Chapter 6

Et en prononçant ces derniers mots, le vieux braconnier poussa un gros soupir et caressa mélancoliquement la tête de son magnifique épagneul.

Quelques minutes après nous quittions la table, et un quart d'heure ne s'était pas écoulé, que nous sortions de la cabane, armés, équipés et précédés de nos chiens, que Torquato avait accueillis avec cette bienveillance digne qui est le caractère distinctif des êtres vraiment supérieurs.

Nous avions à peu près un quart de lieue à faire avant de nous mettre en chasse, et cette faible distance fut encore raccourcie par l'intérêt que je prenais à la conversation de Titano: le digne braconnier, comme tous ses pareils, était bavard, mais je ne le trouvais pas ennuyeux.

Durant le trajet, et tout en écoutant les histoires de notre hôte, je l'examinais de tous mes yeux, et je n'eus pas de peine à reconnaître que je n'avais jamais vu un être plus extraordinaire. Sa haute taille, sa maigreur, sa décrépitude et son agilité me parurent encore plus prodigieuses que la veille; quoiqu'il marchât en apparence lentement, nous avions de la peine à le suivre, tant il embrassait d'espace à chacune de ses enjambées phénoménales. Son costume n'était pas moins bizarre que sa personne. Il consistait en un vêtement complet d'une seule pièce: guêtres, pantalon, veste, tout se tenait comme ces vêtements que portaient les petits garçons, il y a une quinzaine d'années. Cette espèce d'enveloppe était en basane épaisse couleur de terre, ce qui avait le double avantage de garantir Titano des épines les plus acérées, et de lui permettre, en se couchant sur un sol nu, de dissimuler sa présence comme un lièvre au gîte dans un lieu fraîchement labouré. Une carnassière, assez grande pour pouvoir servir à l'enlèvement d'une jeune fille de quinze ans, pendait au côté gauche de Titano, qui portait sur son épaule droite le fameux fusil de Manton, dont le marquis de Nora lui avait fait présent.

Cette arme était vraiment magnifique, mais nul autre que Titano n'aurait pu s'en servir. Le canon, long de quarante-deux pouces, était de calibre six, et lourd à proportion. J'essayai, chemin faisant, de mettre cette couleuvrine en joue: je ne pus jamais la maintenir assez solidement à mon épaule pour fixer le point de mire sur un objet de dimension ordinaire.

Enfin nous arrivâmes auprès des trois sapins que Titano m'avait montrés le matin, en me disant que c'était là le canton où nous pourrions commencer à nous mettre en chasse: nos chiens, guidés par Torquato, quêtaient déjà depuis quelques minutes.

Le mien était un admirable braque, nommé Soliman, qui a eu une réputation de beauté et d'excellence, longtemps célèbre dans toute la Bourgogne. Sans vouloir déprécier les chiens anglais, pour lesquels j'ai eu depuis des faiblesses dont mon patriotisme s'est souvent indigné, je déclare n'en avoir jamais vu un seul qu'on pût comparer à Soliman. Torquato avait donc trouvé là un émule digne de lui, et ces deux grands génies s'étaient compris en se flairant... Qu'on me cite deux généraux illustres, deux orateurs éloquents, deux poëtes célèbres, capables de s'apprécier aussi vite à l'aide d'un moyen aussi simple. Oh! les chiens valent bien mieux que nous!

Ceci me rappelle un mot charmant de M. Brifaut, l'un des quarante de l'Académie française, comme on dit encore à Bourges et à Carpentras.

Madame la vicomtesse de F***, qui est aujourd'hui une des femmes les plus spirituelles de Paris, était, dans sa toute petite jeunesse,un enfant terrible, d'une fécondité de méchancetés naïves à défrayer Gavarni pendant six mois. Elle se trouvait au château du Marais, chez sa tante madame de la Briche, en même temps que l'académicien que je vous ai nommé tout à l'heure.

—M. Brifaut, lui dit-elle, vous avez le nom d'un chien.—Ce que vous dites est parfaitement juste, mademoiselle.—Mais pourquoi avez-vous le nom d'un chien, M. Brifaut? ça n'est pas joli.—Je vais vous le dire, mademoiselle. Autrefois mes ancêtres étaient des chiens, mais ils sont devenus méchants, et, pour les punir, Dieu les a changés en hommes.

Quelle philosophie douce et profonde! et surtout quel magnifique éloge de la race canine!

J'ai dit que nous étions arrivés auprès des trois sapins que Titano m'avait montrés le matin, de sa porte.

Ils étaient plantés au tiers environ de la hauteur d'une montagne assez élevée que nous venions de gravir. Immédiatement derrière eux commençait une espèce de taillis qui n'avait guère que dix-huit pouces à deux pieds de haut, mais qui était si fourré et si épineux qu'une belette un peu délicate aurait hésité à s'y glisser: une seule espèce de plante composait cet inextricable fouillis; c'était un petit arbuste au feuillage sombre et aux baies noires, que Titano m'avait désigné sous le nom denerprun, en ajoutant que les coqs de bruyère étaient très-friands de ses fruits.

Nous armâmes nos fusils et nous fîmes signe à nos chiens d'entrer dans le taillis que Torquato fouillait déjà.

Soliman essaya d'écarter les branches avec son museau. Après plusieurs tentatives, ne pouvant en venir à bout, il prit une résolution héroïque, ce fut de s'élancer en avant par un bond formidable.

Je le vis effectivement disparaître dans les broussailles, mais en même temps, je l'entendis crier comme s'il s'était douloureusement blessé. Toutefois il ne revint pas: alors je me décidai à le suivre en employant le même procédé qui lui avait à peu près réussi.

Je compris la cause de ses gémissements en m'enfonçant à mon tour dans les buissons. Des milliers d'épines, aiguës comme des épingles, m'étaient entrées dans les mollets et dans les genoux. Comme Soliman, je fis belle contenance, et je me mis à marcher droit devant moi. Le marquis côtoyait le taillis sur ma gauche, et Titano, protégé par son vêtement de basane, le battait sur ma droite. A quelques pas en avant de lui, j'apercevais au-dessus des branches la belle et intelligente tête, et la queue en panache de Torquato. Le noble animal quêtait fièrement comme s'il eût été à son aise dans un carré de luzerne.

—Eh bien! Excellence, me demanda Titano en faisant allusion à notre conversation du matin, pensez-vous qu'il y ait assez de couvert ici pour cacher le gibier?—Je pense que si celui qui y est a autant de peine à en sortir que j'en ai eu à y entrer, nous ne brûlerons pas beaucoup de poudre tant que nous serons dans ce fagot d'épines.—En attendant, prenez garde à vous: Torquato vient de tomber en arrêt... Oh! vous n'avez pas besoin de vous presser, il ne bougera pas.

On comprend qu'au premier avertissement du vieux braconnier je m'étais porté en avant avec résolution, malgré les épines qui me lardaient impitoyablement les jambes.

J'arrivai ainsi à dix pas environ de l'épagneul, et je vis avec une indicible satisfaction que Soliman était à son côté, et en arrêt comme lui: tous deux se trouvaient en ce moment dans une petite éclaircie, ce qui me permit d'admirer la beauté de leurs poses, également magnifiques quoique dissemblables.

Torquato, que le gibier avait surpris, était légèrement replié sur ses jarrets. Il avait la tête haute, le cou tendu, la prunelle ardente et fixe comme un charbon; sa queue, relevée en arc sur son rein, me parut ferme comme si elle eût été coulée en bronze.

Soliman, qui n'était tombé en arrêt que par imitation, avait pris ses aises. Couché sur le ventre, le museau allongé sur ses pattes de devant, on l'aurait cru endormi, sans les éclairs qui jaillissaient de ses yeux fauves, et sans le frémissement de son nez rosé qui cherchait à se rendre compte du fumet d'un gibier tout nouveau pour lui.

Titano m'avait rejoint: le marquis, toujours sur la lisière du taillis et à vingt-cinq pas environ en avant de nous, était aussi dans une excellente position pour tirer.

Titano fit un signe.

L'épagneul allongea encore le cou, puis il promena sa tête de droite à gauche en l'inclinant à diverses reprises comme une personne qui salue légèrement.

—Ce sont des coqs de bruyère, me dit Titano à demi-voix, il y en a sept: Torquato vient de les compter.

