V
Je quittai Jacques sur cette plaisanterie lancée avec une gaieté assez bien jouée pour que la peine étrange, dont j'étouffais soudain, échappât du moins à son ironie. O lâcheté encore! O inconséquence douloureuse du cœur, toujours la même, malgré l'expérience, malgré le parti-pris, malgré l'âge! J'avais couru après mon camarade, toute l'après-midi, pour le supplier de ne pas trop méconnaître sa pauvre amie en l'abandonnant si brutalement. J'étais venu au théâtre pour exhorter Camille, de son côté, à ne pas juger son amant comme elle le jugeait, tant sa vengeance possible m'avait ému d'anxiété jusqu'au plus intime de mon être. Je devais donc me réjouir de leur réconciliation. Tant mieux si la coquetterie de Mmede Bonnivet avait produit naturellement unrésultat que n'auraient sans doute pas obtenu mes conseils... Hé bien! non! Que l'actrice eût pardonné à Jacques avec cette facilité de vraie amoureuse, me faisait mal à une place encore insoupçonnée, et plus mal encore l'idée de leur rendez-vous du lendemain. Je les voyais dans les bras l'un de l'autre, avec cette imagination affreusement précise que le métier de peintre développe à l'excès chez nous. Cette vision insupportable me contraignait à m'avouer la triste vérité: j'étais jaloux, jaloux sans espérance et sans droits, d'une jalousie enfantine, grotesque, inacceptable. J'allais entrer, j'étais entré dans cet enfer des sentiments faux où l'on éprouve les pires douleurs de la passion sans goûter aucune de ses joies. Que je la connaissais bien, la route maudite! Au cours de mon existence de cœur, aussi incomplète et incohérente que l'autre, j'avais déjà traversé cette situation dangereuse: j'avais été plus d'une fois l'ami trop tendre d'une femme éprise d'un autre, jamais avec cette soudaineté d'émotion, avec cette ardeur trouble dans la sympathie que m'inspirait Camille Favier. Il m'était trop aisé de conclure que cette amitié-ci serait aux autres ce que l'empoisonnement d'un alcool chargé d'ivresse est à la griserie d'un joli vin léger qui n'entête pas. Cette évidence me fit si peur que je conclus avec moi-même un pacte solennel. Je me souviens. Je venais de mecoucher et je ne pouvais dormir. Je me mis sur mon séant, et là, dans l'ombre, me prenant la main, je me dis tout haut: «Je me donne ma parole d'honneur de condamner ma porte toute la semaine et de n'aller ni chez Jacques, ni au théâtre, ni rue de la Barouillère.—Je travaillerai et je me guérirai...»
Chacun a dans son caractère des parties fortes qui correspondent exactement à des parties faibles. Celles-ci sont la rançon de celles-là. Mon manque d'énergie dans l'action positive se compense par une rare puissance d'énergie passive, si je peux dire. Incapable d'aller de l'avant avec une certaine vigueur, même lorsque mon plus vif désir m'y pousse, je suis capable d'une endurance singulière dans l'abstention, dans le renoncement, dans l'absence. Dire à une femme que je l'aime, alors que je l'aime, m'étouffe de timidité à croire que j'en mourrai. J'ai pu fuir avec une sauvage énergie des maîtresses passionnément idolâtrées et demeurer sans même répondre à leurs lettres, alors que j'agonisais de douleur, parce que je m'étais juré de ne pas les revoir. Tenir mon serment à propos de Camille était plus aisé. De fait, ces huit jours que j'avais jugé suffisants pour ma guérison s'écoulèrent sans que je lui donnasse, non plus qu'à Jacques, aucun signe d'existence. Les deux amants ne m'en donnèrent aucun non plus. Cette partie du programme fut du moinsremplie, mais non la seconde, et la guérison ne vint pas. Il faut dire que cette sagesse dans les actes ne s'accompagna point d'une sagesse égale dans la pensée. Je travaillai bien, mais à quel travail! J'essayai d'abord, pendant quarante-huit heures, de reprendre maPsyché pardonnée. Je n'arrivai pas à m'y absorber. Le sourire et les yeux de la maîtresse de mon camarade s'interposaient sans cesse entre mon tableau et moi. Je posais mon pinceau. Je disais à Malvina Ducros, mon stupide modèle à la voix si canaille, aux prunelles si tristes, de prendre un peu de repos, et tandis que cette fille fumait des cigarettes en feuilletant un mauvais roman, mon esprit s'en allait loin, bien loin de l'atelier, et je revoyais Camille. Et puis, ce n'est pas un mythe qu'il faille caresser en imagination, quand on s'efforce de lutter contre un envahissement d'amour, que celui de Psyché. J'avais trop lu de livres, suivant mon habitude, autour de cette fable, pour qu'elle ne remuât pas en moi un incurable fonds de peu vaillantes rêveries. L'idée représentée par cette histoire, cette cruelle affirmation que l'âme ne peut aimer que dans l'inconscience, m'a toujours paru un thème d'inexprimable mélancolie. Hélas! Ce n'est pas pour les choses de l'amour seulement que la Psyché, emprisonnée et palpitante en chacun de nous, subit cette loi de l'instinct ignorant et obscur. Cette dure loi domine leschoses de la religion. Elle gouverne aussi celles de l'art. Croire, c'est renoncer à comprendre. Créer, c'est renoncer à réfléchir. Lorsqu'un artiste, comme moi, souffre d'une hypertrophie de la compréhension, quand il se sent intoxiqué de critique, paralysé de théories, ce symbole de la Nymphe maudite et vagabonde qui expie dans la détresse le crime d'avoir voulu savoir, devient trop vrai, trop vivant. Il ébranle trop puissamment des cordes trop profondes. Je me suis toujours senti attiré par ce sujet, à cause de cela sans doute, et je n'ai jamais pu mener à bien la série des toiles où j'ai commencé de le traiter! Camille Favier est loin, et laPsyché pardonnéen'est toujours pas finie! Je voudrais envelopper dans ce tableau trop de nuances. Et alors le moindre prétexte m'a toujours été, me sera toujours bon pour me distraire. La vive impression que je gardais de Camille fut, de tous ces prétextes, le plus doux, celui qui s'éloigna le moins de mon métier de peintre, grâce à l'étrange compromis de conscience dont je m'avisai et que je vais raconter:
—«Puisque je ne puis me retenir de penser à elle tout le long du jour,» me dis-je enfin, «si j'essayais de faire son portrait de mémoire? Gœthe prétendait que, pour se délivrer d'un chagrin, il lui suffisait d'en composer un poème. Pourquoi un poème peint n'aurait-il pas la même vertu qu'un poème écrit...?» N'était-ce pas œuvre depoète, en effet, que cette paradoxale et folle entreprise: le portrait, sans modèle, d'une femme aperçue deux fois? Paradoxale? Oui. Mais folle? Non. J'avais, pour fixer sur la toile cette frêle silhouette dont ma rêverie était hantée, mon souvenir d'abord, si précis qu'en fermant les yeux je la voyais devant moi telle qu'elle m'était apparue,—sur la scène, finement, féeriquement touchante de jeunesse et de génie sous son fard, ses mouches, son kohl et sa poudre, avec la toilette bleue de son joli sobriquet;—puis dans sa loge, tendre et gouailleuse tour à tour, avec le pittoresque autour d'elle du vivant désordre où se devinaient les mille petites misères de la besogne;—puis le long du mur des Invalides et sous les étoiles de la nuit de décembre, appuyée à mon bras, pâlie, grandie, comme transfigurée par la tristesse de ses confidences,—chez elle enfin, et tragique de déception frémissante!... Toutes ces Camilles se fondaient devant le regard intérieur en une image, à peine moins nette que la présence même. Je congédiai Malvina. Je reléguai laPsychédans un coin de l'atelier, et j'esquissai de l'obsédant fantôme un grand crayon à la sanguine. La ressemblance de ce portrait, ainsi ébauché dans la fièvre d'une pitié passionnée, était saisissante. Camille me souriait sur ce fond de papier bleuâtre. Ce n'était qu'une esquisse, à ce point vivante que j'en restai moi-même étonné. Comme toujours,je doutai de mon propre talent, et pour vérifier si ce portrait d'après un souvenir était vraiment réussi à ce degré, j'allai jusqu'à une boutique de la rue de Rivoli où se vendent des photographies de personnages célèbres. Je demandai celles de l'actrice à la mode. Il y en avait six dans la collection. Je les achetai, avec la pourpre à mes joues—je le sentais—d'une timidité ridicule, étant donnés mon âge, mon métier et l'innocence de cette emplette. J'attendis pour les regarder plus en détail que je fusse seul sous les marronniers dépouillés des