XVII
Quand la porte se rouvrit, entre les colonnettes blanches, le frisson de l’aube passait sur la mer. La nuit aux pieds d’argent, aux tresses bleues, fuyait vers le large et jetait la lune fanée par-dessus les hauteurs de la Campanelle. Quelques lambeaux de son voile, accrochés aux pentes crépues, assombrissaient encore les ravines et les vallons noirs d’orangers. Mais déjà les maisons de Ravello, les jardins en terrasses et le campanile de Saint-Pantaléon apparaissaient dans une transparence azurée.
Isabelle s’arrêta sous la guirlande liminaire. L’écharpe violette, enroulée à son corps, traînait sur ses pieds nus. A demi tournée vers Angelo qui la retenait, elle murmura:
—Ne me suis pas... On pourrait nous voir... Le jour vient...
—Pas encore...
—Vois! les pigeons volent sur le campanile...
—Ce sont des mouettes égarées qui racontent à Saint-Pantaléon que Vénus est née, cette nuit, pour la seconde fois... Isa! mon cœur! un baiser!... Tu ne regrettes rien? Tu ne m’aimes pas moins qu’hier? J’ai si grand’peur...
—Je t’aime bien plus qu’hier, bien plus que je ne croyais t’aimer,Angiolino mio, core mio, dolcezza, gioia, passione!
—Ah! ne dis pas, maintenant, ces mots que je t’ai appris!... Ils me rappellent...
—Tais-toi!
—C’est notre langage secret. Chaque parole fait revivre une caresse...
—Tais-toi! ce fut un grand péché...
—Dieu ne nous regardait pas.
—Hélas!
—Je prends toute la faute et toute la damnation pour moi seul. Je ferai double pénitence, quand je serai vieux... Ah! j’aime ta bouche, Belle! elle a le goût du matin, ta bouche fraîche et saine de jeune femme... Mais tes pauvres yeux sont las...
—Je dois être affreuse!
—Pâle comme une perle!... Laisse que je te voie, au jour. J’ai peur d’avoir rêvé... Non... C’est bien toi!
—Aie pitié de ma fatigue!
—Eh bien, adieu, ma beauté chérie!... Le jardin même n’est pas éveillé et les fleurs ne te verront pas... Je vais m’endormir dans ton parfum, à ta place tiède, m’endormir comme on meurt et rêver de toi... La nuit te ramènera à mon seuil et, tous les soirs, je suspendrai une guirlande neuve, et tous les soirs seront pour nous le premier soir... Adieu, ma maîtresse!
—Adieu, mon amant! Ferme bien la porte. Ne me regarde pas m’en aller. Je reviendrais encore, je ne pourrais pas m’empêcher de revenir, et tu sais combien je suis lasse...
—Moi, je ne le suis pas, dit Angelo, naïvement.
—Allons, rentre vite, mon cœur... Je le veux...
Il obéit. La porte moresque se referma et la jeune femme descendit la marche semée de roses. Son voile violet, ses mules rouges, dispersèrent les pétales qui traçaient, sous la pergola obscure, le chemin de la volupté. Toutes les choses aperçues dans la nuit se révélaient différentes... Un pays de rêve surgissait entre les colonnes; des plans de montagnes esquissés en bleu sur bleu, des proues rocheuses fendant la mer qui verdissait à leur ombre. Et le jardin même était nouveau. Ce n’était guèrequ’une longue allée. Des feuillages, mêlés comme les joncs d’une corbeille, tissaient un plafond opaque où pendaient les derniers citrons de l’année et les premières grappes des glycines. Les piliers avaient des chapiteaux de rosiers aux très petites roses foisonnantes, d’un rouge foncé comme le sang. Jamais, dans un espace étroit, Isabelle n’avait vu tant de fleurs, si variées, si vivaces. A cette heure indécise, les couleurs étaient cendrées, presque évanouies dans la pénombre matinale, et les odeurs comme les nuances se confondaient en un vaste et vague parfum que les orangers mouillés ne dominaient plus. L’air était plus frais qu’une eau vive; il avait le goût de la verveine et du citron vert. Isabelle le respirait avec délices; il pénétrait ses cheveux, glissait sur sa nudité à travers la gaze et la mousseline et l’imprégnait d’un bien-être inconnu.
