XIII

XIII

Depuis son retour de Naples, Marie Laubespin délaissait Pompéi. On ne la rencontrait plus, blanche au soleil, dans les ruelles; elle ne s’asseyait plus dans la bicoque où Gramegna modelait des temples romains. Elle ne cueillait plus, avec M. Spaniello, les violettes d’Holconius et les roses du Centenaire. M. Wallers, interrogé, répondait:

—Ma fille reconstitue une miniature de missel, c’est une tâche difficile; Marie a besoin de solitude et d’assiduité... Mais, quand arrivera ma nièce Van Coppenolle, elle fermera sa boîte à couleurs, et Pompéi la reprendra toute...

A l’auberge, chacun respectait ce travail de Marie. M. Hoffbauer félicitait la jeune femme de sa piété archéologique et réclamait des indications précises sur l’origine, l’époque, l’état dumissel flamand. L’abbé Masini demandait un calque, un petit dessin, avec la signature de la copiste. Seul, Angelo demeurait morne et courroucé. Il avait accablé Marie en assez de lettres qui étaient restées sans réponse et il comprenait bien que madame Laubespin évitait les explications. Après le déjeuner, elle affectait de prendre le bras de Wallers, pour une brève promenade sous les eucalyptus. Le soir, elle ne quittait pas l’exèdre où siégeait la petite Académie cosmopolite des savants. L’après-midi, elle s’enfermait, et le triste Angelo soupirait et jurait, seul, dans quelque jardin à statues et à rocailles.

Parfois, quelqu’un proposait une excursion intéressante; Marie disait toujours: «Pas maintenant... Quand Isabelle viendra...» Et tous les petits plaisirs étaient ainsi reculés, subordonnés à cette venue prochaine de madame Van Coppenolle dont Marie vantait la beauté, l’aimable caractère, l’humeur enjouée. Elle prenait Angelo à témoin: «Vous connaissez ma cousine... N’est-elle pas une magnifique personne?... Avouez que vous fûtes ébloui, en la voyant...» Angelo répondait tout haut: «Oui... oui... magnifique... élégante... sympathique...» Et, tout bas, il grognait: «Votre cousine peut venir... Je ne perdrais pas le sommeil pour elle, si je ne l’avais déjà perdu...»

Cependant M. Wallers et ses confrères eussent été bien étonnés en pénétrant par surprise dans la chambre de Marie. Sur la table ripolinée par Angelo, le feuillet du missel brillait comme un émail vert et rouge, et il y avait beaucoup de godets, de pinceaux, de palettes, de loupes, de vernis, de poudre d’or en flacons, étalés un peu partout. Mais le parchemin tendu sur un châssis ne portait que les faibles linéaments du décalque et quelques traces de couleur... Marie, la vaillante, la consciencieuse, ne faisait absolument rien.

Ses intentions étaient excellentes. Chaque jour, elle se disait: «Je suis honteuse de mon inertie. Je vais travailler, comme à Pont-sur-Deule...» Elle tirait le verrou de la porte, ôtait sa robe, mettait une blouse de toile et s’asseyait... Quand elle avait posé quelques touches, elle oubliait le pinceau dans l’eau trouble du verre; le coude sur la table, le menton sur la main, elle rêvait, l’œil amusé par le vol immobile des hirondelles du plafond, par la chute effeuillée d’une rose, par la marche d’un rais lumineux sur le tapis. Une étoffe barrait horizontalement la fenêtre, mais les vitres supérieures découpaient le ciel d’un bleu épais où voguaient les galères argentées des nuages, et par l’autre fenêtre, large ouverte sous les rideaux, l’odeurdes grands eucalyptus entrait, forte et salubre, sucrée par le parfum des jeunes fleurs d’orangers. Sur la maison, autour de la maison, tout était lumière, flamme et silence...

Marie bâillait, s’étirait, dans un voluptueux ennui. Le poids de ses cheveux l’irritait. Elle arrachait les épingles, laissait couler les longues tresses. Puis elle reprenait son pinceau, qu’elle replaçait dans le verre, et qu’elle oubliait encore. Elle finissait par s’étendre dans le fauteuil ou sur son lit.