Tuileries, par une après-midi voilée de fin d'automne qui s'accordait singulièrement à la nostalgie dont je fus accablé devant ces portraits. Le plus charmant d'entre eux représentait Camille en toilette de ville. Il devait dater de deux ans au moins, d'une époque à coup sûr où elle n'était pas encore la maîtresse de Jacques. Il avait dans les yeux et autour des lèvres, ce portrait de toute jeune fille, une expression virginale et un peu farouche, la réserve pudique et nerveuse d'une âme qui ne s'est pas donnée,—âme d'enfant qui pressent son destin, qui en redoute, qui en désire tout ensemble le mystérieux inconnu. Deux autres de ces portraits représentaient la débutante dans deux rôles tenus à l'Odéon. C'était la même enfant, toujours innocente, mais la volonté de parvenir creusait un pli entre ses sourcils, allumait dans ses prunellesune lueur de bataille; et le pli fermé, presque tendu de la bouche, révélait l'anxiété d'une ambition qui doute d'elle-même. Les trois derniers portraits montraient dans les costumes de laDuchesse Bleuela femme enfin née de l'enfant. La révélation de l'amour se devinait aux narines qui respiraient la vie, aux yeux où la flamme du plaisir flottait, légère et brûlante; et la bouche avait comme la trace, sur ses lèvres plus épanouies, des baisers donnés et reçus. Viendrait-il un jour où d'autres portraits raconteraient, non plus le roman de l'artiste et de l'amoureuse, mais celui de la fille vénale et galante, entretenue par un Tournade, par plusieurs Tournades, flétrie à jamais par l'immonde et vénale luxure?... Et toujours je revenais à la plus ancienne de ces images, à celle dont j'aurais voulu, dont j'aurais pu rencontrer le modèle vivant dans ce même jardin des Tuileries. Toute jeune, pour aller au Conservatoire, qu'elle avait dû, venant de notre commun quartier, le traverser de fois! Et je ne pouvais plus maintenant que l'imaginer telle qu'elle avait été avant la première souillure, telle qu'elle ne serait plus jamais!
«Poésie, c'est délivrance!» Oui, pour un Gœthe, peut-être, ou pour un Léonard, pour un de ces créateurs souverains qui projettent, qui incarnent tout leur être intime dans une œuvreécrite ou peinte. Il est une autre race d'artistes, faibles et tourmentés, pour qui l'œuvre n'est qu'une exaltation d'un certain état intérieur. Ils ne se débarrassent pas d'une souffrance en l'exprimant, ils la développent, ils l'enveniment, peut-être, parce qu'en effet, ils ne savent pas l'exprimer, la sortir d'eux tout entière. Ce fut mon cas cette fois encore. Devant ces photographies, mon projet de portrait s'était précisé. Je n'en retins qu'une, la première. C'était la Camille de la dix-huitième année que je voulais évoquer et peindre. C'était son fantôme, le fantôme de celle que j'aurais pu connaître pure et vierge, aimer, épouser peut-être. Portrait de fantôme! Portrait de morte! Et il se dégagea pour moi, en effet, de ce travail, pendant cette semaine de réclusion et de labeur ininterrompu, cette vague et apaisante douceur qui flotte autour d'une forme de femme à jamais disparue! En analysant, comme à la loupe, les petits détails de ce visage sur cette mauvaise épreuve déjà presque passée, je goûtai des heures d'une volupté d'âme indiciblement attendrissante. Il n'était pas un trait de cette tête ingénue où je ne découvrisse la preuve, évidente pour moi et comme physiologique, d'une exquise délicatesse de nature chez la personne intime dont ç'avait été là une seconde la fugitive apparence. La petitesse de l'oreille, joliment lobée et ourlée, disait la race. La soie des cheveux et leur couleurpâle se devinaient à des nuances dans les boucles, comme effacées, comme évaporées, comme fanées. La construction du bas de ce visage se dessinait sous la minceur des joues, fine tout ensemble et robuste. Un rien de sensualité se reconnaissait dans la lèvre d'en bas, légèrement aplatie, et fendue de ce pli qui annonce la grande bonté. Il y avait de l'esprit et de la gaieté dans le nez, très droit, et coupé un peu court par rapport au menton.—Et les yeux! Ah! les grands yeux profonds et clairs, innocents et tendres, curieux et songeurs! A force de les regarder, ils s'animaient pour mon imagination à demi hallucinée. La petite tête tournait sur son cou dont l'attache gracile révélait une sveltesse de statuette dans le reste du corps. Je n'ai jamais mieux compris que dans cette période d'exaltation contemplative, combien a raison cette jalousie des Orientaux qui défend les femmes contre cette caresse du regard, aussi passionnée, aussi enveloppante, presque aussi déflorante que les autres. Oui. Contempler, c'est posséder. Que je l'ai senti durant ces longues séances passées à fixer sur la toile un si réel, un si trompeur mirage,—le sourire et les prunelles de Camille, son sourire de jadis, ses prunelles aujourd'hui éclairées d'autres feux! Et que j'ai senti aussi combien le talent chez moi n'est pas à la hauteur de l'âme, puisque l'ivresse de cette possession spirituelle ne s'est pas achevéeen une création définitive! Je n'ai tiré de ces journées qu'une ébauche, quand j'ai vécu les sensations d'un chef-d'œuvre. Du moins j'ai respecté en moi cet accès de la fièvre sacrée, et je n'ai plus retouché, pour le finir, le portrait ébauché pendant cette semaine. Pourquoi ne s'est-elle pas prolongée?...
Pourquoi? La faute n'en est pas seulement à ma faiblesse. Un incident très simple se produisit, qui ne dépendait pas de ma volonté. Il suffit pour me rejeter au plus fort du petit drame de coquetterie compliquée et d'amour sincère que je voulais fuir, afin de ne pas y être le confident des tragédies antiques, vanté par Jacques,—un confident blessé pour son propre compte et saignant! A travers les troubles de la journée qui suivit ma présentation aux Bonnivet, j'avais négligé de déposer ma carte chez eux et négligé de l'y porter durant ma crise de travail solitaire. Je pouvais donc me croire à l'abri, quant à la reine Anne. C'est précisément de son côté que m'arriva le prétexte à rompre cette solitude et ce travail, sous la forme vulgaire d'un billet très parfumé, blasonné et griffonné de la plus coquette et de la plus impersonnelle des écritures anglaises, par Mmede Bonnivet elle-même. C'était une invitation à dîner en petit comité, avec quelques amis communs. Que ce billet me fût adresséaprès l'incorrection de mon attitude, cela prouvait assez que la brouille avec Jacques n'avait pas duré. La brièveté du délai—le dîner était pour le surlendemain—dénonçait, d'autre part, une invitation improvisée. Un troisième fait ajoutait un caractère d'énigme à cet envoi d'un petit mot, par lui-même aussi banal que l'écriture: comment ne m'était-il pas arrivé ou par Jacques, ou avec quelques lignes de Jacques? Mon premier instinct fut de refuser. Dîner en ville m'apparaît, depuis des années, comme une corvée aussi insupportable qu'inutile. Les trop nombreux repas de famille auxquels je demeure astreint,—pourquoi?—les agapes mensuelles des confrères que j'ai la faiblesse de fréquenter,—pourquoi encore?—deux ou trois amis à la table de qui m'asseoir de temps à autre,—parce que je les aime,—la salle à manger du cercle pour les soirs de trop intense ennui, c'est de quoi suffire, dans une large mesure, au sens social qui s'atrophie en moi avec l'âge. Je finirai, je crois bien, par ne plus me faire faire d'habit qu'une fois tous les deux ou trois ans. Dans l'espèce, le dîner auquel me priait la belle et dangereuse Reine Anne valait d'autant plus d'être évité qu'il me replongeait dans le courant d'émotions remonté si résolument, mais si péniblement. Je m'assis donc à ma table pour écrire un billet de refus, que je cachetai, sur l'enveloppe duquel je posai un timbre. Puis, au lieud'envoyer cette lettre à la poste, je la mis dans ma poche pour la porter moi-même. Une voiture passait que je hélai, et je jetai au cocher, non pas l'adresse du prochain bureau, mais l'adresse de la maison de Molan, place Delaborde,—cette maison dont je m'étais juré de ne plus passer le seuil. Ne serait-il pas toujours temps d'expédier mon mot de refus après avoir su de Jacques quelle raison avait déterminé cette amabilité de Mmede Bonnivet, dont j'aurais pu dire comme Ségur des promotions d'officiers après la bataille de la Moskowa: «Ces faveurs menaçaient?»
