X

Je n'avais pas à me dissimuler que dans l'entretien de tout à l'heure je m'étais trouvé dans un état de réelle infériorité. Tout m'était surprise: les mots, les actes, les idées. J'étais pareil au médecin qui voit un malade pour la première fois, ignorant de sa constitution, de ses antécédents, et qui se sent dérouté par les phénomènes morbides d'apparence contradictoire. Il ne me déplaisait pas de prendre le temps de la réflexion. Je m'efforçai donc de débarrasser mon esprit des ombres qui l'enténébraient et de me tracer un plan pour l'entrevue du lendemain.

Il me fallait oublier que Paul était mon ami, afin de le pouvoir ausculter à loisir et sans que mes nerfs se missent de la partie.

Je fis une longue promenade, seul dans le parc, m'intéressant à cette flore curieuse, née à force de soins, comme au château de Cintra, dans un terrain de roches, et peu à peu je recouvrai dans ces observations le calme de ma raison et de ma conscience.

Puis, comme était venue à tomber une fine pluie d'automne, je rentrai dans la maison. Elle comprenait un rez-de-chaussée et deux étages: l'appartement de Paul se trouvait au premier, au second c'étaient des chambres d'amis dont j'occupais la plus grande.

Au rez-de-chaussée, un salon dont les fenêtres ouvraient sur la campagne, invisible d'ailleurs par ce temps gris; puis un fumoir, une salle de jeux, avec billard, toupie hollandaise, tout cela—je dois rendre cette justice à Jean—parfaitement entretenu et dans un état d'exquise propreté.

Enfin j'avisai une petite pièce, presque complètement obscure, avec une fenêtre garnie de vitraux. Une bibliothèque avec rayons autour et au milieu une table de chêne. On se sent tout de suite entre amis. A la lueur d'une lampe, je commençai l'examen des planchettes et découvris là à ma grande satisfaction les meilleurs et les plus récents travaux de philosophie et de sciences naturelles, mais aussi une série d'ouvrages relatifs aux plus étranges et aux plus embrouillés problèmes de psychologie transcendante, de psychisme et même—pourquoi reculer devant le mot—de magie, d'ésotérisme oriental et d'occultisme à haute pression.

—Ouais! me dis-je, voilà qui me donnera très probablement la clef du mystère. Ces volumes sont couverts de notes, de soulignages, de rappels: il est évident que Paul les a ressassés. Il faut avoir l'esprit très net et très équilibré pour se pencher sur ces profondeurs sans éprouver la sensation du vide, le vertige. La tête de Paul lui aura tourné trop vite, c'est une affection guérissable, une variété de la névrose dont la suggestion aura rapidement raison.

J'étais rasséréné. Connaissant les causes, je redoutais moins les effets. Je n'étais pas dès lors un négateur impénitent des phénomènes mystérieux dont plusieurs—et non des moins troublants—ont déjà acquis droit de cité dans nos cliniques. Mais j'estime que rien n'est plus dangereux que de poser le pied—en touriste fantaisiste—sur ces terrains mal connus où la folie vous guette. Paul n'était pas armé pour la lutte, les douleurs éprouvées l'avaient prédisposé à l'ébranlement mental; il avait trébuché, étourdi, aux premiers pas. Je lui tendrais la main et le relèverais, c'était mon devoir d'homme sensé, d'ami, et je n'y faillirais pas.

Mon souci s'allégeait. Je soupai de bon appétit, coupant court aux dissertations de Jean qui me fit tout l'effet d'avoir subi la contagion du détraquement ambiant, et je me retirai de bonne heure dans ma chambre, désireux de me reposer, pour le lendemain être en possession de toute ma lucidité d'esprit.

Je me sentais calme et je m'endormis sans fièvre. Mais, après un temps que je ne puis apprécier, je m'éveillai soudain avec un hoquet nerveux; et, chose curieuse, c'était exactement la même impression que la veille, une angoisse inexplicable compliquée d'une bizarre difficulté à respirer.

Je sautai sur le tapis, réagissant de toute ma force contre cette torpeur. Ou j'étais la victime d'une illusion,—et en ce cas la raison la dissiperait,—ou le phénomène était réel et j'en découvrirais la cause.

Or je vis que la lampe que j'avais laissée allumée brillait d'un éclat singulier, comme si la flamme eût été excitée par un apport excessif d'oxygène. Aussi une vive odeur d'éther me saisit aux narines. C'étaient ces effluves qui me montaient au cerveau.

L'effet physique était si patent qu'un instant ma vue troublée crut percevoir dans la chambre des formes, ondulant et girant.

Je m'habillai à la hâte et ouvris ma fenêtre. L'air me fit du bien. La nuit était noire, on n'entendait pas le moindre bruit. Je me penchai pour mieux aspirer la fraîcheur vivifiante et, dans ce mouvement, je remarquai qu'une fenêtre de l'étage inférieur était éclairée d'une lueur blanchâtre, très douce: on eût dit qu'un nuage d'infinitésimales poussières s'exhalât à l'extérieur.