Elle retrouva sans peine la porte du palais, l’escalier colossal, aux marches fêlées, la chambre immense au tout petit lit de fer noir. Couchée, elle tomba dans le sommeil comme dans un gouffre, et la servante qui apporta une dépêche de Marie, à onze heures passées, n’éveilla pas facilement la dormeuse.
La dépêche disait: «Père encore souffrant. Rien de grave. Serai Ravello mercredi soir...»
Isabelle pensa: «Quelle chance! Trois jours de liberté...»
Et, avec un petit sourire de compassion, elle murmura:
«Cette pauvre Marie!...»
Les souvenirs de la nuit lui revenaient, visions nuageuses et sensations amorties. Elle était langoureuse et languissante, détendue comme dans un bain et pas encore bien sûre que «tout ça fût arrivé». C’est pourquoi elle n’éprouvait aucun remords. Les remords, croyait-elle, viendraient plus tard, avec Marie, la sage Marie, dont Isabelle redoutait déjà la présence. Madame Van Coppenolle n’avait pas l’âme cornélienne; elle ne pratiquait pas beaucoup l’analyse psychologique. Elle avait une merveilleuse aptitude à oublier les choses pénibles et à remettre les regrets au lendemain... En ce moment, elle ne se demandait pas comment finirait la belle aventure et ce qu’il adviendrait d’Angelo et d’elle-même quand sonnerait l’heure de la séparation. Sa conscience morale, qui n’était pas extrêmement sensible et scrupuleuse, était comme anesthésiée par l’amour.
Elle se leva très tard, honteuse d’être pâlotte, avec des yeux battus et contents, et elle redescendit au grand jour l’escalier qu’elle avait descendu au clair de lune...
Donna Carmela lui fit mille amitiés et, pour éviter de répondre à des questions embarrassantes, Isabelle souhaita visiter le palais Atranelli.
—Il est du onzième siècle, comme le palais Rufolo, dit fièrement la bonne dame, mais mon grand-oncle Atranelli le fit démolir à moitié, au temps du roi Murat, parce qu’il cherchait le trésor... car il y a un trésor caché dans les murailles... Tout le monde le sait... Mon grand-oncle ne trouva rien, mais il se ruina en fouilles... et son fils, mon cousin Antonio, fut si pauvre qu’il dut vendre les belles mosaïques des salons, et les deux statues antiques, et le sarcophage qui servait de fontaine, dans le jardin... Nous autres, qui n’avons pas beaucoup d’argent, nous conservons le palais abîmé et nous le louons, en hiver, à des dames américaines... Angelo espère toujours qu’on trouvera le trésor et mon cousin, don Alessandro, qui fut curé de Saint-Pierre-Apôtre et qui lit dans les vieux parchemins, a reçu un avertissement, en rêve, qu’il verrait notre fortune avant de mourir.
—Vous continuez donc les fouilles?
—Aiemmè!... Il faudrait de l’argent... Nous n’avons pas assez d’argent, nous ne sommes riches que d’honneur, chère belle madame!
D’un pas lourd qui se traînait, la vieille dameconduisit Isabelle à travers les salons pavés en marbre de couleur, peints de fresques déteintes, où des meubles de pacotille se mêlaient aux débris disparates de trois mobiliers anciens. Des lustres, dégarnis de leurs pendeloques cristallines, luisaient d’un terne éclat sous la gaze grise filée par les araignées. Le soleil avait mangé la couleur et brûlé la soie des rideaux cramoisis. Il y avait, dans le salon des fêtes, une espèce de fontaine en rocaille et en coquillages dont les nymphes lépreuses s’effritaient. Sur un clavecin, au clavier jaunâtre, des figurines dePresepe, bergers et mages, étalaient leurs costumes fanés, à la mode des Abruzzes. Isabelle prit le roi Melchior pour admirer sa belle robe de brocart rouge. L’étoffe éraillée parut tomber en poussière. Elle toucha le clavecin... Il resta muet. Toutes ses cordes étaient rompues.
