VIILE DERNIER ROLE
I
—«Il est bien mal, n'est-ce pas, monsieur le docteur?» demanda le vieil homme au jeune médecin.
Celui-ci, un grand garçon roux, au regard hardi, à la bouche heureuse, se préparait à monter dans la voiturette automobile qui lui servait à ses visites et qu'il conduisait lui-même. Il eut un hochement d'épaules, regarda du côté de la maison dont il sortait, pour s'assurer qu'il n'était pas épié. Puis, brutalement:
—«Fichu!» répondit-il. Et, sans autre commentaire, il empoigna de son bras robuste le levier d'embrayage et le tira vers lui. Le moteur commença de haleter en grinçant, et le médecin, installé sur le siège, les mains au volant, partit en faisant de la tête un signe d'adieu à son interlocuteur qui demeurait là, immobile, à regarder lui aussi la petite maison, gaie etclaire sous le soleil de cette matinée de printemps. C'était la classique demeure du rentier dans une vieille cité de l'Ile de France. Elle était située dans une des rues de Nemours, pas très loin de la Halle et tout près de ce bras du Loing, dit desPetits-Fossés, qui sillonne la ville et longe l'hospice, avec son campanile mi-gothique et mi-Renaissance. Cette maison avait deux étages, chacun percé de trois fenêtres. Les volets peints en brun se rabattaient sur des feuillages de plantes grimpantes si fraîchement vertes à cette époque de l'année! Un jardinet s'étendait devant le perron. Deux grands lilas épanouis y dressaient leurs branches chargées de grappes de fleurs violettes qui frémissaient dans l'air bleu. Une énorme boule déformante et un jeu de tonneau se voyaient dans une allée. L'arrêt de mort prononcé par le médecin contre l'hôte de cet asile, prenait, par le contraste, une signification plus sinistre. Quelle cruauté gratuite de la nature que cette condamnation d'un être auquel suffisait une existence vouée à des divertissements de cette innocence! L'ami fidèle qui contemplait cette maison sentait ce contraste plus vivement encore, par les souvenirs que cette fin prochaine d'un compagnon de sa jeunesse évoquait en lui. Leur première rencontre remontait à un demi-siècle. Ils étaient alors élèves au Conservatoire. L'un et l'autre avaient, depuis, fait carrière de comédien, dans des voies un peu différentes. Les noms de guerre qu'ils avaientpris résumaient, à eux seuls, ces différences. L'un, le propriétaire condamné de la petite maison, avait eu un prix de tragédie. Il était entré à l'Odéon d'abord, puis au Théâtre-Français, où il avait vieilli dans les emplois subalternes, faute d'un vrai tempérament. Sur son extrait de baptême, il s'appelait très modestement Dubois; pour le public, il était Brizard. Il avait relevé le nom de cet illustre tragédien vanté par Lemercier: «Le vieux Brizard, dont la stature était théâtrale, la tête majestueuse, les mains paternelles, et qui, sans art, faisait sortir le pathétique de ses entrailles...» L'autre, celui qui allait survivre, avait mué en Valville son nom peu reluisant de Dupin. Cette étiquette de l'ancien répertoire ne l'avait pas empêché d'aller de plus en plus dans un sens opposé à celui de son camarade. Lui aussi était entré à l'Odéon, mais pour passer de là au Vaudeville et aux Variétés. On se rappelle les triomphes que son étourdissante fantaisie lui valut d'abord dans les jeunes premiers, puis dans les amoureux quinquagénaires d'Halévy et de Meilhac. Il avait été l'incarnation même du viveur sentimental et ironique, naïf et blasé, délicat et quasi-falot de ce spirituel théâtre,—image d'une société qui déjà n'est plus, celle du second Empire prolongée dans la troisième République. Tout finit, même la vogue des comédiens, et l'illustre Valville avait connu, comme l'obscur Brizard, la mélancolie de la représentation d'adieux. Les deux acteurs étaient demeurésdes amis intimes, malgré la diversité de leur genre, et, ce qui fait l'éloge de leur cœur, celle de leur succès. Tout jeunes encore, ils avaient épousé les deux sœurs, alliance qui les avait encore rapprochés. Devenus veufs l'un et l'autre, ils avaient adopté, pour s'y retirer, la même ville, cette antique Nemours qui exerce sur la gent théâtrale un inexplicable et tout puissant attrait. Ils avaient acheté deux maisons dans la même rue, il y avait à peine dix-huit mois, comptant bien installer là, sur le bord du Loing, une petite province du pays de Monomotapa, comme dans la fable:
Deux vrais amis vivaient...