«Je suis souffrante... J’ai trop chaud... Le climat de ce pays est éprouvant...»

Lassitude de l’effort avant l’effort! N’est-ce pas tout simplement la paresse? Ce vice était si peu familier à Marie Laubespin qu’elle le prenait pour une maladie!

«Qu’ai-je donc? se disait-elle... Tout le monde me trouve changée, et je sens bien une espèce de déséquilibre... C’est la faute du pays, de la saison, de Claude qui m’écrit des lettres jalouses, et de tous ces gens qui me tourmentent avec leur manie d’amour... Je n’ose plus sortir avec Angelo, ni causer, ni rire avec lui. Je pense à ce qu’il doit penser et à ce que je penserais, moi, s’il était Claude, et non pas un fantoche napolitain... C’est une hantise gênante, malsaine... Dès qu’Isabelle arrivera, je préparerainotre exode à Ravello... Claude sera content... Angelo sera fâché... Qui sait?... Il est peut-être moins amoureux qu’il ne croit... Oh! que tout cela me fatigue!...»

Parfois elle s’imaginait, très sincèrement, qu’elle était malade, parce qu’elle avait perdu le goût du travail, parce qu’elle était curieuse de petites sensualités innocentes... La saveur des fraises, le parfum des roses, la caresse de l’air tiède sur ses bras nus éveillaient en elle une sensibilité nerveuse qu’elle ne connaissait pas... Ses nuits, éclairées et frissonnantes de songes, la laissaient sans énergie pour le lever matinal.

A cette heure blanche où le sommeil, amant aérien, s’attarde et palpite sur le corps qu’il possède, Marie se laissait engourdir par une langueur inconnue. Elle était comme abandonnée au courant d’un fleuve de lait, dans un brouillard blanc, dans un silence de limbes. Des formes confuses flottaient, images de ses désirs incertains, et se précisaient en figures délicieuses qui avaient beaucoup de Claude et un peu, très peu, d’Angelo... Et le passé, le mariage, la maternité, le demi-veuvage, la réclusion volontaire, s’anéantissaient dans la mémoire troublée de Marie... Éveillée tout à fait par la lumière, elle ouvrait sur le monde les yeux clairs d’une adolescente à qui l’avenir appartient...

Elle faisait sa prière, mais, au lieu de méditer sur ses fautes, elle remerciait Dieu de la beauté du jour; elle l’abordait comme une enfant familière qui ne soupçonne pas le mal. Son mysticisme, ses peurs excessives, ses scrupules paralysants, son austérité gourmée, se transformaient en un sentiment de gratitude joyeuse. Marie ne croyait pas son âme en péril; confiante en la promesse de madame Vervins, elle était sûre d’aimer Claude chastement, sous le regard des anges... Rien ne lui révélait la présence du démon, et si elle l’avait pu voir, de ses yeux, elle ne l’aurait pas reconnu, parce que le démon, à Pompéi, n’est qu’un petit faune...

Ainsi, le sourd travail de l’éclosion troublait la chrysalide féminine. La sève d’une seconde puberté gonflait les veines de Marie, la fatiguait parfois de ces migraines légères, de ces brusques palpitations qui marquent les jours orageux du printemps des jeunes filles...

Un jour, lasse de n’avoir point travaillé, elle éprouva la nostalgie de cette Pompéi voisine qu’elle fuyait pour n’y pas rencontrer Angelo. Elle s’avoua qu’il y avait, dans cette abstention, un peu de lâcheté et beaucoup d’enfantillage... Angelo pouvait croire que Marie le redoutait, par faiblesse! «Tant pis! je lui parlerai, s’ilm’aborde, d’un ton aisé et naturel. S’il risque un aveu, je l’arrêterai tout court, et il ne recommencera plus.»

Elle alla d’abord chez M. Spaniello. Il était absent. Un gardien l’avertit que M. di Toma dessinait la basilique et que M. Wallers devait être sur la voie des Tombeaux, au delà de la porte d’Herculanum. Il fallait donc, pour le joindre, traverser Pompéi tout entière, du sud au nord, dans sa dimension la plus grande... Marie remonta la rue de Stabies, où circulaient quelques Anglais avec leur guides, prit à gauche la rue de Nola, et gagna la Voie Consulaire qui se prolonge hors de la ville et devient la Voie des Tombeaux.