—Ah! si nous trouvions jamais le trésor! disait la Napolitaine.
Elle proposa d’aller au jardin:
—Vous verrez l’atelier de mes fils... Angelo est sorti...
Isabelle feignit de craindre le soleil. Ce n’était pas avec donna Carmela qu’elle voulait revoir le jardin.
Elle était déçue, presque offensée, qu’Angelo n’eût pas guetté son réveil... Des pensées luivinrent, tristes et menaçantes; elle se souvint des séducteurs de romans qui méprisent leurs victimes au lendemain de la séduction... Et elle eut envie de pleurer.
A la collation d’une heure, quand Angelo parut, avec l’oncle curé, elle fut rassurée par le regard qu’il lui jeta,—un regard si mélancolique! Il évitait de lui parler directement et il affectait même une froideur exagérée, mais elle le sentait bouleversé jusqu’à l’âme et presque malade de passion.
Alors, pour réagir contre le malaise amoureux qui l’envahissait, elle s’étourdit de paroles et demanda à l’ancienparoccode Saint-Pierre-Apôtre l’histoire du trésor. Don Alessandro ne savait pas le français, mais sa belle diction de prédicateur aidait Isabelle à l’entendre. Il avait un masque de vieux Campanien, grave et affable, une couronne de cheveux très blancs, des yeux noirs encore vifs, des dents intactes, une soutane usée qu’il déboutonna sur son gilet et sa culotte et qu’il enleva complètement au dessert. Il faisait de beaux gestes sur de belles phrases cérémonieuses, des phrases drapées comme une toge et qui avaient le son du latin. Et, dans ses discours et ses actions, il montrait la charmante bonhomie italienne.
Elle était très compliquée, l’histoire du trésor!Isabelle comprit seulement que toute la famille di Toma vivait d’espérance et jouissait, par l’imagination, des fabuleuses richesses cachées dans le palais Atranelli. Et l’amante s’attendrit en songeant que son Angelo était pauvre... Claude Delannoy aussi était pauvre, mais il supportait mal la médiocrité et, dès ses vingt ans, il avait travaillé sans relâche, âprement, car, dans la bourgeoisie flamande, l’homme qui fait sa fortune lui-même est le vrai héros, le seul qu’on estime et qu’on admire. L’esprit utilitaire de la race dédaigne les faibles, les rêveurs, comme des parasites sociaux. D’ailleurs, on dépense magnifiquement l’argent qu’on gagne... Isabelle s’étonnait donc qu’Angelo supportât gaiement la pauvreté et qu’il préférât à un métier lucratif des travaux mal payés, les combinaisons de la loterie et l’attente hasardeuse du trésor.
—Pour moi, disait le prêtre, je suis assuré de ne jamais manquer du nécessaire, par une faveur spéciale du bon Dieu.
—Vous avez une pension, don Alessandro?
—Une toute petite, mais trop grande pour moi! Que me faut-il, à mon âge? L’air de Ravello est si fin qu’il m’entretient en santé... La poussière des archives me nourrit. Et je suis heureux d’écrire, pieusement, la relation du miracle de saint Pantaléon, martyr, dont le sang se liquéfie,à la messe solennelle du vingt-sept juillet, dans la cathédrale de Ravello,—ce qui contrarie fortement ces messieurs de Naples, avec leur saint Janvier!... Le sang de saint Pantaléon est moins célèbre dans l’univers, mais j’ose dire qu’il n’est pas moins précieux et peut-être plus authentique...
—Cousin, prenons garde de ne pas dire des paroles légères! Saint Janvier est un grand saint! s’écria donna Carmela.