Et presque tout de suite, Dubois, dit Brizard, avait commencé de donner les signes d'un de ces dépérissements progressifs que les plus ignorants en pathologie doivent remarquer. Son teint était devenu jaunâtre, la saillie des veines sur son front s'était faite plus forte et plus flexueuse; ses joues se creusaient; sa parole hésitait. Le docteur consulté,—ce même médecin automobiliste qui venait de dire son laconique «fichu!»—avait prononcé un nom de maladie redoutable et mystérieux:
—«Il fait de l'artério-sclérose. Il a beaucoup fumé sans doute?»
—«Lui, docteur Marmier? Il avait déjà l'horreur du cigare au Conservatoire...»
—«Le petit verre, alors? Hein! Avouez...»
—«Il n'a jamais bu que de l'eau.»
—«Et les belles dames? Les coulisses?...»
—«Ah! docteur, Brizard était un mari parfait... Et je vous jure que les coulisses ne sont pas ce que vous croyez.»
—«Il a eu des émotions, alors, de grands chagrins, ou bien il s'est surmené?...»
—«Une montre, docteur Marmier, c'était une montre! Lever à la même heure, déjeuner à la même heure, et rue de Richelieu, vous savez, il ne se la foulait pas... Ah! si ç'avait été boulevard Montmartre!... Mais dans la boîte à Molière...»
Et le vieux comédien du boulevard avait eu un geste. Quel geste! Celui d'un grognard de la Grande-Armée parlant d'un garde national.
—«Alors, ce sera simplement la rouille de la vie, comme a dit si justement Peter,» avait repris Marmier. Quand les médecins ne comprennent rien aux causes d'une maladie, ils prononcent sentencieusement une formule. Du temps de ce Molière, dont Valville faisait sans respect le patron d'une «boîte», cette formule était en latin. Aujourd'hui, c'est quelque citation d'un maître, rédigée dans cette rhétorique d'un pittoresque brutal que la Faculté emprunte volontiers à la littérature réaliste. «Mais l'athérome permet une longue survie,» continua-t-il, «et M. Brizard est à Nemours dans des conditions idéales: vie paisible, bon air, régime sobre, laitages, viandes blanches, légumes, un peu d'hydrothérapie modérée.Avec vingt jours par mois d'iodure de sodium, je vous le retape, vous verrez...»
Valville avait vu, tout au contraire, son camarade jaunir davantage, les joues du malheureux se creuser encore, son dos se voûter. Puis brusquement était apparu l'un des symptômes les plus terrifiants pour l'entourage de ces malades-là: des accès répétés d'angine de poitrine, Brizard immobilisé soudain par une atroce douleur irradiant du cœur vers le cou et le bras gauche, pâle, trempé de sueur, incapable de respirer, de parler, et, dans ses prunelles, l'angoisse de la mort imminente. Le docteur Marmier appelé d'urgence, avait ausculté longuement le vieux tragédien, puis il avait prononcé de nouveau une parole, trop claire et trop obscure à la fois, pour ne pas porter à leur comble les appréhensions de Valville:
—«J'ai peur d'un anévrisme de l'aorte,» avait-il dit. «Pas d'émotions, surtout. Il n'en a pas eu ces temps-ci?»
—«Et quelles émotions voulez-vous qu'il ait?» avait demandé le fidèle ami.
—«Tant mieux! Allons, tant mieux!» avait répondu le médecin d'un air incrédule. «Il ne va pas trop souvent à Paris?»
—«Lui? Une ou deux fois par mois, quand on donne une tragédie dans son ancien théâtre. Ç'a été sa seule passion, la tragédie, la seule... Je vous affirme, docteur, que vous vous faites une idée très fausse de l'existence des artistes.»