Ce fut dans le cabinet de travail du «jeune et déjà illustre Maître» que le groom à veste galonnée m'introduisit, cette fois. Molan était assis à sa table, un grand bureau de chêne massif, avec de nombreux tiroirs. Une bibliothèque courait tout autour de cette petite pièce, et le seul aspect des volumes révélait des outils de travail souvent maniés, mais toujours bien remis en place. Pas de poussière. Pas une trace de ce désordre où se retrouve l'écrivain né, que la poursuite de sa fantaisie interrompt sans cesse dans sa besogne. Un pupitre d'architecte dressé sur deux grands pieds invitait aux hygiéniques séances de composition debout. Une autre bibliothèque, très haute et tournante celle-là, chargée de dictionnaires, d'atlas, de livres de références,de cartons verts à documents, était posée à l'angle du bureau; et l'ordre de ce dernier meuble, avec ses feuillets de papier coupés également, sa garniture d'objets commodes, un classeur pour les lettres répondues et un autre pour les lettres à répondre, finissait de dénoncer les habitudes méthodiques d'une besogne quotidiennement mesurée et exécutée. Ces détails de pratique installation étaient trop dans le caractère du bonhomme pour qu'un seul m'échappât, même à ce moment. Aucune œuvre d'art, pas même, sur la cheminée, la pendule-bibelot de rigueur. Celle qui marquait l'heure aux séances de copie, était un bon instrument de précision, métallique et net, avec sa boîte de cristal cerclée de cuivre. Quel autre portrait à faire, dans son cadre vivant, dans ce décor sécrété par lui, que celui de cet écrivain, absolument étranger à tout ce qui n'est pas «son affaire», méthodique comme s'il n'était point un homme à la mode, régulier comme s'il n'était point, et de par son art même, le peintre de tous les troubles, de tous les désordres de l'âme humaine,—assis à cette table de géomètre, avec son masque froid et réfléchi, et sa façon de tenir sa plume, d'un geste volontaire, régulier, mesuré. Afin que ce portrait fût tout à fait typique, il faudrait peindre Molan comme je le surpris, ce matin-là, en train de relire les quatre pages composées, rabotées plutôt, depuisson réveil, par ce charpentier de copie,—quatre petites feuilles couvertes de lignes bien égales et d'une écriture dont toutes les lettres sont formées, tous les T barrés, tous les points posés sur tous les I. Étais-je un envieux, moi l'homme de tous les à peu près, en notant, presque malgré moi, ces détails avec une irritation en apparence peu justifiée? C'est son droit, après tout, à ce garçon, de ménager sa fortune littéraire, comme il administrerait une maison de rapport. Pourtant n'y a-t-il pas quelque chose, presque un sens qui se froisse en nous à constater cet indéfinissable mensonge: cette mise en œuvre d'un beau talent, avec un tel égoïsme, tant de calcul, à la base, si peu d'unité morale entre la pensée écrite et la pensée vécue? Une autre façon d'être de Jacques me crispait les nerfs. Il me tendait la main avec cette cordialité indifférente qui est la sienne. Il était resté des mois sans me voir avant notre rencontre au cercle, et il m'avait parlé aussi amicalement que si nous nous fussions quittés la veille. Il m'avait raconté les deux aventures qu'il menait d'affilée en ce moment-là, comme à son meilleur, à son plus sûr ami. Et sitôt les talons tournés, ni vu ni connu. Je n'avais plus existé pour lui. Je revenais. Sa poignée de main était la même. Combien je préfère à ces souriants et à ces faciles, les ombrageux, les susceptibles, les irritables, avec qui l'on sebrouille, qui vous en veulent et à qui l'on en veut, qui se fâchent contre vous, à tort souvent, de la plus involontaire négligence, mais pour qui l'on existe, pour qui l'on se sent réel, d'une réalité humaine et vivante. Pour les vrais égoïstes, au contraire, on est un objet, une chose, l'égal, à leurs yeux, du fauteuil qu'ils vous offrent d'ailleurs avec le plus bienveillant et le plus vide sourire. On n'a pour eux de réalité que la présence, que l'agrément ou le désagrément qu'ils en éprouvent. Soyons entièrement franc, peut-être n'en aurais-je pas voulu à l'amant de Camille de m'accueillir comme il a toujours fait, avec sa gracieuseté impersonnelle, si je ne l'avais pas trouvé un peu pâle, les yeux un peu battus, et il me fallait bien attribuer cette légère fatigue à ses amours avec la charmante fille dont je venais, durant une semaine, d'évoquer la grâce virginale d'antan, soutenu par le plus passionné des hypnotismes rétrospectifs. Cette impression fut aussi pénible que si j'avais eu sur Camille d'autres droits que ceux du rêve et de la sympathie. J'étais venu pour parler d'elle, au fond, et j'aurais voulu m'en aller sans que même son nom fût prononcé. Ce silence était d'autant plus impossible que, déjà, et les premiers mots de politesse échangés entre nous, j'avais tendu à Jacques l'invitation de Mmede Bonnivet:
—«C'est toi qui m'as fait envoyer ce carton?...»lui demandai-je. «Mais qui y aura-t-il à ce dîner? Que faut-il répondre?...»
—«Moi?», fit-il après avoir lu la petite lettre et sans me cacher son étonnement. «Non. Je n'y suis pour rien... Il faut accepter pour deux raisons: d'abord, cela t'amusera, et puis tu me rendras un vrai service...»
—«A toi?...»
—«Oui. C'est bien simple», répliqua-t-il avec un peu d'impatience devant ma lenteur d'intellect «tu ne devines donc pas que Mmede Bonnivet te prie de venir parce qu'elle espère par toi savoir au juste mes relations actuelles avec Favier?... J'ai envie de t'appelerDaisy, ma pâquerette, comme le jeune homme naïf duNeveu de ma Tante. Voyons. Un peu de jugeotte, que diable!... C'est vrai, tu m'as lâché de nouveau ces huit derniers jours, et tu n'es plus au courant. Tu me connais assez pour croire que je n'ai pas laissé passer cette semaine sans manœuvrer savamment, dans la petite guerre que nous nous faisons, la Reine Anne et moi?... Quand je dis savamment?... C'est une manœuvre qui ne varie guère dans son fond. La mienne a continué telle que je te l'ai dite: persuader de plus en plus à la dame que j'ai pour cette pauvre Camille une profonde passion... Je te passe le récit de mes divers stratagèmes dont le plus simple a été de me conduire, en effet, avec la petite, comme sije l'aimais... Mais la Reine Anne a oublié d'être une bête, et elle est fine, fine, fine... Elle étudie mon jeu... Une faute, une seule, et mon moyen ne prendra plus. Je ne la ferai grimper à l'arbre que si cet arbre n'a pas trop l'air un arbre de comédie.»
—«Allons. Je continue à ne pas comprendre. Tu fais la cour à Mmede Bonnivet, voilà un fait. Tu lui parles de ta passion pour la petite Favier, voilà un second fait. Comment arranges-tu cela? Car faire la cour à l'une, c'est n'avoir pas de passion pour l'autre.»