Or, en examinant la maison mieux que je ne l'avais encore fait, je m'aperçus que ma propre fenêtre ouvrait sur un balcon qui contournait une partie de l'étage, et cette pensée me vint que de l'angle le plus éloigné, je pourrais peut-être plonger mes regards dans la pièce si singulièrement éclairée qui, je le constatais maintenant, touchait à la chambre où Paul m'avait reçu le matin. C'était le cabinet toujours clos dont Jean m'avait parlé.

Sans discuter un seul instant mon droit à l'indiscrétion, je m'engageai sur le balcon, et, prenant soin d'étouffer le bruit de mon pas, je suivis la rampe de fer, en pleines ténèbres, certain par conséquent de n'être pas vu, même par le vieux domestique, à supposer qu'à cette heure il ne dormît pas encore.

J'arrivai ainsi à l'angle de saillie et me trouvai à quelques mètres de la chambre en question, la voyant de biais, très nettement.

Des tentures intérieures en masquaient la majeure partie, mais, dans leur écartement, une lueur apparaissait pâle ou plutôt bleuâtre, tamisée, et comparable—ce fut la pensée qui me vint aussitôt—à celle qui se dégage des lucioles.

Je restai accoudé, plus ému que je ne l'aurais voulu, avec le léger battement de coeur que connaissent les enfants en faute. Or je ne me dissimulais pas que ma curiosité fût un peu coupable.

Pendant un assez long temps, je n'observai rien de plus que ce reflet d'un invisible foyer et je songeais à regagner mon lit, quand tout à coup je vis la tenture se relever et…

Deux ombres se profilèrent sur les carreaux. Je dis bien deux ombres, elles étaient penchées l'une vers l'autre, comme enlacées.

Et de ces deux silhouettes, je ne pus méconnaître l'une qui était celle de mon ami Paul. Quant à l'autre, impossible de s'y méprendre, c'était une forme de femme, un galbe bizantin, gracile.

Cette apparition dura le temps d'un éclair: le rideau retomba.

Quelle que fût la résistance de ma raison, toute objection se brisait contre le fait: il y avait une femme dans l'appartement de Paul, et, le dirai-je, autant que mes souvenirs pouvaient me servir,—et j'avais la conviction qu'ils étaient précis,—cette silhouette fine, au dessin mystérieux, préraphaélite, rappelait étonnamment celle de Virginie.

En tous cas, Jean ne s'était pas trompé. Pendant ces nuits où l'accès de son cabinet était interdit à tous, Paul n'était pas seul. En même temps s'imposait l'hypothèse que j'avais repoussée naguère: Virginie vivante, une mort simulée, de par on ne sait quel caprice morbide, et enfin l'isolement à deux, dans une séquestration sans doute volontaire.

Il y avait là quelque drame macabre que la folie de l'un ou peut-être des deux aggravait chaque jour en le prolongeant.

L'aube venait, j'avais froid, je rentrai dans ma chambre et dormis jusqu'au matin.

—Accorde-moi deux jours, me dit Paul le lendemain, et je te révélerai mon secret.

Je ne lui avais pas avoué ma découverte de la nuit, préférant l'amener à une plus lente confidence. Mais, à ma grande surprise, il venait de lui-même au-devant de mes curiosités.

Son attitude devait paraître fort étrange, il en convenait loyalement, mais il se trouvait dans des conditions inordinaires qui autorisaient les suppositions les plus fantastiques. Loin de me les interdire, il déclarait que je resterais quand même au-dessous de la réalité: le mieux était de ne me point perdre en hypothèses inutiles. S'il ne me donnait pas satisfaction immédiate, c'est qu'il n'était pas seul maître de ses décisions: il avait de grands ménagements à garder.

—Il est des pudeurs, ajouta-t-il, dont nous autres vivants ne pouvons concevoir l'idée!

Bref, j'étais prêt à lui accorder le délai sollicité: après quarante-huit heures, il se faisait fort de m'initier au mystère de sa vie.

Le pis, c'est que je ne concevais pas la nature de ce mystère.

L'examinant attentivement, j'étais frappé de l'altération de sa physionomie: ses traits étaient tirés, ses yeux cernés de bistre; sa voix même sonnait d'un timbre étrange, diminué. Du reste, il ne dissimula pas une intense fatigue et me pria d'abréger ma visite.

Bien entendu, pendant les deux jours de répit qu'il m'imposait, je prenais l'engagement de ne pas chercher à le voir.

—Te parler, t'écouter, t'entendre même serait pour moi une fatigue que je n'ai pas le droit d'affronter: je dois concentrer, synthétiser toute mon énergie, sans en dépenser vainement une parcelle.

Je consentis à tout, sans même discuter, tant je redoutais, en mon ignorance, de prononcer un mot qui modifiât ses résolutions.

Seulement, craignant de ne pas rester maître de mes curiosités encore surexcitées par l'obscurité de ses promesses, je lui déclarai que je m'absenterais pendant ces deux jours, m'engageant à me trouver prêt, à l'heure dite, à profiter de son bon vouloir.