Marmier avait hoché la tête. Rien de sommairecomme la psychologie d'un médecin qui n'est pas très intelligent. Ce métier, dont on croirait qu'il doit développer au suprême degré le sens de l'observation, semble au contraire l'oblitérer chez les praticiens médiocres, qui ne pensent plus que par cases. La nécessité de se décider vite sur des individus qu'ils n'ont matériellement pas le temps d'étudier explique cette disposition d'esprit. Marmier s'était fait son type «acteur». Bon gré, mal gré, il fallait que Brizard y rentrât. Il ne croyait donc pas aux protestations de Valville. Il y avait aussi en lui une autre case, celle des visites à dix francs. Il avait commencé de les multiplier, de plus en plus inquiet,—disons-le pour ne pas trop calomnier la fréquence de ses auscultations.—Les crises d'angor pectoriss'étaient d'ailleurs multipliées, elles aussi, chez le malade. Marmier, assez bon diagnosticien, avait vite reconnu que l'aortite chronique, révélée par ces crises, approchait du dénouement. Ce matin-ci, l'extrême angoisse de Brizard, le refroidissement des extrémités, la petitesse et l'irrégularité du pouls, lui avaient paru annoncer une rupture imminente du cœur. Il avait tenu parole à Valville, qui, dès les premiers jours, lui avait demandé de ne pas lui cacher la vérité:
—«J'ai peut-être eu tort,» songeait-il, tandis que sa voiturette l'emportait à travers la campagne verdoyante du mois de mai, du côté de Château-Landon et de ses pittoresques rochers. «Il va lui parler, et à quoi bon?... Mais ce sont leursaffaires... Il est capable de vouloir que son camarade meure dans le giron, pour faire croire aux gens d'ici que MM. Valville et Brizard sont de vertueux bourgeois. Ces cabots, quels mythomanes!»
II
Hélas! personne au monde ne méritait moins que le pauvre comédien desVariétésce qualificatif créé par un maître de la psychiatrie, le docteur Ernest Dupré, pour désigner les menteurs professionnels. Oui. Il était bien un peu «cabot». On n'échappe pas à son métier. On n'a pas impunément figuré, des années durant, tous les La Musardière, les Boisgommeux, les Montflambert, les La Goupillière. Vous reconnaissez les noms dont cet aimable Meilhac et ce spirituel Halévy baptisaient volontiers leurs viveurs vieillissants.—C'est ainsi que, retiré dans cette villégiature de Nemours, il avait «pioché», pour parler son style, une tenue de Parisien à la campagne:—guêtres grises sur des souliers jaunes, pantalons gris à petits carreaux, veston bleu boutonné d'un seul bouton, cravate Lavallière en foulard souple à bouts lâchement noués, chapeau de feutre mou au bord de devant rabattu savamment, gants de fil souple, parasol de soie bise doublée de soie verte. Et quand il se promenait le long du Loing,la ligne de sa silhouette projetée sur le sol clair lui faisait se dire mentalement, avec un orgueil professionnel:
—«Ce que ça y est, tout de même! Ce que c'est le bonhomme!»
Mais le cœur qui battait sous ce gilet de coutil,—choisi avec quel art!—était un cœur tout simple, un cœur d'enfant, et quand il traversa le petit jardin pour aller rendre visite à son ami, après avoir entendu le verdict cruel du médecin, de véritables larmes roulaient sur les joues du pauvre Valville. Elles mouillaient sa moustache toute blanche, qu'il arborait fièrement, comme une revanche du masque glabre qu'il avait dû garder si longtemps. Il les essuya d'un coin de son mouchoir, quand la servante fut venue à son coup de sonnette. Le visage de cette fille exprimait les sentiments contradictoires qu'éprouvent les domestiques à la veille du décès probable d'un maître. Ils vont perdre une place et ils n'osent pas faire des démarches pour en trouver déjà une autre. La commune humanité s'émeut en eux devant l'approche de l'agonie, et il s'y mélange une curiosité involontairement cruelle, la naïve importance de participer à un événement dont le voisinage s'occupe. Un fond d'indifférence persiste,—car enfin c'est un étranger que le maître qui va mourir.—«Me mettra-t-il sur son testament?» Cette idée allume un petit éclair de cupidité dans le regard et en complique encore l'expression déjà si obscure. La Mariette, c'était lenom de la femme de charge promue chez Brizard au rang de gouvernante, devança les questions du visiteur, en lui disant:
—«Il n'y a pas moyen de le faire se tenir au lit. Il s'est levé...»