—«Et le remords,my dear Daisy,» interrompit-il, «que tu oublies? Et la tentation? D'abord, rétablissons lestours, comme on dit quelquefois dans les journaux. Je ne fais pas la cour à la Reine Anne, je m'arrange pour me la faire faire... As-tu jamais eu un caniche dans ta vie? Oui. Alors, tu l'auras vu, à table, quand tu chipotais une côtelette, te regarder et regarder l'os avec des yeux où l'honnête sentiment du devoir et le glouton appétit du carnassier se disputaient à qui mieux mieux? Hé bien! j'ai ces yeux-là pour la Reine Anne, à chaque nouvelle ruse qu'elle emploie pour me frôler du désir de sa beauté. Puis, l'homme étant supérieur au chien par la vertu, monsieur!—par l'effort sur soi-même, monsieur!—le devoir l'emporte. Je la quitte brusquement, comme quelqu'un qui ne veut pas succomber... Tiens, veux-tu que je te donne unéchantillon? Imagine-toi, pas plus tard qu'hier, un coupé qui roule, par le brouillard qu'il faisait, ce que j'appelle un joli petit brouillard d'adultère... Nous nous sommes rencontrés, Mmede Bonnivet et moi, dans un magasin de bric-à-brac où elle allait voir des tapisseries... moi aussi... quel hasard!... les mêmes... quel autre hasard!... Et elle m'a offert de me reconduire...»
—«Dans sa voiture?...» fis-je interloqué.
—«Tu aurais mieux aimé que ce fût en fiacre?» interrogea-t-il. «Moi pas... Apprenez,Daisy, que ces promenades en voiture sont très à la mode chez le demi-castor du monde que j'essayais de vous définir l'autre jour. Il y en a d'innocentes. Il y en a de coupables. Que le public aille donc se reconnaître dans le tas... Tu n'es plus indigné? Je reprends... Nous vois-tu donc dans cet étroit coupé tout rempli d'un parfum de femme, d'un de ces vagues et pénétrants aromes où se mélangent vingt senteurs: celle des sachets qui ont embaumé dans ses armoires la batiste et la soie molle de sa toilette intime, celle de la poudre dont elle s'est enveloppée comme d'un fin nuage au sortir de son bain...»
—«Si jamais je fonde une boutique de parfumerie», l'interrompis-je, «et si je confie à un autre la rédaction de la réclame...»
Il m'agaçait par ses ironies, et ses indiscrétions me semblaient d'un goût si détestable queje voulais y couper court. Sous cette mauvaise épigramme, il me regarda une seconde avec un éclair de fâcherie. Sa bonne humeur fut la plus forte. Il haussa les épaules et il continua sans relever ma remarque, mais en m'épargnant les dix-huit autres «bouquets».
—«Nous voilà donc dans cette douce et tiède atmosphère, la Reine Anne et moi... Le brouillard embue les carreaux. Je lui prends la main. Elle ne la retire pas. Je serre cette petite main qui me rend ma pression. Je passe mon bras autour de sa taille. Ses reins se cambrent comme pour me fuir, en réalité pour me faire sentir leur souplesse. Elle se tourne vers moi, pour s'indigner, en réalité pour m'envelopper de ses yeux fixes et m'affoler. Je l'attire à moi. Mes lèvres cherchent ses lèvres... Elle se débat, et tout d'un coup, au lieu d'insister, c'est moi qui la repousse, moi qui lui dis les: «Non, non, non...», les: «Ce serait trop infâme...», les: «je ne peux pasluifaire cela...», coutumiers à son sexe, moi qui fais arrêter la voiture, moi qui me sauve!... Avec une maîtresse, dans un autre coin de Paris, qui vous aime, qui vous plaît, à qui apporter le désir éveillé par sa rivale, ce jeu-là est vraiment le plus délicieux des sports... Et que la Reine Anne s'y soit laissée prendre, c'est très naturel. Se sentir désirée passionnément et fuie de même, c'est de quoi provoquer les pires folies chez une femmeun peu corrompue et un peu froide, un peu vaniteuse et un peu curieuse...»
—«Alors, si je t'ai bien compris, mon rôle, dans le dîner de demain, consisterait à mentir dans le même sens que toi, quand Mmede Bonnivet me parlera de Camille? Dans ce cas, il est inutile que j'accepte cette invitation. Je ne commettrai pas cette vilenie.»
—«Vilenie est dur. Et pourquoi, miss Pâquerette?» demanda Jacques en riant.
—«Parce que je me ferais un remords de contribuer au succès de cette malpropre intrigue,» répondis-je en me fâchant tout de bon, tant ce nouveau rire m'énervait. «Que Mmede Bonnivet trompe ou ne trompe pas son mari, cela m'est profondément égal, et profondément égal aussi qu'elle ou toi vous vous piquiez aux scélératesses du jeu que vous jouez. Mais quand je rencontre un sentiment vrai, je lui tire mon chapeau, et je ne lui marche pas dessus. Ce sentiment vrai, Camille Favier l'a pour toi. Je l'ai entendue me parler de son amour, quand je l'ai reconduite le soir où tu es allé souper avec ta coquine. Je l'ai vue, le lendemain, quand elle eut reçu ta cruelle réponse. Elle est sincère comme de l'or, cette fille. Elle t'aime avec tout son cœur. Non, non, et non, je ne t'aiderai pas à la trahir, d'autant plus que la crise est plus grave que tu ne l'imagines...»
J'étais lancé. Je continuai, racontant, avec tout ce que je pouvais trouver en moi d'éloquence, ce que je lui avais tu huit jours auparavant: les troubles devinés chez la jolie actrice, ce qu'il avait été, ce qu'il était pour elle, l'Idéal de passion et d'art qu'elle avait cru réaliser dans leur liaison, les tentations de luxe qui l'entouraient, le crime que c'est de provoquer la première grande déception d'un être humain. Enfin je dépensai à défendre la Petite Duchesse dans le cœur de son amant toute la chaleur de l'amour malheureux que je sentais moi-même pour elle. Et j'en étais si jaloux!—Douloureuse anomalie sentimentale que Jacques ne discerna point, malgré sa finesse. Il ne vit dans ma protestation que la déplorable naïveté dont il me croyait à jamais contaminé, et il me répondit avec un sourire, plus indulgent encore qu'ironique:
—«L'avais-je prédit que vos sublimes s'amalgameraient? T'en a-t-elle conté, dans les deux heures peut-être ou trois, que vous vous êtes vus? Ce n'est pas un bateau qu'elle t'a monté, c'est une escadre, une flotte, une armada!... Hé! mon ami, crois-tu que je ne l'ai pas regardée sentir, moi aussi, notre petite Duchesse Bleue? C'est parfaitement vrai qu'elle était sage avant de me rencontrer. Mais, comme elle s'est jetée à ma tête la première et qu'elle savait parfaitement où elleallait, toute sage qu'elle fût, tu me permettras de n'avoir pas de remords, d'autant plus que je ne lui ai jamais caché que je ne lui offrais qu'une fantaisie et que je ne l'aimais pas d'amour. J'ai ma loyauté, moi aussi, avec les femmes, quoi que tu en penses. Seulement je la place à ne pas les tromper sur la qualité de la petite combinaison à laquelle je les convie en les courtisant. C'est à elles de l'accepter avec ses conséquences. Et d'un... Aujourd'hui, si Camille éprouve la tentation du luxe, cette tentation,—que je trouve toute naturelle, entre parenthèses,—n'a rien à faire avec son Idéal déçu. Elle se donne à elle-même ce joli prétexte, et je trouve cela très naturel encore... Elle est à peu près aussi sincère que les jeunes filles qui font un solide mariage d'argent en s'excusant sur un premier amour trahi. Et de deux... Hé! qu'elle le prenne, son amant riche, tu peux lui en donner la permission de ma part, et qu'il lui paie les robes de chez Worth, les chevaux et les voitures, le petit hôtel et les bijoux! Qu'elle le prenne, cette après-midi, demain, et je te le jure, je n'aurai pas plus de remords que d'allumer cette cigarette. Ça m'amusera même, quand elle se seraentournadéeouenfigonnée, d'avoir un renouveau d'histoire avec elle. Et de trois... En attendant, accepte l'invitation de Mmede Bonnivet. Tu dîneras bien, ce qui n'est jamais à dédaigner, et puis tu contrecarreras mamalpropre intrigue, comme tu dis, tant que tu voudras. En amour, c'est comme aux échecs. Rien ne m'amuse comme de jouer la difficulté... D'ailleurs, je suis un sot de supposer, même un instant, que tu puisses ne pas aller chez la Reine Anne. Tu iras, entends-tu, tu iras. Je le vois dans tes yeux...»