Je n'eus pas le temps de demander l'explication de ces paroles, car elles étaient à peine prononcées, que les coqs de bruyère se levaient lourdement entre nos deux chiens: ils étaient au nombre de sept, ainsi que l'avait dit le vieux braconnier. Je jetai mes deux coups de fusil, un peu au hasard, je dois le dire, et j'eus le bonheur de voir tomber le chef de la bande et un jeune coq.

—Bravo! Excellence! me cria Titano.

Et en même temps la double détonation de sa couleuvrine se fit entendre, mais avec un intervalle de quelques secondes entre chacune d'elles. A la première je m'étais retourné et j'avais vu tomber la poule-mère: la seconde venait d'abattre deux jeunes coqs qui se croisaient à une distance déjà considérable.

Des deux qui restaient, l'un passa à portée du marquis: il eut le même sort que cinq de ses compagnons.

C'était débuter d'une manière brillante, on en conviendra. J'étais ravi! transporté! je le fus bien plus encore quand je vis Soliman déposer à mes pieds le premier des deux oiseaux que j'avais tués: c'était le vieux coq.

Il appartenait à la plus grande espèce de ces gallinacés sauvages, et sa beauté surpassait tout ce que je m'étais imaginé de l'élégance et de la grosseur de ce gibier, dont on me parlait sans cesse depuis mon arrivée en Piémont. Son plumage, d'un noir bleu irisé de violet et de vert, avait des reflets et des chatoiements d'une richesse sans pareille. Une membrane, d'un magnifique écarlate, entourait ses yeux, son bec et remontait en crête sur son large crâne; deux bandes, d'une blancheur éblouissante, coupaient transversalement ses ailes; et sa queue, séparée en deux, de manière à former la fourche, lui donnait des proportions vraiment gigantesques. Quand je le soulevai, je fus aussi confondu de sa pesanteur; enfin, je ne pouvais me lasser de l'admirer et de remercier Titano à qui je devais ce superbe coup de fusil.

Tandis que nous rechargions nos armes, je demandai au vieux braconnier si c'était au hasard qu'il m'avait annoncé sept coqs de bruyère pendant que nos chiens étaient en arrêt.

—Non, Excellence. C'est l'habitude de Torquato, quand le gibier à plume tient bien, de faire un mouvement de tête pour chaque oiseau qui est sous son nez, et il ne se trompe pas une fois sur dix.—De plus fort en plus fort, répondis-je: mais où est-il donc votre merveilleux chien?—Il cherche la poule qui n'est, je crois, que démontée. Marchons toujours, il nous retrouvera bien.

Nous fîmes une centaine de pas, précédés par Soliman qui croisait devant nous sans se soucier des épines. Le courageux animal était cependant tout moucheté de petites taches roses qui attestaient ses nombreuses blessures.

—Ah! voilà votre chien, dis-je à Titano.

Je venais d'apercevoir l'épagneul, immobile derrière une grosse touffe de genévrier.

—Il doit être en arrêt puisqu'il n'est pas devant moi, me répondit le vieux braconnier.—C'est impossible, repris-je. Il tient votre poule dans sa gueule. Il a l'air d'écouter pour savoir si vous l'appelez.—Torquato écouter! Torquato croire que je l'appelle! Excellence, c'est impossible. Je vous dis qu'il est en arrêt.

Je fis le tour de la touffe de genévrier, et je vis l'épagneul en plein corps: il était effectivement en arrêt et dans une pose magnifique.

—Vous avez raison, criai-je à Titano.—A-t-il la queue droite ou relevée?—Droite.—Alors ce sont des perdrix ou des gélinottes. Préparez-vous toujours à tirer.

Une compagnie de gélinottes se leva en effet; mais je ne mispas même en joue: il me sembla qu'elles étaient hors de portée.

—Eh bien! à quoi pensez-vous, Excellence?—C'est trop loin.—Bah! fit Titano en portant la crosse de son fusil à son épaule.

Les deux coups partirent, et deux gélinottes tombèrent, littéralement fracassées comme des cailles qu'on tire en primeur. Je comptai la distance. C'était fabuleux, il y avait cent vingt-sept pas.

Le départ bruyant du gibier, les deux coups de fusil, rien n'avait troublé Torquato. Après la double détonation, il vint poser sa poule devant son maître, puis il courut à la recherche des deux gélinottes qu'il rapporta l'une après l'autre.

Nous passâmes quatre heures dans ce taillis, et quand nous en sortîmes, nous avions trente-trois pièces de gibier, à savoir: quinze coqs de bruyère, huit gélinottes et dix perdreaux rouges.

Titano m'avait galamment permis d'être le roi. J'avais pour ma part quatorze pièces, et Soliman s'était montré le digne émule de Torquato.

Le marquis nous avait rejoints depuis longtemps, et nous nous assîmes au bord d'une petite source ombragée par un groupe de bouleaux et de saules.

—Il est maintenant onze heures à peu près, nous dit Titano. Reposez-vous jusqu'à midi, Excellences. Pendant ce temps-là, j'irai jusque chez moi déposer toute cette volaille qui nous gênerait un peu dans l'expédition que nous avons encore à faire, et à mon retour nous nous remettrons en campagne.—Pourquoi prendre toute cette peine? dis-je à Titano; il vaudrait bien mieux, ce me semble, cacher dans quelque buisson notre gibier que nous retrouverions ce soir.—J'ai besoin de retourner à la maison, reprit le vieux braconnier, et puisqu'il est sage que vous preniez quelques instants de repos, autant vaut que j'en profite pour aller à mes affaires. Avant une heure, je serai certainement revenu.

Et tout en parlant, Titano mettait l'une après l'autre nos trente-trois pièces de gibier dans son immense carnassière, en commençant par les plus lourdes.

Quand le sac qu'il avait posé à terre pour le remplir eut englouti le dernier perdreau dans ses vastes profondeurs, j'essayai de le soulever.

J'y parvins, mais ce fut tout ce que je pus faire en employant toute ma force, et je le laissai aussitôt retomber.

—Et vous allez porter cela? demandai-je à Titano.

Il me regarda d'un air goguenard, et prenant la carnassière d'une seule main, il la fit tournoyer comme si c'eût été le sac d'une petite pensionnaire, et il la posa sur son épaule qui reçut ce poids énorme sans fléchir.

—Laisse-nous du moins ton fusil, lui dit alors le marquis.—Et si je trouve quelque bon coup à faire en chemin, Excellence?—Tu ne le feras pas.—Mais que dira Torquato? je ne veux pas que mon chien puisse croire que je baisse. Au revoir, Excellences.

Et il partit d'un pas aussi léger que s'il n'avait eu que vingt ans et qu'il n'eût rien porté.

Nous le suivîmes des yeux jusqu'à ce que l'inclinaison du terrain nous l'eût caché; puis nous le revîmes, quelques instants après, traverser la vallée, gravir la pente opposée, et enfin entrer dans sa cabane, dont il ferma la porte derrière lui. Il paraît qu'il ne trouva pas de gibier chemin faisant, car nous ne l'entendîmes pas tirer.

—Quel homme extraordinaire! dis-je à Stephano.—C'est vrai qu'il n'a pas son pareil: mais je mettrais ma main au feu que ce n'est pas pour se débarrasser de notre gibier, qu'il pouvait très-bien cacher par ici, comme tu le lui as conseillé, qu'il est retourné chez lui.—Et que supposes-tu qui l'occupe?—Toujours sa maudite contrebande. Quelque avis à recevoir ou quelque signal à donner. Tiens, regarde! continua le marquis.—Quoi?—Comment, tu ne vois rien?—Non, sa porte est toujours fermée.—Examine le toit.—Eh bien!—Cette fumée épaisse...—Tu as pardieu raison! Le pauvre homme ne se corrigera jamais, et je considère la promesse qu'il t'a faite comme un serment d'ivrogne.—Je commence à le craindre aussi.

En ce moment, le bruit d'un pas retentit derrière nous; nous nous retournâmes et nous aperçûmes le brigadier Volenti qui s'avançait la carabine sur l'épaule.