—«Je vais l'obliger à se recoucher,» répondit Valville, qui gravit prestement l'escalier intérieur,—quelques marches, mais Brizard pouvait à peine les descendre et les remonter depuis plusieurs semaines. Il refusait cependant d'habiter la pièce du rez-de-chaussée qu'il appelait pompeusement le salon. Les murs de l'escalier racontaient, pour qui le connaissait bien, la raison de ce refus. Ils étaient garnis, du haut en bas, de gravures qui représentaient ou des portraits d'acteurs ou des scènes de théâtre: les Lekain, les Clairon, les Adrienne Lecouvreur, les Talma, faisaient de cet escalier en pierre grise une humble succursale des couloirs et du foyer de la célèbre Maison de la rue de Richelieu. Cette passion du métier se révélait davantage encore dans la chambre à coucher où se tenait le malade. Elle était littéralement tapissée avec les souvenirs de sa carrière, si peu glorieuse. Ah! Ce n'avait pas été faute de foi et de persévérant labeur. Tous les Horace et les Félix, les Titus et les Manlius, les Flaminius et les Sertorius, les Burrhus et les Héraclius de la tragédie classique avaient été consciencieusement tenus à chaque occasion par ce dévot de ce genre démodé, et il pouvait se regarder dans vingt portraits à tout âge, ici vêtudu laticlave, là en cuirasse et une main sur une épée courte, ailleurs siégeant sur la chaise curule, plus loin haranguant des conjurés. Quelques-uns de ces portraits étaient de simples photographies, agrandies démesurément; d'autres, des peintures. Le soin que Dubois, dit Brizard, avait pris de les commander et de les conserver, achevait de démontrer l'importance attachée par lui aux soirées où il avait réalisé un peu de son rêve de jeune homme, conçu à l'époque où il obtenait son second prix au Conservatoire. Le glorieux diplôme était là, encadré, comme aussi deux couronnes en métal doré offertes au tragédien au cours de tournées en province. Des bouquets séchés et fanés, avec des rubans à inscriptions, remémoraient quelques représentations plus brillantes. Des glaives en faisceaux et des casques romains, astiqués comme des pièces d'argenterie, reflétaient le soleil qui entrait par la fenêtre. Il miroitait encore, ce gai soleil, sur des plaques de verre à l'abri desquelles jaunissaient des cartes de visite, portant le nom de personnages connus et des formules de félicitations bien banales. Elles ne l'étaient pas pour Dubois, dit Brizard, qui s'occupait en ce moment à la besogne dont avait parlé la ménagère. A coups de ciseau, il avait commencé de taillader la longue barbe blanche poussée depuis sa retraite, et qui lui donnait l'air vénérable d'un Joad toujours sur le point de s'écrier:
Où suis-je? De Baal ne vois-je pas le prêtre?...
Puis il avait pris le blaireau, et il se savonnait la face aussi vigoureusement que le lui permettait sa faiblesse. A chaque instant, il devait abaisser son bras. Cet effort pour tenir sa main levée épuisait son pauvre cœur. Pourtant, il était bien décidé à exécuter jusqu'au bout cette opération qui lui rendrait pour un jour le menton bleu de sa profession. La lame d'un rasoir ouvert luisait, à portée de sa main, auprès d'un cuir à repasser. Ce vieux comédien, au maigre corps drapé dans une espèce de peignoir de toile rayée, les pieds pris dans des pantoufles sans quartier, absorbé ainsi dans ces soins d'une inexplicable toilette,—pour qui et pour quoi se rasait-il avec ce soin minutieux, malgré sa douleur?—paraissait d'autant plus sinistre qu'il avait étalé sur sa table tous les instruments d'un complet maquillage: patte de lièvre, boîtes de rouge, crayons pour les cils. Et la mort était dans les yeux sinistres d'éclat, dans les pochettes gonflées des paupières, dans le creux des joues, à la fois rentrées et tombantes, dans le cou dont la peau flétrie se plissait comme en des fanons, dans l'essoufflement du maigre torse sans cesse tendu pour aspirer un peu d'air, dans la fatigue infinie de l'attitude et du geste. Oui, Dubois, dit Brizard, allait mourir et il le savait. Il salua Valville d'un mot qui ne permettait pas le doute. C'était, coïncidence ironique, précisément celui dont le docteur Marmier s'était servi.
