinaire chez le Roi, qui, dès qu'il l'aperçut, lui demanda s'il avait exécuté son ordre.Si, Señor, répondit le cardinal; et ce monosyllabe fut le seul qu'on ait ouï sortir de sa bouche sur une affaire qui lui fut si mortellement piquante, et qui lui dérobait sa vengeance et la montre de son pouvoir. (Mémoires du duc de Saint-Simon.)
FIN DE L'APPENDICE.
PARIS.—TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.