—Tu me donnes ta parole, lui dis-je, que tu ne commettras aucune imprudence?

—Aucune, fit-il avec un sourire. A ton tour, je te veux donner un conseil…

—Lequel?

—Pour que la transition entre le connu et… l'inconnu te soit moins brusque, il faut que pendant le délai que je sollicite de toi tu t'étudies à combattre en toi le vieux scepticisme qui, en dépit de ton ouverture d'esprit, est toujours imminent à reparaître. Médite cette belle parole d'Arago: «Hors des mathématiques pures, le mot impossible n'est pas.»

—C'est déjà mon opinion, répondis-je en lui serrant les mains, du diable si je ne crois point un peu déjà au surnaturel.

Je faisais en moi-même allusion aux étrangetés de la nuit.

Il haussa les épaules.

—N'emploie donc pas de mots sans signification. Le surnaturel n'est pas. L'électricité paraît surnaturelle à un sauvage, et le phonographe à un académicien. Il n'y a que des changements de plan et de perspective. Mais ne m'induis pas en discussion, c'est de la force perdue.

Jean était désolé de me voir m'éloigner: ne s'imaginait-il pas que j'abandonnais son maître à la folie, à la possession; il croyait très naïvement à une action démoniaque.

Je le rassurai de mon mieux et partis.

Je revins à Paris et, en vérité, je respirai largement. L'atmosphère de la Pierre-Sèche avait en quelque sorte contracté mes poumons, et ce fut avec délices que je vécus ces quarante-huit heures de la vie normale. Même il me vint cette pensée que, si j'étais contraint à passer quelque temps là-bas, ne fût-ce que pour tenter la guérison morale de mon ami, il me fallait faire provision d'air parisien.

J'achetai les pièces en vogue, les romans les plus à la mode, je m'abonnai aux journaux vivants, je priai une amie de m'écrire souvent et de me tenir au courant des mille incidents de la vie quotidienne, bref, ne sachant pas au juste ce que l'avenir me réservait dans cette maison bizarre, je pris mes précautions pour combattre des hantises redoutées.

Avec cela les plus récents ouvrages scientifiques me ramèneraient à mes études favorites. J'étais paré, ainsi qu'un passager qui prévoit une traversée difficile.

Muni de mon viatique intellectuel, dans lequel j'avais fait une large place aux distractions de l'imagination, je repris le chemin de Salbris.

J'arrivai au castel avant le moment fixé; c'était avec intention: je voulais avoir le temps de ranger mes livres, pour les avoir sous la main en cas de besoin. Jean m'attendait à la porte dans un état d'exaltation qui d'abord m'effraya. Rien de bien grave d'ailleurs. Depuis vingt-quatre heures, Paul n'avait pas ouvert sa porte. Jean avait écouté, espionné; ce qui l'effrayait le plus, c'est qu'il n'avait rien découvert.

Mais Paul était vivant: c'était le seul point acquis et celui qui me touchait le plus.

J'étais là maintenant, la tête parfaitement saine et décidé à tout pour triompher d'une monomanie quelconque.

Nous transportâmes mes caisses dans la bibliothèque, et les livres de science occulte dont les rayons étaient garnis durent frissonner de colère, forcés qu'ils furent de se serrer pour faire place à des oeuvres de raison saine et d'imagination bien pondérée.

Cela fait, et comme je consultais ma montre qui marquait précisément six heures, la sonnette de Paul retentit. Jean monta.

Je redoutais un peu que Paul réclamât une augmentation de délai; mais je n'eus pas à dépenser une nouvelle dose de patience. Paul m'attendait. Je montai rapidement à sa chambre.

Il me reçut fort bien: j'eus même la satisfaction de constater qu'il ne paraissait pas plus affaibli qu'avant mon départ.

—Eh bien, dis-je gaiement, tu vois que je suis exact: de ton côté, tu parais disposé à tenir ta promesse. Me voici donc, l'oreille et l'esprit ouvert, prêt à écouter tes contes de fées.

—Ne prends pas ce ton léger, me répliqua-t-il, car jamais, jamais, entends-moi bien, il n'y eut dans notre vie minute plus grave.

Je lui tendis la main, il y mit la sienne.

—Avoue, reprit-il, que tu me crois fou…

—- Moi, je te jure…

—Ne jure pas, car aussi bien il fut telle heure où je crus moi aussi que ma raison m'abandonnait, et tu me comprendras plus tard quand tu apprécieras ce qu'il faut d'énergie pour rester maître de son cerveau, alors que, sous un souffle venu on ne sait d'où, s'ouvre lentement la porte profonde de l'inconnu.

Sa voix avait légèrement tremblé. J'étais plus ému que je ne le voulais paraître.

—Je t'affirme, repris-je vivement, que tu ne te heurtes en moi à aucun préjugé, à aucun parti pris, non plus qu'à des ironies de méchant goût. Parle-moi donc en toute confiance. Je t'ai toujours aimé, et nous avons creusé ensemble les problèmes les plus ardus. Quel que soit le terrain où tu m'entraîneras, tu m'y retrouveras ferme et de bonne foi… J'écoute.