—«Le médecin sort d'ici. Fichu, mon bon!... Je suis fichu, tu m'entends...»
—«Je l'ai rencontré,» répliqua Valville, «et il m'a justement affirmé le contraire. Tu vas mieux...»
—«Je te dirai comme Pylade, et ce sera deux fois vrai:
Seigneur, vous me trompiez...»
—«Alors, je te répondrai comme Oreste:
... Je me trompais moi-même.»
—«Non,» reprit le tragédien en regardant son ami avec des prunelles si aiguës que l'autre détourna les yeux. «Tu ne te trompes pas. Marmier t'a dit la vérité... Mais, mon pauvre vieux, j'ai entendu ton pas dans l'escalier. Il était lourd!... Tu prenais le temps de te composer un visage... Tu as pleuré. Ne dis pas non. Ta moustache est mouillée... Va, ça y est. Plus de Brizard!Sacquéune fois pour toutes!...»
Il eut un sourire courageux pour prononcer ce mot d'argot, qui signifie congédier, au théâtre comme à l'atelier. Un Allemand en délire a trouvé qu'il venait dezucken, forme intensive deziehen, tirer. C'est tout simplement l'ouvrier renvoyé qui reprend son sac. L'acteur, plus savant étymologiste dans son simple geste que le philologue d'Outre-Rhin, esquissa le mouvement de quelqu'un qui prend ses cliques et ses claques, et il ajouta un: «Enlevez! c'est pesé!...» empruntéauCourrier de Lyon, qui mit de nouveau les larmes aux paupières de Valville. Le «Parisien en villégiature» avait cette bonne grosse sensibilité des coulisses, prompte aux expansions. Il se tut pour ne pas se trahir, tandis que le moribond recommençait de se raser avec une énergie sans cesse défaillante. De minute en minute sa main retombait sur ses genoux. Et il disait, expliquant son étrange acharnement à cette suprême toilette:
—«Je n'ai pas peur, Valville... J'ai été un brave homme d'artiste qui n'a fait de mal à personne. Quand j'arriverai devant le bon Dieu, il me lira dans le cœur. Il n'y verra rien que de propre. J'ai fait ma lessive, hier. Je ne te l'ai pas raconté pour ne pas t'affliger, ma vieille. J'ai vu le prêtre. Enfin, je suis paré... Mais avant de passer, je voudrais... Tu vas te payer ma tête, toi, l'homme desVariétés. Je voudrais jouer la tragédie encore une fois. Ça m'est venu, en me regardant ce matin dans la glace. Quand je me suis vu si maigre, si blanc, j'ai pensé: «Quel dommage de ne pas avoir eu cette gueule-là pour monMithridate!... Ah! Ce que j'y étais bon! Tu ne m'y as pas vu... C'était le rôle que je préférais, à cause de Brizard, mon patron, le vrai, le grand... Mais tu ne comprends pas, tu ne peux pas comprendre. Tu n'as jamais senti la tragédie, toi, Valville...» Il répéta ce mot emphatiquement, en séparant chaque syllabe: «La Tra-gé-die!Il n'y a qu'elle qui soit de l'art, Valville, du théâtre... Le reste...» Il eutun: «Pfutt!» d'un indicible mépris. «Pardon, mon ami, tu sais comme j'ai eu de plaisir à tes succès. Tu avais du talent, Valville, un charmant talent... Mais la Tragédie, mon ami!La Tra-gé-die!Lekain, Brizard, Talma!... Enfin, ç'a été la foi de ma vie, ma religion. Je l'ai défendue souvent contre toi. Tu m'appelaisponcifetpompier. Je ne discutais pas. A quoi bon? Quand on ne sent pas cela, on ne le sent pas. Moi je le sentais... Ah! ce que je le sentais!... J'avais la tradition. Je l'avais reçue de Fleuret, mon premier maître. Il la tenait de Barrias, qui la tenait de Talma. Enfin, Valville, j'ai tant aimé la tragédie que je serais content, mieux que content, heureux, tu m'entends, heureux, si je pouvais la jouer encore une fois, avant de mourir... Ne me crois pas fou, Valville, je ne le suis pas. Je voudrais jouerMithridate... Oh! pas tout, la fin seulement, avec cette figure... Alors j'ai pensé: mon petit Valville voudra bien m'y aider...»