Elle aimait ce coin de Pompéi, qui ressemble à la via Appia comme la mélancolie ressemble à la douleur, comme la plainte d’Horace à Postumus et son regret des années qui coulent, ressemblent aux grands vers désolés de Lucrèce. Point de sublime, mais de la gravité, une élégance austère et délicate, une composition riche en détails exquis et simplifiée par le plus grand des artistes: le temps. Le paysage funèbre tient tout entier dans l’axe de la porte triomphale: c’est une route droite, aux dalles houleuses, entre deux rangées de tombes qui la dominent...Ici un banc de marbre en hémicycle; là-bas une exèdre couverte; des cippes penchés, des colonnes rompues; les fuseaux noirs des cyprès sur le bleu du ciel; au fond la campagne violette qui couvre Herculanum ensevelie.

Le soleil déclinait; les ombres plus longues annonçaient le soir; le marbre pâle et le travertin gris des tombeaux s’ambraient doucement dans la lumière. Marie regardait, sur les tombes aux froides guirlandes, les noms féminins dont elle aimait la douceur liquide, la sonorité assourdie... Et elle saluait au passage les Pompéiennes mortes avant la catastrophe, celles qui avaient eu les honneurs funèbres, les flûtes tibicines, les chants des pleureuses, le bûcher rituel, les libations, celles dont la cendre toute pure emplissait les belles urnes d’albâtre oriental ou de verre bleu... Mamia, prêtresse publique, possédait, derrière un banc de marbre, une tombe offerte par les décurions... Nivoleia Tyché régnait sur un palais à plusieurs chambres. Son buste en demi-relief ornait toujours un côté du sarcophage dédié à ses affranchis. Mais, entre tous ces fantômes, Marie préférait Servilia, dont les mânes légers voltigent peut-être sur la tombe de l’époux qu’elle appelle tendrement «l’ami de son âme».

Elle alla jusqu’à la maison de Diomède, jusqu’aucimetière samnite où MrSpaniello lui avait montré quinze squelettes affleurant le sol, sous les châssis vitrés qui les protègent. Elle ne voulut pas les regarder, ce soir-là. Ils représentent la mort telle qu’Holbein et Dürer l’ont vue, danseuse décharnée, conductrice des rondes macabres... Marie souhaita qu’on les recouvrît de terre, car la mort, à Pompéi, n’est pas ricanante et grimaçante; c’est un génie voilé comme Isis, ailé comme l’Amour, couronné d’ache et d’asphodèles comme son frère le Sommeil. Il disperse, dans le feu subtil, la forme humaine, préservée de la corruption, il ignore l’appareil hideux des cercueils et des fosses, les linceuls, les vers, la pourriture. Il ne présente pas aux philosophes en mal de méditation ces images répugnantes. Une torche éteinte, un sablier renversé, un vaisseau voguant vers le port, une poignée de cendres dans un beau vase, suffisent au stoïcien comme au voluptueux pour sentir toute la vanité ou toute la douceur de la vie.

Marie était bien loin de cette sagesse païenne qui se résigne au néant et se satisfait de cueillir le jour, mais, pour la première fois, les symboles funèbres ne lui parlaient pas le langage de la mysticité. L’idéal chrétien lui avait façonné une âme inquiète qui s’obstinait à dépasser les réalités sensibles, à chercher hors de la vie les raisonsde vivre et qui ne concevait pas l’amour tout simple, sans l’obsession de l’infini et de l’éternel. Maintenant, elle découvrait l’idéal contraire, non pas grossièrement sensuel, mais tout pareil au paysage, mesuré, délicat, mélancolique entre ses horizons voluptueux qui semblent borner les douleurs et limiter les espérances.

N’ayant trouvé personne, elle revint sans hâte vers Pompéi. Les dalles meurtrissaient ses petits pieds à travers les semelles des souliers minces. Elle souhaita se reposer un moment, et, gravissant quelques marches taillées dans un mur de briques, elle s’assit dans l’herbe, sur le talus qui domine la route.