—Eh bien! Excellence, avez-vous fait bonne chasse? demanda-t-il au marquis en le saluant militairement.—Si bonne, répondit Stephano, que nous avons été obligés d'envoyer Titano jusque chez lui pour nous débarrasser de notre gibier.—Il paraît qu'il le fait déjà cuire, si j'en juge par la fumée qui sort de sa cheminée, reprit le brigadier.—Il en est bien capable, répliqua le marquis froidement.—Vous vous intéressez à lui, n'est-ce pas, Excellence?—Sans aucun doute.—Alors conseillez-lui donc de renoncer à la contrebande! tout cela finira mal pour lui. J'ai les ordres les plus sévères à son sujet, et si malin qu'il soit, je le prendrai un jour en flagrant délit.—Vous l'avez averti hier: le reste vous regarde tous les deux. Toutefois j'ai lieu de croire qu'il ne s'exposera plus.—Et il fera bien. Excellence, avez-vous quelques ordres à faire transmettre à vos gens que vous avez laissés à laCroce-Biancaà Pignerol? J'y retourne de ce pas.—Je vous remercie, brigadier.

Volenti renouvela son salut militaire, puis il s'éloigna. En ce moment Titano sortait de sa cabane, et il s'avançait vers nous à grands pas.

Vingt-cinq minutes après, il nous rejoignait. Son absence n'avait pas duré en tout trois quarts d'heure.

Stephano lui conta ce qui s'était passé, en insistant sur la remarque de Volenti au sujet de la fumée.

—Le drôle en sait long, répondit Titano en secouant la tête comme un homme contrarié; mais puisqu'il retourne à Pignerol ce soir, je n'ai rien à craindre pour cette nuit; et demain, vous savez, Excellence...—Prends-y garde, interrompit le marquis; il est capable d'avoir dit qu'il s'en allait, pour que je te le répète, et t'inspirer par ce moyen une fausse sécurité. A ta place, je me tiendrais tranquille ce soir.—Excellence, c'est impossible. J'ai donné ma parole, et si j'y manquais vous seriez en droit de douter à votre tour de la promesse que j'ai faite. Ce serait bien le diable si j'étais pris dans ma dernière expédition.—Enfin les avertissements ne t'auront pas manqué. Maintenant en route, mes amis: il ne nous reste plus que six heures de jour, il faut en profiter. Où vas-tu nous conduire?—J'ai promis à Son Excellence le marquis français de lui montrer des perdrix blanches et un chamois. Pour cela il faut gagner les hauteurs de Bricherasco.—Alors nous n'avons pas une minute à perdre.

Titano nous avait apporté une gourde remplie d'excellent ratafia de Grenoble. Nous en avalâmes quelques gorgées, puis nous partîmes remplis d'une ardeur nouvelle. Nos chiens galopaient devant nous avec une légèreté qui nous fit supposer que nous pouvions compter sur eux.

Après une heure de marche environ, pendant laquelle nous ne cessâmes pas un seul instant de monter, nous atteignîmes un point des hauteurs qui se dressaientdevantnous, où régnait un brouillard d'une opacité telle, que nous fûmes obligés de nous tenir à trois pas les uns des autres pour ne pas nous perdre de vue. Le changement de la température avait été aussi brusque et aussi complet que celui de la lumière, et je sentais se glacer sur mon visage la transpiration bienfaisante que notre course ascensionnelle et non interrompue avait provoquée chez moi. Si j'avais eu un tout autre guide que Titano, je n'aurais, à coup sûr, pas manqué de lui demander ce que des chasseurs pouvaient faire au milieu de cette brume épaisse; mais ma confiance dans le vieux braconnier était si grande, qu'il ne me vint même pas à l'esprit la plus petite inquiétude sur le résultat de notre entreprise. Une chose cependant aurait dû au moins m'étonner: Torquato, à dater du moment où nous étions entrés dans les ténèbres visibles qui nous environnaient de toutes parts, avait cessé sa quête, et il était venu se mettre sur les talons de son maître, comme un animal intelligent qui ne prend jamais une fatigue inutile. Soliman avait suivi cet exemple au bout de quelques minutes; quant au chien du marquis, croyant sans doute la chasse finie, il avait déserté sans cérémonie.

Le sol sur lequel nous marchions était une espèce de terreau noirâtre, parsemé çà et là de touffes de mousses et de lichens d'un vert sombre et d'un aspect misérable. Bientôt quelques lignes blanches vinrent couper de distance en distance cette triste surface: je compris alors que nous ne tarderions pas à arriver à la région des neiges, dont Titano m'avait parlé.

En effet, le brouillard s'éclaircit un peu, et j'aperçus d'abord le disque rougeâtre du soleil, qui semblait nager dans des flots de vapeurs à demi lumineuses. En même temps, mes pieds foulèrent une neige de quelques centimètres d'épaisseur, et molle comme du coton fraîchement cardé. Peu à peu ce tapis éblouissant acquit plus de solidité, et enfin nous sortîmes de la brume aussi brusquement que nous y étions entrés.

Un magnifique spectacle s'offrit alors à ma vue, et me fit pousser un cri de surprise et d'admiration. Nous avions atteint le point culminant des hauteurs que nous venions d'escalader, et nous nous trouvions sur le bord des versants opposés. Tout était neige et glace autour de nous, aussi loin que nos yeux éblouis pouvaient étendre leurs regards. Un ciel d'un bleu sombre, dont la splendeur était sans pareille, étincelait au-dessus de nos têtes. J'y aurais vainement cherché un nuage de la grosseur d'un papillon. Aucune description ne pourrait donner une idée exacte de l'éclatante beauté du soleil, roulant dans ce vide d'une teinte si riche et si nouvelle pour moi. Les rayons qu'il dardait obliquement, car il commençait à descendre vers l'horizon, coloraient de teintes merveilleuses tous les objets qu'ils frappaient. Sous leur magique clarté, la neige chatoyait comme l'opale, les glaciers brillaient comme l'émeraude et le saphir. Les pins, les houx et les genévriers, qui croissaient de distance en distance, étaient couverts d'un givre qu'on eût pris pour une broderie de perles et de diamants. Un silence imposant régnait sur ces magnificences, et ajoutait sa majesté à leur éclat: je n'avais de ma vie vu ni rêvé rien de semblable.

Titano, à qui ces richesses étaient familières, ne s'étonna pas de mon admiration, mais il me sembla qu'il en était charmé. A la satisfaction qu'exprimait sa physionomie, d'un grotesque si intelligent, on eût dit un châtelain qui fait les honneurs de son parc à quelque visiteur étranger, et je fus si bien dupe de cette apparence, que je me crus obligé d'adresser un petit compliment à ce digne homme.

—Eh bien! Excellence, ce que vous me dites là me flatte, me répondit-il en accompagnant ces paroles de la plus spirituelle de ses grimaces, je suis un peu ici comme chez moi, car il n'y a guère que moi qui y vienne, ajouta-t-il. Maintenant, faisons encore chacun une petite caresse à cette bouteille de vieux ratafia, et remettons-nous en campagne. Voilà Torquato qui porte le nez au vent: nous n'irons pas loin sans voir voler quelque chose.

Nous nous mîmes en ligne, à trente-cinq ou quarante pas, à peu près, les uns des autres, Titano occupant le milieu, et nous commençâmes à battre le terrain devant nous, comme nous aurions fait d'un champ d'avoine ou d'un carré de luzerne.

La neige que nous foulions était vierge de toute empreinte de pied humain; mais elle portait des traces assez nombreuses d'oiseaux, parmi lesquelles il ne me fut pas difficile de reconnaître quelques frayés de perdrix.

Titano, qui les avait remarqués en même temps que moi, me fit un signe d'intelligence; presque au même instant, Soliman tomba en arrêt, ce qui ne laissa pas que de me flatter infiniment, d'autant plus que Torquato vint se placer immédiatement à côté de lui.

Comme c'était devant moi que la chose se passait, mes compagnons se rapprochèrent, et nous entourâmes les deux chiens qui portaient la tête inclinée de côté, de manière à faire supposer que le gibier était sous leur nez.

Titano fit comme les chiens, et ses yeux perçants prirent la direction des leurs.

—Je les aperçois, Excellence! me dit-il vivement après un examen de quelques secondes: elles sont exactement sous le nez de votre chien, il ne tiendrait qu'à lui d'engueulerune. Allons! allons! je vois qu'il est sage.—Moi, je ne vois rien, dis-je à Titano après avoir regardé à mon tour.—Avancez encore un peu... encore... là, très-bien; arrêtez-vous maintenant. En voilà une dont l'aile vient de frissonner; elles ne tarderont pas à partir... deux, quatre, cinq, six, huit... il y en a neuf ou dix, Excellence. Eh bien! les voyez-vous?—Non; et toi? demandai-je à Stephano.—Moi, je distingue un petit boursouflement, comme si le vent avait poussé un peu plus de neige en cet endroit: ce doit être ça, me répondit le marquis de Nora.—Précisément, Excellence. Préparez vous maintenant! s'écria Titano.