Il me remercia d'un sourire reconnaissant. J'avais dit vrai, je trouve ridicule toute négation à priori.

Il pencha alors son front sur ses deux mains, et pendant une minute, je pus me demander s'il songeait encore que je fusse là. Mais il releva la tête, me regarda bien en face; puis, allongeant la main vers un flacon de cristal, à demi plein d'une chartreuse dorée, il le plaça en pleine lumière et me dit:

—Regarde ceci attentivement, de tous tes yeux, comme on dit, avec le ferme désir de te souvenir de la forme et de la couleur… Ne parle pas, ne pense pas… regarde!

Pris d'un intérêt dont je n'étais pas maître de me défendre, dominé aussi, je puis bien l'avouer, par l'autorité de son geste et de sa voix, je concentrai toute mon attention visuelle sur le flacon qu'il me montrait.

Il était de cristal très pur, avec, autour du col quelques tailles délicates en formes d'olives allongées. La panse même du flacon était d'une jolie rondeur, et vers le fond d'autres olivettes s'étiraient vers la base.

La liqueur, toute d'or, vibrait autour d'un point ensoleillé presque éblouissant.

Tout cela, je le vis en une seconde, en une acuité d'attention détailleuse que je ne m'étais jamais connue.

—Ferme les yeux maintenant, me dit-il du même ton brusque auquel j'obtempérai immédiatement.

—Encore une fois, regarde, en toi… le flacon, ne le vois-tu pas?

—Je le vois, m'écriai-je.

Pendant un temps que je ne puis apprécier, je vis, aussi nettement que si j'avais eu les yeux ouverts, le flacon, les stries du cristal, les étincellements de la liqueur. J'eus la volonté de retenir cette image, cette photographie intérieure. Mais tout s'effaça.

—Bah! fis-je en rouvrant les yeux, c'est le phénomène bien connu de la mémoire visuelle.

Il eut un geste d'impatience et s'écria:

—Mémoire visuelle! Ah! voilà bien votre méthode scientifique, des mots répondant à des mots! Qu'est-ce que la mémoire… vous l'ignorez, mais vous avez dénommé, étiqueté une faculté; vous l'avez catégorisée, cataloguée dans vos dictionnaires, et… vous voilà satisfaits! Bien plus, il faut que tous le soient avec vous, sous peine d'anathèmes! Voyons, parle, répondsmoi en toute sincérité! Qu'est-ce que la mémoire?… Comment s'exerce-t-elle?… Quel est son organe?… Ah! oui, l'image se forme sur la rétine, est transmise par un réseau de nerfs à ton cerveau… par quel mécanisme?

Je le voyais s'exalter; je voulus le calmer.

—Remarque que je ne formule aucune théorie; je ne suis pas un adversaire, mais un ami, peut-être fort ignorant, mais en tous cas de bon vouloir…

—Tu m'avais promis de ne pas user d'ironie. Eh bien, oui, je t'instruirai, malgré toi… et voici ma formule: La mémoire visuelle, c'est la projection hors de nous d'une forme emmagasinée en nous.

—La définition n'est pas pour me déplaire…

—J'appelle ton attention sur la projection que j'appellerai physique, celle de la forme, de la coque extérieure des choses. Quand tu songes à un livre, tu en vois plus ou moins nettement la forme…

—C'est vrai…

—Si tu te souviens d'un cheval, tu as devant les yeux la silhouette plus ou moins correcte de l'animal…

—C'est encore exact.

—Eh bien, suppose que tu exerces ta volonté à perfectionner, à accentuer cette silhouette, comme le fait un peintre par exemple. Tu projetteras ton souvenir hors de toi, et tu t'en serviras comme d'un modèle, adéquat, toutes proportions gardées, au modèle vivant qui se placerait devant tes yeux…

—Je ne nie pas…

—Alors admets que tu concentres de plus en plus ton énergie volitive dans le sens de ce perfectionnement, de cette accentuation. Augmente à force de contemplation, augmente ta faculté de restitution mentale, puis extérieure, tu arriveras peu à peu à créer ce que je n'appelle encore que l'illusion de l'existence réelle de la chose souvenue. Mais la vérité, c'est qu'il n'y a pas illusion, mais réalité. Cette forme que tu as absorbée par ton attention, que tu possèdes en toi, tu la projettes réellement au dehors. Entends-tu, elle existe, elle est—voici le mot vrai—la restitution des particules d'infinitésimale matière que tu t'es appropriées en regardant l'objet, en l'aspirant par ton attention, en les emmagasinant en toi. Cette reconstitution est non une illusion, mais une entité existante, elle est…

Je l'interrompis:

—A mon tour, laisse-moi te dire que ce ne sont là que des hypothèses qui, pour ingénieuses qu'elles soient, devraient être appuyées sur des preuves…

Il ne me laissa pas achever:

—Abandonne donc tes procédés de sophiste universitaire. Pourquoi la forme que tu vois hors de toi existe-t-elle moins, qu'elle soit produite par le fait banal de la présence ou par ce que tu appelles l'imagination?…

—Parce que je puis toucher l'une et non l'autre, et ainsi constater l'existence de la réalité.