—Si vous connaissiez mieux saint Pantaléon!
—Ah! le vénérable, qu’il nous exauce! Qu’il nous fasse trouver le trésor! Nous lui donnerons un vase d’or pur pour son ampoule.
La discussion continua entre la vieille dame et le curé. Angelo se leva de table.
—Maman, j’emmène madame Isabelle. Je veux commencer son portrait. Après la séance, nous irons en promenade.
Dans le jardin, sous la pergola que criblait le soleil, Isabelle se plaignit:
—Où êtes-vous allé?... Vous n’étiez pas impatient de me revoir?...
Il ne répondit pas. Quand ils furent dans l’atelier, il se jeta sur le divan, la tête dans ses mains.
—Angè!... qu’as-tu?... Pourquoi cette tristesse?... Tu ne m’aimes plus?...
—Je t’aime trop. Je suis malheureux...
—Tu es malheureux, toi qui, cette nuit...
—Ah! ma fleur blanche, j’ai mal d’aimer, j’ai mal de cette passion que je porte avec des angoisses mortelles et des soupirs... Ce matin, je n’ai pas osé te revoir. J’aurais défailli sous tes yeux. Je me suis sauvé dans la montagne. Et comme j’ai pleuré d’amour en répétant ton nom chéri, en me roulant sur les cistes que j’écrasais... J’étais fou!
—Tu es encore fou, mon pauvre Angelo. Ton chagrin m’offense. Hier, avant-hier, tu m’aimais, et tu étais joyeux.
—Parce que je pensais à te posséder... Maintenant, j’ai peur de te perdre...
—Est-ce moi, Angè, la femme du nord, qui dois t’apprendre ce que tu m’avais enseigné, par ton exemple: jouir de l’heure qui passe, ne pas gâter le présent par la crainte de l’avenir?
—Tu ne comprends pas! s’écria-t-il, avec une exaltation qui effraya Isabelle... Tu ne me connais pas du tout... Tu crois que les hommes de mon pays font l’amour en riant, sur un air de tarentelle!...
—Rappelle-toi ta sérénade: «Les larmes et les soupirs ne me suffoquent plus, Cuncè!...»
—Ah! ce soir-là!... Je ne savais commentj’allais t’aimer et je ne chantais pas pour toi seule... Tiens, je voudrais mourir!
Il enfouit sa tête dans les genoux d’Isabelle. Alors, elle lui caressa les cheveux en le grondant:
—Comme tu es surexcité!... C’est vrai que tu me révèles un autre Angelo... Cette passion, cette mélancolie!...
Elle prit les boucles noires et rudes à pleines mains et força Angelo à lever la tête. Penchée, elle contempla ce visage d’amour, douloureux, mortellement pâle, qui lui donna la plus douce sensation d’orgueil féminin... Elle avait vu, sur des figures d’hommes, le coup de lumière du désir qui passe, l’ombre du regret, la grimace de la convoitise,—mais jamais la passion, dans son énergie et sa naïveté... De vagues arrière-pensées qui la tourmentaient encore se dissipèrent.
—Je t’adore, mon Angè! Sois heureux!...
La chambre d’Angelo était bien plus petite que l’atelier, et c’était sans doute l’ancienne sacristie de la chapelle, coupée de cloisons avec de vagues nervures de voûte. Une armoire en marqueterie de citronnier occupait tout un panneau, face à la «toilette» d’acajou commun, achetée chez un brocanteur de Salerne. Un fauteuil qui perdait son crin, une chaise qui perdait sa paille, unbeau lit gondole, de style Empire, complétaient le mobilier. Il y avait des traces de fresques à la partie supérieure de la muraille, et la partie inférieure, blanchie à la chaux, était sommairement tendue d’un vieux damas splendide mais troué, cramoisi dans l’ombre et rose dans la lumière.