J'entendis comme un bruit d'ailes et une sorte de chant plaintif; puis, je visentreles deux chiens, qui avaient relevé la tête brusquement, un petit rond noir que je reconnus évidemment pour l'endroit où les perdrix s'étaient blotties, et où elles avaient fait fondre la neige.

Je regardai en l'air; rien; je jetai rapidement la vue devant moi: rien non plus; cela tenait du prodige.

—Eh bien! Excellence, vous ne tirez donc pas? me demanda Titano en portant son arme à son épaule.—Tirer! quoi? je ne vois rien.—Alors...

Deux effroyables détonations, répercutées aussitôt par des milliers d'échos, retentirent à mes oreilles, se prolongèrent pendant un espace de temps dont il me fut impossible d'apprécier la durée, et se terminèrent par des grondements sourds et toujours plus lointains, semblables à ceux de la foudre quand un orage s'éloigne.

Quand je fus un peu remis de ma surprise, je vis nos deux chiens qui revenaient à nous: Torquato alla à son maître, Soliman s'approcha de moi.

Chacun d'eux rapportait une perdrix.

Je pris celle que Soliman me présentait, et je l'examinai avec une curiosité que tous les véritables chasseurs comprendront, j'en suis sûr.

C'était bien la plus ravissante petite créature de la terre. Le grain de plomb, qui l'avait atteinte sous l'aile, ne l'avait pas endommagée le moins du monde, et on l'aurait crue plutôt endormie que morte. En admirant la blancheur merveilleuse de son plumage, je commençai à m'expliquer comment il avait pu se confondre avec la neige dont nous étions entourés, et je ne fus plus étonné que de la finesse de vue du braconnier. Cette perdrix était d'un tiers environ moins grosse que notre perdrix grise ordinaire, mais elle en avait toutes les formes, avec plus de finesse et d'élégance. Ses pieds étaient noirs, armés d'ongles courts d'un gris rosé. Le bec, de même couleur, se rapprochait, quant à la conformation, de celui de la tourterelle, et l'iris de l'œil était d'un brun cannelle un peu clair; un petit cercle rose vif bordait les paupières.

Titano me dit que c'était la chanterelle; il me fit voir en même temps l'autre bête, qu'il m'assura être un mâle: il était plus gros, et ses pieds avaient des ergots.

—Mais comment diable avez-vous fait pour exécuter ce coup double? demandai-je à Titano; moi je déclare, sur l'honneur; n'avoir rien vu voler.—Quelque chose a volé, cependant, me répondit-il en goguenardant, puisque quelque chose ne vole plus.

Il n'y avait rien de plus logique que ce raisonnement, mais il ne répondait pas à ma question, que je m'empressai de renouveler.

—Voyez-vous, Excellence, l'air est d'une si grande pureté par ici, qu'avec un peu d'attention on y peut découvrir la plus faible vapeur qui le traverse. Tenez, par exemple, regardez ce corbeau qui passe là-bas.—Eh bien?—Ne remarquez-vous rien de particulier en lui?—Rien absolument.—Examinez mieux.—J'y mets une telle attention que mes yeux en pleurent... Ah! attendez un moment! je ne sais si c'est un effet de ma vue fatiguée, mais il me semble voir une petite traînée de fumée grise derrière cette bête.—C'est cela même, Excellence; et c'est de cette manière que mon œil suit les perdrix blanches. Cette petite traînée de fumée est produite par la chaleur qui s'exhale du corps de tout animal, et comme l'air est très-pur à cette hauteur, cela fait que.... ma foi, M. le curé de Pignerol me l'a bien expliqué, mais je l'ai oublié.—Je comprends à peu près, dis-je à Titano; seulement, jamais je ne distinguerai assez bien cette fumée pour tirer juste; aussi, je suis tenté d'attribuer au hasard le coup double que vous avez fait.—Eh bien! je recommencerai tout à l'heure, Excellence. Combien faudra-t-il encore de hasards pour vous convaincre que je vous dis la vérité?—Un seul.—Alors, en route! reprit Titano qui, pendant ce petit colloque, avait rechargé son arme.

Nous nous remîmes en marche, et nos chiens se remirent en quête.

Après un quart d'heure environ de recherches, toujours cheminant droit devant nous, Soliman, qui galopait sur ma gauche, se retourna brusquement, puis resta immobile, le corps plié, comme s'il eût été pétrifié dans la position qu'il avait prise. Il était en arrêt, et le gibier l'avait surpris.

Je fis un signe au vieux braconnier, qui s'empressa de venir à moi.

—Allons,signor marchese, me dit-il, ouvrez bien les yeux et rappelez-vous ce que je vous ai dit tout à l'heure: il ne faut qu'un peu d'habitude: si vous manquez, je tirerai tout de suite après vous, pour faire mon second hasard; vous savez bien?...

Une courte description des localités est indispensable pour bien faire comprendre ce qui va suivre.

L'endroit où Soliman venait de tomber en arrêt était couvert de neige comme celui où Titano avait fait son coup double peu d'instants auparavant; mais à une quarantaine de pas environ au delà du chien, et, par conséquent, dans la direction que le gibier qui devait se lever prendrait sans doute, commençait une sorte de glacier de peu de largeur, dont la surface bleuâtre tranchait d'une manière assez marquante sur la nappe d'une éblouissante blancheur qui l'environnait de toutes parts: j'avais remarqué ce petit accident pittoresque, sans me douter le moins du monde de l'utilité que je pourrais en tirer.

Comme la première fois encore, je regardai sous le nez de mon chien, mais je ne pus rien voir, bien que Titano et même le marquis m'assurassent qu'ils distinguaient parfaitement cinq ou six perdrix les unes à côté des autres.

Le bruit d'ailes et le chant plaintif m'avertirent qu'elles étaient parties.

Je mis en joue devant moi, dans l'espoir de découvrir les petites vapeurs grises et de faire feu avec une demi-certitude, mais je n'aperçus absolument rien de semblable.

Tout à coup je poussai un cri de joie, immédiatement suivi de la double détonation de mon fusil, et j'eus la satisfaction de pouvoir dire à Soliman:apporte!

Voici ce qui s'était passé:

Tant que les pauvres petites perdrix avaient volé en rasant la neige, elles s'étaient confondues en quelque sorte avec elle; mais une fois arrivées au-dessus de l'azur du glacier, elles s'étaient détachées sur ce fond plus sombre qu'elles, comme de petits nuages blancs dans le ciel, et j'avais profité de cette circonstance pour viser rapidement et faire feu: mes deux coups avaient aussi porté.

—Bravo,signor marchese! s'écria Titano. Seulement vous pouvez vous flatter d'avoir de la chance; mais, il n'y a rien à dire, c'est tiré en maître.

Je dis à Titano que j'étais très-fier de son approbation, et mis les deux perdrix dans ma carnassière, soin que les chasseurs négligent très-rarement de prendre.

—Maintenant, Excellence, je vous demanderai de vouloir bien charger votre fusil à balle: ça se trouve joliment bien que vous venez de le nettoyer de son plomb.—Ce n'est donc pas une plaisanterie?—Quoi, Excellence?—Ce chamois...—Eh bien! Excellence, je vous demande une demi-heure de grande fatigue encore; mais là ce qui s'appelle de la fatigue; ce ne sera pas de la promenade, la canne à la main, comme nous en avons fait depuis ce matin.

J'avoue, à ma très-grande confusion, que si Titano ne se fût pas souvenu de sa promesse, je ne la lui aurais certainement pas rappelée. Je n'en pouvais plus, et intérieurement j'envoyai de bon cœur le chamois à tous les diables.

Mais ce coquin d'amour-propre, qui m'a fait faire tant de sottises dans ma vie, m'empêcha de convenir que j'aimerais mieux regagner la chaumière de Titano, pour y dormir sur mes lauriers déjà cueillis, que de courir après un nouveau triomphe.

Je poussai l'hypocrisie jusqu'à donner le signal du départ; je fis mieux encore: je me mis à marcher d'un train de poste, ce qui m'attira deux ou trois bonnes goguenardises du vieux braconnier, qui, je dois en convenir, ne fut pas dupe un seul instant de mon faux empressement.