—«Moi?» interrompit l'homme desVariétés, comme l'avait appelé l'autre, à moitié attendri, à moitié goguenard, devant une fantaisie qui lui paraissait si baroque tout ensemble et si macabre... «Mais comment?»
—«En me donnant la réplique, voilà tout. Tu as bonne mémoire encore... Ce que je te demande, c'est de m'apprendre, d'ici à deux heures, le rôle de Monime... Ah! ça te changera. Mais les vers sont si beaux... Tu verras que ça ne sera pas comique... Et tu m'apprendrasaussi ceux d'Arbate et d'Arcas dans les scènes quatre, cinq, six et sept du quatre et dans la scène cinquième du cinq... Mais il faut que tu saches tout ça d'ici à deux heures. C'est tout juste si je durerai jusque-là... Est-ce promis, Valville?»
Il émanait du vieil artiste une telle suggestion, cette extravagante et suprême imploration d'un mourant était formulée d'une voix si émue, avec une ardeur si frémissante que Valville répondit simplement:
—«C'est promis. Donne-moi ton Racine. Dans deux heures, je saurai tout ce bout de rôle de Mme Monime... Valville-Monime, tu avoueras que c'est un peuloufoque... Mais...» et il dissimula derrière cette autre plaisanterie professionnelle l'émotion qui lui serrait la gorge, «il n'y aura personne pourm'emboîter.»
III
—«Valville-Monime!» se répétait l'excellent homme comme deux heures sonnaient, en reprenant, le volume de Racine sous le bras, le chemin de la petite maison où l'attendait son camarade. «Monime, Arcas, Xipharès... Quels noms, messeigneurs! Moi qui n'ai jamais pu écouter une de ces grandes machines sans avoir envie ou de dormir ou d'éclater de rire!... Je ne rirai pas et je ne dormirai pas, cette fois. C'est trop triste.Quelqu'un qui nous verrait trouverait-il ça farce, tout de même? Et dire que ce brave Dubois est arrivé à soixante-sept ans avec des idées aussicocoque celles-là dans la cervelle! La tragédie! Il croit à la tragédie!... Ah! s'il n'était pas si malade!... Non, je ne lui dirai rien. Quand il se portait comme le Pont-Neuf, je n'osais déjà pas le remoucher là-dessus, pour ne pas le peiner. Ma femme m'avait tant demandé de ne pas discuter ça ensemble! «C'est son dada, qu'est-ce que tu veux?» Je crois l'entendre... Pauvre femme! Morte aussi, comme sa sœur, comme Brizard demain, comme moi après-demain... Est-ce drôle? Voir des gens souffrir vraiment, mourir vraiment, avec de vrais mots, bien familiers, bien nature, les dire soi-même, ces mots nature, et ne pas éprouver du dégoût devant des bonhommes en peplum qui débitent de grands diables d'alexandrins en style noble? Mais quand tu parles de ta figure, Brizard, tu dis: ma gueule, tu ne dis pas:
Et mon front, dépouillé d'un si noble avantage,Du temps qui l'a flétri laisse voir tout l'outrage...