J'avais prononcé ces derniers mots vivement, un peu agacé à la fin…

—Et, si je te prouve que tu peux toucher… ton illusion! cria-t-il. As-tu d'ailleurs jamais possédé en toi le souvenir d'une forme imprimé assez profondément dans ton âme, pour qu'elle y soit réelle, vivante et pour que tu puisses la projeter hors de toi, comme elle est en toi, avec tous les attributs de la réalité et de la vie? Ah! il faut aimer, avoir aimé, il faut avoir aspiré, résorbé, inhalé toutes les effluves de l'être adoré, pour qu'il soit resté vivant en vous… et qu'alors au début de la solitude, fermant les yeux, vous le puissiez revoir en sa radieuse et parfaite réalité… Mais est-ce tout?… Non!… Parvenez à vous abîmer dans cet unique désir, dans cet immense vouloir de communiquer à cette forme tout ce qu'il y a en vous d'énergie et de puissance vitale… et alors vous le reconstituerez, cet être de votre âme, sang de votre sang, chair de votre chair, substance de votre substance, individualité vivante, ressuscitée, recréée, comme, de l'Adam Paradisiaque, Aischa, Eve fut évoquée sous la lumière sublime des sphères éternelles!…

—Ami, m'écriai-je, prends garde, cette exaltation te tue!

—Non pas, c'est ma vie! Ah! tu as pu croire que ma Virginie était morte, et que moi, égoïste ou insensé, j'avais le honteux courage de lui survivre. Non, non, elle n'est pas morte, je l'ai… elle vit en moi, ici, dans mon coeur, dans ma poitrine, dans mon cerveau… Elle vit, je la vois adorable et souriante, et, comme un oiseau frileux qui dort dans mon être, je puis, quand je le veux, lui ouvrir la porte de sa cage… Viens, viens, tu la verras, toi aussi, car elle va sortir de mon coeur!…

Il m'avait saisi par la main, m'entraînant.

Je ne lui résistai pas, estimant qu'en ces sortes de crises la contradiction est inutile et périlleuse à la fois.

Nous étions arrivés à la porte du cabinet, jusque-là toujours clos; posant les doigts sur la clef:

—Écoute, me dit-il à voix basse et avec une extrême volubilité, pour toi, mais pour toi seul, je vais commettre un sacrilège; je violerai le sublime secret, mais Elle l'a permis. Surtout pas un mot. Retiens ton souffle et regarde.

Nous étions entrés en pleine obscurité. Au dehors maintenant, la nuit était profonde; pas un rayon ne filtrait à travers les épais rideaux. De longue date sans doute ses yeux étaient habitués à ces ténèbres, car sans hésitation il me conduisit au fond de la pièce et me poussa dans un fauteuil.

S'étonnera-t-on que je fusse saisi d'une angoisse profonde? Ainsi les Latins appelaienthorrorl'émotion qui étreignait la poitrine du néophyte au seuil du bois sacré.

Je n'osais pas faire un mouvement: le buste en avant, la tête chaude, j'attendais, dans une agonie d'anxiété.

Je ne voyais pas Paul, mais peu à peu je percevais le bruit grandissant de sa respiration ou plutôt de longs soupirs qui brusquement s'arrêtaient, pour quelques secondes après s'achever en une expiration profonde.

Je ne mesurais pas le temps, mais ces pauses me semblaient interminables…

Alors, d'un des points de la pièce—je vis bientôt que Paul se trouvait là, sur un canapé—s'épanouit une lueur blanchâtre que je compare à la fumée très tenue d'un cigare. Cette buée condensée en un filet s'agitait indécise, tendant à monter.

Puis elle s'élargit, s'étendit, montant encore en un jet plus fort. Très lentement elle tournoyait sur elle-même, se multipliant maintenant d'autres poussées de buées qui venaient se fondre en elle, formant un nuage dont les particules paraissaient animées d'un mouvement d'une intensité vertigineuse.

De ce tourbillon de molécules se dégageait une lueur faible, mais cependant suffisante pour que je visse mon ami dans la position que j'ai dite, la tête appuyée sur un coussin, les yeux fermés, comme dormant, si pâle! d'une blancheur lunaire!

La buée se condensait: la giration qui l'agitait se faisait plus lente, elle se figeait pour ainsi dire, et, peu à peu, une forme se précisait, des contours se délinéaient: cela devenait une image d'abord très vague, d'un pastel très effacé.

A mesure que cette précision s'accentuait, de la poitrine de Paul des soupirs plus forts s'échappaient, presque des gémissements, et la forme toujours plus nette—c'était clairement celle d'une femme—ondulait exactement à l'unisson des inspirations et des expirations. A chacun de ses mouvements, elle prenait plus de solidité, si je puis dire, comme si ce souffle eût été une nourriture vitale.