—«Et à quoi?» lui demandai-je un peu confus de sa perspicacité. C'était vrai que je sentais ma résolution de refus déjà détruite par sa seule présence.
—«A quoi? Mais à ton regard pendant que tu m'écoutes... Est-ce que tu aurais cette attention si cette histoire ne t'intéressait déjà passionnément? C'est à dire que tu nous inventerais plutôt tous les trois, Camille, Bonnivette et moi, que de te passer de nous connaître... Je te l'ai dit l'autre jour, moi, tu es né regardeur et confident. Tu as été le mien. Tu es devenu, du coup, celui de Camille. Il faut que tu deviennes celui de Bonnivette. C'est écrit. Tu les recevras, les confidences de la femme du monde. Tu les re-ce-vras, et tu y croi-ras!...» insista-t-il en détachant les syllabes, et il conclut: «Ce qui sera la punition de tes blasphèmes. Mais, j'y pense. Le portrait de la Duchesse bleue, quand le commençons-nous?...»
Il faut croire que ce diable d'homme n'avait pas tort dans cette nouvelle fatuité de «regardé»et qu'en effet son aventure m'hypnotisait d'un irrésistible magnétisme. Car je sortis de chez lui ayant écrit, à son bureau, avec sa plume et sur son papier, une lettre d'acceptation, pour Mmede Bonnivet. Et d'un, comme il disait en agitant son index dressé, où brillait une grosse émeraude, avec un certain geste si à lui. J'avais fait pire. Malgré le spasme d'irraisonnée et morbide jalousie qui me serrait le cœur, chaque fois que je pensais aux rapports de Jacques et de sa maîtresse, je venais de prendre rendez-vous pour commencer ce portrait promis, non plus celui de la Camille idéale et rêvée, mais de la vraie, de celle qui appartenait à cet homme, qui lui donnait sa bouche, sa gorge, qui se donnait à lui tout entière, et ce rendez-vous de pose, nous l'avions fixé dans mon atelier pour le lendemain même du jour où j'aurais dîné chez les Bonnivet!
Ces deux faiblesses, je m'en repentais déjà dans l'escalier de la maison de la place Delaborde, pas assez, hélas! pour remonter chez Jacques et lui reprendre mon billet qu'il s'était chargé de faire tenir à la Reine Anne. Mon remords augmenta lorsqu'aussitôt franchie la porte de mon atelier, j'aperçus la tête de Camille ébauchée sur mon chevalet. Délicieuse de vie fantomatique et inachevée, elle me souriait du fond de la toile sans cadre. «Non, tu ne m'achèveras jamais!...» me disait-elle avec ces yeux tristes, cet ovaleamaigri, cette bouche plissée d'un sourire de mélancolie. Et c'est positif que ni ce soir-là, ni durant les heures qui suivirent, je n'eus le courage d'y toucher, à cette pauvre tête,—ni depuis. L'enchantement était brisé. Je les passai d'ailleurs dans une agitation singulière, ces heures qui suivirent. J'étais repris par la fièvre de la passion naissante, et, cette fois, je n'avais plus ni l'espoir ni la volonté de lutter. Je sentais que cette semaine de renoncement et de réclusion en tête-à-tête avec la Camille idéale m'avait donné les seules joies que cette passion, si fausse, si condamnée d'avance, dût jamais me donner. Ces joies auxquelles je renonçais m'étaient symbolisées par ce portrait chimérique. Je me rappelle, je passai à le contempler toute la journée qui précéda le dîner chez Mmede Bonnivet. Puis, lorsque l'instant de partir fut arrivé, je voulus dire un adieu à ce tableau, un pardon plutôt. J'éprouvais devant ce cher portrait de rêve avec qui j'avais passé une douce et romanesque semaine, le même intime remords que s'il eût été l'image, non pas d'une chimère, mais d'une fiancée réellement trahie. Je me vois encore tel que je m'apparus à moi-même dans la grande glace de l'atelier, l'habit ouvert sous la fourrure, et marchant comme un coupable vers cette toile que j'allai cacher, après l'avoir contemplée une dernière fois, dans une soupente attenante et enla tournant contre le mur. Cette Camille Favier de ma fantaisie ne disparaissait-elle pas pour céder la place à une autre, aussi jolie, aussi touchante peut-être, mais qui n'était plusmaCamille? Allons, encore un soupir, mon doux fantôme, encore un regard, et rentrons dans la réalité!... La réalité, c'était un fiacre qui m'attendait à la porte, pour me conduire, par une pluie battante, vers la rue des Écuries-d'Artois où habitait la rivale mondaine de la jolie actrice. Que dirait celle-ci quand Jacques lui apprendrait que j'avais dîné là? Car il le lui apprendrait, ne fût-ce que pour s'amuser de mon embarras. Et puis, qu'allait en dire Mmede Bonnivet elle-même? Pourquoi m'avait-elle invité? Qu'en savais-je au fond? Que savais-je d'elle, sinon que sa vue m'avait donné un vif mouvement d'antipathie et que Jacques m'avait raconté à son propos d'assez vilaines choses? Mais mon antipathie pouvait se tromper, et quant à Jacques, se méprenant, comme il faisait, sur Camille Favier, peut-être se méprenait-il également sur l'autre. «Si pourtant,» me disais-je, «cette coquette s'était laissée prendre au piège? Ces aventures arrivent. Si elle avait pour lui un véritable sentiment? C'est bien peu probable,» me répondais-je, «étant donné le bleu si dur de ses yeux, la minceur de ses lèvres, l'acuité de son profil, la sécheresse orgueilleuse de sa physionomie... Et cependant!...»
