Chapter 5

A ce moment de son discours, une hésitation se montra sur le visage contracté du vieil artiste, comme un scrupule d'aller plus avant dans son récit. Puis un sourire indigné crispa de nouveau ses lèvres. Il frappa du pied, et, avec une ironie singulière, il continua:

—«Si j'étais celui que vous supposez, monsieur le Comte, je n'aurais pas eu besoin de dicter un testament à M. Broggi-Mezzastris pour avoir des rentes, je vous le jure. M. Broggi-Mezzastris était un habile industriel, paraît-il, et un spéculateur très avisé. La grande fortune qu'il a laissée le prouve bien... Quant aux tableaux...» Il répéta «Quant aux tableaux...» Et faisant un visible effort:«Hé bien! monsieur, il n'a jamais su distinguer un Mantegna d'un Raphaël ou un Pérugin d'un Véronèse!... D'où lui était venue l'idée d'une galerie, alors? Je me le suis demandé bien souvent, dans les débuts de nos relations, quand il me signait, sans discuter, des chèques de soixante mille lires pour notre Dosso-Dossi, par exemple. Ensuite, j'ai compris qu'il était mû par les plus nobles motifs. Il aimait la gloire et il aimait Bologne. Il voulait que son nom restât pour toujours attaché à une grande chose et que cette chose fût civique. L'exemple de Poldi-Pezzoli à Milan lui avait suggéré cette œuvre, si peu conforme, semblait-il, à ses facultés: la création d'une galerie. J'étais moi-même Bolonais. J'aimais passionnément ma ville. J'étais peintre, et à défaut d'un beau talent, j'avais l'adoration du génie des grands maîtres... Non, ce ne fut point par intérêt que je me dévouai à aider M. Broggi-Mezzastris dans son entreprise. Ce fut poussé par un sentiment aussi pur que le sien. Je dirais presque plus pur. Je savais, moi, que mon pauvre nom disparaîtrait derrière son nom. Mon nom a disparu. Il y a un musée Broggi-Mezzastris et quand Luigi Gambara sera mort, il sombrera tout entier. Mais j'ai trouvé, je trouve une joie profonde à me dire que j'ai payé ma dette à ce protecteur généreux... Tout de suite, il nous avait logés, ma femme et moi. Il avait placé mes deux enfants au collège, à ses frais... D'ailleurs, je n'aurais pas cette raison de lui être reconnaissantque je lui devrais encore de la gratitude. Grâce à lui j'ai eu le plus admirable emploi de mon activité. Vingt années durant, j'ai connu l'ivresse de la chasse aux chefs-d'œuvre à travers toute l'Italie. Il y a des tableaux de musée, tenez, les Tondi du Francia, dont la découverte et l'achat furent tout un roman. J'y ai dépensé autant d'émotion qu'un Roger à la poursuite d'Angélique. Songez qu'ils étaient perdus dès l'époque de Vasari. Quelle fièvre quand je les ai retrouvés, quand j'ai acquis la certitude de leur authenticité, quand je les ai emportés de ces mains, oui, de ces mains!...»

Il tendait ses doigts, fiévreux et maigres, en parlant ainsi. Ses yeux se fermaient à demi. Des sensations anciennes lui remontaient au cœur. Il avait presque oublié qu'il n'était pas seul, et son plaidoyer en faveur de sa probité. Il eut comme un réveil de sa propre hypnose, et, sèchement:

—«Je vous demande pardon, monsieur le Comte, il ne s'agit pas de moi. Pourtant cela aussi était nécessaire à dire. Je n'ai pensé qu'aux tableaux, durant ces années-là. Je courais de Venise à Palerme et de Lecce à Turin, pour en acheter. Je ne prenais pas garde aux autres objets dont M. Broggi-Mezzastris remplissait le palais. Je les aurais remarqués, je ne me serais permis aucune observation. Encore un coup, je ne soupçonnais pas le testament. J'imaginais qu'après la mort du Commandeur, tout serait dispersé, à l'exception des peintures. Après l'ouverturede ce testament, et quand je sus quelles fonctions mon vénéré bienfaiteur m'avait réservées, j'ouvris les yeux. Je regardai, pour la première fois, le détail des choses, et je reconnus avec épouvante quel mobilier mon pauvre cher ami avait amassé dans les salles. Ce n'était que fauteuils ignoblement somptueux, avec des bois sculptés dans l'effroyable goût Italien d'aujourd'hui, avec des revêtements de peluche sur des canapés outrageusement cloisonnés et dorés, et quelles tentures, quels rideaux! J'eus l'évidence qu'une fois les portes du palais ouvertes au public, la vérité apparaîtrait aux plus ignorants. Il n'était pas possible que le même homme eût acheté le lit de la chambre à coucher, par exemple, ce lit à colonnettes en troncs de palmiers en haut desquelles se grattaient des singes—et le divin Gianpietrino de cette même chambre. Je me souviens. Cette angoisse s'empara de moi dès la veillée qui précéda la mise en bière. M. Broggi avait fait venir le notaire pour que le testament fût lu devant témoins, avant d'entrer en agonie. Ensuite, quand nous avions été seuls, avec des gentillesses de langage qui me tirent des larmes—voyez—il m'avait remercié de l'avoir aidé à réaliser son rêve, celui de laisser une trace durable de son passage sur la terre. «Ce musée,» avait-il dit, «ce sera la seconde vie de Broggi-Mezzastris.» Et voici que, durant cette veillée, et comme je regardais, à la lueur des cierges allumés, ce Gianpietrino tour à tour et ce monstrueuxlit, ces paroles me revinrent avec une force qui donna tout d'un coup un sens prophétique à d'autres paroles, prononcées tout bas à mon côté, par un petit prêtre qui aurait certes mieux fait de prier:

—«Le Commandeur avait un goût si fin pour les tableaux,» me dit-il. «Comment se fait-il qu'il en eut un si mauvais pour les meubles?» Ces quelques mots me traduisaient à moi-même ma pensée avec une précision dont je me sentis soudain consterné. Cette terrible phrase, tous les visiteurs du musée Broggi-Mezzastris la prononceraient, dès qu'il s'ouvrirait. Cette question, tous se la poseraient. Elle ne comporterait qu'une réponse, la vraie, hélas! M. Broggi-Mezzastris n'avait pas acheté ses tableaux lui-même. Sa galerie n'était pas son œuvre. Son œuvre, c'était cet arrangement, disposé pour son usage, de ces meubles si hideusement vulgaires, si barbarement prétentieux. C'était ces étoffes abominables, ces atroces garnitures de cheminée. C'était ce luxe criard et de mauvais aloi, auquel mon innocent protecteur s'était tant complu. C'était là son Idéal, il faut le dire, à ce cher et digne ami, exquis par le cœur. Mais pour les choses de l'art, il avait reçu de la nature la négative... Oui. Je me souviens. Je contemplais son visage, rendu par la mort, maintenant que la bonté de son visage ne l'éclairait plus, il faut le dire encore, à une insignifiance trop dénonciatrice, elle aussi, de la cruelle vérité... J'eus l'intuition que,par une ironie affreuse, ce musée dont il avait voulu faire l'instrument desa seconde vie, allait devenir celui desa seconde mort. Tant qu'il avait habité le palais, il avait été très jaloux de ses trésors. Il n'y admettait que de rares amateurs, trop intéressés par les peintures pour s'occuper du reste. Maintenant tous allaient rentrer, tous. La voix publique allait parler... C'est dans cette pénible nuit, et agenouillé devant cette dépouille, auguste pour moi, que je fis à M. Broggi-Mezzastris le serment de lui éviter cette seconde mort... Il n'y avait qu'un moyen. C'était d'isoler la galerie, de ramasser tous les tableaux dans un étage et d'enfermer tous les meubles dans un autre, dont la clef ne me quitterait plus. Moi mort, mon successeur ne changerait certes rien à des dispositions dont il croirait qu'elles avaient été celles du fondateur... Le motif de ma conduite, vous le savez maintenant, monsieur le Comte. Je ne soupçonnais pas que ma piété pour la mémoire de M. Broggi me vaudrait un sanglant affront de son neveu. Quel affront!... Et de vous, de vous?... Mais c'est fini. Cette fois je n'ai plus rien à vous dire, monsieur, et c'est moi qui ne veux pas, entendez-vous, qui ne veux pas d'un entretien avec vous... Votre religion est éclairée. Vous agirez, je vous le répète, comme vous jugerez devoir agir...»

III

—«Et vous avez cru une minute à toute cette histoire,» s'écria Cantoni, en s'esclaffant de rire, lorsque Michel lui eut rapporté l'étonnante déclaration du vieux peintre, et comment celui-ci s'était échappé sans lui laisser le temps d'une réponse: «Je vous avais dit que cesglossateurssont retors. Mais cette invention-là dépasse tout. C'est du Goldoni de la meilleure manière...»

—«Et si c'était vrai, cependant?» insinua Steno.

—«Et si les chevaux de Saint-Marc se mettaient à galoper?» reprit l'avocat. «D'ailleurs nous le saurons bien. Je vous ai déjà dit que je vérifierai le remeublement du palais, fauteuil à fauteuil et clou à clou, l'inventaire en main.»

—«Enfin supposons que ce soit vrai. Alors, mon oncle...»