Un sépulcre en forme d’autel avançait à sa gauche et lui cachait la vue de la ville et la porte d’Herculanum. A sa droite, un peu en arrière, s’élevait comme un temple le grand tombeau de Diomède. Et devant elle, sur l’autre talus de la route, les cyprès, noirs contre un ciel vert, abritaient les tombes de Scaurus, de Servilia et de Tyché l’affranchie.

Marie songeait à ces femmes, à la tendre Servilia, et sa pensée revenait sur elle-même et sur Claude. Son âme ne s’élançait plus au ciel chrétien, alourdie et retenue par le désir de persévérer longtemps sur la terre. Elle comptait lesannées enfuies de sa jeunesse, et ses doigts se crispaient tout à coup et s’attachaient nerveusement au sol.

Il n’y avait en elle aucune révolte, aucun vœu de revanche sur la destinée. Ses pensées roulaient plus vastes et plus vagues que la mer sous un ciel de brume. Et elle entendait, au fond d’elle, la plainte de l’instinct, monotone comme une mélopée d’enfant ou de sauvage, rythmée comme un sanglot et confuse comme un soupir.

Elle pensait à Claude, non plus comme tout à l’heure, avec une complaisance attendrie. Elle voyait en lui la victime douloureuse du sacrifice qu’elle avait commencé de faire, qu’elle ne croyait pas si cruel, qu’elle redoutait d’achever...

La douceur de vivre, hélas! Qui peut la goûter, s’il s’embarrasse d’un haut idéal ou d’un grand devoir?... Marie, pourtant, l’avait entrevue, approchée... Elle le regrettait déjà!

Elle se sentit faible et triste devant un fardeau trop lourd. Et la tête appuyée à l’autel funéraire, les paupières baissées, les mains ouvertes comme pour une offrande, elle pleura. Alors deux mains timides effleurèrent ses épaules; elle sentit quelqu’un agenouillé près d’elle, qui faisait le geste de la saisir... Une voix murmura:

—Madame Marie!... Marie!...

Elle jeta un cri aigu et se trouva debout, d’un élan souple et rapide qui déconcerta Angelo.

Il restait, un genou dans l’herbe, gardant la main de Marie qu’il avait prise.

—Comment êtes-vous venu? Quelle peur vous m’avez faite! Mais relevez-vous donc!... Si l’on vous voyait!...

Elle essayait de rire. Angelo ne riait pas. Il regardait Marie d’un air sombre et passionné.

—J’étais dans la villa de Cicéron quand vous avez passé. De loin, je vous ai suivie, et je n’osais pas vous rejoindre, parce que ma présence malheureuse vous irrite... Mais je vous ai vue si triste, tout à l’heure, que le courage m’est venu... Madame Marie, soyez bonne, soyez généreuse! Écoutez-moi...

—Je vous écouterai quand vous serez debout, dit Marie qui reprenait son sang-froid. Nous pouvons causer en revenant à l’auberge et...

Il s’écria:

—Non!... Nous rencontrerons votre père, ou Spaniello, ou l’abbé Masini. Je veux parler à vous seule, et ma place est à vos pieds, humblement... Ma chère Madone, que vous ai-je fait?... Vous êtes si froide, si dure pour moi!

—Je suis toujours la même... C’est vous qui avez changé d’attitude et de langage. Vos lettres...

—Elles ne vous ont rien appris, mes lettres, rien du tout!... Vous savez bien que je vous aime à la passion, que ma vie est à vous, à vous mon âme, à vous mon sang... Je vous aime, madame Marie, je vous veux tant de bien...

—Ah! non!... non!... Si vous me parlez d’amour, je m’en irai...

Il la retenait toujours.

—Vous ne serez pas si cruelle? Est-ce que je vous offense?... Est-ce que je ne suis pas respectueux?... Je vous aime, et il faut que vous m’aimiez. Ce sera le bonheur de ma vie, et aussi de la vôtre, parce que Dieu nous a faits pour cet amour et que c’est un péché de n’être pas heureux quand on peut l’être.

—Mais je ne vous aime pas, moi, monsieur Angelo.