Toutefois, le premier quart d'heure se passa assez bien; mais les difficultés du terrain devenant de moment en moment plus grandes, j'eus bientôt besoin de toute ma force morale pour ne pas prendre le parti de me refuser à aller plus loin.

Titano avait cessé de me décocher ses respectueuses épigrammes, et, pour me faire prendre patience, il me contait d'incroyables traits d'esprit de son épagneul; enfin, me voyant de plus en plus abattu, il me dit:

—Excellence, j'ai deux bonnes nouvelles à vous donner.—Ah! répondis-je avec l'indifférence des grandes détresses.—Nous serons arrivés dans quatre ou cinq minutes, à l'endroit où se tiennent les chamois, reprit-il.

Un secondah!encore plus détaché que le premier des choses de ce monde fut mon unique réponse.

—Et ce qu'il y a de mieux, reprit-il, c'est que, sans que vous vous en doutiez, nous sommes moins éloignés de chez moi que nous ne l'étions il y a une heure et demie.

Pour le coup, cette nouvelle me parut intéressante, et l'heureuse influence qu'elle exerça sur mon esprit me rendit un peu de vigueur.

—Voilà le dernier coup de collier à donner, fit soudain Titano; mais, comme dit le proverbe français, il n'y a rien de plus difficile à écorcher que la queue.

Ces paroles me firent relever la tête, et le spectacle qui s'offrit à mes regards ne fut pas de nature à me réjouir le cœur.

L'espèce de chemin que nous suivions depuis quelques instants à travers mille obstacles, était brusquement interrompu par un monticule de glace presque à pic.

—Eh! quoi! nous faudra-t-il donc escalader cette muraille! demandai-je à Titano avec l'accent d'un profond découragement.—Oui, Excellence, me répondit le vieux braconnier, en tirant de son immense carnassière une courte hache et trois paires de patins, sorte de semelles de bois garnies de crampons d'acier.—Eh bien! franchement, repris-je aussitôt, j'aime mieux ne jamais voir bondir un chamois de ma vie.—Aimez-vous mieux aussi, Excellence, refaire tout le chemin que nous avons déjà fait, pour retourner à ma cabane? Il n'y a que ces deux partis-là à prendre.

Je gardai le silence, mais ma physionomie exprima une consternation si grande, que le bon Titano, que la sensibilité n'étouffait pas cependant, eut l'air presque attendri.

—Tenez,signor marchese, me dit-il, ceci n'est effrayant qu'à la vue. Je vais vous tailler là dedans un petit escalier de cristal si coquet, que rien qu'en le voyant vous vous sentirez la force de le monter.—Et après? quand nous serons là-haut?—Quand nous serons là-haut, il y a cent à parier contre un que nous verrons des chamois.—Que le diable emporte les chamois! m'écriai-je impatienté et un peu honteux.—Vous ne me laissez pas le temps d'achever, Excellence; j'allais ajouter qu'il ne nous faudra guère que vingt minutes de marche pour regagner notre gîte. Cela vous va-t-il?—Crois ce qu'il te dit, reprit alors le marquis. J'ai fait une fois cette même tournée avec lui; comme toi je n'en pouvais plus; eh bien! j'ai eu la preuve évidente que le retour par là était quatre fois plus court.—D'ailleurs, continua Titano, si Votre Excellence était tout à fait dans l'impossibilité de marcher, le vieux chasseur a encore les reins assez forts pour la porter une partie du chemin.

L'idée que je pourrais subir cette humiliation me rendit soudainement toute mon énergie morale, et il me sembla en même temps que je me sentais plus vigoureux.

Je remerciai Titano de son dévouement, et je lui dis que j'étais prêt à tout, même à tuer un chamois si l'occasion s'en présentait.

—J'en étais sûr! s'écria-t-il. Maintenant, buvez encore un bon coup de ce ratafia, et attachez solidement à vos pieds ces patins garnis de crampons et de courroies. Pendant ce temps-là, je vous ferai votre escalier.—Corpo di Bacco!ajouta-t-il aussitôt en se reprenant, votre chien va nous gêner! je n'avais pas pensé à cela, grand imbécile que je suis!—Mon chien va nous gêner? demandai-je: eh bien! et le vôtre?—Oh! le mien, il n'y a pas à s'en occuper: je vais lui faire signe de s'en aller et il s'en ira. Voyez-vous, les chamois sont les bêtes les plus défiantes de la terre; nous ne pourrons les approcher qu'en nous traînant sur le ventre comme des limaçons, et vous comprenez, Excellence, qu'un chien...—Il a raison, interrompit le marquis. Mais comment faire? je ne vois aucun moyen.—Mon chien restera derrière moi, et il est capable de ramper aussi si je lui en donne l'exemple.—D'accord; mais il est blanc.—Tant mieux, on le verra moins sur la neige.—Là-haut, il n'y en a plus, Excellence.—Ah! diable!—Il me vient une idée! reprit vivement le vieux braconnier, comme s'il était frappé d'une inspiration soudaine, ce qui était vrai effectivement.—Quelle est ton idée, vieux sorcier? demanda le marquis de Nora.—Je couplerai le braque de Son Excellence avec mon épagneul, et ils s'en iront ensemble.—Mon chien ne comprendra pas ce que cela veut dire; il se défendra, prendra de l'humeur, et nous n'en pourrons plus rien faire ensuite.—Torquato lui expliquera l'affaire,signor marchese; et quand ils auront causé un moment, ils s'entendront peut-être à merveille.—Soliman ne sait pas le piémontais, dis-je en riant, car je n'envisageais la chose que comme une plaisanterie.—Mais Torquato sait le français, Excellence, répondit le vieux chasseur avec le plus grand sérieux. Comment, sans cela, pourrait-il s'entendre avec les contrebandiers?—Nous pouvons toujours essayer, ajouta le marquis. Si cela ne va pas, nous rendrons la liberté à ton chien avant qu'il ait eu le temps de prendre de l'humeur.—Soit, dis-je, et j'appelai Soliman qui se désaltérait avec de la neige à quelques pas de moi.

Il vint, et Titano tira encore de sa gibecière, qui contenait autant de choses que le chapeau miraculeux de M. Robert Houdin, une couple en poils de sanglier, et en un clin d'œil il eut attaché les deux chiens l'un à l'autre.

Soliman me regarda d'un air profondément étonné; mais, à ma grande surprise, il ne fit aucune résistance: il est vrai que nous n'en étions encore qu'au prologue de la pièce.

Titano laissa s'écouler quelques secondes sans exécuter aucun geste, sans prononcer aucune parole; puis il fit un signe de la main et il dit deux ou trois mots en patois.

Torquato regarda Soliman, et, sur mon honneur, son regard signifiait, à ne pas s'y tromper:mon cher ami, quand vous voudrez; je suis entièrement à vos ordres.

Soliman me consulta à son tour d'un coup d'œil.

—Allez! lui dis-je.

Ils partirent, ma foi! tous les deux, à ma profonde stupéfaction. Je les suivis pendant quelques instants du regard, convaincu que l'entente cordiale de ces deux bêtes ne serait pas de longue durée: l'événement ne justifia pas cette crainte: tout en galopant, Soliman tourna une ou deux fois la tête de mon côté, mais ce fut tout.

Titano se mit alors à son escalier, et nous nous occupâmes de chausser nos patins.

En moins de vingt minutes tout était terminé, et ce temps de repos m'avait à peu près remis.

Titano s'attacha une longue corde autour des reins, puis il me dit d'en faire autant; l'extrémité de la corde fut nouée à la ceinture du marquis.

Nous formions ainsi une espèce de chaîne, dont Titano était la tête, moi le centre et Nora la queue.

Alors l'ascension commença.

Elle fut plus effrayante que laborieuse. Deux fois mes pieds mal assurés se dérobèrent sous moi; mais Titano, ferme comme un roc, me remit debout. Le marquis broncha aussi une fois et me fit chanceler, Titano nous retint tous les deux.

Nous atteignîmes ainsi le sommet du glacier en quelques minutes, et nous nous trouvâmes sur un petit plateau gazonné et couvert de buissons épais.

—Maintenant du silence! nous dit Titano à voix basse, pendant que nous nous débarrassions de notre corde et de nos chaussures de bois. Je vais aller à la découverte.

Il se mit à plat ventre et nous le vîmes disparaître dans les buissons, sans faire plus de bruit qu'un serpent qui se coule dans l'herbe.