L’unique fenêtre ogivale, ouvrant sur le ravin à pic, n’avait pas d’autre rideau qu’un figuier sauvage. Quand la brise de mer se leva, vers cinq heures, les branches à grosses feuilles découpées, chargées de figues vertes, frôlèrent la vitre et réveillèrent les amants... Isabelle demanda:
—Es-tu encore triste?
—Est-ce que les anges sont tristes, dans le paradis?
—Tu n’es «ange» que de nom.
—Mais toi, tu es le paradis.
Il retrouvait sa gaieté enfantine. A demi-vêtu, il alla chercher dans l’armoire une bouteille de marsala, des gâteaux secs, durs comme des cailloux, et un très beau verre de Venise, un peu fêlé, qui ressemblait à un hippocampe.
—Bois, ma reine! Je veux te servir à genoux. Et puis je t’habillerai moi-même, et je tresserai tes cheveux...
—A Pont-sur-Deule, tu t’es vanté de remplacer,au besoin, les femmes de chambre. Qui m’eût dit!...
—Qui m’eût dit, Belle, que, je les tiendrais captives, ces deux colombes d’amour qui palpitaient sous la dentelle!... Déjà, tu me fascinais...
—Et Marie?
—Oh! comme elle est froide, cette femme-là!... Son nom me gèle la bouche...
Isabelle le taquina:
—Tu lui as fait la cour!... Avoue-le!... Elle t’a repoussé!... C’est par dépit que tu m’as prise!... Tu ne veux pas me l’avouer?... Eh bien, je lui demanderai à elle-même, et elle me le dira. Alors, je te quitterai, pour te punir de ta perfidie...
Il y eut un choc cristallin. Le verre de Venise, lancé à travers la chambre, s’était brisé contre l’armoire. Angelo, suffoquant de colère, criait:
—Puisse-t-elle mourir égorgée, cette femelle du diable!
Par bonheur, ces imprécations étaient proférées en dialecte napolitain. Isabelle, stupéfaite, se dit qu’il ne faisait pas bon plaisanter avec Angelo, qu’il avait le sang violent et la main prompte... Mais cela même n’était pas pour lui déplaire.
Ils coulèrent vite, les trois jours, les trois nuits de liberté! Isabelle et Angelo passaient del’amour au sommeil et du sommeil à l’amour. Donna Carmela ne les gênait guère. Elle était persuadée qu’Angelo faisait le portrait de madame Van Coppenolle. Aux repas seulement, elle les voyait, et, devant elle, ils exagéraient leur réserve cérémonieuse. La bonne dame disait à don Alessandro:
—C’est étrange! l’air de Ravello qui nous tient en santé, nous autres vieux, fatigue les jeunes. Madame Isabelle se fait pâle et mon Angiolino a les yeux creux comme saint Antoine au désert... Pourtant, il est mieux nourri que saint Antoine, mon cher fils; il a bon appétit, et c’est une chose belle que de le voir devant une assiette de macaroni aux coquillages.
Toute la journée du mercredi, Angelo ne fit que soupirer. Une velléité d’aveu, la nuit précédente, avait provoqué les larmes d’Isabelle qui répétait:
—Je m’en doute bien... Tu as aimé Marie! Tu m’as prise, moi, par dépit, et parce qu’elle n’a pas voulu de toi...
C’était, hélas! la vérité ou plutôt un aspect de la vérité qui a un endroit et un envers. Angelo connaissait l’envers, le côté intime, la trame des sentiments et des volontés. Isabelle, amoureuse, jalouse, blessée dans sa fierté, ne regarderait jamais que l’endroit. A toutes les explicationsd’Angelo, elle opposerait le fait brutal, et, avec l’implacable logique des femmes, elle en conclurait qu’Angelo était un menteur, et qu’elle était, elle, une victime!
A quoi bon déclancher la catastrophe qui, peut-être, ne se produirait jamais?... Les jours de bonheur étaient comptés pour Angelo et Isabelle... Il espérait bien la retrouver, en France, au prochain printemps, car, pour se rapprocher d’elle, il tenterait la fortune à Paris... Mais n’était-il pas cruel de gâter, par un scrupule de sincérité bien inutile, le songe délicieux de Ravello?