C'était moins probable encore, étant donnée l'existence de frivolité vaine et affairée que supposait la maison devant laquelle mon modeste fiacre m'arrêta sans entrer, au cours de ce petit monologue. Je ne me crois pas plus sottement plébéien qu'un autre, mais cette sensation d'arriver dans un hôtel de six cent mille francs pour prendre part à un dîner de cinquante louis, avec un véhicule à trente-cinq sous la course, suffira toujours pour me dégoûter du monde élégant, n'y eût-il pas le reste. Mais le reste, mais ces constructions, comme était cet hôtel Bonnivet, d'une architecture de parodie, où l'on a trouvé le moyen de mélanger vingt-cinq styles, et de placer un escalier de bois, à l'anglaise, dans une cage de la Renaissance,—mais les figures patibulaires des valets de pied en livrée, qui font au visiteur une galerie de muette insolence,—comment supporter ce décor de choses et de gens, sans en percevoir l'odieuse facticité? Comment ne pas détester l'impression de ces ameublements qui sentent le pillage et le brocantage, car rien n'y est à sa place: les tapisseries du dix-huitième siècle y alternent avec des tableaux du seizième, des meubles du temps de Louis XV avec des cathèdres d'église, des rideaux coulissés au goût du jour avec des morceaux d'anciennes étoles qui finissent chaise longue, dos de fauteuil, coussin de divan!... Bref, lorsque je fus introduitdans le salon-boudoir où Mmede Bonnivet tenait ses assises, j'étais plusCamillisteque jamais, plus partisan de la brave petite actrice, telle qu'elle m'était apparue dans le modeste appartement de la rue de la Barouillère. La rivale millionnaire de la pauvre fille était couchée plutôt qu'assise sur une espèce de lit de repos du plus pur style Empire, dans le goût de celui où David a immobilisé la grâce cruelle de MmeRécamier, l'illustre patronne de toutes les coquettes du genre sirène. Elle portait une de ces robes d'apparence très simple, qui marquent, en réalité, la limite entre l'élégance supérieure et l'autre. Les plus grands faiseurs seuls peuvent les réussir. C'était un fourreau d'une grosse soie noire très mate, qui absorbait la lumière au lieu de la renvoyer. Une cuirasse, une cotte de mailles de jais, appliquée sur cette étoffe, moulait étroitement le buste en laissant transparaître la blancheur de la chair, à la place nue des épaules et des bras. Une ceinture de jais encore, sur le modèle de celles que l'on voit aux reines du moyen âge dans les vieilles statues des tombeaux, suivait la ligne sinueuse des hanches et s'achevait en deux pendants croisés très bas. D'énormes turquoises entourées de diamants brillaient aux oreilles de la jolie femme. Ces turquoises et un serpent d'or à chacun de ses bras,—deux merveilleuses copies des serpents d'or du musée de Naples,—étaient les seuls bijoux donts'éclairât cette toilette, ce costume plutôt qui lui allongeait, qui lui amincissait encore sa taille longue, souple et mince. Sa pâleur de blonde rehaussée par le contraste de cette sombre harmonie en noir et en or, prenait des délicatesses d'ivoire vivant. Pas une pierre ne luisait dans ses cheveux d'un or si clair, et l'on eût dit qu'elle avait assorti le bleu de ses turquoises au bleu de ses prunelles, tant la nuance en était pareille,—sauf que le bleu de ces pierres dont on prétend qu'elles pâlissent quand celui qui les porte est en danger, revêtait des nuances tendres, presque aimantes, à côté de l'azur implacable et métallique des yeux. Elle s'éventait avec un large éventail de plumes, noires comme sa toilette, où apparaissait une couronne de comtesse, incrustée en roses. C'était, sans doute, un petit recommencement d'effort vers une parenté définitive avec les vrais Bonnivet. J'ai su depuis qu'on avait essayé mieux. Mais le duc de Bonnivet actuel, à l'occasion d'une fête de charité où la Reine Anne s'était hasardée à se titrer, avait arrêté net ce pseudo-blasonnage par une lettre d'une raideur toute seigneuriale, et il ne restait, de cette prétention avortée, que cette couronne, brodée un peu partout, sans écusson. Auprès de cette svelte et dangereuse créature, si blonde et si blanche dans la gaine noire de son corsage pailleté et de sa jupe mate, se tenait, assis sur une chaise très basse, presque un tabouret,Senneterre,—le rabatteur,—tandis que Pierre de Bonnivet chauffait au feu alternativement les semelles de ses escarpins en causant avec mon maître Miraut. Ce dernier parut un peu étonné de me voir là, et un peu mécontent. Pauvre cher et vieux maître, s'il savait comme il a tort de craindre en moi un rival dans la course au portrait de vingt mille francs! Mais ce négociant en pastels est de la race des bons géants. Avec sa taille de six pieds, restée souple à force d'exercice, avec ses épaules de portefaix élargies encore par la séance de boxe quotidienne, avec son profil à la François Ier, gourmand, sensuel et fin, il a gardé, par-dessous ses roueries de métier, une grosse générosité de tempérament. Aussi m'accueillit-il d'un mot réchauffant, quoique un peu trop protecteur:
—«Ah! vous connaissez mon élève?» dit-il à Mmede Bonnivet, «vous savez qu'il a beaucoup, mais beaucoup de disposition... Seulement, pas assez de confiance en lui, manque d'aplomb...»
—«Il y en a tant qui en ont trop,» interrompit la jeune femme, en lançant un mauvais regard au pastelliste qui en demeura interloqué, «cela compense.»
—«Bon!» pensai-je à part moi, «elle n'est pas de bonne humeur, ni même polie... Miraut est un peu trop content de lui, c'est vrai. Mais c'est un homme d'un rare talent, et qui lui faitbeaucoup d'honneur en venant chez elle... A-t-elle l'air méchant, ce soir? Et Bonnivet est-il préoccupé, malgré le masque de sa gaieté?... J'en tiens pour ce que j'ai dit à Jacques, l'autre jour... Je ne me fierais ni à la femme ni au mari... Ces blondes au regard froid sont capables de tout, et de tout aussi ces sanguins musclés, comme est celui-ci... Enfin, nous allons voir manœuvrer Jacques... Et dire qu'il pourrait être si heureux avec sa petite amie, tout simplement!... La vie est vraiment bien mal arrangée...»
Ce nouveau monologue intérieur se prononçait en moi presque aussi distinctement que je viens de le transcrire. Ce dédoublement prouvait l'extrême surexcitation de mes facultés. Car cette pensée si nette, si réfléchie ne m'empêchait pas d'être des yeux et des oreilles à la conversation que renforcèrent de leur présence le comte et la comtesse Abel Mosé, d'abord. Il est, lui, un type accompli du grand financier moderne, chez qui l'homme de Bourse gagne toute l'après-midi le luxe de l'homme du monde le soir. Chose étrange! cette figure qui se rencontre surtout parmi les israélites, comme Mosé, ne m'est pas déplaisante. J'y trouve la mise en œuvre d'une passion vraie.—Pour les gens de cette espèce, la vanité des occupations de cercle et de salon a du moins son réalisme. En jouant au grand seigneur, ils se prouventqu'ils ont monté d'un degré sur l'échelle sociale. La vie élégante est pour eux un second métier qui se juxtapose à l'autre et qui le continue. C'est un grade acquis, et quelle physiologie, pour suffire à l'usure accumulée de ces deux existences, aux poignants soucis alternant avec les épuisants plaisirs, aux séances à la Bourse suivies de dîners en ville,—pendant des années! Et puis, comme MmeMosé est belle, de la grande beauté orientale, celle qui n'a rien du poncif, du chiffonné! C'est la Judith biblique, la créature aux yeux brûlants comme les sables du désert, que voyaient passer les soldats d'Holopherne... «Qui pourrait haïr le peuple des Hébreux quand ils ont de telles femmes?...» dirais-je volontiers avec eux. Les Mosé n'étaient pas là depuis cinq minutes que la jolie MmeÉthorel entrait, et son mari, puis—«naturellement», comme dit Miraut entre ses dents, pour bien me faire entendre qu'il connaissait les vrais dessous de cette société,—Crucé le collectionneur; puis Machault, un athlète professionnel, que j'ai vu tirer à la salle d'armes; puis un certain baron Desforges, un homme de soixante ans, dont l'œil me frappa aussitôt par sa finesse presque trop aiguë dans un teint trop rouge de viveur vieilli. Et les propos commençaient de bourdonner, mélangeant les questions obligatoires sur le temps et la santé à quelques médisances préalables et à des rappels d'emploisde journée,—le plus souvent mortels d'ennui, rien qu'à les ouïr. J'entends encore quelques-unes de ces phrases:
—«Vous ne marchez pas assez», disait Desforges à Mosé, qui avait déclaré se sentir un peu pesant après ses repas, «on digère avec ses jambes, voilà ce que le docteur Noirot me répète sans cesse...»
—«Et le temps?» répondait le financier.
—«Faites vous masser alors», reprenait Desforges. «Je vous enverrai Noirot. Le massage, c'est la pilule d'exercice.»
—«Et vous n'avez pas acheté ces deux candélabres», disait Crucé à Éthorel, «pour trois mille francs, mon cher, mais c'était donné...»
—«Le jeu de San Giobbe», disait Machault à Bonnivet, «j'entre là-dedans comme dans du beurre.»
—«Vous n'étiez pas au patinage, ce matin, ma chère Anne», disait MmeMosé à Mmede Bonnivet, «c'est pourtant l'occasion de profiter de cette étonnante entrée d'hiver... avant le premier janvier! Pensez donc!... Ça ne se retrouve pas deux fois en un siècle... Je vous ai cherchée!...»
—«Et moi aussi», disait MmeÉthorel, «tu te serais amusée à voir cette vieille folle de MmeHurtrel courir sur la glace après le petit Liauran. Et elle était rouge, et elle suait, et elledéteignait, et elle coulait, tandis que l'autre filait avec Mabel Adrahan...»
—«Cela vous fait rire, Madame. Et si je vous disais que moi, je la plains», fit Senneterre.