Au bout d'un quart d'heure il revint, et quatre de ses doigts qu'il leva en l'air avec un regard triomphant, nous annoncèrent qu'il avait vu quatre chamois à portée.

Nous nous couchâmes alors comme lui, rampant à l'aide de la main gauche, et tenant notre fusil de la main droite. Il va sans dire que Titano nous guidait; je le suivais immédiatement.

Il s'arrêta, se souleva sur ses deux genoux, écarta avec précaution quelques broussailles, puis il me fit signe de regarder.

Nous étions sur le bord du plateau, et à deux cents pieds environ au-dessous de nous s'ouvrait une petite vallée, au fond de laquelle broutaient paisiblement quatre chamois.

Un cinquième, debout sur la pointe d'un rocher situé beaucoup plus loin, semblait placé en sentinelle. Ce fut lui que j'aperçus d'abord, car il se détachait sur l'azur du ciel, tandis que ses compagnons se confondaient un peu avec la verdure sombre de la vallée, d'ailleurs un peu envahie déjà par la brume du soir.

—Appuyez votre fusil sur mon épaule, murmura Titano à mon oreille, et envoyez-moi une balle à ce vieux gredin qui marche en tête des trois autres. Je lui garde rancune, car je l'ai manqué déjà deux fois. Je le reconnais parce qu'une de mes balles lui a cassé la corne gauche. Dépêchez-vous! reprit-il vivement, mais toujours aussi bas. La sentinelle nous a éventés; avant trois secondes elle sifflera, et alors, bonsoir, la chasse sera...

J'avais ajusté, je fis feu!

Au moment où mon coup de fusil retentissait, le chamois de garde fit entendre un cri aigu et disparut comme par enchantement: nous nous levâmes tous les trois comme un seul homme.

—Bravo! bravo!signor marchese!s'écria Titano en jetant sa coiffure en l'air. Eh bien! êtes-vous encore fatigué?

Trois des chamois avaient fui, je ne sais par où ni comment; mais le quatrième, celui que j'avais ajusté, se débattait dans les convulsions de l'agonie.

Nous nous élançâmes sur une pente d'une rapidité effrayante, mais dont le sol un peu spongieux nous préservait des chutes, et nous fûmes en moins d'une demi-minute auprès du chamois qui rendait le dernier soupir. Ma balle était entrée dans le dos et ressortait sous le ventre, ce qui s'expliquait par la position que j'occupais quand j'avais tiré.

Titano était radieux. Il prit le chamois, le mit en travers sur ses épaules, comme fait le bon pasteur pour la brebis égarée qu'il ramène au bercail, puis nous nous dirigeâmes vers un sentier facile qui serpentait dans la vallée. Il commençait à faire nuit.

Titano ne m'avait pas bercé d'une espérance trompeuse, car nous fûmes rendus à sa cabane beaucoup plus promptement que je n'osais l'espérer; il est vrai que le digne homme eut soin, pour me faire paraître la distance plus courte encore, de se remettre à me conter une foule d'histoires de chasse, toutes plus intéressantes les unes que les autres; enfin, de façon ou d'autre, il fit si bien, qu'en arrivant chez lui j'étais un peu moins fatigué qu'une heure auparavant.

—Eh bien! Excellence, me disait-il tout en cheminant, je vous ai fidèlement tenu tout ce que je vous ai promis. Aussi j'espère que quand vous reviendrez dans notre pays, j'aurai encore votre visite... mais il ne faudra pas trop tarder, reprit-il avec un mélange d'insouciance et de mélancolie, car il n'y aura bientôt plus d'huile dans la lampe.—Bah! fit le marquis, tu nous enterreras tous, pour peu que tu y mettes de l'entêtement: voilà vingt ans que je te connais et que je te vois toujours le même.—C'est que, voyez-vous, Excellence, il y a vingt ans j'étais déjà très-vieux: tenez, c'est justement à cette époque-là que j'ai commencé à oublier mon âge.—Cependant je parie que tu es le moins fatigué de nous trois.—L'habitude,signor marchese; mais si je m'arrête une fois, je suis sûr que je tomberai tout à fait.—Écoute, reprit le marquis, je crois que je puis te faire une proposition qui te conviendra.—Votre Excellence sait....—Pas de phrases: tu te souviens de ce que tu m'as promis?—Un honnête homme n'a que sa parole: à dater de demain je dirai adieu pour toujours à la contrebande.—C'est cela même: eh bien! qui t'empêcherait alors de prendre tout à fait ta retraite et de venir t'établir chez moi.—Quitter mes montagnes, Excellence! Vous êtes bien bon, certainement, mais autant vaudrait me faire conduire tout de suite au cimetière.—Tu reviendras les voir quelquefois.—Ce n'est pas la même chose, Excellence. Je me connais, voyez-vous; il me faut cet air vif, cette solitude, ce silence, et puis surtout ma liberté.—Oh! pour ce qui est de cela, tu l'aurais chez moi aussi complète qu'ici.—Vous ne me gêneriez pas, je le sais bien,signor marchese; mais moi je me gênerais, ce qui reviendrait absolument au même.—Tu es un vieux fou! interrompit le marquis avec impatience.—On est toujours fou, Excellence, quand on n'est pas sage à la manière des autres.—Que deviendrais-tu, par exemple, si tu tombais malade?—Mais, Excellence, je ne serai jamais malade.—Tu parlais cependant tout à l'heure de ta fin prochaine.—C'est bien différent....

En ce moment nous arrivions, ce qui mit tout naturellement un terme à cette conversation. J'en fus fâché, car j'aurais été très-curieux d'entendre Titano développer sa théorie sur la possibilité de mourir bien portant.

Nous trouvâmes sur le seuil de la cabane le chasseur du marquis qui nous attendait, et les deux chiens qu'il avait découplés. Ainsi, ces nobles bêtes avaient heureusement fait leur voyage: j'ajouterai que la meilleure intelligence semblait toujours présider à leurs relations. Quant au braque anglais du marquis, qui avait déserté vers le milieu de la chasse, honteux de sa fuite il s'était réfugié à l'écurie près de nos mulets.

Ceux-ci étaient prêts; mais, outre qu'il n'eût pas été prudent de nous engager à cette heure dans les sentiers qui ramenaient à Pignerol, nous avions un grand besoin de repos, le marquis et moi, de telle sorte que nous acceptâmes avec un véritable plaisir l'offre que nous fit le bon Titano de passer encore une nuit sous son toit.

Nous l'engageâmes, à notre tour, à laisser le domestique s'occuper des préparatifs du souper et à venir se reposer avec nous devant le feu; mais il ne voulut pas entendre raison sur ce chapitre, et s'étant seulement débarrassé de son immense carnassière, il se mit à l'œuvre avec la même activité que j'avais déjà admirée la veille, et qui me parut surnaturelle après la fatigue de la journée.

Pendant qu'il allait et venait, souriant, grimaçant, clignant de l'œil et se parlant quelquefois à lui-même, nous ne le perdions pas de vue, le marquis et moi, et nous eûmes l'occasion de nous faire remarquer réciproquement que son chien suivait aussi du regard tous ses mouvements, comme l'eût pu faire un serviteur rempli de zèle et d'affection pour son maître. C'était, en vérité, l'étude la plus curieuse à faire que celle de la sympathie qui semblait unir ces deux êtres, et quand on s'y était livré pendant quelques instants, on se surprenait à se demander sérieusement ce que deviendrait celui des deux qui serait condamné à survivre à l'autre. A coup sûr on est beaucoup moins inquiet de l'avenir quand il s'agit de quelque association de bipèdes; j'en demande pardon à mes semblables.

—Tels que tu les vois, me dit le marquis, je mettrais ma main dans ce brasier que c'est déjà l'affaire de cette nuit qui les met en communication de regards et de pensées.—J'ai vu bien des choses incompréhensibles depuis hier, mais en vérité celle-là serait par trop forte, répondis-je. A la rigueur, je veux bien que ce chien sache que le chant du hibou est le signal du passage d'une troupe de contrebandiers; je comprends aussi, quoique avec plus de peine, qu'il reconnaisse, dans une gardeuse de chèvres, une personne chargée de l'espionner; mais comment veux-tu que j'admette chez un animal la prescience d'un événement que rien n'annonce encore? C'est absolument comme si tu me disais qu'il est capable de lire une lettre.—Tant que tu voudras, mon cher ami; mais je suis à peu près sûr de ce que j'avance. Examine-les avec attention, et trouve-moi à cette conversation muette qui a lieu entre eux une autre raison que celle que je t'ai donnée.—Rien n'est plus facile: Titano prépare notre souper, et Torquato qui a faim lui demande quelque chose.—Si cela était, au lieu de se borner à le suivre du regard, il se tiendrait sur ses talons pour tâcher d'attraper quelque chose: il interroge, mais il ne sollicite pas. Étudie-les tous deux avec attention.