Il finit par se convaincre que Marie ne parlerait pas, puisqu’elle n’avait point parlé.
Pourtant, il lui souhaitait la mort subite quand elle arriva, le mercredi soir, et il crut deviner, dans ses yeux graves, une inquiétude qu’elle dissimulait, par politesse ou par politique. Elle donna de bonnes nouvelles de M. Wallers, mais elle ne dit rien de son voyage sur la route prodigieuse qu’elle n’avait pas regardée.
Isabelle éprouva la même sensation de malaise à constater l’étrange distraction et la tristesse de sa cousine.
—Viens te reposer! Je t’ai cédé ma chambre, et j’habite au rez de-chaussée, parce que ton sommeil est plus léger que le mien. En bas, on entendles servantes, le matin... Mais je me lève tard...
Elle conduisit Marie dans la chambre immense dont la fenêtre était encore ouverte.
—Vois cet admirable pays!... Respire les orangers... La lune décroît, mais sa lumière est plus vaporeuse... Emplis tes yeux de cette belle nuit, avant que je ne ferme les volets... Vivre ici, c’est la moitié du bonheur. Être aimée ici serait le bonheur tout entier... Ah! petite Marie, si Claude soupçonnait le charme des nuits de Ravello, il ne serait pas en Flandre...
Marie éclata en sanglots:
—Tais-toi, Belle!... Si tu savais!...
Elle se jeta au cou d’Isabelle qui oublia son égoïste souci. Tant de fois, Marie l’avait consolée!... Avec une tendresse de sœur, madame Van Coppenolle interrogea la jeune femme éperdue.
Marie parla dans un flot de larmes. Une lettre de sa mère lui avait appris, le matin même, qu’André Laubespin était malade, à la suite d’un accident d’automobile. Sa vie n’était pas en danger; mais, très déprimé, très pessimiste, il se croyait perdu. On l’avait transporté d’abord chez sa maîtresse, puis dans une maison de santé. Le médecin-directeur, qui était son ami, avait reçu ses confidences et l’expression formelle de son désir: revoir Marie, mourir pardonné.
—Et voilà la cause de tes larmes! fit Isabelle,stupéfaite... Pardonne à André, si le cœur t’en dit. Le pardon ne t’engage à rien... Si André doit mourir, il mourra plus tranquille; s’il ne meurt pas, vous penserez l’un à l’autre, sans inimitié. Claude n’exige pas, je suppose, que tu haïsses ce pauvre Laubespin, qui n’est pas un mauvais diable, quoique tu sois trop angélique pour lui... A moins que... mais non, je me trompe!... Tu n’as pas un regain d’amour conjugal?
—Non, dit Marie en essuyant ses yeux. Je n’aime plus André. Il est sorti de ma vie, sorti de mon cœur, sorti même de mon souvenir... Je revois son visage effacé, vague comme celui d’un mort. Et quand je me dis: «C’est mon mari. Je suis sa femme», ces mots ne correspondent plus à aucune réalité... Mon mariage me semble aussi lointain que mes souvenirs d’enfance... Je comprends maintenant que je n’ai pas aimé André d’un amour véritable, que mon affection de petite fille ingénue ne pouvait le rendre heureux... Les hommes demandent aux femmes un autre amour que je ne pouvais donner, et qui même, je l’avoue, me faisait horreur... André a eu de grands torts, mais il n’était pas sans excuses.
—Il a fallu que tu ailles à Pompéi pour comprendre les raisons de votre désaccord et trouver des excuses à monsieur Laubespin!...
—Peut-être, dit Marie en rougissant.
—Comme les voyages instruisent la jeunesse!... Je devine que ton petit cœur somnolent, un peu troublé par Claude, s’est éveillé dans la douceur de ce pays... Tu reviendras plus amoureuse qu’au départ... Angelo dirait que la grâce de Vénus t’a touchée...