—«Respect à l'amour, nous la connaissons, cette guitare», interrompit Mmede Bonnivet, qui accompagna ce persiflage de ce rire aigu que j'avais déjà remarqué au théâtre. Elle était visiblement dans un état de nervosité que je m'expliquai, lorsque la porte de la salle à manger s'ouvrit sans que Jacques fût arrivé. Je devais bientôt apprendre et le faux prétexte et la vraie raison de cette absence. Dès le premier service et à propos des fleurs et de l'argenterie qui décoraient la table, on parlait du goût d'aujourd'hui, puis du goût au théâtre et de la mise en scène. Tous les convives se mirent d'accord pour célébrer l'habileté de feu M. Perrin à installer le décor mondain des comédies modernes. Le discours ricocha sur les pièces actuelles, et une allusion ayant été faite à laDuchesse Bleue, un des convives, Machault, je crois, se prit à dire:
—«Est-ce qu'elle a fini déjà? J'ai vu en passant sur le boulevard qu'il y a changement d'affiche, ce soir, au Vaudeville? Savez-vous pourquoi?»
—«Parce que Bressoré a un gros rhume et qu'il s'est trouvé trop malade pour jouer. J'ai entendu raconter cela par hasard au cercle de la rue Royale», dit Mosé, qui ne négligeait jamais uneoccasion de rappeler son accointance avec ce club élégant, «et comme la pièce porte tout entière sur lui... Il y a du talent, et il est le seul...» continua-t-il, ce qui prouvait que l'antipathie de Mmede Bonnivet pour Camille Favier n'avait pas échappé aux yeux observateurs de l'homme d'affaires, ces yeux si noirs sur son teint presque exsangue...
—«C'est contagieux, paraît-il, dans la maison» dit Bonnivet... «Molan devait venir. Il s'est excusé au dernier moment. Il est lui-même un peu souffrant...»
En prononçant ces mots, il avait regardé sa femme, qui ne daigna même pas avoir écouté. Elle causait avec un de ses deux voisins qui était Miraut. Ni sa voix métallique, ni ses prunelles dures et claires ne trahirent le plus léger signe de trouble, mais le cruel retroussis qu'elle avait par instants au coin de sa bouche se fit plus cruel, et un petit battement de ses narines, imperceptible, sinon pour un homme de mon métier,—ou pour un jaloux,—me révéla que cette absence de Jacques était la vraie cause de sa nervosité. Presque en même temps, je sentis que Bonnivet scrutait ma physionomie du même regard dont il venait d'envelopper sa femme, et trois choses me devinrent évidentes simultanément, à savoir:—l'une, et la plus redoutable, que le mari n'était en aucune façon ladupe des coquetteries de la Reine Anne avec mon camarade;—la seconde, que ce camarade avait lui-même saisi cette occasion du changement d'affiche, pour provoquer chez la coquette une crise de jalousie dépitée en passant ou feignant de passer cette soirée libre avec Camille Favier;—la troisième, que cette ruse si simple piquait en effet au vif de son amour-propre féminin la rivale de la jolie actrice. Ces trois remarques, faites d'instinct et dont deux au moins emportaient de si grave conséquence, suffirent à me rendre ce banal dîner passionnément intéressant. Je ne pouvais me retenir d'appliquer à Pierre de Bonnivet et à sa femme toute ma force d'attention. D'autre part, j'appréhendais qu'aussitôt sortis de table, ils n'essayassent l'un et l'autre de me faire causer, et je ne voulais trahir Molan ni auprès d'elle ni auprès de lui.—Auprès de lui surtout. La veine si facilement enflée de son front sanguin, ses yeux verdâtres que l'on devinait si prompts à s'injecter de colère, le poil roux et rude qui de son bras descendait jusqu'aux phalanges de ses doigts, tous ces signes de brutalité continuaient à me donner l'impression d'un redoutable personnage. L'action tragique devait lui être aussi naturelle qu'à moi les timidités douloureuses ou que la fatuité insolente à Jacques. La soirée ne devait pas finir sans me fournir la preuve que mes diverses intuitions ne me trompaientpas. Nous avions à peine quitté la table pour le fumoir que Machault me disait en me prenant le bras:
—«Vous fréquentez beaucoup Jacques Molan, n'est-ce pas, vous, La Croix?...»
—«Nous sommes camarades de collège et je le vois quelquefois», répondis-je évasivement.
—«Hé bien! Si vous le voyez ces jours-ci, prévenez-le donc que Senneterre l'a rencontré en venant ici... Par conséquent,onsaura que sa migraine ou son rhume n'était qu'un prétexte. Ça n'a pas d'autre importance, mais avec Anne il vaut toujours mieux être renseigné...»
Je n'eus pas le temps d'interroger davantage le brave escrimeur, qui avait eu, pour prononcer cetonénigmatique et sa plus énigmatique dernière phrase, un indéfinissable sourire. Pierre de Bonnivet venait à nous, tenant d'une main une boîte de cigares et de l'autre une boîte de cigarettes. Je pris un simple papyros russe, une pincée de tabac jaune et roulée dans du papier paille, tandis que le robuste gladiateur s'introduisait dans la bouche un véritable tronc d'arbre rugueux et noir. Puis, avant le café, avisant sur la table à liqueurs une bouteille de fine champagne parmi d'autres, il remplit un petit verre, qu'il alla déguster sur un fauteuil, en nous disant:
—«Ça, c'est un excellent premier apéritif de la soirée...»
—«Et vous, monsieur La Croix, une tasse de café? Non. Un peu de Kummel, ou de chartreuse?» me demanda Bonnivet, «pas même un doigt de cherry-brandy?»
—«Jamais de liqueur ni de café le soir...» lui dis-je, et j'ajoutai en souriant: «Je n'ai pas un estomac et des nerfs d'hercule...»
—«Il n'y a pas besoin d'être de la force de Machault pour aimer l'alcool. Voyez notre ami Molan», fit le mari, qui me regarda l'écouter prononcer ce nom. Puis, après un silence: «Est-ce que vous savez au juste ce qu'il a?...»
—«Je ne sais pas», répondis-je. «Il se surmène. Il travaille encore plus qu'il ne boit...»
—«Et il aime encore plus la petite Favier?» insista mon interlocuteur en me regardant à nouveau de son regard aigu.
—«Et il aime encore plus la petite Favier», répliquai-je sur le même ton d'indifférence.
—«Ça dure depuis longtemps, cette histoire?» demanda le mari après une seconde d'hésitation.
—«Depuis laDuchesse Bleue. Enfin, c'est une lune de miel au premier quartier...»
—«Et alors, sa maladie de ce soir, où justement elle ne joue pas?...» interrogea-t-il sans formuler toute sa question, que je complétai dans ma réponse, en lui donnant une forme cynique où se soulageait mon malaise:
—«Serait un prétexte pour passer toute une soirée avec elle et la nuit ensuite?... Ma foi, je n'en sais rien; mais c'est bien probable...»
Je pus voir, à ces paroles,—que Camille Favier, si elle lit jamais ces pages, me les pardonne!—le front du jaloux s'éclaircir. Évidemment le billet d'excuse envoyé par Molan à la dernière minute ne lui avait point semblé sincère. Il avait constaté que Mmede Bonnivet s'en énervait, et il s'était demandé pourquoi? Avait-il cru à la survenue entre sa femme et Jacques d'une de ces brouilles momentanées qui dénoncent, plus que des assiduités trop continues, une intrigue d'amour? Il m'avait soupçonné d'être le confident de mon camarade. Il avait pensé que je savais, moi, le vrai motif de cette absence, et sa défiance s'exerçait à trouver dans mon accent une sincérité. Et, comme les jaloux, étant tout imagination, se défient et se rassurent de même, celui-ci avait repris son humeur la plus charmante pour dire au baron Desforges, qui entrait, ayant tardé un peu à nous rejoindre:
—«Hé bien! Frédéric, avez-vous été content du dîner?»
—«Je viens de me permettre d'appeler Aimé pour le féliciter des petites timbales, et pour lui faire une observation sur le foie gras...» répliqua le baron, «Je ne vous dis pas laquelle, vous jugerez à l'épreuve... C'est un chef, je vous l'aitoujours dit, ce que j'appelle un chef. Mais c'est encore jeune...»
—«Il se formera», dit Bonnivet, en me jetant un regard d'intelligence, cette fois, «avec un maître comme vous...»