Entre lui et elle courait un filet de vapeur qui paraissait avoir sa racine dans la poitrine du dormeur.

Et ce fut alors que je compris ce qu'il avait voulu expliquer… Elle naissait de son coeur!

Oui, c'était bien de son coeur que s'exhalait, que s'extériorisait cette forme qui prenait une vitalité… qui, d'abord spectrale, peu à peu revêtait toutes les apparences—dois-je dire les apparences?—de la vie!

Étais-je fou moi-même quand à présent je reconnaissais Virginie, la pure et chère enfant, non pas un fantôme plus sinistre que le cadavre lui-même, mais un être qui avait un regard, qui respirait, qui avait tous les attributs de l'existence?… Non, je ne puis me mentir à moi-même, c'était bien elle, ressuscitée, revenue de ce monde d'où nul—croyait-on—jamais ne pouvait revenir, Virginie, l'adorée, revivifiée par l'amour.

Oui, miracle de l'amour en sa toute-puissance: elle revivait de celui qui l'avait conservée en lui et qui, par un sublime don de lui-même, restituait, animait, vitalisait la tant aimée qu'il portait toujours vivante au dedans de lui-même!

Il avait maintenant les yeux tout grands ouverts et les tenait ardemment fixés sur ses yeux à elle, ces yeux dont je reconnaissais la teinte bleutée, avec des paillettes d'argent bruni.

Je m'étais dressé à demi, désireux de m'approcher, n'osant pas.

Il me fit un signe, et je compris qu'il m'appelait: il me désignait un flacon qui se trouvait sur une console. Je le pris et l'ouvris. L'éthylique parfum de l'éther se répandit, et je constatai, à ma grande surprise, que sous les effluves de l'odorante substance l'apparente vitalité du fantôme plus encore s'affirmait.

La jeune femme s'était agenouillée auprès de Paul, et ses mains se mêlaient aux siennes. Se parlaient-ils? Je n'entendais pas de mots, et pourtant je devinais qu'ils se disaient silencieusement des choses exquises.

Comment se fit-il que je me trouvai moi aussi agenouillé auprès d'eux et que Paul souriant mit ma main dans celle de Virginie? Elle me regardait de cet air d'entente qui est le renouement des anciennes amitiés, et je sentais dans ma main ses petits doigts si souples qui répondaient à ma discrète étreinte.

Et aussi—Paul m'y avait autorisé sans doute—je posai ma main sur son coeur, et ce coeur battait.

Pendant un mois je vécus dans ce monde de rêves, sans essayer même de me soustraire à l'enveloppement qui chaque jour plus étroitement me circonvenait. Le mystère est un engourdisseur, le sphinx à la fois hypnotise et enivre.

Un jour enfin, je m'éveillai de cette torpeur. Allons donc! Est-ce que j'allais comme tant d'autres—comme le Zanoni de Bulwer,—me laisser vaincre par le gardien du seuil? Est-ce que paralysé, brisé, j'oublierais lâchement les obligations de la vie réelle, pour me griser perpétuellement de l'absinthe de l'au-delà? Est-ce que j'avais le droit de me trahir moi-même, de me livrer pieds et poings liés à l'imbécile ébriété de l'occulte? Ces jouissances malsaines de la déséquilibration valaient-elles les normales satisfactions que donne l'étude positive et forte?

J'avais assisté à des phénomènes stupéfiants, inattendus surtout, mais pourquoi après tout me troubleraient-ils plus que les expériences étonnantes cent fois exécutées dans le laboratoire? Il y avait là, je le concédais, une ouverture sur un monde nouveau, mais pourquoi s'hypnotiser devant l'entre-bâillement d'une porte?

N'était-il pas indiqué au contraire de fourbir avec plus de passion tous ses outils scientifiques, afin de ne pénétrer que mieux armé dans l'inconnu et saisir le secret à la gorge?

Le surnaturel n'existe pas… il n'y a que des changements de plans… L'homme qui le premier fit du feu ne resta pas pétrifié devant ce foyer pour lui incompréhensible: il en apprit l'usage et s'en rendit maître.

Moi aussi je me rendrai maître de l'occulte, mais sans cette impatience qui trouble la raison et désorganise l'effort. Je commencerai par bien apprendre ce qui est de norme, après quoi je pousserai jusqu'à ce qui semble encore l'anormal.

Quand ces pensées—par la réaction de ma conscience—s'imposèrent à moi, j'éprouvai l'ineffable bonheur du nageur en péril qui sent la terre solide sous ses pieds; moi aussi je ressuscitais, je redevenais moi-même, je me libérais d'une hantise énervante.

Mais en même temps je compris que ma tâche ne devait pas être purement égoïste. En s'absorbant dans la contemplation de l'inconnu, mon ami marchait évidemment à la folie. En admettant même que ses forces résistassent à une hyperexcitation quotidienne, en admettant que les ressorts de sa volonté, trop tendus, ne se brisassent pas dans une catastrophe mortelle, il était certain que l'absorption par l'idée fixe aurait pour conséquence la monomanie sentimentale jusqu'à l'accident décisif de la désagrégation cérébrale.