Le beau rire d’Isabelle fit redoubler les pleurs de Marie.
—Que tu es enfant! Tu pleures, parce que tu aimes?... Et le moyen de ne pas aimer, quand on a ton âge, ta beauté, ton âme charmante, quand on est tendrement chérie par Claude, quand on pense à lui dans le plus doux pays du monde? Ah! les courtes nuits d’été, à Naples, lorsqu’on est amoureuse, et seule, sont plus longues que les nuits d’hiver, à Courtrai?...
—Ne me suggère pas des pensées qui me feraient honte!... Mon amour ne peut exister que s’il est pur... De toutes mes forces, je repousse la tentation...
—Mais tu la subis?
—Hélas! j’ai été trop orgueilleuse... Dieu me punit... Oui, je souffre, Belle, je souffre de mon amour et de ma solitude... Mon cœur dormait peut-être, mais il rêvait un très beau rêve de tendresse idéale et de pureté... Il s’est éveillé dans cette Italie trop douce, pour la lutte et la douleur... C’est affreux!
—Non, ma chérie, c’est bien beau et bien touchant, dit Isabelle, redevenue sérieuse... Mais tu ne vas pas jouer au naturel les héroïnes de Corneille... Il faut prendre un parti... André t’a préféré une autre femme; il a des regrets et même du repentir... Tant mieux ou tant pis pour lui!... Pardonne-lui de loin. Il ne mourra pas, et vous divorcerez, à l’amiable, proprement et gentiment... Est-ce qu’un honnête divorce, suivi d’un honnête mariage, ne vaut pas mieux qu’un amour étouffé, comprimé, qui te détraquera et qui sera tout de même un adultère sentimental?
Elle croyait que cette idée du divorce révolterait Marie... Mais Marie appuya sa tête contre la vitre et recommença de pleurer. La lune dédorait ses cheveux, pâlissait ses joues où glissaient des gouttes brillantes. Ce n’était plus la sage Marie, droite et rigide comme un lys, la Marie mystique et raisonnable qui tenait en ordre son âme et sa maison, heureuse de peindre sur parchemin les anges et les madones et d’écouter les carillons flamands.
—Divorcer!... C’est la tentation la plus forte. Je la repousse; elle revient. Être libre, épouser Claude, vivre, moi qui n’ai pas vécu, avoir un foyer à moi, des enfants...
—Mais tu n’as qu’à vouloir!...
Marie répondit qu’elle était trop sincèrementcatholique pour désobéir à l’Église et qu’elle mettait son honneur à vivre selon sa foi... On ne l’avait pas mariée par force ou par fraude. Devant Dieu, elle était l’épouse d’André Laubespin...
Ce langage sonnait comme du chinois aux oreilles de l’amoureuse Isabelle. Elle trouvait que sa cousine exagérait la vertu et poussait la dévotion jusqu’au fanatisme. Assurément, madame Van Coppenolle n’était pas une libre-penseuse, mais elle pratiquait une religion moyenne et commode, et elle pensait que le bon Dieu a les idées larges, la miséricorde facile, surtout pour les pauvres femmes qu’il a créées faibles et jolies...
—Ma chérie, dit-elle, si Claude avait eu l’esprit de te rejoindre, ici, tu raisonnerais d’autre façon. Sèche tes yeux, va te coucher, et oublie ces grands malheurs qui te menacent. Ils n’existent que dans ton imagination. André guérira; il reprendra sa maîtresse, et toi... tu écouteras le conseil que te donne cette belle nuit parfumée...
Ayant dit, madame Van Coppenolle embrassa sa cousine et s’en fut rejoindre son amant.
Les amoureux mettent en commun toutes choses, y compris les secrets de leurs amis. Isabelle, sans scrupule, apporta les confidences de Marie, toutes chaudes, sur l’oreiller d’Angelo.