—«Subirait sa seconde mort,» interrompit Cantoni qui bouffonna davantage. «Qu'est-ce que cela peut bien lui faire, là où il est, et à vous, mon cher Comte? Cette seconde mort de Broggi-Mezzastris,ce serait la revanche du testament. Voilà tout... Soyez tranquille, vous ne l'aurez pas sur la conscience. Ne bougeons plus. Maintenons fermement les termes de ma lettre et voyons venir. Quoi? Mais quelques millions peut-être...»

En dépit des assurances du jovial homme de loi, Michel avait gardé de son entretien avec l'énigmatique Gambara une impression trop forte. Il n'accepta ce conseil de maintenir ses revendications qu'après une véritable lutte intérieure. Il l'accepta, cependant, parce qu'il était faible. Puis il éprouva un nouveau tourment de conscience, lorsqu'un mois plus tard, Cantoni fut parti pour Bologne, sur un avis reçu du marquis Bellini: toutes choses étaient rétablies dans le musée Broggi d'après la lettre du testament. Qu'allait découvrir l'avocat? Le cœur du neveu déshérité battait un peu quand, trois jours après, ledit Cantoni reparut, ne s'étant fait annoncer que par une dépêche, et l'air passablement décontenancé.

—«Le Gambara a-t-il trouvé le moyen de tout racheter?» fit-il en hochant sa tête, toujours gouailleuse mais moins triomphante. «Tous les meubles sont à leur place... J'avais découvert dans la ville un ancien valet de chambre du Commandeur qui les a reconnus. Du reste, M. Broggi avait beaucoup d'ordre. Il collectionnait aussi les factures. J'ai constaté que c'étaient bien les mêmes objets. Le Gambara avait raison. C'est un musée d'horreurs, au milieu duquel les tableauxont des tristesses de prisonniers, d'exilés. Et le coup de la seconde mort a bien failli avoir lieu. Car j'ai entendu, entre autres discours des visiteurs, cette phrase d'une anglaise à son époux:What an awful cockney this old Broggi-Mezzastris must have been, to buy such a lot of rubbish!»

—«Quelle vilaine figure vous m'avez fait faire!» dit Michel qui, lui, ne riait pas: «Ah! Cantoni, je ne vous pardonnerai pas...»

—«Patience!» interrompit l'avocat. Il avait tiré de sa poche une petite brochure. «Voilà de quoi vous éviter ce remords... C'est le catalogue du musée, réimprimé il y a quinze jours et augmenté d'une biographie du Commandeur par le Gambara, dans laquelle je vous prie de déguster cette phrase: «Et ce n'était pas uniquement par ses qualités d'esprit que le défunt commandeur Broggi-Mezzastris était admirable. C'était aussi par les qualités du cœur...» Écoutez: «On peut voir dans son palais jusqu'à quel point il a poussé le culte des souvenirs. Il a tenu à ne rien changer aux meubles qui lui venaient de sa famille et dont l'aspect seul fera comprendre aux plus aveugles combien cet homme de tant de finesse, cet amateur si éclairé, au sens si exquis, a dû souffrir au milieu d'un décor si peu en harmonie avec son goût...» Ce n'est pas tout... Il y a douze pages, oui, douze, qui contiennent des extraits de lettres du Commandeur, authentiquant ses tableaux et en donnant les raisons... Si l'on envoyait l'huissier à notre hommepour le sommer de fournir les originaux de cette correspondance?...»

—«Ne plaisantez plus, Cantoni,» répondit Steno, dont le visage aux nobles traits exprimait une émotion grandissante. «Vous et moi, nous avons traité ce Gambara de captateur et de voleur. J'irai lui faire des excuses, entendez-vous. C'est tout simplement un cœur sublime de reconnaissance et de dévouement.»

—«Il me gâte mes notions de la nature humaine,» dit l'avocat avec une demi-colère. «C'est bien la peine d'avoir plaidé vingt ans pour en arriver là!... Il faut que j'aie vu les inventaires de mes yeux, de ces deux yeux, et ils sont bons, pour que je croie que nous ne sommes pas mystifiés... Ma seule consolation, c'est que les «Tedeschi» ne vont pas manquer de citer dans leurs pédantesques bouquins, qu'ils prennent pour de la critique d'art, les opinions du connaisseur émérite que fut le commandeur Broggi-Mezzastris! C'est le point d'ironie, comme on disait jadis dans les écoles... Avouez que la consolation est maigre, quand on pense que si le Gambara avait vraiment brocanté quelques meubles, nous aurions peut-être fait casser le testament...» Et se reprenant à rire: «Espérons que le prochain conservateur du musée découvrira la fraude des lettres et cette fois ce sera la troisième et définitive mort de Broggi-Mezzastris.»

1904.


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