Chose assez curieuse, je dus peut-être à cette excursion sur la limite de l'aliénation une plus inattaquable fermeté de raison et aussi une plus irréductible ténacité de volonté.

Je m'imposai une double mission.

Je n'eus point grand'peine à accomplir la première partie: huit jours s'étaient à peine écoulés depuis ma résolution prise que j'assistais avec le plus parfait sang-froid au phénomène renouvelé de l'extériorisation. J'avais tué en moi l'excessive curiosité, même le désir de soulever le voile qui recouvrait encore la genèse du mystère. Je savais qu'un jour viendrait où mes études, logiquement suivies, me conduiraient à la solution du problème.

Le but second était plus malaisé à atteindre. On l'a deviné, je voulais guérir mon ami, je voulais l'arracher à l'au delà—à ses illusions—oui, illusions, puisque c'était lui et lui seul qui donnait la vie à une apparence, à une coque vide, je voulais le ramener en la réalité.

Je fus par bonheur assez maître de moi pour ne pas dévier de la ligne que je me traçai dès le premier jour et dont la première étape se pourrait indiquer ainsi:—la division de son attention.

Nous ne nous quittions plus. Le vieux Jean me regardait d'un air nâvré, s'avisant que j'étais aussi fou que son maître. Je n'avais pas cru utile de le détromper, redoutant de sa part une intervention qui aurait tout compromis.

Comme je n'élevai aucune prétention à nier la réalité de l'apparition—comme j'acceptai sans l'ombre d'une contradiction les théories mystiques de Paul, il vint un moment où entre nous ce sujet de conversation fut épuisé. Ce fut alors que je lui parlai de mes propres études. J'avais organisé dans les sous-sols du petit château un laboratoire de chimie, et j'avais pris pour thème de recherches la Genèse des Éléments d'après les travaux de William Crookes.

Ces travaux me passionnaient à un tel point que je me sentis bientôt doué de l'énergie nécessaire pour imposer mon influence à mon ami. Je sus en les quelques heures dont il pouvait disposer chaque jour éveiller d'abord, puis développer, puis surexciter ses curiosités scientifiques, pour qu'il devînt un zélé collaborateur.

Oh! je me demandais parfois si je ne commettais pas une action mauvaise, presque lâche, puisque mon adversaire… c'était Elle, c'était l'aimée que je voulais chasser, c'était l'intruse que je voulais renvoyer… à la tombe de silence et d'immobilité!…

Et un jour dans une merveilleuse expérience d'analyse spectrale des métaux premiers, j'arrivai à ce résultat inouï… que Paul oublia l'heure ordinaire de son macabre rendez-vous… Il laissa passer ainsi plus de cinquante minutes. Quand il s'en aperçut il eut un véritable accès de désespoir, presque de rage. Je le calmai de mon mieux et l'accompagnai. Mais il avait dépensé une telle somme d'attention à suivre les changements du prisme qu'il eut une peine infinie à évoquer l'image attendue: et tel fut l'effort qu'au moment où réellement je commençais à concevoir de graves inquiétudes sur l'issue de cette séance, les ressorts de son énergie se détendirent et il s'endormit profondément.

J'éprouvai la plus grande difficulté, on le comprend du reste, à renouveler ma traîtrise. J'avais dû prendre l'engagement d'honneur de ne plus jamais permettre qu'il oubliât l'heure de son funèbre rendez-vous.

Mais, à mesure que je l'étudiais mieux, mon machiavélisme trouvait de nouveaux moyens d'action. J'arrivais peu à peu à l'intéresser non seulement à des sciences arides, mais encore au mouvement contemporain des idées. Bien qu'il s'en défendît d'abord, le démon de l'examen, de la discussion s'emparait de lui. Je provoquais moi-même ses contradictions, et de cet effort cérébral résultait une diminution d'énergie qui nuisait à la netteté de l'apparation.

J'assistais rarement à cette évocation, toujours semblable à elle-même, avec seulement une moindre précision.

Pendant quelques jours je le vis plus triste, plus absorbé que de coutume. Je n'osais pas l'interroger, sentant bien toute ma part de responsabilité dans ses mélancolies.

Il se refusa à toute causerie, se renfermant dans sa chambre et verrouillant sa porte.

Je savais qu'ils se cloitrait de bonne heure dans le cabinet secret. Les fioles d'éther se vidaient rapidement. Il ne me demandait plus de l'accompagner. Mais je veillais à son insu, je m'étais même procuré de doubles clefs de sa chambre et du cabinet.

Tandis qu'il se livrait à ses douloureuses expériences, je restais de l'autre côté de la porte, l'oreille collée au panneau, dans un état d'indicible angoisse.

Un soir, il était enfermé depuis plus de deux heures, j'entendis un cri navré, comme un râle et en même temps le bruit d'une chute.