—Vous n’en savez rien... Vous êtes une femme du Nord, vous ignorez la passion, la nôtre, et celle qui va d’un cœur à un autre comme un feu... Puisque la mienne ne peut pas s’éteindre, la vôtre s’allumera... Ne dites pas oui, mais ne dites pas non! Souffrez ma tendresse... éprouvez-moi... Commandez!... Je suis là pour vous servir... Que dois-je faire?...

—Me laisser tranquille, et vous en aller.

—Vous plaisantez!... Vous avez la cruautéde plaisanter, en ce moment!... s’écria Angelo, indigné.

—Préférez-vous que je me fâche?...

—Je veux que vous m’écoutiez... Oh! Marie, ma douceur, ma tendresse, belle Marie mienne, petite étoile, petite rose, vous ne savez pas quel doux amour serait notre amour... Passerez-vous donc votre jeunesse à peindre des parchemins et à réciter des prières?... Vous vieillirez et vous mourrez, comme toutes les créatures de chair... et le bon Dieu vous dira: «Tes yeux et ta bouche n’ont servi qu’à rendre fou un homme infortuné, et je te les avais donnés pour sa joie et pour la tienne.» Voilà ce que dira le bon Dieu qui ne parle pas comme les curés, par la vertu de ma mère! Et vous brûlerez du feu de l’enfer, femme méchante, pour n’avoir pas brûlé du feu de la passion?...

«Il est fou!» pensait Marie qui comprenait mal ces discours, et les idées qu’Angelo prêtait au bon Dieu. Les yeux du jeune homme lui semblaient diaboliques, dans leur feinte humilité. Et elle commençait à prendre peur, seule avec ce garçon qui lui serrait le poignet, l’attirait, se rapprochait d’elle, à la fois impudent et câlin, cynique et sentimental, un peu fat, un peu sacrilège et un peu toqué.

Elle s’avança vers l’escalier, toujours retenuepar Angelo. La voie sépulcrale était déserte sous le ciel nacré, et la petite brise qui annonce le crépuscule faisait frémir les pointes des cyprès de Servilia. Entre leurs fuseaux espacés et les tombes inégales, au delà des végétations broussailleuses, on devinait la mer brillante, très loin...

—Pourquoi ne voulez-vous pas m’aimer? disait Angelo... Il faut bien qu’un jour votre cœur se donne... Ne puis-je le mériter? Regardez votre esclave à vos genoux... Dites-lui de se courber... Mettez votre petit pied sur sa tête... Cet homme-là est votre bien... Vous déplaît-il?... Le trouvez-vous difforme, bête, ou hors d’âge?... Faites-lui la faveur d’un regard, il deviendra spirituel et beau, et, s’il était vieux, il rajeunirait... Tel qu’il est, des femmes l’ont aimé, de très belles femmes... Vous ne croyez pas?... Salvatore peut vous le dire... Mais, ces femmes, celui qui vous aime ne les reconnaîtrait pas dans la rue... Et si la reine était éprise de lui, que dirait-il?... «Votre Majesté me pardonne! J’appartiens à ma maîtresse Marie, qui me mène, lié par un cheveu d’or comme sainte Marguerite menait le dragon... Elle est le noir de mes yeux, le sang de mon cœur, tous mes désirs et tous mes soupirs... Nous sommes si heureux ensemble, que nos anges gardiens se sont énamourés l’un de l’autre...»

Marie, offusquée, l’interrompit brusquement:

—Tant mieux pour vous si de belles femmes vous aiment! Allez les retrouver et laissez-moi.

Il crut peut-être qu’elle était piquée de jalousie, et protesta qu’il l’aimait, elle, elle seule... Les autres femmes, que le diable les emporte! Qu’il couche avec elles!... Angelo s’en moquait bien, des femmes qui l’avaient aimé! Il ne vivait que de tendresse «soupireuse» pour sa Marie tout en or, sa précieuse Marie... Il était sincère, grisé de ses propres paroles, et la poésie du lieu et de l’heure, la beauté et les refus mêmes de Marie, agissaient violemment sur son cerveau d’artiste et sur ses sens vite enflammés. L’éclair et la langueur du désir changeaient l’expression de ses yeux; une fièvre exquise brûlait ses pommettes, mais l’aveu passait dans un torrent de poésie, dans un flot de sentimentalité, car le sensuel Angelo n’était pas grossier, pas même libertin, et tout à fait incapable d’offenser avec des mots la pudeur d’une femme qu’il aimait ou croyait aimer passionnément. Le lyrisme lui était naturel et nécessaire; il l’associait à la volupté comme la mélodie au poème, et cela faisait une très belle chanson, qu’il chantait mieux que personne à Naples...