«Tout l'outrage? Tu dis: flappi, vanné, vaseux... En ai-je eu de la chance, tout jeune, d'avoir eu le goût de la chose vue, du coudoyé! Sans cela, j'aurais vieilli dans mon emploi, comme Brizard dans le sien, à jouer quoi? des Scapin, des Crispin, des Jodelet, des Mascarille! Est-ce bête encore, ces noms-là! Et ces domestiques qui causent en vers, eux aussi! Je les donneraistous pour le concierge de laMi-Carême, le père Mitaine, qui me répondait si drôlement quand j'étais Boislambert et que je me lamentais, après l'avoir remplacé dans sa loge de portier quelques instants. Je lui disais: «J'ai été l'amant de Marguerite pendant vingt-deux mois, j'ai été son portier pendant cinq minutes. Il me semble que j'en ai beaucoup plus appris sur elle, en étant son portier pendant cinq minutes, qu'en étant son amant pendant vingt-deux mois...» Et sa réplique, à lui! «Jugez un peu, monsieur, jugez ce que vous auriez appris, si vous aviez été son amant pendant cinq minutes et son portier pendant vingt-deux mois...» Dieu! Lhéritier était-il bon dans ce rôle-là! Et moi...? Oh! moi, je n'étais pas mal.»
Et Valville-Monime, redevenu pour une seconde le vrai Valville, le Valville-Boislambert, mima son camarade de 1874, se mima lui-même, et il débita tout haut ces deux phrases de cettefolie-vaudeville,—comme le sous-titre de l'affiche désignait cette géniale pochade,—à la stupeur de deux laveuses qui s'interrompirent de battre leur linge, et elles regardaient ce monsieur bien mis, en guêtres, en gilet de piqué et en cravate bleue à pois, qui se parlait tout seul à voix haute. Soudain, se rappelant son pauvre Brizard, le vieux comédien eut un remords et hâtant le pas:
«—Allons jouer Monime et Arcas, Arbate et Xipharès, puisque ça lui fait plaisir. Après tout,ça l'occupera toujours un peu. Pendant ce temps-là il ne pensera plus à sa mort... Il est vrai qu'il a choisiMithridate. Il a eu la main heureuse!... Tout de même, c'est incompréhensible...»
—«Ah! monsieur,» fit la servante quand il eut de nouveau sonné à la porte, et d'une voix épouvantée: «Je crois que Monsieur est devenu fou... Si vous voyiez comme il s'est costumé? Un vrai mardi-gras, monsieur, et quelqu'un de si malade! Ah! monsieur, faites-le coucher, je vous en prie... Et il est excité!... Il ne fait qu'appeler les Romains, monsieur. Enfin, ça fait peur...»
Le saisissement de la domestique s'expliqua pour Valville dès son entrée dans la chambre du malade. Celui-ci avait revêtu une tunique en laine brunâtre, sur des braies de même étoffe et de même couleur. Une ceinture orientale de soie rouge, avec de petits morceaux de miroirs cousus à même et de fausses pierreries, serrait sa taille. Une chlamyde de pourpre s'agrafait à son épaule. Il avait suspendu à un baudrier un de ces cimeterres que les anciens appelaientacinaces, et le bonnet phrygien coiffait sa tête. C'était l'attirail dans lequel il avait joué jadis Mithridate. La fascination de ce rôle devait avoir été bien grande sur l'acteur, pour qu'il eût conservé cette défroque. Il apparaissait comme le spectre même de cette vieille tragédie à laquelle il avait voué ce culte si passionné que même l'approche de la mort ne l'en guérissait pas. La maigreur de soncorps, jadis vigoureux et râblé, se reconnaissait au flottement de ce fantastique costume. Il avait «fait» sa figure, pour en accentuer encore la flétrissure quasi-cadavérique, passé ses paupières au noir, ses lèvres au violet, ses joues au blanc gras avec de la poudre d'ocre. Et ses prunelles brillaient d'une ardeur qui passa dans sa voix pour dire avec une demi-gouaillerie, comme s'il voulait devancer et désarmer l'ironie de son camarade:
—«Vous vous faites attendre, princesse... Tu sais ton rôle, ou plutôt tes rôles?»
—«Je les sais,» dit Valville, «mais ce costume...»
Il montra sa cravate et son veston, avec un air de gouaillerie, lui aussi, la gorge serrée par ce qu'il y avait de grotesque à la fois et de terrible dans cette apparition de l'agonisant dans cet attirail. Dubois, dit Brizard, avait dû s'asseoir. Ses efforts pour se vêtir ainsi et seul, l'avaient épuisé. Il répondit:
—«Ce n'est pas pour la salle que nous allons jouer, c'est pour moi...» Et montrant son front: «Je vois Monime, je vois Arbate, je vois Arcas...»