En une seconde je fus auprès de lui. Il était à terre au milieu du cabinet, en proie à des convulsions épileptiformes. Je le relevai, l'emportai dans mes bras, hors de cette atmosphère saturée d'éther. Il était livide avec un masque de mort…

Je parvins à le ramener: mais alors il se dressa à demi, le visage contracté, criant:

—Elle ne m'aime plus… elle m'abandonne… Virginie, Virginie, pourquoi donc n'es-tu pas venue?…

Puis ce fut une crise qui ressemblait à un accès de folie furieuse.

Le lendemain Paul était pris d'une fièvre intense, compliquée d'un délire aigu.

J'appelai par télégraphe un ami, grand praticien de Paris, qui accourut et je lui dis tout…

Il eut l'audace de prendre une résolution violente. A tous risques, il fallait enlever Paul au milieu qui entretenait sa douloureuse passion. Il était certain que s'il restait à Pierre-Sèche, la hantise le ressaisirait au moindre éclair raisonnable, et la tension de sa volonté, s'exerçant sur des organes las, amènerait infailliblement la mort.

—Transportons-le à Paris chez moi, me dit ce grand médecin. Il faut abolir en lui le souvenir du passé.

J'obéis. Ce fut un triste pèlerinage. Mais la commotion cérébrale avait été trop forte pour que le malade se rendît compte de ce qui se passait. Nous pûmes l'enlever de Pierre-Sèche et l'installer dans l'appartement du docteur sans même qu'il eût la sensation d'un déplacement.

Pendant plus de trois mois, nous désespérâmes de le sauver. Nous étions admirablement secondés dans notre tâche par une soeur du docteur, jeune veuve intelligente et jolie que des malheurs prématurés avaient faite compatissante aux souffrances d'autrui.

Elle s'était prise de sympathie pour ce grand garçon qui maintenant semblait n'avoir pas plus de volonté qu'un enfant et qui, dans les premiers temps de sa convalescence, éprouvait d'infinies jouissances à se sentir vivre.

Naturellement j'avais écarté le vieux Jean, et moi même je me tenais le plus possible hors de sa vue, voulant que son intelligence s'éveillât dans un milieu tout nouveau.

Oserai-je dire que j'avais eu l'audace de tout révéler à la soeur de mon camarade, lui expliquant que Paul avait failli mourir de regretter une morte et que peut-être il vivrait… d'être aimé d'une vivante. On ne s'adresse jamais en vain à la pitié des femmes: d'ailleurs celle-ci ne l'aimait-elle pas déjà de tous les dévoûments qu'elle lui avait consacrés, des longues heures passées à son chevet, des boissons approchées de ses lèvres, des douces gronderies dont ne se peuvent dispenser les plus patientes garde-malades.

Quant à moi, si c'était un sacrilège de repousser Virginie dans sa tombe, je le commettais en toute sûreté de conscience.

Ce fut sur ce gracieux visage de femme, saine et jeune, avec dans les yeux un rayon de malice, que tout d'abord se posèrent les yeux de Paul. Le charme dont elle l'enveloppa, en un héroïsme de coquetterie miséricordieuse, empêcha, retarda le réveil du souvenir.

Je reparus moi-même à son chevet, et il sembla comme surpris de me voir. Notre intimité se renoua. Aucune allusion n'était faite aux événements de Pierre-Sèche. Je devinais bien parfois qu'il voulait m'interroger, mais aussi je comprenais que ses souvenirs étaient assez vagues pour qu'il doutât de leur réalité.

Aidé de la femme, je le guidai pas à pas en sa rentrée dans la vie: sans contrainte, je dirigeai ses idées dans le sens de la pratique et de la normalité, je l'intéressai aux actualités, assez pour qu'il n'eût pas besoin de recourir à l'aliment intellectuel du souvenir.

Puis, à tout dire, mon plus puissant auxiliaire, ce fut l'amour—fait de reconnaissance et de soumission—qu'il vouait à celle qui l'avait sauvé.

Ce ne fut qu'après six mois de convalescence, au moment où ses forces étaient complètement revenues, qu'il se hasarda à me questionner sur le passé.

Il était dit que je commettrais tous les crimes moraux. Je mentis hardiment, lui expliquant que depuis la mort de sa première femme il s'était trouvé dans un état de santé intellectuelle qui avait parfois les apparences de l'hallucination. Il n'osait pas me pousser à fond, mais j'eus l'audace de répondre à ses plus secrètes pensées en lui racontant que, dans des accès de délire, il avait cru revoir celle qu'il avait perdue.

Par bonheur son cerveau détendu n'était plus apte à renouer la chaîne des raisonnements abstrus, nécessaires aux conceptions mystiques.

Il me crut par lassitude, et parce qu'il voulait me croire et se libérer du passé.

Et ce fut ainsi que la pauvre Virginie—j'ai l'hypocrisie de la plaindre!—mourut une seconde fois, jamais plus évoquée, image à jamais effacée, emportée par l'éternel reflux de la mer d'oubli, selon la loi inéluctable—et bienfaisante—qui régit les êtres et les choses.

______________________________________________________ IMP. E. ARRAULT ET Cie, 6, RUE DE LA PRÉFECTURE, TOURS.


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