Il se crut encouragé par un silence pudique. Follement, il baisa la robe blanche de Marie, etles jambes rondes à travers la robe. Mais le corps frêle, avec une force imprévue, s’arracha de l’étreinte audacieuse... Marie cria, droite, les joues ardentes, pareille à un archange irrité:

—Je vous défends de me toucher... C’est indigne!... Je ne vous aime pas, entendez-vous! je ne vous aimerai jamais, jamais!

Il se releva, la regarda en face, et comprit. Alors, il devint plus pâle que le marbre du tombeau voisin.

—Vous êtes bien une coquette, froide et sans cœur!... Puisque vous ne voulez pas m’aimer, pourquoi me trompiez-vous avec votre sympathie?

—La sympathie n’est pas l’amour, monsieur.

Angelo tremblait de colère.

—Est-ce que je suis un vieillard? Est-ce qu’un jeune homme comme moi peut vivre près d’une jeune femme comme vous sans l’aimer?... Est-ce que je connais, moi, vos manigances françaises?... Ici, quand une femme veut du bien à un homme, elle lui dit: «Je te veux du bien...» Si elle aime un autre, elle dit: «J’aime un autre...» Elle ne dit pas: «Aime si tu veux! Moi, je suis comme les petits anges des tableaux: une tête, deux ailes, pas de corps...» Mais vous, en France—tout le monde le dit!—vous êtes des poupées pour la vue seulement...Pas de cœur dans la poitrine, pas de sang dans les veines!... Et vos hommes sont des moitiés d’hommes! ils ont trop peur d’être ridicules pour aimer comme nous aimons...

La fureur brouillait ses idées et ses phrases; il acheva son discours en napolitain. Ses yeux étincelaient, ses sourcils se nouaient comme des serpents à la racine de son nez; sa bouche, infatigable et convulsive, expectorait sans relâche les invectives, les apostrophes, les menaces et les lamentations.

Mais soudain, la bouche insultante frémit, les sourcils tragiques se détendirent et le pauvre Angelo se mit à pleurer comme un gamin.

Sa douleur—peut-être oubliée, demain, tandis que le souvenir de l’injure demeurerait vivace—sa douleur était chaude, cuisante et vive comme une brûlure... Il avait mal dans tout son être et, sincèrement, il souhaitait que Marie mourût, et lui après elle...

La jeune femme le vit si misérable qu’elle cessa de le craindre. Elle pensa une fois de plus: «C’est un enfant!» et elle dit, avec une voix moins dure:

—C’est bête, mon pauvre ami, ce que vous avez fait là!... C’est très bête!...

Il ne comprit pas qu’elle s’apitoyait. Elle continua:

—Je vous pardonne vos extravagances, et je vous garde mon amitié, à cause de votre mère et de votre frère... mais nous ne pouvons plus rester ensemble à Pompéi... J’irai à Ravello... Vous aurez le temps de réfléchir, de vous calmer... Nous ne reparlerons plus jamais de cette histoire... Allons venez!... on nous attend... Soyez raisonnable...

—Non, je n’irai pas avec vous... J’ai bien le droit d’être malheureux tout seul... Quand je pense à tout ce que j’ai fait pour vous!... des choses que vous ne savez pas... des choses inouïes, des crimes!...

—Des crimes?

—Oui... j’irai peut-être en prison... Et vous, en France, vous vous moquerez de moi avec l’homme que vous aimez... Oh! je vous déteste, méchante, méchante!...

La colère le reprenait. Marie déclara:

—Quand votre accès sera fini, vous retrouverez l’amie que j’étais, une amie sûre et indulgente... Jusque-là, bonsoir, monsieur Angelo!

Elle descendit l’escalier, et s’en alla vers la porte d’Herculanum, inquiète mais calme et digne, et sans hâte, avec cette assurance qu’on simule devant les animaux suspects et les fous.


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