—«C'est le septième qui me passe par les mains», fit Desforges en haussant les épaules et du plus grand sérieux, «pas un de plus, depuis que je sais ce que c'est que manger... Le septième, entendez-vous!... Et puis je vous les donne, et vous me les gâtez par vos éloges à côté... Les cuisiniers ressemblent aux autres artistes. Ils ne résistent pas aux compliments des demi-connaisseurs.»
Je m'éclipsai du fumoir sur ce philosophique axiome de cet épicurien qui a la sagesse de placer des docteurs ès sciences culinaires dans les maisons où il dîne, afin d'assurer les menus de son hiver. Je comptais prendre mon chapeau dans le salon, y faire une courte séance de conversation polie et générale, puis partir à l'anglaise en profitant du retour des fumeurs ou de l'arrivée d'invités nouveaux. Il n'y avait dans ledit salon quand j'y rentrai que les deux femmes qui avaient dîné et Senneterre. De si petits comités étant peu favorables au tête-à-tête, j'avais lieu d'espérer que Mmede Bonnivet n'aurait pas l'occasion de me chambrer et de me confesser. Je connaissais malcette capricieuse et cette autoritaire, qui, elle, connaissait très bien son mari. Elle avait deviné qu'il ne fallait pas me parler devant Bonnivet. A peine avais-je reparu, qu'elle se leva du divan où elle se tenait à côté de MmeÉthorel et en face de MmeMosé, avec Senneterre à ses pieds sur une chaise basse, qui lui gardait son éventail. Elle vint à moi, et m'entraînant dans un second salon, attenant au premier, elle me força de me mettre sur un canapé auprès d'elle:
—«Nous serons plus tranquilles pour causer», commença-t-elle. Puis, avec brusquerie: «Est-ce que vous avez beaucoup avancé votre portrait de MlleFavier?» Elle avait cette manière d'interroger où se trahit le despotisme de la femme jolie et riche pour qui son interlocuteur n'est qu'un domestique d'amusement ou de renseignement. Chaque fois que je rencontre chez une poupée de la mode cette inconsciente insolence, une irrésistible envie me saisit de répondre à coups de mots désagréables. Jacques avait sans doute spéculé sur ce trait de mon caractère pour me faire jouer ce rôle d'excitateur, refusé pourtant avec une si loyale énergie.
—«Le portrait de MlleFavier? Mais je ne l'ai même pas commencé», répliquai-je.
—«Ah!» dit-elle avec un sourire, «Molan a déjà changé d'idée. Il le lui aura défendu...Vous êtes amoureux de cette jolie petite femme-là, monsieur La Croix, avouez-le?»
—«Moi,» répondis-je, «amoureux d'elle?... Pas le moins du monde.»
—«Ça en avait bien l'air, pourtant, l'autre jour,» dit-elle, «et Jacques Molan me faisait l'effet d'être un peu jaloux de vous?...»
—«Tous les amants sont plus ou moins jaloux,» répartis-je, et, cédant au besoin grandissant de lui être pénible, j'ajoutai: «Il aurait bien tort. Camille Favier l'aime de tout son cœur, et elle en a beaucoup...»
—«C'est un grand malheur pour son talent,» dit Mmede Bonnivet en fronçant ses sourcils blonds, juste assez pour me faire comprendre que j'avais touché juste.
—«Je ne peux pas être de votre avis, Madame...» répliquai-je, avec conviction cette fois. «La petite Favier n'a pas seulement une adorable beauté, c'est une espèce de génie, et un charmant cœur et un charmant esprit...»
—«On ne s'en douterait pas à la voir jouer,» répondit-elle, «à mon avis, du moins. Mais si c'est vrai, c'est pire encore... Jamais le bonheur n'a inspiré aucun écrivain. Je suis tranquille, d'ailleurs... Ça ne traînera pas, cette histoire. Molan apprendra qu'elle l'a trompé derrière un portant du théâtre avec un des cabots de la troupe, et alors...»
—«On vous a mal renseigné sur cette pauvre fille, Madame,» repris-je plus vivement que la politesse ne l'autorisait. «Elle est toute noblesse, toute fierté, et parfaitement incapable d'une vilenie...»
—«Ce qui ne l'empêche pas d'être entretenue par Molan,» interrompit-elle, «si on m'a bien renseignée, et de lui manger ses droits d'auteur jusqu'au dernier sou...»
—«Entretenue?...» m'écriai-je. «Non, madame, on ne vous a pas bien renseignée. Si elle voulait du luxe, elle en aurait. Elle a refusé hôtel, chevaux, toilette, bijoux, tout ce qui tente ses pareilles, pour se donner tout simplement, selon son cœur. Elle aime Jacques du plus beau, du plus sincère attachement...»
—«Je la plains, si vous avez raison,» dit-elle en ricanant; «car il ne vaut pas cher, votre ami.»
—«C'est mon ami,» répondis-je avec une sécheresse agressive, «et j'ai cette originalité de défendre mes amis...»
—«Ça les fait toujours attaquer un peu davantage.» Le fin visage de cette jolie femme exprimait, en jetant cette parole d'une observation banale, une méchanceté si détestable, tout cet entretien trahissait de sa part une si odieuse mesquinerie de rancune, que mon antipathie pour elle s'exalta jusqu'à la haine, et que je relevai son insolence par une autre:
—«Dans le monde où vous vivez, peut-être, Madame, mais pas chez nous autres, qui sommes de braves gens...»
Elle me regarda, comme je lui lançais bien en face cette impertinence peu spirituelle. Je lus dans ses prunelles bleues moins de colère que de surprise. Un des traits particuliers à ces caractères de coquettes rosses,—risquons le mot,—est d'estimer ceux qui leur tiennent tête, à quelque degré et en quelque manière que ce soit. Elle sourit d'un sourire presque aimable:
—«Molan m'avait bien dit que vous étiez un original,» reprit-elle. «Mais vous savez, je suis un peu originale aussi, et j'ai l'idée que ça marcherait entre nous...»
Et voici qu'une volte-face s'accomplit soudain dans ses discours, et j'assistai de nouveau à ce miracle de flair féminin qui lui avait, une fois déjà, dans la loge, fait trouver juste les mots qu'il fallait pour me plaire. Elle m'interrogeait sur mes voyages, maintenant. Elle-même avait visité l'Italie. Sans doute elle avait rencontré là quelque artiste distingué qui lui avait servi de guide, car elle m'énonça des idées qui contrastaient étrangement avec la médiocrité de ses propos de tout à l'heure. Assurément, ces idées n'étaient pas d'elle, mais elle avait su les retenir, et elle se rendait compte que c'était le cas de les placer. Elle me servit ainsi deux ou trois remarques ingénieusessur le Pérugin et sur Raphaël, notamment sur l'illogisme de ce dernier qui a éliminé de ses madones tout sentiment chrétien pour leur avoir donné trop de beauté, un paganisme de santé inconciliable avec l'au-delà mystique et son rêve. Et elle avait un tel air de comprendre ce qu'elle disait que je ne trouvai pas trop ridicule l'admiration avec laquelle ce dadais de Senneterre, qui était venu nous rejoindre, l'écoutait parler. Cet autre jaloux n'avait pu se retenir d'interrompre notre aparté, et comme Mmede Bonnivet, par extraordinaire, ne le rudoya point, le patito professionnel se prit à me montrer presque de la bienveillance. Il avait, d'ailleurs, son projet, dont le machiavélisme naïf termina par une scène de vaudeville cette soirée où j'avais senti à un moment passer sur nos têtes un petit frisson de drame. Il s'obstina, en effet, lorsque je pris congé, avant les onze heures, à me reconduire, et il commença de me chanter les louanges de la Reine-Anne sur le trottoir des Champs-Élysées. Puis comme nous passions avenue d'Antin, devant chez Gastinne, il me demanda négligemment:
—«Vous tirez quelquefois le pistolet?»
—«Jamais», lui répondis-je.
—«Bonnivet est de première force,» reprit-il, «oui, de première force... Entrez donc un jour voir de ses cartons, c'est une curiosité... Il a misdix balles au commandement dans un espace grand comme une pièce de vingt francs... Je vous affirme, c'est une curiosité...»
Et il me quitta sur ce sinistre avertissement pour s'engager dans la rue François Ier, où il habite.