—Tu ne l’aurais pas reconnue. Elle tremblait d’amour et de crainte; elle me faisait pitié; on aurait dit une petite fille... Je l’aime beaucoup, tu sais, je l’aime comme une sœur, et ça me navre de la voir triste quand moi je suis si heureuse... J’ai failli lui dire: «Envoie André au diable, et, puisque tu aimes Claude, sois à lui, comme je suis à Angelo!...» Oui, j’avais l’aveu sur les lèvres...
—Par Dieu! ma fleur blanche, ferme-les bien, tes jolies lèvres, et retiens l’aveu... Ta cousine n’a pas besoin de savoir ce que savent nos anges gardiens. Vous autres Français, vous êtes bavards et confiants jusqu’à la folie...
—Toi, tu es méfiant comme un chat.
—Jure que tu ne diras rien de nos amours, jure sur l’honneur de ta mère! Je le veux.
Cette formule agaçait Isabelle.
—Pourquoi invoques-tu, à propos de tout, l’honneur de maman ou celui de madame di Toma? Ce n’est pas le moment d’en parler, quand tu me fais faire des choses qui consterneraient ces pauvres femmes!... Tu es un peu romantique, Angè!...
—Tu n’oses pas jurer?...
—Je ne veux pas t’obéir, quand tu me parles sur ce ton. Je suis bien libre!
Elle haussa ses belles épaules nues et se prità rire. Tout à coup Angelo la repoussa, si brusquement, qu’elle faillit tomber du lit.
—Tu ne m’as jamais aimé. Va-t’en!
Isabelle fut si étonnée qu’elle oublia de se mettre en colère... Quelle méchante figure faisait Angelo!... Les moindres taquineries lui étaient insupportables, surtout quand elles excitaient sa jalousie ou blessaient son amour-propre. Il se déclarait l’«humble esclave» d’Isabelle: mais lorsqu’elle s’avisait de commander ou de défendre: «Fais ceci!... Ne dis pas cela!...», il cédait avec répugnance. Quelquefois même il se cabrait... Isabelle ne le reconnaissait plus. Elle ne savait pas, cette Flamande, que, pour les mâles des pays latins, la femme est toujours un trésor possédé, une proie conquise. A cause d’elle, l’homme tue ou se fait tuer, mais, amant ou mari, il reste le maître.
Ainsi, dans l’intimité amoureuse, se révélaient déjà les contrastes essentiels des deux races. Isabelle, à de certains moments, éprouvait à fleur de peau, à fleur d’âme, une appréhension frissonnante, un petit hérissement défensif devant cet être mystérieux qu’est l’Étranger... Même en pleine joie, elle le sentait différent, inexplicable, avec des tendresses exquises et des façons impérieuses, des violences et presque des brutalités succédant à la volupté langoureuseet à la mélancolie lascive. Il abusait du sentiment, des larmes, des soupirs, et la positive Isabelle trouvait que la légende a bien dénaturé l’amour napolitain et la gaieté napolitaine.
Elle était beaucoup moins élégiaque, et sa sensualité bien portante et peu raffinée, s’attablait au plaisir comme à un banquet de kermesse.
Il boudait, tourné contre le mur. Elle lui tira les cheveux et lui murmura dans l’oreille:
—Eh bien, oui, je te jure de garder notre secret. Es-tu content!... Veux-tu que je m’en aille?
Non, il ne voulait plus la chasser... La bougie qui coulait sur le flambeau de cuivre sans bobèche, posé à même le dallage, oscillait dans le courant d’air de la porte. Des traces d’or broché brillaient sur la tenture cramoisie; les rameaux du figuier sauvage tremblaient contre la fenêtre, et les deux amants réconciliés balbutiaient ces paroles que tous les amants répètent depuis des siècles, en faisant les gestes éternels: paroles puériles et hardies, charmantes et niaises, qu’Isabelle et Angelo prononçaient, chacun dans sa langue, parce qu’à cette minute précise Angelo avait oublié le français et Isabelle l’italien.