Le hasard voulut qu'en ce moment Titano, en sortant de son bahut un énorme pâté auquel nous avions fait le matin même une brèche profonde, en laissa tomber quelques bribes par terre: c'eût été, à coup sûr, une bonne occasion pour Torquato: cependant il ne bougea pas, et Soliman s'élança seul pour nettoyer la chambre, ce qui fut fait en un clin d'œil.

—Tu vois? me dit le marquis.—C'est ma foi vrai! Titano est un sorcier et son chien est son démon familier.—Vos Excellences sont servies, nous dit le vieux braconnier en nous montrant la table, qui, sans exagération, fléchissait sous le poids de toutes les bonnes et solides choses dont il l'avait couverte.

Nous nous assîmes tous les trois, et Titano se disposa à nous servir, comme il avait déjà fait le matin.

—Écoute, mon vieux, lui dit le marquis, tu as peut-être quelque chose à faire; dans ce cas, il ne faudrait pas te gêner pour nous. Ainsi lorsque tu auras satisfait ton appétit, laisse-nous en compagnie de ces bouteilles et va où le devoir t'appellera. Puisque tu fais encore la contrebande ce soir, fais-la en conscience: seulement, préviens ces gens que tu les obliges pour la dernière fois.—Excellence, le moment n'est pas encore venu, répondit Titano en jetant à la dérobée un coup d'œil sur sa pendule qui marquait huit heures... Et puis, ajouta-t-il, il peut arriver qu'ils ne soient pas exacts ou qu'ils passent ailleurs...—Et alors?—Alors,signor marchese, je serai dégagé de la promesse que je leur ai faite, et s'ils réclament mes services pour demain ou un autre jour, je leur ferai savoir qu'ils ne doivent plus compter sur moi.—Tu es un brave homme! s'écria Nora en tendant la main au vieux braconnier; aussi, quand je te quitterai, je serai aussi tranquille que si je t'emmenais avec moi.—Nous nous ennuierons un peu, mon chien et moi, pendant les longues soirées d'hiver; mais je penserai que je fais une chose que vous m'avez demandée, et je me coucherai le cœur content. A votre santé, Excellence; à la vôtre aussi,signor marchese, reprit Titano en se tournant de mon côté.

Nous levâmes nos verres pour faire raison à notre hôte; en ce moment, l'épagneul, qui était accroupi devant la cheminée, les yeux toujours attachés sur son maître, se dérangea brusquement et vint poser sa tête sur le bord de la table.

Je lui présentai un morceau de painsaucé, mais il ne daigna pas seulement le flairer.

—Ah! ah! fit le braconnier, les drôles seront exacts.

Ces mots étaient à peine prononcés, qu'un chien gratta à la porte de la cabane.

Je crus que c'était le braque anglais du marquis de Nora; mais Titano ayant ouvert, nous vîmes entrer un petit barbet noir de l'aspect le plus misérable: vrai caniche d'aveugle s'il en fut.

—Plus de doute, dit Titano d'un air mécontent. Sur mon honneur je me serais bien passé de cette corvée.—Ils passent donc décidément? demanda le marquis.—Ils veulent passer, Excellence; et ils m'envoientMoutonpour me prier de leur faire savoir si le passage est libre.—Et comment le sauras-tu toi-même?—En allant m'en assurer, ce que je vais faire à la minute.—Seras-tu longtemps absent?—Une demi-heure, tout au plus. Mangez doucement, ne buvez pas tout, et je viendrai bientôt trinquer avec vous à la santé de ce pauvre Volenti, qui va être joué sous jambe, tout malin qu'il est.—Sois prudent, mon vieux brave, interrompit avec l'accent d'une vive sollicitude le marquis, qui vit que le braconnier prenait un de ses fusils accrochés au manteau de la cheminée: il serait dur, pour ta dernière campagne...—Ne craignez rien, Excellence. Ce que j'ai à faire est la chose la plus simple du monde. Le passage dangereux n'est qu'à dix minutes d'ici, et n'a guère plus de trois cents pas de long. Je vais me placer à l'entrée; Torquato fera une bonne patrouille aux alentours, et s'il ne découvre rien de suspect il ira prévenir les autres, qui continueront leur route tranquillement.—Alors, pourquoi prends-tu un fusil?—Je ne sors jamais sans cela; mais depuis quinze ans que je fais ce métier, je n'ai jamais eu une seule fois l'occasion de le mettre en joue. A bientôt, Excellence, reprit Titano en se dirigeant vers la porte.—Et le barbet? demandai-je.—Il est parti pour annoncer qu'il m'a trouvé à mon poste; il ne fait jamais de plus longue conversation que cela.

Nous nous étions levés, Nora et moi, pour accompagner notre hôte jusque sur le seuil de sa cabane, et, à la clarté de la lune, qu'aucun nuage ne voilait, nous le vîmes s'engager dans le sentier qui conduisait au fond de la petite vallée que nous avions traversée le matin pour nous mettre en chasse.

—Je crois qu'il a assez de ce métier, dis-je au marquis, et je suis sûr qu'il te sait bon gré de l'avoir engagé à y renoncer. Dieu veuille maintenant que tout aille bien.—Je l'espère, répondit Nora avec préoccupation; mais cependant je voudrais bien que le pauvre diable fût déjà de retour. Ce Volenti est un rusé compère, et il m'a semblé, quand il nous a quittés ce matin, qu'il avait l'air bien triomphant.—Raison de plus, ce me semble, pour supposer qu'il ne savait rien: s'il se fût douté de quelque chose, il ne serait pas venu rôder autour de nous, et il ne nous aurait pas priés de répéter à Titano les avertissements qu'il lui avait donnés hier. Je crois plutôt, au contraire, qu'obligé d'aller en expédition d'un autre côté, il aura voulu effrayer notre vieil ami, afin de l'obliger à rester tranquille cette nuit.—Tu as pardieu raison! s'écria le marquis. C'est là l'unique cause de ses menaces. Maintenant que je suis rassuré, allons nous remettre à table pour prendre patience jusqu'au retour de Titano. Il nous a dit qu'il serait absent environ une demi-heure; la moitié de ce temps est déjà passée.

Tout en causant, nous nous étions un peu éloignés de la maison, que les accidents nombreux du terrain nous avaient cachée pendant quelques secondes seulement: nous fûmes donc assez surpris, le marquis et moi, d'entendre, en nous rapprochant, deux personnes causer dans l'intérieur, où nous n'avions laissé que notre domestique.

Nous hâtâmes le pas sans prononcer une seule parole, mais poussés tous deux par le même pressentiment.

Outre notre domestique, il y avait deux hommes dans la cabane: ces deux hommes étaient le brigadier Volenti et le simple douanier Ravina.

Ils nous saluèrent poliment quand nous entrâmes, et le premier dit au marquis:

—Excellence, je regrette vivement de vous retrouver ici, car mes gens vont sans doute ramener ce vieil entêté de père Titano, qui aura été pris en flagrant délit: j'ai vingt-cinq hommes dispersés dans les environs, et ce serait bien le diable si l'un d'eux ne découvrait pas lepot aux roses.—Êtes-vous donc sûr, brigadier, demanda le marquis, qu'une bande de contrebandiers doit passer près d'ici cette nuit?—Parfaitement sûr, Excellence; un des leurs les a vendus depuis hier.—Vous savez que c'est une de leurs ruses habituelles pour se faire surveiller justement dans l'endroit où ils ne passent pas.—Je suis certain du fait, Excellence; et j'en suis fâché, car j'aurais autant aimé ne pas trouver cet homme en faute.—Il ne tient qu'à vous.—Comment cela, Excellence?—En fermant les yeux si on vous le ramène.—Désolé de vous refuser, Excellence; mais c'est impossible. On me dénoncerait comme on a dénoncé le vieux Broschi, mon prédécesseur, et je perdrais ma place.—Écoutez, Volenti, reprit le marquis avec une gravité croissante, Titano m'a donné sa parole d'honneur qu'à dater de demain il n'aurait plus aucune relation avec les contrebandiers: eh bien! si par hasard il était compromis ce soir, faites-lui grâce pour cette fois.—Et si l'on me dénonce, Excellence?—Je me chargerai d'arranger l'affaire directement avec le roi; et j'irai même lui en parler dès demain en passant à Racconigi où il est en ce moment.—Excellence, il ne sera pas dit qu'un soldat piémontais qui a vu le marquis de Nora se battre à Gênes dans levingt et un[2], lui aura refusé quelque chose; si le vieux Titano est pris, je ne dresserai pas de procès-verbal contre lui... Mais vous comprenez, Excellence, c'est à la condition qu'il ne recommencera plus...—J'en prends l'engagement en son nom.—Cela me suffit. Excellence, excusez-nous de vous avoir dérangé; je vais faire une petite ronde ici aux environs; si, pendant mon absence, qui ne sera pas longue, on amène ici votre protégé, dites-lui ce qui a été convenu entre nous: je ne tarderai pas beaucoup à revenir.