—«Est-ce que vraiment il deviendrait fou?» se demanda Valville.
Mais non. Ce n'était pas une hallucination morbide qui possédait Dubois, dit Brizard; c'était l'enthousiasme de l'art qui l'illuminait. Se dressant sur ses pieds, il attaqua la quatrième scène du quatre, comme il avait dit, celle où le vieuxMithridate, qui sait les sentiments de Monime pour un autre, la presse de l'épouser:
Venez, et qu'à l'autel ma promesse accompliePar des nœuds éternels l'un à l'autre nous lie...
Était-ce la fièvre d'une vie exaltée avant de s'éteindre par un suprême sursaut d'énergie? Était-ce l'émotion éprouvée par Valville, qui le rendait lui-même sensible à l'excès? Il lui sembla que ces vers, lus tout à l'heure avec indifférence, avec ennui, s'animaient soudain en passant par la bouche de son camarade. Ce n'était plus le roi du Pont qui parlait en alexandrins conventionnels, c'était la plainte du vieillard malheureux, le gémissement d'un cœur qui va s'arrêter de battre et qui dit adieu à toutes les choses de la vie, à l'amour, à l'espérance, au printemps,—ce printemps épanoui dans les lilas du petit jardin, sous la fenêtre! Et Valville écoutait, après avoir débité machinalement ses propres tirades, Dubois, dit Brizard, sangloter: «Elle me quitte!...» et se maudire:
D'avoir laissé remplir d'ardeurs empoisonnéesUn cœur déjà glacé par le froid des années...
Il l'écoutait se ressaisir, et, quand on lui annonce:
Les Romains sont en foule autour de cette place.
jeter le célèbre cri: «Les Romains!...» Et ôtant son bonnet, pour imiter le geste légendairedu vrai Brizard, le moribond s'élança sur un casque préparé à l'avance et posé sur un fauteuil, sans que le spectateur unique pour lequel il jouait ainsi, pensât maintenant à sourire. Ce fut enfin le célèbre morceau de la fin, la «cinquième scène du cinq». Valville-Monime était si bouleversé qu'à peine s'il put prononcer le vers par lequel la princesse salue le retour de Mithridate mourant:
Ah! que vois-je, Seigneur, et quel sort est le vôtre...
Dubois-Brizard, lui, avait toute la fermeté d'une agonie magnanime pour répondre:
Cessez et retenez vos larmes l'un et l'autre...
Quel succès, si jadis, quand il jouait ce personnage sur les planches de la Comédie-Française, il avait eu cet accent de héros vaincu pour dire:
Et ma gloire, plutôt digne d'être admirée,Ne doit point par des pleurs être déshonorée!...
s'il avait trouvé cette tendresse pour gémir:
Mais vous me tenez lieu d'empire, de couronne...
cette fierté résignée pour s'écrier:
...C'en est fait, madame, et j'ai vécu!
s'il avait ainsi murmuré:
... Approchez-vous, mon fils,Dans cet embrassement dont la douceur me flatte,Venez et recevez l'âme de Mithridate...
... Approchez-vous, mon fils,Dans cet embrassement dont la douceur me flatte,Venez et recevez l'âme de Mithridate...
... Approchez-vous, mon fils,
Dans cet embrassement dont la douceur me flatte,
Venez et recevez l'âme de Mithridate...
Mais que se passait-il? Était-ce un jeu encore? Était-ce une réalité? Cet affaissement, ces paupières battantes, ce râle?...
—«Brizard?» cria Valville d'une voix angoissée, «Brizard? Tu m'entends, Brizard?»
Le vieil acteur eut la force d'ouvrir ses yeux. Il regarda son ami. Une dernière phrase lui vint aux lèvres, qu'il ne prononça pas tout entière. Valville distingua pourtant ce mot: «talent». Puis, les yeux se voilèrent, la bouche s'ouvrit pour quelques souffles encore. Dubois, dit Brizard, venait de mourir,—et, pour la première fois et la dernière, il avait eu, en effet, du talent.