Volenti et Ravina saluèrent respectueusement, puis ils sortirent de la cabane.

—Voilà, Dieu merci! une affaire arrangée! s'écria Nora. Le pauvre Titano l'a échappé belle. Quel bonheur que j'ai eu l'idée de cette chasse. Buvons à la santé de Volenti!—Excellence, voulez-vous remplir mon verre, dit une grosse voix joviale.

Nous nous retournâmes: Titano était debout sur le seuil, secouant ses pieds couverts de rosée.

—Comment, tu n'es pas pris? lui demanda vivement le marquis.—J'ai failli l'être dix fois, Excellence; mais Torquato marchait devant moi et il m'a fait éviter tous les hommes placés en embuscade. A l'heure qu'il est le convoi doit être passé, et une fois dans les grottes de Villetri, tous les douaniers de l'Italie ne trouveraient pas les marchandises. Nous pouvons maintenant finir tranquillement de souper.—Et ton chien? fit le marquis.—Il va revenir tout à l'heure. Il les conduit jusqu'au bout du passage pour plus de sûreté.—Je suis fâché qu'il soit pas revenu avec toi.—Pourquoi cela, Excellence? demanda Titano d'un air sombre et en reposant sa main sur son fusil qu'il venait de remettre à son rang sur le râtelier d'armes.—Parce que si Volenti ou un de ses hommes le rencontrent, ils peuvent...—Le tuer! s'écria Titano. Excellence, je vais à la rencontre de mon vaillant et fidèle Torquato.

Et le fusil fut de nouveau décroché.

—Mon ami, si tu trouves Volenti sur ton chemin, ne te fais pas de mauvaises affaires avec lui, reprit le marquis; il sort d'ici et j'ai sa promesse formelle que si tu étais pris, il ne dresserait pas de procès-verbal contre toi: tu vois donc que c'est un brave homme.—Je ne vous dis pas le contraire, Excellence; mais je vais à la rencontre de mon chien: adieu; c'est l'affaire de quelques minutes, un quart d'heure au plus.

Et il disparut de nouveau.

—Nous restâmes, le marquis et moi, pensifs, silencieux et instinctivement tourmentés: il n'y avait cependant pas de quoi, puisque tout était arrangé.

Soudain nous bondîmes sur nos siéges: deux détonations d'armes à feu avaient retenti coup sur coup à peu de distance, et dans l'une de ces détonations nous avions reconnu le grondement formidable du fusil monstre de Titano.

Nous nous élançâmes dans le petit sentier qui conduisait au fond de la vallée: c'était par là que le brigadier avait disparu et que le vieux braconnier venait aussi de disparaître.

Nous n'avions pas fait deux cents pas, que nous rencontrâmes Titano; mais dans quelle situation!

Le pauvre homme était accroupi dans le sentier et soutenait la tête de son bel épagneul, dont le corps se tordait dans les dernières convulsions de l'agonie.

—Qui a commis cette lâche action! m'écriai-je indigné.—Je ne le sais pas, Excellence, me répondit Titano d'une voix brisée par la douleur; mais si vous êtes curieux de le savoir, faites une quarantaine de pas vers votre gauche, et cherchez dans ces buissons de genévriers.—Malheureux! tu as tué un homme! s'écria à son tour le marquis.—On a tiré sur mon chien, et moi j'ai fait feu sur l'homme qui avait tiré.

Nous reprîmes notre course, et en quelques enjambées nous arrivâmes dans les genévriers.

Nos premiers pas se heurtèrent contre un homme étendu, dans une complète immobilité, la face contre terre.

Nous nous hâtâmes de le soulever et de le retourner, et à la clarté de la lune nous reconnûmes le brigadier Volenti.

Une balle lui avait traversé la tête; la mort avait dû être instantanée.

Nous laissâmes retomber le cadavre avec horreur, et plongés dans une profonde consternation, nous nous demandâmes, le marquis et moi, ce que nous devions faire après cette terrible catastrophe.

En vérité, nous ne le savions pas; mais ce qui devait infailliblement arriver ne nous paraissait pas douteux: Titano serait arrêté le lendemain, et alors...

Des pas se firent entendre dans différentes directions, et nous vîmes s'approcher des hommes qui nous entourèrent: c'étaient les subordonnés de Volenti, qui, dispersés de côté et d'autre dans la vallée, s'étaient réunis vers le point d'où les coups de fusil venaient de partir.

Ravina porta la parole le premier, pour dire à ses camarades qu'il savait qui avait fait le coup, que ce n'était pas nous, et qu'en conséquence il ne fallait pas nous inquiéter en raison de ce crime, dont l'auteur serait entre leurs mains dans quelques minutes.

Quatre de ces hommes chargèrent sur leurs épaules le corps du malheureux brigadier, et escortant ce triste convoi, nous nous remîmes en chemin pour regagner la cabane de Titano.

Comme nous allions en franchir le seuil, nous fûmes rejoints par Titano lui-même. Le pauvre homme portait dans ses bras le cadavre de son chien.

—Titano, vous êtes notre prisonnier, lui dit Ravina. Vous serez gardé à vue cette nuit, et demain, dès le point du jour, nous vous conduirons dans la prison de Pignerol. Vous avez tué un homme qui avait promis de vous épargner.—Il n'a pas épargné mon chien, murmura le vieux braconnier d'une voix sombre.

Après avoir prononcé ces paroles, il s'assit par terre devant le feu, posa son chien en travers sur ses genoux, et resta immobile, les deux mains appuyées sur le flanc du bel épagneul.

Le corps du brigadier fut étendu dans un coin de la cabane et recouvert de son manteau; quant aux douaniers, ils se mirent paisiblement à table et achevèrent lentement notre souper; après quoi ils se couchèrent sur le carreau.

Brisés de fatigue et d'émotions, certains en outre que nous ne pourrions, pour le moment, être d'aucune utilité à Titano, nous nous décidâmes, le marquis et moi, à nous coucher aussi, en nous promettant mutuellement que le premier éveillé appellerait l'autre, afin d'être prêts tous les deux avant le jour.

Nous voulions accompagner Titano jusqu'à Pignerol, et de là nous rendre à Racconigi auprès du roi pour demander la grâce du coupable.

Nous dormîmes peu et mal: longtemps avant le jour nous étions sur pied; une lampe mourante éclairait faiblement la chambre.

Un silence profond régnait dans la cabane; on n'entendait au dehors que le pas régulier du douanier placé en faction à la porte.

Titano était exactement à la même place et dans la même position que la veille: sa tête penchée sur sa poitrine, ses deux mains appuyées sur le corps de son chien.

—Dieu soit loué, me dit le marquis à voix basse, il aura pu oublier son chagrin pendant quelques heures.

Un soupçon rapide comme l'éclair traversa mon cerveau: je pris la lampe dont je ranimai passagèrement la flamme en tirant la mèche, et je dirigeai la lumière, par-dessous, sur le visage du vieux braconnier.

—Ce n'est pas pendant quelques heures qu'il a oublié son chagrin, m'écriai-je: c'est pour toujours!—Que dis-tu là?—Qu'il est mort!—Mort!—Regarde toi-même.—C'est, ma foi, vrai! Eh bien! c'est ce qui pouvait lui arriver de plus heureux, puisqu'il avait perdu tout ce qu'il aimait dans ce monde.

Nous pensons que nos lecteurs seront de cet avis.

FIN.


Back to IndexNext